Gauchers de génie dans le sport – partie 1 (boxe, basket, tennis )

S’il y a bien une catégorie d’individus doués pour le sport, et le reste aussi (Platon, Charlemagne et Napoléon), c’est bien celle des gauchers. J’en profite au passage pour dire que je suis droitier, comme tous les membres de ma famille, cela pour montrer que je ne fais que constater une évidence. Fermons la parenthèse pour noter que cette catégorie de personnes se servant quasi exclusivement de leur main ou pied gauche pour faire du sport a une importance dans l’histoire du sport infiniment supérieure à la proportion de gauchers exclusifs dans l’ensemble de la population, puisqu’on en comptabilise entre 12 et 13%, certains disent même 10% de gauchers exclusifs. Et oui, il y a gauchers et gauchers, sans parler des gauchers contrariés, ce qui m’incite à n’évoquer dans ces articles consacré aux gauchers de génie du sport que des gauchers avérés à défaut d’être exclusifs, dans les sports que j’ai pratiqués ou que je connais à travers leur histoire.

Déjà je vais passer très vite sur les sportifs pour qui être gaucher ou droitier n’a a priori qu’une importance toute relative. En disant cela je pense notamment aux pilotes automobiles, peut-être les deux meilleurs de l’histoire dans leur discipline, à savoir Ayrton Senna pour la Formule 1 et Sébastien Loeb pour les rallyes. Je dirais la même chose pour le vélo, et notamment en pensant à nos trois champions du monde de vitesse, du kilomètre et du keirin que furent  Frédéric Magné, Laurent Gané et Arnaud Tournant, dans les années 1990 et 2000. C’est déjà plus important quand il s’agit de boxeurs, car leur façon de boxer peut en dépendre, certains boxant en « fausse garde ». Je ne vais pas en citer beaucoup, simplement ceux qui me viennent à l’esprit, mais tous à des titres divers figurent parmi les plus grands boxeurs, toutes époques confondues.

Carmen Basilio d’abord, qui fut un grand rival de Ray Sugar Robinson, et qui lui prit même le titre de champion du monde des poids moyens en 1957, avant de perdre dans le match revanche l’année suivante. Auparavant il avait été champion du monde des poids welters entre 1955 et 1957. Bref Basilio, fut un très grand boxeur gaucher, remarquable technicien, au point d’avoir été élu boxeur de l’année en 1957 par Ring Magazine.  Et à cette époque, nous étions dans l’âge d’or de la boxe !

Autre grand boxeur gaucher dont je voudrais parler, le grand, l’immense Marvin Hagler, dont j’ai souvent parlé sur ce site, et à qui j’ai consacré un article à propos de son fameux match contre Ray Sugar Leonard , un combat qui fait partie de la légende de la boxe. Hagler était certes gaucher, mais beaucoup d’amateurs de boxe ont comme souvenir de lui qu’il savait boxer avec les deux gardes, comme il l’a prouvé lors de son championnat du monde contre le boxeur ougandais John Mugabi, redoutable puncheur, vaincu par K.O. à la onzième reprise. Dans ce combat, en effet, Hagler a boxé en droitier les deux premiers rounds, puis en gaucher jusqu’au onzième round, où de nouveau il changea de garde.

Troisième boxeur gaucher dont je veux évoquer le nom, Oscar de la Hoya, surnommé le Golden Boy, qui a été champion olympique des poids légers en 1992 à Barcelone, et qui fit une carrière professionnelle extraordinaire, puisqu’il est le premier  boxeur à avoir remporté un titre mondial dans six catégories différentes (des super-plumes aux poids moyens), avant d’être battu par les deux meilleurs boxeurs de l’époque actuelle, Floyd Mayweather et Manny Pacquiao. A noter que De la Hoya était gaucher, mais il boxait généralement  en droitier, même s’il boxa en fausse-garde contre un autre gaucher célèbre, Pernell Whitaker, qui fut lui aussi champion olympique des poids légers à Los Angeles en 1984, et qui détint une ceinture mondiale dans quatre catégories (des légers jusqu’aux super-welters).  Les deux hommes se sont affrontés en 1997 pour le titre des welters WBC, et De la Hoya l’emporta de peu sur son adversaire, ce dernier lui transmettant en quelque sorte le témoin car il était âgé alors de 33 ans.

