A propos de Rik Van Steenbergen, dit Rik 1er

Hier a eu lieu la vingt et unième édition du Mémorial Rik Van Steenbergen à Aartselaar remporté par le Néerlandais Kenny Van Hummel (Skil), devant l’Allemand Greipel et le Russe Galimzyanov. Bien entendu, si aujourd’hui je parle de cet évènement ce n’est pas pour évoquer uniquement une course intéressante, mais surtout pour se remémorer la carrière de Rik Van Steenbergen, sans doute un des plus grands coureurs de l’histoire du vélo. Dans mon classement basé sur les grandes courses du calendrier historique, je le situe juste devant des coureurs comme Kubler, Fignon, Lemond et Magni, et immédiatement derrière les 15 coureurs ayant le plus beau palmarès. C’est dire ! Et en plus, il faut ajouter que c’était un des meilleurs pistards que le cyclisme ait produit, étant un des très rares coureurs à avoir battu (une fois) Coppi en poursuite.

A titre personnel je me souviens très bien de lui, car il a remporté quelques uns de ses plus beaux succès à une époque où je commençais à m’intéresser au sport en général, et au vélo en particulier. Mais c’est surtout par mon père que je me suis intéressé à lui, car il admirait profondément le sprinter qu’était Rik 1er, surnommé ainsi par comparaison avec un autre immense coureur belge portant le même prénom que lui, Rik Van Looy. Van Steenbergen avait débuté dans la vie comme…rouleur de cigares, mais très tôt il allait devenir un grand champion. En effet à l’âge de 20 ans (en 1944), il était déjà triple champion de Belgique, sur route, en poursuite et en omnium. Et vingt ans après, il courait toujours et tenait encore le haut du pavé sur la piste, notamment dans « les six jours » (40 victoires), avec parmi ses équipiers des coureurs comme Severeyns, Ockers, Bugdhal, De Bruyne, Bahamontes (à Madrid), Motta, De Bakker, Faggin…et son gendre Pall Lykke, mari de sa fille aînée.

Son palmarès est bien évidemment extraordinaire (1053 victoires recensées dont 338 sur la route et 715 sur piste), avec sur la route trois titres de champion du monde (1949, 1956 et 1957), trois de champion de Belgique, mais aussi une ou plusieurs victoires dans quelques unes des plus grandes classiques,  Milan San-Remo, le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, ces deux dernières à deux reprises. A cela il faut ajouter la Flèche Wallonne en 1949 et 1958. Si je mets à part la Flèche Wallonne, c’est parce qu’en 1949 il allait affronter dans la classique belge le grand Fausto Coppi lui-même, qu’il allait battre finalement, mais au prix d’une de ces polémiques qui illustrent l’histoire du cyclisme sur route. En effet, à environ 100 km de l’arrivée, le campionissimo plaça un de ces démarrage dont il avait le secret, auquel un seul coureur put répondre, l’Italo-Belge Pino Cérami. En revanche les autres coureurs, dont Rik Van Steenbergen, ne pouvaient suivre. Bien entendu, compte tenu des multiples raids solitaires victorieux de Coppi, tout le monde se disait que la course allait se terminer par la victoire du crack italien, d’autant que son compagnon d’échappée, Cérami, ne rechignait pas à la besogne pour relayer.

Or, à une dizaine de km de l’arrivée et contre toute attente, les deux fugitifs sont rejoints par trois coureurs belges, Ward Peeters, De Mulder et Van Steenbergen, les cinq hommes se disputant la victoire à Liège, là où se situait l’arrivée à l’époque. Bien évidemment  ce sprint ne pouvait échapper à Van Steenbergen, redoutable routier-sprinter, qui l’emportait devant Coppi, ce qui était normal. Ce qui l’était moins, en revanche, c’est que Van Steenbergen, Peeters et un peu plus tard De Mulder aient pu rejoindre Coppi et Cérami qui se relayaient parfaitement. Coppi n’était-il pas le meilleur rouleur du peloton ? En réalité Van Steenbergen avait sans doute bénéficié du sillage des voitures pour revenir. Coppi ne dira rien, mais il n’en pensait pas moins, sentant qu’il avait été volé d’une victoire qu’il avait méritée amplement.  Par contre les spectateurs belges exultaient, prétendant que le plus fort avait gagné…ce qui n’était certainement pas vrai.

Cela dit Rik van Steenbergen n’avait pas forcément besoin des suiveurs pour gagner une course, bien au contraire. Par exemple au championnat du monde 1957 à Waregem, quand il revint à la régulière sur un petit groupe qui s’était détaché dans la côte dite du Renard. Dans ce petit groupe figuraient De Bruyne, qui avait attaqué le premier, immédiatement suivi par Jacques Anquetil et Louison Bobet qui au début collaborèrent avec De Bruyne…avant de le laisser se débouiller seul, car De Bruyne était un redoutable sprinter. Cela permit à Van Steenbergen et Darrigade de revenir sur les échappés et de disputer le sprint, que Darrigade aurait pu remporter s’il n’avait commis l’erreur de lancer le sprint face au vent avec De Bruyne et Van Steenbergen dans sa roue. Finalement ce fut Van Steenbergen qui l’emporta devant Bobet et Darrigade, à l’issue d’un sprint d’anthologie où Van Steenbergen se dégagea juste à l’endroit et au moment où il le fallait.

Ce fut un exploit parmi tant d’autres du grand  « Rik 1er », que ce soit sur la route où sur la piste. Il remporta en effet cinq fois le Critérium de l’Europe à l’Américaine (1958 à 1961 et 1963), mais aussi le Critérium de l’Europe de l’Omnium (1960). Il faillit récidiver en 1962 (à 38 ans), puisqu’il ne fut battu que par Rudi Altig, double champion du monde de poursuite et de treize ans son cadet. Ce ne fut pas son dernier exploit, car il continua de courir à un haut niveau sur la piste jusqu’en 1966, à l’âge de quarante deux ans. En fait, d’après la légende, Rik Van Steenbergen voulait continuer sa carrière  jusqu’à ce que chacun de ses enfants puisse avoir un immeuble en héritage à Anvers. Il aura réussi dans son entreprise au-delà de toute espérance, mais chacun est convaincu que cet appât du gain l’a sans doute condamné à « courir le cachet », surtout l’hiver, ce qui l’a privé de quelques succès retentissants supplémentaires dans les classiques d’un jour, même si sur ce plan il figure parmi les tous premiers. Il décèdera à 78 ans le 15 mai 2003, rejoignant ainsi le paradis des coureurs cyclistes où l’attendaient quelques uns de ses grands rivaux de l’époque, Coppi, Bobet ou encore Fred De Bruyne.

