Un très beau week-end de sport, après le décès de Mohammed Ali

Conta froomeAlors que le championnat d’Europe des Nations de football va commencer dans quelques jours, on peut dire que les Bleus sont désormais prêts à entrer dans le vif du sujet, ce qui permettra d’étouffer définitivement les polémiques inutiles instruites par certains anciens joueurs aigris, comme Cantona pour ne pas le citer, qui se croient plus intelligents qu’ils ne le sont en réalité. Place au sport avec les joueurs choisis par Didier Deschamps, qui dispose quand même d’un effectif très riche, lequel autorise bien des espoirs. En outre, c’est une coutume, quand la France organise une compétition chez elle depuis 1984, elle l’emporte. Ce fut le cas en 1984 (championnat d’Europe) avec Platini, Giresse, Tigana, Bossis et Cie, et ce fut aussi le cas en 1998 (Coupe du Monde), avec pour capitaine…Didier Deschamps.

Autre sujet lié au football, la succession de Laurent Blanc, l’entraîneur du PSG, dont on imagine aisément qu’il ne sera plus à la tête du département technique du club lors de la reprise de l’entraînement dans quelques jours. Certains s’offusquent de le voir payer la piteuse élimination contre Manchester City en ¼ de finale de la Ligue des Champions, mais il a échoué là où il devait réussir, et il est donc normal qu’il en paie la facture. Tout le reste à ce propos n’est que billevesée. Il reste à souhaiter que les dirigeants qataris du club réussissent à faire signer un grand entraîneur, c’est-à-dire un homme qui sache mieux que Laurent Blanc galvaniser ses troupes et, plus généralement, diriger un groupe composé de très grands joueurs. Blanc est un bon entraîneur, qui connaît évidemment très bien son métier, mais il lui manque la grinta et le charisme d’un Mourinho, d’un Simeone ou d’un Unai Emery, les deux derniers étant les favoris à sa succession.

Passons à présent au rugby, dont je n’ai pas parlé depuis longtemps, et je le regrette, pour évoquer la fin du Top 14 avec l’attribution du titre de champion de France dans deux semaines. Pour ma part, j’aimerais que le Stade Toulousain soit de nouveau champion de France. Le Stade Toulousain, club le plus titré de l’histoire de notre rugby, amateur et professionnel, va cette année réussir quelque chose de grand, j’en suis sûr. Le club entraîné par Mola, Elissalde et Servat n’est pas favori, mais il faudra les battre pour décrocher le Bouclier de Brennus. Attention toutefois au RC Toulon, habitué des finales victorieuses, voire à l’AS Clermont-Ferrand, généralement battue lors de chaque finale disputée.

Un mot de tennis pour saluer la victoire en double des Françaises Caroline Garcia et Kristina Mladenovic, ce qui est de bonne augure pour les Jeux de Rio, la victoire en simple dames de la jeune espagnole Garbine Muguruza en battant Serena Williams, et le douzième titre en grand chelem de Djokovic. Ce dernier domine son époque comme seuls les très grands l’ont dominée, et il est bien le successeur de Federer, alors que le meilleur joueur de terre battue de l’histoire, Nadal, semble sur une pente qui paraît définitivement descendante. Djokovic réussira-t-il le grand chelem sur lequel tant de joueurs ont échoué depuis 1969 (Rod Laver) ? Peut-être, même si c’est quelque chose de très, très difficile à atteindre. La preuve, seuls Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969) l’ont réalisé, alors que des champions comme Hoad, Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Sampras ou Federer ont toujours échoué. Certains sont passés tout près comme Hoad en 1956, mais ils n’ont pas réussi. En revanche, il sera peut-être plus facile à Djokovic de dépasser Federer et ses 17 titres, vu son âge et sa domination. Surtout à cause de cette domination, car Federer, par exemple, avait comme adversaire sur terre battue Nadal, vainqueur de 9 Roland-Garros !

Enfin je voudrais parler de vélo, puisque le Dauphiné Libéré a commencé hier par un prologue aussi sympathique qu’original, une course de côte de 3.8 km avec une pente moyenne de 9.7%. Evidemment ce ne pouvait qu’être un crack qui remporte cette étape et ce fut Alberto Contador, le meilleur coureur du nouveau siècle, grand grimpeur devant l’Eternel, devant un surprenant Richie Porte et Chris Froome. Reconnaissons que comme podium, il était difficile de rêver mieux sauf si on considère l’absence de Quintana. En revanche je ne suis pas de ceux qui mettent Nibali au même niveau que Contador, Froome ou Quintana, comme en atteste son dernier Giro, qu’il a certes remporté, mais après avoir été copieusement dominé par Kruijswijk.

Le Néerlandais est un bon coureur, mais c’est loin d’être un fuoriclasse, et sans sa chute il l’eut emporté facilement. Certes une chute fait partie de la course, et certains nous diront qu’il ne sait pas descendre, mais il y a quand même une part de malchance pour le coureur batave qui, hélas pour lui, manquait d’expérience comme leader et plus encore d’une bonne équipe pour s’imposer. D’ailleurs, s’il avait eu plus d’expérience, il n’aurait pris aucun risque dans la descente sachant l’avance de plus de 4 mn qu’il avait sur Nibali. Cela étant Nibali reste un grand champion, sorte de Gimondi ou Nencini de son époque, mais ce Giro manquait quand même de concurrence. A ce propos, je pense que Contador ou Froome ou Quintana auraient dû le courir ce Giro, parce que finalement ils auraient eu moins à s’employer cette année que d’autres pour l’emporter, et auraient pu embrayer sur le Tour.

Cela dit, on ne refera pas l’histoire, mais je maintiens que, même de nos jours, le doublé Giro-Tour est possible à une condition : que la concurrence ne soit pas trop forte, et que le leader ne soit pas trop esseulé. C’est la raison pour laquelle, je suis persuadé que Froome avec sa fantastique équipe Sky, ou encore Quintana avec sa très forte équipe Movistar (Valverde à son service), l’aurait emporté très facilement dans ce dernier Giro. Si Nibali a perdu plus de 2mn sur Kruijswijk dans le c.l.m. en côte de 10.8km, on imagine combien il aurait perdu sur Contador, Quintana ou Froome. Ok, on ne refera pas l’histoire, mais pour moi ce fut un petit Giro, d’autant plus que Landa a été malade au début de l’épreuve. Voilà pour mon commentaire sur le Giro, lequel souffre quand même de plus en plus de l’omniprésence du Tour de France dans les visées des sponsors, et de la montée en puissance de la Vuelta depuis son changement de date en 1995 (victoire de Jalabert).

