Ils pourraient faire de « vilains vieux »!

Les plus de quarante ans, et au delà, se souviennent évidemment du rugby tel qu’on le pratiquait à une époque où il était encore profondément amateur, même si certains bénéficiaient de quelques avantages en nature ou autres rémunérations diverses. Il est donc normal que ce sport, devenu professionnel depuis une vingtaine d’années, ait beaucoup évolué à tous points de vue. Tout a changé d’ailleurs dans le rugby, y compris les règles, au point de donner au rugby une ressemblance frappante avec le Jeu à XIII, comme on disait autrefois. En disant cela j’exagère à peine, car il y quand même les touches et les mêlées ordonnées (qui ont du mal à l’être) dans le rugby actuel, et il y a n’y pas le tenu comme chez le cousin treiziste.

Toutefois ce n’est pas cela qui me gêne dans l’évolution de ce sport, d’autant que j’aime aussi beaucoup le rugby à XIII, sport qui, par parenthèse, mériterait une exposition médiatique et télévisuelle beaucoup plus importante que celle qu’il a aujourd’hui, bien qu’elle soit supérieure à ce qu’elle fut grâce à beIN SPORTS. Ce n’est pas non plus le fait que le professionnalisme ait impliqué la création d’un vrai championnat en Angleterre (12 clubs)ou en France avec 14 clubs formant l’élite, ce qui entraîne évidemment de grosses différences de moyens entre les clubs des villes et ceux des champs, ceci sans connotation péjorative, d’autant que la meilleure équipe actuelle dans notre pays est le Stade Rochelais, beaucoup plus fort que le Racing, par exemple, aux moyens très supérieurs et qui va jouer dans un fabuleux écrin avec son U Arena. En outre, j’ai été trop longtemps un admirateur du grand F.C. de Lourdes, celui des frères Prat, Martine, Rancoule, Barthe, Domec, Lacaze (que je connais surtout à travers l’histoire) et quelques années après de Crauste, Gachassin, Campaes, Arnaudet, Mir, Dunet et Hauser, pour ne pas aimer les clubs des petites villes.

Non ce qui me dérange dans l’évolution du rugby c’est plutôt que l’on veuille en faire un copier-coller du football, avec tout ce que cela comporte de négatif. Passe encore qu’il faille gagner, toujours gagner, pour vivre ou survivre. Après tout c’est la loi du sport, y compris amateur. Seuls ceux qui n’ont jamais mis les pieds sur un terrain de sport peuvent dire que la défaite importe peu. Je n’ai d’ailleurs jamais cru à la devise du baron Pierre de Courbetin : « L’essentiel c’est de participer ». Cependant c’est une chose de vouloir gagner, et c’en est une autre de vouloir gagner à tout prix. J’aime trop le rugby pour le voir arriver à des extrémités…qui mettent en danger la santé des joueurs.

Il faut donc, plus que jamais, être vigilant sur l’intégrité physique des joueurs. Quelle est la différence entre un joueur de rugby type années 60 ou 70 et type années 2010 ? Il est plus grand, il saute plus haut, il est plus fort et…il est beaucoup plus souvent blessé. Le corps du joueur de la décennie 60 ou 70 supportait parfaitement les charges d’entraînement parce qu’il s’entraînait peu, et ceux qui s’entraînaient davantage le faisaient à travers les travaux des champs. Qui ne se rappelle d’un pilier comme Alfred Roques, véritable force de la nature, force brute et pure à l’époque, qui s’était développée dans les travaux de sa ferme, ce qui n’avait rien à voir avec la préparation des professionnels du Top 14 ou de la Pro D2.

En parlant d’Alfred Roques (plus de 30 fois international à la fin des années 50 et au début des années 60), je pense aussi à ce que l’on disait de Bernard Momméjat, son copain deuxième ligne de Cahors et du Quinze de France, à savoir que c’était un géant parce qu’il mesurait…1,92 m. Aujourd’hui des géants comme Momméjat, et des joueurs avec les mensurations d’Alfred Roques (1.78m et 98 kg), il y en a partout…dans les lignes de trois-quarts. Et bien entendu, quand à longueur de matches et d’entraînements on prend sans arrêt des coups venant de tels « monstres », cela devient difficile de résister, surtout si la saison dure 10 ou 11 mois. Cela devient même démentiel, surtout pour les meilleurs qui sont naturellement beaucoup plus sollicités que les autres, moins doués. Mais ceux-là aussi se blessent parce que leur régime est presque le même, avec les oppositions à l’entraînement et aussi, parce que les meilleurs étant souvent blessés ou pris par les sélections nationales, ils jouent presque autant.

