L’escabécédaire du Tour de France

tour 2105Le Tour de France 2015 commence aujourd’hui et, évidemment, chacun y va de son pronostic quant au vainqueur de cette édition. Cela étant tout le monde s’accorde à dire qu’elle ne peut pas échapper à un de ceux que l’on appelle les « quatre fantastiques », à savoir Contador,  Nibali, Froome et Quintana. Je les ai classés dans cet ordre non pas parce que c’est mon pronostic, mais plus simplement parce que j’ai tenu compte du nombre de grands tours qu’ils ont gagnés. En effet Contador a remporté sur la route 3 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 3 Tours d’Espagne, ce qui fait de lui pour le moment le meilleur champion cycliste du nouveau siècle, en observant au passage qu’il n’est plus qu’à une victoire dans un grand tour de Bernard Hinault et à deux victoires d’Eddy Merckx ! Fermons la parenthèse pour noter que Nibali en est à 3 victoires (une victoire dans chacun des grands tours), que Froome n’a toujours remporté que le Tour de France 2013 et Quintana, le plus jeune de tous (25 ans), le Giro 2014.

Chacun de ces coureurs a eu une approche différente pour se préparer à l’évènement. Contador a couru et gagné son troisième Giro, ce qui lui fait un total de 44 jours de compétition. Froome a pris un chemin plus classique en courant et gagnant le Dauphiné pour évaluer sa forme avant le Tour de France, totalisant seulement 27 jours de compétition. Quant à Quintana (36 jours de compétition), brillant vainqueur en mars de Tirreno-Adriatico, il a couru au printemps les classiques ardennaises où il n’a guère brillé, plus le Tour du Pays Basque où il a fini à la quatrième place, avant de s’isoler chez lui dans les montagnes colombiennes, pour réapparaître à la Route du Sud où il a terminé à la seconde place derrière Contador. Reste Nibali qui a suivi exactement le même chemin que l’an passé, couronné de succès par la victoire dans le Tour, et qui semble arriver à point nommé en grande forme, comme en témoigne une nouvelle victoire dans le championnat d’Italie. Lui aussi totalise 36 jours de compétition.

Si l’on se base sur les succès remportés par les uns et les autres, le grand favori est évidemment Contador, devant Froome, Quintana et Nibali. Néamoins tout cela n’est pas si simple, car le Tour de France cette année est un peu particulier, dans la mesure où il n’y a qu’un tout petit contre-la-montre de 13.8 km le premier jour, exercice qui n’a rien de « ringard » pour parler comme le site web de L’Equipe, où le directeur du Tour n’hésite pas à dire qu’il s’agit d’une question « de clarté pour le public » parce que «le contre-la-montre, cela parle aux connaisseurs mais moins à la masse des spectateurs ». Donc  on se moque de ceux qui aiment le vélo toute l’année, de ceux qui aiment aussi la piste, bref de ceux qui s’intéressent à l’histoire des courses, au profit de ceux qui vont voir passer les coureurs sur les routes de France pendant le mois de juillet. Curieuse conception de son sport de la part de Christian Prudhomme ! Fermons cette parenthèse attristante, et revenons à la course pour évoquer cette étape redoutable (la quatrième) avec sept secteurs pavés répartis sur un peu plus de 13 km, laquelle, à mon humble avis qui est aussi celui de nombre de champions, n’a pas vraiment vocation à faire partie du parcours, en raison des dangers inhérents à ce type d’étape.

On ne gagnera peut-être pas le Tour dans cette étape, mais on peut aussi le perdre. Et dans cet exercice Nibali est, de loin, plus fort que les trois autres favoris, qui toutefois lui sont supérieurs en haute montagne. Il n’empêche, cette étape de pavés sera à n’en pas douter le premier vrai juge de paix, dans la mesure où elle peut créer de grosses différences. Rappelons-nous l’an passé, avec la chute de Froome et le débours de plus de 2mn30s de Contador par   rapport à Nibali. Raison de plus pour être extrêmement prudent dans les pronostics, même si à titre personnel, et je ne suis pas le seul, je souhaite la victoire de Contador, ce qui lui permettrait de réussir le doublé Giro-Tour, que beaucoup considèrent aujourd’hui comme impossible à réaliser, entre les règles antidopage et la concurrence exacerbée sur le Tour. Une concurrence d’autant plus vive que ses trois rivaux ont tout misé sur le Tour de France. C’est aussi le cas des outsiders français Thibaut Pinot et Romain Bardet, alors que Valverde de son côté, autre possible outsider, après une magnifique campagne ardennaise, sera là pour aider Quintana.

Après cette longue introduction je vais me livrer de nouveau à l’abécédaire de ce Tour de France, comme je l’avais fait pour le Giro, pour le plus grand plaisir de ceux qui me lisent, en précisant que mes remarques sont quand même très personnelles et donc subjectives. Je vais donc commencer par la lettre A, comme Anquetil, premier coureur à avoir remporté 5 fois le Tour de France.  A comme Aimar, vainqueur surprise en 1966…par procuration de Jacques Anquetil, qui ne voulait surtout pas que ce soit  Poulidor qui gagne. Ce dernier ne finira d’ailleurs que troisième derrière  Janssen. A bien sûr comme Armstrong, sept fois vainqueur de la Grande Boucle, même si depuis on lui a retiré ses titres après qu’il eut avoué s’être dopé, en notant au passage qu’on n’a pas osé donner la victoire à ses seconds…qui n’ont pas été déclassés. Passons !

B comme Bottecchia, double vainqueur en 1924 et 1925, premier Italien à avoir gagné le Tour de France. B comme Bartali, 2 fois vainqueur à 10 ans d’intervalle (1938 et 1948), sans doute le plus grand champion italien de l’histoire après Coppi. B comme Bahamontes, le célèbre Aigle de Tolède, vainqueur en 1959, et 6 fois lauréat du grand prix de la Montagne, à une époque où cela voulait dire quelque chose. B comme Bobet, un des trois plus grands champions français de l’histoire avec Anquetil et Hinault, et trois fois vainqueur du Tour (1953-1954-1955) avec à chaque fois un grand exploit dans l’Izoard (1953-1954) ou le Ventoux (1955). B comme Bernard J.F., qui aurait dû gagner le Tour 1987, sans une malencontreuse crevaison alors qu’il avait course gagnée.