Alors que se passera-t-il dans ce Dauphiné ? A première vue Contador a toutes les chances de l’emporter, mais Contador a un terrible handicap : son équipe. Heureusement que l’an prochain et en 2018 (bonne nouvelle pour tous ceux qui aiment ce merveilleux sport qu’est le vélo, il a confirmé qu’il continuait sa carrière) il devrait avoir une meilleure équipe (chez Trek ?) que ces deux dernières années chez Tinkoff. En attendant, c’est la seule faiblesse du Pistolero cette année, puisqu’il semble s’être préparé aussi bien pour ce Tour qu’en 2014 ou en 2009-2010. Il faut simplement lui souhaiter d’arriver en jaune avec ses adversaires dans la dernière montée du parcours de ce Dauphiné, qu’il a perdu en 2014 face à la coalition de ses adversaires. L’histoire se renouvellera-t-elle ? J’espère que non, mais l’essentiel est de voir que la forme est là, et qu’il a bien travaillé cet hiver et au printemps. En tout cas, comme Valverde, le poids des ans ne semble pas avoir de prise sur lui, ce qui montre que ces deux champions ont bien travaillé au cours de leur carrière pour en arriver à obtenir les résultats qui furent et sont encore les leurs.

Un dernier mot enfin sur les Français, en nets progrès depuis quelques années avec la progression de Pinot et de Bardet, mais encore un cran en dessous des meilleurs. Cela étant, je suis rassuré pour Pinot dans la mesure où il semble en constante amélioration dans les contre-la-montre, ce qui signifie que ce coureur a vraiment de la classe. Sera-telle suffisante pour lui faire passer un palier vers les sommets à partir de l’âge de 26-27 ans, un peu comme l’avait fait Louison Bobet en son temps ou même Pingeon ? Nous verrons bien, mais je suis assez confiant, justement parce que Louison Bobet monta sur le podium du Tour en 1950, à l’âge de 25 ans, derrière Kubler et Ockers. Un Tour où il fut favorisé par l’absence de Coppi, Koblet et le retrait de toute l’équipe italienne emmenée par Bartali et Magni à mi-course. Pour sa part, Thibaut Pinot est déjà monté sur le podium du Tour en 2014, à 24 ans, derrière Nibali et Péraud, mais en l’absence dès le début du Tour des deux supers cracks, Froome et Contador. Souhaitons à Pinot de suivre la même trajectoire que Louison Bobet, et les Français tiendront enfin le grand champion qu’ils attendent depuis tellement longtemps.

Michel Escatafal


Wiggins, le F. Bracke de son époque

wiggins

Cette fois c’est fait, Wiggins va prendre sa retraite de coureur routier, mais pas celle de pistard. Est-ce une surprise ? Non, d’autant qu’il a 35 ans, un âge où un champion est en fin de carrière. Non, d’autant qu’il a obtenu en 2012 son bâton de maréchal en remportant le Tour de France, après avoir gagné le Critérium du Dauphiné en 2011 et en 2012, après s’être imposé cette même année dans Paris-Nice et le Tour de Romandie. Ensuite, comme s’il avait atteint son Graal, après avoir conquis la médaille d’or du contre-la-montre aux J.O. de Londres, il ne gagnera plus grand-chose, sauf le championnat du monde contre-la-montre l’an passé, qu’il avait préparé tout spécialement au contraire de Tod Martin, détenteur du titre les trois années précédentes. Bref, une carrière qui le situe en bonne place (53è) au niveau du palmarès sur route depuis 1946, juste derrière un autre grand retraité de 2015, Cadel Evans.

Pas mal pour un coureur qui avait certes beaucoup de classe, mais qui avait de grosses lacunes en montagne pendant très longtemps, en fait jusqu’en 2009, année où il avait perdu cinq kilos par rapport à son poids de forme antérieur. Année aussi où il décida de concentrer son activité sur la route, après avoir fait une grande carrière sur la piste, même si la piste de nos jours n’a plus la même attractivité qu’autrefois. En tout cas, il aura été quand même deux fois champion olympique de poursuite en 2004 et 2008, plus une fois dans la poursuite par équipes (2008), sans oublier ses titres mondiaux en poursuite individuelle (2003, 2007 et 2008), en poursuite par équipes avec la Grande-Bretagne (2007 et 2008), mais aussi un titre à l’américaine en 2008. Bref, un champion qui aura marqué son époque à sa façon, sur bien des points.

Pour ma part, je n’ai jamais été un grand fan de ce coureur pour plusieurs raisons. La première c’est qu’en fait il n’a réellement brillé qu’une année sur la route, en 2012. Pas de quoi l’inscrire parmi les champions légendaires. Ensuite pour certaines prises de position à l’égard du dopage, ce que je ne lui reprocherais pas s’il ne s’était attaqué à Alberto Contador, en 2011, au moment où ce dernier allait passer devant le Tribunal Arbitral du Sport. Qu’en savait-il de l’affaire Contador  et des traces infimes de clembutérol trouvées dans les urines du champion espagnol lors de l’étape de repos du Tour 2010? Pourquoi juger un coureur que les juges eux-mêmes n’arrivaient pas à juger ? Après tout Contador n’a jamais eu besoin de perdre une demi-douzaine de kilos pour être très fort en montagne ou même contre-la-montre sur les circuits très accidentés !

