L’autodestruction du cyclisme…

Trois commentaires sur un article consacré au vainqueur du Tour de France 2011, une douzaine sur la chute de F. Schleck, et une multitude sur les affaires concernant Armstrong. On voit immédiatement les priorités de certains forumers sur un site consacré au cyclisme (Cyclism’Actu)! Certes Evans n’a rien d’un coureur glamour, et il ne fait pas parler de lui à tout propos, mais ce n’est pas une raison pour s’intéresser davantage à des témoignages de coureurs sur des faits passés il y a plus de dix ans, plutôt qu’à ce que dit et pense sur la course le favori de ce Tour. Au fond, le cyclisme est train de s’autodétruire chaque jour un peu plus, avec la bienveillante attitude de ceux qui devraient le défendre. Par exemple en acceptant que l’on frappe d’ostracisme certains de ses meilleurs éléments, pour des motifs souvent très discutables, et en faisant preuve de chauvinisme quand on évoque le nom de certains coureurs liés à des affaires présumées de dopage. Ainsi, en France, tout coureur français ou francophone est digne de foi, mais malheur à celui qui est étranger, plus particulièrement espagnol ou américain, d’où le tintamarre constant sur Armstrong et à un degré moindre sur Contador.

Le cyclisme est le seul sport qui veut la destruction de ses stars, contrairement aux autres sports où les supporteurs leur vouent une admiration sans bornes, presque débile, y compris quand celles-ci se livrent à des frasques jugées ridicules par le commun des mortels. Toucher à Messi ou C. Ronaldo sur un forum quelconque est immédiatement sanctionné durement par les autres forumers, ceux-ci ne supportant pas que l’on égratigne un tant soit peu leurs idoles. On leur pardonne tout, au point de voir des forumers français s’inquiéter (à tort d’ailleurs parce qu’ils ne seront finalement pas concernés) qu’on prenne 75% des revenus dépassant le million d’euros à leurs héros…alors qu’eux (les pauvres!) ne gagnent souvent que le SMIC…quand ils ont un travail.

C’est toute la différence entre le supporteur de foot et celui du vélo. J’aurais même envie de dire entre les supporteurs du sport en général et ceux du cyclisme en particulier. Si Armstrong ou Contador étaient footballeurs, tennismen, rugbymen ou pilotes de F1, ils seraient des vedettes intouchables, adulées et admirées. En revanche, le fait d’être ou d’avoir été les meilleurs coureurs cyclistes sur route du nouveau siècle les voue à être lynchés publiquement, et à susciter les passions les plus malsaines. On en arrive même à souhaiter qu’on leur retire tous les titres gagnés à la sueur de leur front…pour les donner à des coureurs ayant été suspendus pour dopage !

C’est cela le monde du cyclisme d’aujourd’hui, avec une fédération qui ne cesse de céder aux diktats de toutes les instances antidopage, comme pour demander pardon de tout ce que peuvent faire ou ne pas faire les coureurs, et des supporters qui, en grand nombre, soutiennent cette chasse aux sorcières sans en mesurer les conséquences pour un sport qu’ils sont  censés aimer. Ils ne se rendent même pas compte qu’après avoir tué la piste, on est en train de mettre à mal la route, au point que celle-ci ne survit que grâce au Tour de France et accessoirement au Giro. Mais que se passera-t-il le jour où les télévisions auront partout la même attitude qu’en Allemagne? Et bien, le cyclisme sur route mourra de sa plus belle mort…après avoir été (peut-être) guéri de tous ses maux. Et qu’on ne vienne pas me dire que j’exagère, car c’est déjà le cas pour la piste…avec l’accord du CIO qui n’accorde qu’un coureur par nation à la vitesse masculine aux J.O., après avoir supprimé la poursuite et le kilomètre, alors que l’athlétisme, la natation ou le tennis en ont davantage. C’est comme si pour le 100m en athlétisme on n’acceptait qu’un seul Américain, un seul Jamaïcain et un seul ThaIlandais!

Bien sûr, il faut lutter contre le dopage, je le redis encore une fois, mais de grâce ne soyons pas plus royalistes que le roi. Pourquoi le cyclisme serait-il la cause à lui seul de toutes les dérives ou de tous les maux du sport de haute compétition? Pourquoi le cyclisme devrait-il payer seul les effets nuisibles engendrés par un argent toujours plus présent dans les grandes compétitions sportives? Et surtout, pourquoi ceux qui se disent amoureux du vélo s’acharnent-ils à participer à sa destruction méthodique? Voilà de bonnes questions que certains devraient se poser, plutôt que s’ériger en censeurs de pacotille, parlant de choses qu’ils ignorent.

La supériorité du foot, du rugby ou du tennis sur le vélo, est que les gens qui en parlent le font avec amour, même s’ils n’ont jamais pratiqué ces sports et même s’ils n’ont qu’une vague idée des règles qui les régissent. Ce n’est pas le cas du vélo, car ceux qui l’ont pratiqué en compétition sont souvent frustrés de n’avoir jamais rien gagné, ou d’avoir été incapables de persévérer. Quant aux autres c’est pire, car ils veulent parler doctement de choses qu’ils ignorent. Grimper le Tourmalet, le Granon ou l’Izoard, est quand même un exercice très différent qu’affronter la pente de la sortie de son garage ou regarder les coureurs à la télévision en mangeant une glace ou en savourant une bière. Dans le premier cas on a un (petit, très petit) aperçu de l’effort demandé à nos champions, alors que dans l’autre on a tout le temps de se poser la question de savoir si un tel a pris ou non un produit interdit, même si tout le monde (heureusement!) n’est pas dans ce cas.

Pour ma part, et pour avoir beaucoup souffert sur un vélo dans les nombreuses côtes qui jalonnent les parcours du Lot-et-Garonne, du Jura ou du Doubs, ou pour avoir eu beaucoup de mal à grimper nombre de cols dans le Massif Central, les Pyrénées, les Alpes ou les Vosges, je me contente de savourer le plaisir de voir attaquer un Contador ou un A. Schleck (pour ne citer qu’eux). En revanche, je reconnais volontiers ne jamais me poser la question de savoir ce qu’ils ont pris ou pas pris, pour être capables de nous offrir un spectacle aussi grandiose que celui qu’ils nous ont offert dans la montée de Verbier en 2009, ou dans celle du Tourmalet en 2010, où, malgré le brouillard,  nous avions les yeux illuminés par ce duel qui rappelait celui d’Anquetil et Poulidor en 1964 dans le Puy-de-Dôme. Cette attitude est d’autant plus rationnelle que, compte tenu de la sévérité des contrôles auxquels les coureurs sont astreints chaque jour, chaque semaine, chaque mois, on est au moins certain d’avoir à faire à des sportifs exempts de tout reproche dans la lutte contre le dopage. La preuve, s’ils sont malades, ils ne peuvent même pas se soigner comme chacun d’entre nous…si l’on a un rhume.

Michel Escatafal

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Je veux voir revivre le cyclisme sur piste !

Etant un amoureux du cyclisme sur piste, je n’arrive pas à accepter l’état dans lequel se trouve cette discipline, plus particulièrement dans notre pays, en rappelant qu’à l’époque de l’âge d’or du cyclisme, les foules qui emplissaient les vélodromes menaçaient de faire s’écrouler ces enceintes, au point que les pistards étaient rois pendant la saison d’hiver.

Et oui, je suis nostalgique des grandes heures de la piste avec les six-jours ou les tournois de poursuite devant 20.000 spectateurs. J’étais très jeune à cette époque, puisque j’avais à peine onze ans lors des derniers Six-jours de Paris en 1958 (victoire d’Anquetil – Darrigade – Terruzzi), mais j’éprouvais la même envie de lire les résultats sur le journal que lors d’une grande étape de montagne du Tour ou du Giro. Et cette passion m’a amené, tout naturellement, à m’initier le plus tôt possible aux subtilités de la piste sur des vélodromes près de chez moi, imitant en cela mon père qui avait fait de même auparavant.