Passons à présent à d’autres sports où les gauchers ont laissé une empreinte beaucoup plus significative encore…parce que leur main gauche faisait partie de leur outil de travail. En basket je pense à Larry Bird, joueur américain de NBA qui fut membre de la fameuse Dream Team de 1992, que l’on avait surnommé Golden Hand (main d’or). Si on lui a donné ce surnom, c’est tout simplement parce que sa main gauche était vraiment magique. Elle l’était tellement qu’il a gagné dans sa carrière tout ce qu’un joueur peut remporter comme trophées collectifs ou individuels dans le basket, et surtout il fut désigné comme sportif de l’année par l’Associated Press en 1986, premier joueur basket de l’histoire à obtenir cette distinction. Si j’osais, je dirais que sa main gauche peut-être comparée à celle de Michel-Ange, Raphaël et Léonard de Vinci, autres gauchers de génie.

Mais que dire des joueurs de tennis, sport qui compte de nombreux gauchers parmi ses plus grands joueurs. A ce propos il faut déjà commencer par souligner que jouer contre un gaucher est déjà plus difficile, pour la simple raison que le revers devient coup droit ou encore que le rebond du service tourne à contre sens. Bref, déjà il faut apprendre à jouer contre un gaucher, plus encore que dans la boxe, ce qui est un avantage considérable pour un gaucher. Ce n’est pas pour rien si Federer n’a jamais réellement su comment maîtriser le coup droit lifté de Nadal, plus particulièrement sur terre battue!

Nadal justement,  est le dernier des fantastiques joueurs gauchers qui ont illustré l’histoire du tennis, avec son grand chelem en carrière puisqu’il a remporté sept titres à Roland-Garros, plus ses victoires à Wimbledon (2), et ses succès  à Melbourne et Flushing-Meadow, ce qui le place au niveau de Rod Laver et de Bjorn Borg au nombre de tournois du grand chelem gagnés (11), juste derrière Emerson (12 avant l’époque open), Sampras (14) et Federer (17). A la lecture de ces chiffres, certains me feront remarquer que les trois joueurs qui ont remporté le plus grand nombre de tournois du grand chelem ne sont pas gauchers. Certes, mais parmi les deux seuls joueurs ayant réalisé le grand chelem, outre Donald Budge,  il y a le gaucher australien Rod Laver, qui l’a réalisé deux fois à sept ans d’intervalle (1962-1969).

En outre, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises sur ce site, si Laver a un tableau de chasse vide dans les tournois majeurs entre 1963 et 1967, c’est parce qu’il n’avait pas le droit de les disputer puisqu’il était professionnel. Combien en aurait-il gagné de plus pendant les cinq ans où il se trouvait au sommet de sa carrière (entre 25 et 29 ans) ? Nul ne le sait, mais vu la supériorité qu’il manifestait sur le circuit professionnel, on peut imaginer que c’est lui qui détiendrait le record de tournois du grand chelem remportés. Pour mémoire on rappellera qu’il a vulgarisé le lift, qu’il est le précurseur de la prise unique de raquette, qu’il avait tous les coups du tennis,  et un jeu de jambes exceptionnel. Tout cela lui ayant permis d’être le vrai numéro un mondial en 1961 et 1962, puis chez les professionnels, et enfin en 1968 et 1969. Qui dit mieux ? Personne.

Parmi les gauchers de génie je pourrais aussi évoquer les deux Américains Jimmy Connors et John Mac Enroe. L’un et l’autre dominèrent le tennis à leur époque, parfois même en même temps. Connors fut le meilleur joueur en 1974, un des deux meilleurs avec Borg par la suite (jusqu’en 1978), puis de nouveau numéro un en 1982 après la retraite du Suédois. A la même époque son plus grand rival fut John Mac Enroe, peut-être le plus doué de tous. Connors, à son meilleur niveau, était un joueur qui semblait jouer avec un lance-flammes, ce qui détruisait l’adversaire. Mais ce qui le différenciait le plus des joueurs qu’il affrontait, c’était ce revers à deux mains de gaucher qui était véritablement meurtrier, tant en passing qu’en retour de service. Mac Enroe en revanche, bien qu’ayant un jeu lui aussi très violent, était davantage artiste. Il ne donnait pas la même impression de cogner que « Jimbo », mais ses coups faisaient très mal aussi. Son service tellement spécial, qu’il délivrait au départ en étant sur une ligne parallèle à celle du court, était extraordinairement efficace, suivi le plus souvent par une volée qui ne l’était pas moins. Et, plus que tout sans doute, il possédait tous les coups dans sa raquette. D’ailleurs il était aussi brillant en double qu’en simple.

