L’AS Clermont Auvergne condamnée à être un magnifique perdant ?

as clermontEt si l’on parlait à nouveau de rugby, surtout après une finale de championnat de France, ou si vous préférez de Top 14, à la fois indécise et ennuyeuse, remportée par le Stade Français sur un score d’un autre âge (12-6). On se serait cru revenu à la belle époque du championnat à 64 clubs, sauf qu’à ce moment le rugby n’était pas professionnel. Ou plutôt ne l’était pas vraiment, ce qui suffit à trouver des excuses au déroulement de certaines finales, alors qu’aujourd’hui…Il est vrai que de nos jours l’enjeu prime encore plus le jeu qu’autrefois, parce qu’il y a tellement plus d’argent à la clé. Cela ne signifie pas pour autant que le rugby soit moins attractif, sauf qu’il est évidemment plus dur que quelques décennies auparavant. Certains ont même profité de la mort ce lundi, suite à un plaquage, d’un jeune joueur australien, James Ackermann, pour relancer le sujet de la violence des contacts dans ce sport. Certes les chocs d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux que l’on a connus il ya 30 ou 40 ans, mais les joueurs sont aussi mieux préparés qu’ils ne l’étaient à ces époques. En outre, des accidents il y en a toujours eu dans le rugby, par exemple en 1930, quand l’Agenais Michel Pradié, grand espoir (18 ans) du S.U. Agen au poste d’ailier, décéda peu après la demi-finale du championnat de France contre la Section Paloise, suite là aussi à un plaquage. En fait, pour aussi terrible que cela puisse être, il y a simplement une part de fatalité dans de telles circonstances, comme il y en a dans chaque accident mortel, ce qui ne devrait engager aucune polémique supplémentaire suite à ce drame. Pour autant il n’est pas interdit de s’interroger sur les multiples blessures que subissent les rugbymen professionnels, blessures dues autant à la dureté des entraînements que des matches. Par exemple, n’y-a- t-il pas trop de matches dans la saison, avec la multiplication des matches internationaux et autres tournées souvent inutiles ?

Voilà pour le préambule de ce que j’allais écrire sur cette finale de Top 14 entre le Stade Français et l’AS Clermont Auvergne, en soulignant que je ne vais évidemment pas revenir sur le déroulement du match, d’une part parce qu’il n’y a pas grand-chose à en dire, et d’autre part parce que les journaux ou sites sportifs s’en sont chargé, quitte à trouver à cette rencontre des vertus là où il n’y en avait pas ou si peu. Néanmoins tout le monde s’accorde à reconnaître que le fait pour Parra de rater deux pénalités, a priori faciles, a sérieusement compliqué l’affaire pour l’AS Clermont. En même temps, cela a confirmé ce que je ne cesse d’écrire sur ce site, à savoir que ce joueur  n’a rien d’un grand demi de mêlée, même s’il compte 54  sélections en Equipe de France.

Cela dit, comment Clermont aurait-il pu gagner ce match avec le niveau de jeu que les Auvergnats nous ont proposé ? Déjà la semaine précédente, en demi-finale contre le Stade Toulousain, l’AS Clermont s’était qualifiée dans la douleur, ce qui laissait penser que les Clermontois éprouveraient encore plus de difficultés à terrasser les Parisiens du Stade Français, lesquels venaient coup sur coup d’éliminer le plus régulièrement du monde le Racing et le RC Toulon. Et qu’on ne vienne pas nous expliquer que le RC Toulon était démobilisé après sa victoire en Coupe d’Europe, car ce serait faire injure à la fois aux joueurs toulonnais et à ceux du Stade Français.

Certes il est facile après coup de trouver aux Clermontois des excuses, par exemple les blessures de certains joueurs clés comme l’ailier Nakaitaci, les centres Fofana et Davies, sans oublier le deuxième ligne canadien Cudmore, mais un club comme Clermont devrait pouvoir composer une belle équipe malgré ces absences. Le rugby se joue certes avec 15 joueurs sur le terrain, mais dans les grands clubs les remplaçants valent souvent les titulaires. D’autres vont évoquer le rôle de l’arbitre, mais ce dernier a fait son travail le soir de la finale, et il serait profondément injuste de l’accuser d’avoir favorisé les Parisiens. Enfin je suis de ceux qui ne croient pas à la malédiction qui s’abat sur les Clermontois à chaque finale, sous prétexte qu’ils ont en perdu 11 entre 1936 et 2015 pour ce qui concerne le Bouclier de Brennus, et 2 pour la Coupe d’Europe. La preuve, ils en ont quand même gagné une en 2010 (finale du Top 14) en battant l’USAP. En outre, les plus anciens nous feront remarquer qu’ils ont aussi remporté deux fois feu le Challenge du Manoir, l’équivalent de la Coupe de France ou de la Coupe de la Ligue en football, à l’époque du rugby amateur.

