Martine-Maurice Prat, le duo magique du grand F.C. Lourdes

Quand on évoque le rugby français dans son histoire, on pense toujours à ses attaquants. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils symbolisent mieux que quiconque le fameux « french flair » qui a si longtemps fasciné les Britanniques, même si les trois-quarts ne sont pas les seuls à avoir fait briller notre rugby. A ce sujet, les Britanniques ont eu eux aussi leurs génies de l’attaque, même si c’est plutôt à l’ouverture qu’ils  se sont illustrés (Jack Kyle, Cliff Morgan, Richard Sharp, David Watkins, Barry John etc.). En tout cas, parmi ces merveilleux représentants de l’attaque française, il y a deux hommes dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises sur ce site, Roger Martine et Maurice Prat, véritables frères siamois de la ligne de trois-quarts  lourdaise, prédécesseurs des frères Boniface que j’ai évoqués longuement dans un article intitulé « Merveilleux frères Boniface ».

Maurice Prat et Martine ont laissé ensemble une trace inoubliable dans notre rugby, s’inscrivant en lettres d’or dans la légende du rugby national et du XV de France, mais aussi dans celle du rugby tout court. D’ailleurs, comme l’a dit Jean Prat dans un livre de souvenirs, ils auraient été l’un sans l’autre, chacun de leur côté de remarquables trois-quarts centre, mais comme les Boniface plus tard, ils surent décupler leur rendement au bénéfice de l’équipe par une entente rare sur le terrain comme en dehors. Ils n’étaient pas frères dans la vie comme les Boni, mais ils étaient frères d’armes, en permanente communion sur le terrain et dans la vie de tous les jours. En fait, ils étaient unis par une même passion, qui les faisait discuter pendant des heures sur ce qu’ils avaient réussi…et parfois raté le dimanche précédent, ou dessiner chez l’un ou l’autre des combinaisons de jeu.

Toujours d’après Jean Prat, les deux hommes ne sont jamais contentés d’être complémentaires, chacun avec leur  vrai talent. Pourtant Martine était parfaitement capable « d’insuffler une charge explosive à toute ébauche d’attaque », alors que Maurice Prat avait toutes les qualités pour que son rôle fût magnifié par sa capacité à réussir des exploits personnels, sans parler de ses talents de défenseur, une défense jugée hermétique par tous les techniciens. Non, au contraire, ils cherchaient constamment à aller toujours plus loin dans ce qui n’avait pas encore été inventé par d’autres, tant en attaque qu’en défense.  Bref, ces deux hommes jouaient vraiment comme deux frères dans ce qui restera à jamais la plus belle ligne de trois-quarts que notre rugby ait connue jusque-là, et même peut-être après avec celle du Stade Montois des frères Boniface. Et comme pour ces derniers, on peut dire que si le talent ne va pas toujours par paire, deux grands attaquants se nourrissent chacun de réciprocité.

A ce propos, le plus étonnant entre les deux hommes fut que leur destin commun était loin d’être écrit à l’avance. Déjà parce que Maurice Prat débuta seulement à l’âge de 17 ans, à une époque où il pouvait déjà jouer chez les juniors. Mais comme il était très doué, à peine un an plus tard il devenait international junior au poste d’arrière, qui semblait celui où il pouvait le mieux s’exprimer. Sa vitesse qu’il avait améliorée en faisant de l’athlétisme, son courage, sa terrible défense, lui assuraient pour des années une place de choix à ce poste dans la plus grande équipe de club de notre rugby jusqu’à l’avènement du professionnalisme . Dans ce club, le F.C. Lourdes, il fut couronné champion de France à 20 ans, en 1948, premier des huit titres du F.C. Lourdes. Ensuite on lui demanda de jouer à l’aile de la troisième ligne, parce qu’il manquait quelqu’un, ce qui permit  de découvrir en lui un talent de bagarreur qu’on ne lui connaissait pas vraiment. Mais cette polyvalence allait de nouveau s’exercer avec un retour plus rapide que prévu à l’arrière…qui semblait être son vrai poste.