C’est cet amour, qui ne s’est jamais démenti, qui m’a poussé ce matin à écrire un commentaire sous forme de lettre à Cyclism’Actu, pour leur demander de poursuivre leurs efforts afin de sauver ce qui peut l’être du cyclisme sur piste, surtout en France, pays qui a toujours eu de grands champions (Michel Rousseau, Roger Rivière, Pierre Trentin, Daniel Morelon, Alain Bondue, Frédéric Magné, Florian Rousseau, Laurent Gané, Arnaud Tournant, Francis Moreau, Philippe Ermenault, Grégory Baugé etc)…sans avoir des infrastructures dignes d’un grand pays de cyclisme comme le nôtre.

Voilà pourquoi j’ai félicité ce site, pour avoir suivi en direct de Melbourne le déroulement des épreuves retransmises sur Eurosport, en redisant une fois encore que ce n’était pas très malin de la part de l’UCI, d’avoir placé les championnats du monde sur piste la semaine de Paris-Roubaix, alors qu’il aurait été plus simple de les organiser cette semaine.

Je les ai d’autant plus félicités que la grande majorité de leurs jeunes lecteurs ne s’intéressent pas à la piste, parce qu’hélas ils n’ont jamais eu l’occasion de s’y essayer faute de vélodrome utilisable à proximité de chez eux. En disant cela, je pense évidemment à ceux qui font ou ont fait de la compétition.

Enfin, si j’ai bien noté qu’il faut du temps pour écrire ou traiter de la piste, alors que le calendrier sur route est surchargé d’épreuves, et si je leur ai écrit que je comprenais toutes leurs bonnes raisons pour consacrer la quasi totalité de leurs articles à la route, j’en ai profité pour leur préciser que la piste ne pourra de nouveau vivre dans notre pays que si on la soutient, à commencer par la presse…ce qu’ils essaient de faire au niveau qui est le leur, même si pour moi c’est insuffisant.

Je leur ait dit aussi que si la presse se met à parler de la piste, et si celle-ci commence à intéresser les jeunes lecteurs, et bien une partie du défi de redonner du lustre à la piste sera gagné, notamment dans notre pays. Bien entendu, je sais en disant cela que je suis dans un rêve éveillé, mais l’UCI et la FFC ne réagissent qu’en termes de rapport de forces…et pour le moment celui relatif à la piste est très défavorable, surtout en France.

D’ailleurs il suffit de voir le très faible nombre de réactions de la part des visiteurs du site Cyclism’Actu, quand par hasard un de nos meilleurs pistards lance un cri de détresse, y compris quand ces coureurs appartiennent aux disciplines les plus porteuses d’espoirs mondiaux ou olympiques (vitesse, keirin, vitesse par équipes), alors que pour une simple information liée au dopage les commentaires tombent comme à Gravelotte. Il est vrai qu’en France les gens sont obsédés par le sujet du dopage, au point parfois qu’on a l’impression qu’il occulte tout le reste.

Raison de plus pour s’indigner véhémentement devant l’absence totale de réponse de la part des groupes sportifs français face à la situation de nos pistards, alors que ces groupes ne gagnent aucune épreuve importante sur la route depuis des années. Et si je dis cela, c’est parce que j’ai vu, lors des reportages sur ces championnats du monde, le nom des sponsors sur les maillots britanniques (Sky), néerlandais (Rabobank)ou australiens (Green Edge), alors que nos pauvres pistards, à part Baugé, avaient des maillots vierges de toute publicité.

Or, quand on voit les résultats à travers le décompte des médailles, on s’aperçoit que les deux grosses nations de la piste dans le monde sont l’Australie et la Grande-Bretagne. Quant à la France elle survit uniquement grâce au talent de nos techniciens et à l’abnégation de quelques personnes qui permettent à notre pays d’avoir un petit réservoir…en vitesse.

Et pendant ce temps, la piste britannique ou australienne, après avoir offert à la route ses Cavendish, Wiggins, Goss ou Gerrans, prépare l’avenir avec des rouleurs ou sprinters de grand talent comme Swift, Bobridge ou Hepburn. En revanche, nous en sommes réduits à nous extasier sur les victoires de Démare face à d’honnêtes routiers-sprinters dans des courses de second rang, en espérant qu’il confirme au plus haut niveau son potentiel, lequel serait infiniment plus grand encore…s’il faisait de la piste.

Michel Escatafal


Paris-Roubaix : l’enfer côtoie toujours le paradis

Tom Boonen réussira-t-il dimanche prochain le doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, que seuls neufs coureurs à ce jour ont réalisé, à savoir Suter en 1923, Gijssels en 1932, Rebry en 1934, Impanis en 1954, De Bruyne en 1957, Van Looy en 1962, De Vlaeminck en 1977, Van Petegem en 2003 et ce même Boonen en 2005 ? Vu la forme qu’il a manifestée dans « le Ronde », c’est une hypothèse tout à fait plausible. En tout cas ce doublé le ferait entrer encore davantage dans l’histoire, car il consacrerait un coureur de très grande classe, sans doute le meilleur de sa génération dans les épreuves d’un jour. S’il remportait Paris-Roubaix une nouvelle fois après ses victoires en 2005, 2008 et 2009, le coureur flamand dépasserait au nombre de victoires ses prestigieux compatriotes Rik Van Looy et Eddy Merckx, trois fois vainqueurs, et égalerait celui du record de victoires détenu par un autre de ses compatriotes, Roger De Vlaeminck avec quatre succès. L’enjeu n’est donc  pas mince pour un coureur qui avait subi ces dernières années un passage à vide interminable, ce qui provoquait l’inquiétude de ses supporters et, plus généralement, des amateurs de vélo.

Une classique qui se nourrit d’histoire

Mais revenons à Paris-Roubaix, considérée comme la « reine des classiques », créée le 19 avril 1896 par deux filateurs du Nord et directeurs du vélodrome du Parc Barbieux à Roubaix, Messieurs Vienne et Pérez, avec le concours de Louis Minard, rédacteur en chef de Paris-Vélo. Jusqu’en 1909, l’épreuve s’est courue derrière entraîneur (à bicyclette ou en voiture automobile). Tout ceci pour l’histoire, parce que cette course appartient à l’histoire du Nord de la France, au point que certains secteurs pavés sont classés monuments historiques, ce qui confère à cette course une dimension locale et régionale au moins égale à celle du Tour des Flandres. Certes les secteurs pavés de Paris-Roubaix (tranchée d’Arenberg, Mons-en-Pévèle, Carrefour de l’Arbre où eut lieu la bataille de Bouvines en 1214) sont plus difficiles à franchir que les monts flandriens pavés du Tour des Flandres, mais ce sont très souvent les mêmes coureurs qui brillent dans les deux épreuves. Dans les deux cas il faut être « costaud » pour espérer l’emporter, et à ce jeu les Belges (54 victoires) sont largement supérieurs aux Français, ces derniers ne l’ayant emporté qu’à trente reprises dont vingt avant 1945. A ces succès, il faut en ajouter un autre qui est resté dans l’histoire, puisque Roger Lapébie fut destitué de sa première place en 1934 pour avoir emprunté sur les derniers kilomètres le vélo…d’une spectatrice, le sien étant inutilisable.

