2015 ne sera pas du même cru que 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995 pour le cyclisme français

PoulidorJajaEnfin un Poulidor qui gagne ! C’est ce que semblent affirmer ceux qui ne connaissent pas la carrière de celui qui fut le meilleur coureur français, et même mondial, des années 60 (après Jacques Anquetil)  jusqu’au début des années 70, à savoir Raymond Poulidor. Car, contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, Poulidor a beaucoup gagné dans sa carrière professionnelle, avec notamment une Vuelta (1964), Milan- San Remo (1961), la Flèche Wallonne (1963), le Dauphiné Libéré (1966 et 1969), , le Grand Prix des Nations qui était à l’époque le véritable championnat du monde contre-la-montre (1963), Paris-Nice (1972 et 1973), la Semaine Catalane (1971) et un titre de champion de France (1961). Rien que ça ! Combien de coureurs d’aujourd’hui peuvent se prévaloir d’un pareil palmarès ? Très peu. En fait seuls Contador, Cancellara, Gilbert et Valverde peuvent s’enorgueillir d’une pareille collection de grandes victoires, avec une diversité que seul Valverde peut revendiquer.

Cela signifie que le petit-fils de Poulidor a de qui tenir d’autant que son papa, Adrie Van der Poel, fut lui-même un beau champion, remportant notamment un Tour des Flandres (1986), Créteil-Chaville appellation à l’époque de Paris-Tours (1987), Liège-Bastogne-Liège (1988) et l’Amstel Gold Race (1990), sans oublier un titre mondial en cyclo-cross (1996). Or, justement, c’est dans cette discipline que Mathieu Van der Poel vient d’être sacré champion des Pays-Bas à l’âge de 20 ans dans la catégorie Elite. Et comme le jeune homme  a déjà remporté le titre de champion du monde sur route juniors en 2013, on voit que son avenir apparaît doré, au point que beaucoup d’observateurs avisés du vélo pensent que c’est peut-être lui le futur crack de la fin des années 2010 et du début des années 2020. Dommage qu’il ait opté pour la nationalité néerlandaise diront les amateurs de vélo franchouillards, mais que les mêmes se consolent en se disant que s’il devient ce qu’il pourrait être, on se chargera de souligner à l’envie qu’il est d’abord le petit-fils de notre Poupou national.

Fermons la parenthèse pour évoquer ce que pourrait être l’année cycliste 2015, qui sera fatalement moins glorieuse pour le cyclisme français que les années 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995. Si j’évoque ces années se terminant par 5, c’est parce que nous sommes en janvier et que les pronostics commencent à fleurir sur la saison à venir, où l’on verra Contador tenter le doublé Giro-Tour, Wiggins et Martin faire une tentative sur l’heure, et Froome et Quintana tenter un doublé inédit, Tour-Vuelta, depuis Bernard Hinault en 1978, à une époque où le Tour d’Espagne se déroulait au printemps. Pour mémoire, l’année 1955 avait été marqué par le troisième succès de Louison Bobet dans le Tour de France, prouvant qu’il était bien le meilleur coureur de son temps, d’autant que cette même année il avait remporté le Tour des Flandres avec le maillot de champion du monde sur le dos. En 1965, l’exploit de la saison aura été le fabuleux doublé Dauphiné Libéré- Bordeaux-Paris de Jacques Anquetil, sept heures séparant l’arrivée de la course à étapes du départ de ce qu’on appelait le « Derby de la route » dont la distance était de 572 kilomètres. Une victoire hallucinante si l’on songe que Jacques Anquetil avait dormi seulement une heure avant de prendre le départ, en pleine nuit,  de la plus longue classique du calendrier. Evidemment les contempteurs du vélo ne manqueront pas de souligner qu’Anquetil n’avait pas avalé que du sucre pendant la course, mais le résultat était là : le coureur normand avait accompli un exploit insensé.

