Althea Gibson et Pancho Gonzales : deux destins exceptionnels

Le tennis a été longtemps un sport réservé à une certaine élite, notamment aux Etats-Unis, et pourtant il est arrivé que quelques très grands champions réussissent à faire une carrière malgré les difficultés qu’ils ont rencontrées pour pouvoir assouvir leur passion. Parfois même ils se sont lancés dans le tennis faute de s’exprimer ailleurs, l’essentiel pour eux étant de sortir de la pauvreté dans laquelle ils ont vécu pendant leur prime jeunesse. Parmi ces champions il y en a deux qui m’ont plus particulièrement impressionné, parce que leur parcours est digne d’un conte de fées, Althea Gibson et Ricardo Gonzales. Oh certes ce ne sont pas les plus connus de ceux qui ont marqué l’histoire de leur sport, notamment chez les moins de quarante ans, mais ce sont des champions qui à des titres divers ont largement marqué leur époque, en plus de servir d’exemple dans leur pays.

Althea Gibson, née le 25 août 1927, est issue d’une famille noire très pauvre de Harlem, dont le père voulait qu’elle devienne une championne de boxe, afin de permettre à la famille de vivre plus facilement. Au passage je rappelle que nous étions dans les années 30, et que la boxe était un sport très en vogue à l’époque y compris pour les femmes, ce qui n’était pas le cas en Europe. Cependant, avant de se mettre à la boxe, la petite Althea allait s’essayer au basket et au volley, sports dans lesquels aucune défaillance ne lui était autorisée si elle ne voulait pas être sévèrement corrigée. Elle en aura d’ailleurs tellement assez de cette vie qu’elle finira par s’évader de chez elle à l’âge de onze ans, pour atterrir dans un de ces foyers infâmes où elle vivra de mendicité pour survivre, quand elle ne sera pas obligée de faire du vol à l’étalage.

Par chance pour elle, un jour elle s’essaie au paddle-tennis et découvre le plaisir de tenir une raquette dans les mains dans ces demi-courts de quartier fréquentés par les enfants noirs pauvres. Et là elle se fait remarquer pour sa dextérité par un musicien de jazz, qui non seulement lui achète une raquette, une vraie, mais lui paie aussi des leçons de tennis pour avoir les bases techniques indispensables à tout champion en herbe, même le plus doué. Elle va les acquérir très vite…ce qui ne lui sert pas à grand-chose, dans la mesure où étant noire elle ne peut pas disputer de tournois, lesquels sont réservés aux blancs. C’est d’autant plus dommage qu’en plus de ses dons, elle a la chance de disposer de qualités physiques extraordinaires, notamment  des bras très longs, la puissance, la félinité et la rapidité. Et chacun de ceux qui la connaissaient de se dire que si elle réussissait à intégrer un petit circuit, elle ferait un malheur.

En fait elle aura la chance de rencontrer Alice Marble, une ancienne grande championne américaine des années 30 et 40, de surcroît très engagée dans la lutte contre la ségrégation raciale. Grâce à elle Althea Gibson va pouvoir enfin disputer les tournois américains. Ensuite, auxiliaire militaire en Asie, Althea Gibson participe à plusieurs tournois sur le continent et en remporte quelques uns. Sa carrière est lancée, et en 1956 elle remporte le simple et le double (avec la Britannique Angela Buxton) de Roland-Garros, puis elle gagne Wimbledon et Forest-Hills (autrefois Internationaux des Etats-Unis) en 1957 et 1958, ce qui lui permet de devenir l’incontestable numéro un mondiale.

Arrivée au sommet, elle passera professionnelle en 1959, puis écrira sa passionnante biographie, deviendra chanteuse puis meneuse de cabaret. Bref une vie extraordinairement bien remplie qui lui aura permis de réaliser les rêves les plus fous de son père…dans un sport très différent toutefois de la boxe. En outre elle aura marqué l’histoire du tennis non seulement par ses résultats, mais aussi parce qu’elle a été la première joueuse de couleur à avoir remporté un ou plusieurs tournois du grand chelem. Elle décèdera en 2003, quelques années après (en 1995) celui dont l’histoire lui ressemble beaucoup, Ricardo dit Pancho Gonzales.