Le palmarès démontre que cette épreuve n’est pas une loterie

Cet épisode montre qu’il faut aussi avoir ce soupçon de réussite sans lequel la victoire est impossible. Bien sûr, une chute ou une ou plusieurs crevaisons n’empêchent pas un coureur de gagner, mais il faut absolument que ces incidents n’interviennent pas en pleine bagarre, ou dans des secteurs stratégiques, ce qui malheureusement arrive assez souvent. Dans ce cas cela peut priver de la victoire le meilleur coureur du peloton, par exemple en 1958 quand Jacques Anquetil subit une crevaison à une douzaine de kilomètres de l’arrivée, alors qu’il était manifestement le plus fort ce jour-là, ce qui lui fit dire que cette course était « une loterie ». Un peu plus tard Bernard Hinault nourrira la même aversion pour cette classique tellement spéciale, ce qui ne l’empêchera pas d’inscrire son nom au palmarès en 1981, avec le maillot de champion du monde sur le dos comme un certain Eddy Merckx en 1968 (vainqueur aussi en 1970 avec 5mn21s d’avance sur De Vlaeminck, et en 1973), en battant sur la piste de Roubaix Roger De Vlaeminck, le recordman des victoires (quatre en 1972, 1974, 1975 et 1977), et Francesco Moser, qui l’emporta trois fois de suite entre 1978 et 1980. Et pourtant, outre les inévitables crevaisons, « le Blaireau » chuta à quelques kilomètres de l’arrivée…à cause d’un chien égaré au milieu des coureurs. Comme quoi, quand un coureur est au-dessus du lot, il lui est possible de contourner de multiples obstacles, y compris quand on n’est « pas doué pour les pavés », pour parler comme De Vlaeminck ou Jan Raas, autre grand chasseur de classiques, vainqueur à Roubaix en 1982, à propos d’Hinault.

Avec le temps, Bernard Hinault changera un peu d’avis, affirmant que c’est « une course de spécialistes », et excusant les coureurs qui refusent d’y participer par peur de la chute, notamment ceux qui ont pour ambition première de gagner le Tour de France. Voilà pourquoi Lemond, Indurain, Armstrong ou Contador, pour ne citer qu’eux, ont refusé ou refusent de se risquer à courir la « reine des classiques ». En outre, au moins pour Contador, quelle que soit l’admiration que nous puissions lui porter, il est difficile de l’imaginer à son aise sur les pavés, lui le grimpeur ailé pesant 62 ou 63 kg, même s’il a prouvé lors du Tour de France 2010 qu’il était capable de très bien se débrouiller sur ce type de routes. Cela étant, on ne trouve pas trace d’un vrai grimpeur vainqueur de Paris-Roubaix, mis à part évidemment Fausto Coppi qui l’emporta en 1950, après avoir parcouru les 45 derniers kilomètres en solitaire, devant le Français Maurice Diot, lequel à sa descente de vélo exprimait son énorme satisfaction en disant : « J’ai gagné Paris-Roubaix », ajoutant à propos de Coppi : « Il est hors concours ; je considère que j’ai gagné ! »

Les coureurs français savent aussi passer les pavés

Cela dit, parlons un peu des Français vainqueurs de Paris-Roubaix après-guerre, et tout d’abord de Paul Maye en 1945, coureur peu connu mais de grande qualité, comme en témoignent ses deux titres de champion de France (1938 et 1943) et ses trois Paris-Tours (1941, 1942 et 1945). Il termina premier devant deux autres Français, Lucien Teisseire et Kléber Piot. Ensuite il y eut la victoire d’André Mahé en 1949, déclassé dans un premier temps suite à une erreur de parcours par la faute du service d’ordre, puis reclassé premier ex aequo avec Serse Coppi, frère du « campionissimo ».

En 1955 ce fut l’heure de gloire de Jean Forestier, champion qui s’ignorait, l’emportant après s’être évadé de l’enfer de Mons-en-Pévèle, et résistant à ses poursuivants (Coppi et Bobet) pendant 30 kilomètres malgré une roue voilée. Et pour bien montrer que ce n’était pas un accident et qu’il était un peu « flahute », il remporta l’année suivante le Tour des Flandres. Six jours plus tard, il terminera aussi à la troisième place de Paris-Roubaix, dont le vainqueur s’appelait Louison Bobet, celui-ci ayant battu au sprint De Bruyne, Forestier et Van Steenbergen, surpris par le démarrage de Bobet dans la ligne opposée.

Nous avons déjà parlé de Bernard Hinault, mais pas de Marc Madiot qui fut son équipier de luxe chez Renault-Gitane. Marc Madiot l’emporta deux fois, en 1985 et 1991, les deux fois en attaquant au Carrefour de l’Arbre. Puis vint l’heure ou plutôt les heures de Gilbert Duclos-Lassalle, lequel après avoir été abonné aux places d’honneur l’emporta enfin deux fois consécutivement en 1992 et 1993, où il devança de quelques millimètres le regretté Franco Ballerini, qui s’imposera en 1995 et 1998. Enfin la dernière victoire française fut l’œuvre de Frédéric Guesdon, en 1997, qui conquit son plus beau succès en battant au sprint Planckaert, Museeuw (triple vainqueur de l’épreuve en 1996, 2000 et 2002) et Tchmil (vainqueur en 1994).

Beaucoup de coureurs peuvent gagner Paris-Roubaix

Bien entendu « la reine des classiques » avec ses pavés fut le théâtre de bien d’autres exploits que ceux que nous avons cités, à commencer par le triplé réalisé par Rik Van Looy en 1961, 1962 et 1965, chaque fois en se jouant de la concurrence. En 1966, Paris-Roubaix consacra définitivement un jeune Italien, Felice Gimondi, vainqueur du Tour à la surprise générale l’année précédente et présumé successeur de Bartali et Coppi. Après avoir attaqué en compagnie de son compatriote Dancelli sur les pavés de Moncheaux, il se retrouva seul pour l’emporter avec plus de quatre minutes d’avance sur le Néerlandais Jan Janssen, vainqueur l’année suivante. Un dernier mot enfin, pour montrer qu’avec de la chance et de la volonté beaucoup de coureurs peuvent triompher sur le vélodrome de Roubaix. En disant cela je pense tout particulièrement au Néerlandais Peter Post, qui l’emporta, en 1964 à la moyenne extraordinaire de 45,129 km/h en battant au sprint le très rapide Beheyt, champion du monde l’année précédente. Cela étant, il faut rappeler que Peter Post fut un très grand pistard, recordman du monde des cinq kilomètres sur piste couverte, et vainqueur de 65 courses de six-jours entre 1959 et 1971. De quoi donner des idées à Théo Bos, autre Néerlandais, ancien champion du monde de vitesse, du kilomètre et du keirin, qui essaie depuis trois ans de se faire une place sur la route! Dans un autre ordre d’idées, si l’Espagne et l’Allemagne attendent toujours le coureur qui l’emportera sur le vélodrome de Roubaix, d’autres pays beaucoup moins connus pour leur tradition dans le cyclisme ont vu un de leurs routiers y remporter leur plus grande victoire, ou une des plus belles. L’Irlande avec Sean Kelly, coureur au remarquable palmarès, l’a emporté deux fois en 1984 et 1986. Ensuite ce sera la Russie avec Tchmil en 1994 (avant sa naturalisation belge), puis la Suède avec Backstedt en 2004, et enfin l’Australie avec O’Grady en 2007.

Michel Escatafal


Merckx ou la frénésie de la victoire

Voilà une information qui va faire plaisir à tous les amateurs de vélo : les organisateurs du Giro ont créé un Panthéon de la gloire du Tour d’Italie, plus grande épreuve à étapes de la saison cycliste juste après le Tour de France.  Et qui ont-ils choisi pour être le premier membre ? Eddy Merckx lui-même, quintuple vainqueur de l’épreuve (1968, 70, 72, 73, 74), le plus italien des Belges puisqu’il a fait presque toute sa carrière dans des formations italiennes (Faema, Faemino, Molteni), du moins à l’époque de ses plus grands succès, entre 1968 et 1976.

