Un Giro 2016 à surprises…comme en 1991?

Coppino

Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que le Giro 2016, qui va commencer demain, a un parcours un peu ressemblant avec celui de 1991, avec un peu moins de montagne que l’an passé, même s’il est loin d’en être dénué, et aussi parce que tout semble réuni pour qu’un outsider puisse gagner. Quand je parle d’outsider, je pense évidemment à Mikel Landa, même si ce coureur a terminé troisième l’an passé (il aurait dû terminer second sans les consignes de son équipe Astana en faveur d’Aru), et même si ce coureur vient de remporter avec brio le toujours difficile Tour du Trentin. En outre, il aura aussi l’avantage d’être le leader désigné de l’équipe Sky, avec notamment Nieve pour l’accompagner en montagne. Bref, s’il est aussi fort que l’an passé, où il a causé quelques frayeurs à Contador, notamment lors de la dernière étape de montagne vers Sestrières, il pourrait rafler la mise au nez et à la barbe de celui que tout le monde désigne comme le super favori de ce Tour d’Italie, Vincenzo Nibali, qu’on ne présente plus puisqu’il a déjà gagné une fois les trois grands tours, ou encore Valverde, Uran, voire Majka.

Seul problème pour Landa, il y aura trois étapes c.l.m., même si l’une d’entre elles sera en côte entre Castelrotto et Alpe di Siusi (10,850 km). Il n’empêche, il y aura une étape très dangereuse pour lui le 15 mai, autour de Chinati, d’une longueur de 40,5 km, où il pourrait laisser beaucoup de plumes face à Nibali ou Valverde, pour ne citer qu’eux. Néanmoins, il sera quand même moins exposé dans cette étape que l’an passé dans une étape similaire face à Contador, ou qu’il aurait pu l’être si Froome était au départ de ce Giro. Cela étant, j’en ferais au moins mon favori bis, ce qui était impensable il y a à peine un an, avant précisément de se révéler dans ce Giro 2015. Et s’il l’emportait, ce serait quand même une surprise comme le Giro sait si bien nous en offrir de temps en temps, par exemple Hesjedal en 2012, ou encore Gotti en 1997 et 1999, sans remonter trop loin. Ce fut le cas aussi en 1991, avec la victoire de Franco Chioccioli devant Claudio Chiapucci (deuxième du Tour en 1990) à 3mn 48s, Lelli et Gianni Bugno, le vainqueur l’année précédente et qui sera sacré champion du monde en 1991 et 1992. Reconnaissons que Chioccioli avait fait fort pendant ce Giro, surtout si l’on pense qu’il porta le maillot rose de leader pendant 19 étapes sur 21, les deux autres leaders ayant été les Français Cassado (1ère étape) et Boyer (4è étape).

Chioccioli avait deux particularités, la première d’ordre physique pour sa ressemblance avec le grand Coppi, la deuxième étant qu’il n’avait rien gagné jusqu’à ses presque 32 ans au moment de sa victoire en rose. D’ailleurs, ses seuls résultats notables furent une Copa Sabatini en 1991, la Bicicleta vasca et une étape du Tour de France en 1992. C’est la raison pour laquelle certains dirent qu’il y avait du Walkowiak (Tour de France 1956) ou du Carlo Clerici (Giro 1954) dans ce succès…ce qui ne voulait pas dire que, comme pour ses deux compères, il ne l’avait pas mérité. La preuve, ses trois victoires d’étape à l’Aprica, au Pordoï et contre-la-montre entre Broni et Casreggio sur 68 km, où il laissa Bugno à presque une minute, ce que ni Walkowiak, ni Clerici, n’avaient fait lors de leur seule victoire majeure, où tous les augures furent pris en défaut. Sa domination fut d’ailleurs tellement évidente que nombre d’Italiens n’hésitèrent pas à le trouver encore plus ressemblant avec le Campionissimo…ce qui était quand même très exagéré, car seuls les traits du visage pouvaient susciter la comparaison. En tout cas, après cette victoire en rose acquise avec brio, on l’appela « Coppino », ce qu’on n’osait pas faire quand il était simple gregario de Saronni.

