Ali a dépassé la simple histoire du sport

ali_foreman_13_01Lui-même disait qu’il était le plus beau, le plus grand, le plus fort etc., mais s’il y avait beaucoup de vrai dans son allure sur un ring, il n’était pas qu’un extraordinaire boxeur. Il avait ce quelque chose de plus qu’ont très peu de sportifs, y compris ceux qui sont aujourd’hui appelés des idoles. Qui oserait comparer le charisme de Mohammed Ali avec la triste figure d’un Zidane ou d’un Messi, sans parler des excentricités d’un Ronaldo ou d’un Hamilton, ou avec la faible personnalité d’un Chris Froome, pour ne citer qu’eux. Non, Ali a dépassé la simple histoire du sport, parce que c’était un seigneur sur le ring et dans la vie. Contrairement à Zidane, quand Ali donnait un coup c’était grandiose. Contrairement à Cantona, qui se prend pour un intellectuel et qui en fait est surtout ridicule dans la plupart de ses interventions, quand Ali parlait on avait envie de l’écouter. Contrairement à Mayweather, Ali était une bête de scène capable d’enflammer beaucoup plus qu’une foule de spectateurs autour du ring. Il représentait une sorte de symbole, au sens le plus noble du terme, et pas seulement à propos du « noble art ». Ses idées dépassaient les frontières du sport, pour atteindre toutes les couches de la société aux Etats-Unis et ailleurs. Il suffit de voir le nombre d’hommages reçus du monde entier après sa mort pour en être pleinement convaincu. Bref, à une époque où internet n’existait pas et où la pub était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui, il savait « se vendre » mieux que personne, devenant même une des icônes de la pub télévisuelle, lui le petit-fils d’esclave, ce qui ne l’a jamais empêché de revendiquer le droit d’être lui-même au plus haut point, refusant la « dolce vita » qui avait anéanti la vie de nombre d’anciennes gloires de la boxe.

Cela dit, et puisque nous parlons de sport, il fut quand même un des plus extraordinaires boxeurs de l’histoire. Il le fut d’autant plus que sa carrière s’est située à une époque où la boxe vivait encore son âge d’or, même si celui-ci était finissant. A 17 ans il remportait les « Golden Gloves », qui ont souvent servi de tremplin à la carrière des meilleurs boxeurs (Joe Louis, Ezzard Charles, Leonard, Hagler, Hearns, Tyson, Holyfield, de la Hoya etc.), puis dans la foulée il devint champion olympique des mi-lourds (1960), titre qui l’avait mis au comble de la joie comme l’a rapporté un autre ancien grand champion, Nino Benvenu (poids moyen), en écrasant son adversaire en finale, l’expérimenté Polonais Pietrzykovski…qui ne porta quasiment aucun coup à son adversaire tout au long de cette parodie de combat. C’est dire combien Cassius Clay, son nom avant de devenir Mohammed Ali en 1964, effrayait ses adversaires ! Il les effrayait d’autant plus qu’il était déjà très grand par sa taille pour l’époque (1.91m), ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi mobile que quasiment tous les meilleurs poids moyens malgré ses 100 kg. En fait pour être considéré comme le plus grand, il ne lui manquait qu’un peu plus de punch, car si son palmarès compte 37 victoires par K.O. sur ses 56 succès, il remporta ses victoires surtout en épuisant et détruisant ses adversaires, qui n’arrivaient pas à le toucher le plus souvent.

Ensuite chez les professionnels qu’il rejoignit très jeune, il se fera remarquer rapidement, même si ses premiers succès, contre d’excellents boxeurs (Doug Jones et le Britannique Henry Cooper qui l’enverra au tapis), ne furent pas faciles. Mais ces victoires lui permirent d’obtenir très vite une chance mondiale et de s’emparer du titre de champion du monde des poids lourds (février 1964) en mettant K.O. à la septième reprise celui qu’il appelait « l’ours », Sony Liston, malgré une blessure à l’œil due à une pommade qu’on avait administrée à son adversaire, avant de l’écrabouiller (K.O. au premier round) lors de la revanche un an plus tard (mars 1965), même si certains mirent en doute la réelle envie de se battre de « l’ours ». Ensuite (novembre 1965) il affronta victorieusement le plus jeune champion du monde des lourds jusqu’à son époque, Floyd Patterson, en le mettant K.O. au douzième round, et s’imposera dans tous les combats auxquels il participa, ce qui ne l’empêcha pas d’être destitué de son titre mondial (c’est ça aussi la boxe !). Néanmoins comme il était plus fort que les autres, il récupèrera le titre qu’on lui avait pris en battant celui à qui la WBA l’avait attribué (Ernie Terrell).

Mais tous ces combats remportés qui en faisait déjà un monstre sacré de la catégorie reine, ne seront rien à côté de celui qu’il allait livrer à partir de 1967. Un combat non pas contre un adversaire, mais contre les institutions de son pays, refusant d’aller guerroyer au Vietnam « contre des gens qui ne lui avaient rien fait », au nom de ses convictions religieuses, convictions d’autant plus affirmées qu’il s’était converti à l’Islam (black muslims) trois ans plus tôt. Cela allait lui valoir une peine de prison de cinq ans, qu’il ne fera pas, mais il lui sera interdit de boxer jusqu’en 1970, sanction terrible qui le privera de ses plus belles années de carrière. Toutefois, cette très longue absence des rings n’enlèvera rien à son talent, et il le prouvera en réussissant un extraordinaire come-back, après avoir toutefois été battu d’extrême justesse (la décision se fit à l’ultime reprise) par Joe Frazier en 1971, ce dernier, que certains comparaient à Rocky Marciano, l’empêchant de récupérer son titre. Ensuite ce sera une longue quête pour retrouver ce titre mondial qu’on lui avait pris injustement à ses yeux, une quête où il remporta nombre de combats…sauf contre Norton qui lui cassa la mâchoire, subissant sa seconde défaite.