C comme Coppi, bien sûr, le célèbre campionissimo, dont certains considèrent qu’il est le meilleur coureur de tous les temps, plus encore que Merckx, ce qui reste à voir. Coppi a réalisé à deux reprises le doublé Giro-Tour (1949 et 1952) au moment où le cyclisme était à son apogée, et ses exploits ont largement rempli l’épopée du cyclisme sur route et sur piste. C comme Cornet, qui reste le plus jeune vainqueur d’un Tour de France (20 ans)…qu’il n’avait pas gagné sur la route, profitant du déclassement (4 mois après l’arrivée) des quatre coureurs qui l’avaient précédé au classement  (Maurice Garin, Pothier, César Garin, Aucouturier), dans un Tour où, entre autres péripéties, les partisans d’un certain Faure étaient armés de gourdins pour assaillir ses poursuivants dans le col de la République. Le cyclisme a toujours aimé les manipulations des palmarès !

D comme Defraye, Odile de son prénom, premier belge à avoir gagné le Tour de France (1912). D comme Delgado, vainqueur en 1988, et qui terminé 18 grands tours dans les dix premiers. Delgado est un grand chanceux, puisqu’il a été contrôlé positif à un produit interdit par le Comité olympique international…mais pas encore inscrit sur la liste UCI (Union Cycliste Internationale). D comme Darrigade, fidèle lieutenant de Jacques Anquetil à ses débuts, remarquable sprinter ce qui lui permit de gagner 22 étapes dans le Tour. E comme Elliot, premier champion irlandais, vainqueur d’une étape en 1963. E comme Esclassan, maillot vert du Tour de France 1977. E comme Everaert Pierre, surnommé « L’élégant », un des meilleurs équipiers de Jacques Anquetil. E comme Evans Cadel, vainqueur du Tour 2011, un des plus méconnus parmi les grands champions, alors que son palmarès est parmi les plus brillants.

F comme Fignon, que je ne présente pas, ayant beaucoup écrit sur lui, dont l’histoire retient surtout qu’il a perdu pour 8 secondes le Tour 1989, face à LeMond, qui utilisait pour les contre-la-montre un guidon de triathlète…équipement à cette époque interdit par l’UCI, ce que les commissaires ignoraient.  On en connaît à qui on a retiré des victoires pour beaucoup moins que ça! C’est une des caractéristiques du cyclisme !F comme Faber, surnommé « Le lion », premier luxembourgeois vainqueur de la Grande Boucle. F comme Frantz,  lui aussi luxembourgeois, double vainqueur en 1927 et aussi  en 1928,  se permettant même de perdre une demi-heure en achetant un vélo dans un magasin de cycle, parce que le sien s’était désintégré sur les pavés dans la traversée de Longuyon. F comme Froome, dont j’ai évoqué le nom en introduction, capable d’accélérations terribles en montagne, que seuls Contador et Quintana peuvent contrer.

G comme Garin, premier vainqueur du Tour en 1903. G comme Garrigou, vainqueur en 1911. G comme  Gaul, autre luxembourgeois, surnommé « L’ange de la montagne », un des plus extraordinaires grimpeurs de l’histoire, capable de tous les exploits dans la pluie et le froid, comme dans le Tour 1958 qu’il remporta, où il s’imposa à l’issue d’une étape dantesque entre Briançon et Aix-les-Bains, alors que tout le monde pensait que Geminiani, qui avait 15mn 12s d’avance sur lui allait s’imposer. G comme Gimondi, vainqueur en 1965 devant R. Poulidor, ce qui marqua le début d’une grande carrière qui lui vaut de figurer parmi les 10 plus beaux palmarès de l’histoire du cyclisme sur route.

H comme Herrera, prédécesseur de Quintana dans les années 80, 2 fois lauréat du grand prix de la Montagne (1985 et 1987).  H comme Hassenforder, un des plus merveilleux baroudeurs que le Tour de France ait connu, remportant 4 étapes en 1956, dont la dernière à Montluçon après une échappée solitaire de 180 km. A noter qu’à cette époque où il y avait encore des équipes nationales et régionales, on avait sélectionné l’Alsacien Hassenforder dans l’équipe…de l’Ouest. H aussi comme Hoban, un des premiers coureurs britanniques dans le Tour de France, connu également parce qu’il épousa la veuve de Tom Simpson quelques années après le décès de ce dernier. H comme Hinault, mais j’ai tellement parlé de lui sur ce blog que je n’insisterai pas. I comme Indurain, quintuple vainqueur du Tour, avec à la clé deux fois le doublé Giro-Tour (1992-1993). Cet Espagnol fut le premier gros rouleur capable de suivre ou de battre parfois les meilleurs en montagne.   J comme Jimenez, trois fois meilleur grimpeur du Tour entre 1965 et 1967. Cela dit, on se rappelle à peine que c’est lui qui remporta l’étape du Puy-de-Dôme lors de cette fameuse bataille entre Anquetil et Poulidor en 1964. J comme Janssen, un des plus méconnus vainqueurs du Tour de France (1968), après avoir remporté la Vuelta l’année précédente, considéré jusqu’alors comme un coureur de classiques. J comme Jalabert qui, comme Kelly, était assez bon grimpeur pour gagner une Vuelta (1995), mais pas suffisamment fort au-delà de 1500m d’altitude pour remporter un Tour de France (quatrième en 1995).