En 1975, c’est Bernard Thevenet qui allait se couvrir de gloire en faisant mordre la poussière au grand Eddy Merckx. Après une victoire au Dauphiné Libéré, Thevenet se sentait prêt pour frapper un grand coup lors du Tour de France et priver ainsi Merckx du record de victoires dans le Tour de France (5 à l’époque). La victoire du coureur bourguignon paraissait à première vue quelque peu utopique, car jusque-là seul Ocana avait vraiment battu le fantastique coureur belge à la régulière. Et pourtant, malgré un début de Tour un peu poussif, avec une perte de 52 secondes sur 16 km c.l.m. à Merlin-Plage (sixième étape), Thévenet ne perdait pas espoir, parce qu’il ne concédait que 9 secondes au « Cannibale » entre Fleurance et Auch sur une distance de 37 kilomètres (neuvième étape), preuve que la marge de Merckx n’était pas si importante. La confirmation viendra un peu plus tard sur les pentes du Puy-de-Dôme (quatorzième étape), où Van Impe s’imposait au sommet devant Thévenet, avec l’épisode imbécile d’un « beauf » sur le bord de la route, celui-ci donnant un coup de poing au foie à Merckx, lequel fut handicapé sur la fin de la montée. Mais ce coup de bêtise du spectateur n’expliquait pas tout, puisque lors de la première étape alpestre Thévenet allait reléguer Merck à près de 2 minutes, ce dernier s’effondrant après une descente du col d’Allos à tombeau ouvert, où il avait pris pratiquement une minute à Thevenet. Le lendemain Bernard Thévenet, revêtu de jaune, allait porter l’estocade définitive dans l’Izoard, là où tellement de grands champions (Bobet, Coppi…) ont écrit quelques unes de leur plus belles pages d’histoire.

En 1985, c’est Bernard Hinault qui réalisera de nouveau le doublé Giro-Tour, après avoir été dominé l’année précédente par Laurent Fignon dans le Tour de France. Cela étant, en 1984, malgré toute sa bravoure, Hinault ne pouvait rien contre le meilleur Laurent Fignon que l’on ait connu, en raison aussi des suites de son opération un an auparavant. L’année suivante en revanche Hinault retrouvera toute sa verve et s’imposera devant son équipier Greg Le Mond, malgré une chute à Saint-Etienne où il eut le nez cassé, et grâce aussi, il faut bien le dire, à la bienveillance de son directeur sportif, Paul Koechli, qui avait interdit à l’Américain d’attaquer son adversaire blessé. Cela permettait à Hinault de rentrer dans le club très fermé des quintuples vainqueurs du Tour  avec Anquetil, Merckx, et dix ans plus tard Indurain, lesquels seront dépassés dans les années 2000 par Armstrong, qui l’emportera à 7 reprises…même s’il ne figure plus au palmarès, contrairement à d’autres coureurs ayant avoué s’être dopés. Comprenne qui pourra !  Trente ans après, Hinault est toujours le dernier vainqueur français du Tour de France, et ce n’est pas en 2015 qu’il aura un successeur, même si cette année deux Français (Péraud et Pinot) sont montés sur le podium…en l’absence pour raison diverses de Froome, Contador et Quintana.

Enfin il faut ajouter la formidable saison réalisée par Laurent Jalabert en 1995, avec au printemps ses victoires dans Paris-Nice, Milan-San Remo, la Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, le Critérium International et à la fin de l’été la Vuelta. Ouf, n’en jetons plus ! Laurent Jalabert était bien à ce moment le meilleur coureur du monde, même si Indurain pouvait lui contester cette suprématie en ayant gagné cette même année 1995, le Dauphiné Libéré, le Tour de France et le championnat du monde contre-la-montre. Il n’empêche, en 1995, comme en 1996, 1997 et 1999, Jalabert terminera premier au classement UCI. Personnellement, si je devais souligner une victoire plus qu’une autre en cette année 1995 bénie pour lui, ce serait Milan-San Remo, où il fut le seul à résister à la terrible attaque de Fondriest, champion du monde en 1988 et vainqueur en 1993 de la Primavera, dans la montée du Poggio. A cette occasion Jalabert fit preuve, dans la descente qui menait à l’arrivée, d’un sang-froid extraordinaire, en roulant avec son adversaire pour conserver les 8 secondes d’avance qu’ils avaient au sommet, tout en ne se découvrant pas trop pour l’emporter au sprint , ce qu’il fit à l’issue d’un mano a mano d’anthologie, les deux hommes terminant aux deux premières places avec quelques mètres d’avance sur leurs poursuivants. Magnifique succès de « Jaja », d’autant  qu’il était le super favori des suiveurs, preuve qu’il était bien considéré comme le meilleur. Quand un autre Français remportera-t-il la magnifique classique italienne ? Je ne sais pas, même si nos deux jeunes sprinters, Bouhanni et Démare, sont en grands progrès depuis deux ans. Mais sera-ce suffisant pour vaincre sur la Via Roma ? Je le souhaite très fort, sans trop y croire cependant. Peut-être un jour Bryan Coquard, coureur très véloce et remarquable pistard, capable en outre de passer de courtes bosses ?