Néanmoins il se vengera de Norton (1973), puis de Frazier en 1974, ce dernier ayant été vaincu en deux rounds auparavant par Georges Foreman (1973). Et c’est contre cet adversaire que tout le monde croyait invincible, qu’il allait réaliser sans doute son plus grand exploit à l’âge de 32 ans, à Kinshasa, en battant par K.O. à la huitième reprise le tenant du titre. Peu de monde avait osé parier sur une victoire d’Ali face à un adversaire plus jeune que lui (7 ans) et qui avait battu auparavant Frazier et Norton en deux rounds. On imaginait aisément que Foreman, terrible puncheur au sommet de son art, ferait subir le même sort à Ali qu’à ses deux précédents adversaires. Il n’en fut rien, car ce jour-là, le 30 octobre 1974, jamais Ali ne fut plus grand, réussissant à contenir les fougueux assauts de son adversaire, avant de finir par le décourager et l’avoir à l’usure en le mettant K.O. au huitième round. Victoire de l’intelligence sur la force brutale, victoire de la vitesse de déplacement sur la puissance de frappe, bref victoire incontestable du meilleur boxeur, ce que Foreman reconnaîtra plus tard. Il n’y aura jamais de revanche, et l’image de boxeur de Mohamed Ali restera sur ce chef d’œuvre, les combats qu’il livrera par la suite étant sans doute des combats de trop, surtout en fin de carrière, notamment lors d’un troisième combat contre Norton, où on vola la victoire à ce dernier.

Dix ans après sa victoire contre Foreman, Ali commencera à ressentir les symptômes de la maladie de Parkinson, qui l’affectera jusqu’à la fin de sa vie la semaine dernière. Dommage car Ali était aussi quelqu’un qui avait la tête sur les épaules, comme en témoignent ses activités religieuses et ses florissantes affaires jusqu’à sa maladie. La preuve qu’il savait d’où il venait et où il allait, on la trouve dans une interview célèbre à Playboy : «  Quand je déposerai les gants, je ne partirai pas en minable, comme les boxeurs d’autrefois. On ne dira pas que je me suis payé une Cadillac et une ou deux nanas blanches, et que je n’avais plus un sou à la fin de ma carrière ». Cela dit, on retiendra surtout de lui qu’à défaut d’être le plus grand, il fut celui qui a attiré le plus grande nombre de spectateurs et de téléspectateurs au cours de sa carrière. On a d’ailleurs estimé à un milliard le nombre de personnes qui assistèrent en direct à la troisième manche de son face à face avec Joe Frazier en 1975 à Manille, sans oublier les 50.000 spectateurs du match contre Foreman à Kinshasa. Et comme s’il n’avait pas assez fait pour la boxe, il laissera sa fille reprendre le flambeau et devenir championne du monde des super-moyens et des poids mi-lourds (entre 2002 et 2007). Bon sang ne saurait mentir !

Michel Escatafal


Ken Norton a affronté et parfois battu les plus grands

NortonAujourd’hui j’aurais pu parler de la Ligue des Champions, comme le font tous les journaux et sites web, et notamment de l’impuissance des clubs français dans les épreuves européennes, à l’exception évidemment du Paris Saint-Germain, en attendant que l’AS Monaco rejoigne les Parisiens dans la Ligue des Champions, épreuve majeure pour les clubs du sport majeur dans  le monde. On a beau dire, mais pour être un grand d’Europe de nos jours, il faut avoir des joueurs comme Ronaldo ou Ramos au Real, Messi, Neymar, Alves  ou Iniesta au Barça, Ribery et Robben au Bayern, Van Persie et Rooney à Manchester United, ou encore Ibrahimovic, Cavani et Thiago Silva au PSG et bientôt Moutinho et Falcao à Monaco. En revanche, malgré toutes leurs qualités, N’Koulou, Diawara, Valbuena ou Gignac pour l’OM, comme Bisevac, Gonalons et Grenier pour l’Olympique Lyonnais, sont trop limités pour permettre à leur équipe de s’imposer face simplement à une équipe comme Arsenal, loin d’être une terreur, tout comme d’ailleurs contre des équipes comme celles du FC Porto ou du FC Bâle, qui pourtant ont des moyens inférieurs à ceux de Lyon ou Marseille. On a beau recruter « malin », comme dit le président de l’OM, cela ne compense pas le talent pur.

Après ce préambule footballistique, qui colle à l’actualité, je vais de nouveau évoquer un sport que j’aime énormément malgré sa décomposition, la boxe. Si j’ai employé le mot décomposition, certes un peu fort, c’est hélas parce que la boxe professionnelle n’arrive pas à se guérir de ses démons, avec ses multiples catégories et ses multiples fédérations, dont on ne sait pas quelle est la plus responsable. Cela dit, malgré toutes ses imperfections, la boxe professionnelle, qui n’existe plus guère en France, génère encore des sommes extraordinaires quand ses organisateurs proposent un grand combat. Ce fut le cas dans la nuit de samedi à dimanche où l’invaincu américain de 36 ans Floyd Mayweather (45 combats, 45 victoires dont 26 par KO) était opposé au jeune mexicain Saul Alvarez (23 ans), certes fort de ses 42 victoires en 44 combats, mais trop tendre pour battre celui qui est considéré comme le meilleur boxeur du nouveau siècle.