Et puisque j’en suis aux joueurs de tennis, je voudrais souligner que nous avons eu en France deux magnifiques joueurs gauchers, qui ont remporté la Coupe Davis en 1991, à savoir Guy Forget et Henri Leconte. Pour ceux qui l’ont connu quand il jouait au plus haut niveau, il est amusant d’entendre Henri Leconte donner  des conseils aux joueurs d’aujourd’hui, comme pourrait le faire un Lendl qui a tiré la quintessence de ses qualités. Leconte, en effet, aurait dû devenir un des joueurs du vingtième siècle…s’il avait exploité ses extraordinaires dons. Il savait tout faire, et tout faire bien.  Inutile de décrypter ses qualités, car il les avait toutes, sauf  la constance et la concentration. Forget était moins doué, mais son service, sa volée et son application lui ont permis de faire une très belle carrière, en simple et plus encore en double, en rappelant au passage que la paire Forget-Leconte est la seule à être invaincue en double dans toute l’histoire de la Coupe Davis (11 victoires en 11 matches).

Cela étant, pour être complet avec l’apport des gauchers sur le tennis, on n’oubliera surtout pas les dames. En effet, avec Martina Navratilova nous sommes en présence de la meilleure joueuse de l’histoire tant en simples (18 tournois du grand chelem plus le grand chelem en simple sur deux saisons) qu’en double (31 titres plus 10 titres en double mixte). J’ai souvent parlé d’elle sur ce site, et c’est pour cela que je ne vais pas insister. Elle aussi avait toutes les qualités, tous les coups du tennis, et avait acquis au fil des ans la ténacité qui font les supers champions. Quant à Monica Seles, elle aurait dû devenir plus grande encore qu’elle ne le fût si un fou n’avait eu l’idée de la poignarder en 1993, alors qu’elle arrivait dans les plus belles années de sa carrière (20 ans), et qu’elle avait déjà remporté 8 tournois du grand chelem. Hélas pour elle, après deux ans sans compétition et le traumatisme subi, elle ne retrouvera plus jamais son niveau d’avant l’accident, et se contentera de gagner l’Open d’Australie peu après son retour (en 1996). Sans cet accident horrible, combien de tournois du grand chelem aurait remporté Monica Seles, sorte de Jimmy Connors au féminin, avec une envie constante de « cogner » en poussant des cris stridents, ses retours de service fulgurants et son revers giflé. Autant d’atouts qui ont fait d’elle une joueuse hélas trop méconnue, compte tenu de ses qualités intrinsèques, mais qui a marqué l’histoire.

Michel Escatafal


Un beau sport en perdition

Aujourd’hui je veux parler de boxe, parce qu’il y a plusieurs faits ou informations qui m’ont interpellé ces derniers jours. D’abord la victoire de Floyd Mayweather contre le champion WBC des mi-moyens, Victor Ortiz, dans des conditions que certains ont trouvées scandaleuses, à tort, dans la mesure où Ortiz était largement dominé. Ce dernier a en effet donné un coup de tête au menton de Mayweather,  involontaire affirme-t-il, ce qui n’a absolument pas convaincu ni le public, ni les téléspectateurs. Du coup, après avoir été rappelé à l’ordre par l’arbitre, Ortiz essaie de s’excuser autant qu’il le peut, au point qu’à peine les boxeurs en garde, Ortiz reçoit une droite qui va le jeter à terre pour le compte. Mais le public, très versatile, en veut cette fois à Mayweather d’avoir achevé son adversaire sur un coup qu’il juge douteux, même s’il n’y avait rien à redire. En fait, si l’on doit faire un (léger) reproche à Mayweather, c’est d’avoir terminé le combat de cette manière, car il est évident qu’Ortiz était déjà au bout du rouleau, à la limite bien content que cela se termine.