Fermons la parenthèse pour noter que finalement l’ ASM  Clermont Auvergne n’a pas à avoir trop de regrets d’avoir laissé le titre au Stade Français, parce que tout simplement ce n’est pas une très grande équipe. On l’avait déjà constaté contre le RC Toulon en finale de la Coupe d’Europe, il y a quelques semaines (défaite 18-24). Est-ce pour autant une grande équipe ? Difficile à dire, même si le club auvergnant dispose de quelques joueurs de très grand talent comme le troisième ligne centre néo-zélandais Lee, l’ouvreur Brock James, hélas plus très jeune, ou l’arrière anglais Abendanon. Cela étant, reconnaissons que la charnière de cette équipe (Lopez-Parra), qui est aussi celle de l’équipe de France ( !!!), est vraiment trop faible pour qu’on attribue à l’équipe alignée lors de cette finale au coup d’envoi le label de « grande équipe ».  Lopez n’est décidément pas un grand numéro 10, tant dans son jeu au pied que comme chef d’attaque, et Morgan Parra est très loin d’avoir le niveau des meilleurs demis de mêlée qu’a connu le XV de France. C’est un constat hélas, et si j’écris cela c’est parce que je suis triste à l’idée que le ou les sélectionneurs, tous anciens joueurs internationaux, n’aient pas voulu s’en apercevoir.

Certains aussi ont été choqués de la réaction du coach clermontois (Azéma) qui affirmait après le match que cette défaite était injuste, et qu’il était fier de ses joueurs. Pourquoi non plus ne pas dire que perdre cette finale ce n’était pas la fin du monde ! Encore un entraîneur qui considère qu’une défaite peut-être magnifique ! J’exagère à peine, mais j’ai du mal à accepter ce type de réaction…que le sport français a tellement connu par le passé. Dans notre pays on ne hait pas la défaite, à commencer par les techniciens. Résultat, on forme des supporters soient fatalistes, soient haineux, parfois les deux au point d’être contents  quand un club français est battu en ¼ de finale de la Ligue des Champions de football par un club étranger (PSG-Barça). Il arrive aussi que l’on soit carrément odieux dans notre pays avec les étrangers qui battent les Français. C’est le cas dans le vélo, sport où l’on déteste par exemple Contador ou Froome…parce qu’aucun coureur français n’est capable de les battre à la régulière dans un grand tour. On est aussi odieux souvent vis-à-vis des étrangers qui jouent dans nos clubs ou en Equipe de France. Il suffit de voir comment on traite un joueur de rugby comme Kockott, sans parler des commentaires hallucinants de certains franchouillards vis-à-vis du RC Toulon et de ses stars étrangères. A ce propos, ceux-là n’ont pas fini de tousser en voyant les noms des joueurs engagés par le RC Toulon ces dernières semaines, car c’est du « très lourd »! Et pourtant tous ces gens aussi obtus que stupides devraient être heureux de pouvoir aller applaudir des stars comme Nonu, Cooper, Manoa, O’Connell ou Matt Stevens. Et bien non, ils ne sont pas contents, même si cela permet à un club français de remporter la Coupe d’Europe.  Bref, le supporter de base français est plein de contradictions, et c’est pour cela que le sport français est à sa place dans le concert mondial, et que nous sommes rarement les meilleurs dans les grands sports médiatiques. Mais, je le répète : ce supporter là est aussi à l’unisson des techniciens qui œuvrent dans le sport français.

