Les remontadas se font (presque) toujours au détriment des Français

Et oui, mercredi soir nous sommes des millions à avoir vécu un cauchemar avec le PSG, même si certains crétins sont heureux d’avoir vu « le QSG », comme ils disent avec des relents nauséabonds, éliminé de la plus prestigieuse des compétitions de club. Cauchemar en raison de l’ampleur de cette défaite horrible contre le FC Barcelone (6-1), ce qui ne nous empêche pas de saluer la victoire de Lyon, hier soir, après une belle remontée contre l’AS Roma en Ligue Europa. Evidemment on n’en parle pas autant que mérité, parce que la Ligue Europa n’intéresse pas grand monde et ne concerne que les clubs éliminés ou non qualifiés en Ligue des Champions. Fermons la parenthèse et revenons à cette défaite du PSG contre le Barça qui, aux yeux de nombreux observateurs, aura du mal à aller loin dans cette Ligue des Champions, ce qui ajoute encore plus d’amertume aux yeux des amateurs de football parisiens et français. Car ce n’est pas seulement une défaite, mais une véritable humiliation qui, malgré des décisions arbitrales très contestables (le penalty accordé à Suarez à la 87è minute, survenant après celui refusé à Di Maria* à la 84è minute beaucoup plus flagrant, comme l’a reconnu Mascherano un peu plus tard) qui vaudront à l’arbitre d’être reversé en Europa League ou d’être carrément mis à l’écart, laisse quand même penser à une grosse faute professionnelle collective, en raison de la faillite et de la pusillanimité de la formation parisienne pendant la quasi totalité de ce match.

Collective parce que c’est le job du staff technique et des joueurs qui a été mal fait, et certainement aussi celui du staff dirigeant si on regarde un peu en arrière, en faisant ici allusion au manque de patience des décideurs qataris, qui prennent des décisions surprenantes avec leurs directeurs de football ou sportifs (Kluivert et Leonardo), qui font que les entraîneurs s’en vont très vite (Ancelotti), faute d’attendre des jours meilleurs après quelques défaites, ou qui sont virés après une énorme déception, ce qui fut le cas de Laurent Blanc après trois années sur le banc…qui lui avaient permis de renouveler son contrat pour deux ans…juste avant d’être licencié. Ce sera sans doute aussi le cas avec Emery, surtout s’il ne gagne pas le championnat ou les coupes nationales. Comment pourrait-il rester en poste après une pareille déculottée, et surtout après avoir entrevu la qualification jusqu’à la 87è minute après le but de Cavani, qui obligeait le Barça a mettre trois buts sans en encaisser en moins de 7 ou 8 minutes.

C’est pour cela que l’on emploie partout dans la presse les mots de naufrage, cauchemar et je suis poli, même si l’arbitre, je le répète, a aussi beaucoup contribué à la qualification d’un FC Barcelone loin d’être aussi brillant qu’à ses plus belles heures, ce qui doit ajouter au courroux des patrons du PSG à Doha. C’est aussi pour cela que l’on attend avec impatience la réaction des décideurs qataris, dont l’équipe qui devait être le phare sportif du Qatar, aura réussi le tour de force d’être la première dans l’histoire de la Coupe d’Europe à avoir été éliminée après avoir gagné 4-0 le match aller. Quelle humiliation pour les dirigeants de l’émirat!

Voilà j’arrête là sur ce match qui a dû causer énormément d’insomnies chez les amateurs français de football, car évidemment tous les journaux et autres sites web de notre pays et d’Espagne ne parlent que de cela. Et certains de s’interroger sur la détermination de QSI à continuer à injecter des sommes très importantes, même pour un Etat, pour aboutir à être dans l’incapacité de dépasser les quarts de finale en Ligue des Champions ou les huitièmes cette année. Cela dit, après ce serait peut-être un mal pour un bien, puisque cela pourrait obliger le PSG a piocher dans son centre de formation, riche de quelques éléments prometteurs qui, sans cet accident industriel, n’auraient peut-être jamais eu leur chance. Or Rabiot, puis à présent Kimpembe et même N’Kunku, ont prouvé lors du match aller contre ce même Barça qu’ils avaient toutes les qualités pour s’imposer dans ce PSG. Et d’autres comme Callegari ou Georgen devraient aussi avoir leur chance plus tard, ce qui éviterait de dépenser des sommes très importantes pour des joueurs qui ne leur sont pas forcément supérieurs…ou qui ne jouent pas (Krychowiak, Jese etc.) N’oublions pas que le Barça a formé ou récupéré très tôt Messi, Piquet, Iniesta, Busquet, Xavi ou encore Puyol.

Si j’arrête là, c’est aussi parce que ce qui est arrivé au PSG, fut-il version qatari, s’est déjà souvent produit au détriment de nos clubs, coureurs, athlètes ou équipes de France. Il n’y a guère que le handball qui ait échappé à ce type de catastrophe, ce qui est l’exception qui confirme la règle. C’est la raison pour laquelle, sur ce site qui se veut consacré à l’histoire du sport, je veux évoquer quelques souvenirs personnels qui m’ont occasionné des nuits blanches, quand j’étais jeune et très sportif et après. Je vais en prendre quatre, parce que ce sont les plus douloureux avec celui d’hier soir, pour le pratiquant et ou supporter que j’étais. Je vais donc commencer par le plus ancien, qui date de 1964, et qui concerne un sport, l’athlétisme, que j’ai pratiqué très jeune et que j’ai toujours aimé jusqu’à aujourd’hui, mon blog en témoigne. C’était à l’occasion des Jeux Olympiques de 1964 et cela concernait, non pas un sprinter comme j’aurais aimé être, mais sans doute le plus grand miler français de l’histoire, en même temps que le premier sportif français capable de faire interrompre un journal télévisé (comme on disait à l’époque) pour retransmettre une de ses multiples tentatives de record du monde (1500m, mile, 2 miles, 3000m et 5000m), je veux parler de Michel Jazy. J’ai déjà évoqué son palmarès sur ce site, ce qui me permet de rappeler qu’il fut médaille d’argent du 1500m aux J.O. de Rome en 1960, double champion d’Europe du 1500 et du 5000m, et recordman du monde du mile et du 3000m. Il n’a pas été champion du monde, parce qu’à l’époque il n’y en avait pas et il n’a pas été champion olympique…parce qu’il a eu peur de l’être en 1964. Pourquoi j’écris cela? Parce que si Michel Jazy avait couru le 1500m, il l’aurait gagné sans problème pour la bonne raison qu’il n’avait jamais été aussi fort sur cette distance, et que le seul qui aurait pu le battre, le Néo-Zélandais Peter Snell, n’aurait pas participé au 1500m si Jazy avait choisi cette épreuve, se sachant a priori inférieur au Français. Mais celui-ci qui était « monté » sur 5000m l’année précédente, pensait que sa plus sûre chance de médaille d’or se situait sur cette distance que, pourtant, il ne maîtrisait pas complètement.

Résultat, après avoir laissé le champ libre à Snell sur 1500m, qui pulvérisa ses adversaires, Jazy se présenta au départ du 5000m en favori, avec le recordman du monde de l’époque Ron Clarke, qu’il était certain de battre dans la dernière ligne droite. A priori, c’était un bon calcul…à condition de n’être pas paralysé par la peur, un peu comme le PSG hier soir. Pour cela il suffisait à Jazy de relayer Ron Clarke quand celui-ci accélérait , afin de se retrouver face à face dans le dernier tour. Au lieu de cela, Jazy s’est contenté de suivre Clarke comme son ombre emmenant avec lui le peloton quasiment jusqu’à la cloche. Théoriquement tout était encore jouable puique Jazy était de loin le meilleur de tous sur 1500m et même 800m. Mais c’était sans compter sur deux éléments imprévus avant la compétition : d’abord la pluie qui rendait la cendrée très lourde et une violente attaque de l’Américain Dellinger aux 450m, à laquelle Jazy eut le tort de répondre immédiatement, ce qui l’obligea à lancer le sprint aux 350m. Tout le monde fut instantanément décroché, à commencer par l’Allemand Norpoth, qui se retrouva à plus de 10m, l’autre Américain, Schul, étant plus loin encore. Pour tout le monde, la course était pliée à cet instant, sauf qu’à l’entrée du dernier virage Jazy commença à se crisper, en même temps que Schul commençait sa remontada. Et celle-ci fut d’autant plus efficace que Jazy commençait à payer sa terrible accélération de la ligne opposée, sur une cendrée détrempée. Schul le rejoignit à environ 60m de la ligne, et le passa sans coup férir, Jazy en perdition laissant passer Dellinger et Norpoth, pour finir à la quatrième place. Terrible désillusion pour un athlète qui moins d’un an plus tard battra tous ses adversaires à Helsinki, dont Schul et Clarke, et s’avèrera comme le nouveau crack de la distance. L’année suivante il sera champion d’Europe en battant nettement Norpoth qui avait pris la deuxième place à Tokyo.

Autre remontada de triste mémoire, celle des Gallois à Cardiff en 1966, pour ce qui était la finale du Tournoi des 5 Nations entre les deux meilleurs ennemis de l’époque, qui étaient aussi les deux meilleures équipes de rugby de l’hémisphère Nord. Si la Coupe du Monde avait existé à cette époque, sans doute les deux nations en auraient remporté une. Fermons la parenthèse et revenons à l’Arms Park de Cardiff, où un vent terrible soufflait en bourrasques sur le terrain. Les Français avec une équipe ultra offensive où l’on retrouvait à l’ouverture Gachassin et les frères Boniface au centre attaquaient ce match à fond sous l’impulsion de son capitaine Michel Crauste. Et ils prenaient très vite leur distance avec les Gallois, malgré le fait que les Gallois d’Alun Pask avaient choisi de jouer avec le vent dans le dos en première mi-temps. Essai de Duprat au bout de 2 minutes de jeu comme à la parade. Hélas, et c’est très important, faute de concentration sans doute, Lacaze manquait la transformation pour avoir négligé le vent et pris trop de recul pour ce coup de pied. Pas grave se disait-on, d’autant qu’à la treizième minute le troisième ligne Rupert interceptait et allait aplatir entre les poteaux après une course de 60 mètres. Cette fois Lacaze réussissait la transformation, et cela faisait 8-0 contrele  vent après moins d’un quart d’heure de jeu. Certes les Gallois réussissaient à passer deux pénalités au milieu de la première mi-temps, mais tout le monde se disait qu’en deuxième période, après les « citrons » comme on disait à l’époque, les Français n’allaient faire qu’une bouchée de ces Gallois avec l’appui du vent.