Meilleurs vœux de bonne et heureuse année 2015.

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 2)

Thurau Dietrich

Dans la suite de l’article écrit la semaine dernière, je vais parler aujourd’hui de Liège-Bastogne-Liège, mais avant je voudrais m’indigner une fois encore devant la manière qu’ont les commentateurs de cyclisme, sur les sites spécialisés ou à la télévision, de comptabiliser les victoires…et d’en faire un classement. Ainsi, apprend-on que Valverde est le coureur qui compte le plus de succès à ce jour, avec ses 7 victoires, ayant remporté notamment le Tour d’Andalousie, la Roma Maxima, mais aussi le GP Miguel Indurain. Il devance trois coureurs, Alberto Contador et deux sprinteurs Sacha Modolo et André Greipel. Pourquoi est-ce choquant de faire un classement des victoires? Tout simplement parce qu’il n’a rien à voir avec la vraie hiérarchie des coureurs, les trois meilleurs depuis le début de la saison étant Contador, Cancellara et Gilbert. Ce dernier vient de s’adjuger de fort belle manière son troisième Amstel, avant peut-être de s’imposer aujourd’hui au sommet du Mur de Huy, ce qui ne serait que sa troisième victoire de la saison (il a remporté la Flèche Brabançonne), mais ces  succès ont évidemment une tout autre valeur que lever les bras dans une étape d’une course de second rang.

Après ce long préambule, et avant d’évoquer Liège-Bastogne-Liège, je voudrais d’abord avoir une pensée pour un coureur que j’aime beaucoup, qui a remporté cette épreuve en 2009, après une échappée solitaire de plus de 20 km, laissant ses poursuivants Rodriguez, Rebellin, Gilbert etc. à plus d’une minute. Ce jour-là tout le monde a compris qu’Andy Schleck était déjà « un grand », ce qu’il démontra dans le Tour de France quelques mois plus tard, et plus encore dans le Tour 2011, où chacun se rappelle son extraordinaire raid entre l’Izoard et le sommet du Galibier. Quel dommage de voir ce magnifique champion, plein de panache, se retrouver à présent constamment au milieu du peloton, avec des coureurs de second rang, loin, très loin d’avoir sa classe, ce qui l’entraîne aussi dans des chutes qui ne font que retarder ses possibilités de résurrection. Dans le fond, heureusement qu’il a gagné Liège-Bastogne-Liège, car sans ce succès son palmarès serait vierge de toute grande épreuve. Certains me diront qu’il a aussi gagné le Tour de France 2010, mais Andy Schleck sait très bien que ce Tour c’est Contador qui l’a gagné. A ce propos, j’en profite pour redire une fois encore que l’UCI peut apporter toutes les modifications qu’elle veut aux palmarès des grandes courses, les vrais connaisseurs du vélo savent bien que personne ne prend en compte les lignes changées ou vierges des grandes épreuves, sauf en cas de dopage réellement prouvé et démontré dans les jours qui suivent une course. D’ailleurs, que je sache, l’UCI a bien cautionné le retour de Bjarne Riis dans le palmarès des vainqueurs du Tour, ce qui est en contradiction formelle avec le déclassement a posteriori de Lance Armstrong. A quoi rime cette absence de vainqueur de la Grande Boucle entre 1999 et 2006 ? Heureusement que le ridicule ne tue plus !

Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet du jour, à savoir Liège-Bastogne- Liège, appelée aussi « La Doyenne », et dont ce sera le dimanche 27 avril la centième édition. Cette classique est un « véritable monument du cyclisme », une course que tout coureur d’aujourd’hui rêve d’avoir à son palmarès. Pourquoi « La Doyenne » ? Parce que c’est l’épreuve la plus ancienne du royaume belge, créée en 1892 à l’initiative du Liège Cyclist Union, club du premier vainqueur Léon Houa (il remportera les trois premières éditions). Elle figure au calendrier des professionnels depuis 1894, avec certaines éditions au début du vingtième siècle réservées aux amateurs ou aux indépendants. Son parcours est le plus difficile de toutes les classiques, avec 261 km de course agrémentés de nombreuses côtes au nom célèbre, Stockeu,et de nouveau cette année la Haute-Levée, sans oublier dans les derniers kilomètres la côte des Forges et la côte de la Roche-aux-Faucons qui, elles aussi, retrouvent leur place dans un parcours très sélectif, ne pouvant être réservé qu’à un « costaud ».

