Un troisième Giro pour Contador, avant un doublé Giro-Tour inédit depuis 1998 ?

contador 3Avant de parler longuement du Giro, ce que je n’avais pas le temps de faire ces derniers jours, je voudrais d’abord souligner une victoire française qui ne va pas faire la une des journaux, à savoir celle remportée en Indycar à Détroit par un revenant de grand talent, Sébastien Bourdais. Qui se rappelle de Bourdais, pilote automobile qui aura tout simplement eu la malchance de débuter en F1 chez Toro Rosso…avec le futur quadruple champion du monde, Sebastian Vettel. Je ne vais pas développer le sujet, sauf à dire que l’Indycar offre des courses extraordinaires d’intensité, avec des renversements de situation incessants entre des pilotes disposant de voitures très proches les unes des autres. Je crois que la Formule 1 ferait bien de s’inspirer des règles de l’Indycar pour ne pas avoir des courses aussi aseptisées et inintéressantes que celles que nous offre la discipline depuis quelques années. Pas étonnant, au passage, que désormais ce soit les chaînes payantes qui retransmettent les grands prix, parce que les autres chaînes (tout public) trouvent que c’est trop cher pour le spectacle proposé, un spectacle où le public ne s’y retrouve pas.

Cela dit, il n’y a pas que la F1 qui se situe sur les chaînes payantes, puisque le cyclisme en fait partie, sauf que  nombre de grandes épreuves sont retransmises en direct sur les chaînes gratuites, et, pour ce qui concerne la France, il y a aussi beINSPORT qui se charge de retransmettre les images de la RAI, notamment le Tour d’Italie, pour un coût modique (13 euros par mois sans engagement). Et je me dis que nous avons vraiment beaucoup de chance avec cet abonnement, parce que nous avons vu un Giro remarquable, avec nombre de renversements de situation…pour le plus grand plaisir des téléspectateurs.  Pour ce qui me concerne, le plaisir est d’autant plus grand que c’est Alberto Contador qui l’a emporté, ce qui le place au troisième rang du classement des vainqueurs de grands tours, derrière Merckx (11) et Hinault (10), et devant Anquetil (8), Coppi (7), Indurain (7), Bartali, Binda et Gimondi (5). Que du beau monde ! Et oui, Contador a gagné sur la route 3 Tours de France (2007, 2009 et 2010), 3 Tours d’Italie (2008, 2011 et 2015) et 3 Tours d’Espagne (2008, 2012 et 2014).

Pour bien mesurer l’exploit que constituent toutes ces victoires, il faut aussi ajouter qu’Alberto Contador n’a pas pu participer au Tour de France 2012 (vainqueur Wiggins) pour avoir été contrôlé positif avec une dose infinitésimale de clembutérol, indétectable dans la quasi-totalité des laboratoires du monde entier, et dont tous les sportifs positifs à ce produit ont été blanchis depuis cet épisode. Un épisode d’autant plus anormal que même Pat Mac Quaid (ancien président de l’UCI) a reconnu qu’il y avait sans doute eu une forme d’injustice à l’égard de Contador en 2010-2011, injustice qui a fait le bonheur des contempteurs du cyclisme, et de nombre de forumers sur les sites de sport, aussi ignares que malveillants. D’autant plus anormal aussi que selon J.P. de Mondenard (ancien médecin du Tour de France, spécialisé dans les questions de dopage),  « l’éventualité d’une contamination involontaire n’est pas à exclure et apparaît beaucoup plus crédible que beaucoup l’ont laissé entendre », ajoutant ensuite que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) a peut-être subi des pressions de l’AMA (Agence mondiale antidopage) pour «sanctionner une star du peloton. Pour le symbole. Voir Contador échapper à toute sanction aurait été un nouveau camouflet pour elle et son action.» Et de conclure péremptoirement : «Le TAS a donc dû tordre les faits pour arriver à argumenter sur une « hypothèse ». Ceci n’est pas digne d’une instance de jugement internationale au plus haut niveau.» Pour clore le chapitre, il faut aussi souligner que le TAS avait retenu l’hypothèse d’un « supplément nutritif contaminé » pour les traces de clembutérol, rejetant toute intention de se doper, rejetant aussi aussi une transfusion sanguine effectuée avant le contrôle, dont certains pseudos chimistes se sont tellement gargarisés. A pleurer !