Hélas ce ne fut pas le cas, précisément à cause du vent. A 10 minutes du coup de sifflet final, Dauga prend la balle en touche dans les 22m gallois. La balle arrive à Gachassin qui perce et adresse une passe lobée, comme il en a fait des milliers à l’entraînement avec le FC Lourdes, à André Boniface. Et là c’est le drame, une rafale de vent empêche le ballon de tomber dans les mains d’André Boniface et atterrit dans les bras de l’ailier Stuart Watkins, tout surpris de pareille aubaine, lequel va marquer un essai de 90 m, presque sans opposition, la course de Claude Lacaze pour essayer de stopper l’ailier Gallois s’avérant vaine. Les Gallois venaient de prendre l’avantage contre toute attente (9-8), laissant les Français désemparés. Pourtant une ultime chance leur est offerte par l’arbitre à la dernière minute sous la forme d’une pénalité en moyenne position. Malgré un bon coup de pied, Lacaze ne convertira pas cette offrande, le ballon passant tout près des poteaux emporté par le vent. Tous ceux qui comme moi avaient le rugby dans le sang n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer, ce qui allait provoquer une véritable révolution de palais dans le petit monde du rugby français, et mettre fin définitivement à la carrière internationale des frères Boniface…qui n’étaient pour rien dans cette énorme désillusion. De quoi dire : ô rage, ô désespoir, ô tempête ennemie! N’ai-je donc tant vécu que pour vivre pareille infamie?

Mais le plus dur restait encore à venir, presque 16 ans plus tard, le 18 juillet 1982, avec le célèbre France-Allemagne en demi-finale de la Coupe du Monde de football 1982. Ce soir-là rien ne nous fut épargné, à commencer par l’agression de Schumacher, le gardien allemand, sur Battiston pendant la deuxième mi-temps de la rencontre, alors qu’il venait juste de rentrer, sans que l’arbitre ne bronche, n’accordant même pas un carton jaune pour un geste qui eut mérité l’expulsion immédiate (sortie les pieds en avant alors que Battiston n’avait plus le ballon qui valut au joueur français trois dents cassées et surtout une vertèbre endommagée). Ensuite ce fut le tir sur la barre d’Amoros à la toute fin du temps réglementaire qui s’écrasa sur la barre transversale, et qui amena les deux équipes en prolongations (1-1 à la fin du match). Et là, alors que les Français menaient 3-1 grâce à deux buts de Trésor et Giresse, alors qu’il restait 20 minutes à jouer, les Bleus se firent remonter en encaissant deux buts allemands à la 104è et la 110è minute, ce qui obligea les deux équipes à se départager aux tirs au but, les Allemands en convertissant 5 contre 4 aux Français, Bossis manquant son tir, trop mou, facilement arrêté par Schumacher…qui n’aurait pas dû être là depuis bien longtemps. Bien que n’ayant jamais joué au football, j’ai toujours été intéressé par ce sport, et ce fut pour moi une terrible déception, qui m’obligea à l’époque à prendre ma voiture et à faire au moins 50 kilomètres pour me remettre (un peu) de mes émotions.

Enfin dernière remontada que je voudrais évoquer, qui concerne un sport que j’ai adoré et pratiqué très longtemps, celle de Greg LeMond, lors de la dernière étape du Tour de France 1989, au détriment de Laurent Fignon. En ce dernier jour de Tour, personne n’imagine que LeMond puisse reprendre plus de 50s à Laurent Fignon, contre la montre entre Versailles et Paris, sur une distance de 24,500 km, d’autant que si LeMond est un excellent rouleur, Fignon n’était pas manchot dans l’exercice. La preuve, il remporta le Grand Prix Nations cette même année 1989, en rappelant une fois encore que cette épreuve était considérée comme le véritable championnat du monde c.l.m., jusqu’à la création officielle de ce titre (1994). Néanmoins Laurent le Magnifique, comme certains l’appelaient, souffrait de deux handicap au départ de cette étape, l’un était technique parce qu’il ne disposait pas comme LeMond d’un vélo doté d’un guidon à double géométrie, et l’autre, médical, parce qu’il avait une induration à la selle qui le tenaillait depuis quelques jours. Malgré tout, presque une minute à reprendre pour le champion américain, c’était quand même beaucoup. Et pourtant, juché sur son vélo supersonique pour l’époque, avec son énorme braquet (54×12 soit 9m30 de développement), LeMond allait réussir l’impossible exploit, au prix d’un départ de fou, qui lui permit de refaire une grande partie de son handicap dès les premiers kilomètres, avant de porter l’estocade dans les dernières encablures du parcours entre la place de la Concorde et l’arrivée sur les Champs. LeMond l’emportait pour 8 secondes, à la moyenne de 54.545 kmh, soit un écart de 120 mètres pour une course de 3285 km! Quelle remontada pour LeMond, mais quelle tristesse pour Fignon et tous ses nombreux supporters, dont je faisais partie. J’ai fini ma soirée hébété, abattu, errant comme une âme en peine au bord de la plage à Agde, en ayant cette vision apocalyptique de Fignon écroulé et battu sitôt la ligne d’arrivée franchie. Espérons simplement que le PSG se relève de cette tragédie pour le club, comme Fignon s’était relevé de celle du Tour 1989 avec sa victoire dans le GP des Nations deux mois plus tard, et comme il s’est relevé l’an passé de sa triste défaite contre Manchester City en réalisant le triplé une nouvelle fois (champion de France et vainqueur des deux coupes).*

Michel Escatafal
* Sans parler du penalty imaginaire contre Marquinhos à la 91è minute, il y a d’abord une énorme faute d’arbitrage sur une main de Mascherano dans la surface à la 11è minute de jeu, et plus encore le penalty non sifflé sur Di Maria à la 85eme minute sur une grosse faute de Mascherano qui fauche le joueur parisien en pleine surface de réparation alors que ce dernier va au but. Sentence normale : penalty et carton rouge. Que fait l’arbitre de surface, qui n’avait pas hésité pas à faire revenir l’arbitre sur sa décision sur le penalty sifflé contre Meunier, qui n’est en rien scandaleux même si c’est très sévère, quand il faut prendre cette décision ? Paris serait revenu à 3-2, à 11 contre 10 et je vous fais grâce de la suite…ce qui n’enlève rien au match médiocre du PSG, sauf qu’il serait qualifié.

Michel Escatafal


Un Giro 2016 à surprises…comme en 1991?

Coppino

Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que le Giro 2016, qui va commencer demain, a un parcours un peu ressemblant avec celui de 1991, avec un peu moins de montagne que l’an passé, même s’il est loin d’en être dénué, et aussi parce que tout semble réuni pour qu’un outsider puisse gagner. Quand je parle d’outsider, je pense évidemment à Mikel Landa, même si ce coureur a terminé troisième l’an passé (il aurait dû terminer second sans les consignes de son équipe Astana en faveur d’Aru), et même si ce coureur vient de remporter avec brio le toujours difficile Tour du Trentin. En outre, il aura aussi l’avantage d’être le leader désigné de l’équipe Sky, avec notamment Nieve pour l’accompagner en montagne. Bref, s’il est aussi fort que l’an passé, où il a causé quelques frayeurs à Contador, notamment lors de la dernière étape de montagne vers Sestrières, il pourrait rafler la mise au nez et à la barbe de celui que tout le monde désigne comme le super favori de ce Tour d’Italie, Vincenzo Nibali, qu’on ne présente plus puisqu’il a déjà gagné une fois les trois grands tours, ou encore Valverde, Uran, voire Majka.

Seul problème pour Landa, il y aura trois étapes c.l.m., même si l’une d’entre elles sera en côte entre Castelrotto et Alpe di Siusi (10,850 km). Il n’empêche, il y aura une étape très dangereuse pour lui le 15 mai, autour de Chinati, d’une longueur de 40,5 km, où il pourrait laisser beaucoup de plumes face à Nibali ou Valverde, pour ne citer qu’eux. Néanmoins, il sera quand même moins exposé dans cette étape que l’an passé dans une étape similaire face à Contador, ou qu’il aurait pu l’être si Froome était au départ de ce Giro. Cela étant, j’en ferais au moins mon favori bis, ce qui était impensable il y a à peine un an, avant précisément de se révéler dans ce Giro 2015. Et s’il l’emportait, ce serait quand même une surprise comme le Giro sait si bien nous en offrir de temps en temps, par exemple Hesjedal en 2012, ou encore Gotti en 1997 et 1999, sans remonter trop loin. Ce fut le cas aussi en 1991, avec la victoire de Franco Chioccioli devant Claudio Chiapucci (deuxième du Tour en 1990) à 3mn 48s, Lelli et Gianni Bugno, le vainqueur l’année précédente et qui sera sacré champion du monde en 1991 et 1992. Reconnaissons que Chioccioli avait fait fort pendant ce Giro, surtout si l’on pense qu’il porta le maillot rose de leader pendant 19 étapes sur 21, les deux autres leaders ayant été les Français Cassado (1ère étape) et Boyer (4è étape).

Chioccioli avait deux particularités, la première d’ordre physique pour sa ressemblance avec le grand Coppi, la deuxième étant qu’il n’avait rien gagné jusqu’à ses presque 32 ans au moment de sa victoire en rose. D’ailleurs, ses seuls résultats notables furent une Copa Sabatini en 1991, la Bicicleta vasca et une étape du Tour de France en 1992. C’est la raison pour laquelle certains dirent qu’il y avait du Walkowiak (Tour de France 1956) ou du Carlo Clerici (Giro 1954) dans ce succès…ce qui ne voulait pas dire que, comme pour ses deux compères, il ne l’avait pas mérité. La preuve, ses trois victoires d’étape à l’Aprica, au Pordoï et contre-la-montre entre Broni et Casreggio sur 68 km, où il laissa Bugno à presque une minute, ce que ni Walkowiak, ni Clerici, n’avaient fait lors de leur seule victoire majeure, où tous les augures furent pris en défaut. Sa domination fut d’ailleurs tellement évidente que nombre d’Italiens n’hésitèrent pas à le trouver encore plus ressemblant avec le Campionissimo…ce qui était quand même très exagéré, car seuls les traits du visage pouvaient susciter la comparaison. En tout cas, après cette victoire en rose acquise avec brio, on l’appela « Coppino », ce qu’on n’osait pas faire quand il était simple gregario de Saronni.