Son modèle était Alvarez, l’arrière du grand Aviron Bayonnais des années quarante, qui fut le premier à s’intercaler dans la ligne de trois-quarts  pour créer le surnombre. Et avec toutes ses qualités, Maurice Prat ne pouvait que devenir le meilleur arrière de son époque, sauf qu’un jour il fut obligé d’effectuer un remplacement au poste de trois-quarts centre. Et le voilà avec le numéro 12 sur le dos, un numéro qu’il allait porter pendant presque dix ans dans son club et en équipe de France (30 sélections), dont il deviendra un joueur incontournable à partir de 1951, sa première cape lui étant octroyée contre l’Irlande à Dublin. Le moins que l’on puisse dire est d’ailleurs qu’il n’eut pas de chance à cette occasion, car le pack irlandais avait tellement étouffé celui du XV de France que celui-ci ne put délivrer quasiment aucun bon ballon à ses lignes arrières, alors que le fameux ouvreur Jack Kyle put au contraire construire le jeu à sa guise, d’autant que Jean Prat était absent.

Il faudra attendre un an pour que Maurice Prat revienne en équipe de France (le 12 janvier 1952) contre l’Ecosse avec Roger Martine auprès de lui, qui fêtait la première de ses vingt cinq sélections. C’était la première fois que la jeune paire de centres lourdaise jouait ensemble en équipe de France. Maurice Prat avait un peu plus de 23 ans et Roger Martine venait tout juste de fêter ses 22 ans. Débuts d’une longue association qui sévissait déjà sur tous les terrains de France, et qui allait s’affirmer jusqu’en 1958 sur le plan international. Au total ils allaient jouer à douze reprises ensemble dans le XV de France, dont neuf fois en association au centre de la ligne de trois quarts, les trois autres fois, Martine opérant à l’ouverture,  par exemple contre l’Italie en 1954 alors que Maurice Prat était associé à André Boniface. En fait les deux hommes auraient dû opérer plus souvent ensemble en équipe de France, mais  à cette époque il n’y avait ni Coupe du Monde, ni tournées d’été ou d’automne, et ni l’un, ni l’autre ne furent épargnés par les blessures, ce qui explique par exemple que Maurice Prat ait arrêté sa carrière en 1959, en même temps que son frère Jean, mais lui avait à peine 31 ans soit cinq ans de moins que son frère.

Roger Martine en revanche, continuera sa carrière quelques années de plus, y compris en équipe de France après avoir participé notamment à la fameuse épopée en Afrique du Sud en 1958, que j’ai longuement évoquée sur ce site sous le titre « Le plus bel été du XV de France ». Martine fut immense durant cette tournée, s’avérant l’incontestable maître à jouer des lignes arrière, sans son complice lourdais Maurice Prat, retenu à son auberge par l’afflux des pèlerins pour le centenaire des apparitions à la grotte de Lourdes. Et oui, à cette époque le rugby n’était pas professionnel, et tous les joueurs avaient un métier à côté du rugby ! En revanche, étant employé à EDF, Roger Martine n’était pas confronté à ce type de problème, et il en profita pleinement, au point sans doute de n’avoir jamais été aussi grand qu’il ne le fût lors de cette tournée, éclaboussant toutes ses prestations de toute sa classe au centre ou à l’ouverture.

On pourrait évidemment dire beaucoup d’autres choses sur ces deux merveilleux attaquants, mais l’essentiel est là, à savoir cette communion dans la passion d’un rugby d’attaque qui avait fait dire à une autre grande figure du rugby français, Amédée Domenech : « Si vous voulez voir du beau jeu, allez voir Lourdes ». Et c’est vrai que le F. C de Lourdes a emballé pendant plus de vingt ans les spectateurs du rugby, notamment pendant cette décennie 1950 où ce club a remporté cinq de ses huit titres de champion de France, avec sa merveilleuse paire de centres. Et si l’on devait se souvenir d’un seul exploit de nos duettistes, ce serait cette attaque que nous ont raconté maintes fois nos amis montois  (j’étais beaucoup trop jeune à l’époque pour assister au match) et qui avait permis à Lourdes de renverser le cours de la finale du championnat de France 1953 entre le F.C. Lourdes et le Stade Montois, à Toulouse.