Michel Escatafal


Morelon : docteur ès piste

Parmi les plus brillants représentants du sport français, il y en a un dont la réputation a tellement fait le tour du monde qu’il est aujourd’hui en Chine (jusqu’aux J.O. de Londres l’an prochain).  Il s’appelle Daniel Morelon, et c’est le plus titré de nos pistards, bien que notre pays manque cruellement d’infrastructures dans le domaine du cyclisme sur piste, contrairement à son pays d’adoption où, de son propre aveu, il a la chance de disposer d’installations au top niveau. On remarquera au passage que personne en Chine ne s’est préoccupé de son âge, pour encadrer les sprinteurs de ce pays (hommes et femmes), et participer à l’installation d’un Centre National de cyclisme à Pékin, alors qu’en France on lui a gentiment demandé de se retirer en 2005…parce qu’atteint par la limite d’âge. Il est vrai que chez nous, vu le peu de moyens consacrés à la piste, il n’y a pas de place pour énormément de techniciens, et aujourd’hui c’est Benoît Vêtu qui s’occupe du centre d’Hyères, alors que Florian Rousseau, multiple champion du monde et olympique, est aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France de sprint à l’INSEP.

Si je parle de Daniel Morelon, c’est parce qu’en zappant j’ai découvert il y a quelques jours un reportage de la chaîne chinoise CCTV sur notre ancien champion, ce qui prouve qu’en Chine il est quelqu’un d’important, alors qu’en France seuls les passionnés de vélo le connaissent. Et pourtant, à la fin des années 60 et dans les années 70, Morelon était une star connue et reconnue sur les vélodromes du monde entier…à défaut d’en être une en France, sauf tous les quatre ans aux Jeux Olympiques. Cela est d’autant plus surprenant aux yeux des étrangers que Daniel Morelon, né en avril 1944 à Bourg-en-Bresse, a un palmarès tout à fait énorme, puisqu’il a été sept fois champion du monde de vitesse amateurs, mais aussi double champion olympique en 1968 et 1972, sans oublier un titre olympique et un titre mondial avec son ami Trentin en tandem. Il a aussi détenu plusieurs records mondiaux, notamment celui du 200 m départ lancé sur piste couverte en 10s72/100 (novembre 1966).

Si j’ai employé le mot « amateurs », c’est parce qu’à cette époque l’élite du cyclisme sur piste, notamment en vitesse, se trouvait dans les rangs amateurs et non chez les professionnels, le titre de cette catégorie revenant à des coureurs dominés par Morelon et d’autres coureurs de l’Est européen quand ils étaient amateurs. En fait un seul coureur aurait pu l’inquiéter, peut-être, s’ils avaient concouru ensemble dans la même catégorie, le Japonais Nakano (né en 1955), qui remporta le titre chez les professionnels à dix reprises entre 1977 et 1986. Cela étant, ces deux coureurs avaient peu de chance de se rencontrer, en raison de la différence d’âge et surtout du fait que Nakano, champion de keirin dans son pays, était professionnel, donc interdit à l’époque de Jeux Olympiques. De la même façon, les meilleurs pistards des pays de l’Est européen, pourtant très forts, n’avaient pas le droit de participer à des compétitions professionnelles jusqu’en 1990. Bref, une ségrégation idiote qui nous aura empêché de savoir quel était la réelle valeur de Nakano face à Morelon (même en fin de carrière), ou à des coureurs comme les Allemands de l’Est Hesslich, Hubner, le Soviétique Kopylov ou encore le Tchèque Tkac, dont je reparlerai.

 Morelon rencontrera quand même une fois Nakano, en 1980, et subira une défaite, mais il faut préciser que Morelon faisait son retour à la compétition après avoir pris sa retraite fin 1977. En fait il avait repris une licence dans le seul but d’aider les organisateurs des championnats du monde sur piste professionnels à Besançon, dont le moins que l’on puisse est qu’ils ne suscitaient aucun engouement. Il faut savoir en effet qu’à cette époque, il n’y avait pas de championnat du monde amateurs l’année des Jeux Olympiques. Cela dit, la fin ne fut pas trop triste puisque Morelon obtint la médaille de bronze en vitesse et l’argent au keirin. Pas mal pour un retraité ! Il est vrai qu’il ne pouvait avoir que de beaux restes, tellement il a remporté de victoires entre 1964 et 1977, au point d’être considéré comme « l’artiste de l’après-guerre » par ceux qui estiment que le sprint est un art. A ce propos, Morelon peut regretter d’être né trop tard, car à l’âge d’or du cyclisme (dans les années 50), notamment lors des grandes soirées d’hiver sur les vélodromes européens ou américains, il serait très vite passé professionnel et aurait gagné beaucoup d’argent.

Essayons à présent de voir quelles furent ses plus belles victoires, en précisant que l’exercice est évidemment très difficile. SI l’on en croit Daniel Morelon lui-même, la victoire qui lui tient le plus à cœur est celle qu’il remporta aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, confirmant ainsi le titre acquis en 1968 face à l’Italien Turrini. Ce fut d’ailleurs de nouveau une finale cent pour cent occidentale, si j’ose dire, puisqu’elle l’opposait à l’Australien Nicholson qui remportera le titre chez les professionnels en 1975 et 1976, preuve que les amateurs ou considérés comme tels (en fait les amateurs des pays de l’Est vivaient essentiellement du cyclisme) étaient plus forts que les professionnels. Ce Nicholson était d’ailleurs un adversaire redoutable parce qu’il avait, avant les J.O. de Munich, obligé Morelon à courir une troisième manche à Aarhus, Los Angeles ou Odensee, pour l’emporter. Et de fait la finale fut plus serrée que ne l’indique le score de deux manches à zéro, parce que la deuxième se joua pour quelques centimètres.

Cette victoire arrivait aussi au moment où notre sprinter atteignait sa plénitude (28 ans), c’est-à-dire à une période où il était pratiquement imbattable. Non seulement il était toujours aussi rapide, ayant conservé son fameux finish, mais en plus il faisait preuve d’une science de la course tout à fait extraordinaire. Bref, il était au sommet de son art, et cet ensemble de qualités lui permettait de se maintenir au-dessus de la concurrence, pourtant très rude avec outre Nicholson, des concurrents comme le Soviétique Phakadze qui avait battu à deux reprises le record du monde du 200m lancé en plein air (10s69 et 10s61), ou encore le Norvégien Pedersen, l’Allemand Raasch, le Français Quyntin,  ou le Tchèque Anton Tkac, peut-être le plus valeureux des concurrents de Morelon.