Si j’avais écrit cet article juste après ce Giro 1991 victorieux, j’aurais peut-être pu dire que seul un manque de confiance en lui l’avait empêché d’obtenir de meilleurs résultats jusque-là, et l’avait condamné à devenir un équipier fidèle, dans l’équipe Del Tongo, dont Saronni (vainqueur du Giro 1983 et champion du monde 1981) était la figure de proue. Hélas pour Chioccioli, son maigre palmarès après ce Giro victorieux nous laisse penser qu’il n’avait pas l’étoffe d’un crack. En revanche on l’a toujours bien aimé dans le milieu du vélo. Ce fils de paysan, membre d’une famille nombreuse, fut d’abord jugé trop chétif pour pratiquer un sport aussi dur que le vélo, quand il commença à s’y intéresser à l’adolescence, au point qu’on le retarda d’un an pour obtenir sa première licence. Ensuite il fut sérieusement malade et, comble de malheur, son père perdit la vie dans un accident de la circulation, en se rendant au départ d’une course. Bref, Chioccioli connut toutes les épreuves possibles et imaginables dans sa jeunesse, et sans doute en conserva-t-il des séquelles plus tard. Enfin pour couronner le tout, une fois professionnel, les Tours d’Italie de l’époque Moser-Saronni étaient surtout faits pour eux…qui n’ont jamais été des grimpeurs. En revanche en 1991 la montagne était bien présente, comme en témoigne le classement final de ce Giro avec Chioccioli, devant Chiappucci et Lelli, tous remarquables grimpeurs, sans oublier Gianni Bugno qui était un fuoriclasse.

En tout cas, Chioccioli avait vécu une bien belle aventure dans ce Giro 1991, contrairement à Claudio Chiappucci, héros du précédent Tour de France (deuxième derrière Lemond), qui était parti dans ce Tour d’Italie pour battre Lemond, Fignon, tous deux peu en forme ou malade, mais aussi Delgado et surtout Bugno, qui était devenu son ennemi intime. Problème, battre Bugno était loin d’être suffisant, et force est de reconnaître que Chiappucci, malgré ses talents d’escaladeur, n’était pas au niveau de « Coppino ». Il provoqua même la polémique, surtout chez les suiveurs français, en s’en prenant véhémentement à Eric Boyer dans la 17è étape, auquel il reprochait de ne pas le relayer dans sa chasse à Chioccioli, qui avait attaqué dans le Pordoi…alors que Boyer était bien incapable de relayer tellement il était à bout de forces. Chiappucci finit par le comprendre, mais le mal était fait pour lui, alors qu’il voulait passer auprès de tous, coureurs, suiveurs et spectateurs, pour un gentil bonhomme. Néanmoins, sans vouloir le défendre, force est de reconnaître que Chiappucci était en train de vivre une des plus grandes désillusions de sa carrière. De quoi être nerveux!

En plus cette algarade avec Boyer se situa après un premier épisode où Chiappucci passa déjà pour un coureur à qui on ne pouvait pas faire confiance. Ledit épisode se situa dans la 6è étape, où les organisateurs firent passer les coureurs dans un tunnel mal éclairé, ce qui entraîna une chute collective, laquelle déclencha le courroux des coureurs. Du coup, ces derniers décidèrent de neutraliser la course jusqu’à l’arrivée. Mais la tentation d’attaquer dans le Terminillo était trop grande pour certains, dont Chiappucci, ce qui mit très en colère nombre de coureurs dont Bugno et Delgado, ce dernier affirmant que Chiapucci n’était pas « un coureur fréquentable ». Chiapucci répliqua à Delgado en lui disant que si lui et Bugno n’ont pas répliqué à l’attaque du Colombien Cuspoca dans le Terminillo, c’était parce qu’ils n’en avaient pas les moyens, et que « s’ils voulaient la guerre, ils l’auraient et la perdraient ». En fait tous l’ont perdu, sauf Chioccioli.

Michel Escatafal


Attention aux comparaisons dans le vélo !

AruDe la concurrence, dont je parlais dans un précédent article, il y en a beaucoup dans le cyclisme, et notamment dans les grands tours. Cette année les victoires ont été partagées entre Contador au Giro, Froome au Tour de France et Aru à la Vuelta qui vient de s’achever, avec un renversement de situation dans l’avant-dernière étape. Pour ma part je suis très heureux d’avoir vu Aru faire basculer la course sur une attaque lointaine, dans l’avant-dernier col, avec une stratégie parfaite de son équipe, Astana, laquelle avait déjà démontré sa force au Giro, donnant dans les derniers jours de la grande épreuve italienne du fil à retordre à Contador…qui lui en revanche n’avait qu’une équipe très moyenne à ses côtés. Contador l’avait certes emporté au final, devant Aru, mais il avait dû puiser dans ses réserves beaucoup plus que prévu au départ, et ce d’autant plus qu’il dut subir deux lourdes chutes handicapantes. Néanmoins, sur ce Giro, Aru avait déjà montré sa force, ce qui explique que je l’avais placé parmi mes favoris, même si j’avais plutôt misé sur Rodriguez, qui a fini à la deuxième place.

J’avoue que je suis très heureux du succès d’Aru, parce qu’il est un attaquant né. Si Quintana avait eu le tempérament d’attaquant d’Aru, il aurait peut-être gagné le Tour de France, car sur la fin du Tour Froome était vulnérable. Il a d’ailleurs reproduit la même erreur à la Vuelta attendant tranquillement les ultimes kilomètres du dernier col de l’avant-dernière étape pour essayer de renverser la situation, après avoir laissé Aru et ses équipiers faire tout le travail pour distancer le Néerlandais Dumoulin, grande confirmation de l’épreuve. Pour sa part Rodriguez n’a pas changé non plus ses habitudes, et a attendu les derniers hectomètres à plusieurs reprises pour grapiller du temps sur ses rivaux. Résultat, Rodriguez n’a toujours pas gagné de grand tour, et n’en gagnera sans doute jamais, parce qu’il a 36 ans. Quant à Quintana, s’il veut marquer l’histoire comme un Contador, et comme son talent devrait lui permettre, il lui faudra comprendre qu’on ne peut pas s’imposer dans un grand tour sans attaquer et sans prendre le moindre risque, chose que l’on ne pourra jamais reprocher à celui qui devrait être son grand rival dans les années à venir, Fabio Aru, qui présente à peu près les mêmes caractéristiques que lui.

Au passage on notera qu’après un Tour de France 2014 privé pour diverses raisons de Froome, Contador, Quintana et Aru, les Français n’ont guère brillé cette année dans les courses de trois semaines, retrouvant simplement leur vrai niveau. Quand aurons-nous de nouveau un vainqueur du Giro, du Tour ou de la Vuelta ? Rien qu’en posant la question on est découragé, surtout quand on sait que le dernier vainqueur français du Giro fut Laurent Fignon en 1989, que le dernier vainqueur français du Tour fut Bernard Hinault en 1985, et que le dernier vainqueur français de la Vuelta fut Laurent Jalabert en 1995. Heureux Britanniques (Froome), Espagnols (Contador), et plus encore Italiens (Nibali, Aru), qui possèdent des champions capables de s’imposer régulièrement sur ces grandes épreuves !

Pour terminer, je voudrais souligner que je reste perplexe quant à la possibilité de remporter deux grands tours en suivant dans la même année, même si je pense que ce n’est pas impossible…avec des circonstances favorables, comme je l’ai développé à plusieurs reprises à propos de Contador. Si je fais cette remarque, c’est parce que Quintana a plutôt bien fini cette Vuelta, après toutefois avoir été malade. Froome aurait pu faire mieux que ce qu’il a fait dans cette même Vuelta sans sa chute, même s’il semblait avoir perdu sa grande forme du Tour…après avoir participé à de nombreux critériums. Quant à Contador, il ne pouvait pas réaliser le doublé Giro-Tour sans avoir à sa disposition une grosse équipe, comme l’était l’équipe Astana au Giro et à la Vuelta. N’oublions pas, comme l’a affirmé Didier Rous, que « sportivement, au niveau du relief, c’est le Giro le plus dur ». Quant à la Vuelta,  elle a lieu à la fin de la saison, surtout qu’elle arrive un mois après l’arrivée finale du Tour de France, où généralement tous les meilleurs sont là. Disons que faire le doublé Giro-Tour ou Tour-Vuelta est extrêmement difficile à réaliser de nos jours, mais je reste persuadé que Contador aurait pu faire en  2012 le doublé Giro-Tour sans sa suspension et s’il en avait fait un objectif, et aurait aussi pu le faire en 2011 sans les problèmes extra-sportifs et les chutes qui l’ont handicapé en 2011, sans oublier l’extrême dureté du parcours du Giro cette année-là. Je pense aussi que Froome, s’il conserve son niveau actuel encore pendant trois ou quatre ans, peut aussi réussir un de ces doublés, à condition de le préparer minutieusement…et avec un peu de chance. Même si les époques sont différentes, même si les coureurs ne peuvent plus se soigner comme ils le désirent (je ne parle pas de dopage), je ne crois pas que nos champions actuels soient inférieurs à ceux du passé, en considérant que chaque époque a son ou ses phénomènes, comme Coppi et Bartali à la fin des années 40, Coppi, Koblet, Bobet dans les années 50, Anquetil dans les années 60, Merckx dans les années 70, Hinault, Fignon, Lemond dans les années 80, Indurain et Pantani dans les années 90, Armstrong dans les années 2000, puis Contador depuis 2007 et à présent Froome, en fait depuis 2012, année où il aurait dû gagner le Tour de France si son équipe ne l’avait pas obligé à l’offrir à Wiggins.

Michel Escatafal


Le Tour d’Italie vu à travers l’alphabet

maillot roseCe samedi 9 mai 2015, va commencer la deuxième plus grande épreuve du calendrier cycliste international, le Tour d’Italie ou si l’on préfère le Giro. Un parcours long de 3486 kilomètres, un peu moins dur que certaines éditions, mais plus difficile que quelques autres, notamment à l’époque de Moser-Saronni, où les organisateurs escamotaient ce qui a fait la grande caractéristique de l’épreuve, la montagne. Cette année il y en aura encore pas mal, et, même si le parcours ne sera pas aussi difficile qu’en 2011 ou que dans certaines éditions des années 40 ou 50, il sera quand même exigeant avec 7 arrivées en altitude, l’ascension de cols mythiques comme le Mortirolo ou la Finestre, plus un contre-la-montre individuel de presque 60 kilomètres. Bref de quoi faire pour les coureurs, et de quoi aussi assurer un minimum de suspens pour la victoire finale, laquelle ne devrait pas échapper à Contador, sauf accident ou grosse défaillance. Néanmoins il devra faire attention à des coureurs comme Porte, devenu très bon en montagne et surtout très bien épaulé par son équipe Sky, ou comme Rigoberto Uran, sans oublier celui qui sera le favori des tifosi, Aru, révélation de l’an passé avec une troisième place au Giro et une cinquième à la Vuelta.