Eddy Merckx, c’est le coureur qui affiche le plus beau palmarès du cyclisme international ( voir article intitulé « Palmarès vélo des grandes épreuves sur route »).  On peut même dire qu’il est très nettement au-dessus de tous les autres coureurs, parce que son palmarès comporte  11 grands tours, 27 classiques, 3 titres de champion du monde sur route, plus celui conquis chez les amateurs, et le Grand Prix des Nations en 1973. Aucun autre coureur, pas même Hinault, Anquetil ou Coppi ne peut se comparer à lui en ce qui concerne le palmarès sur route, auquel il faut aussi ajouter de nombreux succès sur la piste, comme par exemple dix-sept six-jours (la plupart avec Patrick Sercu) ou encore deux titres de champion d’Europe à l’américaine (ancêtre du championnat du monde qui a vu le jour en 1995). En fait il ne lui manque sur la piste qu’un titre mondial en poursuite…mais il n’a jamais participé au championnat du monde. S’il l’avait voulu il aurait à coup sûr remporté plusieurs titres, comme il l’a prouvé en 1973 en remportant le tournoi de poursuite d’Amsterdam. Enfin, il ne faut surtout pas oublier son record du monde de l’heure battu à Mexico,  en octobre 1972, son heure sans doute la plus merveilleuse  en même temps que la plus dure, à l’issue d’une saison où il avait remporté le Tour de France, le Giro, Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallonne et le Tour de Lombardie.

Oui, aucun autre coureur n’a gagné autant de courses que lui, et plus encore autant de grandes courses, ce qui explique que beaucoup d’amateurs de vélo le considèrent comme le meilleur coureur de tous les temps. Rappelons qu’au cours de sa carrière il a participé à 1800 courses sur route et qu’il en a gagné 525, soit le chiffre monstrueux de 29 % de courses gagnées. C’est ce qui explique qu’on l’ait surnommé « le Cannibale », car s’il a remporté autant de succès c’est aussi parce qu’il avait un désir effréné de gagner la moindre course. Alors, même s’il est difficile de faire des comparaisons, peut-on considérer qu’il fut le meilleur des meilleurs ? Peut-être, même si pour ma part je pense que Coppi était légèrement devant lui en valeur absolue, ne serait-ce qu’en raison du fait qu’il fut le plus grand grimpeur que le cyclisme ait connu, tout en étant aussi fort rouleur que Merckx ne le fut. Cela dit, c’est une opinion toute personnelle, et je conçois que l’on puisse contester mon jugement, tellement Eddy Merckx fut brillant entre 1968 et 1976, sans parler de la difficulté de faire des comparaisons à vingt ans d’intervalle.

Il a en effet réalisé tellement d’exploits qu’il est très difficile d’en faire ressortir quelques uns. Essayons malgré tout, même si l’exercice est ardu. D’abord il faut reconnaître qu’il avait la panoplie complète du grand routier, à la fois grimpeur, rouleur et sprinter.  Car grimpeur il était, même s’il a eu des difficultés face à des escaladeurs comme Fuente, Ocana qui lui infligea une sévère défaite dans la montée d’Orcières Merlette lors du Tour de France 1971 (Merckx arriva avec 8mn 42s de retard) , ou encore Thévenet qui le domina pendant le Tour de France 1975 à Saint-Lary, Pra-Loup et le lendemain dans l’Izoard. Il n’empêche, en 1969, Merckx accomplit un exploit qui restera  à jamais dans la légende du Tour de France, lors de la dix-septième étape Luchon-Mourenx-Ville-Nouvelle par le Tourmalet et l’Aubisque.  Ce jour-là, le magnifique champion belge s’offrit 140 km d’échappée en solitaire après avoir attaqué dans le Tourmalet, sous une chaleur caniculaire, pour franchir la ligne d’arrivée avec huit minutes d’avance sur ses premiers poursuivants…malgré une terrible défaillance dans les derniers kilomètres.

C’est ainsi qu’il remporta le premier de ses cinq Tours de France, avec une avance de 17mn 54s sur le second, Pingeon, et 22 mn 13s sur le troisième, Poulidor. Un exploit à la Coppi, reconnaissons-le, même s’il n’avait pas la facilité du campionissimo ou du Suisse Hugo Koblet. Au contraire, il écrasait les pédales vautré sur sa bicyclette, mais si le style laissait à désirer l’efficacité y était. Il se faisait mal, mais surtout il faisait encore plus mal aux autres. En tout cas, dans ce Tour de France 1969, il remporta tous les maillots distinctifs, le jaune bien sûr, mais aussi le vert du classement par points et celui du meilleur grimpeur. L’année précédente, en 1968, il gagna son premier Giro remportant aussi le grand prix de la montagne, ce qui montre que s’il n’était pas un pur grimpeur, il était quand même très efficace dès que la route s’élevait.

C’était aussi un formidable rouleur contre-la-montre, comme en témoignent les multiples victoires qu’il remporta dans les épreuves à étapes, en plus du Grand Prix des Nations en 1973 (véritable championnat du monde c.l.m. à l’époque). Mais Merckx était aussi un rouleur d’échappée, comme disaient les commentateurs belges, ce qui n’est pas toujours la même chose.  Cela étant, on ne compte plus les victoires qu’il remporta en solitaire, comme par exemple lors d’un inoubliable Paris-Roubaix en 1973. Cette année-là Eddy Merckx fut très grand dans « la reine des classiques », puisqu’il l’emporta après une chute où il avait percuté un photographe, ce qui ne l’empêcha pas de lacher Roger De Vlaeminck à un peu plus de 40 kilomètres de l’arrivée. Et lâcher De Vlaeminck dans Paris-Roubaix relève de l’exploit, quand on sait que ce dernier remporta l’épreuve à quatre reprises entre 1972 et 1977.

Ce même De Vlaeminck qui battit « le Cannibale » au sprint en 1975, avec qui il était échappé en compagnie de deux autres coureurs (Dierickx et Demeyer). Mais l’exploit de cette course ce fut Merckx qui le réalisa, dans la mesure où il creva à sept kilomètres de l’arrivée, ce qui aurait condamné tout autre coureur que lui. Et bien non, sa rage de vaincre était tellement forte qu’il réussit à revenir sur ses compagnons d’échappée, essayant même de les lâcher dès la jonction établie, pour finalement échouer d’un rien pour la victoire. Quelle furia, et pour nous, spectateurs ou téléspectateurs, quel plaisir des yeux !

Quelle furia aussi, après l’humiliation subie sur la fameuse montée vers Orcières-Merlette, dans l’étape suivante qui menait les coureurs d’Orcières à Marseille! Cette étape commençait par une descente de six kilomètres à partir du sommet de Merlette, puis le parcours offrait une déclivité plus douce pendant une centaine de kilomètres, à l’exception d’un obstacle constitué par  le petit col de Manse vers le trentième kilomètre. Ce parcours était idéal pour placer une offensive de grande envergure, comme on savait les organiser autrefois, et qui sait ? Mission fut alors donnée par le directeur sportif de la Molteni, Guillaume Driessens, au descendeur le plus intrépide du peloton, le Néerlandais Rinus Wagtmans équipier de Merckx, de foncer dès le départ avec évidemment Merckx et les autres équipiers dans la roue. Wagtmans remplit sa mission à la perfection. Il la remplit d’autant plus facilement qu’Ocana s’était attardé jusqu’au moment du départ pour répondre à une interview.