K comme Koblet et Kubler. Là aussi j’ai beaucoup écrit sur eux et je n’ajouterai pas grand-chose à mon propos, sauf à souligner que Koblet fut le seul coureur capable de battre le grand Coppi au meilleur de sa forme. Il a été le seul dans ce cas. K comme Kelly, un des plus beaux palmarès du cyclisme (cinquième derrière Merckx, Hinault, Anquetil et Coppi), qui n’a jamais réussi dans le Tour de France, faute d’aptitudes en montagne suffisantes. L comme LeMond dont j’ai déjà évoqué le nom, premier américain à avoir remporté le Tour de France ( 3 fois en 1986, 1989 et 1990). L comme Lapébie Roger, vainqueur surprise en 1937, profitant de la chute de Bartali entre Grenoble et Briançon. Il n’empêche, c’était un athlète du vélo, capable de tous les exploits. En outre, ce n’est pas de sa faute si Bartali avait chuté  du côté d’Embrun.  L comme Leducq, vainqueur en 1930. Grande star de l’époque, André Leducq profita pleinement pour sa notoriété et pour la postérité de l’apparition de la TSF sur le Tour. Et en plus c’était un « bon client » pour les médias, comme nous dirions aujourd’hui.

M comme Merckx, évidemment, qui a le plus beau palmarès de l’histoire et de très loin,  mais aussi M comme  Magne qui aura connu deux périodes de notoriété, d’abord comme coureur, deux fois vainqueur du Tour en 1931 et 1934, mais aussi et surtout parce qu’il fut le directeur sportif de Raymond Poulidor. M comme Maes Sylvère, maillot jaune à Paris en 1936 et 1939, et Maes Romain, qui porta le maillot jaune du début à la fin du Tour en 1935. N comme Nencini, champion italien qui fait penser à Nibali de nos jours. Très bon partout, sans être exceptionnel nulle part,  l’Italien était un coureur très dur à battre dans les grandes épreuves à étape. Il gagnera le Tour en 1960, après avoir gagné le Giro en 1957. N Comme Nibali, dont j’ai parlé au début de mon propos. N comme Nolten, excellent coureur néerlandais, vainqueur d’étape en 1952 et 1953. O comme Ocana, à qui j’ai consacré de nombreuses lignes sur ce site, qui a écrasé le tour 1973. Deux ans auparavant, seule une chute dans le col du Portillon l’a empêché de faire mordre la poussière à Eddy Merck en 1971, après avoir écrabouillé la concurrence dans la montée vers Orcières-Merlette.

P comme Poulidor, sur lequel je ne ferai pas de commentaires, tellement il fait partie de l’imagerie populaire de notre pays. P comme Pingeon, coureur fantasque à défaut d’être fantastique, vainqueur du Tour 1967 et deuxième derrière l’invincible Merckx en 1969. P comme Pollentier, excellent coureur belge, qui laissera malgré tout le souvenir d’une tricherie inoubliable à l’arrivée à l’Alpe d’Huez, où il tenta vainement de faire contrôler l’urine de quelqu’un d’autre à la place de la sienne. P comme Pantani, merveilleux grimpeur italien ayant été le dernier à réussir le doublé Giro-Tour. On n’insistera pas sur son histoire tragique (décès en 2004 dans des circonstances jamais vraiment élucidées). Il n’empêche, « Le Pirate », comme on l’appelait, était un sacré coureur ! P comme Pereiro, vainqueur du tour 2006 après déclassement de Landis, positif à la testostérone le jour de son exploit vers Morzine, où il avait assommé la course. C’était trop beau pour être vrai ! Q comme Maurice Quentin, vainqueur d’une étape du Tour en 1953. Q comme Queheille, vainqueur d’une étape au Tour 1959. Q comme le jeune Colombien Quintana, sans doute le vrai successeur de Contador dans les courses à étapes.

R comme Rivière, le plus grand rouleur de l’histoire du vélo, invincible sur des distances inférieures à 60 km. Même Anquetil n’a jamais pu le battre dans ces conditions. Il aurait sans doute connu une carrière fabuleuse sur la route comme sur la piste, sans sa chute dans la descente du col du Perjuret, lors de la quinzième étape du Tour de France 1960. R comme Robic, premier vainqueur de l’après-guerre, en prenant le maillot jaune à l’issue de la dernière étape Cette côte de Bon-Secours est à jamais dans l’histoire depuis 1947, avec à la fois le miracle pour Robic et une sorte d’agonie pour Pierre Brambilla. R comme Roche, l’Irlandais, qui l’emporta un peu in extrémis en 1987, en profitant de la malchance de J.F. Bernard. Cette année-là Roche réussira à gagner le Giro, le Tour et le championnat du monde, exploit que seul Merckx a réussi avant lui, et qui  n’a plus été réalisé. R comme Rominger, qui n’aura jamais gagné le Tour de France (deuxième en 1993). Il se consola en remportant 3 fois la Vuelta (1992-1993-1994) et le Giro 1995. R comme Riis, vainqueur du Tour 1996, qui a conservé son classement bien qu’il ait avoué s’être dopé…ce qui démontre le ridicule de cette manipulation des palmarès. On dirait que les instances de ce sport ne ressentent du plaisir qu’à travers la souffrance qu’elles lui imposent.

S comme Speicher, qui était tellement supérieur à la concurrence dans le Tour en 1933, qu’il choisit son second à l’arrivée au Parc des Princes, préférant avoir comme dauphin Guerra, champion du monde professionnel, plutôt que Martano, jeune débutant chez les pros après avoir conquis le titre mondial chez les amateurs l’année précédente. Du coup Speicher emmena le sprint pour Guerra, lequel grâce à la bonification de la victoire s’empara de la deuxième place. S comme Sercu, champion olympique du kilomètre  (1964),  champion du monde de vitesse amateur et professionnel, et maillot vert du Tour de France en 1974. S comme Sastre, vainqueur surprise du Tour 2008, un Tour privé de Contador, le vainqueur de l’année précédente, parce que son équipe (Astana) fut refusé par les organisateurs. S comme Schleck, Andy et Franck, les deux frères qui n’auront jamais gagné le Tour de France sur la route. Andy Schleck, sans doute un des coureurs les plus doués qu’ont ait connu, aurait pu et dû profiter des ennuis de Contador en 2011 pour s’imposer au moins une fois sur la route. En fait le plus jeune des Schleck n’avait pas le tempérament du grand champion qu’il aurait dû être. S comme Simpson, héros malheureux de la tragédie du Ventoux en 1967.

