Un mois de janvier très maussade pour qui aime le rugby

Cette fois le XV de France, c’est sûr, va gagner le Tournoi des 6 Nations, sorte de mini championnat d’Europe pour le rugby. Mini parce qu’il concerne non pas six nations mais quatre en réalité, à savoir la Grande-Bretagne, l’Irlande, la France et l’Italie. Et pourtant dans ces pays le rugby est considéré comme le deuxième sport collectif, après le football, avec une forte propension à ressembler à ce dernier, avec toujours plus de compétitions destinées à alimenter les caisses des fédérations et des clubs, les tournées d’automne et d’été étant désormais immuables dans un calendrier beaucoup trop surchargé, notamment en Europe, avec les dégâts sur la santé des joueurs que j’ai déjà évoqués sur ce site. Je n’y reviens pas, même si on a eu très peur il y a deux semaines avec le terrible K.O. subi par le jeune Ezeala, suite à une charge dévastatrice (régulière) du racingman Vakatawa. Quand va-t-on comprendre que le rugby, tel que nous l’avons pratiqué dès notre plus jeune âge, est devenu depuis l’avènement du professionnalisme, un sport où seules la force et la puissance prédominent, au point de se demander si l’on ne va pas faire comme les Américains avec leur rugby-football, à savoir jouer avec des casques?

Où sont nos M. Prat, Martine, les Boniface, Maso, Trillo, Sangalli, Codorniou ou encore Blanco, Charvet et Sella, pour ne citer qu’eux en France, qui misaient essentiellement sur la technique et la vitesse pour déposer le ballon derrière la ligne des poteaux adverses? Et pour enfoncer le clou, je dirais que c’était beau, que c’était même magnifique de voir des joueurs de cet acabit à la manoeuvre, alors qu’aujourd’hui le rugby à XV est devenu une sorte de mauvais rugby à XIII, où un joueur de plus de 90-100 kg arrive lancé à fond, percutant avec toute sa force le défenseur en face de lui pour lui faire mal et le laisser passer la ligne d’avantage. Pire encore, on en arrive à trouver (presque) génial dans notre pays un numéro 9 comme Parra, qui donne l’impression de courir le 100m en 14s, alors que Serin que le nouveau sélectionneur, Brunel, s’est empressé d’éjecter du XV de France avant de le rappeler précipitamment suite au forfait de ce même Parra, est déjà presque considéré comme has been. Certes ce n’est pas nouveau dans notre rugby de préférer des joueurs ordinaires à des joueurs doués d’un grand talent, sinon Maso ou les Boniface, sans oublier Nadal (0 sélection) leur fils spirituel, mais aussi Max Barrau, Gallion auraient 60 ou 70 sélections…comme Parra.

Est-ce que les changements opérés par Brunel seront suffisants pour gagner le Tournoi des 6 Nations et plus tard la Coupe du Monde? Poser la question c’est y répondre. Comment le XV de France pourrait battre l’Angleterre par exemple, alors que les Anglais ont eu tout le temps pour former une équipe en passe de rivaliser avec les All Blacks, après avoir connu une désastreuse Coupe du Monde 2015? La reconstruction a pris un peu de temps, mais le résultat est là : l’Angleterre est redevenue la meilleur équipe européenne en attendant d’être peut-être la meilleure tout court lors de la prochaine Coupe du Monde (2019). Un temps que n’a pas eu Novès à qui on n’a fait aucun cadeau, d’autant que tout est à reconstruire au niveau de l’équipe de France. Novès a essayé de parier sur l’avenir, notamment 2023 avec des joueurs jeunes et talentueux à l’image de son choix comme demi de mêlée avec Serin et Dupont. Problème, la formation dans notre rugby n’est plus ce qu’elle était et avant de pouvoir exploiter tout le potentiel de ces joueurs, à plus forte raison quand ils ont 20 ans comme Belleau, il faut du temps, et il faut avoir une vraie politique pour le XV de France, à commencer par faire du Top 14, un Top 10, ce qui empêcherait les clubs de recruter à bas coût des joueurs de tous les continents, ou trop âgés pour continuer en sélection dans les grandes équipes de l’hémisphère Sud.

