Doussain et Picamoles : ça ressemble un peu à Gachassin et les Boni en 1966

DoussainPicamolesAvant de parler rugby, je voudrais dire deux mots à propos de deux informations récentes qui m’ont interpellé, à savoir le fait que le xénon (gaz rare) soit un produit dopant efficace et indécelable…depuis plus de dix ans, et la victoire de Pervis aux championnats du monde de cyclisme sur piste qui se déroulent en ce moment à Cali. Parlons d’abord de ce fameux xénon qui fait la une de l’actualité sportive depuis la fin des J.O. de Sotchi, en notant qu’après dix ans d’applications plus ou moins prouvées, l’Agence mondiale antidopage (AMA) commence (enfin !) à s’y intéresser de près. Cette même AMA qui fut si prompte à condamner Contador à deux ans de suspension pour quelques traces de clembutérol dans ses urines, alors que le xénon est infiniment plus puissant comme dopant, sans le moindre risque d’être pris par la patrouille antidopage.

Certes, je suis supporter de Contador, mais qui peut croire que le Pistolero aurait été assez naïf pour prendre sciemment un produit interdit et très facilement détectable, alors qu’il avait à sa disposition le xénon qui est indécelable. A moins qu’il n’ait pas eu connaissance du xénon…qui doit toutefois ne pas être un produit inconnu dans le peloton, même si son application doit être extrêmement pointue à mettre en œuvre, sauf à prendre de gros risques pour la santé des coureurs. En tout cas, voilà une preuve de plus que dans le sport les contrôles ont toujours un train de retard sur les nouveaux produits, ce qui n’empêche pas le cyclisme (seul sport à agir ainsi) de changer constamment les palmarès des courses et de jeter l’opprobre sur ses champions.

Pour quel bénéfice ? Aucun, si j’en crois le nombre de réactions chez nous  suite à la victoire cette nuit de Pervis, pourtant un de nos plus grands champions, tous sports confondus. Pauvre vélo, qui ne cesse de s’infliger des blessures d’autant plus mortelles que cela ne fait que le discréditer un peu plus aux yeux des instances sportives, au point de voir le CIO en faire une variable d’ajustement pour son programme olympique, alors que le vélo est une discipline historique des Jeux Olympiques. Cela dit, passons à autre chose et parlons rugby, autre sport où son fonctionnement depuis l’apparition du professionnalisme est presque aussi attristant que celui du cyclisme.

En France on a coutume de dire qu’il y a au moins cinquante millions de sélectionneurs pour ce qui concerne le XV de France, ce qui est valable aussi pour d’autres sports, notamment le football. C’est toujours la même chose, chaque fois qu’il y a une rencontre internationale ou une Coupe du monde qui se profile à l’horizon, tout le monde fait son équipe et souhaite bien évidemment qu’elle corresponde à celle du sélectionneur. Je voudrais quand même en profiter pour dire que le sélectionneur est payé, très bien payé même, pour faire son équipe, avec en outre des éléments techniques que nous n’avons pas. De plus, du moins on pourrait le penser, le sélectionneur a tout intérêt à composer la meilleure formation possible, parce que son maintien dans le poste peut en dépendre, même si dans le cas de Saint-André on a du mal à imaginer que son bail aille au-delà de la prochaine Coupe du Monde…à moins de la gagner, ce qui paraît inconcevable aujourd’hui.

Or la Coupe du Monde c’est l’année prochaine, et le moins que l’on puisse dire est que nous ne la préparons pas comme nous devrions le faire en tant que grande nation de rugby. Oui, j’ai bien dit grande nation de rugby, parce que la France compte un nombre considérable de joueurs licenciés (un peu moins de 300.000), en comparaison avec la Nouvelle-Zélande (145.000) ou l’Australie (200.000). Certes nous sommes loin de l’Angleterre (plus de 700.000), ou de l’Afrique du Sud (plus de 450.000), mais nous nous situons à la troisième place dans le (petit) monde du rugby, ce qui n’est pas rien.