Ce spectacle qui méritait une autre issue, surtout quand on connaît le prix des places ou du paiement sur la télé à péage (plus de 50$), n’a pas grandi la boxe une nouvelle fois, et c’est bien le plus dommage pour ceux qui aiment ce sport déjà trop décrié. Cela étant, à quelque chose malheur sera peut-être bon, cette victoire de Mayweather légitime encore un peu plus l’organisation d’un match contre Manny Pacquiao, considéré comme le meilleur boxeur actuel, toutes catégories confondues, avec Floyd Mayweather, invaincu en 43 combats professionnels. Ce combat, repoussé à plusieurs reprises pour des raisons inhérentes hélas à l’organisation de la boxe, finira-t-il par avoir lieu ? C’est une question à laquelle tous les amateurs de boxe, très nombreux dans le monde, aimeraient avoir une réponse positive, car c’est le seul évènement planétaire qui pourrait ressembler (un peu) aux grands combats qui ont tant fait pour l’image de la boxe (Marciano-Moore, Robinson-Fullmer, Ali-Frazier, Ali Foreman, Hagler-Hearns, Léonard-Duran, Hagler-Léonard etc.).

Autre évènement  notable qui m’a surpris, l’annonce d’un combat entre le champion WBC des mi-lourd, Bernard Hopkins (46 ans) contre un certain Dawson de dix-sept ans son cadet, le 15 octobre prochain. L’occasion nous dit-on pour Hopkins d’améliorer son record de plus vieux champion du monde de l’histoire. A qui fera-ton croire qu’un tel combat a une réelle crédibilité, entre un boxeur qui n’avait plus détenu de couronne mondiale depuis 2005, avant d’en retrouver une (WBC) en mai 2011 en battant le Canadien Jean Pascal aux points à Montréal, après avoir fait match nul avec lui en décembre. Certes Hopkins fut un grand boxeur pour son époque, j’ai bien dit pour son époque, ne serait-ce que pour avoir unifié (WBA, WBC, IBF, et WBO) le titre des moyens en battant un boxeur très doué, Oscar de la Hoya, en 2004, mais cela ne signifie pas qu’il est aussi fort aujourd’hui qu’à cette époque. A 46 ans, on ne peut pas des ans réparer l’irréparable outrage, et ce serait même très inquiétant pour la boxe s’il parvenait à battre Chad Dawson, loin d’être un super boxeur,  mais qui a détenu les titres WBC et IBF des mi-lourds entre 2007 et 2009.

Cela dit, si Hopkins remporte ce combat, il pourra se targuer d’enfoncer encore un peu plus l’ancien record d’un très grand boxeur poids lourd, Georges Foreman, qui reconquit un titre mondial des lourds, vingt ans après le précédent…perdu contre Mohammed Ali. A ce propos, qui pourrait imaginer que Georges Foreman, ancien champion olympique des lourds en 1968 et champion du monde en 1973-1974, qui perdit son titre contre Ali après l’avoir pris à Frazier, était aussi fort  en 1994 que vingt ans auparavant?  Personne bien entendu, et nous pourrions multiplier les exemples dans l’histoire de la boxe ces dernières années. D’ailleurs, si Foreman ou Hopkins avaient boxé dans les années 50 ou 60 jamais ils n’auraient pu continuer leur carrière au-delà de quarante ans. Il n’y avait qu’Archie Moore* et son régime miracle qui y était parvenu jusque-là, et encore dans sa catégorie des mi-lourds…dont on dit qu’il fut le meilleur de tous les temps.