Voilà pour la présentation sommaire de cette course au maillot rose 2015, un maillot rose qui fait immédiatement penser aux Girardengo (2 fois vainqueur en 1919 et 1923), Binda (5 victoires dans les années 20 et 30), Bartali (3 fois vainqueur dans les années 30 et 40), Coppi (5 victoires entre 1940 et 1953), Magni ( 3 victoires entre 1948 et 1955), Koblet (premier étranger vainqueur en 1950), Gaul (2 victoires en 1956 et 1959), Anquetil (2 victoires en 1960 et 1964), Merckx ( 5 victoires entre 1968 et 1974), Hinault ( 3 fois vainqueur en 1980, 1982 et 1985), Fignon (premier en 1989), Indurain (vainqueur en 1992 et 1993) ou plus près de nous Contador qui l’emporta en 2008 et 2011. Encore une fois, je vais répéter que c’est Contador qui s’est imposé en 2011, même si le palmarès officiel (pour l’instant !) indique Scarponi.

Comme j’ai déjà beaucoup écrit sur le Giro, je vais me livrer à un petit jeu que l’on retrouve dans les journaux spécialisés avec pour chaque lettre de l’alphabet un coureur qui a marqué l’histoire du Giro et quelques autres que j’aurais pu inscrire sur le même plan. Je ne sais pas si toutes les lettres seront utilisées, mais je vais quand même essayer, en commençant par A comme Adorni, vainqueur en 1965. Vittorio Adorni fut un des champions italiens dans les années 60, remportant, outre le Giro, le Tour de Romandie (1965), le Tour de Belgique (1966), le championnat d’Italie en 1969, et le championnat du monde sur route en 1968. Un joli palmarès pour un coureur dont peu de monde se souvient en dehors de l’Italie, mais qui était un de ceux que craignait le plus Jacques Anquetil. A aussi comme Alavoine, qui fut le premier français à s’illustrer dans l’épreuve italienne, en terminant troisième en 1920.  A aussi comme Anquetil, mais l’extraordinaire rouleur normand a tellement fait parler de lui qu’il n’est pas la peine d’insister. A comme Armstrong qui ne courut le Giro qu’une fois (en 1969), et ne le gagna jamais.

B comme Bobet, qui n’a jamais gagné le Giro, mais qui aurait dû le gagner en 1957. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il l’emporte, malgré un début de saison quelque peu laborieux. A la tête d’une forte équipe avec Geminiani, son fidèle Barbotin, Antonin Rolland et son frère Jean, on imaginait mal que le triple vainqueur du Tour soit battu. Il le fut pourtant, à la fois à cause de sa témérité, attaquant dès la première étape, prenant le maillot rose dès le début de la course, même si son but était de distancer Charly Gaul, vainqueur l’année précédente, avant la montagne. Cela pouvait très bien s’expliquer, mais un évènement aller déclencher la colère du grimpeur luxembourgeois qui avait le maillot rose sur les épaules. Bobet voulant à tout prix faire la peau de Gaul lança une bordure avec ses coéquipiers. Résultat, Gaul perdit 10 minutes, mais se promit de se venger. Il le fit un peu plus tard en soutenant à fond Nencini, suite à une crevaison de ce dernier immédiatement exploité par Bobet et Baldini. Mais comme Baldini était italien, il refusa de relayer Bobet, lequel finit par être rejoint par Nencini et Gaul juste avant l’arrivée. Sans les relais de Gaul, Nencini ne serait jamais rentré et aurait perdu 10 minutes, si l’on en croit Geminiani. Finalement Bobet perdra ce Giro pour…19 secondes. J’aurais pu aussi écrire B, comme Binda, comme Baldini, maillot rose en 1958, Balmanion, deux fois vainqueur en 1962 et 1963, Battaglin, vainqueur en 1981, un des rares coureurs à avoir fait le doublé Giro-Vuelta, Bitossi, l’homme au cœur fou, plusieurs fois meilleur grimpeur du Giro. Bien sûr, j’aurais aussi pu écrire B comme Bartali, dont j’ai très souvent évoqué le nom sur ce site.

C comme Coppi, comme Contador, ce qui est trop facile, mais plutôt C comme Clerici, cet inconnu suisse qui ne gagna pratiquement que le Giro en 1954, grâce à la bienveillance de son ami Koblet, qui, en grand seigneur qu’il était, se mit entièrement à la disposition de son compatriote, et termina à la deuxième place. C quand même comme Cippolini et ses quarante-deux victoires d’étapes.

D comme Di Luca, qui remporta le Giro en 2007, battant le jeune Andy Schleck, dont le jeune âge (22 ans à l’époque) laissait prévoir une grande carrière, qu’il ne fit pas malgré sa grande classe, se contentant d’une victoire dans Liège-Bastogne-Liège. C’est un petit palmarès pour un coureur de cette classe,alors que celui de Di Luca est beaucoup plus fourni, mais trop de zones d’ombre planent sur ses victoires au Giro et dans plusieurs grandes classiques pour qu’on insiste sur ces performances.

E comme Enrici, vainqueur du Giro en 1924, après avoir pris la troisième place en 1922. Ensuite il termina cinquième en 1926.

F comme Fuente, le remarquable grimpeur espagnol, vainqueur de deux Tours d’Espagne en 1972 et 1974. Il gagnera en tout neuf étapes dans le Giro, dont cinq lors du Giro 1974, qu’il terminera à la cinquième place à 3mn22s de Merckx, qui remportait son cinquième Tour d’Italie, après avoir subi une défaillance dans une étape de plaine qui lui coûta une perte de temps de six minutes sur le super champion belge. Il termina aussi second en 1972, laissant le maillot rose à Merckx. F aussi comme Fornara, remarquable rouleur italien qui termina sur le podium, comme nous dirions de nos jours, en 1953, ce qui signifie qu’il fut le meilleur derrière les deux supers cracks qu’étaient Coppi et Koblet. La preuve, si Coppi l’emporta avec 1mn29s sur Koblet, Fornara termina troisième à 6mn55s de Coppi, Bartali prenant la quatrième place à plus de 14mn du campionissimo. F comme Fignon évidemment, second en 1984, mais vainqueur en 1989.

G comme Girardengo, considéré comme le premier campionissimo de l’histoire du cyclisme italien. Il gagna deux Tours d’Italie en 1919 et 1923, remportant dans cette même épreuve 30 victoires d’étapes. Il fut neuf fois champion d’Italie, et s’imposa six fois dans Milan-San Remo entre 1919 et 1928, sans oublier ses trois victoires dans le Tour de Lombardie (1919, 1921 et 1922). A noter que, comme Coppi, il était né à Novi Ligure (1893). Il fut à son époque une véritable idole en Italie, et son palmarès serait beaucoup plus fourni sans la guerre de 1914-1918. J’aurais aussi pu citer Luiggi Ganna, premier vainqueur du Giro (1909), Charly Gaul et son fabuleux exploit dans l’étape du Monte Bondone en 1956, où il écrabouilla tous ses adversaires dans la pluie, la neige et le froid, bénéficiant aussi de l’astuce de l’ancien champion Learco Guerra (vainqueur du Giro 1934) qui lui fit prendre un bain chaud dans une auberge au pied du col. G encore comme Gimondi (triple vainqueur) qui, sans Merckx, aurait un palmarès extraordinaire. Cela dit, on n’oubliera pas qu’il récupéra injustement une victoire dans ce Giro en 1969, Merckx étant déclassé pour dopage…sans que personne n’ait pu démontrer sa culpabilité. Curieux que ce genre de choses arrive très souvent aux plus grands !

H comme Hampsten qui s’imposa en 1988, et devint le premier Américain à s’imposer dans le Giro. Sa victoire restera à jamais dans toutes les mémoires en raison des conditions dantesques qui régnèrent sur l’étape Valmalenco-Bormio avec un passage au sommet du fameux Gavia, col mythique s’il en est avec ses 17 kilomètres de montée à presque 8% de moyenne. Si Hampsten s’imposa dans ce Tour d’Italie, c’est parce qu’il sut mieux que les autres se protéger du froid intense (-5 °) qui régnait sur la région. Mais aussi grâce à une paire de lunettes de skieur pour y voir plus clair, ce qui lui permit de suivre le Néerlandais Erik Breukink, qui remporta l’étape, mais qui avait trop de retard au classement général pour s’emparer du maillot rose, lequel échut à l’Américain, au grand dam des Italiens qui voyaient déjà Chioccioli en vainqueur. J’aurais évidemment pu écrire H comme Hinault, mais ceux qui me lisent savent que j’ai souvent parlé du « Blaireau » sur ce site, lui qui figure juste derrière Merckx au classement des plus beaux palmarès. H aussi comme Hesjedal, premier Canadien vainqueur d’un grand tour, qui s’imposa dans le Giro 2012.

I comme Indurain, deux fois triomphateur de la grande épreuve italienne en 1992 et 1993, faisant aussi le doublé Giro-Tour au cours de ces deux années. Indurain figure parmi les plus grands champions de l’histoire du cyclisme, à la fois grand rouleur et grimpeur puissant, le meilleur de sa génération au début des années 90. C’est pour cela qu’on peut dire qu’il a gagné ses deux Tours d’Italie comme ses cinq Tours de France à la manière de Jacques Anquetil autrefois.

J comme Jalabert, qui aurait pu gagner le Giro 1999 si …Pantani avait été banni de la course pour un taux hématocrite trop élevé un jour plus tôt. Si j’écris cela, ce qu’on ne trouve nulle part ailleurs, c’est parce que Jalabert était le plus fort cette année-là, derrière le surpuissant Pantani, qu’il essaya en vain de suivre lors de l’étape qui arrivait à Madonna di Campiglio. Il y réussit pendant la plus grande partie de l’étape, mais il paya les efforts faits pour suivre « le Pirate » vers la fin de l’étape. Il avait remporté trois étapes, plus le classement par points et avait été maillot rose pendant six jours. Le vainqueur final sera le pâle Ivan Gotti (déjà vainqueur en 1997), de quoi donner des regrets à notre « Jaja » national.

K comme Koblet, premier étranger, comme je l’ai déjà écrit à remporter le Giro (1950). J’ai beaucoup écrit sur le Suisse, sans doute le seul coureur de son époque, dans ses meilleurs jours, capable de suivre le grand Coppi dans un grand tour. Qu’on se rappelle le Giro 1953, sans doute un des plus beaux duels que le cyclisme nous ait offert. Dommage que sa carrière ait été aussi courte, mais le bel Hugo, si bien gâté par la nature, ne savait pas résister aux tentations de la vie facile, difficilement compatible avec les exigences de la haute compétition. K comme Kubler, autre star suisse de l’époque, qui ne peut s’enorgueillir que d’une troisième place en 1951 et 1952.