Alors que le Stade Montois menait très justement, le F.C. Lourdes conserva son titre sur deux attaques géniales où Maurice Prat et Roger Martine prirent une large part. A la 65è minute, sur une énième offensive lourdaise, une passe croisée de Maurice Prat donna un ballon d’essai à Martine, ce qui remettait les Lourdais dans le match. Ensuite, à la 76è minute, alors que les Bigourdans étaient encore menés de cinq points (16-11 pour les Montois), on vit Jean Prat arracher le ballon à François Labazuy qui s’apprêtait à faire une touche tout près de la ligne de but lourdaise, et faire une longue touche à destination de son frère Maurice qui était à l’affût, trompant la vigilance des Montois qui s’attendaient à une touche courte. Maurice Prat récupéra cette passe longue, plaça une accélération et donna à Roger Martine, qui poursuivit le mouvement en déchirant la défense landaise pour offrir à Manterola, venu de nulle part, un merveilleux essai de cent mètres.  Cet essai assomma  tellement les joueurs du Stade Montois, parmi lesquels figurait au centre le jeune André Boniface (19 ans à l’époque), que les Lourdais finirent par remporter ce match et le Bouclier de Brennus, dont les spectateurs parlèrent  pendant plusieurs décennies tellement son final fut emballant. Que de souvenirs pour les anciens, qui n’oublieront jamais Jean Prat, décédé le 25 février 2005, Roger Martine qui le retrouva au paradis des rugbymen une semaine après (le 3 mars) et Maurice Prat qui les a rejoints hier. Je suis sûr que ces trois-là reprendront la-haut leurs interminables conversations sur la meilleure manière de lancer une attaque.

Michel Escatafal

P.S. article du 14.02.2012 mis à jour suite au décès de Maurice Prat.


Une raclée ? Oui, mais c’est ce qui pouvait nous arriver de mieux

bleusComme l’a écrit Eurosport : «  Du mental, de la ressource et du talent, ces Bleus-là sont exceptionnels ». Ah, j’oubliais de préciser qu’on parlait des volleyeurs, champions d’Europe après avoir remporté la Ligue Mondiale il y a quelques mois, ce qu’on aurait aussi pu dire des handballeurs et même à un degré moindre des basketteurs. Et curieusement on parle beaucoup moins d’eux, que de nos rugbymen…qui ne sont même plus bleus, mais rouges de honte. Et pourtant, notamment pour les handballeurs et plus encore pour les basketteurs, ce sont des stars planétaires, ce que ne sont pas les joueurs de rugby français. Désolé, mais on connaît plus dans le monde Parker ou Diaw, ou encore Karabatic que Dusotoir ou l’inévitable Morgan Parra qui, tel que c’est parti, finira sa carrière avec 150 sélections. Les sélectionneurs passent, notre rugby est en train de trépasser, mais Parra survit à tout. Et comme il a à peine 27 ans, il faudra sans doute attendre 2023 pour le voir prendre sa retraite.

Pourquoi encore une fois évoquer le cas de Parra, me direz-vous ? Parce que c’est le symbole de notre rugby à l’échelle mondiale, à savoir un bon demi de mêlée, un très bon buteur, et c’est tout. Mais alors pourquoi Lièvrement et Saint-André ont toujours pensé à lui depuis 8 ans ? Parce qu’il représente l’archétype du joueur français, tel que le veulent les sélectionneurs. Il ne risque pas de sortir du lot par ses capacités physiques ou techniques, mais il est considéré comme très important pour ses avants qui voient en lui un petit chef à la fois filou et autoritaire. Une sorte de Fouroux, le charisme en moins. Problème, tout cela est très insuffisant pour le rugby d’aujourd’hui au plus haut niveau, où dominent la technique, mais aussi la puissance et la vitesse, deux atouts que Parra n’a pas et n’aura jamais. Et pourtant on le sélectionne qu’il soit bon ou mauvais, ce qui fait de lui un handicap pour tout autre demi de mêlée, fut-il meilleur que lui, parce que cet autre numéro 9 sait qu’à la moindre pénalité manquée ou à la moindre erreur il perdra sa place…au profit de Parra. Il suffit d’ailleurs de constater ce qui s’est passé après le match contre l’Irlande pour s’apercevoir que Parra est sans doute le joueur le plus incontournable aux yeux des sélectionneurs, mais aussi, plus curieusement, des journalistes. Contre l’Irlande, il y a dix jours, Tillous-Bordes (demi de mêlée de Toulon) a réalisé une partie indigne du haut niveau international, même avec l’excuse de jouer derrière un pack balloté.  Il a donc été remplacé bien avant l’heure de jeu par Parra, lequel a été encore plus mauvais, ratant quasiment tout ce qu’il entreprenait. On aurait dit un enfant perdu dans un jeu d’hommes.