Si tout cela est possible de nos jours, c’est parce que la boxe a ceci de particulier qu’elle reste un sport en marge des règles normales de tous les autres, faute d’avoir une fédération centralisatrice qui organise les compétitions internationales, du moins chez les professionnels. Et c’est infiniment regrettable parce que c’est un sport magnifique pour qui sait l’apprécier. Pour ma part j’ai toujours été plus ou moins fasciné par les boxeurs, plus particulièrement les poids moyens et lourds. Mes premiers émois pour ce sport (j’avais moins de 10 ans) l’ont été pour Ray Sugar Robinson*, extraordinaire poids moyen, dont  certains disent qu’il fut le plus grand de tous, parce qu’il a rencontré et battu beaucoup de monstres sacrés qui ont laissé une trace dans l’histoire de la boxe (La Motta, Turpin, Graziano, Basilio, Olson, Fullmer etc.). Chez les Français, à l’époque, la vedette s’appelait Charles Humez, qui était champion d’Europe des poids moyens jusqu’à ce qu’il perde contre un Allemand (Scholz) en 1958…ce qui m’avait beaucoup peiné.

Ce qu’il faut préciser c’est que dans les années 50 et même 60, il n’y avait pas cette ridicule litanie de champions du monde avec 17 catégories, et 4 ou 5 fédérations différentes. De plus les combats pour un titre mondial ou continental se faisaient en 15 reprises et non en 12 comme aujourd’hui…ce qui n’enlève rien au spectacle. Dans ces conditions, quel boxeur de nos jours aurait une chance contre les grands anciens ? Sans doute aucun, pas même Pacquiao ou Mayweather, car les meilleurs n’affrontent jamais d’adversaires de haut calibre. Et même s’ils battent des boxeurs invaincus, ceux-ci le sont après 15 ou 20 combats professionnels, alors qu’autrefois il fallait généralement avoir rencontré 40 ou 50 adversaires avant d’avoir une chance mondiale.

J’ai parlé auparavant de Charles Humez, mais dans les années 50 la France a compté deux vrais champions du monde en 1954 et 1957, à savoir Robert Cohen en poids coq (que je n’ai jamais vu boxer car j’étais trop jeune) et ensuite Alphonse Halimi dans la même catégorie. Ce dernier se rendra très célèbre grâce à la télévision quand, après avoir gagné un combat pour le titre européen contre un Britannique (Freddy Gilroy) en1960, il s’écrira : « J’ai vengé Jeanne d’Arc ». Cependant cette notoriété ne l’empêchera pas de finir sa vie dans le dénuement malgré des sommes importantes amassées sur les rings américains, européens ou français.

Un autre boxeur m’a beaucoup fasciné, mais cette fois un peu plus tard. Il s’appelait aussi Ray Sugar, et son nom était Léonard. Comme Ray Sugar Robinson, Ray Léonard* était un prodige de vitesse et d’adresse. C’est lui qui mit fin à la carrière de Marvin Marvelous Hagler en 1987, un des deux ou trois plus grands poids moyens de l’histoire, à l’issue d’un combat très crispant et  indécis jusqu’à la fin, mais le verdict fut pour celui qui s’était avéré le plus malin. Pourtant Hagler avait beaucoup d’atouts avant le combat,  et notamment celui d’avoir disputé auparavant une douzaine de championnats du monde, tous conclus par des victoires. Le malheur pour lui est qu’il a affronté un extraordinaire surdoué, qui avait arrêté sa carrière en 1982 en raison d’un décollement de la rétine mais qui, ayant été opéré avec succès, a repris la boxe en 1987 pour rencontrer Hagler*.

Je pourrais aussi parler de Cassius Clay, devenu par la suite Mohammed Ali, ou encore de Floyd Patterson (champion olympique et plus jeune champion du monde des lourds), sans oublier Rocky Marciano*, autre champion du monde des lourds, qui réussit l’exploit de se retirer invaincu, mais aussi Hearns (surnommé Hitman) et Duran (surnommé Manos de piedra) les grands rivaux de Léonard en welters, sans oublier certains boxeurs français comme Bouttier et Menetrey qui furent d’excellents champions d’Europe. Cela dit, il y a eu tellement de grands champions dans ce sport qu’il faudrait des pages pour faire le résumé de leurs combats. Il reste à souhaiter, ce qui sera sans doute un vœu pieux, que ce sport très populaire dans la première moitié du 20è siècle retrouve une certaine crédibilité.