Et si j’écris cela, c’est parce que Bjarne Riis, qui avait avoué en 2007 s’être dopé durant sa victoire en 1996, est toujours sur la liste des vainqueurs du Tour, c’est aussi parce que cinq cas positifs de dopage lourd dans la galaxie Astana, ne l’ont pas privée de sa licence World Tour 2015…ce qui ne signifie pas pour autant que tous les coureurs d’Astana étaient dopés, loin de là mon idée. Bref, sans cette ridicule condamnation de Contador, il serait sans doute aujourd’hui au niveau de Bernard Hinault en ce qui concerne les victoires dans un grand tour, car j’ai du mal à imaginer Contador battu par Wiggins dans le Tour 2012, s’il n’avait couru que cette épreuve, ou par Hesjedal s’il avait choisi le Giro de cette même année. J’ajoute même que cette année-là, compte tenu de la concurrence, il aurait pu réaliser le doublé Giro-Tour…s’il avait eu le droit d’y participer, et dans ce cas il serait au niveau de Merckx. Certes ce ne sont que des spéculations, mais une chose est certaine : ce n’est pas Andy Schleck qui a gagné le Tour 2010 sur la route, et pas davantage Scarponi le Giro 2011, qu’il a terminé avec plus de 6 minutes de retard sur le Pistolero. Décidément, ceux qui dirigent le sport ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent ajouter de l’outrage aux terribles aléas de la compétition (chutes, maladies, crevaisons etc.).

Fermons cette page qui appartient au passé, tout en soulignant son importance pour les vrais amateurs de vélo, ceux qui jugent à leur juste valeur les exploits de Bartali, Coppi, Koblet, Van Looy, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, Fignon, Kelly, LeMond, Indurain, Pantani, pour ne pas parler que des champions du vingtième siècle. Oui, fermons cette page pour se projeter vers l’avenir, c’est-à-dire dans le cas de Contador sur le 4 juillet, date du départ du Tour de France. Peut-il réaliser le doublé, qu’il aurait pu réaliser en 2011 sans ses chutes au début et au milieu du Tour (il a terminé à la cinquième place), qu’il aurait pu réaliser facilement en 2012, comme je l’ai écrit précédemment, à supposer que cela fût dans ses objectifs, s’il n’avait pas été interdit de course jusqu’au départ de la Vuelta (qu’il a gagnée après être resté un an sans courir) en août 2012 ? Peut-être, même si je suis persuadé que le meilleur Contador se situait précisément entre 2009 et 2012. Oh certes, il est encore très fort, comme on a pu le constater tout au long de la saison 2014, notamment lors de la Vuelta où il a battu Froome et les autres en donnant une impression de plénitude qu’on ne lui avait plus connue depuis le Giro 2011. Comme on vient de le constater, aussi, lors du Giro qu’il vient d’enlever, sans une grande équipe pour l’épauler (Chiappucci a même dit qu’il avait gagné seul !) et sans être au même sommet de forme qu’il avait au départ du Tour 2014 ou lors de la dernière semaine de la Vuelta, quelques semaines plus tard.

