Ils pourraient faire de « vilains vieux »!

Les plus de quarante ans, et au delà, se souviennent évidemment du rugby tel qu’on le pratiquait à une époque où il était encore profondément amateur, même si certains bénéficiaient de quelques avantages en nature ou autres rémunérations diverses. Il est donc normal que ce sport, devenu professionnel depuis une vingtaine d’années, ait beaucoup évolué à tous points de vue. Tout a changé d’ailleurs dans le rugby, y compris les règles, au point de donner au rugby une ressemblance frappante avec le Jeu à XIII, comme on disait autrefois. En disant cela j’exagère à peine, car il y quand même les touches et les mêlées ordonnées (qui ont du mal à l’être) dans le rugby actuel, et il y a n’y pas le tenu comme chez le cousin treiziste.

Toutefois ce n’est pas cela qui me gêne dans l’évolution de ce sport, d’autant que j’aime aussi beaucoup le rugby à XIII, sport qui, par parenthèse, mériterait une exposition médiatique et télévisuelle beaucoup plus importante que celle qu’il a aujourd’hui, bien qu’elle soit supérieure à ce qu’elle fut grâce à beIN SPORTS. Ce n’est pas non plus le fait que le professionnalisme ait impliqué la création d’un vrai championnat en Angleterre (12 clubs)ou en France avec 14 clubs formant l’élite, ce qui entraîne évidemment de grosses différences de moyens entre les clubs des villes et ceux des champs, ceci sans connotation péjorative, d’autant que la meilleure équipe actuelle dans notre pays est le Stade Rochelais, beaucoup plus fort que le Racing, par exemple, aux moyens très supérieurs et qui va jouer dans un fabuleux écrin avec son U Arena. En outre, j’ai été trop longtemps un admirateur du grand F.C. de Lourdes, celui des frères Prat, Martine, Rancoule, Barthe, Domec, Lacaze (que je connais surtout à travers l’histoire) et quelques années après de Crauste, Gachassin, Campaes, Arnaudet, Mir, Dunet et Hauser, pour ne pas aimer les clubs des petites villes.

Non ce qui me dérange dans l’évolution du rugby c’est plutôt que l’on veuille en faire un copier-coller du football, avec tout ce que cela comporte de négatif. Passe encore qu’il faille gagner, toujours gagner, pour vivre ou survivre. Après tout c’est la loi du sport, y compris amateur. Seuls ceux qui n’ont jamais mis les pieds sur un terrain de sport peuvent dire que la défaite importe peu. Je n’ai d’ailleurs jamais cru à la devise du baron Pierre de Courbetin : « L’essentiel c’est de participer ». Cependant c’est une chose de vouloir gagner, et c’en est une autre de vouloir gagner à tout prix. J’aime trop le rugby pour le voir arriver à des extrémités…qui mettent en danger la santé des joueurs.

Il faut donc, plus que jamais, être vigilant sur l’intégrité physique des joueurs. Quelle est la différence entre un joueur de rugby type années 60 ou 70 et type années 2010 ? Il est plus grand, il saute plus haut, il est plus fort et…il est beaucoup plus souvent blessé. Le corps du joueur de la décennie 60 ou 70 supportait parfaitement les charges d’entraînement parce qu’il s’entraînait peu, et ceux qui s’entraînaient davantage le faisaient à travers les travaux des champs. Qui ne se rappelle d’un pilier comme Alfred Roques, véritable force de la nature, force brute et pure à l’époque, qui s’était développée dans les travaux de sa ferme, ce qui n’avait rien à voir avec la préparation des professionnels du Top 14 ou de la Pro D2.

En parlant d’Alfred Roques (plus de 30 fois international à la fin des années 50 et au début des années 60), je pense aussi à ce que l’on disait de Bernard Momméjat, son copain deuxième ligne de Cahors et du Quinze de France, à savoir que c’était un géant parce qu’il mesurait…1,92 m. Aujourd’hui des géants comme Momméjat, et des joueurs avec les mensurations d’Alfred Roques (1.78m et 98 kg), il y en a partout…dans les lignes de trois-quarts. Et bien entendu, quand à longueur de matches et d’entraînements on prend sans arrêt des coups venant de tels « monstres », cela devient difficile de résister, surtout si la saison dure 10 ou 11 mois. Cela devient même démentiel, surtout pour les meilleurs qui sont naturellement beaucoup plus sollicités que les autres, moins doués. Mais ceux-là aussi se blessent parce que leur régime est presque le même, avec les oppositions à l’entraînement et aussi, parce que les meilleurs étant souvent blessés ou pris par les sélections nationales, ils jouent presque autant.

Alors que fait-on pour résister et tenir ces cadences infernales ? On s’entraîne, on se muscle et bien entendu on fait davantage attention à son hygiène de vie. Mais toutes ces séances de musculation, comme je le disais précédemment, si elles donnent aux joueurs des corps d’athlète au point d’en faire des icônes de calendriers en tenue d’Adam, procurent une puissance incompatible avec la morphologie d’origine du joueur. Un rugbyman qui mesure 1,75 ou 1,80 m n’est pas nécessairement fait pour peser 90 ou 100 kg. Parfois il n’atteindra ces mensurations qu’au prix de séances de musculation intenses et répétées plusieurs fois par semaine. Et que se passera-t-il un jour ? Et bien les tendons ou les ligaments casseront parce que les charges qui leur sont infligées sont trop élevées. Trop élevées aussi parce que ces charges ne font finalement pas courir beaucoup plus vite les joueurs…qui ne courent pas vite. Morgan Parra, par exemple, ne courra jamais le 100m en 11s, malgré les muscles qu’il a pu prendre. Il y a des limites à tout!

C’est cela le principal avatar du rugby professionnel et il est la résultante de tous les autres, notamment le poids de l’argent…pourtant tellement indispensable de nos jours. Et oui, le sport professionnel impose qu’il y ait suffisamment d’argent dans le circuit, sous peine de sombrer. Certains refusent ce qu’ils appellent cette dérive, mais ils vont au stade le samedi ou le dimanche en demandant du spectacle et en espérant que leur équipe va gagner. Là est toute la problématique du rugby d’aujourd’hui, sport qui est resté si longtemps très amateur. J’avoue pour ma part être heureux de voir l’évolution du rugby depuis la fin des années 90, mais je suis inquiet à propos des traumatismes à répétition que subissent les joueurs. Et ce ne sont pas les « protocoles » qui vont faire dissiper notre inquiétude, parce que lesdits protocoles ne riment à rien. Au rugby on prend des coups pendant 80 mn, et même si on s’arrête 10 mn, il en reste 70 à jouer. Même la boxe paraît presque moins violente!

Michel Crauste au milieu des années 60, grand capitaine de Lourdes et de l’Equipe de France, avait coutume de dire à ses copains sur le terrain : « On va faire de vilains vieux » ! Moi ce que je voudrais, c’est que les joueurs que j’admire aujourd’hui soient dans 40 ans d’aussi vilains vieux que celui que l’on a appelé « le Mongol ». Je souhaite donc que l’on pense un peu plus à la santé des joueurs, et que ceux qui dirigent le rugby de nos jours, pour la plupart d’entre eux des anciens joueurs, essaient de garder à ce merveilleux sport de combat les vertus qui sont les siennes depuis plus de 100 ans, même si je sais parfaitement que c’est un voeu pieux.