L comme Le Mond, qui termina troisième du Giro en 1985, derrière Hinault et Moser, ce que nombre d’amateurs de vélo ont oublié. Cette place sur le podium préfigurait sa victoire dans le Tour de France 1986. Le Mond, dans le sillage de Bernanrd Hinault montait en puissance, comme on dit, mais dans ce Giro Hinault était encore le plus fort.

M comme Massignan, merveille de petit grimpeur italien, comme il le prouvera aussi dans le Tour de France en étant le lauréat du grand prix de la Montagne en 1960 et 1961. Il finira à la troisième place du Giro 1962, après avoir été quatrième en 1960 à l’âge de 23 ans. Hélas pour lui, il ne confirmera jamais les espoirs placés en lui, et son palmarès sera finalement très maigre. Evidemment j’aurais aussi pu écrire M comme Merckx, comme Motta, vainqueur du Giro 1966 (en montant « les cols en roue libre..quand Anquetil devait pédaler » aux dires de Geminiani), grand rival à l’époque de Gimondi, même si son palmarès ne le confirme pas malgré une victoire dans le Tour de Lombardie en 1964, le Tour de Suisse en 1967 et le Tour de Romandie 1971. M comme Mottet aussi, qui termina deuxième en 1990 derrière Gianni Bugno. M comme Moser évidemment, qui s’imposa dans la controverse face à Laurent Fignon en 1984, ce dernier s’estimant volé entre les changements de parcours et les poussettes non sanctionnées. Cela étant Moser figure parmi les grands du cyclisme pour l’éternité. M comme Magni aussi, surnommé « le lion des Flandres » pour ses trois victoires au Tour des Flandres entre 1949 et 1951, et vainqueur de trois Tours d’Italie en 1948, 1951 et 1955. (J’ai consacré deux articles sur lui sur ce site en 2012).

N comme Nencini, dont j’ai déjà parlé avec Louison Bobet, mais plutôt N comme Nibali, qui remporta son unique Giro à ce jour en 2013, dans une épreuve marquée par le mauvais temps. Nibali est aussi un coureur qui figure parmi les rares vainqueurs des trois grands tours avec Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault et Contador, même si son palmarès est encore très loin de celui de ses prédécesseurs.

O comme Oriani, vainqueur en 1913. C’était un excellent coureur avant la première guerre mondiale, puisqu’il inscrivit aussi à son palmarès  le Tour de Lombardie en 1912. Mais je préfère O comme Olmo, grand poursuiteur dans les années 30 et 40, recordman de l’heure en 1935 (45.090 km), champion d’Italie sur route en 1936, vainqueur de Milan-San Remo en 1938. Après sa carrière cycliste il créa une usine de bicyclettes à Celle-Ligure, devenu une des références dans le monde des cyclistes, notamment avec la gamme « Biciclissima ». O comme Ortelli qui finit à la troisième place en 1946, après avoir remporté une étape et porté le maillot rose six jours durant. Il est connu aussi pour avoir été un redoutable rival pour le grand Fausto Coppi en poursuite, puisqu’il l’a battu à deux reprises en 1945 et 1946.

P comme Petterson, Gosta de son prénom, vainqueur du Giro 1971, après avoir gagné le Tour de Romandie en 1970. Avec ses trois frères, il fut à trois reprises champion du monde amateurs du contre-la-montre par équipes pour le compte de l’équipe de Suède. Nul doute que s’il était passé professionnel plus tôt, son palmarès serait beaucoup plus étoffé.  P aussi comme un autre Suédois, Prim, qui eut la malchance en 1982 d’avoir à affronter Bernard Hinault, terminant second cette année-là comme la précédente. Evidemment j’aurais pu écrire P comme Pantani, qui réalisa le doublé Giro-Tour en 1998, et dont le nom résonne toujours aussi fort dans le cœur des tifosi, sans doute un des plus grands grimpeurs de l’histoire du vélo. P comme Panizza, qui courut dix-huit fois le Giro, ne l’abandonnant que deux fois, qui donna du fil à retordre à Hinault en 1980, le champion breton ne prenant le maillot que l’avant-veille de l’arrivée. P comme Pambianco, qui l’emporta en 1961 devant Jacques Anquetil, P comme Petacchi et ses vingt-deux victoires d’étapes.

Q comme Quintana. Le symbole du renouveau du cyclisme colombien a remporté l’an passé le Giro, première victoire pour lui dans un grand tour à l’âge de 24 ans, devant un autre colombien Rigoberto Uran. Quintana est pour beaucoup le futur grand crack du vélo sur route, parce qu’il est déjà au niveau de Contador ou Froome, beaucoup plus âgés que lui. Ce sera un des grands favoris du Tour de France, après avoir remporté cette année Tirreno-Adriatico.

R comme Rodriguez, deuxième du Giro 2012, qui court toujours après un succès dans un des trois grands tours nationaux. Comment a-t-il pu s’y prendre pour perdre le Giro 2012 ? J’aurais aussi pu écrire R comme Rominger, le meilleur coureur de sa génération derrière Indurain, vainqueur du Giro 1995 et de trois Vueltas. Mais surtout R comme Roche, le remarquable coureur irlandais, qui réussit la même année un exploit que seul Merckx réussit à accomplir, à savoir remporter le Giro, le Tour de France et le championnat du monde sur route. Dans le Giro 1987, il dut affronter dans sa propre équipe Carrera, l’Italien Visentini, chouchou des tifosi, fils d’un riche industriel, vainqueur du Giro 1986 devant Saronni et Moser. En fait, malgré un succès juste avant le Giro dans le Tour de Romandie, Roche devait aider Visentini à gagner son second Giro. C’était du moins l’intention de ses employeurs…qu’il contraria jusqu’au bout au point de s’imposer, malgré les demandes réitérées de respecter les consignes d’équipe.

S comme Saronni, vainqueur du Giro en 1979 et 1983. Grand rival de Moser à cette époque, il bénéficia de l’aide des organisateurs qui avaient tendance à faire des parcours sur mesure pour les deux champions italiens. Et comme ils n’avaient rien de grimpeurs ailés, on se retrouva avec des parcours que nombre d’observateurs jugeaient indignes du Giro, la montagne faisant partie intégrante de sa légende. S aussi comme Simoni et Savoldelli qui s’imposèrent tous deux à deux reprises entre 2001 et 2005.

T comme Tonkov, deuxième coureur russe, après Berzin (1994), à remporter le Giro. Il s’imposa en battant l’Italien Zaina et Abraham Olano, lequel portait le maillot de champion du monde sur les épaules. Tonkov, qui fit la totalité de sa carrière en Italie, se classera neuf fois dans les dix premiers entre 1992 et 2002. Il aimait manifestement le Giro, plus que le Tour de France qu’il ne termina jamais les trois fois qu’il le courut. T comme Taccone aussi, petit grimpeur italien de grand talent, surnommé « le grimpeur des Abbruzes », qui remporta le grand prix de la Montagne en 1963. T aussi comme Vincenzo Torriani, inamovible directeur du Giro entre 1948 et 1993, au chauvinisme exacerbé aux yeux de certains, comme on a pu le constater à travers l’absence de sanctions pour les coureurs bénéficiant de poussettes, ou, comme je l’ai indiqué, pour faire des parcours sur mesure au profit des coureurs italiens.

U comme Ugrumov, coureur anciennement soviétique originaire de la Lettonie dont il porta les couleurs à partir de 1991. Il termina à la seconde place du Giro 1993 derrière l’intouchable Indurain, et finit troisième en 1995 derrière Rominger et Berzin.

V comme Valetti, vainqueur en 1938 et 1939, en devançant cette année-là Gino Bartali. V comme Van den Bossche, un des meilleurs lieutenants d’Eddy Merckx, qui accompagna tellement bien son leader dans les cols italiens en 1970, qu’il s’offrit le prix du meilleur grimpeur, et termina à la troisième place derrière Gimondi et Merckx. V aussi comme Van Steenbergen, un des meilleurs routiers-sprinters de l’histoire, triple champion du monde sur route, remarquable pistard, qui termina à la deuxième place du Giro 1951, derrière Magni (à 1mn46s) et devant Kubler. Un coureur beaucoup plus complet que ce que l’on peut imaginer.

W comme Weylandt, qui hélas mourra des suites d’une chute terrible, dans une descente à 25 km de l’arrivée, lors de la troisième étape de l’édition 2011. Un drame du vélo qui rappelle à ceux qui ne parlent de ce sport qu’à travers les affaires de dopage, que le cyclisme de haute compétition est à la fois très dur et très dangereux, et que, rien que pour cela, il mérite infiniment plus de respect que ne lui en accordent généralement les pourfendeurs du vélo n’ayant jamais pu monter la côte de l’église de leur village.

Y comme Yates. Cet ancien bon coureur britannique, qui a longtemps été directeur sportif de l’équipe Sky (Wiggins, Froome), a participé à trois Tours d’Italie (1987, 1989 et 1992), mais ne termina que l’édition 1992 à une modeste 87ème place. Cela dit, il est quand même resté un personnage important du vélo puisqu’il est aujourd’hui dans l’encadrement de l’équipe Tinfoff-Saxo d’Alberto Contador,  Ivan Basso (double vainqueur en 2006 et 2010), Roman Kreuziger et Michael Rodgers, qui accompagneront leur leader sur le Giro qui commence aujourd’hui.

 Z comme  Zilioli, qui termina à trois reprises second du Giro, dont une fois (1964) derrière Jacques Anquetil à seulement 1mn22s du Normand, la différence se faisant sur les 50 km de l’étape c.l.m. entre Parme et Busseto. Il sera deuxième aussi en 1965 et 1966, mais aussi troisième en 1969. C’était aussi un excellent coureur dans les courses d’un jour, ayant remporté entre 1963 et 1973, la quasi-totalité des semis-classiques italiennes.

Voilà un petit résumé de l’histoire du Giro à travers les noms de coureurs plus ou moins inconnus de nos jours, de champions qui ont brillé sur l’épreuve phare italienne, de grands champions qui l’ont emporté une ou plusieurs fois, et de superchampions qui se sont adjugé la victoire dans plusieurs grands tours pour ne pas dire les trois.