Passons, sauf pour dire aussi que le Tour de France qu’il a remporté en 2012 souffre quand même du fait que sa course et la tactique de l’équipe Sky l’ont outrageusement favorisé au détriment de Chris Froome. Ce dernier, ne l’oublions pas, était quand même autrement plus fort que lui en montagne, comme il l’a montré dans la montée vers Peyragude, où il a ridiculisé son leader en accélérant comme pour le mettre en difficulté, pour ensuite l’attendre ostensiblement pour bien montrer qu’il était le plus fort. Il l’était d’autant plus que dans ses grands moments, Froome en arrive même à lâcher Contador et Quintana, pourtant parmi les meilleurs grimpeurs de l’histoire du cyclisme. Cela étant, Wiggins était quand même un excellent coureur, et il a terminé sa carrière de routier et chez Sky sur une belle performance, en prenant dimanche dernier la dix-huitième place au vélodrome de Roubaix, après avoir fini neuvième l’an passé.

Que va-t-il faire à présent ? Et bien, après avoir disputé en mai le Tour du Yorkshire, il va s’attaquer au record de l’heure en juin…qu’il battra évidemment sans le moindre problème, et qu’il portera sans doute à un niveau bien supérieur aux 52.491 kilomètres de l’Australien Rohan Dennis. Normal, me direz-vous, il a le fond du routier et c’est un des plus grands poursuiteurs du nouveau siècle. En outre ce record a besoin de retrouver du lustre, et Wiggins est sans doute aujourd’hui le mieux placé pour l’amener au niveau des grands records de l’histoire, comme ceux de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. Fermons la parenthèse, pour noter que Wiggins va de nouveau se consacrer à la piste en vue des J.O. de Rio de Janeiro, ce qui est la meilleure façon pour lui de conclure une très belle carrière. Une carrière qui l’aura fait roi dans son pays, la Grande-Bretagne, après être né à Gand (en Belgique) d’un père lui-même très bon pistard australien, notamment dans les courses de six-jours, qui l’abandonna très jeune (à l’âge de deux ans). Peut-être ces épreuves de la vie lui ont-elles permis de se surpasser, et de devenir une idole en Grande-Bretagne, pays où la tradition cycliste est faible comparée à celle de ses voisins continentaux.

Avant de clôturer cet article, je ne voudrais pas manquer de poser la question de savoir à qui on pourrait le comparer dans l’histoire du vélo ? Le premier nom qui vient à l’esprit est évidemment Tom Simpson, premier grand champion britannique, mais c’est bien leur seul point commun. Curieusement ils sont à peu près au même niveau en ce qui concerne le palmarès sur route, Simpson ayant remporté trois grandes classiques entre 1961 et 1965 (Tour des Flandres, Milan-San Remo, Tour de Lombardie), plus Bordeaux- Paris en 1963, Paris-Nice en 1967 et le championnat du monde sur route en 1965, deux ans avant de mourir sur les pentes du Mont-Ventoux en 1967 dans les conditions que l’on sait. En fait Simpson, malgré toute sa volonté, n’était qu’un très bon coureur de classiques, incapable de gagner un grand tour à la régulière.

Autre nom auquel je pense, le Suisse Hugo Koblet. Comme Wiggins, Koblet était un remarquable pistard, deux fois finaliste du championnat du monde de poursuite en 1951 et 1954 et champion d’Europe à l’américaine en 1953 et 1954 (le championnat du monde n’existait pas encore). Mais la comparaison s’arrête là, car si la carrière du « pédaleur de charme » fut très courte (à peine cinq ans), elle fut très riche en grands succès sur route avec notamment un Tour de France (1951) et un Giro (1950) qu’il écrasa de toute sa classe. Celle-ci était tellement éclatante, que les suiveurs de l’époque racontent que dans ses meilleurs jours Koblet était le seul coureur capable de battre le grand Fausto Coppi à la régulière contre-la-montre, et de le suivre en haute montagne. Quand on sait que Coppi est considéré comme le meilleur grimpeur que le cyclisme ait connu, on imagine le niveau de Koblet dans ses moments de grâce, autrement plus élevé que celui de Wiggins !

Alors à qui ? Certains diront à Roger Rivière, mais le fantastique rouleur français était très, très supérieur à Wiggins contre-la-montre, et intrinsèquement largement au-dessus en montagne. En outre Rivière est à coup sûr le meilleur poursuiteur de l’histoire du vélo, imbattable pendant les trois années que dura sa carrière (entre 1957 et 1960), battant avec facilité lors des championnats du monde des spécialistes de la classe de Messina et Faggin (triples champion du monde chez les professionnels après l’avoir été chez les amateurs). Une chute dans le Tour de France 1960, qui lui était promis, lui brisa sa très courte carrière, qu’il agrémenta de deux tentatives victorieuses contre le record du monde de l’heure.

Reste peut-être Ferdinand Bracke, qui aurait pu et dû s’imposer dans le Tour de France 1968, vainqueur du grand prix des Nations en 1962 (véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque), mais aussi du Tour d’Espagne en 1971, et sur la piste deux fois champion du monde de poursuite (en 1964 et 1969), et recordman du monde de l’heure à Rome en 1967. Oui, finalement c’est peut-être à lui qu’on peut comparer le champion britannique, même si sa notoriété fut moins grande à l’époque. Il est vrai que nous étions à cheval sur l’ère Anquetil et l’ère Merckx, et à côté de ces deux « monstres » on trouvait des noms comme Van Looy, Jan Janssen, Rudi Altig, Felice Gimondi , Motta, Pingeon ou Poulidor.

Michel Escatafal


Contador–Froome comme Hinault-Fignon en 1984 ?