Néanmoins je persiste et je signe, je pense que ce sera d’autant plus dur que Contador est un peu moins fort en montagne qu’il ne le fut lors du Giro 2011 ou rien ni personne (Scarponi, Nibali, Gadret, Rodriguez…) ne semblait lui résister. Connaissant l’admiration que je porte à ce super champion, je suis d’autant plus à l’aise pour le dire. En revanche, son niveau est toujours aussi élevé contre-la-montre, comme en témoignent ses résultats à la Vuelta 2014 (quatrième du c.l.m. à 39s de Martin) et au Giro de cette année, n’étant battu que de 14s sur les 60 km entre  Trévise et Valdobbiadene, par Kyrienka, un des tous meilleurs rouleurs du peloton. Hélas pour lui, les organisateurs du Tour ont décidé (pourquoi ?) d’oublier qu’un beau c.l.m. de 50 ou 60 km est une des plus belles traditions du Tour de France. Du coup, le seul c.l.m. individuel aura lieu le premier jour et sera considéré comme un long prologue (13.8 km). En revanche, et cela n’est pas pour aider le Pistolero, il y aura, comme en 2014, plusieurs portions pavées lors de la 4e étape entre Seraing et Cambrai, au total sept secteurs répartis sur 13,3 kilomètres. Certes deux de ses trois principaux rivaux (Froome, Quintana) sont loin d’être à l’aise sur les pavés, mais Nibali peut en revanche reprendre plusieurs minutes sur ces routes. Tout cela rend le pari 2015 de Contador très indécis, en espérant surtout qu’il aura une meilleure équipe que sur le dernier Giro, où force est de reconnaître qu’il a dû se débrouiller seul chaque fois que la route s’élevait, alors que l’équipe Astana disposait de quatre ou cinq coureurs pour accompagner Aru et Landa jusqu’aux derniers hectomètres des cols au programme des étapes de montagne. Cette fois, face aux armadas Sky, Movistar et Astana, il faudra que Contador soit entouré par du « solide »…ce qui devrait être le cas avec l’apport de coureurs aussi forts que Majka en montagne ou encore Sagan, lequel peut être très utile sur les pavés.

Tout cela pour dire que l’exploit peut-être réalisé si, d’abord, la malchance épargne le Pistolero. La chance fait aussi partie de la compétition. Globalement elle a accompagné Contador dans sa carrière, mais en 2011 lors du Tour de France et plus encore lors de ce même Tour en 2014, elle l’a abandonné. Ensuite il faudra qu’il ait récupéré de ses efforts du Giro, des efforts qu’il n’imaginait pas devoir faire en aussi grand nombre. En revanche, face à ses grands rivaux (Froome, Quintana et Nibali), il aura l’avantage d’avoir une pression moindre, car sa saison est déjà réussie, alors que lesdits rivaux ont tout misé sur le Tour. Enfin, Contador a l’avantage d’être un remarquable tacticien. S’il décèle une faiblesse chez ses rivaux, ils le paieront immédiatement en minutes. N’oublions pas son attaque de Fuente Dé lors de la Vuelta 2012 à 50 km de l’arrivée, sans doute un de ses plus grands exploits. Alors, pour être honnête, je dirais qu’il peut faire ce doublé, mais cela ne tombe pas sous le sens.

Cela étant, avec cet extraordinaire champion, tout est possible. Qui se serait relevé comme il l’a fait en 2011 dans le Giro, après son problème dans le Tour 2010 ? Un Giro 2011, qui reste à mon avis son chef d’œuvre, dans lequel il a subi tous les contrôles possibles, tous négatifs, ce qui explique qu’il ait montré au public et au monde entier à l’arrivée à Milan ce dimanche le chiffre TROIS avec sa main, pour bien indiquer que dans son esprit, comme dans celui de la quasi-totalité des amateurs de vélo, il avait bien remporté ce Giro 2011 et deux victoires d’étapes. Preuve qu’il n’a  jamais eu besoin de ces traces de clembutérol, qui en aucun cas ne pouvait améliorer son rendement, pour être l’immense champion qu’il est. Qui serait revenu aussi fort qu’avant, suite à pareille vilénie subie entre 2010 et 2012 ? Si, je connais au moins deux champions qui sont revenus à leur meilleur niveau après avoir subi une longue interruption dans leur carrière : Coppi, après sa chute au Giro 1950 qui lui avait occasionné une triple fracture du bassin, et Hinault, après son opération du genou en 1983. En écrivant ces mots je réalise que Contador est en bonne compagnie, puisque Coppi c’est le Campionissimo, et Hinault est le deuxième plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Un classement où Contador se place aujourd’hui à la sixième place, derrière Merckx, Hinault, Anquetil, Coppi et Kelly, et devant Bartali, Indurain, Armstrong et Gimondi. Et cela personne ne peut le contester…à moins de ne rien connaître à l’histoire du cyclisme sur route !