T comme Thys, coureur belge triple vainqueur du Tour en 1913-1914 et 1920. Il faudra attendre le triomphe de Louison Bobet en 1955, pour voir un autre coureur l’emporter à trois reprises. T comme Thévenet, l’homme qui mit fin à la suprématie de Merckx sur le Tour en 1975. Ah cette montée vers Pra-Loup, où Thévenet lâché dans la descente du col d’Allos par « Le cannibale », retrouva un élan extraordinaire dans la montée vers l’arrivée, au point d’avaler coup sur coup Gimondi et Merckx et de prendre le maillot jaune, qu’il confirmera le lendemain dans l’Izoard. Après avoir remporté ce Tour 1975, il récidivera en 1977. Thévenet appartient à la grande histoire du Tour de France. U comme Ugrumov, coureur letton et anciennement soviétique,  qui finit second du Tour 1994,  après avoir été second du Giro l’année précédente. U comme Ullrich, un des coureurs les plus doués que l’ont ait pu voir sur la route, vainqueur du Tour 1997 et 5 fois second. Il a eu simplement la malchance d’être de la même époque qu’Armstrong. V comme Vietto, que l’on a appelé le « roi sans royaume ». Comme Poulidor, il aurait mérité de s’imposer au moins une fois dans la Grande Boucle, mais ses talents de grimpeur n’ont jamais suffi à le propulser à la première place. Toutefois il aurait pu l’emporter en 1934, s’il ne s’était pas sacrifié à deux reprises en faisant don des pièces de son vélo au leader désigné de l’équipe de France, Antonin Magne, qui avait cassé sa monture dans les descentes du Puymorens et le lendemain du Portet d’Aspet. Petite consolation, ses malheurs lui vaudront le surnom de « Roi René ». V comme Virenque, coureur préféré des supporters franchouillards dans les années 1990, et cible désignée après l’affaire Festina (1998) de ceux qui ne s’intéressent pas au vélo. V comme Van Impe, petit grimpeur belge, qui s’imposa en 1976 dans la Grande Boucle devant Zoetelmelk et Poulidor.

W comme Walkoviak , le vainqueur le plus surprenant de l’histoire du Tour de France (1956). Certes cette année-là il n’y avait ni Bobet, ni Anquetil dans le Tour, mais la participation était quand même relevée avec Gaul, Bahamontes, Nencini, Debruyne ou Ockers, et il n’avait pas volé sa victoire, la seule significative de sa carrière. W comme Wiggins, l’ex pistard britannique, qui l’est redevenu en vue des J.O. de Rio, vainqueur du Tour 2012 devant Froome et Nibali. En fait, n’en déplaise à ses supporters, il mérite moins sa victoire que Walkowiak, parce que c’est Froome qui aurait dû l’emporter cette année-là, car beaucoup plus fort que lui en montagne, au point de l’attendre ostensiblement dans certaines ascensions. N’oublions pas non plus qu’en 2012, Contador fut encore une fois interdit de courir le Tour de France, ce qui eut à coup sûr changé les choses, car il était au sommet de sa carrière. Enfin Z comme Zoetemelk, vainqueur du Tour 1980 en bénéficiant de l’abandon de Bernard Hinault blessé au genou,  et 6 fois second. Comme quelques autres grands coureurs, il a eu la malchance que sa longue carrière s’étale pendant celles de Merckx et Hinault, ce qui ne l’a pas empêché de marquer l’histoire du vélo et d’avoir un palmarès que nombre de coureurs pourraient lui envier. Il se situe au 17è rang dans mon classement depuis 1946. Z comme Zabel, qui enleva à 6 reprises le maillot vert du Tour.

Michel Escatafal


Coquard est-il le nouveau Darrigade ? Peut-être…

darrigadecoquardDepuis mes plus jeunes années, j’ai toujours aimé le sport cycliste et c’est pourquoi j’ai autant de mal à me faire aux commentaires de la presse, spécialisée ou non, concernant le vélo. Quand je parle de presse, j’y inclus bien sûr les forums, endroit où on peut lire tout et n’importe quoi, ce qui explique que je ne participe plus depuis bien longtemps à ce type de discussions. Pourquoi en suis-je arrivé là ? Parce que j’aime viscéralement le vélo, et que je ne supporte pas qu’on l’égratigne, ne serait-ce qu’un peu. Oui le vélo fait partie de ma vie, comme aucun autre sport que j’ai pratiqué, parce que pour moi c’est le plus beau spectacle qui se puisse offrir, qui plus est dans des conditions encore extraordinairement favorables, surtout si on les compare à bien d’autres sports aussi médiatisés ou plus, qui voient  les prix des places s’envoler. Cela étant, et je ne suis pas le seul, nombre d’amateurs de vélos de plus de quarante ans seraient prêts à payer pour assister à des grands matches sur la piste, comme cela se faisait autrefois. Et précisément, c’est cette culture qui manque aux fans de vélo d’aujourd’hui…et malheureusement à nombre de coureurs.