Le recordman de l’épreuve (gagnée 58 fois par un Belge) est bien évidemment Eddy Merckx, avec cinq succès en 1969, 1971 où il fut vainqueur malgré une terrible défaillance qui lui fit perdre 5 mn sur Pintens en moins de 40 km, 1972 devant Poulidor, 1973 et 1974. L’Italien Moreno Argentin l’emportera quatre fois entre 1985 et 1991, dont une avec beaucoup de chance en 1987, Roche et Criquielion jouant tellement au chat et à la souris dans les derniers hectomètres qu’ils se firent rejoindre et battre au sprint. Quant à Fred De Bruyne, il signera un triplé entre 1956 et 1958. En revanche Van Looy (1961) et De Vlaeminck (1970) ne l’ont gagné qu’une fois, et quelques très grands coureurs ne l’ont jamais remporté, comme les campionissimi Coppi et Bartali pour qui, toutefois, ce n’était pas un objectif, Louison Bobet, mais aussi Felice Gimondi, ou encore Francesco Moser, Greg Lemond, Laurent Fignon, Miguel Indurain et Lance Armstrong. Côté français, Jacques Anquetil et Bernard Hinault l’ont emporté. Anquetil en 1966, avec près de 5 mn d’avance sur Van Schil, et davantage encore sur un groupe où figuraient Gimondi et le tout jeune Eddy Merckx, à l’issue d’une grande envolée (46 km en solitaire) dont il avait le secret…quand il était décidé à se surpasser, peut-être aussi pour montrer à Gimondi, qui venait de faire le doublé Paris-Roubaix et Paris-Bruxelles, qu’il était toujours « le patron ». Quant à Hinault, il a signé à cette occasion un des plus beaux exploits du cyclisme d’après-guerre en 1980, dans une course d’un autre âge.

En ce 20 avril 1980, il neigeait dans les Ardennes comme en plein hiver, avec au moins dix centimètres sur les chaussées qu’allaient emprunter les coureurs. Il faisait tellement froid, qu’après 70 kilomètres de course il ne restait qu’une soixantaine de rescapés sur les 170 coureurs au départ. Combien seront-ils à l’arrivée se demandaient les suiveurs, d’autant qu’on n’annonçait pas de réelle amélioration d’ici l’arrivée. Bien peu en vérité, puisqu’ils n’étaient plus qu’une trentaine à se présenter au pied de ce que l’on appelle « le monstre de Stockeu ». Parmi eux « le Blaireau », qui aurait sans doute abandonné s’il n’avait pas eu à ses côtés son fidèle équipier Maurice Le Guilloux, à qui il avait dit : « S’il neige encore au ravito, j’arrête ». Et comme il ne neigeait plus, Hinault continua la course. Bien lui en prit, car ce qui restait du peloton était déjà à l’agonie, et dans ce cas parmi ceux qui vont à l’arrivée c’est le plus fort qui gagne. Et Hinault à cette époque était incontestablement le maître du cyclisme, comme peut-être aucun autre coureur ne l’avait été à part Eddy Merckx.

Le premier à aborder la côte de Stockeu fut Rudy Pevenage, échappé avec plus de 2 mn d’avance sur un groupe où l’on trouvait le Néerlandais Lubberding, mais aussi l’Allemand Thurau, l’Italien Contini (qui l’emportera en 1982), et Bernard Hinault coiffé d’un bonnet de laine rouge. Un peu plus loin Hennie Kuiper, champion du monde en 1975, chute et passe à pied le raidard, ce qui ne l’empêchera pas de terminer à la deuxième place derrière Hinault qui avait décroché, sans s’en rendre compte, ses compagnons de route dans la côte de la Haute-Levée à 80 km de l’arrivée. Kuiper terminera second à plus de 9 mn du « Blaireau », alors que le Norvégien Willman sera le dernier classé…à la vingt-et- unième place et à 27 mn. Une course d’un autre monde, presque d’un autre temps, comme à l’époque de Trousselier, vainqueur en 1908. Bien d’autres exploits ont eu pour théâtre cette magnifique classique. Nous n’en avons cité que quelques uns parmi les plus caractéristiques, en regrettant tout d’abord que Contador, premier au classement UCI après ses victoires à Tirreno-Adriatico et au Tour du Pays-Basque, et Cancellara, meilleur coureur actuel de classiques, soient absents.