D’ailleurs c’est Tkac qui allait causer à Daniel Morelon la plus grosse déception de sa carrière, en le privant d’une troisième médaille d’or consécutive aux J.O. de Montréal en 1976. Ce Tkac n’était pas un inconnu, puisqu’il avait remporté le titre mondial en 1974 (il sera de nouveau champion du monde en 1978), et en plus c’était un adversaire coriace. Il battra Morelon par deux manches à une, la belle montrant que Morelon commençait à accuser le poids des ans. Il remportait néanmoins une médaille d’argent qui manquait à sa collection olympique, puisqu’il avait eu une médaille de bronze lors de ses premiers J.O. à Tokyo en 1964. La boucle était bouclée pour Morelon, de la meilleure des façons, après une carrière qui aura réellement commencé en 1962, année où il disputa le challenge « Rustines » (épreuve de détection pour les jeunes) avec des boyaux de route, terminant à la deuxième place, et surtout repéré par le professeur ès piste qu’était Louis Gérardin, lui-même ancien champion du monde amateur (1930), qui allait lui apprendre énormément de choses, notamment  sur le plan technique, l’aidant à assimiler les finesses de la piste et à optimiser sa préparation pour les échéances importantes.

Cet enseignement lui servira d’autant plus, qu’en 1978 il remplacera ce même Toto Gérardin comme entraîneur national du sprint, avant de prendre la responsabilité du pole sprint d’Hyères en 1990. Dans ces fonctions il aura la joie de voir couronner des championnes comme Félicia Ballanger, multiple championne du monde et triple championne olympique (vitesse et 500m) à  Atlanta (1996) et Athènes (2000), mais aussi Nathalie Lancien, championne olympique de la course aux points (1996), et Laurent Gané champion olympique et multiple champion du monde de vitesse par équipes, double champion du monde de vitesse (1999, 2003) et champion du monde de keirin (2003). Le professeur était devenu aussi compétent que celui qui l’avait formé comme coureur et comme entraîneur. Daniel Morelon pouvait être fier du devoir accompli, car il avait rendu à la piste ce qu’elle lui avait donné. Il pouvait partir pour la Chine…en espérant qu’une ou un de ses élèves ne barre pas la route d’un titre olympique à un Français. Cela dit, personne ne lui en voudra pour autant.

Michel Escatafal


Solingen, le chef d’oeuvre de Louison Bobet

Parmi les Français qui furent champion du monde sur route il y a évidemment Louison Bobet, dont on oublie qu’à ce jour il figure à la troisième place des plus beaux palmarès du cyclisme français, derrière Jacques Anquetil et Bernard Hinault. Mais sur le plan de la diversité Bobet se rapproche davantage de Bernard Hinault que de Jacques Anquetil, parce que le coureur normand se consacrait essentiellement aux courses par étapes, et que son palmarès sur les classiques d’un jour se limite à Liège-Bastogne-Liège en 1966 et Gand-Wevelgem en 1964, auxquelles il faut ajouter Bordeaux-Paris en 1965.

Or si Louison Bobet a aussi gagné Bordeaux-Paris (1959), la plus longue des courses d’un jour aujourd’hui disparue (depuis 1988), il a aussi remporté Milan-San Remo (1951), le Tour des Flandres (1955), Paris-Roubaix (1956) ou encore le Tour de Lombardie (1951), sans oublier évidemment le championnat du monde à Solingen en 1954, qui fut sans doute le chef d’œuvre de sa carrière, et qui lui permettait de s’affirmer comme l’incontestable numéro un mondial du cyclisme.

Louison Bobet était un coureur très complet, à la fois excellent grimpeur, très bon rouleur comme en témoigne sa victoire dans le Grand Prix des Nations en 1952, et capable de battre au sprint les meilleurs routiers-sprinters dans une course dépassant les 200 km. C’est d’ailleurs cet ensemble de qualités qui explique la richesse et la variété de son palmarès. Cependant il lui est arrivé aussi de remporter des grandes victoires en finissant détaché, comme seuls savent le faire les plus grands champions. Il le fit dans certaines grandes étapes de montagne du Tour de France, empruntant des cols mythiques comme l’Izoard ou le Ventoux pour lesquels il avait une affection particulière, mais aussi lors de son championnat du monde victorieux en  1954, où pourtant il dut faire face à la malchance au plus mauvais moment. C’est dire combien il était fort ce jour-là, et serais-je tenté de dire cette année-là, car avant ce championnat du monde il avait remporté le deuxième de ses trois Tours de France.

Jusque-là seul Georges Speicher avait gagné le Tour de France et le championnat du monde la même année (1933), mais pas le grand, l’immense Fausto Coppi, lequel participait à ce championnat du monde dont il était le tenant du titre acquis l’année précédente à Lugano, et qui fut le premier à féliciter Bobet après son exploit. Cela dit Coppi, comme les autres, n’exista pas vraiment face à la furia du Français qui n’imaginait pas d’autre issue à cette course que la victoire, comme il l’avait confié à Daniel Dousset, son manager le matin même de l’épreuve : « Si je ne suis pas un champion du monde aujourd’hui, je ne le serai jamais ».  Il fallait qu’il soit vraiment sûr de lui  pour faire pareille affirmation, quand on sait que devenir champion du monde n’est jamais chose aisée, même sur un circuit aussi sélectif que celui de Solingen. D’ailleurs Coppi lui-même attendit l’année 1953 pour endosser le maillot arc-en-ciel des routiers, un maillot qui s’est toujours refusé à des coureurs comme Bartali, Magni, Koblet, Anquetil ou plus tard Sean Kelly, pourtant grand chasseur de classiques.

Mais revenons à ce 22 août 1954 sur le circuit de Solingen baigné par la pluie, pour noter qu’après l’attaque matinale du Français Robert Varnajo et de l’Italien Gismondi qui ne relayait pas, on assista à une offensive de Coppi qui écréma tellement le peloton qu’à cinquante kilomètres de l’arrivée, les deux fuyards furent rejoints par un groupe de six coureurs comprenant Coppi, Schaer, Gaul, et les trois Français Bobet, Anquetil et Forestier. Mais un peu plus tard Anquetil et Forestier vont décrocher du groupe, tout comme les deux échappés matinaux, car Bobet avait décidé de durcir la course. Et à une vingtaine de km de l’arrivée, suite à une nouvelle accélération dans la longue côte du circuit , il se retrouva avec pour seuls compagnons le Luxembourgeois Charly Gaul, le Suisse Schaer, et Fausto Coppi. Ce dernier, qui relevait d’une fracture du pariétal, allait se faire décramponner juste avant le sommet de la côte avant de chuter dans la descente mouillée. Charly  Gaul n’allait pas résister beaucoup plus longtemps que le Campionissimo, ce qui fait que deux hommes se retrouvaient en tête au moment d’aborder l’avant dernier tour, le Suisse Schaer et Louison Bobet lui-même, Gaul étant déjà à plus de trente secondes. Détail amusant, Bobet et Schaer avaient fini le Tour de France avec le maillot vert pour Schaer et le jaune pour Bobet, comme l’année précédente. Cela dit notre Breton était plus rapide que le coureur suisse, et donc avait toutes les chances de l’emporter au sprint si la tête de la course en restait là jusqu’à l’arrivée.