Si j’avais écrit cet article juste après ce Giro 1991 victorieux, j’aurais peut-être pu dire que seul un manque de confiance en lui l’avait empêché d’obtenir de meilleurs résultats jusque-là, et l’avait condamné à devenir un équipier fidèle, dans l’équipe Del Tongo, dont Saronni (vainqueur du Giro 1983 et champion du monde 1981) était la figure de proue. Hélas pour Chioccioli, son maigre palmarès après ce Giro victorieux nous laisse penser qu’il n’avait pas l’étoffe d’un crack. En revanche on l’a toujours bien aimé dans le milieu du vélo. Ce fils de paysan, membre d’une famille nombreuse, fut d’abord jugé trop chétif pour pratiquer un sport aussi dur que le vélo, quand il commença à s’y intéresser à l’adolescence, au point qu’on le retarda d’un an pour obtenir sa première licence. Ensuite il fut sérieusement malade et, comble de malheur, son père perdit la vie dans un accident de la circulation, en se rendant au départ d’une course. Bref, Chioccioli connut toutes les épreuves possibles et imaginables dans sa jeunesse, et sans doute en conserva-t-il des séquelles plus tard. Enfin pour couronner le tout, une fois professionnel, les Tours d’Italie de l’époque Moser-Saronni étaient surtout faits pour eux…qui n’ont jamais été des grimpeurs. En revanche en 1991 la montagne était bien présente, comme en témoigne le classement final de ce Giro avec Chioccioli, devant Chiappucci et Lelli, tous remarquables grimpeurs, sans oublier Gianni Bugno qui était un fuoriclasse.

En tout cas, Chioccioli avait vécu une bien belle aventure dans ce Giro 1991, contrairement à Claudio Chiappucci, héros du précédent Tour de France (deuxième derrière Lemond), qui était parti dans ce Tour d’Italie pour battre Lemond, Fignon, tous deux peu en forme ou malade, mais aussi Delgado et surtout Bugno, qui était devenu son ennemi intime. Problème, battre Bugno était loin d’être suffisant, et force est de reconnaître que Chiappucci, malgré ses talents d’escaladeur, n’était pas au niveau de « Coppino ». Il provoqua même la polémique, surtout chez les suiveurs français, en s’en prenant véhémentement à Eric Boyer dans la 17è étape, auquel il reprochait de ne pas le relayer dans sa chasse à Chioccioli, qui avait attaqué dans le Pordoi…alors que Boyer était bien incapable de relayer tellement il était à bout de forces. Chiappucci finit par le comprendre, mais le mal était fait pour lui, alors qu’il voulait passer auprès de tous, coureurs, suiveurs et spectateurs, pour un gentil bonhomme. Néanmoins, sans vouloir le défendre, force est de reconnaître que Chiappucci était en train de vivre une des plus grandes désillusions de sa carrière. De quoi être nerveux!

En plus cette algarade avec Boyer se situa après un premier épisode où Chiappucci passa déjà pour un coureur à qui on ne pouvait pas faire confiance. Ledit épisode se situa dans la 6è étape, où les organisateurs firent passer les coureurs dans un tunnel mal éclairé, ce qui entraîna une chute collective, laquelle déclencha le courroux des coureurs. Du coup, ces derniers décidèrent de neutraliser la course jusqu’à l’arrivée. Mais la tentation d’attaquer dans le Terminillo était trop grande pour certains, dont Chiappucci, ce qui mit très en colère nombre de coureurs dont Bugno et Delgado, ce dernier affirmant que Chiapucci n’était pas « un coureur fréquentable ». Chiapucci répliqua à Delgado en lui disant que si lui et Bugno n’ont pas répliqué à l’attaque du Colombien Cuspoca dans le Terminillo, c’était parce qu’ils n’en avaient pas les moyens, et que « s’ils voulaient la guerre, ils l’auraient et la perdraient ». En fait tous l’ont perdu, sauf Chioccioli.

Michel Escatafal


Si les contre-la-montre bloquent la course, pas de contre-la-montre la dénature

giro 2015tour 2105Avant d’évoquer le sujet de mon billet, le Tour de France, je voudrais souligner une fois encore la stupidité des instances qui régissent le sport à propos du dopage. En effet, alors que Lance Armstrong voulait prendre part hier à une course de charité à Greenville en Caroline du Sud, appelé le Gran Fondo Hincapie, on lui a tout simplement interdit la participation à cet évènement pour le motif qu’il est suspendu à vie pour dopage. Le plus triste dans cette décision est qu’on a l’impression qu’il est le seul sportif à s’être dopé pendant sa carrière et, bien entendu, il s’agit d’un coureur cycliste. Désolant, même si cela satisfait tous les censeurs qui n’ont jamais commis la moindre infraction leur vie durant…parce qu’ils sont parfaits, ce qui leur permet de se battre pour jeter la première pierre à destination d’un contrevenant, à supposer qu’il le soit réellement. En outre, que je sache, Armstrong n’est quand même pas un criminel, et il n’a pas davantage braqué une banque ou un magasin quelconque !!!