Et là ce fut la cavalcade folle du groupe Merckx, une cavalcade qui allait durer cinq heures, où Ocana et son équipe allaient avoir la chance de pouvoir compter sur l’équipe Fagor-Mercier qui défendait le maillot vert de Cyrille Guimard…menacé par Eddy Merckx. L’écart entre le groupe de neuf coureurs, emmené par Merckx, et le groupe Ocana, composé d’une quarantaine d’unités, oscilla toute la journée entre 40s et 2mn, pour atteindre à l’arrivée 1mn 56s, ce qui permettait à Ocana de conserver son maillot jaune avec plus de 7 minutes d’avance. Il n’empêche, Ocana venait de comprendre que jamais Merckx n’abdiquerait jusqu’à Paris. En outre cette étape folle menée à une allure extraordinaire, proche de 50 kmh de moyenne, avait fait arriver les coureurs à Marseille très en avance sur l’horaire le plus optimiste, et plus encore avait failli provoquer l’élimination de cinquante coureurs. Pour une étape sans difficulté, quel bilan et quel spectacle ! Mais surtout, on venait de s’apercevoir que Merckx n’était jamais aussi grand que quand on le croyait battu. Pour lui,  l’alternative c’était vaincre ou mourir !

Eddy Merckx était tellement fort qu’il suscita aussi la haine chez ses détracteurs, supporters des autres coureurs, comme le crétin qui lui asséna un coup de  poing au foie dans le Puy-de-Dôme lors du Tour de France 1975, alors qu’il était à la poursuite de Bernard Thévenet échappé. Parfois c’étaient les organisateurs qui s’y mettaient. En disant cela je pense à ce Giro 1969, qui lui fut volé au bénéfice de son grand rival de l’époque, l’Italien  Felice Gimondi, en raison d’un contrôle positif… entaché de tellement d’irrégularités que personne n’y avait cru.  Cela dit, de tels comportements  n’étaient heureusement pas la règle, et même si les supporters italiens ou français avaient une préférence pour leurs coureurs, la majorité des aficionados respectaient le super champion belge.  Quant aux organisateurs, ils étaient très heureux d’avoir un animateur comme Eddy Merckx dans chacune de leurs épreuves, ce qui était une garantie de spectacle. Lui-même en arrivait presque à comprendre la frustration de ceux qui voulaient le voir tomber de son piédestal…à force de le voir gagner. « Je laissais dire les gens.  J’avais l’habitude de la jalousie », affirmera-t-il plus tard, presque fataliste.

Mais si Eddy Merckx fut grand, ce fut aussi par son approche de la course, et là encore on peut faire la comparaison avec d’autres coureurs du passé comme Coppi ou Louison Bobet, pour ne citer qu’eux. Rien n’était laissé au hasard dans sa préparation, notamment en ce qui concerne le matériel. Merckx était même un maniaque sur ce plan, comme en témoigne le fait qu’il ait eu chez lui une pièce spéciale ou séchaient  ses multiples boyaux, afin d’augmenter leur résistance. Il avait aussi, comme tout grand champion qui se respecte, une garde rapprochée avec des équipiers totalement dévoués à sa cause, qui n’hésitaient pas à affirmer fièrement : « Avec Eddy, nous savons où nous allons, et chacun y trouve son compte ». Cette attitude des équipiers est d’ailleurs la marque des plus grands. Nous l’avons connu par le passé avec Coppi, Bobet, Van Looy, Anquetil et, après Merckx, avec Hinault, Indurain ou plus près de nous Armstrong et  Contador.

 Ces quelques mots sur la carrière d’Eddy Merckx ne sont à l’évidence qu’un pâle résumé de toutes ses victoires, petites ou grandes*, et de sa contribution à la légende du vélo. Et pour ne rien gâcher, après avoir mis fin à sa carrière en 1978 (un an trop tard sans doute) à l’âge de 33 ans, il a su réussir sa reconversion en devenant un important fabricant de cycles, connu dans le monde entier. Oui, vraiment Eddy Merckx est un grand Monsieur, et les amateurs de vélo ne peuvent que lui dire merci pour les spectacles qu’il leur a offerts.

Michel Escatafal

*Champion du monde amateurs (1964), champion du monde professionnel (1967,71,74), Tour de France (1969,70,71,72,74), Tour d’Italie (1968,70,72,73,74), Tour d’Espagne (1973), Tour de Suisse (1974), Milan-San Remo (1966,67,69,71,72,75,76), Paris-Roubaix (1968,70,73), Liège-Bastogne-Liège (1969,71,72,73,75), Tour des Flandres (1969,75), Flèche Wallonne (1967,70,72), Tour de Lombardie (1971,72), Gand-Wevelgem (1967,70,73), Amstel Gold Race (1973,75), Paris-Nice (1969,70,71), Dauphiné Libéré (1971), Tour de Romandie (1968), Grand Prix des Nations (1973), Record de l’heure (1972).


Contador traité comme Scipion

Contador condamné ! Une condamnation scandaleuse pour sa sévérité, à propos de laquelle je reparlerai un peu plus loin. Mais avant toute chose je suis attristé non seulement devant cette sentence ô combien injuste, mais aussi par l’affligeante médiocrité des commentaires. Et quand j’écris « affligeante », je devrais même employer le mot « effrayante », avec des gens qui déclarent qu’il faudrait presque appliquer  la peine de mort au coureur espagnol…parce qu’il se serait peut-être dopé, ce que personnellement je n’ai jamais cru. Et je le crois encore moins depuis la démonstration qu’il a faite l’an passé au Giro où, hyper surveillé par les instances anti-dopage (24 contrôles tous négatifs),il a écrasé la concurrence à la manière d’un Hinault des grands jours, d’un Merckx plus cannibale que jamais ou d’un Coppi au sommet de son art. Un Giro qu’il va perdre sur le tapis vert, alors qu’il avait l’autorisation d’y participer par l’UCI, comme du reste le Tour de France 2010, plus les autres courses de moindre notoriété qu’il a remportées, suite au jugement du TAS rendu public hier.

Et si certains s’imaginent que mon jugement sur la sévérité de certains commentateurs sur les sites français est déformé, qu’ils regardent les réactions de certains forumers soi-disant « amateurs de vélo », avec les inévitables réflexions sur les Espagnols qui seraient beaucoup plus laxistes que les Français. Comme si dans notre pays il n’y avait que des gens intègres ! En tout cas des réflexions qui montrent que certains habitants de notre pays sont à la fois haineux et envieux. Et dire que la France, un si beau pays, est le premier a avoir fait une Révolution pour chasser l’obscurantisme et avoir longtemps incarné les valeurs de la dignité et de la fraternité entre les hommes. Que reste-t-il de tout cela ?

Cela dit, il y a quand même matière à s’interroger sur ce jugement rendu hier, dans la mesure où le TAS donne deux ans de suspension à Contador, tout en reconnaissant qu’il n’y a pas de preuve qu’il se soit dopé. Certes je n’ai jamais pratiqué le droit que j’ai étudié à la fac, mais un tel jugement m’apparaît hautement critiquable, même si la justice sportive est différente de la justice civile en ce qui concerne la preuve de la faute. Il n’empêche, un tel jugement est contre toute logique, contre le principe même de la justice, et de la présomption d’innocence. Une telle sanction aussi peu étayée ouvre la porte à toutes les dérives, et ce d’autant plus qu’à cette époque, seuls trois ou quatre laboratoires pouvaient trouver une aussi infime quantité de produit interdit. En outre, la définition du dopage est « l’usage de substances ou de méthodes artificielles pour améliorer le rendement sportif ». Bien entendu, personne de bonne foi n’acceptera l’idée que Contador ait pu voir ses performances améliorées avec une si petite quantité d’anabolisant et, s’il fallait en avoir la preuve, il suffit de se référer à la performance ô combien décevante qu’il a réalisée lors de l’étape c.l.m. de ce Tour  2010 qui lui  a été fatal. Voilà pour les faits !