Hélas pour le champion breton, alors que les journalistes affûtaient leurs stylos pour écrire sur le triomphe de Bobet, celui-ci fut victime d’une crevaison au début du dernier tour, juste après avoir passé le poste de ravitaillement, ce qui fut sa chance dans son malheur.  En effet, à peine avait-il ressenti la crevaison qu’il s’arrêta, revint en arrière sur moins d’une centaine de mètres afin de récupérer un nouveau vélo. L’opération fut très rapide, mais pendant ce temps Schaer n’avait pas attendu son rival, et comptait presque une minute d’avance à un peu plus d’une dizaine de kilomètres de l’arrivée.

Pour toute autre que Bobet à ce moment  la cause aurait été entendue, mais Louison ne sentait pas les pédales ce jour-là et, malgré un vélo qui n’avait pas les mêmes braquets que le précédent, il réussit à rejoindre Schaer dans la dernière ascension de la côte de Balhaüsen  avant de le déposer un peu plus loin, et l’emporter à l’issue des 240 km de course avec 12 secondes d’avance. Il était champion du monde et il put savourer sur le podium la remise du maillot arc-en-ciel et le son de la Marseillaise. Et pour couronner la fête le jeune Jacques Anquetil, qui n’avait que vingt ans, finit à la cinquième place, juste devant Robert Varnajo et Jean Forestier.

Michel Escatafal


A propos des grands grimpeurs…

S’il y a bien une catégorie de coureurs qui a toujours fasciné les spectateurs, ce sont les grimpeurs.  Oh certes il y en a beaucoup qui ont eu droit à cette appellation à une époque ou une autre, mais bien peu en revanche ont laissé une réelle trace dans l’histoire du cyclisme. Déjà il y a ceux qui ont gagné des grands prix de la montagne, en plus ou moins grand nombre, et rien d’autre. Ensuite il y a ceux qui en plus de ces trophées de la montagne,  ont gagné un ou plusieurs grands tours. Enfin il y a les très grands, qui non seulement sont ou ont été des grimpeurs exceptionnels, mais qui aussi ont toujours figuré parmi les tous meilleurs contre le chrono. Et ceux-là ont évidemment un palmarès considérable…au même titre que « les inclassables » qui étaient excellents  partout, mais qui à l’inverse des grands grimpeurs étaient d’abord de grands rouleurs. Essayons de voir chacun de ces types de coureurs dans l’histoire du vélo.

Dans la première catégorie il y a René Vietto, lequel en plus de ses qualités de grimpeur a un fait et une anecdote qui l’ont rendu immortel. Vietto, surnommé « le Roi René », fut le premier coureur à fixer son bidon sur le tube oblique du cadre, mais plus encore réalisa un acte héroïque dans le Tour de France 1934. En effet, lors d’une étape pyrénéenne restée célèbre, on a vu René Vietto remonter une partie du Portet d’Aspet alors qu’il était largement engagé dans la descente, pour dépanner Antonin Magne en proie à un ennui mécanique et lui permettre de gagner son second Tour de France. Certes René Vietto (20 ans à l’époque) aura été privé d’une retentissante victoire d’étape (qui aurait été la cinquième dans ce Tour), mais cela aurait été insuffisant pour rester dans la postérité au même titre que son prix du meilleur grimpeur, contrairement à son épique sacrifice pour son leader.

Parmi les autres coureurs qui ont aussi remporté  un ou plusieurs Grand Prix de la Montagne dans les grands tours, à une époque où le titre de meilleur grimpeur voulait dire quelque chose contrairement à ce qui se passe de nos jours, on peut citer l’Italien Massignan, l’Espagnol Jimenez, ou encore Richard Virenque qui a gagné le trophée à sept reprises dans la Grande Boucle. Tous ces coureurs ont pour particularité d’avoir été d’excellents grimpeurs, mais l’essentiel de leur palmarès se situe dans cette distinction, même s’ils ont remporté ça et là une belle victoire (Paris-Tours pour Virenque). On pourrait inclure dans cette catégorie parmi les coureurs d’aujourd’hui Andy Schleck, même s’il n’a jamais remporté le Grand prix de la Montagne…parce que seule la victoire dans le Tour l’intéresse.

Ensuite il y a ceux qui appartiennent  à la catégorie des grands grimpeurs qui ont aussi gagné un ou plusieurs grands tours. Là aussi la palette est assez grande, mais on peut citer Nencini qui fut vainqueur du Tour en 1960 et du Giro en 1957, Van impe qui remporta le Tour 1976, ou encore le Colombien Lucho Herrera qui enleva la Vuelta en 1987, sans oublier Pedro Delgado, vainqueur du Tour 1988 et de deux Vueltas en 1985 et 1989. Mais en revanche on mettra à part Federico Bahamontes, vainqueur de nombreux trophées du meilleur grimpeur dans les grands tours, et qui remporta le Tour de France 1959, parce qu’il appartient à une catégorie à part, celle des grimpeurs ailés.

Ce n’était pas pour rien qu’on appelait  Bahamontes « l’Aigle Tolède », et force est de constater qu’il était vraiment très fort dès que la route s’élevait, au point qu’à ses débuts dans le Tour de France il s’arrêtait au sommet des cols, qu’il passait largement en tête…pour déguster une glace. En fait, à cette époque, le cyclisme a produit deux des plus grands escaladeurs de l’histoire, à savoir Bahamontes et Charly Gaul. Lequel des deux était le plus fort en montagne? Difficile à dire, mais en revanche Charly Gaul était beaucoup plus complet que Bahamontes,  car c’était aussi un excellent rouleur comme en témoignent ses victoires dans les contre-la-montre de son Tour de France victorieux en 1958, où il battit Anquetil de sept secondes à Châteaulin sur une distance de 46 km, avant de battre tous ses concurrents la veille de l’arrivée entre Besançon et Dijon (74 km).