Résultat, Mayweather s’est emparé ou a conservé les titres WBC et WBA des super-welters. Tel que c’est parti, j’ai bien l’impression que si sa carrière ne s’éternise pas, ou s’il ne fait pas le ou les combats de trop comme Manny Pacquiao, Mayweather va finir par rejoindre dans la légende Rocky Marciano qui, dans les années 50 et dans la catégorie poids lourds, s’était retiré invaincu, ce que les plus grands parmi les plus grands champions n’ont pas réussi à faire (Joe Louis, Mohammed Ali, Joe Frazier, Georges Foreman, Mike Tyson chez les poids lourds ou Ray Robinson, Carlos Monzon, Marvin Hagler, Ray Leonard chez les poids moyens).

Cela étant, même si Mayweather a copieusement dominé son adversaire lors de ce combat, il s’est trouvé un juge, l’Américaine C.J. Ross, pour avoir mis à égalité les deux boxeurs, ses collègues, ayant en revanche vu le même match que nous tous, donnant Mayweather large vainqueur.  Cette dame, pourtant très expérimentée, n’en était pas à son coup d’essai, puisque c’est elle qui avait largement participé à la défaite du Philippin Manny Pacquiao, en raison d’un jugement très sévère qui préfigurait le début du vrai déclin de Pacquiao. Dommage à ce propos que Pacquiao n’ait jamais voulu ou pu au temps de sa splendeur affronter Mayweather, dans ce qui aurait constitué le premier très grand combat du vingt et unième siècle, le seul d’ailleurs qui aurait peut-être pu soutenir la comparaison avec ceux du vingtième siècle dans les catégories d’un peu moins de 70 kg. Fermons la parenthèse pour noter que cette juge américaine a décidé d’abandonner ses activités dans la boxe, ce qui de toute façon aurait été le cas, car atteinte par la limite d’âge.

En évoquant plus haut les noms de Frazier, Foreman ou Ali, j’en profite pour noter qu’un de leurs grands rivaux, sinon leur seul grand rival, Ken Norton, est décédé la semaine dernière à l’âge de 70 ans. Le drame de Ken Norton aura été d’être né à la même époque que ces monstres sacrés que furent Ali, Frazier et Foreman, tous trois ayant été parmi les plus grands poids lourds de l’histoire. Parmi ses 42 victoires, ce très bon puncheur (33 victoires avant la limite) aura atteint la célébrité en 1973 en battant Ali, alors que ce dernier s’était mis en tête de redevenir le seul et vrai champion du monde des poids lourds. Cette défaite aux points, due au fait que Norton brisa la mâchoire d’Ali au deuxième round, allait rendre célèbre pour la postérité Ken Norton…qui n’était quand même pas n’importe qui. La preuve, lors de la revanche quelques mois plus tard entre les deux boxeurs, Ali ne l’emporta que d’extrême justesse, tout comme lors de la belle en 1976, où la décision donnant Ali vainqueur, qui lui permettait de conserver ses titres WBA et WBC, fut très controversée, Norton s’estimant volé par ce verdict, même si l’arbitre et les juges ont penché tous trois pour une victoire de justesse au profit d’Ali. En tout cas pour ce dernier, Norton fut sans doute le meilleur adversaire qu’il ait rencontré avec Joe Frazier, du moins celui qu’il domina le plus difficilement.

Les défaites de justesse furent d’ailleurs une des spécialités de Ken Norton, car après avoir été nettement vaincu par Georges Foreman, alors à son sommet (en 1974), il sera battu de très peu face à celui qui allait devenir la nouvelle terreur des rings en 1978, Larry Holmes, surnommé l’assassin d’Easton, qui détint pendant plus de sept ans un titre mondial chez les lourds. Au moment de ce combat Norton détenait le titre WBC, suite à la destitution de Léon Spinks, son cadet de dix ans,  qui avait refusé de l’affronter pour mettre en jeu le titre qu’il avait conquis contre Ali  en février. Le combat entre Norton et Holmes eut lieu en juin 1978 à Las Vegas (Caesar Palace) et il fut de toute beauté, les derniers rounds étant d’une violence inouïe.

Prenant tour à tour l’avantage, Norton fit preuve à cette occasion d’un courage extraordinaire contre un adversaire plus jeune que lui de six ans, notamment dans la treizième reprise où il était en perdition face à un adversaire qui a remporté 44 de ses 69 victoires par K.O. Cela n’empêcha pas toutefois Norton, surnommé The Black Hercules,  de remporter la quatorzième reprise, et peut-être la quinzième, les deux combattants finissant à égalité, deux des trois juges donnant la décision à Holmes pour un point. Ce sera le chant du cygne de Ken Norton, qui hélas allait ensuite disputer les combats dits de « trop ». Son après-boxe sera marquée par un grave accident de voiture, et par une petite carrière cinématographique, qui laissera évidemment un souvenir moins impérissable que celle qu’il fit comme boxeur, qui lui valut de devenir membre de l’International Boxing Hall of Fame, récompense bien méritée pour l’ensemble de l’œuvre de cet ancien Marines.

Michel Escatafal


La boxe, à la fois si belle et si navrante

Je ne sais pas ce que l’histoire retiendra des Jeux Olympiques de Londres en 2012, mais il y a au moins un évènement qui mérite d’être souligné, à savoir que pour la première fois la boxe américaine rentre bredouille de ces J.O., alors que jusqu’en 2008  les Etats-Unis avaient remporté 108 médailles, loin devant Cuba avec ses 63 médailles, et plus encore l’Italie avec 45 médailles. Et la France me direz-vous ? Et bien, elle se plaçait au treizième rang en compagnie de l’Allemagne, ces deux pays comptabilisant 19 médailles, en notant toutefois que l’ex RDA avait gagné de son côté 13 médailles, ce qui portait le vrai total de l’Allemagne à 32. Pour revenir à la France, ce n’est pas cette année qu’elle améliorera son total dans la mesure où tous nos boxeurs ont été éliminés prématurément, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils aient démérité.