Le rugby appartient à tous, aux joueurs d’abord, aux dirigeants, mais aussi à ceux qui l’aiment et qui paient pour voir les matches. En attendant, j’espère que tous ces joueurs victime d’une rupture des ligaments croisés du genou , maladie endémique du rugby de notre siècle, finissent par retrouver tous leurs moyens, ce qui n’est hélas pas toujours le cas même si cette blessure leur arrive à 25 ans. Alors on imagine quand ils sont victimes de cette même blessure à l’âge 32 ans. A cet âge, je rappelle qu’Alfred Roques n’avait jamais été sélectionné dans le XV de France, avant d’être considéré par tous comme le meilleur pilier du monde entre 1958 et 1963. C’était une autre époque, une époque où la Coupe d’Europe n’existait pas, ce qui est bien dommage, car personne n’aurait battu le FC Lourdes dans les années 50 ou l’AS Béziers dans les années 70, pour ne citer que ces deux clubs. Une époque où la Coupe du Monde n’existait pas (première édition en 1987), que nous n’avons jamais gagnée, mais que nous aurions sans doute eu de grosses chances de la remporter à l’époque de Mias, de Crauste ou de Rives. Cela dit, même sans avoir une très grande équipe, le XV de France aurait dû être champion du monde en 2011, si un arbitre n’en avait pas décider autrement, avec pourtant une équipe loin de valoir celles qui avaient été en finale en 1987 ou en 1999, ou qui n’avait été que demi-finaliste en 2007. Et pourtant ces deux dernières fois, notre XV national avait éliminé les All Blacks.

Espérons que Guy Novès, qui semble décidé à faire confiance à des jeunes joueurs prometteurs, finisse enfin par composer une équipe, une vraie, comme a su le faire l’Angleterre, car la prochaine Coupe du Monde est dans deux ans (2019). Et pour le moment c’est toujours le gros chantier, au point de rappeler Bastareaud au centre, comme si c’était l’avenir du XV de France. Néanmoins, si Novès en est réduit à cette extrémité, c’est aussi parce que le talent est rare à ce poste. En revanche, il semble qu’à la charnière il y ait quelques jeunes joueurs comme Serin et Dupont à la mêlée, ou Belleau à l’ouverture qui montrent de belles dispositions pour briller en équipe de France. Mais pour le moment ce sont surtout des espoirs, et on a souvent connu de grands espoirs qui ne confirmaient pas au plus haut niveau. Alors croisons les doigts pour que ce ne soit pas le cas pour eux et d’autres, et surtout prions pour que nos meilleurs joueurs ne se blessent pas trop durement, comme ce fut le cas de Camille Lopez, ouvreur qui avait franchi un cap la saison passée, et qui sera absent cinq mois pour une fracture de la malléole.

Michel Escatafal

Publicités

Guy et Lilian, un duo pour l’éternité…

Lilian

Une bien triste nouvelle a frappé la semaine dernière les amateurs et anciens joueurs de rugby nés au milieu du siècle précédent, avec la mort de Lilian Camberabero (14 fois international), qui avait constitué avec son frère Guy à l’ouverture une des paires de demis les plus connues de l’histoire du XV de France. Je n’ose d’ailleurs pas écrire une des meilleures paires…parce que, pour moi, ce ne fut sans doute pas le cas. C’est pourtant avec cette charnière, qui joua trois matches sur quatre, qu’en 1968 le XV de France a réussi son premier grand chelem dans le Tournoi des Cinq Nations, chose que ni le XV de Jean Prat et ses Lourdais, ni le XV de Lucien Mias qui avait réalisé l’exploit rarissime de vaincre les Sud-Africains chez eux, et tant d’autres auparavant n’avaient réussi à faire. C’est la raison pour laquelle je veux rendre un hommage particulier à cette fratrie d’origine landaise, qui fit la une des journaux sportifs, pendant leur carrière à La Voulte, à la fin des années 60 et au début des années 70.

Après des débuts en équipe de France peu convaincants, y compris quand ils furent sélectionnés ensemble pour la première fois sous le maillot national (contre la Roumanie en 1964), les deux frères allaient éclater dans un match contre l’Australie en février 1967, et déclencher une de ces guerres picrocholines dont les Français raffolent, entre d’une part les partisans d’un jeu d’attaque illustré par les frères Boniface avec Jean Gachassin à l’ouverture, et  les autres dont la préférence allait vers un rugby de tranchée, pour parler comme à l’époque.  Jean Gachassin était considéré par de nombreux techniciens comme le meilleur ouvreur de la planète, en tout cas le numéro 10 parfait pour lancer les attaques, à la fois vif, inspiré et sans doute le plus complet parce que sachant tout faire. Evidemment, Guy Camberabero ne jouissait pas de la même considération…sauf auprès des sélectionneurs, bien décidés à le voir évoluer avec son frère, quitte à faire jouer Gachassin au centre ou à l’arrière.

Les résultats allaient donner raison aux sélectionneurs à partir de ce match contre l’Australie (victoire 20-14), puisque le XV de France allait accumuler les victoires avec chaque fois une grosse contribution des frères Camberabero, notamment Guy dont la précision dans les coups de pied était ébouriffante. Qu’on en juge : 17 points contre l’Australie, plus un essai de Lilian, 10 points sur les 16 marqués contre l’Angleterre (victoire 16-12 à Twickenham), 27 points contre l’Italie (victoire par 60 à 13), 14 points contre le Pays de Galles (battu par 20 à14), 8 points contre l’Irlande défaite chez elle (11-6). Tout cela entre février et avril. Mais le festival de Guy Camberabero n’était pas terminé, puisqu’après une tournée en Afrique du Sud moins prolifique (13 points en deux tests sans son frère), les deux frères Camberabero allaient permettre à l’équipe de France de réaliser le premier grand chelem de son histoire en 1968.

Pourtant le tournoi n’avait pas très bien commencé pour les Cambé, Guy se contentant des 2 points de la transformation d’un des deux essais français contre l’Ecosse à Murrayfield. Petit bilan dans un match affligeant de médiocrité  qui, sur la pression de l’opinion, obligea les sélectionneurs à remettre Gachassin à l’ouverture contre l’Irlande associé à son demi de mêlée au F.C. Lourdes, J.H. Mir. Les Français avaient enfin attaqué davantage, marquant deux très beaux essais, mais ce XV de France était de nouveau chamboulé après un match contre le Sud-Est organisé dans le cadre des festivités des J.O. de Grenoble, l’équipe de France s’inclinant 11-9. Du coup on rappela les Camberabero pour le match suivant contre l’Angleterre, Gachassin glissant au centre. La France l’emporta avec beaucoup de réussite grâce à un essai de Gachassin, transformé par Guy Camberabero, lequel convertit aussi une pénalité, le reste des points français étant le fait de deux drops de Claude Lacaze et Lilian Camberabero. Trois matches, trois victoires dans le Tournoi.

Le Grand Chelem était en vue et, comme en 1955, c’était le match contre les Gallois qui allait en décider, sauf que cette fois le match avait lieu à Cardiff. Un match que les Français remportèrent sur le score de 14 points à 9 avec 11 points pour les frères Camberabero,  dont un essai de Lilian. Un match où le XV de France avait eu beaucoup de chance, mais qui permettait de réussir enfin là où tous les plus grands XV de France avaient échoué jusque-là, comme je l’ai indiqué précédemment. Curieux paradoxe quand même, où la réussite des Cambé avaient masqué toutes les faiblesses du XV de France, faute de solliciter ses attaquants. On comprend les restrictions des puristes vis-à-vis du jeu qui était proposé par les Français avec à la baguette les Camberabero, mais les sélectionneurs étaient contents, car seuls à leurs yeux les résultats comptaient.