Pour cela il faudrait évidemment que les quatre ou cinq fédérations qui distribuent des ceintures mondiales décident de s’unifier, pour n’attribuer qu’un seul titre par catégorie. Il faudrait aussi qu’il y ait, comme autrefois, une véritable hiérarchie pour arriver à combattre pour un vrai titre. Aujourd’hui on voit des boxeurs de 23 ou 25 ans qui n’ont été ni champion de France, ni champion d’Europe, disputer un titre mondial ce qui leur vaut parfois de mettre un terme prématuré à leur carrière. D’autres au contraire, ayant chanté pendant leurs belles années, se trouvent fort dépourvus quand l’heure de la retraite a sonné. Alors, ils font ce que l’on appelle le combat de trop. Puisse ce beau sport nous réserver à l’avenir beaucoup de moments merveilleux comme nous en avons connu tellement par le passé, y compris avec des boxeurs français en plus de ceux que j’ai déjà cités, Cerdan bien sûr, Boudouani, les frères Tiozzo, Londas, Mendy, Monshipour, Mormeck, et sans doute le plus doué de tous, Brahim Asloum.

Michel Escatafal

*J’ai écrit dans la catégorie boxe un article sur ces boxeurs


Le match de la décennie 80

Il y a des matches de boxe, ou d’autres sports, qui restent dans la mémoire collective, non pas seulement par la qualité de l’affrontement, mais aussi par le combat entre deux individus ou équipes que tout oppose a priori, sauf le fait qu’ils sont les meilleurs de leur temps, voire même de l’histoire. En ce sens, celui qui eut lieu le 6 avril 1987 fait partie intégrante de la légende du sport, parce qu’il opposait  les deux meilleurs boxeurs poids moyens depuis la retraite de Ray Sugar Robinson, dont beaucoup disent encore qu’il fut le plus grand de tous. Ces deux boxeurs s’appelaient Marvin Marvelous Hagler, tenant du titre, et un autre Ray Sugar, portant le nom de Leonard. C’était le type même du combat amenant l’excitation à son paroxysme, entre un homme doté d’une extraordinaire force destructrice et un autre qui misait avant tout sur un talent pur comme on en voit un ou deux par siècle.

En outre il y avait dans ce match un contexte très particulier, parce qu’Hagler avait fait le vide dans la catégorie des poids moyens, surtout depuis son triomphe sur Thomas Hearns, surnommé « Hit man » en raison de son punch, lui-même défait six ans auparavant par Leonard pour le titre mondial des poids welters, mais vainqueur par K.O. à la deuxième reprise de Duran qui avait tenu 15 rounds contre Hagler. Ce combat entre Hagler et Hearns fait lui aussi partie de la légende, à l’issue d’un combat que personne n’a oublié en raison de son extrême violence, avec une blessure d’Hagler  au cours d’un premier round hallucinant qui l’obligea à faire un effort inouï pour conserver sa couronne, en abattant son adversaire (il n’y a pas d’autre mot) à la troisième reprise. Ensuite Hagler conserva son titre sans gros problème en battant par K.O. à la onzième reprise l’invaincu Mugabi, un boxeur certes dangereux mais loin de valoir Hearns et Duran.

Alors que restait-il comme challenge à Hagler pour entrer définitivement dans l’histoire, à un rang égal à celui de Robinson? Si je parle de Robinson et non de Monzon par exemple, c’est parce que Robinson avait eu à affronter une ribambelle de champions comme La Motta, Olson, Fullmer ou Basilio. Problème pour Hagler, comme il avait vaincu tous les monstres sacrés de la décennie 80, il n’avait plus rien à gagner à combattre chez les poids moyens. Alors, allait-il changer de catégorie comme l’avaient fait avant lui Robinson, Basilio, Hearns ou Duran en montant chez les mi-lourds ? Apparemment il n’y pensait pas. Donc s’il voulait se trouver un dernier défi avant de se retirer, c’était rencontrer Rays Sugar Leonard…à condition que ce dernier, à la retraite depuis 1982 remonte sur un ring.