Michel Escatafal


Le triomphe du « Gaulois » en Italie…

privatL’Italie est une terre où le sport et les jeux sportifs ont toujours eu une grande importance. Il suffit de consulter les historiens romains pour s’apercevoir qu’à Rome on raffolait de ce que l’on appelait à l’époque les spectacles athlétiques. Au premier siècle de notre ère, c’étaient les sujets de conversation, comme le sont aujourd’hui les matches de football ou le Giro au mois de mai. On en discutait avec passion en famille, à l’école, au Forum, au Sénat. Et les jours de spectacle, des foules considérables de 150 ou 200.000 personnes se dirigeaient vers le Circus Maximus, avec des mouchoirs aux couleurs de leur équipe favorite, comme de nos jours sur les pentes de Plan de Corones. Il est même arrivé que l’empereur prenne part à ces courses, comme ce fut le cas pour Néron. La différence avec les compétiteurs tels que nous les connaissons de nos jours se situe au niveau de la monture, puisque les héros de l’époque étaient juchés sur un char tiré par des chevaux  alors que les nôtres le sont sur une bicyclette. A ce propos, on « frottait » de la même façon qu’aujourd’hui en préparant les sprints, avec parfois des heurts entre chars qui provoquaient des chutes monumentales aux conséquences souvent dramatiques…qui n’avaient guère d’importance aux yeux des organisateurs et moins encore des spectateurs.

Pourquoi ce préambule historique sur l’Italie antique ? Pour bien montrer que dans ce pays la passion pour le sport a toujours été exacerbée, et que cette passion touche toutes les classes de la société. Elle a même servi de ciment après la deuxième guerre mondiale, et le cyclisme y a été pour une large part. Il est d’ailleurs vraisemblable que, s’ils avaient vécu au vingtième ou au vingt-et-unième siècle, les poètes de l’Antiquité romaine nous auraient délivré quelques unes de leurs plus belles pages en suivant les grandes épreuves du calendrier de la péninsule, assimilées pour nombre d’entre elles à de véritables épopées, où l’on voit les coureurs vaincre les obstacles redoutables et souvent  inconnus que la nature leur oppose. Ils auraient décrit le vélo comme un sport paré de toutes les merveilles des arts, où les preux chevaliers que sont les coureurs auraient été mis en scène avec  toutes les grâces de leur âge, sachant nous émouvoir jusqu’aux larmes par leur volonté, parfois leurs faiblesses, qui se mêlent à leur héroïsme. On peut aussi être certains qu’ils auraient su saisir les intérêts et les passions des tifosi, qui savent si bien transformer une simple escarmouche en trait de lumière. On imagine enfin la manière dont ils auraient traité le duel au sommet entre les campionissimi Bartali et Coppi, le premier étant sans doute présenté comme l’archétype de l’homme prudent et vertueux, le second étant plutôt un personnage si parfait dans son expression sur la route ou sur la piste, qu’on ne peut lui faire d’autre reproche que sa perfection même.

Parmi les épreuves mythiques du calendrier italien, il y a une course, Milan-San Remo, appelée la Primavera, qui se dispute chaque année au milieu du mois de mars, et qui lance véritablement la saison des classiques. Cette épreuve, très longue, qui approche les 300 km (293 très exactement), fait partie de celles qui peuvent s’offrir à la fois à des grands champions, mais aussi à d’autres qui le plus souvent se contentent de travailler pour les autres. Elle est souvent l’apanage des sprinters, mais peut aussi à l’occasion faire la fortune de quelques baroudeurs audacieux sachant profiter de circonstances favorables. Ce fut le cas en 1960,  avec la victoire de René Privat, surnommé « René la Châtaigne » ou encore « le Gaulois », pour son tempérament, son agressivité et ses attaques répétées…quand il pouvait jouer sa carte, ce qui arrivait assez souvent bien qu’il fût, à partir de 1955, l’équipier du grand Louison Bobet.

Cela lui a permis de se forger un palmarès plus qu’honorable, avec des victoires dans le Critérium National et Gènes-Nice en 1955, les Boucles de la Seine en 1956, trois étapes du Tour de France en 1957, le Tour du Var en 1958, le Tour du Sud-Est et le Grand prix Stan Ockers en 1959, plus une autre étape du Tour de France en 1960.  A cela s’ajoutent de nombreuses places d’honneur, comme nous disions autrefois, notamment une deuxième place dans le Midi-Libre en 1956, ainsi que dans la Flèche Wallonne et le Dauphiné Libéré en 1957. Mais bien entendu, son plus grand succès est cette victoire dans Milan-San Remo le 19 mars 1960.

Des préliminaires émouvants et un début de course mouvementé

Avant le départ de la course, les coureurs furent invités à rendre un hommage particulier à Armando Cougnet, ancien directeur de la Gazzetta dello Sport et organisateur en chef du Giro, disparu depuis peu, mais aussi à Fausto Coppi, le campionissimo, triple vainqueur de l’épreuve, décédé de la malaria le 2 janvier précédent, et à Gérard Saint, qui avait trouvé la mort dans un accident de voiture trois jours auparavant, la France ayant perdu ce jour-là un de ses plus grands espoirs (24 ans), à la fois rouleur et grimpeur, qui avait terminé le Tour de France à la neuvième place l’année précédente.

Ensuite la course s’élança pour un long périple de 288 kilomètres, avec une première échappée dès le quarante cinquième kilomètre, où l’on retrouvait les Italiens Cleto Maule, vainqueur du Tour de Lombardie et de Milan-Turin en 1955, Brenioli, le Belge Vloebergs, ces coureurs étant rejoints une trentaine de kilomètres plus loin par cinq Italiens, Minieri, Salviato, Fontana et deux excellents pistards, Pizzali, qui détint le record du monde amateur des 200 m en 1954 (12s), et le poursuiteur Armando Pellegrini.

Un peu plus tard, au kilomètre 92, douze hommes vont sortir du peloton à la poursuite des fugitifs, et pas n’importe lesquels puisque dans ce groupe il y avait les Belges Molenaers (vainqueur d’un Tour du Luxembourg) et Noel Foré (vainqueur de Paris-Roubaix 1959), Tom Simpson qui était en début de carrière, l’Espagnol Otano, et les Italiens Tomasin, Tamagni, Bruni, Liviero, Pierino Baffi, ainsi qu’Arnaldo Pambianco, qui allait remporter le Giro l’année suivante devant Jacques Anquetil, sans oublier les Français Robert Cazala…et son coéquipier chez Mercier, l’Ardéchois René Privat. Ce dernier avait d’ailleurs failli l’emporter deux ans plus tôt (vainqueur Rik Van Looy), après une longue échappée,  n’ayant été rejoint qu’à 3 kilomètres de l’arrivée.

Fermons la parenthèse pour dire que les douze hommes ont rejoint très vite les premiers fugitifs, dès le début du Turchino. Le train mené par les fuyards était rapide, mais pas suffisamment au goût du tout jeune Tom Simpson (23 ans), ce qui l’incita à  partir seul. Il allait porter son avance à 1mn 40s sur ses poursuivants, eux-mêmes pris en chasse par les Italiens Carlesi, surnommé « Coppino » en raison de sa ressemblance physique avec le Campionissimo, et Nencini, vainqueur du Giro en 1957 devant Louison Bobet, qui allait remporter quelques mois plus tard le Tour de France. Carlesi et Nencini n’allaient pas mettre très longtemps à rejoindre le groupe de chasse derrière Simpson, avant que ce dernier ne soit lui aussi rejoint à environ 80 km de l’arrivée, après un raid solitaire de 45 kilomètres. Certains diront a posteriori qu’il avait pris ses marques pour l’avenir, dans la mesure où le coureur britannique remportera, entre autres grandes victoires, la Primavera en 1964.

René Privat passe à l’action

A un peu plus de 70 km de la via Roma, il y avait encore douze hommes en tête avec deux minutes d’avance sur le peloton, mais la distance commençait à faire sentir ses effets et seuls les meilleurs des groupes initiaux purent se maintenir au commandement de la course. Finalement ils se retrouvèrent au nombre de sept  dans le Capo Mele, situé à un peu moins de 50 km de l’arrivée. Ces sept coureurs avaient pour nom Nencini, Pambianco, Otano, Molenaers, Simpson, Cazala et Privat. Ce dernier se sentant très fort, bien qu’ayant avoué avoir à peine 2000 kilomètres d’entraînement dans les jambes (quelle évolution depuis cette époque !), décide alors de passer à l’offensive, ne serait-ce que pour vérifier l’état de fraîcheur de ses accompagnateurs. Cette accélération apporta la réponse à Privat : son principal rival était Nencini, même si ce dernier avait eu beaucoup de difficultés à répondre à son démarrage.

Cependant  rien ne pressait pour se lancer dans un raid solitaire, dans la mesure où les hommes forts du peloton avaient décidé de rouler pour combler le retard pris sur les échappés. Et il y avait du beau monde dans ce qui restait de ce peloton, à savoir Rik Van Looy, le roi des classiques, mais aussi l’Espagnol Miguel Poblet, double vainqueur de l’épreuve, ou encore un autre grand chasseur de courses d’un jour, Fred De Bruyne, ces trois hommes ayant la particularité d’être très rapides au sprint. Enfin dans ce groupe on citera également le recordman du monde de l’heure, Roger Rivière, qui participait à une des seules classiques qu’il ait eu le temps de disputer jusqu’à sa chute fatale dans le Tour de France. Gérard Saint, Roger Rivière : le cyclisme avait payé un lourd tribut à la malchance et au malheur en cette année 1960 !

La marche triomphale vers la Via Roma

Au pied du Poggio, rajouté cette année-là pour empêcher que la course ne se termine une nouvelle fois au sprint, ils étaient encore sept en tête. C’est le moment que choisit « Le Gaulois », placé à cet instant en troisième position, pour placer un terrible démarrage qui laissa sur place ses compagnons d’échappées, à la tête desquels se trouvait un Nencini pétrifié. René Privat fit cette ascension comme si sa vie en dépendait, ne faisant qu’accroître son avance sur ses poursuivants, réduits au nombre de deux, Jean Graczyk, le célèbre « Popoff », revenu du diable vauvert sur le groupe de tête, et un des premiers échappés de la journée, le Belge Molenaers.  Quant aux autres, ils ont très vite abdiqué, devant la foudroyante attaque de René Privat, ce qui les incita à se laisser gentiment absorber par le peloton des battus.