Cela dit, parmi les cinq pays que je viens de citer, la France est la seule nation à ne pas avoir remporté la Coupe du Monde, ce qui démontre que quelque chose ne tourne pas rond dans notre rugby national. Et ce n’est pas nouveau, car à part quelques périodes fastes comme le sport français en général sait en avoir de temps en temps, le XV de France a rarement été au rang où il devrait être compte tenu du nombre de joueurs opérant dans notre pays. Compte tenu aussi du fait que le Top 14 est sans doute le meilleur championnat au monde, réflexion qui va peut-être en agacer certains, les mêmes affirmant que cela peut-être un handicap pour l’équipe de France en raison du nombre considérable de joueurs étrangers opérant dans notre pays, et pas seulement dans le Top 14.

Mais il n’y a pas que cela, à commencer par la très mauvaise gestion de ce Top 14. Sur ce plan le rugby français est resté très amateur, et pas du tout professionnel. La preuve, un club comme le Stade Toulousain, plus grand club français de l’histoire de notre rugby, au-dessus du FC Lourdes, de l’AS Béziers ou du SU Agenais, pourrait très bien se voir écarter des demi-finales du Top 14 parce que ses effectifs sont décimés par l’Equipe de France, en raison des nombreux doublons générés par les matches internationaux. Voilà un problème complètement abracadabrantesque que notre rugby professionnel est incapable de résoudre, parce qu’on ne veut pas réduire le nombre de matches joués par les clubs de l’élite. Pourquoi, en effet, ne pas créer deux poules de dix franchises, avec, pour conclure le championnat, deux demis finales et la finale, les deux premiers de chaque poule étant qualifiés pour les demi-finales.

Cela ferait au total un maximum de vingt matches de championnat dans la saison contre vingt huit aujourd’hui, ce qui fait une énorme différence. Et même avec les coupes européennes en supplément (ce qui ne change rien puisqu’elles existent déjà), on ne serait plus dans les mêmes cadences infernales. Enfin, cela permettrait de faire reposer les joueurs les jours de matches internationaux, mis à part évidemment les sélectionnés. Certains vont me dire que cette solution apparaît trop simpliste, parce que nos clubs veulent jouer un maximum de matches pour pouvoir payer les charges de plus en plus lourdes auxquelles ils sont confrontés. C’est une hérésie d’affirmer pareille chose, dans la mesure où nombre de clubs sont contraints d’avoir un effectif plus important pour couvrir la saison et les doublons, sans oublier les jokers médicaux de plus en plus nombreux en raison des cadences infernales évoquées précédemment (voir mon article  Les affres du rugby professionnel…)

Mais tous ces problèmes relevant du plus pur amateurisme sont aggravés par l’incompétence des décideurs de la Fédération, lesquels semblent incapables en plus de s’offrir un sélectionneur au top. Qu’avait fait Saint-André à Toulon avant d’intégrer le XV de France, alors qu’il avait à sa disposition un matériel humain incomparable ou presque ? Poser la question c’est y répondre, et force est de reconnaître qu’un de ses prédécesseurs à la tête du XV de France, B. Laporte, a beaucoup mieux réussi que lui dans ses fonctions d’entraîneur du RC Toulon, comme il avait obtenu de bien meilleurs résultats à la tête de l’équipe de France. En fait, Laporte a surtout manqué sa Coupe du Monde en France (en 2007), même si la victoire finale s’est peut-être jouée dans les dernières minutes de la demi-finale contre l’Angleterre, sur une cuillère miraculeuse et désespérée d’un Anglais sur Vincent Clerc filant à l’essai, à quelques mètres de la ligne d’en-but.

En outre, sans être doté d’un jeu vraiment emballant, le XV de France sous l’ère Laporte avait beaucoup progressé en discipline, ce qui était une nouveauté pour le rugby français. Enfin, ce même Laporte avait su donner ou redonner au XV tricolore une culture de la mêlée aujourd’hui perdue…ce qui est une nouveauté pour le rugby français au niveau international, après de nombreuses années où les Français étaient intraitables dans ce secteur de jeu. Ce l’était tellement que Marc Lièvremont, l’ancien sélectionneur, en avait presque fait une manière de jouer, misant tout sur la puissance de sa mêlée pour offrir des pénalités à ses buteurs. Aujourd’hui le XV de France n’a plus cette arme, ce qui le rend extrêmement vulnérable, vu que Saint-André a été incapable d’offrir à son équipe un schéma de jeu cohérent.