En cela Charly Gaul fait penser à Gino Bartali, un des plus beaux palmarès du cyclisme sur route, magnifié de surcroît par ses duels avec Fausto Coppi. Bartali fut un grimpeur extraordinaire, dont Géminiani disait que sa façon de grimper était unique, montant « par saccades en marquant des temps d’arrêt, 100 mètres debout sur les pédales et 100 mètres sur la selle »,  avant de mettre deux dents de plus pour s’envoler. Là évidemment personne ne pouvait suivre, à la notable exception de Coppi.  Mais Bartali n’était pas qu’un super grimpeur, car lui aussi était capable de se situer au niveau des meilleurs contre-la-montre, comme autrefois Luis Ocana (seul rival de Merckx qu’il dominait dans les cols), autre remarquable grimpeur et excellent rouleur, ou aujourd’hui le plus grand champion actuel, Alberto Contador, déjà vainqueur à 28 ans de 6 grands tours (trois Tours de France, deux Tours d’Italie et un Tour d’Espagne).

Alberto Contador est un coureur exceptionnel, capable d’avoir le plus beau palmarès de l’histoire en ce qui concerne les courses à étapes. Pour mémoire, rappelons qu’il a remporté tous les grands tours auxquels il a participé depuis 2007, sauf le Tour de France de cette année où il a été fortement pénalisé par une blessure au genou, qui lui a interdit de s’exprimer au maximum de ses possibilités…ce qui ne l’a pas empêché de finir dans les cinq premiers au classement général, et d’animer la fin de l’épreuve dans les Alpes. Ce qui est le plus impressionnant chez lui c’est sa manière unique de grimper qui fait effectivement penser à Bartali, souvent en danseuse, relançant violemment quand il sent que son rythme baisse. Et pour couronner le tout il y a sa célèbre « giclette » (démarrage dans une pente très dure), comme on dit dans le jargon du cyclisme. Voir une « giclette » de Contador  est un pur moment de bonheur, tellement on a l’impression que l’homme prend son envol, un envol majestueux et dominateur qui fait penser à l’envol de l’aigle royal que l’on rencontre dans les Pyrénées ou les Alpes, les terrains de chasse favoris du « Pistolero », comme  on l’appelle pour le geste qu’il fait à chacun de ses succès.

Reste enfin à évoquer celui qui est sans aucun doute le plus grand grimpeur de l’histoire du vélo, le campionissimo Fausto Coppi. Pour avoir souvent parler de lui sur ce site, je me contenterais de rappeler qu’il fut non seulement le meilleur grimpeur, mais aussi un des deux ou trois plus grands rouleurs de tous les temps, comme en témoignent ses deux titres de champion du monde de poursuite, mais aussi son record de l’heure, et ses multiples victoires dans les grandes épreuves contre-la-montre (Grand prix des Nations, de Lugano etc.). Fausto Coppi est à coup sûr le plus grand champion de l’histoire du vélo, même si certains me diront que c’est Merckx, d’autres Hinault, d’autres encore Anquetil ou Indurain. Non, Coppi était le plus grand, parce que les coureurs que je viens de citer, que j’appelais précédemment « les inclassables », ont tous été battus à un moment ou un autre, même à leur meilleur niveau, par des grimpeurs ailés…ce qui ne fut jamais le cas du meilleur Coppi. C’est la même chose pour Alberto Contador qui n’a pour seul contradicteur en montagne qu’Andy Schleck, lequel est très inférieur au super champion espagnol contre le chronomètre.

Michel Escatafal


Ferdi Kubler, magnifique champion aux multiples facettes

Avec son long nez busqué Ferdinand Kubler, dit Ferdi, progressait en course en s’invectivant à coups de grognements qui lui valurent le surnom de « champion hennissant », ce qui était quand même péjoratif pour un champion comme lui, plein de panache. On le surnomma aussi « le fou pédalant » tellement en plein effort il avait l’œil vindicatif et la bave aux lèvres. Cependant d’autres l’ont appelé « le magnifique » ce qui correspondait mieux au spectacle qu’il délivrait sur la route, lui le battant explosif que certains ont comparé à une sorte de cow-boy des pelotons, n’hésitant pas à faire son cinéma quand tout allait bien comme dans ses moments de défaillance, lui le frère d’une actrice connue chez nous pour avoir été l’épouse de Boris Vian.

En fait il a quand même beaucoup souffert de l’arrivée au firmament du cyclisme de son compatriote Hugo Koblet qui, non content d’avoir tous les dons, était aussi un merveilleux styliste, sans parler d’un physique extrêmement avantageux. Et je crois que ce parallèle, qui était fait inévitablement entre ces deux champions exceptionnels, a largement influencé la postérité une fois terminée la carrière des deux seuls coureurs suisses à avoir gagné le Tour de France. Pourtant en termes de palmarès, celui de Ferdi Kubler est nettement plus étoffé que celui d’Hugo Koblet.

Il est vrai que rarement on vit deux coureurs aussi dissemblables, y compris dans la manière de mener leur carrière. Comme tous les surdoués amoureux de la vie, « le pédaleur de charme » est arrivé très tôt au firmament du cyclisme, à l’âge de 25 ans, pratiquement dès la première année où il se consacra sérieusement à la route, en remportant le Giro devant Bartali. En revanche Ferdi Kubler, moins doué, dut faire ses classes beaucoup plus longtemps avant de remporter ses premiers grands succès. Entre sa première victoire dans le Tour de Suisse, peu significative car remportée en 1942, et celles autrement plus convaincantes en 1948 dans ce même Tour de Suisse et le Tour de Romandie, il s’était passé six longues années.  En outre contrairement à Coppi ou Bartali, la carrière de Kubler n’avait pas réellement souffert de la guerre, sauf qu’il ne put pas disputer les grandes épreuves, celles-ci se déroulant sur des territoires en guerre.

Malgré tout il s’était signalé en remportant deux étapes du Tour de France 1947, une épreuve qui allait lui faire franchir le pas entre un bon coureur et un grand champion, en remportant l’épreuve en 1950. Certes, cette année-là, il a bénéficié du retrait de l’équipe italienne qui l’aurait sans doute emporté avec Magni qui avait le maillot jaune à la sortie des Pyrénées, mais qui dut la mort dans l’âme se retirer à Saint-Gaudens avec toute l’équipe italienne, parce que Bartali avait été pris à partie par des spectateurs au sommet du col d’Aspin. Du coup le grand champion italien, qui avait encore toutes ses chances puisqu’il n’était qu’à quatre minutes du leader, décida d’abandonner estimant qu’à 36 ans il n’avait plus « l’âge de risquer sa vie sur une bicyclette ». Et ce fut Kubler qui hérita du maillot jaune pour le garder jusqu’à Paris, malgré les assauts de Stan Ockers et Louison Bobet.