Cela dit, revenons sur l’AS Clermont-Auvergne pour noter que chaque fois que ce club perdit  une finale, il en fut souvent le favori. Ce fut le cas en 1936 contre Narbonne (6-3), plus encore en 1937 contre Vienne (13-7), et que dire de 1970 où les Montferrandais étaient archi favoris face à La Voulte (3-0). Les dirigeants voultains à l’époque avaient même fait brûler un cierge en provenance de Verdelais (près de Langon en Gironde), parce la Vierge de Verdelais faisait des miracles, selon la croyance. Mais rien n’y fit, et tout alla mal pour les Clermontois malgré la faillite des buteurs voultains, notamment Guy Camberabero, dont un drop s’écrasa sur le poteau à la dernière minute. Et pourtant la France du rugby a-t-elle connu buteur plus précis que Guy Camberabero ? Sans doute pas, du moins avant l’apparition du tee, qui rend quand même les choses plus faciles, surtout avec un terrain aussi lourd que celui du Stadium de Toulouse le 17 mai 1970. Ceci dit, revenons à mon propos antérieur pour dire que la malchance de l’AS Clermont Auvergne aura été de tomber ces dernières années, en fait depuis 1999, contre les deux meilleures équipes du nouveau siècle, le Stade Toulousain et le RC Toulon, qui l’ont emporté sur les Auvergnats à chaque confrontation en finale, ce qui évidemment fait dire que les uns ont « la culture de la gagne » et pas les autres. Mais on peut aussi écrire que les uns étaient tout simplement un peu plus forts. En revanche cette année le Stade Français semblait avoir une « fraîcheur » qui faisait cruellement défaut aux Montferrandais, notamment ceux qui étaient censés être leurs leaders…qu’ils ne sont pas. En attendant bravo au Stade Français, qui a tout l’avenir devant lui pour retrouver un rang perdu depuis 2007. Mais il faudra battre le RC Toulon…

Michel Escatafal


Un record du monde du 400m qui ne pouvait qu’appartenir à l’histoire

Parmi les grands records en athlétisme, ceux dont on se rappelle parce qu’ils ont tenu très longtemps comme record du monde, il y a celui du 400 mètres établi par Lee Evans le 18 octobre 1968 aux Jeux Olympiques de Mexico, qui ne sera battu que 19 ans et 9 mois plus tard. Tout d’abord ce record fut mémorable parce qu’il constitue encore une performance extraordinaire de nos jours, largement supérieur par exemple au record d’Europe de Schonlebe (44s33 en 1987). Combien de coureurs ont fait mieux que Lee Evans à ce jour ? Très peu, c’est-à-dire six, dont le successeur d’Evans sur les tablettes mondiales, Harry Butch Reynolds, qui avait réalisé 43s29 en 1988 à Zurich, qui fut suspendu deux ans plus tard pour dopage. Les autres sont l’actuel recordman, Michael Johson (43s18 en 1999), Jeremy Wariner (43s45 en 2007), Quincy Watts (43s50 en 1992), LaShawn Merritt (43s75 en 2008) qui fut lui aussi suspendu pour dopage en 2010, et Dany Everett (43s81 en 1992). Par ailleurs, avec son temps de 43s86, il aurait remporté la médaille d’or aux derniers championnats du monde à Daegu, puisque le vainqueur Kirani James (Grenade) a réalisé 44s60 devant LaShawn Merritt qui a couru en 44s63. Donc, même corrigés en tenant compte de l’altitude, les 43s86 d’Evans ont été un véritable exploit il y a quarante trois ans.

Ensuite parce que ce record du monde fut établi suite à l’expulsion du village olympique de Mexico de Tommie Smith et John Carlos, amis d’Evans, qui n’ont pas hésité à manifester sur le podium lors de la remise des médailles du 200m. Ces deux athlètes, qui avaient terminé respectivement premier et troisième du 200m, ont décidé de protester contre le sort réservé aux Noirs des Etats-Unis, en levant leur poing ganté de cuir noir et en baissant les yeux devant les bannières étoilées de leur pays.  Par parenthèse, suite à cette manifestation, Tommie Smith ne reviendra jamais sur une piste. Et c’est d’autant plus dommage, qu’il était âgé de 24 ans, et qu’il était donc appelé à un avenir d’autant plus radieux qu’il était aussi fort sur 200m que sur 400m, plus fort qu’Evans sur le tour de piste.  Rappelons qu’il a remporté le titre olympique sur 200m en 19s83, devant l’Australien Norman, avec une élongation à la cuisse qu’il s’était fait la veille en demi-finale, et en coupant son effort à une quinzaine de mètres de la ligne. Combien aurait-il réalisé sans sa blessure et s’il avait couru à fond jusqu’au bout ? Sans doute autour de 19s60.

Tommie Smith nous ramène indirectement à Lee Evans, parce que ce dernier a eu la chance que Smith décide de se consacrer uniquement au 200m. En effet, en mai 1967, T. Smith bat nettement Lee Evans lors d’une réunion à San Jose sur 440 yards, réalisant 44s8 sur la distance (44s5 au 400m) contre 45s3 à Evans. Mais cela ne sera pas suffisant pour que Tommie Smith insiste sur 400m, préférant nettement le demi-tour de piste où il est intouchable. Et donc il va laisser le champ libre à Lee Evans pour les J.O. de Mexico, même si Evans était  loin d’avoir la certitude de gagner l’or olympique, ne serait-ce qu’en raison du passage obligé que représentent les sélections américaines, plus difficiles que les J.O. eux-mêmes. Toutefois il se qualifiera aisément  en remportant la finale des sélections en 44s, devant Larry James en 44s1, Ron Freeman en 44s6 et Matthews qui prendra la quatrième place, synonyme d’une place dans le relais 4x400m. La tâche d’Evans était d’autant plus aisée que son principal rival supposé, Collett, qui avait réalisé le même temps que lui en demi-finale, s’est littéralement effondré en finale.