Certes, après leurs exploits récents, il est normal que le « Pistolero » et « Spartacus » veuillent souffler, mais on aurait bien aimé les voir sur « La Doyenne », surtout Cancellara, même s’ils sont nombreux à douter de sa réussite dans cette épreuve. Cela étant, si l’on en croit Sean Kelly, vainqueur en 1984 et 1989, Cancellara peut gagner un jour Liège Bastogne Liège, à condition qu’il en fasse un véritable objectif, ce qui le mettrait à égalité avec les meilleurs coureurs de classiques de l’histoire. Après tout, au palmarès de « la Doyenne », il y a des coureurs qui étaient loin de valoir le remarquable rouleur suisse, par exemple Schoubben et Derijcke (premiers ex aequo en 1957), Melckenbeek (1963), Preziosi (1965), Bruyère (1976 et 1978), Fuchs (1981), ou encore Van der Poel (1988), et Gianetti (1995). En revanche, quinze ans après, je garde le souvenir de la victoire à Liège de Franck Vandenbroucke (en 1999), ce surdoué belge qui avait tout pour devenir un très grand et qui, comme d’autres avant lui, n’a pas réalisé la carrière qui lui était promise.

Parmi ces autres exploits évoqués auparavant, j’ajouterais celui de Dietrich Thurau qui remporta l’édition 1979 de Liège-Bastogne-Liège, sans doute sa plus grande performance, fruit d’une audacieuse échappée solitaire, empêchant notamment Bernard Hinault de réussir un doublé retentissant après sa victoire dans la Flèche Wallone, et clouant le bec à ses équipiers qui lui reprochaient son manque d’esprit d’équipe dans sa formation Ijsboerke, qui lui préférait le jeune belge Daniel Willems. En outre, un peu comme Sagan de nos jours, on commençait à se demander quand ce jeune coureur doué et brillant, au style délié, allait enfin remporter la grande victoire qui manquait tellement à son palmarès. Autant de bonnes raisons pour Thurau de frapper un grand coup en ce 22 avril 1979. Et de fait il allait se donner les moyens de prouver qu’il appartenait bien à la catégorie des grands champions, en s’échappant seul après la longue côte de Rosier, à 75 kilomètres de l’arrivée. Nanti d’une avance maximale de 2mn 20s, il allait subir une légère défaillance dans la côte des Forges à 14 kilomètres de l’arrivée, franchissant le sommet avec quelques centaines de mètres d’avance sur un Hinault dechaîné, qui avait déclenché la contre-attaque dans la côte de la Redoute. Cette offensive du « Blaireau » lui permit de lâcher ses adversaires, à l’exception du Belge Pollentier, et de se rapprocher à une minute de Thurau.

Hélas pour Hinault, et heureusement pour Thurau, Pollentier, n’en pouvant plus, ne prit aucun relais, ce qui découragea quelque peu le champion français, d’autant que ceux qu’il avait lâché précédemment, Willems, Baronchelli, Schepers et Van Impe étaient revenus sur eux, et refusèrent de collaborer, Willems notamment respectant à la lettre l’esprit d’équipe, ce que n’avait pas voulu faire Thurau dans le Tour de Belgique quelques jours auparavant, portant une attaque le dernier jour qui condamna Willems, alors que ce dernier avait course gagnée. Cette fois en revanche, l’attitude chevaleresque de Willems allait permettre à Thurau de garder une cinquantaine de secondes d’avance sur le groupe emmené par Bernard Hinault, lequel ne voulait en aucun cas faire seul le travail pour rejoindre Thurau, et se retrouver battu au sprint par des accompagnateurs qui refusaient les relais. Résultat, Thurau remporta un succès mérité et Hinault se contenta de la seconde place, laquelle suffisait à son bonheur compte tenu des circonstances, ce qui montre que même des classiques aussi dures que Liège-Bastogne-Liège ne sont pas faciles à gagner. Cela dit, pour dimanche, je mettrais bien une petite pièce sur Philippe Gilbert et une autre sur Rodriguez, s’il a récupéré de sa chute dans l’Amstel, à moins que Valverde… Logique me direz-vous, mais la logique dans les courses d’un jour est loin d’être celle des grands tours, comme l’a souvent dit à sa façon Jacques Anquetil.