Et qu’on ne vienne pas me dire qu’en écrivant cela je ne veux plus qu’on recrute des étrangers, parce que c’est faux. Je veux bien qu’on ait recruté Wilkinson ou Ali Williams, et plus tard Carter ou Ma,a Nonu, mais pas des joueurs qui vont systématiquement prendre la place de nos meilleurs espoirs, et donc les empêcher de s’épanouir. J’observe d’ailleurs que c’est surtout le cas des avants ou des trois-quarts, là où notre manque de talents est le plus criant. Curieusement il y a des postes où l’arrivée massive de joueurs de l’hémisphère sud a été beaucoup plus mesurée, notamment celui d’arrière ou de demi de mêlée, talonneur aussi, et comme par hasard ce sont des postes où des jeunes joueurs sont en train d’éclore, alors qu’en trois-quart, en troisième ligne, en seconde ligne et chez les piliers c’est un peu le désert, parce que si un jeune est bon à ces postes, les clubs du Top 14 ne prennent pas le temps de les laisser faire leurs armes, ce qui fait qu’ils vont aller aux oubliettes de notre rugby d’élite.

Bien sûr, en écrivant cela je ne fais que retranscrire ce que tous les amoureux du rugby, tel qu’on l’aimait autrefois, peuvent penser, mais comme les jeunes générations ne s’intéressent qu’à ce qui s’est passé dans les toutes dernières années, ceux-ci en arrivent à trouver géniaux des joueurs très ordinaires et à prendre pour des vieux aigris, ceux qui considéraient que les frères Boniface étaient de merveilleux ambassadeurs d’un jeu qui a perdu toute notion de beauté. C’est cela qui différencie le rugby du football, en plus des multiples changements de règles qui font que plus personne en dehors des professionnels ou des pratiquants ne s’y retrouve (j’exagère à peine!). Les règles sont devenues tellement compliquées qu’un match dure aujourd’hui plus longtemps qu’un match de football, avec la vidéo qui devient de plus en plus omniprésente…au point que le football va l’adopter, malgré les nombreux déboires que l’on commence à y trouver là où elle a déjà été mise en place. Qu’on se rappelle ce que disait le grand Lucien Mias : « l’arbitre fait partie du jeu au même titre que le vent ou les poteaux ». A méditer pour tous ceux, au football comme au rugby, et notamment les dirigeants des clubs, qui ne cessent de contester les décisions arbitrales, au point de « faire péter les plombs » à nos arbitres qui rentrent sur le terrain avec un stress épouvantable…ce qui engendre inévitablement de grossières erreurs.

Voilà j’arrête là mes reflexions désabusés sur un sport qui est le premier que j’ai pratiqué, à une époque où on avait le goût de l’histoire et ou on aimait les artistes, quelle que soit leur nationalité, même si on préférait les Français. Que c’était beau de voir les Boniface à l’oeuvre, que c’était beau de voir nos rugbymen avec comme capitaine Rives et à la baguette la paire de demis Gallion- Caussade, rendre fous les All Blacks le 14 juillet 1979, sans parler de ce fameux match Ausralie-France à la Coupe du Monde 1987, où les Français se sont qualifiés pour la finale grâce à un essai somptueux inscrit par Blanco et transformé par Didier Camberabero dans les derniers instants du match, à l’issue d’une action qui avait commencé dans nos 22 mètres et qui avait vu la quasi totalité des joueurs toucher le ballon. Oui, que tout cela était beau à ces époques ou foncer dans le tas était prescrit et où pour être qualifié de génie il fallait avoir des jambes de feu, de la technique et de la vista. Au fait, s’ils étaient nés à ces époques plus ou moins lointaines, combien de joueurs de l’actuel XV de France auraient eu leur place dans ces équipes? Réponse : sans doute aucun, même si Dupont ou Serin ou encore Belleau ont une marge de progression importante, mais leur laissera-ton le temps de s’épanouir? Hélas, j’en doute.