Froome contadorS’il y a bien un sport, au même titre d’ailleurs que la Formule1, qui se nourrit  de grandes rivalités, c’est bien le cyclisme. Et cette année il semble que le vélo retrouve tous les ingrédients d’une lutte extraordinaire entre deux champions que tout semble opposer, à l’exception de capacités exceptionnelles sur la route. Cette rivalité aurait pu et dû exister depuis 2012, mais l’UCI a infligé à Contador en 2010 une peine à la fois terrible et injuste, comme seul le vélo sait en administrer à ses coureurs. Pas la peine de rappeler que Contador est tombé pour quelques traces infimes de clembutérol…qui n’auraient pas été détectées si le contrôle avait été fait à Chatenay-Malabry. Et oui, cela personne ne le dit, mais cette affaire qui  a causé de gros dégâts à l’image du cyclisme, a touché aussi encore plus profondément le Pistolero, au point que l’on rappelle sans cesse au crack espagnol cet épisode. Même l’épouse de Froome y est allée de son couplet sur cette affaire, parlant à propos de Contador « d’un ancien dopé », ce qui d’ailleurs n’est pas la meilleure chose qu’elle ait pu écrire, tellement son mari est suspecté par un nombre considérable de gens connaissant ou pas le vélo sur route. Il faut dire que même un directeur sportif comme Martinelli (Astana) trouve que les attaques du coureur britannique sont « monstrueuses » voire « surnaturelles ».

On lui laisse la paternité du choix de ses mots, mais une chose est sûre, et je le répète : Froome est un coureur à part, et cela pour plusieurs raisons. La première vient du fait qu’il n’a rien fait dans sa carrière jusqu’en septembre 2011 (à l’âge de 26 ans et demi), où il aurait dû remporter la Vuelta s’il ne s’était pas mis au service de Wiggins. Tous les grands champions du vélo ont éclaté avant 25 ans, ce qui me fait dire au passage que Quintana a tout pour devenir un très grand champion. Ensuite Froome a un gabarit très particulier, notamment une maigreur extrême, qui ne l’empêche nullement d’être aussi puissant que Cancellara ou Martin les deux références du contre-la-montre de ces dernières années. Son style enfin, qui ne correspond à aucun des canons habituels du vélo, avec notamment cette fréquence de pédalage hallucinante qu’il est capable de développer sur de très longues distances en montagne. Et c’est cela qui semble le plus impressionner les connaisseurs du cyclisme, au point qu’on se demande comment Contador a pu résister aux attaques de Froome dans la montée du col de Béal, alors que Contador est peut-être enfin redevenu Contador. Un Contador qui, en 2009 ou 2010 ou même en 2011 au Giro, aurait laissé Froome à plus de cinq minutes dans la montée de l’Alpe d’Huez ou dans celle de l’Etna.

Cette évocation de faits très récents me fait une transition toute trouvée pour ce dont je voulais parler aujourd’hui, à savoir le grand duel entre Froome et Contador, sans doute le premier que l’on ait connu à ce niveau depuis 1984, entre Fignon et Hinault. Comme en 1984, il y a un coureur installé depuis longtemps au firmament du vélo. Pour mémoire Hinault avait à ce moment 30 ans, et avait dû supporter les affres d’une saison 1983 tronquée, suite à une opération au genou après une Vuelta où il avait tellement usé de ses forces que sa saison s’arrêta là. En ce sens Contador a été l’an passé dans la même situation, à cause de sa suspension entre fin 2011 et 2012. En revanche, en cette année 1984, Laurent Fignon avait 24 ans, et avait derrière lui au moment du Tour de France, une victoire dans le Tour 1983 et une deuxième place au Giro d’Italia…qu’il aurait dû remporter. On notera à ce propos que Laurent Fignon fait bien partie des plus grands cracks du cyclisme sur route et que, contrairement à Froome et d’une certaine manière à Armstrong pour les courses à étapes, il s’est révélé très tôt. Fermons la parenthèse, et revenons au duel entre les deux hommes en 1984, en sachant que tout le monde pensait, comme nous le pensons aujourd’hui avec Froome et Contador, que la victoire reviendrait au plus jeune des deux.

En ce qui concerne le match entre Froome et Contador, j’ai la crainte, hélas, car je préfère de très loin  Contador, que Froome ne soit imbattable. Certes Contador peut le suivre dans les cols, même si ce n’est pas si évident, mais de là à le battre il y a un pas que je ne franchirais pas. Et ce n’est pas la montée de Béal lundi dernier dans le Dauphiné qui nous dira le contraire, parce que si Contador a pu suivre Froome, il lui était impossible de contrer le coureur britannique. Dans ce cas, à supposer que les deux hommes fassent jeu égal dans la montagne lors du prochain Tour de France, ce sont les pavés de Roubaix et le contre-la-montre de Bergerac qui feront la différence. Quel est le meilleur sur les pavés ? Difficile à dire, les deux hommes n’ayant quasiment aucune référence sur ce type de route, mais les coureurs de classe savent s’adapter. Espérons que ce ne soit pas la malchance qui les départage, car ce serait dommage. Reste le contre-la-montre de Bergerac, et là, clairement, c’est Froome le meilleur, même si Contador demeure un très bon rouleur. Dans ce cas, impossible d’imaginer une victoire de Contador sauf si Froome n’est pas très bien en troisième semaine, alors que Contador est généralement bon à ce moment du Tour. A ce propos, je suis stupéfait qu’on ait pu imaginer que Contador ait pu se doper avec du clembutérol pendant le Tour 2010, alors que justement il n’a jamais été aussi décevant en dernière semaine de la Grande Boucle. Je ne sais pas ce qu’il a pris ou mangé lors de la journée de repos à Pau, mais cela n’a eu aucun effet sur ses performances, au contraire dirais-je.

Revenons à présent sur son duel avec Froome dans le prochain Tour de France pour souligner qu’en plus de la difficulté à vaincre le Britannique, y compris en montagne, Froome peut compter sur une équipe Sky surpuissante, meilleure que toutes les autres, notamment Saxo-Tinkoff ou Astana. On a pu s’en apercevoir cet après-midi encore, quand Porte et Nieve se sont relayés pour rattraper Contador qui s’était échappé à la faveur d’une descente. Cela étant, il avait quand même bien piégé Froome, et cela a dû lui donner le moral. En outre, il a prouvé qu’il était prêt à exploiter la plus petite faiblesse du Britannique. Après tout, arrivera bien un jour, s’il est vraiment humain comme il ne cesse de le crier, où il ne sera pas bien, et dans ce cas ses adversaires, à commencer par Contador, ne lui feront aucun cadeau.