Aujourd’hui la saison commence à la mi-janvier sur la route et se finit en novembre. Quels routiers iraient de nos jours participer à des réunions sur piste dans ces conditions ? D’ailleurs le voudraient-ils, qu’il n’y a pas d’organisateurs capables de les organiser. Et pourtant, quand je repense à l’époque pas si lointaine (dans les années 90) où était organisé l’Open des Nations à Bercy, je puis témoigner que cette réunion rencontrait un grand succès. Elle en rencontrait tellement que parmi les spectateurs il y avait de nombreux « anciens » qui avaient l’impression de revivre la glorieuse époque des Six jours de Paris, où les meilleurs routiers se mêlaient aux stars des vélodromes, dans des épreuves où ces stars avaient toutes les peines du monde à battre les routiers…quand ils y arrivaient. Certes, en 1958, pour les derniers Six jours de Paris, les routiers en question n’étaient pas n’importe qui, puisque dans les équipes engagées, aux côtés des Terruzzi, Batiz, Gillen, Timoner, Von Buren, Faggin, Plattner, Bellenger, Carrara, Senfftleben, Gaignard, Brun ou Forlini, on trouvait le nom de trois des plus grands rouleurs de l’histoire, si ce n’est les plus grands, à savoir Coppi, Anquetil et Rivière. Mais ils n’étaient pas les seuls, car il y avait aussi Miguel Poblet, le sprinter espagnol, le rapide belge Van Daele, Bernard Gauthier, Jean Stablinski et un certain André Darrigade.

Darrigade n’était pas encore champion du monde (il le sera en 1959), mais il comptait déjà à son palmarès de nombreuses victoires d’étapes dans le Tour de France, un Tour de Lombardie (1956), le trophée Baracchi (avec Graf), épreuve contre-la-montre par équipes de deux coureurs  très prestigieuse à l’époque (1956), ou encore le championnat de France sur route (1955), plus une multitude de victoires que de nos jours on traiterait sur le même plan (ou presque) qu’une victoire dans une grande classique. Si j’écris cela, c’est parce que maintenant on ne fait plus trop la différence entre une victoire au Tour de Langkawi ou à celui de Turquie avec Liège-Bastogne-Liège. En fait, on comptabilise pour chaque coureur le nombre de fois où celui-ci a franchi une ligne d’arrivée en vainqueur, quelle que soit l’épreuve…ce qui est un peu trop simpliste. Désolé, mais une victoire dans un grand tour, au championnat du monde sur route ou c.l.m., ou dans une des grandes classiques du calendrier, vaut quand même plus qu’une quinzaine de bouquets ramassés dans des épreuves de seconde zone!

Fermons la parenthèse, pour revenir à André Darrigade, sans doute le seul très grand routier-sprinter qu’ait eu le cyclisme français depuis 1946. Oh certes, on va m’en citer quelques autres entre 1950 et aujourd’hui (Caput, Graczyk, Groussard, Guimard, Esclassan, Jalabert, Nazon etc.), mais aucun autre coureur que Darrigade dans notre pays ne pouvait ou ne peut se vanter d’être capable de remporter régulièrement un sprint du peloton contre les tous meilleurs. Evidemment, je ne mets pas dans la catégorie des routiers-sprinters, les deux fuoriclasse qu’étaient en leur temps Bobet et Hinault. Pour mémoire je rappellerais que Bobet a gagné en 1956 Paris-Roubaix en battant au sprint les très rapides Debruyne et Van Steenbergen, ce dernier ayant été aussi battu par ce même Bobet l’année précédente au Tour des Flandres. Quant à Hinault nul n’a oublié sa victoire sur le vélodrome de Roubaix devant De Vlaeminck en 1981, ni celle remportée la même année dans l’Amstel en battant au sprint tout le peloton.

Fermons cette nouvelle parenthèse pour évoquer de nouveau André Darrigade et peut-être, je dis bien peut-être, celui qui pourrait enfin lui succéder comme référence mondiale chez les routiers-sprinters, à savoir Bryan Coquard. Comme André Darrigade, Coquard a l’avantage sur les deux autres excellents jeunes routiers-sprinters français de sa génération, Démare et Bouhanni, d’avoir débuté dans la carrière par la piste. Si je fais la comparaison avec Darrigade, c’est parce que le Landais de Narosse avait battu lors d’une épreuve sur piste à ses débuts (en 1949) le futur septuple champion du monde de vitesse professionnel, Antonio Maspes. Rien que ça ! En outre, lors des Six jours de Paris, comme je l’ai déjà conté dans un article précédent relatif au championnat du monde sur route 1959, Darrigade s’était permis de battre dans un sprint pour une grosse prime, lors des Six jours de Paris 1958, celui que l’on a appelé dans les années 40-50 le « Machiavel du sprint », Oscar Plattner (champion du monde de vitesse amateur en 1946 et professionnel en 1952). Tout cela pour dire que Darrigade était intrinsèquement très rapide, mais aussi très adroit sur la piste.

Coquard n’a pas les mêmes références en vitesse sur la piste, même s’il fut champion du monde de l’omnium en juniors en 2009 et 2010, raflant aussi cette année-là le titre junior en scratch. Surtout, il fut médaillé d’argent aux J.O. de Londres en 2012 dans l’omnium, sorte de décathlon de la piste avec le tour lancé, l’élimination, la poursuite, la course aux points, le scratch et le kilomètre. Il n’est donc pas un pur sprinter comme pouvait l’être Darrigade, mais outre le fait que le sprint a une grande importance sur le scratch (distance 15 km, avec le classement établi à l’issue du sprint à l’arrivée) et l’omnium, cette pratique assidue de la piste a conféré à Coquard une adresse que n’auront jamais Démare et Bouhanni. Au passage on notera que la référence absolue du sprint sur la route ces dernières années, Mark Cavendish, a été deux fois champion du monde à l’américaine. Et si j’ajoute ce détail, c’est pour bien montrer que d’une part la pratique de la piste est un avantage pour un sprinter, et que d’autre part Coquard est certainement aussi véloce dans l’absolu que Cavendish.