Michel Escatafal


La notoriété des stars du vélo est faible

Froome contadorSi l’on demande au premier venu ce que représente pour lui le sport cycliste, il répondra un peu partout le Tour de France, et en Italie et en Espagne il rajoutera le Giro et la Vuelta. C’est ainsi, et plus que jamais ce le sera. Qui connaît le nom du champion du monde sur route ou celui du vainqueur de Liège-Bastogne-Liège, pourtant les deux plus belles et prestigieuses épreuves d’un jour ? Personne, mis à part évidemment les vrais amateurs de vélo. Et encore je n’en suis pas sûr! Si j’écris cela, c’est tout simplement parce que ce sont précisément deux routiers certes valeureux qui ont remporté ces deux courses (Rui Costa le Portugais et Daniel Martin l’Irlandais), mais quasiment inconnus du grand public. Ainsi va le vélo en 2014 et, hélas, dans les années à venir!

C’est d’ailleurs une situation tout à fait extravagante que vit ce sport, en proie en outre à de gros problèmes de crédibilité…à force d’en faire tant et plus contre le dopage. Et ce ne sont pas les perpétuels changements de vainqueurs de grandes courses, déclassés puis parfois reclassés (Heras à la Vuelta), qui vont lui en donner, sans parler des remarques plus qu’acerbes écrites sur les sites spécialisés…par les forumers censés être ses défenseurs. Oui, finalement le vélo ne se porte pas bien, et peine à trouver des sponsors à force de s’infliger des peines capitales. Et pour couronner le tout, il y a, à intervalles réguliers, des coureurs ayant remporté des grandes épreuves qui avouent s’être dopés (Di Luca ces derniers jours), ajoutant que tous les meilleurs ou presque le sont ou l’étaient. Comme si en libérant leur conscience, ces gens-là ne réalisaient pas qu’ils font très mal au sport qui les a rendus à la fois connus et parfois même riches !

Mais au fait, qui connaît le nom du dernier vainqueur du Tour de France en Allemagne où le Tour n’est plus retransmis, mais aussi aux Pays-Bas, grand pays de cyclisme mais aujourd’hui dépourvu de champions, mais aussi en Suisse…et peut-être même en France? Oui, j’ai bien dit chez nous, car le vainqueur du dernier Tour, Chris Froome, est tellement peu charismatique qu’on ignore son nom. On l’ignore d’autant plus que, contrairement à ce qui se passait  autrefois, depuis la décennie 90 le vainqueur du Tour de France arrête quasiment sa saison fin juillet. Reconnaissons que cela ne facilite pas la notoriété, surtout si par-dessus le marché c’est un coureur qui n’a rien pour l’attirer. D’ailleurs même Contador n’a pas échappé au phénomène jusqu’en 2008, en rappelant qu’à cette époque il avait déjà à son palmarès un Tour de France (2007), un Giro et une Vuelta (2008), ce qui signifiait qu’il était entré dans l’histoire de ce sport en ayant remporté la Triple Couronne, exploit que seuls Anquetil, Gimondi, Merckx et Hinault avaient réalisé avant lui. Excusez du peu !