*Bonne année à tous mes lecteurs, en espérant beaucoup de succès au sport français, en espérant aussi que la saison de vélo ne soit pas polluée par les affaires (où en est-on pour Froome?) et donc qu’on ne change pas trop souvent les palmarès, ce qui est aussi le cas pour l’athlétisme, en espérant, en espérant, en espérant…

Michel Escatafal

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Parra est-il un grand demi de mêlée ? C’est surtout un remarquable buteur

parraParmi les informations de cette semaine en rugby, il y a la liste des nominés pour le titre de meilleur joueur européen de l’année, et parmi les 15 joueurs sélectionnés figurent 5 joueurs opérant en Top 14. Jusque-là rien que de très surprenant  dans la mesure où le Top 14 fait référence dans le rugby de l’hémisphère nord, comme apparaît normale la présence de 3 joueurs de l’ASM Clermont Auvergne, sans doute l’équipe la plus complète actuellement du Top 14 et peut-être même d’Europe. Les trois Montferrandais nominés s’appellent  Bonnaire, Fofana…et  Parra. Pourquoi Parra ? Voilà une bonne question à laquelle je n’ai pas de réponse, même si je lui reconnais de belles qualités de  joueur de rugby, sans  toutefois aller jusqu’à le considérer comme un des meilleurs joueurs européens ou mondiaux. En tout cas des qualités, les techniciens du XV de France en trouvent à Parra, au point de ne jamais composer un groupe ou une équipe sans lui. Il y avait longtemps d’ailleurs que le XV de France n’avait pas eu un demi de mêlée ayant autant la côte auprès des sélectionneurs, un peu comme à l’époque de Gérard Dufau, de Danos, de Lacroix, de Berbizier, autant de joueurs qui ont été des titulaires inamovibles à leur poste pendant leurs meilleures années.

A propos de Gérard Dufau, ancien capitaine de l’équipe de France après la retraite de Jean Prat (1955), je voudrais dire deux mots, pour souligner que ce même  Jean Prat affirmait  qu’il était l’un des deux meilleurs demis de mêlée qu’il ait rencontrés avec le Gallois de Swansea Tanner, capitaine et grand stratège du jeu gallois à la fin des années 40. Dufau était le type même du  joueur ayant toujours su tirer le maximum de ses qualités athlétiques, et surtout il était pétri de classe.  Mais comme si cela n’était pas suffisant,  il était aussi quelque peu inconscient, de cette inconscience qui fait croire que tout est possible sur un terrain de rugby, y compris en défense, ne s’échappant jamais face à n’importe quel adversaire. C’était aussi un joueur capable de perforer n’importe quelle défense, notamment par ses départs au ras de la mêlée dont il s’était fait une spécialité.  Enfin, il savait  diriger de main de maître son paquet d’avants. Bref, c’était un grand maestro à son poste, comme le fut son successeur en équipe de France, avec des qualités différentes, Pierre Danos, dont j’ai longuement parlé dans mon article sur les paires de demis qui m’ont fait rêver. J’avais aussi évoqué des joueurs comme Lacroix, Lilian Camberabero, Max Barrau, Jacques Fouroux, Astre, Gallion, Berbizier, Galthié et Elissalde. En fait Parra ne ressemble vraiment à aucun d’eux, même si sur tel ou tel aspect du jeu il dispose un peu des mêmes atouts. Cela dit, si je devais le comparer à quelqu’un ce serait à Jacques Fouroux, en le mettant au-dessus comme joueur.