Pas plus qu’Hinault n’en aurait fait à Fignon en 1984, si d’aventure ce dernier avait eu une petite défaillance…qu’il n’a jamais eu. Dans ce cas la défaite du Blaireau était inévitable. Et pourtant comme l’a fait Contador aujourd’hui sur le Dauphiné, Hinault a attaqué plusieurs fois avant de finalement s’avouer vaincu. Hinault était constamment tourné vers l’offensive, plus encore quand il a compris qu’il n’était plus tout à fait le Bernard Hinault du Stelvio 1980, de Liège-Bastogne-Liège ou du championnat du monde à Sallanches la même année. Mais il ne voulait pas se l’avouer, et quitte à perdre il fallait le faire en attaquant. Ainsi il perdit un Dauphiné bêtement en 1984, après son opération, au profit du Colombien Martin Ramirez, pour avoir voulu pousser son avantage, alors qu’il avait course gagnée. Comme au Tour 1986, qu’il aurait gagné s’il avait géré son avance face à Le Mond son équipier, au lieu de se laisser griser dans le Tourmalet pour le panache. En revanche en 1984, dans le Tour de France, il sentit pour la première fois de sa carrière qu’il avait en face de lui quelqu’un de plus fort, ce qui l’incita à attaquer à maintes reprises, parce que « quand on s’appelle Hinault, on ne prend pas le départ d’une telle course (le Tour de France), la plus belle de toutes,  avec l’ambition de faire deuxième ». Et malgré tous ses efforts il termina à la deuxième place, ce qui était pour lui un échec, même si une deuxième place après son opération avait plutôt de quoi le réjouir d’une performance qui annonçait son grand retour, pour la fin de la saison (victoires au Tour de Lombardie et au Grand Prix des Nations) et l’année suivante avec son doublé Giro-Tour.

Cette attitude d’Hinault en 1984, je suis persuadé que Contador l’aura dans le prochain Tour de France, car Contador est redevenu Contador, alors que l’an passé tout le monde l’enterrait. En fait, comme je l’ai écrit précédemment, cette misérable affaire de clembutérol l’avait anéanti, et tout le temps passé à se défendre et à se battre contre ses détracteurs, l’UCI et l’AMA, l’avait inconsciemment contraint à être moins coureur cycliste. Aujourd’hui, après un hiver calme, le Pistolero est de retour. Ce retour sera-t-il victorieux face à Froome?  Peut-être pas, sans doute pas, mais avec un tel assaillant il ne faut jurer de rien. Bernard Hinault lui-même avait reconnu qu’en 1982, une de ses meilleures années, « si certains avaient osé attaquer » il n’aurait peut-être pas ramené le maillot jaune à Paris, ses adversaires ayant eu peur « des contres », ce en quoi « ils ont eu tort ». Alors pourquoi pas une bonne surprise avec Alberto Contador, même si c’est du 20 ou 30 contre un. Je serais tellement content qu’il remporte son quatrième Tour de France ! Oui j’ai bien écrit son quatrième Tour de France, son huitième grand tour, n’en déplaise à l’UCI et ses palmarès ridicules (pas de vainqueur du Tour entre 1999 et 2005, ni au Dauphiné 2002 et 2003).

Michel Escatafal


Avec Quintana, Uran et Betancur, l’Eldorado retrouve ses racines colombiennes

herreraquintanaAprès la victoire du Canadien Ryder Hesjedal il y a deux ans, cette année le Tour d’Italie a été remporté par un Colombien, Nairo Quintana, devant un de ses compatriotes Rigoberto Uran, ce qui tend à démontrer, si besoin en était, que le cyclisme est désormais un sport planétaire, ce qui fut loin d’être le cas auparavant. On pourrait aussi ajouter la victoire dans les deux derniers Tours de France des Britanniques Wiggins et Froome, ce qui n’était jamais arrivé jusqu’en 2012. Et cette domination britannique dans la Grande Boucle pourrait se poursuivre encore cette année, Froome étant le grand favori de la prochaine édition, même s’il semble avoir moins de marge cette année avec le retour au sommet de Contador. Quel changement par rapport à ce qui se passait dans le monde du vélo jusqu’au début des années 80.

En effet, jusqu’à cette époque, les palmarès du cyclisme étaient composés uniquement de coureurs issus de quelques pays d’Europe Occidentale, à savoir la France, l’Italie, la Belgique, l’Espagne, puis les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg, et un peu plus tard l’Allemagne. Il faut dire que jusqu’à ce moment le monde était divisé en deux parties bien distinctes, l’Est sous domination soviétique et l’Ouest sous domination américaine et européenne (Europe occidentale). Et entre ces deux parties, il y avait dans le sport et le cyclisme une différence majeure : l’une (l’Occident) avait adopté depuis très longtemps le professionnalisme pour ses grands sports, et l’autre (pays sous influence soviétique) avait maintenu un strict amateurisme…de façade, puisque ces sportifs appartenaient pour la plupart à l’armée ou à un service de l’Etat, et qu’à ce titre ils passaient leur temps à s’entraîner, avec de multiples avantages pour les meilleurs d’entre eux (appartement, voiture, voyages etc.).

Cela dit, sur le plan des compétitions, les amateurs n’avaient pas le droit de rencontrer les professionnels jusque dans les années 70. C’est ce qui explique qu’on n’ait eu au palmarès des grandes épreuves du cyclisme que des représentants des pays d’Europe de l’Ouest. D’ailleurs à l’âge d’or du cyclisme (fin des années 40 et décennie 50), les langues du peloton étaient essentiellement l’italien et le français. Coppi, pour ne citer que lui, savait très bien parler français. En outre, compte tenu du fait que les coureurs couraient pour la plupart dans des équipes de marques françaises ou italiennes, ils apprenaient nécessairement la langue d’un de ces deux pays. Tout cela pour dire que même si on parle d’âge d’or pour le cyclisme dans l’immédiate après-guerre, parce qu’il y avait plusieurs très grands champions qui se sont affrontés en même temps (Bartali, Coppi, Bobet, Koblet, Kubler, Magni, Van Steenbergen, De Bruyne…), il manquait quand même au cyclisme sur route une dimension universelle qu’il n’a acquis qu’à partir des années 80, avec l’avènement des coureurs du continent américain et après la chute du communisme. Je dis au cyclisme sur route, parce que sur piste il y avait davantage d’universalité, même si cela ne concernait que quelques coureurs, par exemple les Britanniques Harris et Peacock, l’Australien Patterson ou l’Argentin Batiz.