Cela ne l’empêchait pas d’être à peu près inconnu en dehors de son pays. Aujourd’hui, en revanche, c’est le coureur du peloton qui a la plus grande notoriété pour deux raisons qui dépassent un peu l’entendement, à savoir le fait qu’il ait été l’équipier d’Armstrong, septuple vainqueur du Tour à l’époque, et qu’il l’ait dominé dans la Grande Boucle pour son retour à la compétition en 2009, et pour avoir subi un contrôle antidopage anormal lors du Tour de France 2010. Cette fois il ne pouvait plus échapper à la notoriété à l’échelon international, d’autant que l’annonce de son contrôle fut révélée en août, donc encore dans la période des vacances, ce qui était une aubaine pour alimenter l’actualité, et que la procédure relative à ce problème allait durer un an et demi, faute de pouvoir prouver que le coureur s’était bien dopé, compte tenu des quantités infinitésimales de produit interdit…que l’on trouve dans l’alimentation de nombreux pays et dans des compléments alimentaires. En plus, ce contrôle positif est intervenu dans la période de sa carrière où il a été le moins brillant jusqu’à l’année passée. Par comparaison tout le monde a en mémoire son Giro victorieux en 2011, où, très surveillé par les contrôleurs de l’UCI et face à des Nibali, Scarponi ou Rodriguez, il y avait eu du Coppi dans les performances de Contador, brillant rouleur et intouchable en montagne. Pour toutes ces (mauvaises) raisons, Contador était devenu la star du vélo…et l’est encore en ce qui concerne la renommée. Un comble !

Et pourtant le vélo est devenu un sport où la compétition démarre en janvier, et se mondialise à grande vitesse. La preuve, se disputent actuellement le Tour Down Under en Australie et le Tour de San Luis en Argentine, deux pays qui n’existaient pas dans le vélo sur route il y a quelques décennies. D’ailleurs, dans les années 50 ou 60, la saison ne commençait réellement qu’à Paris-Nice, avec des coureurs ayant à peine deux ou trois mille kilomètres dans les jambes, alors qu’aujourd’hui ce total est largement atteint avant le nouvel an. En fait, le vélo de nos jours ressemble beaucoup au tennis en ce qui concerne le calendrier, puisque la saison de cyclisme sur route en 2013 s’est terminée le 15 octobre pour les épreuves à étapes (Tour de Pékin) et le 14 novembre pour les courses d’un jour (Japan Cup). A ce propos, cette dernière épreuve au pays du « soleil-levant » n’a pas été du meilleur effet pour le cyclisme, parce que son vainqueur, l’Australien Rodgers (triple champion du monde du c.l.m), a été contrôlé positif au clembutérol…comme son leader, Contador, le fut en 2010. Et Rogers n’est pas le seul à avoir eu des ennuis avec ce produit, puisque le jeune Belge Jonathan Breyne a lui aussi été contrôlé positif à cette substance, lors du Tour du Lac Taihu en Chine, à peu près à la même époque. De quoi se poser des questions pour les dirigeants du cyclisme, d’autant que dans d’autres sports on ne sanctionne pas ceux qui sont pris avec la même substance et dans les mêmes proportions. Résultat, les deux coureurs sont suspendus jusqu’à nouvel ordre, l’un d’eux, Breyne, trouvant cela tellement injuste qu’il a tenté de se suicider. Pour le coup, ce n’est pas la meilleure publicité pour le vélo de compétition, même si l’information n’a pas ému grand monde, hélas.

Un dernier mot enfin, pour noter qu’à la grande époque du vélo (fin des années 40 et début des années 50) tout le monde en Europe connaissait Coppi, Bartali, Bobet, Koblet, Kubler, Van Steenbergen ou De Bruyne. Tout le monde aussi connaissait les meilleurs pistards (Schulte, Bevilacqua, Messina, Terruzzi, Von Buren, Harris, Patterson, Van Vliet, Derksen, Maspes, Rousseau etc.), ces derniers remplissant à ras bord tous les vélodromes en hiver dans les épreuves de six-jours ou dans les matches de poursuite et de vitesse. Mais personne ne connaissait le clembutérol, à supposer qu’il existe à cette époque sous un autre nom. Encore une fois, loin de moi l’idée de ne pas lutter contre le dopage dans le vélo, mais je veux le redire encore et encore, pourquoi seul le vélo subit ces outrages perpétuels ? Pourquoi focaliser la lutte contre ce fléau, vieux comme le monde, dans un sport loin de générer autant d’argent que quelques autres, où l’on pourrait croire que le dopage n’existe pas et n’a jamais existé. Au fait, à part l’athlétisme dans des cas moins nombreux que le cyclisme, dans combien de sport on fait et défait les palmarès des plus grandes épreuves? A croire que seuls l’athlétisme et le vélo sont touchés par cette plaie !