En tout cas cette réussite des frères Camberabero avait déclenché des polémiques sans fin, étant entendu que celles-ci portaient uniquement sur leur présence ou non dans l’équipe, au point qu’on pouvait lire dans les journaux qu’avec les Cambé « on pouvait mettre qui on voulait en trois-quarts », parce que c’était sans importance. Rien que ça ! Mais avant de tirer leur révérence, les Cambé allaient faire un dernier pied de nez à leurs multiples détracteurs en devenant champion de France en 1970, avec leur équipe La Voulte Sportif, battant en finale l’AS Montferrandaise. Ce jour-là en effet, les Voultains l’emportèrent (3-0) grâce à un essai du trois-quart centre Vialar, les Camberabero n’ayant rien marqué, Guy ratant toutes les pénalités qu’il tenta et frappant un drop sur le poteau à la dernière minute.  En attendant, les Voultains, et notamment les Camberarbero, avaient envoyé les moqueurs, aux vestiaires!

Michel Escatafal


En rouge et bleu, en rouge et noir…(2)

stade toulousain 2008Partie 2

Je n’évoquerai pas trop longtemps le FC Lourdes, sur lequel j’ai écrit  un article en août 2011 (La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes) ou encore celui que j’ai mis en ligne en février 2012 (Martine-Maurice Prat, le duo magique du grand F.C. Lourdes). Cela étant les plus anciens n’ont pas oublié cette finale ébouriffante de 1958, où le grand FC Lourdes terrassa le SC Mazamet de Lucien Mias. Jamais peut-être ce FC Lourdais ne fut plus majestueux, pour ne pas dire plus imbattable. Tous les ingrédients étaient réunis pour en faire une finale exceptionnelle, à commencer par la personnalité des deux plus grands capitaines de l’histoire de notre rugby amateur, Jean Prat, appelé par les Britanniques « Monsieur Rugby » et Lucien Mias, « le docteur Pack ». Mais ce match que tout le monde attendait était aussi une confrontation comme les Français les adorent, entre le grand méchant loup qu’était la constellation d’étoiles du FC Lourdes, et l’agneau (loin d’en être un!) qu’était l’équipe mazamétaine, laquelle disposait d’excellents joueurs comme l’ailier Lepatey, les demis Duffaut et Serin, le pilier Manterola, frère du Lourdais, et Aldo Quaglio qui fera une grande carrière internationale à XV et à XIII. La constellation lourdaise était effectivement formée avec des joueurs déjà semi-professionnels (cafetiers, hôteliers, marchands de médailles), ce qui signifie qu’ils s’entraînaient presqu’autant qu’ils le souhaitaient, et qui en plus avaient le goût du rugby récité à la perfection. Enfin ces joueurs étaient les meilleurs à leur poste en France pour la majorité d’entre eux, et peut-être pour certains les meilleurs tout court.

N’oublions pas qu’en 1958, l’équipe de France alla battre les Gallois chez eux à Cardiff (16-6) avec tous les trois-quarts lourdais, Rancoule, M. Prat, Martine, Tarricq, plus l’ouvreur Labazuy, plus les troisièmes lignes Barthe et Domec. Si l’on ajoute à ces joueurs J. Prat, le demi de mêlée F. Labazuy qui n’était pas sélectionnable à cause de son passé treiziste et P. Lacaze, qui allait être un des héros de la tournée en Afrique du Sud, on imagine facilement que jamais le rugby français n’avait connu une aussi forte équipe dans son histoire. En fait, non seulement les Lourdais avaient les meilleurs centres du monde, les meilleurs troisièmes lignes, mais ils se comportaient comme des professionnels, la musculation intensive en moins.

De la musculation le pack de l’AS Béziers des années 70 n’en faisait pas beaucoup par rapport à aujourd’hui, mais c’était le pack le plus surpuissant que l’on ait connu jusque-là. Il allait le prouver plus particulièrement lors de la finale du championnat de France 1978…contre l’AS Montferrandaise, qui allait encaisser un sévère 31-9. Et pourtant il y avait nombre de bons joueurs chez ceux que l’on n’appelait pas encore les « jaunards ». Ils étaient pourtant déterminés à faire tomber l’ogre biterrois qui avait dans ses rangs Cantoni à l’arrière, les demis Cabrol et Astre, la troisième ligne Pesteil, Estève et Saisset, la deuxième ligne Palmié et Sénal et la première ligne formée de Martin, Paco et A. Vaquerin. Cette équipe ressemblait énormément au RC Toulon de nos jours, si l’on ose la comparaison. Toutefois je la mettrais derrière le FC Lourdes, parce que l’apport au XV de France de cette formidable équipe biterroise fut beaucoup plus modeste. Il n’empêche, s’il y avait eu une Coupe d’Europe à l’époque, l’AS Béziers en aurait remporté au moins quatre ou cinq, un peu comme le FC Lourdes deux décennies plus tôt. Voir la lecture aussi de ce que j’ai écrit en septembre 2012 sur l’AS Béziers (L’A.S. Béziers, ancien « grand » du rugby français).

 A présent je vais parler de cette équipe toulousaine de 2008, qui mérite elle aussi de figurer au Panthéon du rugby français. Etait-elle la meilleure formation toulousaine que l’on ait connue jusque-là ? Je ne sais pas, mais ce que je sais c’est qu’elle était extraordinairement complète avec un pack d’avants redoutable, que ce soit en troisième ligne (Sowerby, Dusautoir, Bouilhou), en seconde ligne (Pelous, Albacete) ou en première ligne (Human, Servat et Hasan). Mais derrière c’était tout aussi solide et brillant avec Medard ou Poitrenaud à l’arrière, Heymans, Kunavore, Jauzion et Donguy en trois-quart et une paire de demis exceptionnelle composée de J.B. Elissalde, que j’avais qualifié de « Mozart du rugby » et à qui j’avais consacré un article quand il prit sa retraite de joueur en 2011 (J.B. Elissalde, si grand par le talent…), associé à Byron Kelleher, les deux hommes étant sans doute à l’époque les deux meilleurs demis de mêlée de la planète. Et sur le banc des remplaçants il y avait aussi du beau monde avec Millot-Chluski, Lamboley ou Florian Fritz.

Si j’ai fait cette énumération de joueurs c’est d’abord pour constater que nous étions vraiment entrés de plain-pied dans le professionnalisme, avec des Sud-Africains (Sowerby et Human,), des Argentins (Albacete, Hasan), un Fidjien (Kunavore) et bien sûr le All Black Kelleher. Ensuite, c’est pour citer tous les joueurs qui ont battu en finale…l’AS Clermont Auvergne, le finaliste préféré des grandes équipes de rugby, parce qu’à part une fois (Bouclier de Brennus 2010), les « jaunards » ont toujours échoué en finale du championnat de France, du Top 14 ou de la Coupe d’Europe. Ils n’ont d’ailleurs jamais été aussi proches de remporter un titre que cette année-là, battus 20-26 avec deux essais de chaque côté. Mais le Stade Toulousain était une très grande équipe et l’AS Clermont une excellente équipe, ce qu’elle est toujours avec quelques joueurs de grande classe comme l’arrière anglais Abendanon, les trois-quarts français Fofana et Nakaitaci, l’ailier fidjien Nalaga ou encore le seconde ligne irlandais Cudmore, sans oublier les ex-internationaux français Bonnaire et Rougerie, hélas aujourd’hui vieillissants. Du beau monde, mais pas au niveau du Stade Toulousain de 2008 ou du Toulon 2013-2014 (avec Wilkinson) ou 2015.