En effet, pour avoir vu le quart de finale de Nordine Oubaali (moins de 52 kg) contre l’Irlandais Conlan et plus encore celui d’Alexis Vastine (moins de 69 kg) contre l’Ukrainien Shelestyu, on peut dire que nos deux jeunes  boxeurs ne méritaient pas la défaite qui leur ont été infligées par des juges, dont j’espère qu’ils sont incompétents ou qu’ils ne savent pas se servir de la « scoring-machine ». Même si je ne suis pas un technicien de ce sport, mais pour avoir vu de nombreux combats à la télévision ou au bord du ring, je puis affirmer que la décision est scandaleuse pour Vastine et anormale pour Oubaali. En fait nos deux Français avaient bel et bien gagné leur combat. Plus grave encore, c’est la deuxième fois que cela arrive à Vastine, puisqu’il avait déjà été lésé à Pékin en 2008, à ceci près que cette fois il n’a même pas une médaille pour se consoler. Et pour bien montrer que quelque chose ne tourne pas rond dans cette manière de juger les combats, même un Britannique (c’est dire !) a été injustement battu par un Mongol dans les moins de 64 kg.

Et oui hélas, c’est aussi cela la boxe, un sport qui mérite infiniment mieux que la manière dont il est géré chez les professionnels, géré n’étant pas le mot adéquat dans la mesure où il y a cinq fédérations qui ne maîtrisent quasiment rien, mais aussi chez les amateurs, où les décisions incongrues sont légion dans les grands championnats ou aux Jeux Olympiques. Alors que faut-il faire ? Faut-il changer la manière de comptabiliser les points, faut-il faire confiance au jugement d’un arbitre et de deux juges tirés au sort juste avant un combat ? Sans doute. En tout cas je ne vois que cette solution pour éviter ce genre de décisions, qui font un mal fou à ce sport déjà en perdition. Problème, pour opérer ce changement de bon sens, il faudrait qu’une révolution touche les instances européennes et mondiales, en un mot il faudrait tout reprendre à zéro dans l’organisation et le fonctionnement de la fédération internationale. Et en rêvant un peu, il faudrait que cette fédération, revisitée par des règles simples et justes, joue vis-à-vis du secteur professionnel le même rôle que la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) vis-à-vis de la Formule 1. En écrivant cela, j’ai bien fait de préciser qu’il fallait rêver, car un tel changement n’est pas pour demain, et j’ai même peur que la boxe mourra de sa belle mort avant d’y arriver.

Mais au fait, que vaut une victoire ou une médaille aux Jeux Olympiques dans l’optique d’une carrière professionnelle ? C’est une question que nombre d’amateurs se sont posé…sans avoir une réponse définitive à y apporter. En fait, il y a eu d’immenses champions qui furent champion olympique ou médaillés, et beaucoup d’autres (infiniment plus nombreux) qui n’ont jamais participé aux Jeux, ce qui ne les a pas empêché de se retirer avec un magnifique palmarès professionnel. Déjà il y a la guerre qui a empêché nombre de boxeurs de participer aux J.O., puisqu’il n’y a pas eu de Jeux Olympiques entre 1936 et 1948, période qui correspond à l’âge d’or de la boxe. En revanche, un peu plus tard, la participation aux Jeux sera considérée comme un bon test pour étalonner les jeunes espoirs des pays occidentaux avant de passer professionnels. Ce l’était d’autant plus qu’ils affrontaient des boxeurs appartenant au pays du bloc communiste, lesquels ne reconnaissaient pas le professionnalisme, ce qui voulait dire que ces jeunes boxeurs américains ou européens affrontaient en trois reprises des adversaires beaucoup plus âgés qu’eux, et dont la principale activité était justement la boxe. Pas étonnant dans ces conditions que les J.O. nous aient permis de découvrir quelques uns des plus grands champions de l’histoire.

Le premier dont j’aimerais parler s’appellait Laszlo Papp, boxeur hongrois, qui aurait fait dans un autre pays que le sien une très grande carrière professionnelle. Il a remporté trois titres olympiques, en moyens en 1948, et en super welters en 1952 et 1956, avant de passer chez les professionnels à 31 ans en s’exilant provisoirement en Autriche. Très vite il devint une véritable terreur (15 de ses victoires le furent par K.O.), et c’est tout naturellement qu’il conquit le titre européen des poids moyens, qu’il gardera entre 1962 et 1964, hélas sans pouvoir disputer le titre mondial, faute d’obtenir un visa du gouvernement hongrois. N’ayant pas d’autres issues, il décida de mettre un terme à sa carrière en se retirant invaincu après 29 combats. Petit et râblé, c’était un remarquable technicien, capable d’affronter et de battre  tous les types de boxeur, y compris ceux beaucoup plus grands que lui, comme il le démontra face Tiger Jones, dont on rappellera qu’il battit Ray Sugar Robinson en 1955.