Certains me diront que la comparaison n’est pas très flatteuse, dans la mesure où Fouroux était surtout considéré comme un grand meneur d’hommes, qualités que l’on reconnaît volontiers à Parra. La preuve, Lionel Nallet, ancien capitaine du XV de France et comme Parra ancien joueur de Bourgoin,  le considère comme un petit chef autoritaire et « gueulard », comme ses « bestiaux » considéraient Fouroux à l’époque du grand chelem 1977. Comme Fouroux également, on ne peut pas dire que Parra fasse partie des joueurs à la classe folle, à l’instar par exemple de Max Barrau ou de Jérôme Gallion, ni même de Fabien Gathier ou Jean-Baptiste Elissalde. Ces joueurs, en effet, alliaient toutes les qualités que peut espérer avoir un joueur de rugby. Barrau et Gallion étaient de véritables « bombes atomiques » derrière leur mêlée, dont tous les amoureux du rugby des années 70 ou 80 se rappellent avec nostalgie, et ce d’autant plus que, comme tous les joueurs de grande classe ou presque, ils ne furent jamais considérés par les sélectionneurs à leur juste valeur. Galthier, grand et athlétique, disposant  d’une belle passe longue, était un excellent stratège, mais aussi capable de désarçonner les défenses adverses avec ses départs au ras de la mêlée (comme Duffau) ou des regroupements, sans oublier son jeu au pied excellent, autant de qualités qui en ont fait le meilleur demi de mêlée de la planète et le meilleur joueur du monde en 2002. Quant à Elissalde, que j’ai appelé le « Mozart du rugby » dans un article sur ce site, c’était un joueur qui était tellement doué que personne n’a vu la différence dans ses prestations, qu’il joue à la mêlée ou à l’ouverture  à l’arrivée de Kelleher au Stade Toulousain, autre très grand demi de mêlée « all black ».

Morgan Parra n’a évidemment pas la classe pure des joueurs que je viens de citer. Ce n’est pas une « bombe atomique », et derrière sa mêlée ou les regroupements sa balle ne gicle pas autant qu’espéré, faisant preuve souvent d’une certaine lenteur. Ce n’est pas non plus un joueur capable de jouer au niveau international aussi bien à la mêlée qu’à l’ouverture, comme on a pu le constater pendant la dernière Coupe du Monde, mais il est assez bon partout, c’est-à-dire dans tous les compartiments du jeu, y compris en défense…ce qui est suffisant aux yeux des sélectionneurs pour l’inviter à chaque rassemblement du XV de France. Certes de temps en temps on lui trouve un concurrent, par exemple Machenaud depuis la fin de la dernière saison, sans doute plus doué que lui, mais Parra a un atout incontestable, que personne ne peut mettre en doute : c’est un buteur de très, très haut niveau. Un de ces buteurs comme le XV de France en a rarement eu, ce qui signifie que je le mets sur le même plan qu’un Vannier, un Albaladejo, un Guy Camberabero, et un peu au dessus de Romeu, Didier Camberabero, Lacroix  ou Lamaison.

Oui, j’ai beau chercher dans ma mémoire, rarement sur la durée nous avons eu un joueur aussi efficace dans les tirs au but. En écrivant cela, j’ai bien conscience  que par rapport aux joueurs des années 50, 60 ou 70 , le pourcentage de réussite des buteurs dont j’ai parlé était infiniment moindre que celui de Parra aujourd’hui (qui dépasse les 80%), comme celui de Carter  ou de Wilkinson, ou un peu plus loin de nous de l’Italien Dominguez ou du Gallois Jenkins, mais chacun comprendra qu’à l’époque il n’y avait pas le même ballon, ni le tee. Je puis en témoigner à mon très modeste niveau, ce qui n’enlève rien à la remarquable réussite de Parra, Wilkinson ou Carter. La preuve, ils font mieux que les autres, et ce avec une régularité de métronome depuis des années. C’est à ça qu’on reconnaît les grands buteurs, lesquels ne manquent jamais (ou très rarement) une occasion dans les moments décisifs. Et c’est comme cela que ce jeune homme, parfois arrogant, voire agaçant, qu’est Morgan Parra, notamment quand il dit tout haut qu’il n’aime pas être remplaçant, c’est comme cela donc qu’il comptabilise déjà 46 sélections à 25 ans.