Michel Escatafal


ASB-RCN : la fusion de deux anciens meilleurs ennemis

RCN-ASBParmi les grands clubs du rugby amateur il y en a deux qui figurent en toute première ligne, l’AS Béziers et le RC Narbonne. Hélas pour les nostalgiques, ces deux entités ont aujourd’hui pratiquement disparu de la circulation, c’est-à-dire qu’on ne parle plus d’elles que pour annoncer des mauvaises nouvelles. Déjà leur incapacité à remonter en Top 14, faute de disposer des moyens nécessaires pour survivre dans le rugby professionnel. Certes ils sont en ProD2, et dans le cas de Narbonne ils sont encore quatrièmes (Béziers onzième), mais que vaut la ProD2 par rapport aux meilleurs clubs de l’élite ? Et oui, comme je l’ai écrit sur ce site (Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes) il y a deux ans, c’est une évolution irréversible dans le monde du rugby, où seuls les clubs des villes ou agglomérations importantes disposeront des moyens de se maintenir au sommet de la pyramide, avant sans doute de voir notre championnat devenir une compétition avec des franchises, sans montée et descente. Des franchises où les plus riches seront toujours devant ceux qui le sont moins : c’est la dure loi du professionnalisme. On peut le regretter, mais c’est ainsi, même si cela fait très mal au cœur, pour les plus anciens, de voir le FC Lourdes, le SU Agenais, le Stade Montois, l’AS Béziers, le RC Narbonne, et à présent le Biarritz Olympique s’enfoncer dans l’oubli.

Certains affirment que pour essayer de contrecarrer cette évolution il faut que les clubs fusionnent, surtout s’ils sont voisins, mais cette solution n’est qu’un pis-aller temporaire, d’autant que deux clubs issus de deux petites villes ne disposeront jamais des moyens d’un club représentant une grande cité. C’est ce qu’ont essayé de faire l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique, et c’est ce que veulent faire le RC Narbonne et l’AS Béziers, autrefois ennemis héréditaires de deux villes séparées de 28 petits kilomètres. Qu’il est loin le temps où, au moment des phases finales, les supporters des deux clubs allaient se chambrer à coups de klaxons si l’un était qualifié et l’autre éliminé! Et oui, cela date du siècle précédent, mais pour ma part je m’en souviens très bien, ayant eu la chance de travailler à Narbonne à cette époque. A ce propos, pour ceux qui avaient 20 ans et un peu plus en 1974, nul n’a oublié le terrible scénario de la finale cette année-là, opposant précisément le grand Béziers au grand Narbonne. J’emploie volontiers le mot « grand » parce que ces deux équipes ont marqué de leur empreinte les années 1970.

Pour mémoire l’AS Béziers c’est 6 titres de champion de France pendant cette décennie (11 en tout) et 3 Challenges Yves du Manoir, et le RC Narbonne c’est un Bouclier de Brennus (2 en tout) et 4 Challenges Yves du Manoir. Qui dit mieux dans l’histoire de notre rugby, à part le FC Lourdes des années 50 ou le Stade Toulousain ces vingt dernières années ? C’est pour cela que certains s’imaginent que fusionner ces deux clubs pourrait leur permettre une forme de résurrection…ce à quoi je ne crois absolument pas, même si on peut le regretter. Pas plus d’ailleurs que je ne crois à la possibilité de briller en Top 14 en cas de fusion entre les deux clubs basques de Bayonne et Biarritz. J’ai aussi peur que l’USA Perpignan ait du mal à se maintenir en Top 14 dans l’avenir, et plus encore le Castres Olympique. C’est une évolution irréversible, je le répète, et qu’on ne croit surtout pas que je m’en réjouisse, parce que j’ai été nourri dès mon plus jeune âge de rugbyman des exploits, racontés ou vécus, du FC de Lourdes, club aujourd’hui en Fédérale 1 après avoir été 8 fois champion de France entre 1948 et 1968.

Mais revenons à l’AS Béziers et au RC Narbonne d’antan, et faisons un retour sur une des plus belles finales de l’histoire de notre championnat en 1974, un match superbe et haletant d’un bout à l’autre, avec une ouverture du score par Béziers dès la cinquième minute (drop d’Astre) jusqu’à ce drop « assassin » de Cabrol à la toute dernière seconde du match. Drop assassin pour les Narbonnais, d’autant que ceux-ci résistaient depuis plus de vingt minutes aux assauts de plus en plus redoutables des Biterrois. Mais entre-temps, que de mouvements spectaculaires, pour le plus grand plaisir des supporters des deux camps, mais surtout pour ceux qui étaient neutres et qui appréciaient ce magnifique spectacle au Parc des Princes, où se disputait cette finale le 12 mai.

Il est vrai que sur la pelouse il y avait pas moins de 19 joueurs (Pesteil, Cantoni, Cabrol, Astre, Estève, Buonomo, Saisset, Palmié, Sénal, Martin, Paco et Vacquerin pour Béziers et Viard, Sangali, Maso, Sutra, W. Spanghero et son frère Claude, plus Hortoland) ayant obtenu un jour une ou plusieurs capes d’international, ce qui n’était pas banal pour une finale, puisque même en 1957 lors de la finale entre Lourdes et le Racing, on en avait recensé 16 (Lacaze, Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq, A. Labazuy, J. Prat, Barthe, Domec et Manterola pour le FC Lourdes, et Vannier, Marquesuzaa, Vignes, Dufau, Crauste et Mocla pour le Racing). Dans ces conditions il était normal que nous assistions à une très belle finale, comme ceux qui avaient assisté à celle de 1957 en avaient gardé un souvenir indélébile.

Déjà, avant que ne débute la rencontre, ce match entre Languedociens avait tellement suscité les passions, que l’on fit un sondage sur le résultat, celui-ci donnant une courte victoire à Béziers (51% contre 49%). Et de fait ce fut une rencontre animée jusqu’au bout, entre deux équipes très proches l’une de l’autre, avec de nombreux retournements de situation. Après le drop de Richard Astre dès le début du match, c’est Narbonne qui ouvrit son compteur à l’issue d’une attaque amorcée par Sutra, continuée par Maso qui jouait à l’ouverture, celui-ci transmettant à son centre Viard, lequel donna à l’arrière Benacloi intercalé, qui trouva W. Spanghero en relais, ce dernier envoyant le troisième ligne Belzons à l’essai. Une phase de jeu magnifique, qui permettait à Narbonne de mener 4-3 à la douzième minute, puis 7-3 grâce à une pénalité de Benacloi sanctionnant à la vingt-et-unième minute une brutalité de Vaquerin. Mais cet avantage n’allait pas durer longtemps, puisque l’ouvreur Cabrol lançait l’arrière Pesteil intercalé, lequel donnait à l’ailier Navarro pour un essai presque aussi joli que celui des Narbonnais. Ainsi, à la vingt-cinquième minute, nous en étions à 7 points partout, et cela allait durer jusqu’à la fin de la première période, où Astre ajustait son second drop (10-7 pour Béziers à la mi-temps)

Dès l’entame de la deuxième mi-temps, les Narbonnais se firent très menaçants, manquant plusieurs occasions nettes de revenir et passer devant au score. Ils le regretteront amèrement en fin de partie, même si Benacloi égalisa à la cinquante-sixième minute (10-10), et si, tout de suite après, sur une nouvelle attaque des arrières narbonnais, l’ailier Dumas marquait un magnifique essai non transformé (14-10 pour Narbonne). A ce moment chacun se disait que les Narbonnais tenaient le bon bout et allaient s’imposer, oubliant toutefois que la marque des grandes équipes est de toujours finir par l’emporter, même quand on croit l’affaire pliée. Et c’est ce qui se passa à la dernière minute, quand suite à une touche trouvée par Cabrol aux 30 mètres, Palmié détourna le ballon vers Astre qui transmit à Cabrol, joueur au sang-froid étonnant, qui tapa et réussit le drop de la victoire. Pour moins d’une minute Walter Spanghero, Jo Maso et Sutra ne seraient jamais champion de France, eux qui auraient tellement mérité ce titre pour l’ensemble de leur œuvre. Et oui, c’est aussi ça le sport, avec ses joies immenses, et ses plus cruels dénouements. Cela me fait penser irrésistiblement aux 8 secondes qui ont manqué à Laurent Fignon lors du Tour de France 1989, ou au vent qui détourna de quelques centimètres le ballon qui prenait la direction des poteaux lors du fameux Galles-France de 1966 (9-8), ce qui mit fin à la carrière internationale des Boniface.