Michel Escatafal


Freire mérite l’Oscar des grands champions méconnus

La fin de la saison se termine, et, comme on pouvait le pressentir, elle permet à Alberto Contador de mettre les bouchées doubles pour rattraper le retard occasionné par une suspension, ô combien injuste, qui l’a empêché de courir en compétition jusqu’au 6 août dernier. De fait, avant-hier, le fuoriclasse espagnol a remporté magnifiquement la classique la plus ancienne du cyclisme italien (première édition en 1876), Milan-Turin, sur un lieu qui rappelle au sport italien une terrible catastrophe. C’est en effet derrière la basilique de Superga, qu’un avion percuta un mur qui décima en 1949 une des meilleures équipes de football de l’histoire, le Torino FC, qui avait remporté quatre fois de suite le championnat d’Italie (entre 1946 et 1949). Parmi les joueurs il y avait les deux Français qui opéraient dans cette équipe, Emile Bongiorni et Roger Grava, mais aussi la grande vedette de l’époque, Valentino Mazzola, père de celui qui allait devenir à son tour une des stars de l’Inter de Milan dans les années 60, Sandro Mazzola.

C’est aussi un endroit, au souvenir plus heureux, qui rappelle la victoire lors de la quatrième étape du Giro 1958 d’une figure légendaire du cyclisme espagnol, Federico Bahamontes, grimpeur ailé surnommé l’Aigle de Tolède, qui gagna le Tour de France en 1959. Lors de cette montée vers Superga, Bahamontes avait dominé Charly Gaul après s’être échappé à trois kilomètres de l’arrivée, pour l’emporter devant le grimpeur luxembourgeois relégué à 27 secondes, le vainqueur de ce Giro, Ercole Baldini, terminant à la huitième place juste devant Louison Bobet à plus d’une minute. Et c’est en grand grimpeur que Contador a remporté ce Milan-Turin, devant l’espoir italien Ulissi à une quinzaine de secondes, après avoir su temporiser au moment de l’attaque de Joaquim Rodriguez, un coureur qui lui avait donné beaucoup de fil à retordre lors de la dernière Vuelta. Mais cette fois Purito fut impuissant à suivre le Pistolero lorsque ce dernier plaça sa fameuse « giclette » à un peu plus d’un kilomètre de l’arrivée, jugée au sommet de la route qui mène à la basilique de Superga. De bonne augure avant le Tour de Lombardie demain samedi, même si le parcours sera moins favorable à Alberto Contador !

Cela dit, ces derniers jours il y a eu un autre évènement important pour le cyclisme international, avec le retrait de la compétition du plus méconnu parmi les grands champions de ces dernières années, l’Espagnol Oscar Freire. J’ai dit le plus méconnu, parce que nombre de champions à la notoriété bien supérieure sont loin d’avoir le palmarès du coureur ibérique, lequel a tout de même été trois fois champion du monde (1999, 2001 et 2004), a remporté à trois reprises Milan-San Remo (2004, 2007 et 2010), mais aussi Paris-Tours (2010), Gand-Wevelgem (2008) ainsi que la Vantenfall Cyclassics en 2006 et la Flèche Brabançonne en 2005, 2006 et 2007, sans oublier en 2005 une des plus belles courses à étapes du calendrier, Tirreno-Adriatico. Bref, un très grand routier, qui se situe au trentième rang des plus beaux palmarès depuis 1946, seulement précédé parmi les coureurs en activité par Contador, Boonen et Cancellara. Un coureur peut-être pas exceptionnel, mais que l’Espagne aura du mal à remplacer dans le domaine où il évoluait avec le plus de succès, les courses d’un jour. Un coureur atypique aussi, dans la mesure où il figurait parmi les très rares routiers-sprinters capables de franchir les côtes les plus difficiles avec les meilleurs, ce qui aurait dû lui permettre de briller encore davantage dans les classiques ardennaises.