Alors que fait-on pour résister et tenir ces cadences infernales ? On s’entraîne, on se muscle et bien entendu on fait davantage attention à son hygiène de vie. Mais toutes ces séances de musculation, comme je le disais précédemment, si elles donnent aux joueurs des corps d’athlète au point d’en faire des icônes de calendriers en tenue d’Adam, procurent une puissance incompatible avec la morphologie d’origine du joueur. Un rugbyman qui mesure 1,75 ou 1,80 m n’est pas nécessairement fait pour peser 90 ou 100 kg. Parfois il n’atteindra ces mensurations qu’au prix de séances de musculation intenses et répétées plusieurs fois par semaine. Et que se passera-t-il un jour ? Et bien les tendons ou les ligaments casseront parce que les charges qui leur sont infligées sont trop élevées. Trop élevées aussi parce que ces charges ne font finalement pas courir beaucoup plus vite les joueurs…qui ne courent pas vite. Morgan Parra, par exemple, ne courra jamais le 100m en 11s, malgré les muscles qu’il a pu prendre. Il y a des limites à tout!

C’est cela le principal avatar du rugby professionnel et il est la résultante de tous les autres, notamment le poids de l’argent…pourtant tellement indispensable de nos jours. Et oui, le sport professionnel impose qu’il y ait suffisamment d’argent dans le circuit, sous peine de sombrer. Certains refusent ce qu’ils appellent cette dérive, mais ils vont au stade le samedi ou le dimanche en demandant du spectacle et en espérant que leur équipe va gagner. Là est toute la problématique du rugby d’aujourd’hui, sport qui est resté si longtemps très amateur. J’avoue pour ma part être heureux de voir l’évolution du rugby depuis la fin des années 90, mais je suis inquiet à propos des traumatismes à répétition que subissent les joueurs. Et ce ne sont pas les « protocoles » qui vont faire dissiper notre inquiétude, parce que lesdits protocoles ne riment à rien. Au rugby on prend des coups pendant 80 mn, et même si on s’arrête 10 mn, il en reste 70 à jouer. Même la boxe paraît presque moins violente!

Michel Crauste au milieu des années 60, grand capitaine de Lourdes et de l’Equipe de France, avait coutume de dire à ses copains sur le terrain : « On va faire de vilains vieux » ! Moi ce que je voudrais, c’est que les joueurs que j’admire aujourd’hui soient dans 40 ans d’aussi vilains vieux que celui que l’on a appelé « le Mongol ». Je souhaite donc que l’on pense un peu plus à la santé des joueurs, et que ceux qui dirigent le rugby de nos jours, pour la plupart d’entre eux des anciens joueurs, essaient de garder à ce merveilleux sport de combat les vertus qui sont les siennes depuis plus de 100 ans, même si je sais parfaitement que c’est un voeu pieux.

Le rugby appartient à tous, aux joueurs d’abord, aux dirigeants, mais aussi à ceux qui l’aiment et qui paient pour voir les matches. En attendant, j’espère que tous ces joueurs victime d’une rupture des ligaments croisés du genou , maladie endémique du rugby de notre siècle, finissent par retrouver tous leurs moyens, ce qui n’est hélas pas toujours le cas même si cette blessure leur arrive à 25 ans. Alors on imagine quand ils sont victimes de cette même blessure à l’âge 32 ans. A cet âge, je rappelle qu’Alfred Roques n’avait jamais été sélectionné dans le XV de France, avant d’être considéré par tous comme le meilleur pilier du monde entre 1958 et 1963. C’était une autre époque, une époque où la Coupe d’Europe n’existait pas, ce qui est bien dommage, car personne n’aurait battu le FC Lourdes dans les années 50 ou l’AS Béziers dans les années 70, pour ne citer que ces deux clubs. Une époque où la Coupe du Monde n’existait pas (première édition en 1987), que nous n’avons jamais gagnée, mais que nous aurions sans doute eu de grosses chances de la remporter à l’époque de Mias, de Crauste ou de Rives. Cela dit, même sans avoir une très grande équipe, le XV de France aurait dû être champion du monde en 2011, si un arbitre n’en avait pas décider autrement, avec pourtant une équipe loin de valoir celles qui avaient été en finale en 1987 ou en 1999, ou qui n’avait été que demi-finaliste en 2007. Et pourtant ces deux dernières fois, notre XV national avait éliminé les All Blacks.