Cette condition était d’ailleurs très problématique, car Ray Leonard avait arrêté sa carrière contraint et forcé en 1982, après avoir été champion olympique des super-légers en 1976, et unifié le titre des welters grâce à ses victoires sur Benitez, Hearns et Roberto Duran, lequel avait infligé à Leonard sa seule défaite, avant que ce dernier ne prît une revanche éclatante lors du deuxième combat, au point que Duran s’écria à la fin de la huitième reprise le fameux « no mas » (pas plus en espagnol). Hélas pour l’artiste de Palmer Park, après avoir conquis le titre WBA des super-welters, il avait été victime d’un décollement de la rétine, séquelle de ses durs combats contre ses grands rivaux, ce qui nécessitait une opération impliquant son renoncement à la boxe, nouvelle qui plongea ses nombreux fans, et plus généralement les amateurs de boxe dans une grande tristesse.

Cela étant cette décision ne semblait pas vraiment définitive, puisque Leonard va remonter sur un ring deux ans plus tard…pour décider, après une victoire laborieuse sur un inconnu (Howard) qui l’avait envoyé au tapis, que décidément il n’avait plus rien à faire sur un ring. Désormais la vie sur les rings il la commenterait à la télévision, mais n’en serait plus acteur. Heureusement l’habileté financière des promoteurs, en l’occurrence Bob Arum, allait finalement le faire fléchir en lui offrant le seul défi qui pouvait l’intéresser, plus encore que les millions de dollars promis, à savoir affronter Hagler titre des poids moyens en jeu. Défi fou en apparence si cela devait se concrétiser, entre un homme qui venait d’écraser tous ses rivaux sur son passage, et un autre qui n’avait plus combattu à un haut niveau depuis cinq ans…mais qui avait foi en lui. Il n’y a que la boxe pour imaginer un évènement comme celui-là !

Si je dis cela c’est parce qu’Hagler au départ n’était pas très chaud pour affronter son rival, et ce pour plusieurs motifs. Tout d’abord Hagler se dit comme beaucoup que Leonard est « fini », surtout après cinq ans d’inactivité ou presque, et en ce sens il ne voit pas ce que ce combat pourrait ajouter à sa gloire, contrairement à ce qui aurait pu se passer si le combat avait pu avoir lieu en 1982. En outre Hagler avait 33 ans, certes pas un âge canonique pour un boxeur, mais suffisant pour se dire que quand on a tout gagné et qu’on a fait fortune, est-ce que cela vaut le coup de continuer, d’autant que sa vie fut loin d’être un long fleuve tranquille jusqu’à ce qu’il devienne Marvelous? Pourtant il finit par se laisser convaincre d’affronter Leonard pour 12 millions de dollars, titre des poids moyens en jeu, s’imaginant en outre qu’il ne prenait aucun risque quelle que soit la motivation de Leonard.

Le match aura donc lieu le 6 avril 1987, en plein air, au Caesar Palace à Las Vegas. Il va susciter un engouement digne d’un Ali-Frazier, et va générer une montagne de dollars tant au niveau des recettes de guichet que des droits télévisés, 60 chaînes de télévision retransmettant le combat en direct (Canal+ en France). Cela dit, si la boxe seule peut se permettre de monter un tel évènement entre deux adversaires, dont l’un ne figure nulle part dans les bilans mondiaux, son absence d’organisation au niveau mondial peut aussi lui valoir de se couvrir de ridicule, deux des trois fédérations existantes (WBA et IBF) refusant de reconnaître le combat comme championnat du monde, ce qui ne fut pas le cas de la WBC, même si cette dernière fut obligée de faire une entorse à son règlement et de permettre que le combat se disputât en douze reprises (à la demande de Leonard) et non en quinze.

Bref, tout était prêt le 6 avril, chaque boxeur s’étant entraînée à sa manière pour le combat, celui-ci devenant de plus en plus crédible au fur et à mesure que l’on s’approchait de l’échéance…parce que chacun sentait bien que Leonard serait prêt le jour J. Pour lui d’ailleurs ce n’était qu’une question de condition physique, car lui et son coach, Angelo Dundee, savaient bien que s’il voulait gagner il ne pouvait y parvenir qu’en tournant autour de son adversaire, compte tenu de la puissance supérieure d’Hagler. Ce dernier de son côté n’avait rien à changer non plus dans son entraînement, car s’il voulait gagner il lui fallait être au sommet sur le plan physique, et essayer d’attraper un rival beaucoup plus mobile que lui. Tout cela évidemment étant beaucoup plus facile à dire qu’à faire sur le ring. Cette opposition de style ajoutait encore plus de piment à l’affrontement, le virtuose contre le cogneur, la finesse et l’intelligence contre la puissance et la férocité, deux qualités qui, ajouté au manque de ring de Leonard, faisaient d’Hagler le grand favori de cette confrontation.