Saint-André a aussi un autre défaut extrêmement ennuyeux pour un manager, à savoir ne pas reconnaître ses responsabilités dans les manques actuels du XV de France. J’ai été outré de la manière dont on a condamné Doussain et Picamoles à l’issue du match contre le Pays de Galles. Comme si ces deux joueurs portaient sur leurs seules épaules les insuffisances de notre rugby professionnel! Certes Picamoles n’a pas été aussi important et fringant que d’habitude. Certes Doussain a été loin d’évoluer au niveau d’excellence qui est le sien depuis le début de la saison avec le Stade Toulousain, et même avec l’équipe de France contre l’Angleterre et l’Italie. Peut-être tout simplement était-il fatigué par les deux matches du Tournoi, plus celui disputé la semaine avant avec son club, ce quatrième gros match étant au-dessus de ses forces ?

En outre, comme je ne cesse de le répéter, si par malheur un demi de mêlée manque son match, il est immédiatement remplacé par…Parra. Et oui, le revoilà le numéro 9 de Clermont-Ferrand, avec son pied gauche qui, il faut le reconnaître, est incontestablement le plus sûr des sélectionnés du XV de France, en attendant que Kockott soit sélectionnable, ce qui règlerait le problème dans la mesure où Kockott est aussi précis que Parra sur les coups-de-pied placés, et bien supérieur comme joueur de rugby. Cependant pour marquer des points avec les pieds, il faut avoir la possibilité de pouvoir passer des pénalités, ce qui veut dire aussi dominer son adversaire en jouant dans son camp et en dominant son sujet à commencer par la mêlée, comme je le disais précédemment. De plus, comme Saint-André le savait ou aurait dû le savoir, Parra n’est pas sélectionnable, malgré la mansuétude de la Commission de discipline à son égard, à la suite de sa deuxième expulsion en moins de quatre mois en championnat dimanche dernier.

Pourquoi dans ces conditions l’avoir sélectionné, sachant que la Commission ne pouvait en aucun cas ne pas sanctionner Parra puisqu’il y avait récidive ? Pourquoi aussi l’avoir sélectionné et enfoncer un peu plus Doussain, alors que Saint-André a pris pour prétexte les mots de Picamoles avec l’arbitre pour le sanctionner pour un comportement  irrespectueux, disant que « le respect est le socle de nos valeurs » et « qu’il est important d’envoyer un signal à tous les joueurs et de rappeler qu’avoir le privilège de porter le maillot orné du coq leur impose des devoirs et des obligations ». Très bien, mais alors pourquoi sélectionner un joueur sorti pour brutalité à deux reprises en moins de quatre mois, qui plus est un joueur comptant plus de 50 sélections ? Et que dire du comportement de Papé, le capitaine, qui fustige son jeune équipier Bonneval, pour ne pas avoir récupéré une passe qu’il lui avait adressé, alors que cette passe était irrattrapable. Voilà ce que je voulais dire aujourd’hui à propos de Saint-André, qui n’est vraiment pas l’homme de la situation pour le XV de France. Quel dommage que Guy Novès, le manager toulousain, qui au passage a vigoureusement défendu Doussain après son match contre les Gallois, ne veuille pas de la place occupée par Saint-André ! Cela étant Novès est trop professionnel, et connaît trop bien son sujet…et le fonctionnement des instances de notre rugby pour se lancer dans pareille aventure.