Michel Escatafal


Tour d’Espagne : de Deloor à Cobo

Du 18 août au 9 septembre va avoir lieu le Tour d’Espagne, troisième grand tour de l’année, celui aussi qui permet de conquérir ce qu’on appelle « la Triple Couronne », que seuls Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault et Contador ont remporté. Fermons la parenthèse pour dire que si le Tour d’Espagne a eu beaucoup de mal à entrer dans ce club très fermé des trois grands tours, c’est parce qu’il a longtemps pâti de la comparaison avec le Tour de France et le Tour d’Italie. Cela étant, même si son déficit de notoriété s’est quelque peu atténué au fil des ans, celui-ci persiste encore de nos jours, ne serait-ce qu’en raison de sa place très particulière dans le calendrier. Autre signe de sa différenciation avec les deux autres grands tours, la couleur du maillot de leader, qui est passé par toutes les colorations au fil du temps (orange, blanc, jaune, or, et rouge aujourd’hui comme en 1945), alors que le Tour et le Giro n’ont jamais abandonné la couleur jaune pour l’un et rose pour l’autre.

Comme je l’ai dit précédemment, la Vuelta a toujours eu beaucoup de mal à trouver sa place, y compris depuis son déplacement d’avril à septembre à partir de 1995. En fait, en avril la Vuelta souffrait de la concurrence du Giro, et en septembre elle arrivait à la fin d’une saison qui commence de plus en plus tôt, avec pour point d’orgue le Tour de France, épreuve phare du calendrier qui exige beaucoup d’efforts des coureurs, lesquels n’ont pas le droit de décevoir  dans cette course à laquelle rêvent tous les sponsors. Heureusement pour elle, bien qu’elle ait été avancée depuis l’an passé presqu’au milieu du mois d’aout, elle bénéficie de la proximité des championnats du monde sur route, ce qui lui assure une représentation de qualité, du moins au début de l’épreuve.

Cette année elle sera d’autant plus prestigieuse qu’elle aura au départ le meilleur coureur à étapes de ces dernières années, Alberto Contador, plus des champions comme le Britannique Froome, qui a terminé second l’an passé et qui a rongé son frein dans le Tour de France parce qu’au service exclusif de Wiggins, mais aussi les anciens vainqueurs Valverde (2009), Menchov (2005 et 2007) et Cobo (2011), sans oublier des coureurs comme Rodriguez, deuxième du Giro cette année, Anton et Geesink, qui figurent parmi les meilleurs coureurs à étapes. En fait il est simplement dommage qu’Andy Schleck soit insuffisamment remis de sa chute dans le Dauphiné, pour avoir un plateau royal, supérieur à celui du Tour de France.

Comme les autres grands tours, le Tour d’Espagne compte aujourd’hui 21 étapes, pour un total cette année de 3360 km, un peu moins que le Tour d’Italie (3502 km) et que le Tour de France (3497 km). Toutefois, comparé au Giro et surtout au Tour 2012, la Vuelta aura un tracé complet, mais faisant une part belle réservée à la montagne, laquelle a largement contribué à la légende des grandes épreuves par étapes, et plus généralement du cyclisme. Il est vrai que la géographie de l’Espagne s’y prête parfaitement, puisque son relief est le plus haut d’Europe après la Suisse, surtout dans sa partie septentrionale, où se déroulera la totalité de l’épreuve.