Reconnaissons que pour un joueur loin d’être un surdoué, il a quand même une réussite extraordinaire, surtout quand on compare sa carrière à celles de beaucoup d’autres numéros 9, à part celle de Galthier qui totalise 64 sélections. En tout cas, il peut dire merci à Lièvremont, l’ancien sélectionneur, puisque c’est ce dernier qui l’a sélectionné très jeune (à peine vingt ans) et qui lui a confié les responsabilités de buteur, alors qu’à Bourgoin ce n’était pas lui le buteur (c’était Boyet). A quoi tient le destin d’un sportif ? A nombre de facteurs dans lesquels la chance a un rôle à jouer. Mais être là où il faut, quand il le faut, est aussi une forme de mérite, surtout quand le professionnel ne laisse rien au hasard pour être le plus performant possible. Et question professionnalisme, il n’y a justement rien à reprocher à Parra. Il n’empêche, à titre personnel, quitte à susciter l’étonnement de certains, j’aimerais bien que l’on fasse à Machenaud la même confiance qu’à Parra, d’autant que Michalak a fait la preuve qu’il était redevenu un buteur fiable…ce qui rend Parra beaucoup moins indispensable au XV de France. Que les lecteurs fans de Parra veuillent bien me pardonner !

Michel Escatafal


14 juillet 1979 : le feu d’artifice du XV de France contre les All Blacks

Après son extraordinaire année 1977, ponctué par un grand chelem d’anthologie avec les mêmes quinze joueurs, mais aussi par une victoire sur la Nouvelle-Zélande le 11 novembre, le XV de France avait commencé à renouveler ses cadres l’année suivante et plus encore en 1979, surtout au niveau des lignes arrières.  En effet, par rapport à l’équipe du Grand chelem 1977, on ne retrouvait deux ans plus tard que les Bagnérais Aguirre (arrière) et Bertranne (centre). En revanche le pack avait certes perdu Bastiat et Skrela en troisième ligne, plus Palmié en deuxième ligne, mais son architecture globale semblait presque identique. Et pourtant c’est « devant » que la différence se fit la plus pénalisante par rapport à la formation de 1977, parce que les Français n’avaient pas remplacé un joueur, ô combien important pour ses prises de balle en touche, le Dacquois J.P. Bastiat, certainement le meilleur sauteur que le rugby français ait possédé jusque-là,  de surcroît remarquable joueur de rugby au vrai sens du terme. A ce gros déficit dans la conquête, s’ajoutait un manque de ressources physiques,  Palmié n’ayant pas été remplacé par un joueur de son calibre, mais aussi sans doute au « vieillissement » des autres joueurs qui composaient ce qui fut sans doute la plus belle ligne d’avants de l’histoire du XV de France.

En revanche la France s’était découvert des lignes arrière de grande qualité, capables à tout moment de renverser le cours des choses. Elle avait surtout eu la chance de disposer de deux demis de grand talent, susceptibles de donner au XV de France une puissance de feu qu’elle n’avait pas en 1977. Les deux demis en question, le Toulonnais Gallion à la mêlée et le Lourdais Caussade à l’ouverture, dernier représentant de cette école lourdaise qui avait illuminé le rugby français dans les années 50 et 60, étaient en effet des joueurs de grande classe, largement supérieurs en valeur absolue à la paire Fouroux-Romeu qui opérait dans un registre très différent et beaucoup plus restrictif. Pour nombre d’entre nous, il était vraiment dommage que le pack de 1977 n’ait pas eu de successeur de sa qualité, parce qu’avec des demis comme Gallion et Caussade lançant des attaquants de la classe de Gourdon, Costes, Bertranne, Codorniou, Mesny  et Aguirre, notre XV tricolore aurait redonné au rugby ses plus belles lettres de noblesse, celles par exemple de l’équipe de France des années 1958-1959 ou 1965-66, ou encore celle de l’équipe de Galles au début des années 70 avec Edwards et Barry John à la baguette.