Cependant ce fut loin d’être une injustice si Ferdi Kubler inscrivit son nom au palmarès de la Grande Boucle, car c’était un coureur très complet à force de travail, à la fois rouleur (vainqueur notamment du réputé Grand Prix de Lugano c.l.m. en 1950), honnête grimpeur, excellent descendeur donnant le frisson aux suiveurs, et très bon sprinter. Autant de qualités qui lui permirent de se confectionner un palmarès qui le place dans les vingt meilleurs routiers de l’histoire du cyclisme d’après-guerre. En outre c’était un excellent poursuiteur, qui détint le record suisse de l’heure, et aussi un bon cyclo-crossman. Bref,  Ferdi Kubler excellait partout, ce qui explique le nombre de ses succès, tout cela grâce à une hygiène de vie qui contrastait avec celle d’Hugo Koblet, lequel croquait la vie à pleine dents.

Ses autres titres de gloire en dehors de sa victoire dans le Tour de France sont ses victoires dans la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, épreuves qu’il remporta à deux reprises en 1951 et 1952, ce qui lui donnait la victoire dans ce que l’on appelait autrefois « le Week-end ardennais » (addition des deux épreuves). Il remporta aussi en 1953 la plus longue des classiques d’un jour (600 km), Bordeaux-Paris. A cela s’ajoutent trois Tours de Suisse que j’ai déjà évoqués en 1942, 1948 et 1951, plus deux Tours de Romandie en 1948 et 1951, sans oublier cinq titres de champion de Suisse entre 1948 et 1954. Enfin, nul n’oubliera son triomphe au championnat du monde sur route en 1951 à Varèse, où Kubler l’emporta nettement au sprint devant Fiorenzo Magni et le champion du monde de poursuite Bevilacqua. Ce titre était une consécration d’autant plus agréable qu’il l’avait raté de peu en 1949, suite à une crevaison alors qu’il était en tête à quelques encablures de l’arrivée.

Evidemment la carrière de Kubler mériterait d’être contée avec davantage de détails, mais rien qu’en rappelant ses plus grandes victoires on mesure quel immense champion il fut. Et cette réussite se poursuivra une fois sa carrière terminée (à l’âge de 38 ans), puisque Kubler allait profiter de son extraordinaire notoriété en Suisse pour réaliser de nombreuses publicités. En outre il passa aussi le diplôme de moniteur de ski, sans oublier de devenir un homme d’affaires avisé. En un mot, un grand monsieur qui a fait honneur au cyclisme sa vie durant. Il a aujourd’hui 92 ans, et est le plus âgé des vainqueurs du Tour de France, preuve si besoin en était que le vélo sait aussi conserver (parfois) ceux qui l’ont si bien servi.

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Koblet : une image magnifiée du vélo

Grand, élancé, il était beau comme un dieu. Son regard de braise faisait rougir toutes les femmes. Son élégance était légendaire, n’hésitant pas à l’arrivée d’une course à sortir le peigne qu’il portait toujours sur lui. Et  sur un vélo, il était peut-être celui qui représentait le mieux le style dans toute sa pureté, au point qu’un chansonnier (Jacques Grello) lui donna le surnom de « pédaleur de charme ». C’est pour cela que sa courte vie aura été dans l’ensemble un véritable conte de fées, après une enfance difficile suite au décès de son père boulanger, alors qu’il avait à peine neuf ans. Tel était Hugo Koblet, sans doute un des deux ou trois coureurs les plus doués que le cyclisme ait produit. Et pourtant ses débuts dans le vélo furent relativement tardifs, puisqu’il  avait déjà seize ans, un âge où il était encore apprenti dans la boulangerie familiale.

Sa vraie carrière sur route, à l’inverse de nombre de ses pairs, allait par conséquent commencer assez tard, à l’âge de 24-25 ans, après des débuts prometteurs sur la piste avec plusieurs titres de champion de Suisse de poursuite et des victoires en 1948 et 1949, respectivement  aux six-Jours de Chicago et de New-York. Mais rares ont été ceux qui imaginaient qu’il allait aussi vite exploser au firmament des étoiles de la route, au point d’éclipser tout le monde lors du Giro 1950 qu’il remporta d’une jambe, comme on dit dans le jargon, devant Bartali à plus de 5 mn, un autre Italien, Martini, à 8mn 41s, et Ferdi Kubler, son grand rival suisse, à 8mn 45s. C’était la première victoire d’un étranger dans la grande épreuve italienne. Ensuite ce sera les débuts dans le Tour de France en 1951, dont il était évidemment le grand favori, d’autant que son plus grand adversaire dans ses plus belles années, le campionissimo Fausto Coppi, avait accumulé les ennuis pendant ces deux années (fracture du fémur au cours du Giro 1950, et mort de son frère en 1951).

Et là ce sera le grand festival d’un champion qui ne parut jamais aussi brillant, au point d’avoir écoeuré ses adversaires, tel par exemple Géminiani qui déclara pendant ce Tour où il termina second à 22 mn de Koblet : « S’il doit continuer à ce train-là, je ne vois vraiment pas ce que je fais sur un vélo. Autant que je vende mon engin et que je change de métier » ! Certes on connaît le sens de l’exagération du « grand fusil », mais cela dénotait l’état d’esprit qui habitait le peloton en ce mois de juillet 1951, et plus particulièrement  après l’extraordinaire exploit réalisé entre Brive et Agen, lors de la onzième étape, le 15 juillet. Ce jour-là figure parmi les plus beaux de l’histoire du cyclisme, grâce à une échappée au long cours du « pédaleur de charme » lequel, après 135 km accomplis quasiment seul, allait reléguer ses rivaux à 2mn35s, malgré une défaillance dans les derniers kilomètres avant Agen.

Il n’empêche, cette entreprise complètement folle a priori avait réussi au-delà de toute espérance, puisque Koblet avait mis K.O. tous ses adversaires en résistant  jusqu’au bout à un peloton déchaîné à ses trousses, amené par des champions comme Coppi, Bartali, Bobet, Magni, Ockers, Van Est, et les Français Robic, Géminiani, Lauredi ou encore Lucien Lazaridès qui prendra la troisième place à Paris. Et pourtant, ce que beaucoup de gens ignoraient, il n’y avait rien de prémédité dans cette aventure d’un autre monde. En effet, après avoir serré la main de Ray Sugar Robinson, le fameux poids moyen américain présent sur les lieux, le bel Hugo a attaqué  pour vérifier si les poussées hémorroïdaires qui l’avaient fait souffrir la veille commençaient à s’estomper. Démonstration était faite que cela n’allait pas trop mal pour lui !