Après cette introduction indignée devant tant de bêtise et d’hypocrisie, revenons au sport, le vrai, pour dire qu’à présent nous connaissons le parcours de deux des trois grands tours de la saison cycliste, information d’autant plus intéressante qu’Oleg Tinkoff, patron de Tinkoff – Saxo Bank, est décidé à offrir un million d’euros aux quatre meilleurs coureurs à étapes actuels, à savoir Contador, Froome, Nibali et Quintana, s’ils décidaient de courir les trois grands tours l’an prochain. Certains observateurs ont trouvé l’idée intéressante, d’autres loufoques, tandis que nombreux dans notre pays pensaient que ce n’était rien moins qu’une incitation au dopage, obsession des Français ! Cela dit, est-ce vraiment une bonne idée ? Je suis dubitatif, parce qu’il paraît très, très difficile de « jouer la gagne » sur les trois épreuves la même année. Autre élément qui ne milite pas pour ce triplé : cela signifierait pour ces quatre coureurs de mettre toute leur énergie et leurs forces uniquement sur ces courses…ce qui serait injuste pour les organisateurs des autres courses du calendrier, notamment Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, le Tour de Catalogne, le Tour de Romandie, le Tour du Pays-Basque, le Tour du Suisse ou le Dauphiné-Libéré. Autant d’épreuves qui appartiennent elles aussi à l’histoire et même à la légende du vélo, sans parler évidemment de l’impossibilité pour ces champions de disputer les Ardennaises, par exemple. Enfin, avant d’envisager de courir les trois grands tours nationaux en une même année, pour les gagner si possible, que les meilleurs coureurs envisagent d’abord de réaliser le mythique doublé Tour-Giro que seuls Coppi, Anquetil, Merckx, Hinault, Roche, Indurain et Pantani ont réussi au cours de leur carrière.

Est-ce faisable de nos jours ? La réponse est clairement positive, surtout avec un Giro un peu moins dur que certaines années, par exemple comme celui qui nous est proposé en 2015. Pour mémoire je rappellerais que Contador aurait pu le réaliser en 2011, sans cette lamentable affaire de traces de clembutérol. Si j’écris cela, c’est parce que malgré un hiver ô combien perturbé par ce contrôle anormal, qui ne l’aurait pas été dans la quasi-totalité des laboratoires, Contador a fini cinquième du Tour de France, après avoir subi les affres de deux chutes au début et au milieu de l’épreuve qui ont abîmé ses genoux. En outre, il a fini très fort ledit Tour de France 2011, comme en témoignent son baroud d’honneur avec une attaque insensée à presque 100 km de l’arrivée lors de l’étape qui arrivait à l’Alpe d’Huez, et une remarquable performance contre-la-montre (la veille de l’arrivée), où il termina à la troisième place sur la distance de 42,5 km, à 1mn06s de Tony Martin, le roi du chrono ces dernières années. Tout cela pour dire qu’un Contador arrivant serein au départ du Tour de France, sans subir les sifflets et la vindicte des faux amateurs de vélo qui le considéraient comme un paria, aurait probablement gagné ce Tour de France tout à fait à sa portée. Il est d’ailleurs à la fois triste et amusant de voir aujourd’hui la plupart des Français ne s’intéressant qu’au Tour de France le porter dans leur cœur…parce qu’il a battu Froome à la Vuelta. Mais cela ne durera pas, parce qu’il est redevenu le meilleur. En France, et ce n’est pas nouveau, on n’aime pas les gagnants : la preuve, sur les routes de France au mois de juillet, on a toujours préféré Poulidor à Anquetil !