Michel Escatafal


Un week-end de sport heureux…mais gâché par l’arbitrage

SoroTout d’abord je voudrais donner une information importante à mes lecteurs…parce qu’ils ne la liront pas nécessairement, pour nombre d’entre eux, sur les journaux ou les sites sportifs : la finale du championnat de France de rugby à XIII opposera Pia à Saint-Estève XIII Catalan le 5 mai prochain. Deux clubs du Roussillon qui vont s’affronter au stade Gilbert Brutus à Perpignan, ville dont je rappelle aussi qu’elle abrite le club phare du XIII en France, les Dragons Catalans, lesquels ont le droit de participer au championnat anglais, et s’y comportent d’ailleurs fort bien, puisqu’ils sont à ce jour cinquième au classement de cette Ligue. Et oui, c’est dommage, mais en France on a le plus souvent les informations sur le rugby à XIII « qu’en tout petit » dans la presse.

Passons à présent sur quelques évènements de ce week-end, en commençant par la victoire du PSG sur Evian-TG à Annecy. Qu’y-a-t-il d’extraordinaire allez-vous me dire sur cette victoire parisienne, qui est tout de même normale, vu la différence présumée de niveau entre ces deux clubs ? J’ai dit présumée, car ETG a éliminé la semaine dernière le PSG en Coupe de France, mais la Coupe n’était clairement pas la priorité du PSG, du moins de ses joueurs, lesquels voulaient surtout obtenir le titre de champion de France. Quant aux dirigeants et au staff technique du club haut-savoyard, j’ai comme l’impression qu’ils ne savent pas réellement choisir leurs objectifs. Si je dis cela c’est parce que je pense qu’au lieu de dépenser une tonne d’énergie à essayer de battre le PSG, tant en Coupe qu’en championnat, il aurait mieux valu qu’ils se concentrent sur leur maintien en Ligue 1, lequel du fait de cette nouvelle défaite est de plus en plus compromis. Il est vrai que dans notre pays on aime bien, l’espace d’un match, montrer que « le petit » peut rivaliser avec « le gros », surtout s’il a beaucoup d’argent…quitte à tout sacrifier, et notamment l’essentiel.

En France, en effet, avoir des moyens est très mal vu, y compris dans le football, ce qui explique la haine de certains spectateurs et amateurs de football, lesquels n’hésiteront pas à enregistrer avec satisfaction le comportement assez stupide d’un arbitre en mal d’autorité. Et hier, force est de constater que l’arbitrage du match ETG-PSG a été affligeant, allant jusqu’à mettre un carton rouge à Beckham pour une faute qui méritait à peine un jaune, sans parler de l’expulsion de l’adjoint d’Ancelotti et celles d’après-match sur Khlifa et Sirigu…qui était au vestiaire. Pour Verratti, c’était en revanche plus justifié, même si je ne suis pas de ceux qui confondent une agression sur un joueur et des mots. Mais sur ce plan, comme le dit Ancelotti, il devait être attentif ayant déjà eu un carton jaune. Il faut impérativement que le jeune milieu italien se calme, sous peine de ne pas devenir l’immense joueur qu’il promet d’être. Belle pioche du PSG quand même !

Belle pioche aussi avec Pastore, qui finit sa saison en boulet de canon. Au moins, il aura fait taire tous ceux qui ne cessaient de parler à son propos de 42 millions d’euros…sans savoir exactement si c’est bien 42 millions qu’il a coûté. En outre, l’air des Alpes semble lui convenir à merveille, ce qui est normal vu ses origines italiennes, puisqu’il a marqué 3 buts à Evian TG depuis l’an passé. Mais quel joueur va être ce Pastore d’ici deux ou trois ans, quand il aura atteint sa pleine maturité! De plus, lui n’a pas été sanctionné par l’arbitre de la rencontre, ce qui est une forme d’exploit au vu de la distribution à laquelle s’est livré ledit arbitre. Trois ou quatre cartons rouges (je ne sais plus), y compris certains à la fin du match, sans parler d’ailleurs des erreurs en cours de match…presque toutes en défaveur du PSG.  Tout cela paraissait d’un ridicule incroyable, et ne fait pas la grandeur d’un championnat qui, pourtant, veut s’imposer parmi les meilleurs du continent.

Certains vont dire que si Lavezzi et Ibrahimovic avaient fait preuve d’un peu plus de réalisme, tout cela ne serait sans doute pas arrivé. Certes, mais le rôle d’un arbitre n’est pas d’être la personne dont on parle le plus dans un match de haut niveau. Or, qu’a-t-on retenu de cette rencontre ETG-PSG, sinon les erreurs et les sanctions infligées par un arbitre dépassé ? Dommage, car j’ai trouvé que le but de Pastore méritait d’être mis en exergue, comme l’action où Lavezzi manque l’immanquable. Cela étant, encore une fois, ce qui me gêne le plus dans tout cela est cette haine anti PSG, comme sans doute on ne l’a jamais ressentie dans le championnat de Ligue 1 depuis des lustres. J’ai lu en effet qu’un spectateur racontait, qu’ayant assisté au match, il avait l’impression que les spectateurs présents n’étaient pas vraiment des supporters de l’équipe d’Evian, mais plutôt des gens qui étaient d’abord anti-parisiens. Hélas, je reconnais bien là le pays dans lequel je suis né !

Passons au rugby à présent pour noter que le Top 14 est bien le meilleur des championnats européens. La preuve, ce sera une finale de Coupe d’Europe 100% française, avec le RC Toulon et l’ASM Clermont. Une belle finale à vrai dire entre les deux premiers de notre championnat, chacune de ces deux équipes étant composée à la manière du PSG, avec un nombre conséquent de joueurs étrangers. La différence aux yeux des nombreux non-sportifs qui peuplent les forums venant du fait que les capitaux, infiniment moindres toutefois, ne proviennent pas du Qatar. Du coup, curieusement le nombre d’étrangers dans ces deux équipes ne gêne personne ! Cela étant, on devrait assister à un grand match à Dublin, pour cette finale européenne entre deux formations ayant de très nombreux atouts pour s’imposer. Deux gros packs vont s’affronter, avec des joueurs à la fois très forts et très expérimentés. Et derrière ce ne sera pas mal non plus, avec côté clermontois  Sivivatu, Nalaga, Rougerie ou encore le meilleur joueur français du moment, Fofana, sorte de Philippe Sella des temps modernes, et de l’autre Michalak, Giteau, Bastaraud et bien sûr l’incomparable Jonny Wilkinson, qui prouve à 33 ans qu’il est encore au sommet de son art, comme en témoigne sa réussite au pied mais aussi son influence sur le jeu toulonnais. Bravo à Mourad Boudjellal pour avoir cru en lui quand plus personne n’y croyait, et pour l’avoir convaincu de rester un an de plus sur la rade.

Un dernier mot enfin pour noter la disparition de Robert Soro, appelé le « Lion de Swansea », tellement il avait été brillant lors de la première victoire du XV de France contre le Pays de Galles (qui jouait alors à Swansea), décédé hier à l’âge de 90 ans. Il a été 21 fois international à la fin des années 40. Son gabarit était imposant pour l’époque (1.85m et 110 kg), et il jouait deuxième ligne. Il avait surtout fait carrière au F.C. Lourdes, avec qui il fut finaliste du championnat de France en 1945, battu par le SU Agenais (7-3) à la surprise générale parce que les Agenais avaient subi une sévère correction en poule de quatre (une trentaine de points d’écart), en raison notamment de la terrible puissance du pack lourdais, où figurait, outre Soro et son frère (3è ligne), un certain Jean Prat. Cette puissance ne fut cependant pas suffisante en finale pour annihiler les velléités du S.U. Agenais qui, après avoir été rapidement mené par un essai du troisième ligne centre Augé, se refit une santé en deuxième mi-temps pour marquer un drop et un essai transformé, mais aussi en profitant du manque de réussite de Jean Prat dans ses tirs au but.