En tout il y aura 6 étapes planes, 13 étapes de moyenne et haute montagne (37 cols) avec 6 arrivées au sommet, dont 3 en suivant entre les étapes 14, 15 et 16, une trilogie redoutable avec le Puerto de Ancares (étape 14), les Lagos de Covadonga (étape 15) et le terrible Cuitu Nigru avec 3.2 km à 12.3% (étape 16). A cela s’ajoutent une étape contre-la-montre par équipes de 16,5 km le premier jour autour de Pampelune,  et un contre-la-montre individuel assez vallonné de presque  40 kilomètres entre Cambados et Pontevedra. Bref, il y en aura pour tous les goûts, mais les grimpeurs n’ont pas à se plaindre du parcours.

Sur le plan historique, la Vuelta est de création beaucoup plus récente (1935) que le Giro (1909) et le Tour de France (1903). En fait, en 1935, les deux autres grands tours avaient déjà atteint un régime de croisière qui en faisait déjà les épreuves reines  du calendrier international. Et cette tendance allait s’accentuer encore plus fortement dans les années suivantes,  surtout après la deuxième guerre mondiale. Déjà, à peine née, la Vuelta eut à subir les affres de la guerre civile espagnole, ce qui retarda encore son développement. Ainsi, après les deux premières éditions de 1935 et 1936 qui avaient vu la victoire d’un Belge, Gustave Deloor, qui remporta là ses deux seuls succès notables avec une étape du Tour de France 1937, l’épreuve vit de nouveau le jour en 1941 (vainqueur Berrendero comme en 1942), avant de disparaître de nouveau en 1943 et 1944, mais aussi en 1949, puis de 1951 à 1954.

Il fallut donc attendre vingt ans avant que cette épreuve puisse se dérouler chaque année, et prenne peu à peu la place qu’elle occupe à ce jour, après une progression ô combien laborieuse.  Par exemple l’édition de 1950, avec seulement 42 coureurs dont 34 Espagnols, se fit dans une indifférence quasi générale avec comme principaux protagonistes deux frères, Emilio et Manuel Rodriguez,  qui prirent les deux premières places. Ce ne fut qu’à la fin des années 50, et au début des années 60, que la Vuelta pût s’enorgueillir d’une participation plus riche, même si celle-ci n’avait rien à voir avec celle du Giro et du Tour. C’est la raison pour laquelle on ne trouve trace nulle part au palmarès de l’épreuve, des grands coureurs de la fin des années 40 et de la décennie 50,  Bartali, Coppi, Koblet, Bobet, Kubler, Magni, pour ne citer que les plus prestigieux.

Le premier très grand champion à avoir inscrit son nom au palmarès de la Vuelta fut Jacques Anquetil, en 1963. Cinq ans plus tard, en 1968, ce sera le tour de Felice Gimondi, puis en 1973 celui d’Eddy Merckx. Enfin en 1978 et 1983, Bernard Hinault les rejoindra dans le club très fermé des vainqueurs des trois grands tours. En poursuivant sur l’histoire de l’épreuve, nous dirons qu’elle a beaucoup souri aux Espagnols (29 victoires en 64 éditions), ce qui paraît logique vu la faible participation étrangère pendant des années. Les Français aussi ont bien tiré leur épingle du jeu avec 9 victoires, certains d’entre eux ayant gagné à cette occasion  leurs galons internationaux, notamment Jean Dotto en 1955 et Eric Caritoux en 1984. En revanche les autres vainqueurs français, outre Anquetil et Hinault, ont complété un palmarès déjà très fourni, comme Stablinski (1958) qui fut champion du monde en 1962, Raymond Poulidor (1964) que l’on ne présente pas, Roger Pingeon (1969) qui remporta le Tour de France en 1967, sans oublier Laurent Jalabert (1995) qui a été le dernier en date des grands coureurs français.