Résultat, pour affronter les All Blacks surpuissants, au lieu de faire jouer Kockott, on sélectionne de nouveau Parra pour soi-disant améliorer le niveau de l’équipe et pour ses qualités de buteur, ce qui témoigne d’ailleurs de l’état d’esprit du sélectionneur. Il fallait défendre et mettre les pénalités qu’on ne manquerait pas d’avoir si les All Blacks étaient contrés. Cela a marché au début du match…sauf que Parra a manqué une pénalité facile d’entrée. Or si Parra n’est pas fiable comme buteur, il ne sert à rien. La preuve, même Rugbyrama, qui pourtant ne figure pas parmi ses détracteurs, l’a trouvé d’une incroyable lenteur, au point de reconnaître que Kockott en dix minutes a montré plus de choses que Parra en soixante-dix. Le site de rugby aurait même pu ajouter que Kockott est rentré au moment où le XV de France prenait l’eau de toutes parts, à commencer par notre paquet d’avants complètement à la rue.

Désolé de parler une fois encore de Parra…pour le critiquer, mais hélas, et je le regrette profondément, il n’a pas le niveau d’un grand demi de mêlée, alors que notre pays en a eu tellement avec ses Dufau, Danos, Lacroix, Astre, Barrau, Gallion, Berbizier, Galthier ou Elissalde. Problème, si on sélectionne Parra plus qu’on n’a jamais sélectionné les grands demi de mêlée du passé, c’est parce qu’on a oublié que notre pays est celui qui a toujours été capable jusqu’en 2007 de battre n’importe qui, parce qu’il avait dans ses rangs des joueurs hors-normes. Et nous n’en avons plus, du moins parmi les joueurs qui sont régulièrement appelés en Equipe de France. Cela signifie-t-il que le réservoir est tari ? Je ne crois pas, mais les joueurs opérant en Equipe de France semblent se comporter comme des robots, ne prenant aucun risque, se contentant de défendre et de pousser fort en mêlée pour les avants. Et cela, au moment où toutes les grandes équipes, jouent un rugby très ouvert, envoient du jeu comme on dit, dans le but de marquer plus d’essais que les autres, les buteurs servant surtout à transformer les essais, comme au rugby à XIII. Voilà le drame du XV de France, et voilà comment il a pris plus de 60 points contre les All Blacks, après avoir été battu 24-9 par les Irlandais, ce qui n’était pas cher payé, tellement le XV de France avait paru impuissant.