Bref tout allait bien pour Evans en vue des J.O., mis à part la petite contrariété que lui avait causée la non homologation de ses 44s, ce qui constituait le record du monde, pour une sombre affaire de chaussures qui comptaient un trop grand nombre de pointes. Mais tout cela n’était rien à côté de ce qui l’attendait quelques semaines plus tard à Mexico. Pourtant tout avait bien commencé aux J.O., avec des qualifications faciles jusqu’en finale, même si la montée en puissance de Larry James l’inquiétait quelque peu. Mais la veille de la finale a lieu cette fameuse cérémonie protocolaire du 200m, qui mit Evans dans l’obligation morale de se solidariser avec Smith et Carlos. Du coup il décide de déclarer forfait, ce qui donne encore plus de poids à l’entreprise de ses deux copains, lesquels en revanche ne veulent pas entendre parler de son forfait. Son entraîneur, Bud Winter, s’y met aussi, et finalement suite à un ultime appel de Carlos et Smith, Evans flanche et décide de disputer la finale du 400m.

Cela va le mettre dans un état de surexcitation exacerbé, au point de prendre un départ canon (10s7 aux 100m), et de poursuivre son effort jusqu’aux trois cents mètres, avant de faiblir un peu sur la fin où il vit revenir dangereusement son rival, Larry James. Il avait gagné sa finale, pour ses copains Smith et Carlos, et pour  tous les Noirs américains qui luttaient pour leurs droits. Comble de bonheur, il venait de réaliser un exploit phénoménal en parcourant le tour de piste en 43s86, ce qui constituait un nouveau record du monde que, cette fois, on ne pouvait pas lui prendre. A noter que James finira à un mètre d’Evans en 43s9, alors que Freeman sera crédité de 44s4. Au passage c’était le deuxième énorme exploit consécutif de l’après-midi, juste après celui  de Beamon en longueur avec ses 8m90.

Mais Evans, tout à sa joie, n’oubliait toujours pas ses copains Carlos et Smith, et c’est avec un béret noir et des chaussettes de la même couleur que les trois médaillés du 400m se rendirent à la cérémonie du podium, saluant ensuite la foule avec la médaille autour du cou, les poings levés et sans gant. Allait-on sanctionner de nouveau les héros du 400m ? Non, car les Américains ne voulaient pas prendre le risque de perdre une médaille d’or, et  Evans, James, Freeman, plus Matthews, vont écraser le relais 4x400m en pulvérisant le précédent record du monde (1966), le faisant passer de 2mn59s6 (avec  déjà T. Smith et Evans) à 2mn56s1, Freeman bouclant son relais en 43s2, James en 43s8, Evans en 44s1 après que Matthews eut lancé le relais en 45s. Les adversaires n’avaient pas existé à côté de ce quatuor, même si le Kenya réalisera le même temps que le précédent record du monde. Au passage, on peut constater l’avantage que procure l’altitude sur les distances de sprint (moins de 60 s).

Ce sera le chant du cygne d’Evans qui ne réussira plus jamais d’exploit, n’arrivant même pas à se qualifier pour les épreuves individuelles des J.O. de 1972, puisqu’il terminera quatrième ce qui le qualifiait pour le relais. Mais l’attitude jugée irresponsable sur le podium de Matthews, vainqueur du 400m, et de son second Collett, s’amusant pendant l’hymne américain, provoqua leur exclusion des J.O. et empêcha Evans de participer au relais 4x400m, les Etats-Unis n’ayant pas suffisamment  de coureurs valides pour remplacer Matthews et Collett . Ensuite Evans deviendra entraîneur dans le pays de ses ancêtres africains, au Nigéria, obtenant même en tant que coach une médaille de bronze aux J.O. de Los Angeles en 1984. En tout cas il laissera à la postérité le souvenir de ses deux médailles d’or à Mexico doublées de deux records du monde, avec ce deuxième podium historique sur fond de revendications pour le peuple afro-américain. Nombre d’entre nous se rappellent ces épisodes qui aujourd’hui paraissent très lointains, comme les Français se rappellent aussi avec émotion de la victoire sur 400m de Colette Besson à ces mêmes Jeux Olympiques.

Michel Escatafal