De quoi faire fantasmer les fans de vélo français…qui ne fantasment plus depuis si longtemps, du moins les connaisseurs.  Certains me feront remarquer que Coquard (22 ans dans deux mois) est plutôt un sprinter de poche (1.69m et 58 kg) , surtout comparé à des Greipel ou des Kittel, mais Cavendish n’est pas un monstre non plus (1.75m et 68 kg), ce qui ne l’empêche pas d’être très difficile à battre dans les deux cents derniers mètres. En outre, si je connais bien l’histoire du vélo, Roger Gaignard, qui aurait mérité de remporter au moins un titre mondial en vitesse dans les années 50, était un sprinter de poche. Mais il était très véloce naturellement. C’est pour cela que les mensurations de Coquard ne m’inquiètent pas, et que je crois de plus en plus en lui, même s’il faut encore attendre un peu pour s’enflammer et le considérer comme le vrai successeur de Darrigade. Une chose est certaine, le jeune homme semble très mur pour son âge, et il semble avoir un sens tactique qui a parfois fait défaut à André Darrigade, ce qui lui a fait manquer nombre de victoires à sa portée. En tout cas, l’avènement de Coquard, mais aussi celui un peu moins récent de Démare et Bouhanni, nous fait dire que le cyclisme français a sans doute de beaux jours devant lui dans les courses d’un jour, avant de trouver dans les grands tours le successeur de Bobet, Anquetil, Hinault ou Fignon.

Michel Escatafal


A quand un Français champion du monde sur route?

DarrigadeCette semaine l’actualité du cyclisme est consacrée aux championnats du monde sur route, rendez-vous incontournable de fin de saison. Il semble d’ailleurs que cette année le plateau soit plus riche que les années précédentes, cette impression étant peut-être due au fait que nous sommes à peine sortis d’une très belle Vuelta où le suspens aura duré jusqu’au bout, en fait jusqu’à deux kilomètres du sommet de l’Angliru, terme de l’avant-dernière étape. Cela me fait dire que sur le difficile circuit de Florence, trois des grands protagonistes de ce Tour d’Espagne, l’Italien Nibali et les Espagnols Valverde et Rodriguez auront une belle chance de l’emporter. C’est d’autant plus vraisemblable que la Vuelta est certainement la meilleure préparation pour arriver affûté au championnat du monde, et l’on devrait s’en apercevoir dès aujourd’hui lors de l’épreuve contre-la-montre avec un beau  duel en perspective entre Cancellara et Martin, même si Wiggins ne cesse de gagner dans cette discipline depuis deux ans, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.

Cela dit je vais parler aujourd’hui d’une victoire particulièrement marquante dans un championnat du monde, d’autant qu’elle fut l’œuvre d’un Français, André Darrigade. Cette victoire eut lieu en 1959, aux Pays-Bas, très exactement à Zandvoort, lieu célèbre pour son circuit automobile où le grand Gilles Villeneuve trouva la mort. Fermons cette parenthèse douloureuse pour dire qu’André Darrigade était à ce moment une des grandes vedettes du cyclisme sur route, mais pas seulement. C’était aussi un excellent pistard, notamment un magnifique coureur de « six-jours », capable de battre dans un sprint pour une grosse prime (Six Jours de Paris 1958) un pur sprinter comme Oscar Plattner (champion du monde de vitesse en 1952). Oui, André Darrigade a bien été le plus rapide routier-sprinter que le cyclisme français ait produit, et, s’il avait persévéré sur la piste, il est vraisemblable qu’il aurait remporté un ou plusieurs titres mondiaux en vitesse. N’avait-il pas battu, lors d’une épreuve sur piste à ses débuts (en 1949), le futur septuple champion du monde de vitesse professionnel, Antonio Maspes ?

Mais André Darrigade était aussi un coureur complet, bon rouleur, mais aussi capable de passer les bosses les plus dures, ce qui lui permit de s’imposer dans une classique comme le Tour de Lombardie (1956), et de se classer à deux reprises à la seizième place dans le Tour de France, épreuve dans laquelle il remporta 22 étapes, plus le maillot vert à deux reprises. Il allait démontrer toutes ces qualités lors de son championnat du monde victorieux sur le circuit de Zandvoort, car s’il obtint à cette occasion son plus beau succès, ce ne fut pas seulement grâce sa rapidité au sprint, mais surtout parce qu’il prit l’initiative d’une échappée longue de 220 kilomètres, qui semblait être une folie au moment où elle se déclencha.

Même s’il se savait en grande forme, malgré les séquelles d’une chute qui avait abîmé son genou gauche dans la semaine précédant le championnat, même s’il était convaincu d’être très difficile à battre au sprint, André Darrigade se disait que s’il voulait devenir enfin champion du monde (il avait déjà terminé à la troisième place en 1957 et 1958), il fallait qu’il tente sa chance de loin, car il se méfiait des autres sprinters figurant dans les équipes, belge (Van Looy, Van Steenbergen), néerlandaise (de Hann) ou espagnole (Poblet). Et il allait tenir son pari, malgré deux crevaisons inopportunes aux quinzième et seizième tour qui l’obligèrent à changer de vélo, et surtout qui désorganisèrent l’échappée amorcée au septième des vingt-huit tours. Heureusement pour Darrigade, les échappés de la première heure, au rang desquels figurait aussi l’Italien Gismondi,  reçurent le renfort de coureurs comme l’Anglais Tom Simpson, puis un peu plus tard de Noël Foré, le vainqueur de Paris-Roubaix, de l’Italien Ronchini et de son coéquipier en équipe de France, Henri Anglade, qui avait terminé à la seconde place du Tour de France quelques jours auparavant.

Tout ce joli monde s’entendant à peu près bien, l’écart entre les fugitifs et le peloton, qui était tombé à un certain moment sous la minute, se remit à augmenter, mais dans des proportions insuffisantes pour être certain que l’échappée puisse aller au bout, malgré l’énorme travail accompli par nos deux Français à l’avant…et à l’arrière par Robert Cazala et Jacques Anquetil, grand ami d’André Darrigade, qui s’employaient autant qu’ils le pouvaient à freiner le peloton des poursuivants. Un peloton dont allaient s’extraire Van Steenbergen, accompagné de son équipier belge Baens, les deux hommes étant marqués de près par Robert Cazala, ce qui incita Van Looy à lancer la chasse à son tour, sans que l’on puisse deviner à ce moment si elle était organisée contre Darrigade et ses accompagnateurs…ou contre Van Steenbergen. En tout cas cette poussée de Rik Van Looy provoqua un regroupement des poursuivants, lesquels recommençaient à se rapprocher dangereusement des échappées de la première heure, dont certains préférèrent renoncer à poursuivre leur effort. Et parmi ceux-ci, mauvaise nouvelle pour André Darrigade, il y avait Henri Anglade, lequel n’en pouvait plus de tirer des relais de plus en plus longs.