Espérons que Guy Novès, qui semble décidé à faire confiance à des jeunes joueurs prometteurs, finisse enfin par composer une équipe, une vraie, comme a su le faire l’Angleterre, car la prochaine Coupe du Monde est dans deux ans (2019). Et pour le moment c’est toujours le gros chantier, au point de rappeler Bastareaud au centre, comme si c’était l’avenir du XV de France. Néanmoins, si Novès en est réduit à cette extrémité, c’est aussi parce que le talent est rare à ce poste. En revanche, il semble qu’à la charnière il y ait quelques jeunes joueurs comme Serin et Dupont à la mêlée, ou Belleau à l’ouverture qui montrent de belles dispositions pour briller en équipe de France. Mais pour le moment ce sont surtout des espoirs, et on a souvent connu de grands espoirs qui ne confirmaient pas au plus haut niveau. Alors croisons les doigts pour que ce ne soit pas le cas pour eux et d’autres, et surtout prions pour que nos meilleurs joueurs ne se blessent pas trop durement, comme ce fut le cas de Camille Lopez, ouvreur qui avait franchi un cap la saison passée, et qui sera absent cinq mois pour une fracture de la malléole.

Michel Escatafal

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En rouge et bleu, en rouge et noir…(1)

ToulonPartie 1

Alors que le football français est en train de se ridiculiser, avec les sorties de J.M. Aulas qui veut récupérer un titre de champion de France par tous les moyens, y compris en enfonçant un autre club professionnel, le RC Lens, la France du rugby est en train de vivre son âge d’or au niveau des clubs. Et pour cause, une nouvelle fois un club français, le RC Toulon, vient de remporter la Coupe d’Europe, qui plus est en battant  en finale un autre club français, l’AS Clermont-Auvergne (déjà battue en 2013). C’est quand même la quatrième fois depuis 2010 (Stade Toulousain) que cette compétition continentale enregistre un succès français, ce qui suffit à démontrer que notre Top 14 est bien au sommet du rugby de club en Europe, et sans doute dans le monde. D’ailleurs, si l’on regarde le palmarès depuis sa première édition en 1996, on s’aperçoit que les clubs français l’ont emporté à 8 reprises contre 6 à l’Angleterre et 6 aux franchises provinciales irlandaises. Ces huit victoires ont été remportées par 3 clubs, à savoir le CA Brive (1997), dont c’est le seul vrai titre de gloire, le Stade Toulousain (1996, 2003, 2005 et 2010) et le RC Toulon ces trois dernières années, exploit unique dans les annales.

Bravo donc au RC Toulon de Mourad Boudjellal, qui vient de réussir un triplé retentissant, et bravo aussi aux valeureux Auvergnats de Clermont (club autrefois appelé AS Montferrand), qui n’ont pas démérité et qui ont cru en leurs chances jusqu’au bout, même s’il faut bien admettre qu’ils ont été dominés par leurs vainqueurs. Des vainqueurs que nombre de crétins qualifient de « mercenaires », parce que dans l’effectif du RC Toulon il y a nombre de joueurs d’origine étrangère (Néo-Zélandais, Australiens, Sud-Africains, Anglais, Gallois, Ecossais, Fidjiens, Argentins, Italiens, Géorgiens), soit autant que de joueurs français dans l’effectif global. Mais quand il s’agit de jouer des matches à élimination directe, la proportion de joueurs étrangers est infiniment plus importante, puisque dans la finale de samedi à Twickenham il y avait 14 joueurs étrangers contre 7 français. C’est quelque chose d’insupportable aux yeux de soi-disant amateurs de rugby, qui n’ont toujours pas compris que la professionnalisation du rugby est aujourd’hui bien réelle, et que l’on n’y peut rien changer.

Pour ce qui me concerne, je ne boude pas mon plaisir, et tant pis si les champions d’Europe s’appellent Halpfenny, Mitchell, Hernandez, Wulf, Habana, Giteau, Masoe, Armitage, Smith, Fernandez-Lobbe, Williams, Botha, Hayman ou Chilachava. Pour les franchouillards, il restait quand même Bastareaud, Tillous-Borde, Taofifenua, Guirado, Orioli, Chiocci et Menini. On notera au passage que lesdits « mercenaires » ne sont pas n’importe qui, parce qu’ils sont tous internationaux dans leur pays, au même titre que les Français, et qu’il y a parmi eux des champions du monde comme Habana, Juan Smith et Botha (Afrique du Sud), ou encore comme Hayman et Williams (Nouvelle-Zélande). Bref du très beau monde pour pouvoir composer une fantastique équipe, dont certains affirment qu’elle est la plus belle équipe de club de l’histoire. Est-ce vraiment le cas ?