René Privat se souviendra toute sa vie de cette arrivée sur la Via Roma, sorte d’avenue qui aurait pu lui faire penser au retour à Rome des généraux victorieux, quand ils emmenaient leur char de triomphe devant une foule en délire. Oh certes René Privat ne ramenait pas un énorme butin comme ceux qui étaient pris aux vaincus après une bataille victorieuse, mais il allait entrer dans la légende du cyclisme, laquelle n’accueille que ses plus valeureux serviteurs. Un peu plus loin, Graczyk n’avait même pas besoin de disputer le sprint pour s’emparer de la seconde place à 11secondes du vainqueur, le troisième Molenaers terminant à 20 secondes de René Privat, loin devant le peloton des battus réglé au sprint par le Belge Decabooter devant le Français Ruby et Rik Van Looy, tout ce joli monde franchissant la ligne d’arrivée avec 1mn 40 s de retard sur « l’imperator » du jour. Cette magnifique victoire allait être suivie l’année suivante de celle d’un jeune coureur qui allait beaucoup faire parler de lui pendant les quinze années qui suivirent, Raymond Poulidor, qui remportait à cette occasion sa première grande victoire internationale, pour le plus grand bonheur d’Antonin Magne, inamovible directeur de l’équipe Mercier.

Au fait, puisque j’évoque des victoires françaises, depuis combien de temps un Français n’a pas gagné Milan- San Remo ? Très simple, depuis 1995 (année du décès de René Privat), date aussi de la dernière victoire d’un Français (le même) dans un grand tour. Ce champion s’appelle Laurent Jalabert. Cela fait tout juste 20 ans ! Faudra-t-il attendre encore 20 ans pour avoir le plaisir de voir un de nos compatriotes s’imposer sur la Via Roma ? Peut-être pas, car il y a des jeunes coureurs prometteurs qui vont vite au sprint, à savoir Démare, Bouhanni et le plus doué de tous sans doute, Bryan Coquard, lequel vient de remporter (avec Morgan Kneisky) le championnat du monde de course à l’américaine, comme un certain Mark Cavendish en 2008 (avec Wiggins). Hélas Coquard, en plus d’être très jeune (23 ans bientôt), ne dispose pas d’un train du niveau de ceux de ses principaux adversaires, ce qui l’empêchera sauf énorme réussite de l’emporter dès cette année. Alors on attendra encore un peu…Nous en avons l’habitude ! Mais qui pour gagner dimanche prochain ? Je miserais sur Sagan, tellement il mérite de remporter (enfin !) une grandissime victoire.

Michel Escatafal


2015 ne sera pas du même cru que 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995 pour le cyclisme français

PoulidorJajaEnfin un Poulidor qui gagne ! C’est ce que semblent affirmer ceux qui ne connaissent pas la carrière de celui qui fut le meilleur coureur français, et même mondial, des années 60 (après Jacques Anquetil)  jusqu’au début des années 70, à savoir Raymond Poulidor. Car, contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, Poulidor a beaucoup gagné dans sa carrière professionnelle, avec notamment une Vuelta (1964), Milan- San Remo (1961), la Flèche Wallonne (1963), le Dauphiné Libéré (1966 et 1969), , le Grand Prix des Nations qui était à l’époque le véritable championnat du monde contre-la-montre (1963), Paris-Nice (1972 et 1973), la Semaine Catalane (1971) et un titre de champion de France (1961). Rien que ça ! Combien de coureurs d’aujourd’hui peuvent se prévaloir d’un pareil palmarès ? Très peu. En fait seuls Contador, Cancellara, Gilbert et Valverde peuvent s’enorgueillir d’une pareille collection de grandes victoires, avec une diversité que seul Valverde peut revendiquer.

Cela signifie que le petit-fils de Poulidor a de qui tenir d’autant que son papa, Adrie Van der Poel, fut lui-même un beau champion, remportant notamment un Tour des Flandres (1986), Créteil-Chaville appellation à l’époque de Paris-Tours (1987), Liège-Bastogne-Liège (1988) et l’Amstel Gold Race (1990), sans oublier un titre mondial en cyclo-cross (1996). Or, justement, c’est dans cette discipline que Mathieu Van der Poel vient d’être sacré champion des Pays-Bas à l’âge de 20 ans dans la catégorie Elite. Et comme le jeune homme  a déjà remporté le titre de champion du monde sur route juniors en 2013, on voit que son avenir apparaît doré, au point que beaucoup d’observateurs avisés du vélo pensent que c’est peut-être lui le futur crack de la fin des années 2010 et du début des années 2020. Dommage qu’il ait opté pour la nationalité néerlandaise diront les amateurs de vélo franchouillards, mais que les mêmes se consolent en se disant que s’il devient ce qu’il pourrait être, on se chargera de souligner à l’envie qu’il est d’abord le petit-fils de notre Poupou national.

Fermons la parenthèse pour évoquer ce que pourrait être l’année cycliste 2015, qui sera fatalement moins glorieuse pour le cyclisme français que les années 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995. Si j’évoque ces années se terminant par 5, c’est parce que nous sommes en janvier et que les pronostics commencent à fleurir sur la saison à venir, où l’on verra Contador tenter le doublé Giro-Tour, Wiggins et Martin faire une tentative sur l’heure, et Froome et Quintana tenter un doublé inédit, Tour-Vuelta, depuis Bernard Hinault en 1978, à une époque où le Tour d’Espagne se déroulait au printemps. Pour mémoire, l’année 1955 avait été marqué par le troisième succès de Louison Bobet dans le Tour de France, prouvant qu’il était bien le meilleur coureur de son temps, d’autant que cette même année il avait remporté le Tour des Flandres avec le maillot de champion du monde sur le dos. En 1965, l’exploit de la saison aura été le fabuleux doublé Dauphiné Libéré- Bordeaux-Paris de Jacques Anquetil, sept heures séparant l’arrivée de la course à étapes du départ de ce qu’on appelait le « Derby de la route » dont la distance était de 572 kilomètres. Une victoire hallucinante si l’on songe que Jacques Anquetil avait dormi seulement une heure avant de prendre le départ, en pleine nuit,  de la plus longue classique du calendrier. Evidemment les contempteurs du vélo ne manqueront pas de souligner qu’Anquetil n’avait pas avalé que du sucre pendant la course, mais le résultat était là : le coureur normand avait accompli un exploit insensé.

En 1975, c’est Bernard Thevenet qui allait se couvrir de gloire en faisant mordre la poussière au grand Eddy Merckx. Après une victoire au Dauphiné Libéré, Thevenet se sentait prêt pour frapper un grand coup lors du Tour de France et priver ainsi Merckx du record de victoires dans le Tour de France (5 à l’époque). La victoire du coureur bourguignon paraissait à première vue quelque peu utopique, car jusque-là seul Ocana avait vraiment battu le fantastique coureur belge à la régulière. Et pourtant, malgré un début de Tour un peu poussif, avec une perte de 52 secondes sur 16 km c.l.m. à Merlin-Plage (sixième étape), Thévenet ne perdait pas espoir, parce qu’il ne concédait que 9 secondes au « Cannibale » entre Fleurance et Auch sur une distance de 37 kilomètres (neuvième étape), preuve que la marge de Merckx n’était pas si importante. La confirmation viendra un peu plus tard sur les pentes du Puy-de-Dôme (quatorzième étape), où Van Impe s’imposait au sommet devant Thévenet, avec l’épisode imbécile d’un « beauf » sur le bord de la route, celui-ci donnant un coup de poing au foie à Merckx, lequel fut handicapé sur la fin de la montée. Mais ce coup de bêtise du spectateur n’expliquait pas tout, puisque lors de la première étape alpestre Thévenet allait reléguer Merck à près de 2 minutes, ce dernier s’effondrant après une descente du col d’Allos à tombeau ouvert, où il avait pris pratiquement une minute à Thevenet. Le lendemain Bernard Thévenet, revêtu de jaune, allait porter l’estocade définitive dans l’Izoard, là où tellement de grands champions (Bobet, Coppi…) ont écrit quelques unes de leur plus belles pages d’histoire.

En 1985, c’est Bernard Hinault qui réalisera de nouveau le doublé Giro-Tour, après avoir été dominé l’année précédente par Laurent Fignon dans le Tour de France. Cela étant, en 1984, malgré toute sa bravoure, Hinault ne pouvait rien contre le meilleur Laurent Fignon que l’on ait connu, en raison aussi des suites de son opération un an auparavant. L’année suivante en revanche Hinault retrouvera toute sa verve et s’imposera devant son équipier Greg Le Mond, malgré une chute à Saint-Etienne où il eut le nez cassé, et grâce aussi, il faut bien le dire, à la bienveillance de son directeur sportif, Paul Koechli, qui avait interdit à l’Américain d’attaquer son adversaire blessé. Cela permettait à Hinault de rentrer dans le club très fermé des quintuples vainqueurs du Tour  avec Anquetil, Merckx, et dix ans plus tard Indurain, lesquels seront dépassés dans les années 2000 par Armstrong, qui l’emportera à 7 reprises…même s’il ne figure plus au palmarès, contrairement à d’autres coureurs ayant avoué s’être dopés. Comprenne qui pourra !  Trente ans après, Hinault est toujours le dernier vainqueur français du Tour de France, et ce n’est pas en 2015 qu’il aura un successeur, même si cette année deux Français (Péraud et Pinot) sont montés sur le podium…en l’absence pour raison diverses de Froome, Contador et Quintana.

Enfin il faut ajouter la formidable saison réalisée par Laurent Jalabert en 1995, avec au printemps ses victoires dans Paris-Nice, Milan-San Remo, la Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, le Critérium International et à la fin de l’été la Vuelta. Ouf, n’en jetons plus ! Laurent Jalabert était bien à ce moment le meilleur coureur du monde, même si Indurain pouvait lui contester cette suprématie en ayant gagné cette même année 1995, le Dauphiné Libéré, le Tour de France et le championnat du monde contre-la-montre. Il n’empêche, en 1995, comme en 1996, 1997 et 1999, Jalabert terminera premier au classement UCI. Personnellement, si je devais souligner une victoire plus qu’une autre en cette année 1995 bénie pour lui, ce serait Milan-San Remo, où il fut le seul à résister à la terrible attaque de Fondriest, champion du monde en 1988 et vainqueur en 1993 de la Primavera, dans la montée du Poggio. A cette occasion Jalabert fit preuve, dans la descente qui menait à l’arrivée, d’un sang-froid extraordinaire, en roulant avec son adversaire pour conserver les 8 secondes d’avance qu’ils avaient au sommet, tout en ne se découvrant pas trop pour l’emporter au sprint , ce qu’il fit à l’issue d’un mano a mano d’anthologie, les deux hommes terminant aux deux premières places avec quelques mètres d’avance sur leurs poursuivants. Magnifique succès de « Jaja », d’autant  qu’il était le super favori des suiveurs, preuve qu’il était bien considéré comme le meilleur. Quand un autre Français remportera-t-il la magnifique classique italienne ? Je ne sais pas, même si nos deux jeunes sprinters, Bouhanni et Démare, sont en grands progrès depuis deux ans. Mais sera-ce suffisant pour vaincre sur la Via Roma ? Je le souhaite très fort, sans trop y croire cependant. Peut-être un jour Bryan Coquard, coureur très véloce et remarquable pistard, capable en outre de passer de courtes bosses ?