On comprend pourquoi, après quatre ans d’errements, le bilan de Philippe Saint-André est extrêmement négatif, avec 20 victoires, 2 nuls et 23 défaites, dont quelques grosses raclées, sans parler du classement de la France sur les quatre derniers Tournois des six Nations (4e, 6e, 4e et 4e). Cela d’ailleurs ne l’empêchait pas de proclamer haut et fort qu’on visait le titre mondial, surtout après trois mois de préparation qui devaient suffire à gommer les imperfections de son équipe. Problème, même en gravissant les cols les plus escarpés, même en soulevant des tonnes et des tonnes de fonte, cela ne compensera pas le manque de classe de nombreux joueurs de ce XV de France. Et puis, les Français ne sont pas les seuls à préparer le grand rendez-vous quadriennal de la Coupe du Monde! La preuve, mis à part l’Angleterre, qui figurait dans la poule de la mort avec l’Australie et le Pays de Galles, les autres nations britanniques ont fait beaucoup mieux que le XV de France face à leurs rivaux du Sud. Rappelons-nous quand même que les Ecossais, que les supporters franchouillards considèrent comme largement inférieurs aux Français, n’ont été battus que d’un point par l’Australie, sur une décision plus que douteuse de l’arbitre, Mr Joubert. Mais si les Ecossais ont été si près de réaliser l’exploit, tout comme les Gallois face aux Sud-Africains, c’est parce qu’ils n’ont pas peur de prendre des risques, et parce que dans leur équipe il y a plusieurs joueurs capables de « jouer du piano » comme disait Pierre Danos, merveilleux demi de mêlée lors de la tournée victorieuse en Afrique du Sud en 1958, alors que chez nous il y a surtout des déménageurs ou alors des non-déménageurs qui ne savent pas jouer du piano.

Cependant pour de nombreux supporters le bouc-émissaire est tout trouvé : c’est le Top 14 et ses cadences infernales. Cela étant, est-ce la faute du Top 14 si un nombre infime de ballons d’attaque arrivent jusqu’à l’aile quand le XV de France rencontre une grande équipe. Non, si nous en sommes là, c’est parce qu’on se cantonne dans un jeu restrictif ou parce qu’on fait tomber ces ballons suite à de mauvaises passes. Est-ce la faute du Top 14 si Picamoles, pourtant un des rares à surnager samedi dernier, est l’élément qui amorce l’énorme déroute française en tombant dans le panneau de la provocation, comme un jeune de 15 ans, avec son petit coup de poing sur Mac Caw, qui empêche les Français de se rapprocher des Blacks, compte tenu de la facile pénalité à convertir, l’arbitre retournant la pénalité et infligeant un carton jaune justifié au Toulousain. Cela n’aurait rien changé sans doute, mais le constat est là. De plus des joueurs comme Gorgoze, Mafi, Sanchez et plus encore Habana, Giteau ou Mitchell, qui opèrent dans nos équipes du Top 14, ont été ou sont très bons avec leurs équipes respectives…bien meilleurs que nos « stars françaises », formées en France. Au passage, cela m’amène à dire qu’il est difficile de ne pas comprendre les présidents de clubs qui préfèrent acheter un joueur sud-africain, australien, néo-zélandais, argentin, fidjien ou samoan, presque toujours beaucoup moins cher que les joueurs français internationaux ou formés en France. Et j’ajouterai qu’on est bien content de regarder les matches en tribunes ou à la télévision avec les joueurs dont j’ai parlé, avec aussi il y a peu Wilkinson, Kelleher ou Sonny Bill Williams qui ont joué en France, et bientôt des Carter, Nonu, Vermeulen et sans doute Quade Cooper et James O’Connor, pour ne citer qu’eux. Certes certains d’entre eux ont plus de 30 ans, mais allez dire aux joueurs de l’Equipe de France que Nonu et Carter, par exemple, sont bons pour la retraite !

Ah les étrangers ! Voilà les grands mots ! En France on ne les aime pas, quels qu’ils soient, et même s’ils nous aident à avoir une très grosse équipe, comme le PSG en foot ou en handball. Cela dit, on notera que les migrants étrangers préfèrent les autres pays au nôtre. La preuve : ils veulent aller au Nord de l’Europe, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, plutôt que rester chez nous s’ils transitent par notre pays. Comme on les comprend ! Fermons la parenthèse et revenons au rugby, pour admettre que notre formation n’est plus au niveau requis pour briller à l’échelon international. Je suis persuadé qu’un Fofana, un Dulin ou un Maestri, pour citer des joueurs sélectionnés samedi dernier seraient bien meilleurs s’ils avaient toujours joué en Australie, en Afrique du Sud ou en Nouvelle-Zélande, mais aussi dans les nations britanniques. Pourquoi ? Parce que dans notre pays, royaume de ce que les Britanniques appelaient autrefois le « french-flair », on privilégie la puissance à la technique. Rappelons-nous que nombreux furent ceux qui expliquaient il y a 60 ans, qu’une des grandes forces du FC Lourdes de l’époque était précisément de répéter pendant des heures à l’entraînement les gestes de base du rugby, la passe par exemple. Comment se fait-il que les All Blacks, qui attaquent tout le temps, ne font quasiment jamais tomber le ballon ? Parce qu’ils cherchent perpétuellement la perfection, comme les Lourdais dans les années 50 ou les Montois dans les années 60.