Le second qui me vient à l’esprit est Floyd Patterson, qu’on aurait pu surnommer « le roi de l’uppercut », tellement ce coup était remarquablement efficace chez lui, et qui fut champion olympique des poids moyens à Helsinki en 1952, avant de devenir en 1956 le plus jeune champion du monde des poids lourds (21 ans) jusqu’à l’avènement de Mike Tyson. Il perdra son titre mondial en 1959 contre un autre boxeur médaillé chez les lourds aux J.O. d’Helsinki, Ingemar Johansson, battu par disqualification en finale olympique contre Haye Sanders, dont le nom est resté dans l’histoire de la boxe parce qu’il ne survécut pas à un K.O. des points de Willie James (1954). Ingemar Johansson laissera son titre à Floyd Patterson lors de la revanche en 1960, avant d’abandonner la boxe suite à sa défaite dans la belle contre ce même Patterson à l’issue d’un magnifique combat. Très grand pour l’époque (presque 1m90), Johansson avait un crochet droit redoutable, qui lui permit de remporter nombre de victoires par K.O. (17 sur 26). A noter que seul Patterson l’a battu au cours de sa carrière professionnelle.

Ensuite je penserais à un très beau boxeur, l’Italien Nino Benvenutti, champion olympique des poids welters à Rome (en 1960) à l’âge de 22 ans. Merveilleux styliste, Benvenutti est considéré comme un des plus grands boxeurs européens du vingtième siècle. Champion du monde des super welters en 1965-1966, il montera ensuite dans la catégorie supérieure, les poids moyens, et sera champion du monde pendant trois ans, entre 1967 et 1970. Il aura affronté dans sa carrière deux des plus grands poids moyens de l’histoire, Emile Griffith qu’il battit deux fois sur trois, et Carlos Monzon qui le mettra deux fois K.O. en 1970 et 1971. Cette deuxième défaite mettra fin à sa brillante carrière.

Toujours aux J.O. de Rome, la boxe allait découvrir celui qui s’est appelé lui-même « le plus grand », et qu’il est inutile de présenter, Cassius Clay qui deviendra Mohammed Ali (voir mon article sur ce site). Il remportera le titre olympique chez les mi-lourds avant de faire la carrière que l’on connaît chez les poids lourds, où il affrontera dans des combats légendaires, le champion olympique des poids lourds à Tokyo en 1964, Joe Frazier (champion du monde des lourds entre 1970 et 1973). A noter qu’à ces J.O. un Français, Jo Gonzalès, s’empara de la médaille d’argent en super-welters. Un autre boxeur parmi les plus fameux qui affrontèrent Ali et Frazier, fut champion olympique en 1968 à Mexico, Georges Foreman. « Big Georges » comme on l’appelait, était un terrible puncheur, ce punch lui ayant permis de remporter 68 de ses 76 victoires par K.O. En fait Foreman aurait pu devenir un des deux ou trois plus grands poids lourd de l’après-guerre…s’il n’avait pas affronté Ali en 1974 à Kinshasa, dans un combat que tout le monde jugeait déséquilibré mais qu’Ali remporta par K.O. au huitième round.

En 1976 c’est une autre grande star qui gagnera l’or olympique, Sugar Ray Leonard, pour moi l’icône absolue du  » noble art ». Là aussi il n’y a pas grand-chose à ajouter (voir mon article sur le combat contre Hagler intitulé « Le match de la décennie 80 »), sauf pour souligner encore une fois son succès sur Marvin Hagler après trois ans d’absence et une opération à la rétine. Hagler-Leonard c’est un des plus grands combats du siècle précédent, entre deux champions exceptionnels qui ont dominé la décennie 80, au moment où jamais la boxe n’avait recelé autant de talents (Hearns, Duran etc.) dans une même époque depuis la fin des années 50. Cette même année un autre grand nom, Michael Spinks sera champion olympique dans la catégorie des poids moyens. Sa trajectoire ressemble un peu à celle de Patterson vingt ans plus tôt. Il avait à peine 20 ans en 1976, et il s’annonçait comme une des plus grandes figures de la boxe, quand il fut frappé par un drame familial (mort de sa compagne) le laissant seul avec sa petite fille (en 1983).

A ce moment il était incontestablement le meilleur des poids mi-lourds, et le restera jusqu’en 1985, détenant le titre mondial de la catégorie pour les trois principales fédérations. En 1985 il allait faire mieux encore en battant Larry Holmes, qui dominait la catégorie des poids lourds, devenant le premier des boxeurs poids mi-lourds à conquérir le titre chez les lourds, ce que n’avait jamais réussi à faire par exemple Archie Moore. Par ailleurs, avec son frère Léon, qui n’avait ni son talent ni son sérieux dans la vie, lui aussi champion olympique à Montréal en 1976 (poids mi-lourds), il formera la première fratrie ayant détenu un titre mondial des lourds. Michael Spinks domina la catégorie des lourds jusqu’au moment où il fut amené à affronter un Mike Tyson en pleine ascension (il avait 22 ans), qui le battra en juin 1988 par K.O. à la première reprise après une minute de combat. Ce combat signifia la fin de la carrière de ce boxeur très talentueux qui eut la malchance de se trouver sur la route d’un terrible puncheur de dix ans plus jeune que lui.

En 1988 un boxeur britannique, Lennox Lewis,  allait commencer aux Jeux Olympiques de Séoul une ascension qui fera de lui un des meilleurs boxeurs que l’Europe ait connu au cours du vingtième siècle. Il sera champion olympique en super lourds après avoir raté le titre en 1984 pour le Canada (où il vivait à cette époque) sur une décision très contestable en quart de finale contre un bon poids lourd américain, Biggs. En revanche, en 1988, personne ne lui enlèvera ce titre olympique qu’il voulait par dessus-tout, au point de rester quatre ans de plus chez les amateurs après sa déception de Séoul. Il gagnera la médaille d’or en finale contre Riddick Bowe, qui sera lui aussi un très bon poids lourd dans les années 90. Passé professionnel, Lennox Lewis deviendra champion d’Europe en 1990 sous licence britannique, puis dominera la catégorie des lourds unifiant le titre en 2000. Une chose que ne pourra pas faire un de ses deux vainqueurs, Vitali Klitschko, frère de Wladimir, champion olympique 1996 à Atlanta, la fratrie refusant de s’affronter et se partageant les couronnes mondiales encore aujourd’hui. Certes les deux frères Klitschko sont les meilleurs poids lourds actuels, mais il faut reconnaître que la catégorie n’a plus rien à voir à ce qu’elle était dans les années 70-80 ou même 90.