Si j’évoque longuement cette finale, c’est également parce que cette défaite  inattendue du F. C. Lourdais provoqua dans les rangs de cette équipe une prise de conscience, qui allait lancer le grand Lourdes vers les sommets du rugby français. Jean Prat notamment, bien que très jeune à l’époque, ayant constaté à ses dépens  que la seule force d’un paquet d’avants, aussi puissant soit-il, n’était pas suffisante pour s’imposer face à un adversaire déterminé. Confirmation en fut apportée l’année suivante en finale face à Pau (défaite 11-0), qui déclencha le grand virage dans l’organisation lourdaise, avec un jeu à la fois mobile et complet où les trois-quarts apportaient leur pierre à l’édifice. Tout cela entraînant le départ des frères Soro, autour desquels s’articulaient toutes les combinaisons du pack. Cela n’enlève rien au mérite des frères Soro, ni à la grande classe dont a toujours fait preuve Robert Soro. Nul doute qu’au paradis des joueurs de rugby, Robert Soro et Jean Prat (décédé il y a 8 ans) sauront parler de cette révolution dans le jeu lourdais il y a plus de 65 ans.

Michel Escatafal


Les anni horribiles du XV de France – Partie 1

Tournoi 1957Depuis combien de temps le XV de France n’a pas fait un aussi mauvais début de tournoi que cette année ? Réponse : depuis 1982. Autre question, depuis quand la France n’a-t-elle pas eu « la cuillère de bois » ? Réponse : Cela ne lui est jamais arrivé  dans le Tournoi des six Nations, et en ce qui concerne le Tournoi des cinq Nations, il faut remonter à 1957, l’évitant d’extrême justesse en 1969 grâce à un match nul presque miraculeux contre Galles. Voilà trois années qui ont de quoi donner la migraine aux plus farouches supporters du XV de France. Et pourtant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour le rugby français dans l’optique de la Coupe du Monde. L’exemple le plus récent en est cette fameuse finale de Coupe du Monde 2011, que le XV de France aurait dû gagner, pour finalement s’incliner d’un seul point (9-8) face à la « monstrueuse » Nouvelle-Zélande. Or il faut se rappeler que notre équipe a réussi cette prouesse, car c’en est une, avec une équipe composée de bric et de broc, surtout dans les lignes arrières, avec notamment un demi de mêlée qui jouait à l’ouverture, sans parler des invraisemblables changements de joueurs à chaque match disputé. Heureusement pour le sélectionneur de l’époque, Marc Lièvremont, les dieux du rugby étaient avec notre XV national, plus particulièrement en demi-finale, où les Français jouèrent une partition indigne contre les Gallois à 15 contre 14 presque toute la partie…avant de menacer jusqu’à la dernière seconde les All Blacks en finale.

Et oui, c’est cela le XV de France, et j’aurais même tendance à dire le sport français très souvent. Qui aurait imaginé que l’équipe de France de football termine à la troisième place la Coupe du monde de football en 1958 ? Personne, absolument personne! Qui aurait imaginé qu’elle arrive jusqu’en finale de la Coupe du monde de football en 2006 ? Personne! Qui aurait parié un euro que l’équipe de France de basket s’empare de la médaille d’argent aux J.O. de l’an 2000, en menaçant les invincibles Américains ? Personne! Et je pourrais multiplier ainsi les exemples en remplissant des pages et des pages, ce que je ne ferais pas car ce serait trop fastidieux. Il n’empêche, les Français ne sont jamais aussi brillants que quand on les enterre, et ils sont toujours vulnérables quand on les donne pour favoris. C’est ainsi et pas autrement, preuve que la France n’a pas et n’a jamais eu sur la durée ce qu’en mauvais français on appelle la « culture de la gagne ».

Mais revenons au XV de France et à son histoire, pour évoquer ces anni horribiles que furent pour le rugby français 1957, 1969 et 1982, parce que cela ne peut que nous redonner foi dans le XV de France, qui vaut évidemment beaucoup mieux que ce qu’il a montré au cours des deux premiers matches du Tournoi contre l’Italie et le Pays de Galles, en notant que les Gallois n’avaient remporté aucun de leurs huit derniers matches. En revanche, l’équipe de France avait remporté tous ses matches de l’automne, notamment contre l’Australie et l’Argentine, ce qui en faisait la favorite du Tournoi avec l’équipe d’Angleterre, laquelle avait dominé le 2 décembre la Nouvelle-Zélande (38-21). Pour les Anglais ce 2 décembre n’était pas Austerlitz mais Trafalgar (grande victoire navale britannique), avec ce succès face aux champions du monde, et chacun de se dire que le fameux « crunch » serait en réalité la finale du Tournoi, et désignerait la meilleure équipe de l’hémisphère Nord du moment. Contrat rempli pour les Anglais qui en sont déjà à deux victoires, alors que les Français en sont à deux défaites dont une contre l’Italie. Mais cela ne signifie aucunement que les Anglais battront les Français lors de leur prochaine rencontre dans leur antre de Twickenham, au contraire cela doit les rendre encore plus vigilants ! L’histoire est là pour leur rappeler que tout excès de confiance, comme je l’ai évoqué précédemment, est proscrit dans une telle situation.

En 1957, le XV de France commença le Tournoi par une défaite humiliante contre l’Ecosse. Elle l’était d’autant plus que la fin du Tournoi 1956 laissait de grands espoirs, avec une défaite injuste à Cardiff, l’arbitre accordant à quelques minutes de la fin un essai qu’il fut le seul à voir valable, le troisième ligne aile Williams ayant pointé derrière la ligne de ballon mort, ce qui entraîna la défaite de l’équipe de France (5-3). Après une victoire normale contre l’Italie à Padoue quelques jours plus tard (16-3), les Français avaient dominé à Colombes les Anglais, qui avaient à ce moment une des plus belles équipes de leur histoire avec notamment leur extraordinaire seconde ligne Currie-Marques, et une troisième ligne qui ne l’était pas moins, composée de Roberts, Robbins et en numéro 8 comme nous dirions aujourd’hui, Ashcroft. Cette victoire obtenue sans problème, avec par parenthèse un certain Denis Thatcher (mari de sa célèbre épouse Margaret) comme juge de touche, laissait présager de beaux succès pour le tournoi suivant. On allait très vite déchanter, dès le premier match, le 12 janvier 1957 contre l’Ecosse !

Et pourtant le XV de France avait conservé les mêmes brillants joueurs dans les lignes arrières, Martine n’étant toujours pas opérationnel. Ces joueurs s’appelaient Vannier à l’arrière, A. Boniface et Dupuy aux ailes de la ligne de trois-quart, M. Prat et Rogé au centre, et une paire de demis composé du merveilleux soliste qu’était Jacky Bouquet et l’incomparable G. Dufau à la mêlée. Du lourd, et même du très lourd ! En revanche, si la qualité des joueurs du pack n’était pas en cause, les sélectionneurs avaient eu l’étrange idée, que n’auraient pas renié Lièvremont et Saint-André, de faire opérer plusieurs joueurs à des postes qui n’étaient pas les leurs habituellement. Laziès, par exemple, qui était un excellent troisième ligne du Stade Toulousain, se retrouva…pilier. Et comme si cela ne suffisait pas la troisième ligne était formée avec trois troisième lignes centre, à savoir le Lourdais Jean Barthe, le capitaine Celaya  (Biarritz) et Robert Baulon de l’Aviron Bayonnais, ce dernier étant le seul à évoluer aussi comme troisième ligne aile. Résultat, le pack écossais prit très vite le dessus sur cette curieuse formation, malgré un excellent Chevallier en deuxième ligne, et les Français furent battus par une pénalité et un drop de l’arrière Scotland (le bien nommé), victoire due aussi au fait que la pluie empêchait nos trois-quarts d’exprimer tout leur talent.