Ce dernier était né un an après Althea Gibson à Los Angeles, dans une famille pauvre d’origine mexicaine (six enfants).  Il reçut comme cadeau de Noël à l’âge de douze ans sa première raquette, dont il va apprendre seul le maniement…ce qui ne l’empêchera pas d’être très rapidement le meilleur de son école, et d’avoir tous les coups dans sa raquette.  Son revers fut le plus célèbre du circuit jusqu’à l’avènement de Ken Rosewall, sans oublier un service dévastateur qui fut longtemps un modèle du genre. A cela s’ajoutait un jeu de jambes extraordinaire, et une condition physique à toute épreuve qui lui permit de presque toujours l’emporter s’il était embarqué dans un cinquième set…malgré une vie pas toujours en accord avec les exigences de la haute compétition.

Grand, élégant sur le court, il avait tout pour plaire et tous les atouts pour devenir un des plus grands joueurs de tous les temps, peut-être même aux dires de certains (Kramer, Laver entre autres) le plus grand de tous. En tout cas avec lui il est facile de faire des comparaisons, parce qu’il a rencontré et très souvent battu les plus grands joueurs entre 1947 et 1970! 1947, c’est l’année du vrai départ dans la carrière de Pancho Gonzales. Cette année-là en effet, il la terminera à la dix-septième place du classement américain, ce qui était une performance très honorable pour un joueur qui n’avait jamais disputé que des tournois de seconde zone jusque-là. Mais l’année suivante il va gagner les Internationaux des Etats-Unis à Forest-Hills, et devenir numéro 3 mondial. Enfin en 1949 il va devenir numéro un mondial, en parvenant jusqu’en demi-finale à Roland-Garros, gagnant le double comme à Wimbledon, puis s’imposant de nouveau à Forest-Hills, et enfin remportant ses deux simples en finale de la Coupe Davis contre l’Australie.  Quelle progression fulgurante !

Et après ? Et bien il va passer professionnel dans la troupe de Jack Kramer, lui-même vainqueur de Forest-Hills en 1946 et 1947 et de Wimbledon en 1947. Ensuite sa carrière va subir des hauts et des bas chez les professionnels. Tout d’abord il se défendra très bien contre son patron, Jack Kramer, son aîné de sept ans, l’emportant dans leurs matches 41 fois contre 82 à son adversaire. Ensuite il affrontera Riggs qui avait récupéré la tournée de Kramer pour un an, mais se brouille très vite avec lui, et abandonne pour quelque temps le tennis. Pour survivre il va pratiquer différents sports, le bowling, le golf, le basket, allant même jusqu’à faire un peu de cinéma. Puis Riggs abandonne à son tour la tournée, et Gonzales retrouve de nouveau son vrai métier, le tennis, avec un autre promoteur, un certain Harris qui ne peut lui offrir qu’un contrat indigne de son talent.

Heureusement, en 1953, Jack Kramer revient aux affaires et Gonzales avec lui, contre les Australiens Mac Gregor et Sedgman qu’il bat régulièrement. Il domine tellement qu’il sera mis hors circuit pour supériorité trop manifeste, les spectateurs préférant des combats plus équilibrés ne venant plus assister aux matches. Heureusement pour lui Kramer récupère chaque année les meilleurs joueurs amateurs, à commencer par Tony Trabert l’Américain que Gonzales va battre 75 fois sur 102, puis ensuite il dominera Rosewall, Hoad et même Laver passé pro après son premier grand chelem en 1962. En 1964, il se paiera le luxe de dominer ces trois joueurs entre mai et juillet, à chaque fois en cinq sets, preuve que sa résistance légendaire n’était pas un vain mot. Il le prouvera en 1969 (à 41 ans) quand il battit le jeune Américain Passarell au long d’un match qui dura 5h12 mn, avec un set de 56 jeux qui dura 2h20mn.

Et cela nous amène à l’ère open où tout le monde joue les mêmes tournois, amateurs et professionnels, le professionnalisme s’imposant dans le monde du tennis. Hélas pour lui, en 1968, Pancho Gonzales avait 40 ans, et il se contentera (si j’ose dire) d’une place en demi-finale à Roland-Garros,  battu par Rod Laver après avoir éliminé en quart de finale le tenant du tire Roy Emerson, sur une surface qui n’était pas sa meilleure, et alors qu’il ne jouait presque plus. Tout cela suffit à montrer à quel point l’Américano-Mexicain était un joueur extraordinaire.