Et puisque nous évoquons le palmarès de la Vuelta, et pour preuve qu’elle a vraiment gagné ses galons de grande course, on s’aperçoit que depuis 50 ans Armstrong est le seul crack avec Roche, Fignon, Lemond et Indurain à ne pas avoir remporté l’épreuve. Il est vrai que pour Armstrong sa saison s’arrêtait quasi systématiquement à la fin du Tour de France, en tout cas à partir de 2001 jusqu’en 2006. Pour Indurain c’est plus étonnant, car d’une part il est espagnol, et d’autre part il n’avait pas peur de doubler les grands tours la même année, ayant réalisé par deux fois le doublé Giro-Tour. Il n’a jamais fait mieux qu’une deuxième place (en 1991). En revanche au palmarès, depuis le début des années 60, il y a tous les autres grands champions de chaque époque avec Anquetil, Poulidor, Janssen, Gimondi, Pingeon, Ocana, Merckx, Hinault, Zoetemelk, Kelly, Delgado, Rominger, Ullrich et Contador.

Les recordmen des victoires (au nombre de trois) s’appellent Roberto Heras (Espagne), vainqueur en 2000, 2003, 2004 (et même en 2005 mais déclassé pour dopage), et Tony Rominger, vainqueur en 1992, 1993 et 1994. Ce coureur suisse de grand talent peut être considéré comme un des champions de sa génération, juste derrière Miguel Indurain (vainqueur de 5 Tours de France et 2 Tours d’Italie) lequel, comme je l’ai  déjà dit, n’a jamais remporté son tour national, alors que tant d’autres coureurs espagnols, au talent infiniment moindre, ont remporté une ou plusieurs fois l’épreuve. Les autres grands champions espagnols ont presque tous gagné au moins une fois la Vuelta, qu’il s’agisse de Luis Ocana (1970), J.M. Fuente (1972 et 1974), Pedro Delgado (1985 et 1989), sans oublier Contador (2008), mais pas Federico Bahamontes, ni Carlos Sastre, vainqueurs du Tour de France respectivement en 1959 et 2008.

A propos de Carlos Sastre, il faut noter que c’est un champion qui a eu pour particularité d’avoir couru les trois grands tours la même année (en 2006), au même titre qu’autrefois son compatriote Lejarreta (vainqueur de la Vuelta 1982) en 1987, 1989, 1990 et 1991. Cela dément quelque peu l’idée que parvenir à boucler les trois grandes épreuves la même année relève d’un énorme exploit, mais les gagner appartient au domaine du rêve pour parler comme Contador, ce dernier ayant réalisé le doublé Giro-Vuelta (en 2008), comme avant lui l’Italien Battaglin (1981) et Merckx (1973).  Quant au doublé Tour-Vuelta, il est l’œuvre des seuls Anquetil et Hinault, respectivement en 1963 et 1978, mais à l’époque la Vuelta se déroulait au printemps. L’auraient-ils fait si, comme cette année, le délai entre les deux courses avait été de moins de quatre semaines ? Peut-être, mais pas sûr. En tout cas on en aura une idée en fonction des résultats de Froome, Cobo, Valverde ou Menchov qui ont fini le Tour de France le 22 juillet.

Un dernier mot enfin, pour souligner que même un super crack ne peut pas tricher avec la préparation d’une course comme le Tour d’Espagne. En disant cela je pense à Bernard Hinault qui, en 1983, avait abordé le Tour d’Espagne mal préparé et avec peu d’entraînement. Malgré son immense classe, le Blaireau n’avait gagné cette épreuve que grâce à un maximum de réussite, mais aussi au travail extraordinaire de son jeune équipier Laurent Fignon lors de la grande étape de montagne, et au prix d’efforts tellement intenses… que sa saison fut finie. C’était en 1983, autant dire une autre époque, y compris pour le cyclisme français qui n’a remporté aucun grand tour depuis 1995. Cela dit, le 18 août, on peut être sûr que Contador sera extrêmement bien préparé…ce qui promet pour ses concurrents !

Michel Escatafal