Michel Escatafal


Et si le XIII était plus attractif que le XV…

Coupe du monde XIIICe matin en me réveillant j’étais très heureux après avoir passé un samedi tout à fait excellent…grâce au rugby à XIII. Merci à beIN SPORT de nous avoir offert la possibilité d’avoir vu un match aussi emballant que cette demi-finale de Coupe du Monde entre l’Angleterre, qui jouait chez elle, et la Nouvelle-Zélande, tenante du titre. Et encore une fois honte à tous ces médias français qui ont refusé de retransmettre cette Coupe du Monde de rugby à XIII, ou qui en parlent si peu, alors que le spectacle peut être grandiose, comme ce fut le cas hier après-midi. Cela nous laisse prévoir une finale fantastique, la semaine prochaine, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Dommage, et je n’ai pas peur de me répéter, qu’il faille être abonné à beIN SPORT pour profiter du spectacle. Au fait, que fait le service public, lui qui prétend que France Télévision c’est le plus grand terrain de sport de France? Pourquoi ne pas promouvoir, ne serait-ce que 80 minutes de temps en temps, un sport collectif qui fut le premier, au début des années 50, à donner à la France le titre de meilleure nation de la planète ? Ah je sais, une retransmission de rugby à XIII ne génèrerait pas assez de rentrées publicitaires. Cela dit, comment un sport peut-il se révéler aux yeux des téléspectateurs si on ne le voit jamais en clair, et si on n’en parle quasiment pas?

Revenons donc à ce match formidable entre la Nouvelle-Zélande et une très valeureuse équipe d’Angleterre…qui fut finaliste jusqu’à la dernière minute, jusqu’à ce que ce que deux joueurs exceptionnels sonnent la charge une dernière fois, et finissent par faire plier les Anglais in extrémis, par un essai que plus personne n’attendait. Ces deux joueurs sont deux extra-terrestres, qu’il s’agisse de Sonny Bill Williams et de Shaun Johnson. Ils sont tellement forts qu’ils font rêver tous les managers et dirigeants des meilleures équipes à XV, ces derniers ayant déjà réussi à récupérer un autre surdoué d’un niveau exceptionnel, Benji Marshall.

Mais Benji Marshall, comme  SBW et Shaun Jonhson, ne sont pas les seuls qui pourraient franchir allègrement le pas les conduisant à XV, car il y a aussi les Anglais Sam Burgess, désigné « homme du match » hier, qui pourrait jouer à tous les postes chez les quinzistes, ou l’ailier aux cheveux blancs Ryan Hall, sans oublier les Australiens, à commencer par l’arrière Slater, le demi Thurston ou le talonneur Cameron Smith. D’autres en revanche, des quinzistes, pourraient très bien franchir le pas et jouer à XIII dans une franchise australienne ou anglaise, et en disant cela je pense à des joueurs comme Fofana ou Doussain, à la fois puissants et rapides, qui feraient un malheur à XIII, comme l’ont fait en leur temps Barthe, Pierre Lacaze, Quaglio, Mantoulan ou Capdouze.

En tout cas, peut-être que le week-end prochain (la finale se déroulera samedi prochain à 15h30 au stade d’Old Trafford, à Manchester, et on la verra sur beIN SPORT) Sonny Bill Williams rentrera dans l’histoire en devenant le premier double champion du monde de rugby à XV et à XIII. Il le mériterait, et cela ouvrirait peut-être la voie à d’autres joueurs, par exemple Shaun Johnson, demi de mêlée de l’équipe des Kiwis, qui marqua un essai personnel de grande classe, essai qu’il transforma sans trembler (12 points au total), ce qui est normal pour un excellent buteur comme lui.

Au fait, en imaginant un instant que ce même Shaun Johnson arrive en France, et devienne le demi de mêlée d’une grande équipe de Top 14, aurait-il sa chance pour jouer en Equipe de France au bout de trois ans (en supposant que sa fédération ne l’appelle pas) ? Réponse : NON. Pourquoi ? Parce que le demi de mêlée du XV de France s’appelle et s’appellera, au moins jusqu’en 2023, Morgan Parra. A ce moment il aura battu tous les records en sélections, puisqu’il en comptera au moins 200, nettement plus que Gregan, autre demi de mêlée (Australie) mais de grand talent celui-là, qui s’est arrêté à 139 capes, et qui détient le record pour le moment. Un record qui sera sans doute dépassé prochainement par l’emblématique capitaine des All Blacks, Richie Mac Caw, qui en est à 123 sélections. Cela étant, il n’ira pas beaucoup plus loin, parce qu’il a 33 ans dans quelques jours.