Cette mondialisation du cyclisme fut en fait très rapide, comme s’il avait suffi d’enclencher le mouvement pour que ce sport s’universalise à grande vitesse. D’abord il y a eu l’impact de la télévision qui a permis au Tour de France de s’imposer comme un des plus grands évènements sportifs chaque année. En termes d’audience, sur le plan mondial, le Tour se situe juste derrière les Jeux Olympiques et la Coupe du Monde de football…à la différence que le Tour de France a lieu chaque année en juillet et non tous les quatre ans. Même s’il n’a pas la même audience, le Giro est aussi retransmis par nombre de grandes chaînes dans le monde, et c’est à présent aussi le cas pour la Vuelta, à un degré encore inférieur. Ensuite, comme je l’ai dit précédemment, il y a eu la chute de l’Union Soviétique, qui a permis à la Russie et aux pays qui étaient sous influence soviétique d’adopter la démarche du sport professionnel, et donc d’exporter ses champions sur les épreuves emblématiques du cyclisme, évolution déjà amorcée dans les années 70 et 80.

Dès les années 70, très exactement en 1973 lors du Tour du Luxembourg, puis en 1974 à Paris-Nice, quelques amateurs des pays de l’Est sont venus se frotter aux meilleurs professionnels. Et ceux qui s’intéressaient au vélo à l’époque se rappellent comment en 1974 le Polonais Szurkowski, champion du monde amateur, tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge. On se souvient aussi que dans la quatrième étape (Saint-Etienne-Orange), il termina troisième au sprint derrière les très rapides Leman et Van Linden. Dans l’étape Seillans-Nice, il fit encore mieux, battu au sprint par le seul Van Linden, Merckx arrivant cinquième. Au classement général enlevé par Zoetemelk devant Santy et Merckx, il termina à une honorable vingt-huitième place à 13 mn 18s, un rang derrière son équipier Janusz Kowalski, les deux Polonais devançant des coureurs aussi connus que Raymond Delisle, Gerben Karstens ou J.M. Fuente.

Certes on me dira que les Polonais s’étaient particulièrement préparés pour cette épreuve, qui marquait en revanche le tout début de saison pour les pros, mais force fut de constater que les meilleurs amateurs avaient le potentiel pour rivaliser avec les meilleurs professionnels occidentaux. Certains allèrent même jusqu’à prétendre qu’il faudrait peu de temps pour que les meilleurs amateurs soient les meilleurs tout court. En réalité ceux-là faisaient preuve d’un optimisme exagéré, car ce ne fut pas le cas, même si le Tchécoslovaque Jiri Skoda, qui avait été autorisé à quitter son pays pour rejoindre les rangs professionnels, obtint la deuxième place au Tour de l’Avenir derrière Charly Mottet en 1984, et se classa à plusieurs reprises à des places honorables au Grand Prix des Nations. Même si le Soviétique Soukoroutchenko remporta deux Tours de l’Avenir, en 1978 et 1979, devant les meilleurs amateurs occidentaux. Même si l’Allemand de l’Est Olaw Ludwig, longtemps le meilleur coureur amateur, vainqueur du Tour de l’Avenir 1983, fera plus tard une belle carrière professionnelle (vainqueur notamment de l’Amstel). Même si le Polonais Lech Piasecki, champion du monde amateur en 1985, devint un des meilleurs rouleurs du peloton (remportant aussi le titre mondial en poursuite chez les professionnels).

Oui, malgré tout cela, et en dépit d’un mode de détection très poussé qui favorisait l’éclosion des meilleurs coureurs, aucun coureur originaire de l’Est européen, autrefois communiste, ne figure parmi les plus grands champions de l’histoire à part Ullrich. Toutefois, quand on regarde les palmarès des grands tours depuis cette époque, on s’aperçoit que les Russes ont gagné trois fois le Giro ( Berzin en 1994, Tonkov en 1996 et Menchov en 2009), et une fois la Vuelta ( Menchov encore en 2007), sans oublier la victoire du Kazhak Vinokourov dans cette même Vuelta en 2006.  La remarque vaut aussi pour les classiques avec notamment Eric Zabel, autre natif de l’Allemagne de l’Est, vainqueur de quatre Milan-San Remo, trois Paris-Tours et de l’Amstel Gold Race,  Des performances de loin supérieures à celles de…la France dont la dernière victoire dans le Tour remonte à 1985 (Hinault), dans le Giro à 1989 (Fignon) et à la Vuelta en 1995 (Jalabert).

Un peu plus tôt, ce furent les Colombiens qui débarquèrent sur le Tour de France. Les Colombiens, habitués aux longues montées dans leur pays montagneux ne pouvaient qu’être d’excellents grimpeurs, mais certains n’étaient pas que cela. Ainsi Cochise Rodriguez battit le record de l’heure amateur en 1970 avec 47,553 kilomètres. Rodriguez signa son premier contrat pro en 1973 dans l’équipe Bianchi, célèbre pour avoir eu dans ses rangs un certain Fausto Coppi. Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent la Colombie a toujours été un pays de cyclisme, tant au niveau du cyclisme sur route (les célèbres Clasicas) que sur piste, où de nombreuses réunions ont été et sont organisées à Bogota, Cali ou Medellin. La Colombie se passionnait depuis longtemps pour les courses européennes, grâce aux journaux sportifs du pays et aux chaînes de radio, au point qu’en 1983 on prétendit que la quasi totalité de la population détenant un transistor était à l’écoute de la retransmission d’une étape de montagne dans les Pyrénées, un des terrains de chasse favoris des Colombiens. Et l’année suivante la ferveur sera encore plus grande avec l’arrivée sur le Tour de l’inamovible vainqueur du Clasico RCN, la plus grande épreuve par étapes de Colombie, Lucho Herrera, le meilleur coureur colombien de l’histoire jusqu’en 2014, et le premier amateur à  remporter une étape du Tour de France.