Combien de tournois du grand chelem aurait-il remporté s’il n’y avait pas eu cette séparation entre professionnels et amateurs pendant toutes ces années, notamment entre 1953 et 1963? Federer serait-il le recordman des victoires dans les tournois du grand chelem? Autant de questions pour lesquelles nous n’aurons jamais la réponse, mais qui doivent nous rendre prudents, quand nous gratifions le maestro suisse du titre de plus grand joueur de l’histoire.   La remarque ne vaut pas que pour Gonzales, car elle vaut aussi pour Rod Laver ou Jack Kramer, mais aussi pour Althea Gibson chez les féminines si elle avait eu la chance de pouvoir participer aux grands tournois plus tôt, et si elle n’était pas passé professionnelle après seulement trois ans de succès. Une fois sa carrière terminée, Pancho Gonzales enseignera le tennis à des élèves fortunés à Las Vegas, chance qu’il n’avait pas eue mais qui ne l’a pas gêné dans sa conquête de tous les lauriers que le tennis pouvait offrir à son époque.

Michel Escatafal 


Federer dans la grande histoire du tennis

Roger Federer éliminé en quart de finale à Wimbledon, mais battu en finale à Roland-Garros. Voilà le type de nouvelle presque banale cette année, alors que quelque temps auparavant cela aurait fait les gros titres, parce qu’il était parvenu à 23 reprises consécutivement en demi-finale des tournois du grand chelem. Il est vrai que si l’on ne compte plus le nombre de défaites de l’encore numéro trois mondial depuis le début 2011, auparavant on les comptait sur les doigts de la main ou presque (entre 4 et 7 par saison), ce qui était normal pour un joueur qui faisait régulièrement le petit chelem,  et à qui il manquait simplement Roland-Garros pour réaliser  le grand. D’ailleurs il fut tout près de le réaliser (à cheval sur deux ans en 2009-2010) après avoir enfin remporté Roland-Garros, pour une balle comptée faute à l’US Open en septembre 2009 à la fin du second set,  ce qui enraya tellement sa belle mécanique qu’il fut battu par Del Potro en cinq sets.

Désormais cela appartient à l’histoire, celle-ci ayant commencé en 2004, année de la confirmation du grand talent qu’il avait démontré notamment à Wimbledon,  où il avait ouvert sa série de victoires dans les tournois majeurs (16 en tout). Rappelons  qu’il précède au nombre de victoires en grand chelem des joueurs comme Sampras (14),  Roy Emerson (12), joueur australien des années 60, Laver et Borg (11). Et c’est pour cela que nous aurions le droit de dire : « plus dure est la chute ». D’ailleurs son attitude après chaque revers indique bien son agacement de ne pouvoir changer le cours des choses lui qui, pendant si longtemps, remportait ses victoires grâce à la confiance inébranlable qui l’habitait. Combien de tie-break a-t-il perdu durant toutes ces années de 2003 à 2007 ? Très peu, parce que se sentant le plus fort il arrivait toujours à s’en sortir grâce, le plus souvent, à des coups venus d’ailleurs. C’était cela Roger Federer.

Certains vont me reprocher de parler déjà au passé, alors qu’il va peut-être remporter l’US Open en septembre prochain. Il faut aussi se rappeler qu’en 2009, alors que certains parlaient de déclin, Federer fit une de ses meilleures années, profitant il est vrai des ennuis physiques de Nadal qui avait largement dominé l’année 2008, remportant même le titre olympique après son doublé Roland-Garros-Wimbledon. Cependant, et je ne suis pas le seul, je n’y crois guère. Non pas que ce soit le déclin qui ait frappé ce merveilleux joueur, mais de la même manière que Borg après sa défaite en 1981 à Wimbledon contre Mac Enroe, il semble qu’aujourd’hui un Nadal, et plus encore un Djokovic, soient plus forts que lui. Pour revenir à Borg, il suffit de se rappeler qu’en 1980 déjà, sur les mêmes courts de Wimbledon,  il aurait très bien pu être battu par ce même Mac Enroe qui l’avait poussé à jouer cinq sets (8-6 au 5è set), après un tie-break d’anthologie au quatrième remporté 18-16. Ce fut en quelque sorte son chant du cygne, même s’il gagna une dernière fois Roland-Garros en 1981, puisque Borg fut battu ensuite par ce même Mac Enroe à l’US Open, encore en cinq sets.