Evidemment j’aurais pu citer d’autres boxeurs médaillés olympiques ayant fait une belle carrière professionnelle, comme les Américains Evander Holyfield en 1984 en mi-lourds, qui fut un des tous meilleurs poids lourds-légers depuis la création de cette catégorie, ou encore Oscar de la Hoya en 1992, champion olympique des légers, qui deviendra un multiple champion du monde dans les diverses fédérations, sans oublier Pernell Whitaker couronné d’or lui aussi en légers en 1984. Quatre ans plus tard, un autre Américain, Roy Jones, sera scandaleusement volé du titre olympique en finale des poids super-moyens par un Coréen inconnu, Park Si-Hun, qui n’en revenait pas d’avoir pas gagné…parce qu’il savait qu’il avait été largement dominé. Heureusement ce Coréen est resté un inconnu, alors que Roy Jones détiendra un titre mondial dans quatre catégories différentes (moyens, super-moyens, mi-lourds et lourds), et sera considéré comme un des tous meilleurs boxeurs, toutes catégories confondues, entre 1996 et 2004. Enfin on n’oubliera pas non plus les Français Brahim Asloum, seul boxeur français à la fois champion olympique (2000) et détenteur d’un titre mondial chez les professionnels (mi-mouches), mais aussi deux boxeurs très doués, Christophe Tiozzo, médaillé de bronze en super welters en 1984 et champion du monde (WBA) dans la même catégorie entre 1990 et 1991, et enfin Laurent Boudouani qui obtint la médaille d’argent aux J .O. de 1988 en poids welters et qui s’empara du titre WBA en 1996 pour le garder jusqu’en 1999.

Michel Escatafal


Mohamed Ali : “ I’m not the greatest; I’m the double greatest”. Oui, pour la postérité

Le 17 décembre aura lieu en Allemagne (Dusseldorf) un grand combat de boxe…avec un Français, Jean-Marc Mormeck, qui sera opposé à un des meilleurs boxeurs  actuels, toutes catégories confondues, l’Ukrainien Wladimir Klitschko, pour les titres WBA, IBO, IBF et WBO des poids lourds.  Le dernier combat de W. Klitschko remonte au mois de juillet, où il avait battu aux points sans la moindre discussion, David Haye…qui avait battu en 2007 J.M. Mormeck en lui prenant ses couronnes mondiales en lourds-légers. Voilà pour la présentation d’un combat a priori extrêmement difficile pour le Français, mais sait-on jamais ? Après tout, qui aurait misé un dollar sur Douglas quand il battit Tyson à Tokyo en 1990, combat a priori très déséquilibré, au point que personne ne voulait l’organiser aux Etats-Unis ? Malgré tout, quelle que soit sa qualité, ce sera très délicat pour Mormeck contre celui qui est sans doute le meilleur des deux frères, en tout cas le plus jeune et le plus talentueux. Si je dis cela c’est parce qu’il fut champion olympique des super-lourds aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996 à l’âge de 20 ans. Et champion olympique, c’est toujours une référence en boxe, parce que cela signifie être le meilleur parmi les jeunes du monde entier. En outre, la boxe amateur est la seule qui soit organisée sur le modèle des autres fédérations sportives.

Cela étant, il est difficile de comparer les mérites de deux frères qui dominent la catégorie des lourds depuis le début des années 2000, ayant trusté toutes les couronnes mondiales dans les diverses fédérations…en prenant bien soin de ne jamais se rencontrer, suivant en cela une promesse faite à leur mère. D’ailleurs leur histoire est singulière déjà par leur parcours familial et universitaire. Leur père en effet était colonel dans l’armée soviétique, ce qui a amené la famille Klitschko à voyager beaucoup dans et hors de l’URSS, un père qui a participé aux opérations de décontamination autour de la centrale nucléaire Tchernobyl avec les séquelles que l’on imagine. Les frères Klitschko ont aussi longtemps fréquenté l’université (ils sont docteur en sciences du sport), et ils sont installés en Allemagne où leur popularité est immense, ce qui ne les empêche pas de faire de la politique dans leur pays d’origine, l’Ukraine. Et en plus ce sont des hommes d’affaires avisés. Bref, les deux frères sont deux « personnages » comme on dit, mais aussi de redoutables boxeurs, comme en témoigne leur palmarès avec respectivement 3 défaites pour Wladimir à côté de 56 victoires dont 49 avant la limite, et 2 défaites pour Vitaly contre 43 victoires dont 40 avant la limite. Quel bilan !

Enfin, espérons que Mormeck se transcende et qui sait ? En tout cas j’espère qu’il touchera une grosse bourse,  car en plus il va défier son adversaire devant 50.000 spectateurs qui seront tous acquis à la cause de l’Ukrainien. Cela dit, il fera ce combat sans peur et sans reproche, dans l’espoir d’être «  le meilleur du monde » et le plus grand boxeur français de l’histoire ». Simplement, tout en saluant son enthousiasme, il faut faire remarquer à Mormeck qu’avant lui il y a quand même eu quelques très grands boxeurs en France, notamment Carpentier dans les années 20, ou encore Cerdan dans les années 40, sans oublier Robert Cohen et Halimi dans les années 50, lesquels furent de vrais champions du monde…à une époque où la boxe n’avait qu’un champion du monde dans chacune des huit catégories, à une époque aussi où l’on était dans l’âge d’or de la boxe.