Oui, comment peut-on condamner quelqu’un sur des présomptions de culpabilité? En effet, le TAS affirme « qu’aussi bien le scénario de la contamination de la viande que celui de la transfusion sanguine, étaient, en théorie, des explications possibles pour justifier un contrôle antidopage positif mais qu’ils étaient tous deux hautement improbables ». Du coup, pour étayer leur jugement, les juges disent que « de l’avis de la formation arbitrale et sur la base des preuves produites, la présence de clembutérol a été plus vraisemblablement causée par l’ingestion de suppléments nutritifs contaminés ». Très bien, sauf qu’on est dans une nouvelle hypothèse qui n’apparaît pas plus clairement que les autres.

En fait l’AMA et l’UCI voulaient une sentence sévère pour justifier de leur crédibilité. Problème, jamais l’AMA n’a paru aussi peu crédible quand on pense au nombre de dossiers de dopage avérés, à propos desquelles elle n’a exigé aucune investigation supplémentaire après des sanctions de pure forme. Quant à l’UCI, elle pourrait contribuer à complètement ruiner le champion espagnol, si ce dernier devait régler les 2.5 millions d’euros (70% du salaire) que la fédération internationale réclame en cas de sanction égale à deux ans, sans parler des prix que Contador a reçus de ses victoires entre juillet 2010 et février 2012 et qu’il devra rendre, sans parler aussi de ses frais de tribunal et d’avocats. Bref, il fallait faire rendre gorge à Contador , tout en l’empêchant de pouvoir participer aux J.O. de Londres, ce qui explique, aux yeux des journaux espagnols, l’incompréhension sur la date de début de la suspension. Cela étant, une chose est sûre : avec cette sanction impitoyable pour ne pas dire pitoyable, encore une fois, c’est le cyclisme qui trinque !

Heureusement dans ce mauvais feuilleton qui dure depuis 536 jours, il y a la réaction des coureurs ou des anciens coureurs, qu’il s’agisse d’Indurain, Merckx ou Oscar Pereiro, lui-même vainqueur du Tour de France suite au déclassement de Landis. Si j’ajoute cette précision c’est pour saluer la réaction d’Andy Schleck, une réaction qui l’honore, ce qui est normal car c’est un champion. Evidemment il ne peut pas avoir la même réaction que les forumers qui ont tous couru après la gloire, parfois et même souvent après la victoire, ou tout simplement qui ne sont jamais monté sur un vélo de compétition sur la route ou sur une piste. J’observe la même retenue chez Scarponi. Bravo Messieurs! Cela prouve que vous avez l’intelligence du cœur, ce qui fait d’autant plus regretter la réaction de certains personnages évoluant dans le monde du vélo depuis des décennies…qui semblent découvrir le problème du dopage dans le cyclisme en particulier, et le sport en général. Et puisque ce blog est consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler que dans le monde du vélo il y a déjà eu des injustices énormes sous couvert de lutte contre le dopage, même si la sentence finale, pour dure qu’elle fût pour les protagonistes, n’a rien à voir avec celle qui frappe Contador.

Nous étions vers la fin du Giro 1969, très exactement le 2 juin,  et Eddy Merckx, le grand Eddy Merckx avait dominé tous ses rivaux dans l’ascension des Trois Cimes du Lavaredo, une ascension d’autant plus difficile qu’elle se faisait sous la neige. A trois jours de l’arrivée, personne ne doute qu’il a remporté son second Giro avec son avance de 1mn14s sur Gimondi, son seul véritable interlocuteur, mais qui lui était un peu inférieur partout. Toutefois, c’était sans compter sur le contrôle antidopage qui faisait apparaître des traces d’un stimulant, dont j’ai oublié le nom, dans ses urines. Merckx eut beau protester de son innocence, eut beau recevoir les témoignages de sympathie du médecin contrôleur lui affirmant qu’il le croyait innocent, Merckx sera déclassé, la contre-expertise s’avérant elle-aussi positive, une contre-expertise à laquelle Merckx ne fut pas conviée sous le fallacieux prétexte qu’on ne pouvait pas le joindre…alors qu’il était resté cloîtré dans son hôtel.

Et si l’on ajoute que les mauvaises langues affirmaient que le médecin contrôleur était un intime de Gimondi, il faut reconnaître qu’Eddy Merckx avait le droit de croire au complot, même s’il reçut le réconfort de certains coureurs italiens, notamment Vito Taccone, Paolini…et Felice Gimondi, lequel allait hériter de la victoire finale. Personne ne saura ce qui s’était passé réellement en cette fin de Giro, mais force est de reconnaître qu’Eddy Merck, qui jure encore aujourd’hui qu’il ne s’était pas dopé, subit l’opprobre ce jour-là, et que cet évènement allait le suivre jusqu’à la fin de sa carrière. Et encore avait-il la chance qu’à cette époque il n’y ait pas internet, sinon j’imagine la réaction des forumers à propos de cette affaire, certains n’hésitant pas à la rappeler quand Merckx s’indigne de ce que vient de subir Contador…alors que nombre de ces forumers excités n’ont pas connu l’époque Merckx.

Autre rappel qui remonte à 1966, avec le record de l’heure non homologué de J. Anquetil, lequel avait couvert 47.493 km, soit 146 mètres de plus que Roger Rivière en 1958, ce qui était un sacré exploit. Et pourtant ce record n’a jamais existé sur les tablettes des records…faute pour Anquetil de satisfaire au contrôle antidopage, dont les modalités étaient différentes selon les fédérations. En outre, au moment de sa tentative, il était prévu que Jacques Anquetil ne serait pas ennuyé par un quelconque contrôle. Résultat, le coureur normand fit cet exploit pour rien, ce qui n’empêcha pas tout le monde de saluer la portée de sa performance exceptionnelle…alors qu’il avait presque 33 ans. Et pour terminer sur le sujet, il faut noter que si Anquetil a eu recours dans sa carrière à des stimulants, cela ne l’a pas empêché de faire une carrière qui a duré treize longues années. Cependant force est de reconnaître que les contrôles antidopage ont permis de rendre le cyclisme moins dangereux pour ses pratiquants au plus haut niveau et, accessoirement, ont permis ces dernières années de ramener le cyclisme à ses bases antérieures, avec des poids légers qui grimpent mieux que des coureurs de 80 kg et plus, ce qui n’était plus la cas à une certaine époque. Ce n’est pas une raison pour faire du zèle vis-à-vis de certains coureurs au moindre problème. Bref, il y a la loi et l’esprit de la loi !

Un dernier mot enfin pour raconter un épisode historique que j’évoquais sur Cyclism’Actu, dont je recommande une nouvelle fois la lecture. Fermons la parenthèse, pour s’interroger sur la manière dont un certain Caton, moraliste vétilleux, essaya de détruire la réputation de Scipion l’Africain. Nous étions en 187 av. J.C., et Caton était tribun, ce qui lui permit  de demander à Scipion et à son frère Lucius qui revenaient d’Asie en triomphateurs, de rendre compte au Sénat des sommes versées par Antiochus comme prise de guerre. C’était certes une requête parfaitement légitime, mais qui surprit les Romains parce qu’elle mettait en doute la probité  du vainqueur de Zama, laquelle en fait était au-dessus de tout soupçon.

On ne comprend toujours pas la raison qui poussa Caton à faire cela. Peut-être voulut-il simplement rétablir le principe, qui commençait à tomber en désuétude à cette époque, que les généraux, quels que fussent leur nom et leur mérite, eussent à rendre des comptes? Peut-être aussi y avait-il là dessous une violente antipathie pour le clan Scipion, esthétisant, hellénisant et modernisant pour l’époque? Sans doute un peu des deux. En tout cas cette prétention coalisa contre celui qui l’avançait nombre de gens lettrés de Rome.