Evidemment si je parle encore une fois de Parra, c’est parce que j’ai vu le match France-Afrique du Sud hier soir sur France 2, infiniment moins palpitant que la demi-finale mondiale à XIII. Un match que les Français ne méritaient pas de gagner, et que personne n’imaginait qu’ils finiraient par le gagner…à part peut-être le commentateur de France Télévision. Même Philippe Saint-André, le sélectionneur, n’y a jamais vraiment cru, puisqu’il a avoué que le XV de France n’était pas actuellement « au niveau des Boks et des Blacks », ce qui ne l’empêche pas d’estimer, comme le capitaine Dusautoir, que notre équipe « n’est pas loin des meilleurs », faisant semblant d’oublier que sur la durée nous sommes loin, et même très loin du niveau des meilleures équipes. Certes sur un match les Français sont capables à tout moment de réussir un exploit, mais dans la continuité nous sommes « largués ».

Et hier soir, on ne pouvait même pas se réfugier derrière l’arbitrage, qui a refusé deux essais à l’Afrique du Sud qu’il n’aurait pas été scandaleux d’accorder, et en a accordé un au XV de France, qui aurait très bien pu ne pas l’être. Dit autrement, c’était l’arbitre qui cachait la forêt dans laquelle s’est perdue, une nouvelle fois, notre équipe. Une équipe qui ne reflète pas le vrai niveau du rugby français, n’en déplaise à ceux qui prétendent que c’est la faute des dirigeants de clubs, qui préfèrent recruter étranger plutôt que donner leur chance aux joueurs français. Mais que je sache, un Doussain est bien titulaire au Stade Toulousain, ayant même relégué sur le banc une des références internationales à son poste, le demi de mêlée australien Burgess. Et je pourrais citer bien d’autres exemples prouvant que si les Français sont bons dans leur club, et bien ils jouent…malgré la concurrence. En outre, avoir un Wilkinson, un Giteau, un Botha, un Steyn dans son équipe ne peut qu’aider les joueurs français, notamment les plus jeunes, à progresser. Est-ce qu’ils vont progresser davantage avec Parra ?

Un Parra, qui estime que l’Equipe de France est en progrès dans le jeu (et oui !), oubliant que ce qui a fait la force de notre rugby c’est le fameux « french flair ». Saint-André lui-même semble l’avoir oublié, alors qu’à l’époque où il était joueur il a marqué ce que certains ont considéré comme l’essai du siècle à Twickenham (Angleterre-France 1991), sur un coup de génie où étaient impliqués Berbizier le demi de mêlée, mais aussi Blanco, Sella, Didier Camberabero auteur d’un merveilleux coup de pied pour lui-même avant de délivrer un caviar sous forme d’un coup de pied de recentrage pour Saint-André, qui n’avait plus qu’à aplatir cette action commencée dans l’en-but français.

Est-ce que Parra, à la place de Berbizier, aurait eu une seconde l’idée de relancer ce ballon ? Certainement pas. Est-ce que, même si l’idée lui en était venue, l’action se serait poursuivie de la même manière aujourd’hui ? Réponse : Non, en dépit des qualités offensives d’un Dulin ou d’un Fofana. Conclusion, et je suis désolé de le dire, mais Parra est à l’image du rugby que veut imposer Saint-André, qu’a voulu imposer Lièvremont, à savoir un rugby sans risque, où on compte sur un pack surpuissant pour faire reculer en mêlée les autres équipes…pour donner à Parra la possibilité d’inscrire trois points. Voilà où nous en sommes aujourd’hui avec le XV de France…totalement impuissant quand en face l’équipe ne recule pas en mêlée. Hier soir, combien de pénalités concédées par les Sud-Africains ? Très peu, donc une seule tentative (ratée) pour Parra jusqu’à son remplacement par Doussain.