La suite du Tour de France sera une formalité pour lui, et il remportera l’épreuve avec encore plus de facilité que sa victoire dans le Giro de l’année précédente. Il faut dire que le  Koblet des années 50 et 51 ou encore 1953, à la fois grand rouleur (vainqueur du Grand Prix des nations en 1951 devant Coppi) capable d’emmener des braquets imposants, excellent grimpeur et remarquable descendeur, a été le seul coureur de sa génération susceptible de pousser Coppi dans ses derniers retranchements. D’ailleurs en 1953, il sera un des deux acteurs d’une des plus somptueuses batailles de l’histoire du cyclisme, et même du sport en général, pendant le Tour d’Italie.  Déjà vainqueur en 1950 avec en prime le prix du meilleur grimpeur, le merveilleux routier suisse allait obliger Coppi à être peut-être plus grand qu’il ne l’avait jamais été jusque-là, y compris dans ses plus fameux duels avec Bartali. En tout cas, aux dires des suiveurs et des coureurs, ce duel entre deux champions au sommet de leur art engendra sans doute le plus beau Giro de tous ceux que l’on ait connus jusque là, et peut-être même après.

La bataille dans les Dolomites fut royale entre ces deux monstres sacrés qui écrasaient la course de toute leur classe, avec une victoire qui changea deux fois de camp. Dans la dix-huitième étape tout d’abord, avec quatre grands cols au menu où les deux hommes se rendirent coup pour coup, Coppi remportant l’étape au sprint devant Koblet, lequel conservait presque 2 minutes d’avance sur son rival italien au classement général. Mais le lendemain Koblet, qui ne pouvait compter que sur lui-même faute d’une bonne équipe autour de lui, allait payer tous les efforts consentis la veille, et s’incliner sous les coups de boutoir du « campionissimo » dans le terrible Stelvio (26 km à 7,7% de moyenne). Il perdra finalement ce Giro pour moins d’une minute 30 secondes, les deux supers cracks faisant passer les autres coureurs pour des comparses. Hélas cet épisode, ô combien glorieux, fut le chant du cygne de l’idole helvétique.

D’abord Koblet ne remportera plus jamais le Tour de France, ni le Giro, la faute à l’amitié et à la malchance. A l’amitié d’abord, pour avoir aidé Carlo Clerici à remporter le Giro en 1954, à la faveur d’une échappée où les cadors du peloton avaient été relégués à presque 40 mn. A la malchance ensuite, parce qu’en 1953, après son somptueux Giro, Koblet  avait été victime d’une terrible chute dans la descente du col du Soulor, où il plongea dans un ravin. Certains attribuèrent cette chute à une grosse défaillance, mais quelle qu’en soit la cause, Koblet se releva avec trois côtes brisées et une forte commotion. Dommage pour lui, car il paraissait d’autant plus  imbattable que Coppi avait préféré faire l’impasse sur le Tour, afin de mieux préparer son triomphe dans le championnat du monde sur route à Lugano. Deux autres chutes en 1954 dans les Pyrénées l’empêcheront de jouer sa chance jusqu’au bout face à Louison Bobet, alors qu’il était bien placé jusque-là. La chance semblait vouloir l’abandonner, lui qui jusqu’à présent en avait bénéficié tant et plus, ne serait-ce que par les dons qu’elle lui avait administré dans son berceau.

Et de fait, il ne remportera plus que des épreuves mineures à partir de 1954 en dehors de son troisième Tour de Suisse en 1955. Sa carrière se poursuivra surtout sur la piste où, après avoir remporté le Critérium d’Europe à l’américaine (qui faisait office de championnat du monde) à deux reprises en 1953 et 1954 avec son ami Von Buren, il se contentera de victoires dans quelques six-jours, s’essayant même au demi-fond avant de se retirer de la compétition en 1958. En réalité, pour beaucoup de ses admirateurs, il ne fit peut-être pas suffisamment bien le métier, par contraste notamment avec son meilleur ennemi suisse, Ferdi Kubler, certainement beaucoup moins doué que lui, beaucoup plus « rustique », mais tellement plus travailleur. Même leur surnom respectif marque la différence entre les deux hommes, « le pédaleur de charme » pour l’un et le « champion hennissant » pour l’autre en raison des grognements dont il gratifiait tout le monde en plein effort.

Finalement, malgré un palmarès que nombre de coureurs pourraient lui envier Koblet, le surdoué, ne fera pas la carrière que son talent aurait mérité. S’il avait tenu toutes les promesses que son début de carrière laissait entrevoir, il devrait se situer parmi les cinq ou six plus grands coureurs de l’histoire du cyclisme sur route. Hélas, il ne dura que trois ou quatre ans, et encore à coup d’exploits ponctuels, où certes il dominait tout le monde (sauf Coppi) d’une classe, mais ces exploits furent trop isolés pour qu’on ne nourrisse pas à son égard une certaine frustration, son talent n’ayant éclaté qu’avec parcimonie. Heureusement pour lui, malgré une classe énorme qui lui donnait une impression de facilité hallucinante, ce qui suscita parfois une certaine jalousie de la part de ses pairs, le milieu du cyclisme l’aimait bien. Peut-être parce qu’à lui seul il représentait le rêve de beaucoup de monde, et qu’il donnait dans ses meilleurs moments une image magnifiée du vélo. Il était en effet tout le contraire d’un « forçat de la route », plutôt un Hercule avec une tête d’ange.

Si sa fin de carrière fut triste, la fin de sa vie le fut tout autant. Il avait croqué  la vie à pleine dents, mais celle-ci finira par se montrer cruelle envers lui. Il se maria avec un mannequin, Sonja Bülh, ce qui lui permit de se faire une place de choix dans les milieux mondains. Mais bientôt ruiné et au bord du divorce, il ne sut pas mieux négocier ce virage de la vie qu’il n’avait su le faire sur son vélo dans la descente du Soulor en 1953. Hélas pour lui, cette fois il ne s’en relèvera pas, et il finira son existence dans sa voiture contre un arbre, un jour de novembre 1964, sans que l’on connaisse exactement la cause de sa mort. Il avait à peine quarante ans, à quelques mois près le même âge que Fausto Coppi, quand celui-ci quitta ce monde pour rejoindre le paradis des coureurs cyclistes. Le destin est parfois douloureux après avoir été si bienveillant.