D’abord je vais répondre qu’il est impossible de comparer des équipes à des époques différentes, et ceux qui connaissent le rugby pour l’avoir pratiqué, savent bien que ce n’est plus le même jeu qu’il y a 20, 40 ou 60 ans. Pour autant les bases sont les mêmes, comme la forme du ballon, et j’ai la faiblesse de croire que les artistes des années 1950 ou 60 avaient autant de rugby dans les veines que ceux d’aujourd’hui. La principale différence, en plus des règles, c’est que de nos jours les jeunes gens sont plus grands, plus forts physiquement et qu’ils courent plus vite. Normal me direz-vous quand on sait qu’en 1954 le record du monde du 100m était de 10s2 (manuel) donc autour de 10s40 électrique, alors qu’aujourd’hui il est de 9s58. En outre le rugby est aujourd’hui un sport professionnel, avec tout ce que cela comporte, notamment le fait que les joueurs ne fassent que ça, sans parler des séances de musculation intenses qui n’ont rien à voir avec les muscles acquis par nos anciens piliers dans les travaux des champs.

 Toutefois il n’est pas inintéressant de s’essayer à cette comparaison, comme a voulu le faire l’Equipe sur son site web. Pour ma part je comparerais le Toulon 2013 à 2015 au FC Lourdes des années 50, au Béziers de la décennie 70 et au Stade Toulousain 2008. C’est subjectif, mais j’assume mon choix, même si on aurait pu choisir le SU Agen des années 1962, 1965 ou 1966 avec ses Dehez, Razat, Hiquet, Lacroix, Zani, Sitjar, Fort, Lasserre ou Malbet, une équipe qui comptait dans ses rangs un étranger, italien, Franco Zani, sans doute le meilleur troisième ligne centre du monde à cette époque. Une équipe aussi capable d’offrir une sarabande d’offensives, au point que les Britanniques tressèrent des lauriers au rugby français et à son championnat, qui pouvait offrir un aussi magnifique spectacle que celui de la finale SU Agen-AS Béziers en finale du championnat de France 1962 (14-11), ou celui de la finale 1965 contre le CA Brive (15-8). A ce propos, on pourrait rappeler à J.M. Aulas une anecdote relative à cette finale, que n’aurait jamais dû jouer le seconde ligne briviste Normand, expulsé en demi-finales contre le Stade-Montois, et qui fut requalifié par le président de la FFR, Jean Delbert…pour ne pas diminuer les chances du CA Brive. Le président du SU Agen de l’époque, futur président de la FFR, n’y trouva rien à redire et ne s’adressa pas au CNOSF pour récupérer le titre perdu sur le terrain. Pauvre JM Aulas qui n’accepte pas que le PSG soit tellement plus riche que son Olympique Lyonnais!!!

Fermons cette parenthèse burlesque pour revenir au sport, au vrai, pour dire aussi qu’on pourrait comparer ce Toulon de Mourad Bodjellal au Stade Toulousain de 1989 qui battit en finale le…RC Toulon à l’issue d’un match d’anthologie, avec notamment cet essai de 90 mètres suite à une pénalité jouée à la main par Rougé-Thomas, lequel donna à Cigagna. Mal replacés, les joueurs toulonnais furent surpris. La balle arriva dans les mains du « magicien » Codorniou, qui fit un impeccable cadrage pour Charvet, lequel, après une course folle, marqua  un de ces essais qui ont fait la légende de ce sport, un essai dont tous ceux qui ont vu le match, au Parc des Princes ou à la télévision, se rappellent encore. Quelle accélération de Charvet flanqué à ses côtés de Rancoule, fils de l’ailier lourdais des années 50 ! Et oui, on en parle encore, comme on parlera longtemps de l’essai de Mitchell samedi dernier. Dans cette équipe toulousaine il y avait aussi J. Cazalbou, Janik, Cigagna, Cadieu, Morin, Soula et les frères piliers Portolan, de quoi composer une très belle équipe.

Michel Escatafal