Evidemment évoquer ces deux époques fait peut-être ringard aux yeux de certains, sauf que les valeurs travail et technique sont indissociables. Et si j’écris cela, c’est parce que je suis tellement triste en lisant les commentaires affligeants de certains ridicules supporters cocoricos et chauvins, qui évoquent…le dopage, pour justifier la supériorité des Néo-Zélandais et le fameux 62-13. Voilà,  dans notre pays, quand on n’a plus d’arguments on finit par parler de dopage. Si Pinot ou Barguil ne battent pas dans le Tour, le Giro ou la Vuelta, Contador, Froome, Quintana, Aru ou Nibali, c’est parce que les autres, tous étrangers, se dopent. Ahurissant !!! Comme si les All Blacks n’avaient que leur puissance pour battre les Français ! En fait ces All Blacks ressemblent aux « bleus » d’antan, à base lourdaise, montoise ou toulousaine ces dernières années alors que nous…Un dernier mot enfin, pour parler des remarques presqu’aussi attristantes de certains consultants de radio ou télé qui jouaient la langue de bois après la déroute,  et n’osaient pas regarder la réalité en face. Cependant ceux-là avaient une bonne excuse, parce qu’ils sont toujours dans le milieu comme joueurs ou entraîneurs ou parce qu’ils espèrent l’être un jour sans doute. Néanmoins, et c’est peut-être le plus rassurant, tout le monde reconnaissait qu’il y a un immense chantier à exécuter pour redonner des couleurs au XV de France, avant de lui rendre son lustre d’autrefois. Ce sera sans doute le travail de Novès, en espérant qu’il saura profiter de ses multiples titres pour former une nouvelle équipe avec des jeunes, quitte à ne pas obtenir le succès tout de suite, et à faire patienter sa hiérarchie, laquelle a aussi une grande part de responsabilité dans ce Waterloo. De toute façon, en misant tout sur une trentaine de joueurs avec des jeunes talents de moins de 25 ou 26 ans, encadrés par quelques anciens pas trop éloignés de la classe internationale, et en faisant preuve de continuité, il ne pourra pas faire pire que Saint-André. Toutes les grandes équipes le sont devenues de cette manière, alors que Saint-André a utilisé en quatre ans plus de 80 joueurs, dont 34 pour le Tournoi 2014 ! N’en jetons plus, car tout est consommé !

Michel Escatafal


En rouge et bleu, en rouge et noir…(2)

stade toulousain 2008Partie 2

Je n’évoquerai pas trop longtemps le FC Lourdes, sur lequel j’ai écrit  un article en août 2011 (La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes) ou encore celui que j’ai mis en ligne en février 2012 (Martine-Maurice Prat, le duo magique du grand F.C. Lourdes). Cela étant les plus anciens n’ont pas oublié cette finale ébouriffante de 1958, où le grand FC Lourdes terrassa le SC Mazamet de Lucien Mias. Jamais peut-être ce FC Lourdais ne fut plus majestueux, pour ne pas dire plus imbattable. Tous les ingrédients étaient réunis pour en faire une finale exceptionnelle, à commencer par la personnalité des deux plus grands capitaines de l’histoire de notre rugby amateur, Jean Prat, appelé par les Britanniques « Monsieur Rugby » et Lucien Mias, « le docteur Pack ». Mais ce match que tout le monde attendait était aussi une confrontation comme les Français les adorent, entre le grand méchant loup qu’était la constellation d’étoiles du FC Lourdes, et l’agneau (loin d’en être un!) qu’était l’équipe mazamétaine, laquelle disposait d’excellents joueurs comme l’ailier Lepatey, les demis Duffaut et Serin, le pilier Manterola, frère du Lourdais, et Aldo Quaglio qui fera une grande carrière internationale à XV et à XIII. La constellation lourdaise était effectivement formée avec des joueurs déjà semi-professionnels (cafetiers, hôteliers, marchands de médailles), ce qui signifie qu’ils s’entraînaient presqu’autant qu’ils le souhaitaient, et qui en plus avaient le goût du rugby récité à la perfection. Enfin ces joueurs étaient les meilleurs à leur poste en France pour la majorité d’entre eux, et peut-être pour certains les meilleurs tout court.