Telle qu’elle était, cette équipe de 1979, commandée par J.P. Rives,  était capable de tous les exploits dans un bon jour.  J’ai bien dit dans un bon jour, parce qu’elle était assez inconstante surtout en comparaison avec l’équipe monolithique de 1977. Elle démarra l’année 1979 par un match nul en Irlande dans le Tournoi (9-9), après avoir battu en décembre de l’année précédente la Roumanie chez elle, ce qui n’était pas une mince affaire, les Roumains jouant chaque année leur match contre les Français comme si leur vie en dépendait. Pour mémoire je rappellerais que l’équipe de France, avec onze joueurs qui disputèrent le Tournoi 1977, avait été battue par ces mêmes Roumains, à Bucarest en novembre 1976 (15-12), les Roumains marquant  trois essais contre un seul pour les Français. Fermons la parenthèse, et revenons au Tournoi 1979, où, après ce match nul en Irlande, les Français s’imposèrent au Parc des Princes contre le Pays de Galles par 14 à 13, à l’issue d’un match que les Français, très offensifs, dominèrent beaucoup plus que ne l’indique le score.

Le XV tricolore allait en revanche s’incliner pour un petit point (7-6) contre l’Angleterre à Twickenham, après une rencontre que les Anglais dominèrent devant, ce qui priva de munitions nos lignes arrières…qui piaffaient d’impatience.  Le dernier match du Tournoi, contre l’Ecosse à Paris, allait donner aux arrières français l’occasion de montrer leur savoir-faire, même si ce match laissera surtout le souvenir d’une rencontre débridée, de qualité très moyenne avec des fautes de défense des deux côtés indignes du niveau international. Le XV de France finit par l’emporter (21-17), mais à part les six essais marqués rien de bien réjouissant pour les amateurs de beau rugby, sport qui ne supporte que très difficilement la médiocrité. Au final, la France terminait à la deuxième place du tournoi avec 5 points, derrière le Pays de Galles…privé de grand chelem par l’équipe de France.

Est-ce que ces performances de l’hiver et du printemps annonçaient des lendemains radieux pour notre équipe nationale, dans la perspective de la tournée en Nouvelle-Zélande prévue en juillet ? Pas vraiment, mais certains d’entre nous se disaient que notre équipe était capable de tous les exploits, pour peu que notre pack ne soit pas trop dominé par celui des  All Blacks. Disons tout de suite que les coéquipiers de J.P. Rives ne démarrèrent pas cette tournée de la meilleure des façons, puisque le talonneur biterrois Paco,  les centres Bélascain (Aviron Bayonnais) et Bertranne, mais aussi Guy Novès (Stade Toulousain) avaient déclaré forfait avant même d’embarquer en direction de la Nouvelle-Zélande. Ensuite au moment du premier test, les Français devaient composer avec les blessures de Marchal (F.C. Lourdes)  et Maleig (F.C. Oloron) et du troisième ligne centre Malquié (Narbonne), ce qui obligea les entraîneurs Desclaux et Piqué à remanier leur équipe. Ils appelèrent en tout six nouveaux joueurs, les centres Mesny (RCF) et Codorniou (R.C.Narbonne), le troisième ligne centre Béguerie (S.U. Agenais), le deuxième ligne Salas, lui aussi du RC Narbonne, le talonneur Dintrans (Stado Tarbais) et le pilier narbonnais Colomine.

Comment allait se comporter cette équipe face aux redoutables All Blacks ? La réponse vint très vite, puisque malgré la blessure de leur  deuxième ligne Oliver, pièce maîtresse de leur pack, les Néo-Zélandais menaient 10-3 à la mi-temps. Ils allaient finir par s’imposer 23-9, les Français devant se contenter d’un essai par Mesny, certes magnifique (la moitié des joueurs toucha le ballon) mais largement insuffisant pour menacer les All Blacks. Ceux-ci, en effet, furent dans l’ensemble dominateurs avec leur  pack surpuissant, et  un excellent demi de mêlée, Danielson, ce qui fit dire aux observateurs qu’ils avaient largement mérité leur victoire. Pour l’anecdote on ajoutera que, pour la première fois dans un test-match en Nouvelle-Zélande, c’est un arbitre neutre qui dirigea la rencontre et non un arbitre local. Jusque-là, les Néo-Zélandais avaient toujours refusé qu’un arbitre étranger dirige une rencontre sur leur sol, ce qui évidemment suscita nombre de récriminations, surtout quand l’issue des rencontres dépendait du bon vouloir des arbitres. Les Français notamment étaient payés pour le savoir, puisque lors de la tournée en 1968, ils perdirent le premier test (9-12) sur un essai dans les arrêts de jeu que l’arbitre fut le seul à trouver valable.