Heureusement pour Darrigade et ses accompagnateurs, la guerre des deux Rik (Van Steenbergen et Van Looy) faisait rage, les deux hommes se marquant impitoyablement, ce dont allait profiter admirablement André Darrigade. Cette guerre fratricide, comme le cyclisme en a beaucoup connu dans son histoire (Coppi-Bartali, Anquetil-Poulidor, Moser-Saronni…) permettait à l’échappée de suivre son cours malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir, y compris chez les plus forts. Cela incita un homme à tenter seul sa chance, le grand espoir français de l’époque, Gérard Saint, qui quitta le peloton des poursuivants telle une fusée, prenant très vite plus de 30 secondes au peloton, et se rapprochant à 24 secondes des leaders. A ce moment certains commençaient à penser que Gérard Saint allait être champion du monde, tellement le rouleur normand semblait à l’aise, ce qui était logique dans la mesure où avec deux coureurs français à l’avant de la course, il n’avait fait que suivre le mouvement du peloton sans jamais y participer.

A la cloche les fugitifs n’avaient plus qu’une faible avance sur Gérard Saint, et à peine une minute sur ce qui restait du peloton que l’on pressentait déjà être celui des battus, même si les échappés étaient en train de payer tous les efforts consentis depuis le début de leur aventure, rendant l’issue de ce championnat de plus en plus incertaine. C’était sans compter toutefois sur André Darrigade, lequel jetant ses dernières forces dans la bataille finit par amener l’échappée jusqu’à l’arrivée, où ce fut pour lui une formalité de l’emporter au sprint devant Gismondi, Noël Foré, Simpson et Ronchini. Pour sa part, Anquetil remportait le sprint du peloton, qui avait repris Saint, pour s’octroyer la neuvième place à 22 secondes de Darrigade, le nouveau champion du monde, un titre qu’il n’avait pas volé ! Au contraire son audace et sa foi avaient payé, à l’issue d’une course d’anthologie, qui allait rester dans les mémoires malgré un parcours peu propice aux grandes envolées, ce qui prouve que ce sont les coureurs qui font la course. Au fait, et si les Français dimanche créaient la surprise après leur superbe Tour d’Espagne…

Michel Escatafal


Le bon choix de Cavendish ? Sans doute

Et si l’on commençait à oublier l’affaire Armstrong, d’autant que ce dernier n’existe plus dans le cyclisme, même s’il figure toujours au palmarès du championnat du monde (1993), ce qui apparaît tout à fait contradictoire! Cela étant, il est difficile de faire abstraction de Lance Armstrong dans le monde du vélo, compte tenu du palmarès (jusqu’au 22 octobre 2012 !), de la personnalité du champion américain déchu et, comme l’a dit l’ancien champion olympique suisse (1996) Pascal Richard, de « la visibilité sans précédent » qu’il a apporté au cyclisme. A propos de palmarès, je réitère une opinion qui a le mérite d’être rationnelle, à savoir qu’il est inconcevable de laisser un blanc dans le palmarès d’une épreuve, comme si la course n’avait pas eu lieu. Qu’on mette à côté du nom du vainqueur un astérisque indiquant « dopage avéré », quand cette affaire surgit cinq ou dix ans après les faits, et chacun pourra en tirer les conclusions qu’il veut ! En revanche, je trouve normal que le palmarès soit modifié quand un coureur est pris pendant une épreuve, avec des doses indiquant avec certitude qu’il y a eu dopage volontaire, par exemple le cas de Landis dans le Tour de France 2006 ou celui d’Heras dans la Vuelta 2005. Par parenthèse, j’en profite pour dire à nouveau que si l’on veut donner de la crédibilité de la lutte contre le dopage, il faut à la fois des règles adaptées, des preuves indiscutables et des procédures courtes…ce qui a été fait par exemple dans les cas Bousquet et Cielo, nageurs contrôlés positifs et absous dans les semaines suivant ce contrôle. Tout le contraire de ce que fait le cyclisme, qui semble prendre un malin plaisir à faire durer les procédures. On nous dit que cela va changer : tant mieux!

Cela dit, je veux à présent retrouver le côté sportif du cyclisme, le seul qui nous intéresse, avec le départ de Cavendish de l’équipe Sky, dans laquelle il ne sera resté qu’un an (en provenance d’HTC-Highroad),  pour rejoindre l’équipe belge Omega Pharma-Quickstep. Une équipe qui compte dans ses rangs Tom Boonen, mais aussi l’Allemand Tony Martin, double champion du monde contre-la-montre, et notre Français, Sylvain Chavanel, tous trois champions du monde par équipes du contre-la-montre. Bref, il quitte une grande équipe, celle du vainqueur du Tour de France 2012, Wiggins, et de son second,  Froome, par ailleurs quatrième de la dernière Vuelta, pour une autre où il devrait avoir les coudées plus franches pour gagner les épreuves qu’il est susceptible de remporter.

Mais, me direz-vous,  comment va se passer la cohabitation avec Tom Boonen ? Réponse : les deux champions auront des objectifs différents, avec Tom Boonen jouant « la gagne » dans les classiques flandriennes et Paris-Roubaix, sans nécessairement participer au Tour de France, alors que Cavendish préparera tout spécialement Milan-San Remo, à ce jour la seule classique qu’il ait remportée, et Gand-Wevelgem, avant de participer au Giro et au Tour de France, où sa pointe de vitesse lui permettra d’ajouter quelques victoires d’étapes à sa collection (23 pour le Tour et 10 pour le Giro), sans oublier la possibilité de s’emparer du maillot vert du Tour de France. Bref, de quoi satisfaire son nouvel employeur, lequel devrait accumuler les succès au cours de la prochaine saison dans les épreuves d’un jour.