En parlant de Poulidor et Anquetil nous revoilà plongé dans le Tour de France et son parcours pour 2015 dévoilé ces derniers jours. Un parcours dont on nous dit qu’il fait la part belle aux grimpeurs, ce qui est en partie vrai, mais surtout qui défavorise clairement les rouleurs…ce qui est pour le moins étonnant. Pourquoi un ridicule contre-la-montre de 14 km le premier jour ? Si j’ai employé le mot ridicule c’est parce que ces 14 kilomètres seront les seuls en individuel contre le chrono, une distance équivalente aux secteurs pavés dans l’étape de Cambrai. Voilà qui me gêne un peu si l’on se réfère à l’histoire du vélo sur route, car la première étape contre-la-montre dans le Tour de France date de 1934 (victoire du vainqueur, Antonin Magne, sur la distance de 90 km). En tout cas ces 14 kilomètres font parler, comme par exemple Julio Jimenez, grand escaladeur dans les années 60, qui n’hésite pas à dire qu’il devrait y avoir plus de contre-la-montre. Quant à Delgado, il pense carrément que cela est fait pour aider les nouveaux talents français.

En revanche tous ces gens oublient qu’il y aura, comme l’an passé, des pavés, et je doute que cela avantage les Français. Au fait, était-ce bien utile de remettre des pavés de nouveau cette année, avec les risques que cela comporte ? Rappelons-nous le Tour de France 1979, avec cette crevaison de Bernard Hinault qui lui a fait perdre 3mn26s par rapport à Zoetemelk, lequel avait aussi crevé, sauf que son équipier Sven Nilsson était à ses côtés pour lui donner immédiatement sa roue avant. Certes cette année-là Hinault a remporté son second Tour de France devant Zoetemelk, mais cette victoire il l’a surtout construite dans les contre-la-montre, à Bruxelles sur la distance de 33 km (36 s d’avance sur son rival néerlandais), puis entre Evian et Morzine (2mn37s d’avance sur la distance de 54km), et enfin à Dijon (1mn9s sur la distance de 48 km), après avoir gagné le deuxième jour un autre c.l.m entre Luchon et Superbagnères (24 km). Reconnaissons que là c’était trop, d’autant qu’il y avait en plus deux étapes de c.l.m. par équipe de 87.5 km et 90 km. De la folie pure !

En tout cas les anti-Contador ou anti-Froome, surtout nombreux en France, seront contents, car ni l’un ni l’autre n’est à l’aise sur les pavés, mais je trouve pour ma part hallucinant que l’on puisse quasiment supprimer le contre-la-montre individuel, pour le remplacer par des secteurs pavés plus longs que l’an passé. A ce compte là, il n’y a qu’à faire un Paris-Roubaix bis comme étape dans le Nord ! Pas sûr toutefois que le Tour de France y gagnerait. Autre étonnement, pourquoi avoir attendu la neuvième étape pour placer une étape contre-la-montre par équipes de 28 km ? A-t-on imaginé le handicap que cela constituerait pour une équipe ayant perdu deux coureurs sur chute dans l’étape des pavés, pour ne citer qu’elle ? Oui pourquoi cela ? J’avoue là aussi que je m’interroge sur les intentions des organisateurs. A-t-on vraiment privilégié le sport dans cette affaire ?

Résultat, il est du coup très possible que Froome fasse le choix de disputer le Giro et la Vuelta, où il aurait évidemment beaucoup plus de terrains à sa convenance, à commencer par les 60 kilomètres contre le chrono en individuel dans le Giro. Cela nous permettrait d’assister dès le printemps au grand duel entre Froome et Contador, puisque ce dernier va avoir comme premier objectif de remporter son troisième Tour d’Italie. Reconnaissons que c’est un programme très alléchant…en espérant que ce duel n’ampute pas trop les forces de celui qui courra aussi le Tour de France, Contador, auquel cas un Quintana ou un Nibali pourrait profiter de l’aubaine. Finalement, le million d’euros de Tinkoff aurait été mieux utilisé à l’offrir à ceux qui tentent le doublé Giro-Tour, ce qui aurait mis à égalité les quatre grands leaders. Au fait, et les Français ? Les amateurs de vélo du seul mois de juillet et autres franchouillards espèrent qu’un Tour sans c.l.m. ou presque pourraient voir les Pinot, Bardet, Rolland ou Barguil sur le podium. J’ai peur pour eux que ce ne soit qu’un rêve, car qui pourrait croire que Péraud aurait terminé second cette année si Froome et Contador n’étaient pas tombés ?

Michel Escatafal