Un Doussain qui a immédiatement apporté sa vitesse et son punch à cette équipe, mais qui est entré sur le terrain à 13 mn de la fin du match !  Bon j’arrête là, car certains vont croire que j’ai une animosité personnelle contre Parra, ce qui est archifaux car je ne connais absolument pas ce joueur. Et d’ailleurs, dans cette affaire, Parra n’est-il pas finalement une victime, en étant constamment la cible des amateurs de rugby, ne comprenant pas qu’on puisse sélectionner un joueur uniquement pour la qualité de ses coups de pied placés? J’ai bien écrit pour ses coups de pied placés, parce que son jeu au pied est faible par ailleurs. Cela étant, le jeune homme s’y retrouve aussi en bénéficiant d’une notoriété infiniment supérieure à celle d’autres joueurs plus talentueux que lui, mais qui n’ont pas eu la chance de bénéficier aussi longuement de la confiance et la mansuétude des sélectionneurs. Parra peut faire n’importe quelle « boulette », il sera toujours sélectionné. Quel contraste avec l’époque où, pour une passe déviée par un coup de vent (Galles-France 1966), on virait comme des malpropres trois des plus grands joueurs de l’histoire de notre rugby (les Boniface et Gachassin). A l’époque on ne pardonnait rien aux artistes, ce qui est encore le cas de nos jours (voir la carrière de Michalak)…mais Parra n’a pas de souci à se faire, car ce n’est pas un artiste du rugby.

Michel Escatafal


Merveilleux frères Boniface…

Le 26 janvier 1954 à Colombes, débutait un jeune homme, né dans les Landes, jouant à Mont-de-Marsan, qui avait à peine vingt ans et qui allait devenir un des plus grands joueurs que le rugby ait produit. Ce jeune homme s’appelait André Boniface et il avait un frère, Guy, de trois ans plus jeune que lui, qui allait jouer à ses côtés jusqu’à sa mort une triste nuit de réveillon au passage des années 1967 et 1968. Cette fratrie allait tellement faire parler d’elle qu’elle allait aussi susciter les plus folles passions que notre rugby ait connues, car finalement rien ne sera simple pour les « Boni » dans notre pays, alors que partout ailleurs sur la planète rugby ils auraient été considérés comme des demi-dieux.

Décidément les Français forment un peuple curieux, avec une aversion marquée pour les gagnants…surtout s’ils ont du génie. Il suffit de voir par parenthèse l’attitude de ces mêmes Français, à l’époque où jouaient les frères Boniface, vis-à-vis d’Anquetil et Poulidor pour s’en convaincre, Anquetil ayant pour principal défaut de gagner la plupart des grandes courses dans lesquelles il s’alignait. Fermons la parenthèse et revenons à André Boniface qui, s’il avait été britannique ou néo-zélandais, aurait été un élément jugé incontournable pour leur équipe.

Tel ne fut pas le cas en France, loin de là, car André Boniface dérangeait. D’abord c’était un beau gosse, ce qui provoquait la jalousie de ceux qui l’étaient beaucoup moins. Ensuite cette beauté physique apparaissait encore plus évidente quand il jouait au rugby, avec un port altier dont aucun autre joueur ne pouvait se prévaloir. En outre c’était un merveilleux technicien du rugby, un de ces joueurs constamment à la recherche de la perfection. Enfin il avait toutes les qualités de vitesse et de puissance pour compléter un bagage exceptionnel à son poste de trois-quart centre.

Et pourtant, ce n’est pas à son poste de prédilection qu’il débuta sa carrière en équipe de France (le 26 janvier 1954), puisqu’il joua son premier match à l’aile. Il avait aussi profité de la méforme de Pomathios, le titulaire lors des matches précédents pour qu’on le sélectionnât contre l’Irlande à Colombes. Cela n’empêcha pas le jeune prodige de se signaler très vite à l’attention en inscrivant en première mi-temps un essai, hélas refusé. Mais il allait se rattraper peu après la reprise en délivrant un bijou de coup de pied de recentrage au profit de Maurice Prat qui allait marquer l’essai. Cet essai en bonne position ne fut pas transformé par A. Boniface, mais notre jeune Montois allait de nouveau se faire remarquer en deuxième mi-temps suite à une passe croisée avec Roger Martine, lequel donna la balle à son compère au centre Maurice Prat qui marquait son deuxième essai de la journée.