Du coup, pour jouer contre l’Irlande à Dublin au match suivant, on s’attendait à de profonds changements, notamment dans le pack. Il y en eut certes, mais, à la surprise générale, on remplaça le joueur qui avait été le meilleur contre les avants écossais, le sauteur à la touche clermontois, Bernard Chevallier, l’avant peut-être le plus redouté par les Britanniques à ce moment. Parmi les autres changements, il faut noter la première sélection de Darrouy à l’aile, la première aussi de Hoche en seconde ligne et la rentrée du jeune Moncla. Les Irlandais, emmenés par leur flamboyant demi d’ouverture, Jack Kyle, battirent les Français (11-6), marquant deux essais, alors que les Tricolores durent se contenter de deux pénalités de Michel Vannier. Les Français s’en sortaient bien, et on ne donnait pas cher de leurs chances à Twickenham contre l’Angleterre, malgré quatre changements dans l’équipe, notamment Vigier au talonnage à la place de Labadie, et une paire de centres inédite avec le Perpignanais Monié et J. Bouquet, à la place de M. Prat et André Boniface. Les Anglais gagnèrent cette rencontre (9-5) sans qu’il n’y ait rien à redire, mais les Français n’avaient pas démérité.

Restait à jouer le match à Colombes contre le Pays de Galles, loin d’être au niveau de l’équipe de 1955, mais toujours redoutable.Pour les Français, le seul but était à présent d’éviter leur première cuillère de bois de l’après-guerre. Pour ce faire on avait reconstitué la paire de centre M. Prat-A. Boniface, avec Bouquet à la place d’Haget à l’ouverture, le pack restant le même. Ce match, le XV de France le joua à son meilleur niveau, et il aurait dû l’emporter si les malheurs ne s’étaient abattus sur lui, avec Vannier handicapé presque toute la partie et A. Boniface claqué, ce qui obligea le troisième ligne Carrère à jouer trois-quart aile. Et en plus, la grande star galloise de l’époque, l’ouvreur Cliff Morgan, fit un match étincelant. Pourtant l’équipe de France ne s’inclina que 13-19, à l’issue d’un très beau match où elle attaqua beaucoup, peut-être même un peu trop. Mais le constat était sévère, la France subissait un nouveau revers, et recevait la mortifiante cuillère de bois.

Quelques mois plus tard, le XV de France commencera tout aussi mal le tournoi 1958, avec deux défaites contre l’Ecosse à Murrayfield (11-9), puis contre l’Angleterre à Colombes (14-0), avant que les sélectionneurs ne décident de faire appel, contre l’Australie et pour le reste du Tournoi, à la ligne de trois-quarts lourdaise (Rancoule, Martine, M. Prat et Tarricq), plus Labazuy à l’ouverture, sans oublier deux autres Lourdais en troisième ligne, Domec et Barthe, associés à M. Crauste, le pack étant dirigé par Lucien Mias. On connaît la suite, avec l’Australie pulvérisée à Colombes (19-0), une victoire à Cardiff contre les Gallois (16-6), une autre à Colombes contre les Irlandais (11-6), plus une en Italie (11-3). Tout cela préfigurant la formidable tournée victorieuse en Afrique du Sud (voir mon article Le plus bel été du XV de France). Voilà un bel exemple à prendre pour les supporters déçus par notre équipe nationale, à condition pour Saint-André et son staff de savoir tirer les conclusions des trop nombreux échecs du XV de France ces dernières années. Faire confiance à une charnière talentueuse (Michalak, Machenaud), faire jouer les joueurs à leur vrai poste, et ne pas se contenter de sélectionner des joueurs…parce qu’ils sont en forme. Bref, construire une vraie équipe en vue de la Coupe du Monde, laquelle aura lieu dans deux ans. Presque deux ans de perdus !

Michel Escatafal


Deux grands XV de France qui ont marqué l’histoire du rugby

Il y a une semaine en Nouvelle-Zélande, le XV de France frôlait de très près un titre mondial largement à sa portée, exploit sans précédent depuis que la Coupe du Monde existe, et d’autant plus surprenant que nombre de commentateurs pensent objectivement que les équipes de 1987 (finaliste de la première Coupe du Monde) et de 1995 (demi-finaliste contre l’Afrique du Sud) étaient sans doute plus fortes que celle de cette année. Cela étant, comme pour décrocher gentiment de la Coupe du Monde que nous venons de vivre, et des émotions fortes que nous avons ressenties depuis le quart de finale contre l’Angleterre,  je veux revenir aujourd’hui sur deux équipes qui auraient sûrement remporté la Coupe du Monde…si elle avait existé à ce moment. Je veux parler de l’équipe de France de 1958-1959 et celle de 1977. Aucune autre équipe en effet n’a été aussi dominatrice sur le plan européen et mondial que ces deux équipes, qui ont la particularité d’avoir remporté le Tournoi des Cinq Nations et d’avoir aussi battu les meilleures équipes de l’hémisphère Sud.

En ce qui concerne l’équipe de 1958, tout est parti du match France-Australie, venant après une défaite humiliante le 1er mars contre l’Angleterre à Colombes (14-0). A la suite de ce résultat, les sélectionneurs avaient décidé de changer toutes les lignes arrière, sans toucher pratiquement au paquet d’avants qui n’avait pas eu à rougir de sa prestation contre les Anglais. Au total l’équipe enregistrait sept changements…qui allaient changer beaucoup de choses. Dans le pack, Amédée Domenech était remplacé par un débutant de 33 ans, le Cadurcien Alfred Roques, qui fera ensuite une magnifique carrière en équipe de France (30 sélections) et devenir le meilleur pilier de la planète rugby.

En revanche, à part l’arrière Vannier, la paire de demis et la ligne de trois-quarts allaient être entièrement renouvelées par l’arrivée de Pierre Lacroix à la mêlée et de cinq Lourdais, Antoine Labazuy à l’ouverture, plus la célèbre ligne de trois-quarts composée de Rancoule et Tarricq aux ailes et de Maurice Prat et Martine au centre, sans doute la meilleure paire de centres de l’histoire de notre rugby avec les Boniface. Ces changements allaient s’avérer tout à fait judicieux, avec d’abord une victoire (19-0) contre une faible équipe d’Australie…qui n’était pas encore une grande nation de rugby, les meilleurs joueurs évoluant à ce moment dans le rugby à XIII, sport national là-bas.

Ensuite ce fut une victoire infiniment plus probante contre Galles à l’Arms Park, où le XV de France n’avait jamais gagné, après une magnifique démonstration de cette équipe à moitié lourdaise (7 joueurs), puisqu’en plus de Labazuy et des trois-quarts il y avait aussi une troisième ligne extraordinaire composée des Lourdais Jean Barthe (3è ligne centre) et Domec, plus le futur lourdais Michel Crauste, qui deviendra plus tard un des plus grands capitaines du XV de France. Devant, en première ligne, il y avait l’expérimenté talonneur Vigier, et deux piliers nouveaux dans le XV de France, Roques et Quaglio, qui allaient très vite devenir parmi les tous meilleurs à leur poste. Enfin en deuxième ligne, il y avait une paire formée de deux joueurs qui ont exercé le capitanat l’un après l’autre, à savoir le Biarrot Michel Celaya et le grand, l’immense, Lucien Mias (Mazamet), à la fois grand leader et remarquable joueur de pack.