C’est sans doute ce qui explique sa frustration à la fin du championnat du monde dimanche dernier, remporté par Gilbert, ayant eu l’impression que certains des membres de son équipe l’avaient abandonné, et avaient trop joué leur carte personnelle. Ce sentiment il l’avait surtout vis-à-vis de Valverde, oubliant que ce dernier avait sacrifié ses chances pour lui, en 2004, lors de son second titre mondial, et qu’il pouvait lui aussi postuler légitimement au maillot arc-en-ciel cette année, compte tenu de sa forme dans la Vuelta et du parcours proposé, le sommet du Cauberg se situant à moins de deux kilomètres de la ligne d’arrivée. D’ailleurs tout le monde sera d’accord pour dire que, dans ce type d’arrivée, Valverde était sans doute un des rares à pouvoir suivre le coureur belge lors de son attaque décisive, et éventuellement le battre sur la ligne. Et je suis persuadé que si Valverde n’avait pas été tiraillé entre le désir de tirer Freire jusqu’au sommet du Cauberg et celui de jouer sa chance, il aurait fini plus près de Gilbert dans ce championnat du monde. En tout cas, on comprend la déception de nos amis espagnols, en voyant s’envoler un titre à leur portée, et ce d’autant plus que Samuel Sanchez et Alberto Contador avaient délibérément sacrifié leurs ambitions pour placer sur orbite Rodriguez, sans doute dans un mauvais jour, Freire et Valverde, lequel dut se contenter de la médaille de bronze. Voilà la réalité des faits, et de toute façon on ne peut pas refaire l’histoire.

Malgré tout on n’en voudra pas à Oscar Freire de cette frustration, laquelle démontre à l’évidence que c’était un authentique grand champion, même si ses jours de course entre 1998 et cette année ne sont pas aussi importants qu’on pourrait l’imaginer, victime de multiples blessures (genou, dos, selle, allergies) ou chutes au cours de sa carrière, notamment celle dont il fut victime lors du Tour de France cette année. On lui en voudra d’autant moins qu’il fut toujours parmi ceux qui ont eu des positions très fermes sur le dopage. Cependant il restera surtout dans l’histoire du vélo comme le meilleur routier-sprinter espagnol avec Miguel Poblet, que tout le monde craignait lors des arrivées au sprint dans les années 50. Et si j’évoque les années 50, c’est aussi parce que Freire est un routier-sprinter à l’ancienne, qui a remporté nombre de victoires sans avoir à sa disposition un train organisé pour l’emmener jusqu’aux trois cents derniers mètres. C’est d’ailleurs ainsi qu’il remporta son premier titre mondial.

Tout cela pour dire que Freire laissera un excellent souvenir à tous les amateurs de cyclisme, du moins ceux qui s’y intéressent de près. J’espère qu’il fera profiter de ses bons conseils les jeunes de sa région, la Cantabrie, et ceux de son pays, l’Espagne, même s’il est loin d’y être aussi populaire que le furent Bahamontes, Poblet, Delgado, Indurain ou aujourd’hui Valverde, Rodriguez et bien entendu Contador. Il est vrai qu’il a passé l’essentiel de sa carrière dans des équipes étrangères, comme Mapei (2000-2002), Rabobank (2003-2011), équipe dans laquelle il a certainement souffert de ne pas être néerlandais, et cette année Katusha.

C’étaient sans doute des choix de carrière, mais je reste persuadé qu’il aurait  un palmarès plus riche encore, s’il avait fait partie d’une grande équipe espagnole à son service exclusif dans les courses d’un jour. Il n’empêche, Oscar Freire peut être fier de ce qu’il a réalisé pendant les quatorze années de sa carrière professionnelle, et il se retire alors qu’il avait encore sa place parmi les meilleurs routiers, comme en témoignent ses victoires d’étape cette année au Tour Down Under et au Tour d’Andalousie, et plus encore ses places d’honneur au Grand Prix E3 et à la Flèche Brabançonne (second), à Paris-Bruxelles (troisième) et à Gand-Wevelgem et l’Amstel (quatrième), sans oublier sa dixième place lors de sa dernière course, le championnat du monde, dont il détient le record de victoires avec Alfredo Binda (1927, 1930 et 1932, Rik Van Steenbergen (1949, 1956 et 1957), et l’inévitable Eddy Merckx (1967, 1971 et 1974).

Michel Escatafal