Michel Escatafal


Quelques grandes surprises dans le sport

Alors que l’on s’interroge pour savoir si Thomas Voeckler peut remporter le Tour de France 2011, ce qui constituerait une énorme surprise compte tenu de la participation à ce Tour de France, où il ne manque que les Italiens Nibali et Scarponi ainsi que le Russe Menchov, il est sans doute intéressant de se pencher sur quelques grandes surprises qui ont émaillé l’histoire du cyclisme en particulier, et plus généralement l’histoire du sport. Parmi celles-ci la première qui me vient à l’idée est la victoire d’un coureur comme Walkowiak (photo) dans le Tour de France 1956, devant des grands champions comme Bahamontes, Brankart et Charly Gaul. A ce propos, bien qu’étant un petit garçon à l’époque, je me souviens très bien de ce Tour de France où chaque jour, comme pour Voeckler, on attendait la défaillance de Walkowiak qui, finalement, n’est jamais venue. Du coup, le coureur de Montluçon a remporté la plus prestigieuse des épreuves cyclistes, alors que c’est pratiquement sa seule victoire professionnelle à part 2 étapes du Tour d’Espagne, et son nom figure au palmarès de la Grande Boucle entre ceux de Louison Bobet et de Jacques Anquetil, deux des plus grands champions de tous les temps.

Autre coureur cycliste à avoir gagné le Tour de France à la surprise générale, le Français Lucien Aimar en 1966. Un Tour de France dans lequel il a bénéficié d’une suite de circonstances favorables qui lui ont permis de monter sur la plus haute marche du podium au nez et à la barbe de coureurs comme Anquetil, Poulidor, mais aussi Rudi Altig, Jan Janssen ou Roger Pingeon. Dans les Pyrénées, les deux grands favoris (Anquetil et Poulidor) sont relégués à sept minutes par une échappée dans laquelle s’est glissé Janssen, mais aussi Lucien Aimar, équipier de Jacques Anquetil. Et malgré une belle remontée de Raymond Poulidor, à la faveur d’une victoire contre-la-montre à Vals-lesBains, puis d’un exploit dans la descente du col d’Ornon où sous l’orage il relégua Anquetil et Aimar à plus d’une minute, auquel il faut ajouter un exploit dans la Forclaz où il laissa sur place tous les grimpeurs, tout cela sera insuffisant pour que le Limousin puisse refaire la totalité de son retard sur Aimar. Poulidor, en effet, terminera troisième de ce Tour à 2mn 02s de Lucien Aimar et 1 mn 07s derrière Jan Janssen, le second. En dehors d’un titre de champion de France, ce sera la seule grande victoire de Lucien Aimar, avec accessoirement les Quatre Jours de Dunkerque.

Un autre coureur français avait créé la sensation dans le Tour d’Espagne en 1984, Eric Caritoux. Certes, tout comme Aimar, il a gagné un peu plus que Walkowiak avec ses deux titres consécutifs de champion de France (1988 et 1989), plus deux Tours du Haut-Var, mais personne n’aurait imaginé qu’il fût capable de gagner une Vuelta. Et pourtant il l’a fait en 1984, et sa victoire restera d’autant plus historique qu’il l’a emporté par la plus infime des marges sur Alberto Fernandez (6 secondes). Et au palmarès du Tour d’Espagne son nom figure entre ceux de Bernard Hinault (1983) et Pedro Delgado (1985). Cela dit de telles victoires, comme celles de Tamames en 1975, de Pessarodona en 1976, ou plus près de nous de Casero en 2001 et Aitor Gonzales en 2002 sont de plus en plus rares, mais pas impossibles.

Autre victoire remportée contre toute attente, celle de Carlo Clerici, le Suisse, au Tour d’Italie 1954, où il l’emporta avec 24 mn d’avance sur son ami Koblet, qui n’avait rien fait pour l’empêcher de gagner, bien au contraire. Clerici avait bénéficié d’une échappée où tous les favoris (Coppi, Koblet, Magni) terminèrent avec un retard frisant les 40 mn. Et puisque j’évoquais Fiorenzo Magni, le troisième crack italien de l’après-guerre, celui-ci aurait dû être champion du monde en 1952 sans un incident mécanique tout près de l’arrivée, qui allait bénéficier à un certain Heinz Muller, un Allemand qui n’a jamais rien gagné d’autre que ce titre mondial. On pourrait aussi ajouter dans cette galerie des vainqueurs-surprises l’Espagnol Oscar Pereiro, vainqueur du Tour de France 2006, mais cette victoire ne fut définitive qu’après le déclassement pour dopage de Floyd Landis.

En athlétisme, encore en 1952, nous avons enregistré une énorme surprise, au Jeux Olympiques d’Helsinki,  avec la victoire de Josy Barthel le coureur de 1500m luxembourgeois. Lui aussi n’a pas remporté d’autres titres majeurs que celui-là, mais personne ne lui enlèvera sa médaille d’or olympique. Cela étant en athlétisme, dans les grands championnats, il est rare, pour ne pas dire très rare, que le vainqueur ne soit pas un des meilleurs. Mais cela est arrivé en 2004 aux Jeux Olympiques d’Athènes, avec la victoire sur 100m d’une athlète biélorusse totalement inconnue, Youlia Nesterenko, dont la progression apparut d’autant plus stupéfiante aux yeux de certains, qu’elle disparut des couloirs mondiaux aussi vite qu’elle y était arrivée.

En football, il y a eu la victoire d’un club de la banlieue d’Alger, le Sporting Club Union El Biar, en 1/16è de finale de la Coupe de France 1957 contre le Stade de Reims. Ce club, qui végète aujourd’hui en Ligue 2 après un long purgatoire en National, était à l’époque une très grande équipe qui, quelques mois auparavant, avait disputé et perdu la finale de la Coupe d’Europe. Le Stade de Reims comptait dans ses rangs quelques uns des meilleurs joueurs européens (Jonquet, Penverne, Vincent, Fontaine) et, bien entendu, personne n’aurait imaginé qu’une telle armada puisse être éliminée par un club aussi modeste. Et pourtant El Biar a gagné par 2 à 0 et s’est qualifié pour les 1/8è de finale. Evidemment nous pourrions citer beaucoup d’autres exemples, mais ceux-ci figurent parmi les plus belles anomalies du sport, avec la place de finaliste de la Coupe de France du club de CFA, Calais RUFC en 2000, après avoir sorti les Girondins de Bordeaux, ou encore la place de finaliste à Roland-Garros de Ginette Bucaille en 1954, ce qui fut sa seule performance notable avec un titre de championne internationale de Paris en 1956.

Michel Escatafal