Je viens d’évoquer Maurice Prat et Roger Martine qui, avant les frères Boniface, formèrent eux aussi une des plus belles paires de centres de l’histoire du rugby, à la fois dans leur club du F.C. Lourdes, et en équipe de France. J’ai déjà eu l’occasion de parler d’eux dans un précédent billet en évoquant l’année 1958 et la tournée en Afrique du Sud. Mais revenons à André Boniface pour dire que son second match en équipe de France, il le disputera un mois plus tard (le 27 février 1954 à Colombes) contre les All Blacks néo-zélandais, joueurs représentant de tout temps une nation phare du rugby. Ce match les Français le remportèrent sur un score de football, trois points à zéro (essai de Jean Prat), malgré une intense domination des visiteurs. Et ce fut André Boniface qui sauva la patrie en danger en toute fin de match en récupérant une balle tapée à suivre par l’ailier all black Jarden, qui tomba dans les bras de Boniface. C’était le premier succès des Français sur les All Blacks.

La carrière internationale de Dédé Boniface ne pouvait pas mieux commencer, et on lui prédisait un très long bail avec le XV de France. A. Boniface allait jouer son premier match à son vrai poste de trois-quart centre contre l’Italie, à Rome (le 24 avril 1954 à Rome), et ce fut une nouvelle victoire pour notre équipe. Pour l’occasion A. Boniface avait été associé à Maurice Prat, Roger Martine passant à l’ouverture. Que de talents offensifs réunis dans les lignes arrières ! Ensuite A. Boniface allait continuer à évoluer assez régulièrement en équipe de France, mais pas avec la régularité qu’on aurait pu attendre d’un jouer aussi doué, surtout après la retraite internationale de Maurice Prat (1958) et Roger Martine (1961). C’était d’autant plus incompréhensible qu’à la fin de la décennie 50 on commençait à beaucoup parler du duo, toujours au centre de la ligne de trois-quart, que formaient André et Guy Boniface, ce dernier presque aussi doué qu’André. Problème, les sélectionneurs n’ont jamais réellement vu d’un très bon œil cette association entre les deux frères, qui s’entendaient à merveille, et qui faisaient les beaux jours du Stade Montois, au point d’amener ce club au titre de champion de France en 1963, après avoir été finaliste en 1959.

Guy allait débuter sa carrière internationale en 1960 (26 mars) contre le Pays de Galles à l’Arms Park de Cardiff, et lui aussi allait commencer par une victoire (16-8), les Français ayant battu ceux qui furent leurs grands rivaux au cours de la décennie précédente. Ensuite Guy Boniface allait accumuler les sélections, sans son frère, jusqu’en juillet 1961 à Auckland contre la nouvelle-Zélande, où les sélectionneurs reconstituèrent le duo magique. Hélas, Guy Boniface était très vite handicapé par une entorse à la cheville, et les Français n’ont pas pu exploiter le potentiel de notre ligne d’attaque. Résultat, la France fut vaincue par les All-Blacks (13-6). Un peu plus tard les deux frères allaient de nouveau être associés au centre, mais dans un match où le pack néo-zélandais avait dominé son homologue français comme rarement ce fut le cas. Et cela se termina par un désastre (32-3), ce qui n’aidera pas les sélectionneurs à considérer que la paire de centres naturelle du XV de France était composée des frères Boniface.

Du coup c’était tantôt l’un qui jouait, tantôt l’autre, sauf en 1963, avant que le tandem ne soit reconstitué le 27 mars 1965 à l’occasion du match contre le Pays de Galles à Colombes, un match d’anthologie où les Français marquèrent quatre essais, après une première mi-temps extraordinaire. Nos tricolores finirent par l’emporter (22-13), mais le score aurait été plus lourd si l’arbitre français, Bernard Marie, qui était le premier arbitre français à officier dans le Tournoi en remplacement de l’Irlandais RW Gilliland, qui s’était blessé en début de deuxième mi-temps, ne s’était montré aussi vétilleux, ne laissant pas le jeu se développer. Ensuite les Français poursuivirent victorieusement sur leur lancée, sauf un match nul contre l’Ecosse à Paris, jusqu’à ce fameux match du 26 mars 1966 à Cardiff contre le Pays de Galles.