Herrera, né à Fusagasuga, ville située à 1600m d’altitude, avait passé sa jeunesse entre la culture des fleurs (on l’appelait le « petit jardinier ») et le vélo, sport pour lequel il était éminemment doué. La preuve, en 1982, pour sa première apparition en Europe, il finira le Tour de l’Avenir à la quatrième place, remportant l’étape de Morzine. Ensuite il s’illustrera dans cette même épreuve en 1984, avec son équipe colombienne Café de Colombie-Varta, s’imposant dans l’étape de l’Alpe d’Huez. Un grand grimpeur était né, digne des meilleurs escaladeurs du passé. Il remportera même le Tour d’Espagne, en 1987, puis le Dauphiné Libéré en 1988 et 1991, A ces performances il faut ajouter une cinquième place dans le Tour de France en 1987.

Bref un très beau palmarès, qui complétait celui des Colombiens à cette époque, avec notamment la victoire dans le Dauphiné en 1984 de Martin Ramirez devant….Hinault. Et puis tout le monde se souvient du doublé historique à Lans-en-Vercors pour Parra et Herrera dans le Tour de France 1985. Fabio Parra finira deuxième du Tour d’Espagne en 1989, derrière Delgado, et troisième du Tour de France en 1988. Hélas pour les Colombiens, ils ont longtemps végété depuis cette époque, avec la disparition de l’équipe Café de Colombia, mais aujourd’hui une génération extrêmement brillante avec l’avènement de Rigoberto Uran (deux fois second du Giro en 2013 et 2014), de Carlos Betancur (dernier vainqueur de Paris-Nice) et surtout de Nairo Quintana qui, à 24 ans, vient de gagner son premier grand tour avec le Giro qui vient de s’achever, cet exploit faisant suite à sa seconde place lors du dernier Tour de France, ce qui laisse présager sa domination quand Contador et Froome auront deux ou trois ans de plus.

En revanche les Américains n’ont pas cessé d’être des acteurs majeurs du cyclisme international depuis une trentaine d’années, au point que dans le peloton la langue la plus utilisée est l’anglais. L’aventure commença avec Jonathan Boyer, qui fit réellement connaître le cyclisme sur route professionnel aux Etats-Unis, et qui montra la voie à ses prestigieux successeurs, Greg Le Mond, double champion du monde (1983 et 1989) et triple vainqueur du Tour (1986 ,1989, 1990), puis Andy Hampsten, vainqueur du Giro en 1988 et du Tour de Suisse en 1986 et 1987, et enfin Lance Armstrong, champion du monde en 1993 et septuple vainqueur du Tour de France (1999 à 2005), un record qui n’est pas prêt d’être battu. Ces trois coureurs sont évidemment les meilleurs, mais, contrairement aux Colombiens, les Américains vont devenir des acteurs incontournables du paysage cycliste sur route.

Aujourd’hui les coureurs américains sont partout, et figurent parmi les meilleurs coureurs de classiques (Tyler Farrar), de courses à étapes (Van Garderen) et contre-la-montre avec Taylor Phynney. Ce dernier, surdoué de la piste (double champion du monde de poursuite en 2009 et 2010 et médaillé d’argent du km), est devenu un grand espoir de la route (médaillé d’argent du championnat du monde c.l.m.), et ne manquera pas de collectionner les victoires dans les années à venir. Et si l’on ajoute à ces Américains des Etats-Unis, les voisins canadiens, comme Steve Bauer à la fin des années 80 et à présent Ryder Hesjedal, on comprend pourquoi le vélo est devenu un sport dont on parle à présent en Amérique du Nord, même si tous ces coureurs, sauf Le Mond et Armstrong, sont plus connus en Europe qu’en Amérique. En tout cas, que de progrès accomplis par l’Amérique du Nord depuis le voyage de Cyrille Guimard avec Bernard Hinault pendant l’hiver 1980-81, chez Greg Le Mond au Nevada, celui-ci signant son premier contrat pro en présence de ses parents alors qu’il n’avait pas 20 ans.

Reste maintenant pour le vélo à s’exporter en Asie et en Afrique, et la boucle sera bouclée, puisqu’il y a longtemps qu’il s’est imposé en Australie et en Nouvelle-Zélande. L’Australie nous a même envoyé des coureurs comme Cadel Evans, champion du monde (2009) et vainqueur du Tour de France (2011), mais aussi Matthew Goss et Simon Gerrans, vainqueurs de Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège cette année pour Gerrans, ces coureurs ayant été les successeurs notamment de Phil Anderson, qui fut en 1981, le premier Australien à porter le maillot jaune du Tour de France, et qui a notamment remporté le Dauphiné Libéré et le Tour de Suisse en 1985, plus l’Amstel en 1983 et Créteil Chaville (Paris-Tours) en 1986. Espérons qu’en Asie, avec la récente création d’épreuves World Tour, les Chinois connaîtront le même succès qu’en athlétisme, même si cela n’a pas été le cas pour le moment, pas plus qu’au Japon ou en Afrique. Il n’empêche, personne n’oserait dire aujourd’hui que le vainqueur du Tour ou du Giro en 2025 ne sera pas un Japonais, un Chinois ou un Sénégalais. Qui aurait parié sur une victoire américaine dans le Tour de France en 1981 quand Boyer devint le premier Américain à prendre le départ de la Grande Boucle ? Personne, et pourtant depuis 1986 l’hymne américain a retenti dix fois sur les Champs-Elysées, contrairement à la Marseillaise qu’on n’a plus entendu depuis 1985, comme je l’ai souligné précédemment.

Michel Escatafal


Luis Ocaña, le Campeador de Mont-de-Marsan (partie 1)

OcanaIl arrive parfois que trop de communication se retourne contre ceux qui se livrent à ce jeu…presque obligatoire de nos jours. Si j’écris cela c’est parce que le vainqueur du dernier Tour de France, Chris Froome, qui a écrasé sur la route tous ses concurrents, vient de révéler…qu’il était malade depuis quatre ans, souffrant de bilharzioze, une maladie tropicale parasitaire qui, chez les adultes, peut diminuer leurs capacités de travail. Il n’en fallait évidemment pas davantage pour que certains s’interrogent encore un peu plus sur ce coureur venu de nulle part, avant de réussir l’exploit de finir second du Tour d’Espagne 2011, après avoir aidé son leader, Wiggins, durant la quasi-totalité de l’épreuve.