Il n’empêche, Scipion fut convoqué devant l’Assemblée pour s’expliquer. Le châtiment fut épargné à Scipion grâce à un certain Tiberius Gracchus (père des Gracques) qui avait épousé Cornelia, sa fille, sans pour autant être son ami. Mais il fut convoqué une seconde fois, et cette fois refusa de se présenter. Rempli d’amertume, il préféra se retirer dans sa villa de Literne où il résida jusqu’à sa mort. Cela dit, Caton n’était pas un saint, comme en témoigne ce qui ressort de son Traité sur l’Agriculture. Par exemple, il nourrissait ses esclaves d’olives pourries, leur faisait boire de l’eau coupée de vinaigre, les habillait de haillons. Quand ces esclaves étaient vieux et usés, pour ne pas nourrir de bouches inutiles, il les vendait pêle-mêle avec les bœufs hors de service et la ferraille hors d’usage. Bref, Caton était un monument d’avarice qui ne pensait qu’à l’argent…au nom de la morale.

Dans tout cela n’y-a-t-il pas quelque analogie avec le cas Contador ? Après tout que reproche-t-on surtout à Contador, glorieux vainqueur de six grands tours ? De s’être dopé ? Mais si c’était le cas, il y a longtemps que son cas serait réglé et il finirait de purger sa suspension de deux ans. En plus, il n’y a pas la moindre preuve qu’il ait pris un produit pour améliorer ses performances, donc si l’on s’est acharné sur son cas, c’est tout simplement pour faire un exemple. Mais alors pourquoi l’AMA réagit-elle ainsi chaque fois qu’un cycliste de grande notoriété rencontre un problème…et très rarement pour les autres sportifs ? Là est toute la question, et c’est pour cela que l’AMA a remporté une victoire à la Pyrrhus, et que le cyclisme vient de subir une terrible défaite. J’ose simplement espérer qu’à l’inverse de Scipion, Contador persistera dans son idée de remonter sur son vélo pour prouver de nouveau à tous ses détracteurs qu’il fait partie de la plus belle histoire du cyclisme, quitte à continuer à susciter, plus particulièrement en France, une jalousie aussi morbide que ridicule.  Et qu’il me permette de faire une suggestion, à savoir profiter de ces six mois pour travailler sur la piste afin de s’attaquer en fin de saison au record de l’heure, lequel a besoin d’un sérieux rafraîchissement.

Michel Escatafal


A propos de l’audition de Contador…

Aujourd’hui   je vais reproduire quasi intégralement ce que j’ai posté comme commentaire sur le site Cyclism’Actu, parce que l’audience de Contador coïncide à quelques jours près avec  l’intervention dans la presse de Noah sur le dopage. Intervention qui a fait polémique pour la bonne raison que certains n’ont voulu ou pu y voir que le premier degré, alors que justement il fallait aller au fond des choses. Et ce qui me rassure, c’est qu’un autre grand sportif français, Romain Mesnil (vice champion du monde de saut à la perche et accessoirement ingénieur) , dit à peu près la même chose, en affirmant que même s’il est très engagé dans la lutte contre le dopage, il apprécie les propos de Noah en dénonçant l’impasse dans laquelle est engagée cette lutte. Pour ma part, je suis de ceux qui souhaitent que l’on combatte le dopage, mais je veux aussi que cette lutte se fasse dans tous les sports et de la même manière, sinon, et là je parle en amoureux du vélo, ce sera au détriment de ce sport, ce que je trouve insupportable.

J’observe que ceux qui interviennent sur les sites de vélo sont souvent des gens qui ont pratiqué peu ou prou le vélo en compétition, ou qui ont parcouru beaucoup de km sur leur bicyclette. Tous ceux-là, à des niveaux différents, savent ce que le vélo est capable d’apporter comme joies, mais aussi comme souffrances. Et pour cela on n’a pas besoin d’avoir gagné le Tour de France, ni d’avoir été champion du monde de poursuite, ni même tout simplement d’être coureur professionnel. Quand on participe à une course du dimanche, la frustration est la même quand on est lâché dans une côte que celle qui envahit le coureur pro moyen quand il est incapable de suivre le crack qui accélère.  Cette frustration-là est saine, et, hélas pour moi, je l’ai souvent ressentie, ce qui explique en partie mon admiration pour ceux qui ont fait l’histoire de ce sport, laquelle vaut beaucoup d’autres épopées.

Mais la frustration est différente de l’amertume, car la frustration entraîne généralement l’acceptation de son statut. Oui, j’étais doué pour faire une dissertation philosophique, et non pour devenir un coureur cycliste professionnel, ni même d’ailleurs pour monter en première ou deuxième catégorie. Dame Nature m’a donné certains dons, mais pas tous, ce que je conçois parfaitement. Tout le monde ne peut pas monter le Tourmalet en 40 mn (côté La Mongie), ou  réaliser 1 mn et quelques centièmes sur le kilomètre. C’est la loi de la nature tout simplement, ce qui interdit de dénigrer systématiquement ceux qui sont capables de réaliser pareils exploits. Or, malheureusement il y a quelques anciens coureurs, de tous niveaux, pour expliquer que tout cela est impossible sans dopage…sauf bien sûr pour leurs champions favoris. Ceux-là ont toutes les qualités, et s’ils sont battus c’est parce que ceux qui sont devant eux étaient dopés. En revanche s’ils gagnent, ils sont nécessairement propres. Comment oserait-on mettre en doute leur probité ?

Enfin, il y a ceux qui ne connaissent pas le vélo. Ceux-là on les reconnaît tout de suite à leur manière de s’exprimer. Ils essaient de faire de l’esprit, par exemple en utilisant sans cesse le mot contadope, mais chacun sait bien que quand on court après l’esprit, on attrape la sottise, cet esprit-là étant ce qu’il y a de plus bête au monde, pour parodier Montesquieu ou Du Camp, qui n’ont jamais eu la chance de monter sur une bicyclette.  Le problème est que ces contempteurs  du cyclisme font surtout preuve de méchanceté, et donc n’ont aucun respect pour le sport et les sportifs dont ils parlent.  Au fond peu leur importe que se déchaîner sur Contador (ou un autre) fasse du tort au vélo. La preuve, ils s’érigent en juge, chacun y allant de sa vindicte personnelle.

A leurs yeux, Contador est le Satan absolu. Pour quelle raison ? Ils ne la connaissent pas eux-mêmes, ce qui pourrait nous inciter à leur pardonner parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Mais doit-on aller jusqu’au pardon, avec des gens qui salissent allègrement des coureurs dont ils ignorent tout de leur vie privée ?  Difficile à accepter, parce que dans leur cas ce n’est plus de l’amertume, mais une forme de haine de l’autre au nom de la morale…ce qui nous ramène plusieurs siècles en arrière. Heureusement,  ces moralistes au petit pied n’ont aucun pouvoir, ce qui les remet  à la condition qui fut toujours la leur : hurler avec les loups faute de pouvoir devenir chef de meute.

esca


Contador est digne des plus grands, mais les Français n’aiment pas les gagnants

« L’aigle déploya ses ailes et s’envola majestueusement, comme si ce morceau de terre et de laves était trop petit pour lui! Quelle attaque, Messeigneurs, et quel pied de nez à ceux qui ont essayé de le salir, sachant très bien que cet homme était une providence pour le vélo. Oui, Alberto Contador est grand, presqu’ aussi grand que Coppi, sauf qu’il n’a pas un Bartali ou un Koblet pour le rendre encore plus gigantesque. En tout cas les Italiens, beaux joueurs, n’ont pas de superlatifs pour vanter la gloire de celui qui a gagné tous les grands tours qu’il a courus depuis 2007. Même Nibali semblait admiratif, ce qui démontre à tous ceux qui critiquent le Pistolero, que ses pairs n’ont aucun doute sur ses performances. Finalement nous, les amateurs de vélo, avons beaucoup de chance que Dieu ou Dame nature nous offre de temps en temps cet immense plaisir d’assister à une giclette d’un des trois ou quatre sportifs du vingt et unième siècle. Un dernier mot enfin, après une telle démonstration, et quoiqu’il arrive dans ce Giro, Contador a montré qu’il n’avait pas besoin de se doper pour gagner ». En fait pour moi, « Alberto Contador est un immense champion qui joue sobre et juste. Quand l’aigle déploie ses ailes on a l’impression que la route est trop petite pour lui. Mais ses concurrents sont aussi très valeureux, et eux aussi sont des oiseaux capables de voler gaiement et très vite. Sachons jouir sans arrière-pensée du spectacle que nous offrent ces preux chevaliers à l’âme créatrice, dessinant le cadre aimable des joies et des plaisirs des amoureux du vélo ».