Fameux, parce qu’il allait sceller pour de bon le destin de l’association au centre des frères Boniface, avec Jean Gachassin à l’ouverture. Aucune autre équipe au monde ne pouvait se targuer d’avoir pareille attaque que celle du XV de France, avec Darrouy et Duprat aux ailes et Claude Lacaze à l’arrière. Ce jour-là les Français avaient parfaitement joué le coup et assuré leur domination par deux essais de 60 mètres marqués par Duprat et Rupert, les Gallois ne répliquant que par deux pénalités. Les Français auraient d’ailleurs dû ajouter deux points à leur compteur, car Claude Lacaze avait manqué la transformation facile de l’essai de Duprat en mettant la balle sur le poteau droit. Petite cause, grands effets, comme nous l’allons voir !

En effet, à une dizaine de minutes de la fin, alors que les Français étaient tranquillement installés dans le camp gallois, Lilian Cambérabéro, demi de mêlée français, ouvrit sur Gachassin. Celui-ci aurait pu tenter le drop par exemple. Non, cet invétéré adepte du jeu offensif décida d’attaquer la ligne galloise, et apercevant l’ailier gallois S. Watkins esseulé, adressa à Darrouy une balle en cloche qui, arrivée à destination, aurait permis à l’ailier français de marquer un essai sans opposition. Hélas pour Gachassin et le XV de France, une rafale de vent modifia la trajectoire du ballon…qui atterrit dans les bras de S. Watkins qui au bout de 80 mètres de course aplatit dans l’en-but français.

Mais tout n’était pas fini car l’essai ne fut pas transformé, ce qui laissait les Français à un point seulement des Gallois. Et de fait, à la dernière minute, Claude Lacaze eut l’occasion de se rattraper de sa bévue sur l’essai de Duprat, en bénéficiant d’une pénalité à 35 mètres (en coin) des poteaux gallois. Une fois encore ce fut le vent qui eut le dernier mot, car le coup de pied fut dévié hors des poteaux par une rafale encore une fois malvenue. Cette fois c’en était fini des espoirs de notre équipe, et ce furent Gachassin…et les frères Boniface qu’on accusa de la défaite. Si l’ouvreur lourdais ne fut pas condamné définitivement, jamais plus les frères Boniface ne portèrent le maillot tricolore. Guy avait commencé sa carrière internationale à Cardiff, il la terminera six ans plus tard au même endroit…pour la plus grande honte des sélectionneurs de l’époque.

La sanction en effet, avait paru tellement démesurée que le journal l’Equipe fit une souscription auprès de ses lecteurs (un franc chacun) pour envoyer les trois joueurs à Naples, où devait jouer l’équipe de France contre l’Italie deux semaines après le match de Cardiff. La souscription obtint un grand succès et les trois joueurs assistèrent au match dans les tribunes. Quel gâchis ! Désormais les frères Boniface n’allaient plus être que des joueurs de club et des retraités de l’équipe de France, par la faute de sélectionneurs aveugles sur le talent de cette merveilleuse fratrie. Un an et demi plus tard Guy perdait la vie, et laissait son frère orphelin et tout à son chagrin. Décidément la vie aura été dure pour « les Boni » comme on les appelait. Cela dit, tout le monde a oublié le nom de ceux qui les ont condamnés, mais chacun de ceux qui les ont vu évoluer ont en mémoire leurs multiples exploits, ces passes croisées qu’ils exécutaient les yeux fermés, bref tout ce qui faisait la beauté du rugby à cette époque. Un dernier mot enfin : quel était le meilleur des deux Boniface ? Réponse de Bernadet l’ancien arrière ou ailier de Lourdes : « le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a pas le ballon ». On ne peut rien ajouter de plus.

Michel Escatafal