Cette formule « meilleur du monde » fait aussi penser à un immense champion, que beaucoup considèrent comme un des plus grands champions de tous les temps, Mohamed Ali, que le monde de la boxe a découvert sous le nom de Cassius Clay aux Jeux Olympiques de Rome (1960), où il avait remporté, à l’âge de 18 ans, la médaille d’or chez les poids mi-lourds, en pulvérisant tous ses adversaires y compris en finale où il affrontait le Polonais Pietrzykovski. Tous ceux qui ont assisté à ses combats avaient deviné que ce boxeur allait marquer son époque. Et de fait, il allait devenir « le plus beau poids lourd » de l’histoire, à défaut sans doute d’être « le plus grand » comme il se proclamait lui-même. Une chose est sûre, même si un Rocky Marciano ou un Joe Louis ont peut-être été plus forts que lui, aucun des plus grands poids lourds de l’histoire n’aura jamais eu une aura comme la sienne. Aucun d’eux n’aura été comme lui une bête de scène, aucun non plus n’aura autant fait que lui sur le plan politique, ayant eu le courage de refuser d’aller combattre au Vietnam en 1967, ce qui signifie qu’il a perdu trois ans de sa vie sur les rings au meilleur moment de sa carrière.

Mais reprenons justement le cours de la carrière de cet extraordinaire boxeur, dont le grand-père était esclave, qui fut appelé Cassius Clay par le patron de son père, et qui s’appela Ali à partir de 1964, date de sa conversion à l’Islam. Après sa belle carrière amateur ponctué par un titre olympique et deux victoires dans les « Golden Gloves », il fit ses grands débuts chez les professionnels en 1960, et se fit vraiment connaître à partir de 1962, battant en novembre un boxeur légendaire qui était aussi son entraîneur, Archie Moore, par K.O. au quatrième round. Ensuite il allait attendre à peine un an et demi pour disputer son premier championnat du monde en février 1964, à Miami Beach, contre le tenant du titre Sonny Liston, surnommé « l’Ours ». Il vaincra ce redoutable adversaire par K.O. au septième round, et remportera la revanche un an plus tard en mettant K.O. à la première reprise son adversaire. Ce fut à cette époque que le monde découvrit son show, insultant copieusement son adversaire lors de la pesée, et affirmant à la face du monde qu’il était le meilleur.

Tout cela évidemment ne pouvait que contribuer à faire de ses combats des évènements planétaires, pour le plus grand bonheur des promoteurs du monde entier. Car Ali appartenait au monde du spectacle, d’autant qu’il était très grand (presque 1.90 m)  et très mobile (à peine 100 kg), ce qui lui permettait de danser et piquer ses adversaires « comme une abeille », volant autour d’eux « comme un papillon ». C’est d’ailleurs sur ce plan, avec sa garde basse et les bras le long du corps, qu’il se singularisait dans la catégorie des poids lourds, parce que sa mobilité et son style faisaient irrésistiblement penser à Ray Sugar Robinson, roi des poids moyens, et sans doute le plus beau spécimen de boxeur  que l’on n’ait jamais vu avec l’autre Ray Sugar, Leonard. Mais comme je l’ai écrit auparavant, Ali pesait autour de 100 kg ! Et même s’il n’était pas réellement un vrai puncheur, comme Leonard, il finissait quand même par gagner ses combats avant la limite (37 sur 56 victoires), tellement ceux-ci s’étaient épuisés à courir après lui dans tous les endroits du ring. C’est ainsi qu’il conservera son titre de champion du monde contre Floyd Patterson (K.O. à la 12è reprise), qui pourtant était lui aussi un boxeur très mobile pour un poids lourd.

Ensuite la carrière d’Ali se poursuivit de la plus brillante des manières, conservant son titre sans problème jusqu’en 1967, contre des adversaires plus ou moins forts, en tout cas inférieur à lui. Ainsi il battit Chuvalo le Canadien, les Britanniques Cooper (premier boxeur à l’envoyer au tapis) et London, Mildenberger l’Allemand ou encore Cleveland Williams et Ernie Terrell. Ce dernier avait récupéré le titre WBA laissé vacant par Ali…parce que cette fédération l’avait destitué de son titre pour des raisons obscures (illégalité de son combat revanche contre Liston), mais Ali réunifiera le titre en 1967 en battant largement aux points ce même Terrell, avant de battre Zora Folley (K.O. à la 7è reprise), pour lequel Ali avait beaucoup de considération. Cela dit, malgré toutes ces victoires qui en faisaient le digne successeur de Joey Louis, dont il était un fervent admirateur, Ali commençait à agacer la classe politique avec ses prises de position depuis sa conversion à l’Islam (1965) et son adhésion aux Black Muslims, dont une des figures de proue était Malcom X. C’est à partir de ce moment d’ailleurs qu’il va devenir aussi une personnalité américaine bien au-delà de son rôle de boxeur, ce qui le conduira à devenir objecteur de conscience en 1967, risquant même cinq ans de prison, ce qui marquera la fin de sa première partie de carrière jusqu’en 1970…alors qu’il était dans la force de l’âge, puisqu’il n’avait que 25 ans.