Meilleurs vœux de bonne et heureuse année 2015.

Michel Escatafal


Contador peut réussir son chef d’oeuvre l’an prochain…

 

pistoleroQuel est le meilleur coureur cycliste actuel ? S’il est difficile de faire un choix pour les classiques d’un jour, où personne ne domine réellement comme Philippe Gilbert en 2011, en revanche dans les courses à étapes le meilleur reste incontestablement Alberto Contador, lequel a retrouvé en 2014 une suprématie perdue en 2013, après son horrible période entre 2011 et 2012, où il fut privé de Tour de France et où l’UCI lui a supprimé ses victoires acquises sur la route en 2011, suite à son contrôle anormal sur le Tour 2010 pour des doses ridicules de produit interdit (clembutérol) qui, en aucun cas, ne pouvaient l’avoir aidé à améliorer ses performances.

En tout cas, tout le monde se réjouit de la décision affirmée et assumée du Pistolero de tenter le doublé Giro-Tour, au moment où ses rivaux (Froome, Nibali, Quintana, Rodriguez, Valverde) misent tout ou presque sur une victoire dans le Tour de France, avec pour Froome une tentative de doublé Tour-Vuelta, inédit depuis le changement de date du Tour d’Espagne. Et en parlant de Froome, on souhaite tous que le coureur britannique soit au top au moment du Tour, comme Contador, pour avoir de nouveau droit au duel que nous n’avons eu l’an passé que dans le Dauphiné et la Vuelta.

N’oublions que ce sport comme beaucoup d’autres n’atteint sa dimension supérieure qu’à travers les duels qu’il engendre. Dans les années 40, nous avons connu la lutte pour le pouvoir entre Coppi et Bartali, deux des plus grands champions de tous les temps. Ensuite au début des années 50, ce fut Coppi contre Koblet. Dans les années 60, il y eut le duel Anquetil-Poulidor, faute d’avoir eu droit  à la rivalité entre Anquetil et Rivière qui aurait été autrement plus dure, si ce dernier n’avait vu sa carrière brisée à l’âge de 24 ans. Puis à la fin des années 60 et au début des années 70, ce fut l’époque où Merckx gagnait tout ou presque malgré des rivaux  de la classe de Gimondi ou Luis Ocana, ce dernier étant le seul capable dans ses grands jours de battre à la régulière « le Cannibale », comme Koblet fut le seul à pouvoir se hisser au niveau de Coppi vingt ans auparavant. Ensuite vint l’ère Hinault, mais comme à l’époque d’Anquetil et Merckx, ses challengers (Fignon, Moser, Saronni) ne pouvaient que l’inquiéter épisodiquement dans ses grandes années. Puis vint l’ère Indurain avec comme contradicteur  principal Rominger, sans que celui-ci puisse s’élever au niveau de son rival. Enfin arriva la domination d’Armstrong dans le Tour de France, lui aussi parfois menacé mais jamais battu par Ullrich ou Basso.

Est-ce que le duel Contador-Froome ressemblera au duel Coppi-Bartali, avec de grandes victoires pour l’un et l’autre, même si au final l’un (Coppi)  était au dessus de l’autre (Bartali), ou bien est-ce que ce sera comme le duel entre Anquetil et Poulidor ou Armstrong et Ullrich, avec la victoire dans la quasi-totalité des cas des premiers nommés ? Là est  toute l’interrogation des amateurs de vélo après la Vuelta 2014, où Contador avait réussi sa « résurrection » un peu mieux que Froome, après leurs chutes dans le Tour de France, même si le sentiment de tous les vrais amateurs de vélo, ceux qui voient les choses objectivement sans être déformés par le prisme du dopage ou le pur et imbécile chauvinisme, reste que le Pistolero est sans doute un tout petit cran au-dessus du Kényan blanc.

Si j’ose cette affirmation, c’est parce qu’il ne faut surtout pas avoir sa vision déformée par le spectacle du Contador 2013…qui n’était pas le vrai Contador, pour de multiples raisons, à commencer par le fait qu’il venait de vivre deux années terribles, malgré une victoire laborieuse dans la Vuelta 2012, comme je l’ai rappelé auparavant. Ce Contador 2013 n’avait en effet rien à voir avec celui du Tour 2009 ou du Giro 2011, qu’il avait outrageusement dominé. En fait ce Contador version 2013 n’était guère meilleur que celui de 2010, où il faillit être battu dans le Tour par Andy Schleck, loin de valoir Froome, très supérieur au Luxembourgeois contre-la-montre et aussi meilleur en montagne avec ses démarrages supersoniques…auxquels semble s’habituer Contador, comme on a pu le constater cette saison au Dauphiné et à la Vuelta, étant le seul à pouvoir y répondre et même à contrer un peu plus haut.

Et pour revenir au Tour 2010, si le crack espagnol l’a finalement emporté sur la route, c’est uniquement sur l’expérience, en leurrant à plusieurs reprises son rival Andy Schleck, aujourd’hui jeune retraité, comme Anquetil l’avait fait avec Poulidor en 1964, notamment au Puy-de-Dôme, sans oublier son équipe qui, précisément, lui avait permis de bluffer en menant grand train en montagne, comme si elle préparait une attaque de son leader. Ce fut tout particulièrement le cas dans la montée de Morzine-Avoriaz, alors que Contador était dans un mauvais jour. D’ailleurs Contador avait fini ce Tour très fatigué, signe que la condition physique n’était pas vraiment au niveau espéré…et que le clembutérol ne l’avait pas du tout aidé.

Mais pourquoi ce retour en arrière ? Tout simplement parce que je voudrais dire deux mots sur la possibilité ou l’impossibilité de réaliser de nos jours le doublé Giro-Tour, le dernier en date étant l’œuvre de Pantani au siècle précédent (1998). Il est vrai que depuis cette date, Contador n’a pas pu tenter ce pari, sauf en 2011 où il avait une épée de Damoclès au-dessus de la tête. En 2008, en effet, Contador fut privé de Tour de France parce que son équipe d’alors, Astana, était dans l’œil du cyclone pour des contrôles antidopage positifs de Vinokourov et Kashhechkin. A ce propos, compte tenu des derniers éléments sur le thème du dopage concernant cette même équipe, à présent dirigée par Vinokourov et dans laquelle figure Nibali, le vainqueur du Tour cette année, il est intéressant de noter que cinq cas positifs de dopage lourd dans la galaxie Astana, ne l’auront pas privée de sa licence World Tour. On comprend pourquoi l’ancien président de l’UCI, Pat Mac Quaid, a pu   dire qu’il y avait sans doute eu une forme d’injustice à l’égard de Contador en 2010-2011, injustice qui a fait le bonheur des contempteurs du cyclisme, et de nombre de forumers sur les sites de sport, aussi ignares que malveillants.

Fermons la parenthèse, pour revenir à cette année 2011 où Contador ne put réellement défendre ses chances dans le Tour avec l’intégralité de ses moyens, d’abord en raison de deux chutes pendant l’épreuve qui l’handicapèrent au niveau du genou, et ensuite parce que le Pistolero, tout grand qu’il est, quelle que soit sa force de caractère, sa confiance en lui, ne pouvait pas ne pas penser que, même vainqueur, sa victoire lui serait retirée. D’ailleurs tout le monde savait bien que Contador serait suspendu à ce moment-là, le désir de l’UCI et plus encore de l’AMA étant d’abord de faire un exemple. Et quel meilleur exemple, même pour des quantités de produit ridiculement faibles, indécelables dans la quasi-totalité des laboratoires du monde entier, quel meilleur exemple dis-je que condamner Contador, le meilleur cycliste de la planète, quitte à donner ses trophées à des coureurs précédemment confrontés au dopage…alors que Contador était autorisé à disputer ces épreuves.

Tout cela pour dire que je reste persuadé que le doublé Giro-Tour reste du domaine du possible encore aujourd’hui, malgré des contrôles de plus en plus fréquents et de plus en plus sophistiqués. Cela étant, s’il y a aujourd’hui un coureur capable de le réaliser c’est Contador, à condition de ne pas avoir de problème de santé ou de n’être pas confronté aux chutes inhérentes aux grandes épreuves à étapes les premiers jours. En 2014, s’il en avait eu le dessein et sans la malchance, Contador pouvait réaliser ce fameux doublé, car c’était le plus fort. Il aurait aussi pu le faire en 2011, sans les problèmes multiples auxquels il a été confronté, dont j’ai déjà parlé. Il suffit de voir comment il a terminé le Tour 2011, avec une attaque suicidaire lors de la dernière étape de montagne à 95 kilomètres de l’arrivée, n’étant rejoint qu’à quelques encablures de l’arrivée, plus sa troisième place contre-la-montre le lendemain, veille de l’arrivée, à 53s de Tony Martin sur la distance de 42.5 km, pour s’apercevoir qu’il aurait pu gagner ce Tour et faire le doublé, après un Tour d’Italie, dont certains ont dit que c’était le plus dur depuis des décennies.

Voilà pourquoi je pense que le Pistolero peut réussir ce doublé, et je ne suis pas le seul à le penser. Certes la concurrence est très sévère, et elle l’est d’autant plus que ses principaux rivaux vont faire l’impasse sur le Giro pour arriver à leur maximum sur le Tour de France, mais ce n’est pas une raison pour douter de la capacité de Contador à réussir ce banco, qui serait son chef d’œuvre en carrière, et qui lui permettrait de se rapprocher à une unité du record de Merckx au nombre de grands tours remportés (11). Le regretté Laurent Fignon ne s’y était pas trompé en ayant envisagé pour Contador ce doublé Giro-Tour pour 2011, à la condition de courir le Giro à 90%de ses possibilités, un doublé que ce même Laurent Fignon aurait dû réaliser en 1984, si les organisateurs du Giro de l’époque n’avaient  pas quelque peu aidé Moser. Mais ça c’est une autre histoire, et aujourd’hui, ce ne serait plus possible. Comme, semble-t-il de nos jours, on ne suspend plus les sportifs pour quelques poussières de clembutérol trouvées dans leurs urines, certains étant même acquittés sans la moindre difficulté. Mais ça aussi c’est une autre histoire…

Michel Escatafal