Tout cela ressemble beaucoup à ce qui se passe avec le duel que se livrent Federer et Nadal  depuis 2005. Jusqu’en 2008 le joueur suisse avait toujours pris le dessus, sauf sur terre battue, mais même si Nadal était le plus fort sur cette surface, il est arrivé que ce dernier soit poussé dans ses derniers retranchements, voire même battu comme à Hambourg en 2007. En revanche sur herbe ou sur dur, Federer semblait intouchable. Ce n’est plus le cas depuis trois ans. En fait, l’ascension de Nadal a coïncidé avec les meilleures années de Federer, un peu comme à l’époque Mac Enroe – Borg. Sur ce plan la comparaison pourrait s’arrêtera  là car,  du temps de Borg,  il y avait un troisième larron qui venait se mêler à la lutte, Jimmy Connors, celui-ci ayant battu Borg deux fois  en 1976 et 78 à Flushing Meadow, sur une surface qui convenait parfaitement à son jeu. J’ai employé le conditionnel, car le troisième larron s’appelle à présent Djokovic, vainqueur de deux des trois grands tournois cette année, avec un seule défaite à son compteur…contre Federer, en demi-finale de Roland-Garros, ce qui lui vaut d’être premier au classement mondial.

Cette évocation qui nous ramène presque trente ans en arrière tout en étant d’une brûlante actualité, nous permet de dire que faute de parler de déclin, la chute est plus rapide pour  les grands dominateurs que pour les autres. Je m’explique : qu’il s’agisse de Newcombe, Connors, Lendl, Mac Enroe, Wilander, Edberg, Becker, Sampras  ou Agassi, tous ont eu des périodes de domination plus ou moins marquées entrecoupées  aussi de périodes un peu plus difficiles. En revanche, Borg comme Federer et même Laver, ont archi dominé leur époque en ne laissant que des miettes aux autres pendant une période donnée, assez longue (quatre ou cinq ans) pour Borg et Federer,  plus courte pour Laver mais pour d’autres raisons. Et chaque fois la chute fut sans retour…face à des adversaires plus jeunes.

A noter que celui qui est considéré, au même titre que Federer, comme un des plus grands joueurs de tous les temps, n’a pas pu jouer de tournoi entre 1962 et 1967, parce qu’il était professionnel. Et en  1968, au début de l’ère du tennis open, il avait déjà 30 ans, ce qui ne l’empêcha pas de réaliser en 1969 son second grand chelem. Mais une fois cet exploit réalisé, il ne remportera plus un seul tournoi majeur. Alors pour revenir à mon propos initial, est-ce que 2011 sera pour Federer  l’inexorable fin de sa domination ? Sans doute, même si j’aimerais bien me tromper, car j’aime beaucoup le jeu de ce joueur, mais Djokovic semble de nos jours tellement fort…comme Federer en 2005, ou Borg en 1976, ou Laver en 1962, qu’il semble parti pour dominer le tennis mondial dans les quatre ou cinq années à venir si, toutefois, il confirme dans les prochains mois ses énormes progrès. Sinon Nadal reprendra son leadership pour peu que son corps le laisse en paix, tellement il met d’intensité dans son jeu. A cet égard l’année 2012 sera vraiment intéressante.

Un dernier mot enfin, pour dire qu’il est absolument impossible, comme dans d’autres sports de parler du meilleur joueur de l’histoire, car ce serait faire fi de trop de joueurs qui ont marqué leur époque. En outre, il y a aussi ceux qui dans les années 40 passèrent très tôt professionnels, donc furent interdits de tournois du grand chelem alors qu’ils étaient très jeunes. Parmi ceux-ci il faut citer Jack Kramer (Etats-Unis) qui quittera les rangs des amateurs à peine un an après avoir réellement commencé sa carrière, ce qui ne l’empêchera pas pendant ce laps de temps de remporter deux Forest-Hills (Internationaux des Etats-Unis à l’époque) en 1946 et 1947, plus un Wimbledon en 1947. Peu après il deviendra le patron de la ligue professionnelle qui, après quelques années difficiles, deviendra un circuit où évolueront tous les meilleurs joueurs amateurs passant professionnels.

Ainsi il fera évoluer dans ses circuits des joueurs comme l’Américain Riggs, et surtout son compatriote Pancho Gonzales, de la fin des années 40 jusqu’à l’ère open (1969), dont certains ont dit (Tilden, Kramer et Laver) que ce fut lui le plus grand joueur de tous les temps, parce qu’il domina tout le monde dans le circuit professionnel y compris Laver. A ces deux joueurs il faut ajouter Lewis Hoad et Ken Rosewall au milieu des années 50, les célèbres « wonder kids » australiens nés à quelques jours d’intervalle,  aussi bons en simple qu’en double, ou encore Frank Sedgman qui est passé pro juste avant eux en 1953, sans oublier un autre Américain Tony Trabert en 1955.

Michel Escatafal