Cela me fait penser un peu à la vie de Fausto Coppi, contraint par la guerre à faire une croix sur sa carrière au moment où il atteignait sa plénitude. Fermons la parenthèse, pour noter que plus jamais Ali ne sera le même au cours de sa seconde carrière….même si nombre de grands boxeurs se seraient contentés des performances qu’il réalisa. Mais Ali n’était pas seulement un grand boxeur, c’était un super champion, et donc la barre était nécessairement plus haute pour lui. Cela dit, tout avait bien recommencé pour lui, puisqu’il allait donner la leçon (K.O. 3è reprise), pour son vrai combat de reprise, à l’espoir blanc, Jerry Quarry, après avoir récupéré sa licence en 1970. Ensuite il se préparera pour son vrai grand combat de retour contre Joe Frazier, dont on disait qu’il était son ami dans la vie. Je ne sais pas si c’était la réalité, mais ce que je sais c’est que Frazier était un terrible démolisseur, et Ali plus tout à fait le même combattant comme en témoigne sa victoire laborieuse contre un Argentin, Bonavena, qui a certes été mis K.O. au 15è round, mais qui aurait gagné ce combat, avec pour enjeu le titre de champion d’Amérique du Nord, s’il s’était déroulé comme de nos jours en 12 reprises.

Malgré tout Ali est confiant avant d’affronter Frazier, pour ce que certains ont appelé une nouvelle fois « le combat du siècle », entre le virtuose qu’était resté Ali même si la partition n’était plus aussi fine, et le frappeur redoutable et redouté qu’était Frazier. En fait le 8 mars 1971, ce fut un drôle de combat qu’Ali domina jusqu’au 11è round…pour finir par le perdre dans les trois dernières minutes, en allant au tapis lourdement. Il se releva, mais il n’en pouvait plus et perdit son invincibilité. Cela étant, il se vengera presque trois ans plus tard en terrassant Frazier dans une revanche sanglante qui lui tenait à cœur, et qui lui permettait de défier la nouvelle terreur des poids lourds, Georges Foreman, un effrayant puncheur. Ce combat eut lieu à Kinshasa (République Démocratique du Congo), le 30 octobre 1974, avec une bourse de 5 millions de dollars pour chaque boxeur, et contre toute attente, déjouant tous les pronostics qui donnaient Foreman vainqueur, Ali l’emporta par K.O. au 8è round, pour le plus grand plaisir des 50.000 spectateurs présents, tous supporters d’Ali, et qui pour une bonne part criaient « Ali, boma yé », que l’on peut traduire par «Ali, tue-le ».

Et pourtant, le début du combat ressembla au scénario que tout le monde avait écrit avec un Foreman qui cognait sur son adversaire pour lui asséner de véritables coups de massue. Mais Ali plia souvent, bondissant parfois des cordes sur les coups, mais jamais ne rompit jusqu’à la quatrième reprise où le combat commença à s’équilibrer, Foreman faisant part de ses premiers signes de découragement. A la sixième reprise, c’est Ali qui commence à prendre l’avantage, preuve que le combat avait changé d’âme. Enfin au huitième round Ali touche Foreman d’un direct du gauche doublé d’un large crochet droit plongeant qui cisaille Foreman. Foreman K.O., quel exploit de la part d’Ali ! Il faut rappeler, pour mesurer la portée de ce qu’a réalisé ce soir-là Ali, que Foreman avait vaincu avant la limite Frazier en 1973, mais aussi Ken Norton, un des meilleurs poids lourds de la décennie, vainqueur d’Ali l’année précédente. Et voilà comment Ali se retrouva de nouveau au sommet en étant redevenu l’incontestable champion du monde des poids lourds.

Ce sera son chant du cygne au plus haut niveau, même s’il bat une nouvelle fois Frazier (qui n’était plus que l’ombre de lui-même) le 1er octobre 1975 à Manille (Philippines), avec encore une énorme bourse à la clé (6 millions de dollars). Ensuite il battra de justesse Norton en 1976, mais Mohamed Ali n’est plus du tout le champion qui battit Foreman, et encore moins celui de sa première carrière. Il continuera sa carrière jusqu’en 1981, mais il y a longtemps qu’on ne le considère plus comme le roi des poids lourds, même s’il battit Léon Spinks dans un combat revanche, redevenant pour la troisième fois champion du monde. Il terminera sa carrière au plus haut niveau, en essayant de conquérir une quatrième fois le titre des lourds, ce qui aurait constitué un record, contre  Larry Holmes, son ancien sparring-partner, mais il sera nettement battu face à un adversaire de sept ans plus jeune que lui, et qui l’a pourtant ménagé jusqu’au 11è round (jet de l’éponge) en raison de l’admiration qu’il avait pour lui. Le temps d’Ali était définitivement passé.

Il n’en reste pas moins que la postérité retiendra de lui son extraordinaire talent, et cette manière unique qu’il avait de faire le spectacle, comme je l’ai dit précédemment.  Son palmarès témoigne aussi qu’à défaut d’être le plus grand, il fut quand même un des plus grands, avec ses 56 victoires (dont 22 en championnat du monde) et seulement 5 défaites. Il se retira des rings riche, contrairement à nombre de ses prédécesseurs qu’il ne voulait surtout pas imiter, affirmant : « Je ne partirai pas en minable, comme les boxeurs d’autrefois. On ne dira pas que je me suis payé une Cadillac et une ou deux nanas blanches, et que je n’avais plus un sou à la fin de ma carrière ». Hélas pour lui, il fut atteint à l’âge de 40 ans de la maladie de Parkinson, mais cela ne l’empêcha pas de continuer à militer pour les bonnes causes, ou à se consacrer à ses activités religieuses, et de retrouver la gratitude de la nation américaine, puisqu’il alluma la flamme olympique à Atlanta en 1996. Enfin, il a eu le plaisir de voir sa fille Leila devenir championne du monde de boxe  à son tour, même s’il n’avait pas un goût prononcé pour la boxe féminine, ce que pour ma part je comprends parfaitement.

Michel Escatafal