Mais au fait, Cavendish a-t-il été à ce point bridé chez Sky cette année? Oui, dans la mesure où pour l’équipe Sky seules comptent les victoires dans les grandes épreuves par étapes. Et dans ce cas, tout le monde doit travailler pour le leader, en l’occurrence Wiggins, et sacrifier ses propres chances. Ainsi on a vu Froome, sans doute le plus fort dans le dernier Tour de France, se contenter de protéger Wiggins pour qu’il amène le maillot jaune à Paris, et Cavendish rouler comme un simple gregario pour aider son leader, y compris dans la montagne, quitte à perdre toutes ses chances dans la course au maillot vert. Et puis, à 27 ans, il est plus que temps pour Cavendish de se construire un beau palmarès, même si pour le moment celui-ci n’est pas négligeable.

J’aurais pu écrire aussi « vrai palmarès », ce qui paraît sévère pour Cavendish, parce que j’en ai assez d’entendre des commentateurs incultes n’évoquer que le nombre de victoires d’un coureur, sans se préoccuper de la notoriété des épreuves. Qui oserait en effet comparer la saison de Greipel avec ses 19 victoires dans des courses à étapes de second ou troisième rang, à part les 3 remportées dans le Tour de France, et les 13 victoires de Tom Boonen dans lesquelles on trouve Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Bruxelles et le championnat du monde du c.l.m  par équipes,  les 11 de Wiggins avec Paris-Nice, le Tour de Romandie, le Dauphiné, le Tour de France et le c.l.m des J.O., ou encore les 10 de Rodriguez vainqueur de la Flèche Wallone et  du Tour de Lombardie, et les 3 d’Alberto Contador qui, en quelques semaines de course, a gagné la Vuelta plus une étape et Milan-Turin.

Fermons cette longue parenthèse, pour revenir à Cavendish et à la comparaison avec les plus grands coureurs de classiques de l’histoire, dont il est encore très éloigné…ce que semblent ignorer aussi ceux qui ne connaissent pas l’histoire du vélo. Cavendish est, en effet, très loin de Merckx (27), Van Looy (14), De Vlaeminck (12), Raas (12), Kelly (11), Coppi (10), Boonen (10), Hinault, Moser, Argentin et Gilbert (9), Zabel et Museeuw (8), Bartali et Bartoli (7), pour ce qui est des grandes classiques du calendrier. A l’heure actuelle il se situe quasiment au niveau d’André Darrigade, qui comme lui fut champion du Monde et qui a remporté une grande classique, le Tour de Lombardie, sans parler de ses 22 victoires d’étapes dans le Tour de France. Comme Darrigade d’ailleurs, il est très véloce naturellement, comme Darrigade c’est un excellent pistard, la différence se situant plutôt dans le fait qu’André Darrigade passait mieux les cols, même s’il était loin de suivre les meilleurs grimpeurs dans le Tour de France. Cela étant, Darrigade a terminé deux fois à la seizième place dans le Tour de France, performance dont serait tout à fait incapable Cavendish.  Mais, à ces quelques différences près, les deux hommes ont beaucoup de ressemblance.

Et c’est pour cela que j’ai envie de rire, quand je lis parfois que Cavendish est surtout fort parce qu’il dispose d’un « train » qui l’emmène dans les meilleurs conditions jusqu’aux 300 mètres, et qu’il risque de pâtir de l’absence à ses côtés d’un coureur comme Bernard Eisel, devenu un de ses plus fidèles équipiers chez HTC et Sky, mais qui ne le suivra pas chez Omega Pharma-Quickstep. Mais il aura tout de même à sa disposition d’excellents rouleurs, comme Martin qui était son équipier chez HTC, et des hommes eux-mêmes très rapides, par exemple Steegmans, pour l’emmener jusqu’aux derniers hectomètres avant l’arrivée. Même Boonen peut jouer ce rôle, par exemple dans le Tour de France…ce qui ne laissera quasiment aucune chance aux adversaires de Cavendish lors des arrivées au sprint.

Néanmoins, et je le répète, Cavendish n’a pas besoin de cela pour prouver qu’il est incontestablement le plus rapide routier-sprinter actuel. Certes, un bon train ne peut que l’aider et apporter encore plus de probabilité de victoire, mais Cavendish est un coureur qui va vite, très vite même dans les derniers deux cents mètres, et il a prouvé à plusieurs reprises qu’il savait très bien se débrouiller tout seul pour dominer ses adversaires quelles que soient les circonstances. Sur ce plan, son expérience de la piste ne peut que l’aider (double champion du monde à l’américaine), ce qui me permet encore une fois de dire que l’école de la piste est un merveilleux atout pour les routiers rapides au sprint.

C’est pour cette raison que je fonde beaucoup d’espoirs sur un jeune routier-sprinter français, Bryan Coquard, parce que c’est un remarquable pistard, comme en témoigne sa médaille d’argent dans l’omnium des derniers Jeux Olympiques. Qui sait si dans trois ans ce ne sera pas Coquard le principal adversaire de Cavendish lors des arrivées au sprint ? A ce moment le coureur britannique aura 30 ans, alors que Coquard aura tout juste 23 ans, l’âge où un jeune coureur surdoué commence à s’épanouir. Certains vont me trouver bien enthousiaste, à propos de Coquard, mais cela fait une cinquantaine d’années que l’on attend le successeur d’André Darrigade, c’est-à-dire d’un coureur capable de battre assez régulièrement les meilleurs dans un sprint massif. En disant cela je fais évidemment abstraction de Bernard Hinault, qui lui aussi savait remporter un sprint du peloton, mais Hinault…c’était Hinault !

Michel Escatafal