Le combat en lui-même tint toutes ses promesses, en ce sens que ce qui avait été programmé se déroula sans la moindre fausse note sur le ring, Hagler avançant d’entrée sur son adversaire, essayant d’imposer sa puissance, alors que Leonard esquivait et remisait avec l’extraordinaire dextérité qui le caractérisait. Comme Mohammed Ali à sa grande époque « il volait comme un papillon et piquait comme une abeille ». Et à ce jeu, quand le démolisseur frappe souvent dans le vide, il se fatigue et ses coups commencent à perdre de leur puissance, même s’ils restent très dangereux comme ce fut le cas avec un uppercut qui toucha Leonard à la cinquième reprise. En revanche l’art de l’esquive permet à celui qui en joue à chaque instant de rester dans son schéma, et de maintenir sa lucidité intacte. De fait Leonard resta constamment à distance de son adversaire qui frappait souvent dans le vide ou avec des coups qui arrivaient en bout de course, s’accrochant juste ce qu’il fallait quand il fallait. Sur ce plan en revoyant le combat, j’ai trouvé que le sixième round était un modèle du genre. Parfois même l’artiste faisait semblant de tomber dans le jeu de son rival en acceptant l’espace d’un instant de se battre, avant de revenir prestement à son schéma initial.

En fait Leonard ne sera vraiment en difficulté qu’au neuvième round, où il lui faudra d’autant plus s’accrocher qu’il commençait à ressentir la fatigue, et qu’il lui était nécessaire de retrouver son second souffle. Les trois dernières reprises ne seront pas une partie de plaisir pour Ray Sugar, mais avec un art consommé du spectacle il saura admirablement impressionner les juges en délivrant ses meilleurs coups à la fin de chaque reprise. Est-ce pour cela qu’il sera déclaré vainqueur par deux juges contre un? A noter qu’un des juges, celui qui a fait la différence en faveur de Leonard n’avait, semble-t-il, pas vu le même combat que les deux autres, puisqu’il donna Leonard vainqueur avec huit points d’avance, alors que pour les deux autres la différence était minime (deux points). Plus cocasse ce juge, emballé par la prestation de Leonard, avait remplacé in extrémis un juge britannique récusé par le camp d’Hagler.

En fait tout dépend de la manière dont on considère le combat, car si Hagler a délivré beaucoup plus de coups que son adversaire, celui-ci l’a touché un peu plus souvent. Les profanes, ce qui est mon cas même si j’ai toujours aimé ce sport, étaient très partagés et dans l’impossibilité de désigner un vainqueur. Et c’était d’autant plus difficile que les boxeurs ou anciens boxeurs eux-mêmes l’étaient tout autant que nous. Un match nul aurait fait l’unanimité…mais il fallait un vainqueur, et c’est le plus « glamour » qui l’a emporté, au grand dam d’Hagler qui était persuadé d’avoir conservé son titre. Il était tellement déçu et convaincu d’avoir été volé, qu’il n’a plus jamais reboxé. Cela étant, pourquoi n’a-t-il pas demandé une revanche ?

En fait, même si dans son for intérieur Hagler croyait en son succès, son adversaire lui avait démontré que malgré ses cinq années d’inactivité il avait été capable d’évoluer à un niveau exceptionnel. Et peut-être qu’Hagler s’est dit que le temps travaillait davantage pour Leonard que pour lui, et que dans le cas d’une revanche son adversaire serait encore plus fort. Nul ne saura ce qui serait advenu en cas de revanche, mais ce qui est sûr c’est que ce combat était un de ceux qu’on appelle « combat du siècle », en tout cas celui de la décennie 80. Par la suite, contrairement à Hagler, Leonard continuera sur sa lancée pour s’emparer du titre des super-moyens et même des mi-lourds WBC. Mais tout cela ne sera qu’un supplément, comme si la vraie carrière des deux boxeurs s’était réellement arrêtée un certain 6 avril 1987.

Michel Escatafal