En tout cas, cette défaite le 7 juillet ne présageait rien de bon pour le match suivant qui devait avoir lieu à Auckland le 14 juillet. Une semaine pour évacuer la déception du premier test et pour se reforger un moral, celui-ci étant d’autant plus atteint que les Français s’inclinèrent entre les deux tests contre une équipe de province, le Southland. Une semaine pour constituer un pack plus conquérant que le précédent, en tenant compte du fait que Bèguerie s’était blessé à la main d’où le déplacement de Salas du poste de deuxième ligne à celui de troisième ligne centre, mais aussi la rentrée de Maleig en seconde ligne et la première titularisation de Dubroca en pilier aux côtés du talonneur tarbais Dintrans et du pilier palois Paparemborde.  En revanche, derrière, aucun changement à l’exception notable de Jérôme Gallion, qui retrouvait son poste de demi de mêlée, la place étant occupée la semaine précédente par le Montferrandais Lafarge.

A noter que les Néo-Zélandais, en bon connaisseur de l’histoire de France et de l’histoire tout court, avaient appelé ce 14 juillet du joli nom de « Bastille Day ». Bref, tout était prêt pour que l’on assistât à une belle fête dans l’Eden Park à Auckland, devant plus de 50.000 spectateurs et des millions de téléspectateurs,  puisque le match était retransmis en France par Antenne 2 avec le tandem Couderc-Albaladéjo pour le commenter. La fête devait être d’autant plus belle pour les Néo-Zélandais qu’ils n’imaginaient pas que leur équipe pût être battue par une équipe de France sympathique, imprévisible même par ses lignes arrière, mais qui n’avaient a priori rien pour faire peur aux All Blacks. Et pourtant, ils allaient très vite déchanter face à ces Français effectivement très imprévisibles, et jamais aussi forts que lorsqu’on les donne battus d’avance. Rappelons-nous la dernière finale de la Coupe du Monde contre ces mêmes All Blacks, dont on se demande encore comment ils ont pu conquérir le titre mondial face à des Français qui les ont mis à la torture jusqu’à la fin du match.

Mais revenons à ce match du 14 juillet 1979, pour noter que ce sont les Français qui ouvrirent le score à la dixième minute sur une faute en touche du seconde ligne Haden, Aguirre passant la pénalité. Ensuite les All Blacks égalisèrent grâce à une pénalité de Bevan Wilson (dix neuvième minute), puis prirent l’avantage grâce à un essai de Stuart Wilson entaché d’un en-avant (vingt quatrième minute). Là, j’avoue que nous commencions à avoir peur, car les All Blacks ne sont jamais aussi forts que lorsqu’ils mènent au score. Cependant, à la trente huitième minute, Gallion plaqua d’abord son vis-à-vis Danielson avant de contrer un dégagement de l’ouvreur Taylor et de marquer un essai. Aguirre manquait la transformation, mais les Français revenaient à égalité au tableau d’affichage. Mieux même, juste avant la mi-temps, sur une balle récupérée par les Français après une touche, l’attaque se développait jusqu’à l’aile où se trouvait Aguirre, lequel tapait à suivre et c’est Caussade, avec ses jambes de feu, qui aplatissait le premier dans l’en-but au nez et à la barbe de deux Néo-Zélandais. La France menait 11-7 à la mi-temps !