Ainsi armée, cette équipe qui bénéficiait de la cohésion et du label du F.C. Lourdes (club phare des années 50) ne pouvait qu’accumuler les succès, et ce fut le cas après la victoire à Cardiff contre l’Italie à Naples (11-3), puis contre l’Irlande à Colombes (11-6), match au cours du quel la France allait se découvrir un grand deuxième ligne, tant par la taille pour l’époque (1.92m) que par le talent, Bernard Mommejat, lequel jouait à Cahors comme Alfred Roques. Après cette quatrième victoire consécutive, il ne restait plus au XV de France qu’à confirmer en juillet-août pendant la tournée en Afrique du Sud, où l’équipe de France se rendait pour la première fois (voir mon article « Le plus bel été du XV de France »). Hélas les malheurs avant le départ allaient s’accumuler pour les Français, avec une cascade de forfaits majeurs comme Labazuy, Maurice Prat, Bouquet, Crauste, Domenech et Domec qui était blessé. En outre le staff de l’équipe de France n’avait pas préparé cette tournée comme il l’aurait fallu, en acceptant notamment d’affronter des sélections regroupant plusieurs provinces, ce que les Britanniques n’auraient jamais admis. On était loin, très loin, d’un minimum de professionnalisme !

Et pourtant cette tournée allait être triomphale puisque, pour la première fois depuis 1896, une équipe en tournée en Afrique du sud sortait victorieuse dans la série de tests. Il faut évidemment englober tous les joueurs dans ce succès inespéré, en soulignant toutefois que le XV de France avait eu la chance d’avoir un grand capitaine à sa tête, Lucien Mias, parfaitement épaulé dans les lignes arrière par l’autre leader que fut Roger Martine, ce dernier ayant opéré avec le même bonheur au centre et à l’ouverture dans les deux tests. C’est même lui qui crucifia les Sud-Africains à Johannesburg lors du second test-match en passant un drop dans les dernières minutes du match. L’année suivante cette équipe montrait qu’elle était vraiment la meilleure en remportant le Tournoi des 5 Nations, ce qui était une première puisque jamais un XV de France n’avait remporté, seul, le Tournoi.

L’autre grande équipe dont je voudrais parler fut celle de 1977. Là, il n’y eut pas à proprement parler de drame pour composer une équipe, mais celle-ci allait bénéficier de la tournée qu’avait effectuée le XV de France en Afrique du Sud en juin 1975. Même s’il subit deux défaites (38-25 et 33-18), le travail collectif effectué là-bas allait payer plus tard dans le Tournoi en 1976 et surtout en 1977, avec un pack qui devenait de plus en plus conquérant, au point de donner à ses adversaires un sentiment d’impuissance. Ce pack était dirigé de main de maître par un capitaine à la fois vaillant et courageux, Jacques Fouroux, qui allait se faire une place de choix dans l’histoire de notre rugby, malgré de nombreuses difficultés. Parmi celles-ci, il dut batailler fermement pour gagner sa place face à un autre demi de mêlée, Richard Astre, qui avait plus de classe que lui, et qui était le maître à jouer de la meilleure équipe de club du moment, l’AS Béziers.

Seulement Astre n’a jamais eu l’impact moral et psychologique que pouvait avoir Fouroux sur «ses bestiaux», comme il appelait ses avants. Et c’est pour cela que Fouroux finit par s’imposer aux yeux des sélectionneurs, à la fois comme numéro 9 et comme capitaine. Il s’imposa tellement que, début 1977, le XV de France commençait le Tournoi des Cinq Nations avec une équipe…qui n’allait plus changer pendant tout le tournoi, composée d’Aguirre à l’arrière, des trois-quarts Harize et Averous à l’aile, et Sangalli et Bertranne au centre, de Romeu à l’ouverture et Fouroux à la mêlée. Devant le pack disposait d’une formidable troisième ligne avec Skréla (le père de David) et Rives, plus Bastiat en numéro 8, d’une deuxième ligne très solide formée de Palmié et Imbernon, et enfin d’une première ligne redoutable et redoutée avec le talonneur Paco, entouré par deux remarquables piliers Cholley et Paparemborde.

Contrairement à l’équipe de 1958, très lourdaise, il y avait onze clubs représentés dans ce que l’on appellera « la bande à Fouroux », le Stade Toulousain étant le club le plus représenté avec trois joueurs (Harize, Rives et Skréla), ce qui ne l’empêcha pas d’afficher une cohésion exemplaire. Cette équipe de 1977 n’avait évidemment pas le brillant de celle de 1958 mais, si elle était austère voire même rugueuse, s’appuyant sur une terrible mêlée et un grand preneur de balles à la touche (Bastiat), cette formation était capable de démolir n’importe quelle opposition en face d’elle, au point d’être une forteresse inexpugnable en défense. Et si je dis cela, c’est parce que cette équipe a remporté ses quatre matches du Tournoi, réalisant le grand chelem avec les mêmes quinze joueurs (à l’époque on ne jouait pas encore à 21), sans concéder un seul essai, alors qu’ils en marquèrent huit dont quatre contre l’Ecosse.

Ensuite cette équipe ira en tournée en Argentine, qui commençait à devenir une puissance montante dans le rugby international, où elle remporta un net succès (26-3) lors du premier test, mais fut tenue en échec lors du second (18-18) à l’issue d’un match extrêmement pauvre. Cela étant, il faut noter que le XV de France était parti là-bas sans Harize, et surtout sans deux hommes de base de son pack, Paco et Bastiat, sans qui l’équipe de France n’était plus la même. Ensuite, toujours sans Bastiat, ni Rives, les Tricolores (avec à l’aile un certain Guy Novès) montrèrent une fois de plus leur force lors des tests de novembre en France, en battant les Néo-Zélandais, qui avaient défait les Lions britanniques en tournée l’été précédent, lors du premier test (18-13). En revanche, ils ne purent éviter la défaite lors du second test, sans doute pour n’avoir pas mesuré l’extrême envie de revanche des All Blacks, et aussi parce que l’absence de Bastiat, s’était faite cruellement sentir, privant notre équipe de munitions à la touche. Cette double confrontation avec la Nouvelle-Zélande marquera le chant du cygne de cette équipe qui, après une ultime victoire sans gloire (9-6) contre la Roumanie à Clermont-Ferrand en décembre 1977, allait changer de physionomie avec le départ de Jacques Fouroux, lassé des reproches et des critiques à son encontre.

Certes toutes n’étaient sans doute pas imméritées, certes Fouroux était loin d’avoir la classe naturelle de Dufau, Danos, P. Lacroix, Max Barrau, et plus tard de Gallion, Berbizier ou plus près de nous de J.B. Elissalde, mais il n’en reste pas moins qu’à part Jean Prat et Lucien Mias, aucun autre capitaine n’a eu une telle aura auprès de ses joueurs. Comme quoi, grande équipe rime toujours avec grand capitaine. Plus tard, une fois sa carrière terminée, Fouroux deviendra inévitablement un grand entraîneur-sélectionneur, emmenant l’équipe de France à la victoire pendant dix ans, période où elle accumula les victoires avec deux grands chelems en 1981 et 1987, plus la victoire dans le tournoi en 1983, 1986, 1988 et 1989, sans oublier la présence de l’équipe de France en finale de la première Coupe du Monde en 1987. Quel beau parcours pour un joueur et un entraîneur souvent décrié ! A ce propos je m’en veux un peu, car j’ai fait partie de ses détracteurs. J’espère que de là-haut, au paradis des rugbymen, il m’aura pardonné.

esca