Depuis Froome a fait son chemin, au point d’avoir réduit au rôle de comparse des coureurs comme Contador, Rodriguez, Valverde, Kreuziger ou Quintana, entre février et juillet. Je ne participerais pas évidemment à ce débat, car, jusqu’à preuve du contraire, Froome a tout simplement été le meilleur, comme tant d’autres vainqueurs du Tour de France avant lui. J’ajoute en plus, que celui qui pourrait être considéré comme son plus grand rival, Alberto Contador, a reconnu lui-même que Froome lui avait été supérieur, et surtout qu’il s’était mieux préparé que lui, en évitant notamment de se disperser dans des opérations commerciales, incompatibles avec le métier de coureur cycliste au plus haut niveau. Espérons que Contador aura compris cette leçon douloureuse, ce qui lui permettra de retrouver son vrai niveau, pour le plus grand bonheur de ses fans et des amateurs de vélo. Un duel au sommet entre Froome et Contador au maximum de leurs moyens, voilà qui enchante déjà les amateurs de vélo, les vrais du moins, ceux qui ne voient pas ce sport uniquement à travers le prisme du dopage, un duel qui rappellera aux amateurs de vélo ceux qui ont opposé Coppi et Bartali, Coppi et Koblet, Anquetil et Poulidor, Hinault et Fignon ou Merckx et Ocaña.

En évoquant ces deux derniers noms, cela me fait une transition toute trouvée pour signaler que le site de cyclisme espagnol Biciciclismo, que je recommande à tous les hispanophones, a longuement évoqué ces derniers jours un livre qui vient de sortir, consacré à Luis Ocaña, un des plus doués parmi les grands champions qu’a connu le cyclisme sur route. Un champion que l’on connaît très bien en France, puisqu’il a passé la plus grande partie de sa vie chez nous, plus particulièrement dans le Sud-Ouest (Gers, Landes), où il est arrivé à l’âge de 12 ans. Ocaña a également travaillé dans cette région, obtenant son premier emploi (apprenti menuisier) à l’âge de 15 ans à Aire sur Adour. Ensuite il déménagera à Mont-de-Marsan (Landes) pour intégrer l’équipe cycliste du Stade Montois, qu’il rendra presque aussi célèbre que son équipe de rugby avec les Boniface et Darrouy. Dans la capitale landaise, ville qui a la chance d’avoir un vélodrome avec une piste en asphalte, il fera connaissance de celle qui allait devenir sa femme, Josiane, fille d’un transporteur montois, cette dernière lui ayant remis le bouquet de vainqueur lors d’un grand prix cycliste à Saint-Pierre du Mont, commune attenante à Mont-de-Marsan.

On comprend pourquoi à travers cette mini biographie relative à sa jeunesse, on l’appelait, quand il gagnait,  l’Espagnol de Mont-de-Marsan. En revanche, et c’est bien français, quand il perdait il redevenait espagnol tout court. Pour ma part je l’appellerais Campeador, qui signifie guerrier illustre ou vainqueur de batailles, tellement il eut à en livrer, sur la route comme dans la vie de tous les jours, sa santé n’étant pas, hélas, à la hauteur de son extraordinaire talent, ce qui l’a privé d’un palmarès bien au-dessus de celui qu’il affichait en fin de carrière. Et pour couronner le tout, quand il n’était pas malade, c’est la malchance qui le frappait, comme par exemple dans le Tour de France 1971, qu’il dominait cette année-là de la même manière que le fit 20 ans plus tôt, dans la même épreuve, un autre surdoué à qui il ressemblait beaucoup, Hugo Koblet. Si j’évoque cette ressemblance avec le merveilleux coureur suisse (voir mon article sur ce site intitulé Koblet : une image magnifiée du vélo), c’est parce qu’ils durent affronter l’un et l’autre les deux plus grands champions de l’histoire du vélo, Coppi et Merckx, parvenant même parfois à les dominer « à la régulière », même à leur plus belle époque.

En faisant ce rappel historique, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer précisément ce fameux Tour de France 1971, qui a consacré définitivement Luis Ocaña comme un très grand champion. A ce moment, Luis Ocaña, avait 26 ans, et comptait déjà à son palmarès la semaine Catalane et le Midi-Libre (1969),  mais aussi la Vuelta et le Dauphiné, sans oublier sa victoire en solitaire dans l’étape du Tour de France, Toulouse-Saint-Gaudens, autant de courses remportées en 1970. Mieux encore, il avait failli battre le crack belge dans le Dauphiné 1971, Merckx ne devant son salut qu’à la pluie…ennemie de Luis Ocaña. Certes ce dernier n’avait pas gagné, mais ce Dauphiné allait s’avérer comme  une sorte de déclic pour le fier Espagnol, d’autant qu’outre ses qualités de grimpeur connues et reconnues, c’était aussi un remarquable rouleur, comme il l’avait démontré en 1967, en remportant le grand prix des Nations amateurs.

Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, nous l’aurions dans ce même Dauphiné 1971, où il ne concéda que vingt-quatre secondes à Eddy Merck sur les 27 km séparant Le Creusot de Montceau-les-Mines, récupérant même une seconde dans la deuxième moitié du parcours. Pour situer la valeur de la performance d’Ocaña, il suffit de savoir que Ferdinand Bracke, le recordman du monde de l’heure, avait terminé à la troisième place à 40 secondes, lui-même devançant dans l’ordre Grosskost, Thévenet et Poulidor. Une telle performance ne pouvait que conforter l’Espagnol de Mont-de-Marsan dans ses certitudes, d’autant que pour la première fois depuis longtemps il ne souffrait d’aucun mal récurrent, notamment le foie, grâce au traitement prescrit par un médecin de Bilbao.

Michel Escatafal