Hélas, dès la reprise, Joinel se faisait pénaliser devant les poteaux français, et B. Wilson ne manquait pas l’occasion de transformer la pénalité. Les All Blacks revenaient à un point des Français. Mais cela ne fit que décupler l’ardeur des Français qui allaient nous offrir un feu d’artifice d’attaques pendant une vingtaine de minutes sous l’impulsion d’un Caussade royal, jouant sa partition à la perfection, comme le faisait autrefois Roger Martine quand il opérait à l’ouverture.  Ainsi, une minute après la pénalité de Wilson, suite à une mêlée le grand troisième ligne briviste Joinel créa une brèche béante dans la défense néo-zélandaise,  donna sur la ligne médiane à Codorniou, lequel transmit à Caussade. Ensuite l’ouvreur lourdais croisa avec l’ailier voultain Averous, qui marqua un essai fantastique, rappelant aux Néo-Zélandais que le fameux « french flair » n’était pas une fable, mais bien une réalité qui se transmettait de génération en génération.  La France menait à présent de cinq points (15-10). Peu après Caussade, en état de grâce, montrait qu’il n’était pas seulement un extraordinaire attaquant en passant un magnifique drop, suite à une prise de balle en touche de Maleig. Le sore était de 18-10 à la cinquante-septième minute !

Mais la fête n’était pas finie, et deux minutes plus tard, sur un placage de Mesny, le centre all black Robertson lâchait la balle, aussitôt récupérée par Averous. Celui-ci  donnait prestement à Caussade qui, en position d’ailier, recentrait à la main sur Codorniou, lequel filait à l’essai. Essai transformé par Caussade, ce qui portait le score à 24-10. Cette fois les dès semblaient jetés, mais les All Blacks n’ont jamais été du genre à s’avouer vaincus sans avoir jeté toutes leurs forces dans la bataille. Il restait quand même une vingtaine de minutes à jouer, et cette fois les artistes français allaient devoir mettre le bleu de chauffe pour résister aux attaques désespérées des Néo-Zélandais. Le pack tricolore, notamment, était soumis à la torture, mais comme dans la fable, les Français pliaient mais ne rompaient pas. En fait, alors que l’on arrivait au terme de la partie, le XV de France avait tellement bien résisté que les All Blacks n’avaient pu que réduire le score sur pénalité de Wilson (24-13) à la soixante-deuxième minute.

Mais le plus dur était à venir car, à la dernière minute du temps règlementaire, les Néo-Zélandais marquaient enfin un essai par Mourie entre les poteaux sur une percée de Taylor dans nos vingt-deux mètres, essai évidemment transformé par Wilson. Le score était toujours en faveur des Français, mais ceux-ci n’avaient plus que cinq points d’avance (24-19), et se trouvaient donc à la merci d’un essai transformé, car il restait  les arrêts de jeu, que l’arbitre irlandais, J.R. West allait faire durer pendant quatre minutes interminables.  Un temps largement suffisant pour marquer un essai. Avec l’énergie du désespoir les All Blacks s’attelaient à la tâche et, sur une ultime attaque suite à une mêlée sur la ligne médiane, il fallut l’intervention de l’ailier Costes qui, de son aile droite, traversa le terrain pour récupérer de l’autre côté un ballon néo-zélandais tapé à suivre, et l’envoyer en touche.  Nous étions à la quatre- vingt- quatrième minute, et cette fois l’arbitre siffla la fin du match dans un silence de cathédrale.  Ouf, c’était fini, mais que d’émotions pour en arriver à cet exploit sans précédent jusque-là de la part des Français, avoir battu les All Blacks chez eux. Et pour couronner le tout, ce fut un de ces matches dont on parle des années et des années après, tellement il fut beau, et joué dans un bon esprit, une de ces rencontres où les spectateurs les plus chauvins manifestaient le plus grand respect pour les vainqueurs, même si leurs favoris n’avaient pas gagné. Cela dit, je crois qu’il n’y a que les Français pour être capables de pareilles prouesses ! Suis-je chauvin moi aussi ? Peut-être un peu, surtout s’il s’agit du XV de France.

Michel Escatafal