Voilà ce que j’écrivais sur Alberto Contador pendant le Giro (le jour de sa victoire à l’Etna) sur le site de Cyclism’Actu, que je recommande à tous les amoureux du cyclisme. Je n’ai évidemment pas changé d’avis, et je revendique mon admiration sans borne pour Contador, comme par le passé pour Coppi, Koblet, Bobet, Rivière, Anquetil, Hinault ou Fignon. Depuis il y a eu le Tour de France, et certains (surtout en France) ont été très heureux de voir Contador perdre un grand tour pour la première fois depuis 2007, oubliant au passage qu’il avait subi trois chutes pendant ce Tour de France, dont une sérieuse ayant causé un fort traumatisme sur un genou, lesquelles ajoutées à la fatigue d’un Giro extrêmement difficile, certains ont même dit démesuré, l’ont privé d’une partie de ses forces vives dans la dernière semaine. Malgré tout il a terminé à la cinquième place, performance d’autant plus méritante que son équipe avait plusieurs de ses membres fatigués  par le Giro. Cela dit, malgré tous ces malheurs, à commencer par un début de saison tronqué par une préparation perturbée en raison de cette misérable affaire de clembutérol…toujours pas résolue un an et trois mois plus tard ce qui montre son inanité, il a quand même accompli une belle saison, avec une victoire au Giro, mais aussi au Tour de Murcie, et au Tour de Catalogne. Bref, un bilan tout à fait excellent pour tout autre coureur, mais insuffisant pour « Le Pistolero » dans la mesure où on attendait qu’il fasse le doublé Giro-Tour. On ne prête qu’aux riches !

Ce qui me gêne le plus chez les détracteurs de Contador, c’est qu’on ne veuille pas reconnaître en France que c’est un immense champion, ce qui est reconnu partout ailleurs dans la planète vélo. Les Italiens l’apprécient, les gens du Bénélux le respectent, les Américains ont une admiration sincère pour lui depuis le Tour 2009 et sa cohabitation « musclée » avec Armstrong, autre mal aimé des Français malgré ses sept Tours de France, bref il n’y a qu’en France qu’il soit vilipendé au point d’être sifflé honteusement lors de la présentation du Tour de France en Vendée cette année…ce qui démontre une nouvelle fois que les Français n’aiment pas les gagnants, ce que nous savions depuis très longtemps. La preuve, rappelons-nous l’extraordinaire popularité dans les années 60 de Poulidor par rapport à Anquetil, pour lequel nombre de Français avaient la même aversion qu’ils ont aujourd’hui pour Contador. Le plus terrible est que dans un cas comme dans l’autre on ressent ou on ressentait un sentiment de haine, d’autant plus injustifié qu’il s’agit de sport. Dans le cas de Contador c’est même violent, comme en témoignent les attaques qu’il subit dans notre pays sur les divers forums consacrés au vélo. Et le pire est que ces attaques viennent de gens qui disent aimer le cyclisme…ce qui n’est pas le cas. Quand on aime le cyclisme on respecte les coureurs, et on ne les assassine pas via le clavier d’un ordinateur ou en les sifflant lors de la présentation d’une course.

Chacun a le droit d’avoir ses préférences ou ses affinités vis-à-vis d’un ou plusieurs coureurs, mais on n’a pas le droit de les critiquer comme s’ils avaient commis un crime abominable, soit parce qu’ils ont subi un contrôle anormal ou même positif, ou parce qu’ils ont gagné en profitant de circonstances favorables, lesquelles font partie de la course, ou pour toute autre raison. Cela me fait penser un peu à ce qui est arrivé à Fausto Coppi dans les années cinquante, où les Italiens n’ont pas hésité à le clouer au pilori parce qu’il a eu le malheur de tomber amoureux d’une femme mariée, la célèbre « Dame Blanche ». Et cet amour allait tellement en contrarier certains, qui bien sûr n’avaient jamais eu de liaison extraconjugale durant leur existence, que le lendemain d’un de ses plus beaux triomphes, le championnat du monde 1953 à Lugano, on ne verra plus que Coppi dans les bras de sa belle…alors qu’on aurait dû se contenter de souligner son extraordinaire démonstration de force où il avait laissé son second, Germain Derycke, à plus de six minutes.

Si j’évoque cela, c’est pour montrer la bêtise des gens, une bêtise qui n’empêche pas les superchampions de courir et de briller, sachant trouver au fond d’eux-mêmes la motivation pour surmonter leurs difficultés. Dans le cas de Coppi, en 1953, après un début de saison plutôt terne, il avait remporté le Giro à l’issue d’un des plus beaux duels de l’histoire du vélo, si ce n’est le plus beau, avec Hugo Koblet, mais aussi le championnat du monde et avait même vaincu deux fois en poursuite le champion du monde lui-même, l’Australien Patterson, titré en 1952 et 1953 (sans la présence de Coppi). Alors on va me dire que certains trichent pour réussir leurs performances et d’autres non. On sanctifie certains coureurs alors qu’on en lynche d’autres sans trop savoir pourquoi. C’est une attitude que je n’ai pas parce que je suis fou d’amour pour le cyclisme sur route comme sur piste.

Et si je parle de la piste c’est parce que les gens trouvent normal qu’on n’en parle qu’une fois par an, au moment des championnats du monde, et tous les quatre ans à l’occasion des Jeux Olympiques, seuls évènements retransmis en clair sur les chaînes publiques françaises. En revanche pas la moindre image des autres compétitions de Coupe du Monde. D’ailleurs qui connaît l’existence de la Coupe du Monde de cyclisme sur piste ? Quasiment personne et, pour dire vrai, ceux qui se passionnent pour les doses infimes de clembutérol trouvées dans les urines de Contador se moquent complètement de la piste. D’ailleurs, en France, la moindre information liée au dopage suscite immédiatement des dizaines de commentaires sur les divers forums de sport en général et de cyclisme en particulier, alors que les victoires de Baugé ou de nos sprinters (vitesse par équipe) aux championnats du monde ne suscitent que  trois ou quatre commentaires, et aucun à propos de la Coupe du Monde.

Conclusion, il n’ y a rien d’étonnant au fait que la France attende  toujours depuis 1985 le successeur de Bernard Hinault au palmarès du Tour de France, depuis 1989 celui de Laurent Fignon au palmarès du Giro, et depuis 1995 celui de Laurent Jalabert au palmarès de la Vuelta, sans parler du championnat du monde sur route que la France n’a pas gagné depuis la victoire de Brochard en 1997. Et en poursuite, spécialité où les Français ont beaucoup brillé (Anquetil, Rivière, Bouvet, Delattre, Bondue, Moreau), nous attendons depuis 1998 un successeur à Ermenault. Mais au fond, est-ce que nous méritons mieux ? Sans doute pas, car la France n’est pas un pays sportif comme le sont les pays voisins…qu’on accuse de tous les maux parce qu’ils nous battent. Que n’a-t-on dit de l’Espagne, parce qu’elle domine le football mondial grâce à ses clubs et à son équipe nationale, le basket avec les Américains, parce qu’elle compte parmi ses figures de proue, Alonso en F1, Lorenzo et Pedrosa en moto GP, Nadal en tennis et… Contador en cyclisme ?

Michel Escatafal