N’oublions pas qu’en 1958, l’équipe de France alla battre les Gallois chez eux à Cardiff (16-6) avec tous les trois-quarts lourdais, Rancoule, M. Prat, Martine, Tarricq, plus l’ouvreur Labazuy, plus les troisièmes lignes Barthe et Domec. Si l’on ajoute à ces joueurs J. Prat, le demi de mêlée F. Labazuy qui n’était pas sélectionnable à cause de son passé treiziste et P. Lacaze, qui allait être un des héros de la tournée en Afrique du Sud, on imagine facilement que jamais le rugby français n’avait connu une aussi forte équipe dans son histoire. En fait, non seulement les Lourdais avaient les meilleurs centres du monde, les meilleurs troisièmes lignes, mais ils se comportaient comme des professionnels, la musculation intensive en moins.

De la musculation le pack de l’AS Béziers des années 70 n’en faisait pas beaucoup par rapport à aujourd’hui, mais c’était le pack le plus surpuissant que l’on ait connu jusque-là. Il allait le prouver plus particulièrement lors de la finale du championnat de France 1978…contre l’AS Montferrandaise, qui allait encaisser un sévère 31-9. Et pourtant il y avait nombre de bons joueurs chez ceux que l’on n’appelait pas encore les « jaunards ». Ils étaient pourtant déterminés à faire tomber l’ogre biterrois qui avait dans ses rangs Cantoni à l’arrière, les demis Cabrol et Astre, la troisième ligne Pesteil, Estève et Saisset, la deuxième ligne Palmié et Sénal et la première ligne formée de Martin, Paco et A. Vaquerin. Cette équipe ressemblait énormément au RC Toulon de nos jours, si l’on ose la comparaison. Toutefois je la mettrais derrière le FC Lourdes, parce que l’apport au XV de France de cette formidable équipe biterroise fut beaucoup plus modeste. Il n’empêche, s’il y avait eu une Coupe d’Europe à l’époque, l’AS Béziers en aurait remporté au moins quatre ou cinq, un peu comme le FC Lourdes deux décennies plus tôt. Voir la lecture aussi de ce que j’ai écrit en septembre 2012 sur l’AS Béziers (L’A.S. Béziers, ancien « grand » du rugby français).

 A présent je vais parler de cette équipe toulousaine de 2008, qui mérite elle aussi de figurer au Panthéon du rugby français. Etait-elle la meilleure formation toulousaine que l’on ait connue jusque-là ? Je ne sais pas, mais ce que je sais c’est qu’elle était extraordinairement complète avec un pack d’avants redoutable, que ce soit en troisième ligne (Sowerby, Dusautoir, Bouilhou), en seconde ligne (Pelous, Albacete) ou en première ligne (Human, Servat et Hasan). Mais derrière c’était tout aussi solide et brillant avec Medard ou Poitrenaud à l’arrière, Heymans, Kunavore, Jauzion et Donguy en trois-quart et une paire de demis exceptionnelle composée de J.B. Elissalde, que j’avais qualifié de « Mozart du rugby » et à qui j’avais consacré un article quand il prit sa retraite de joueur en 2011 (J.B. Elissalde, si grand par le talent…), associé à Byron Kelleher, les deux hommes étant sans doute à l’époque les deux meilleurs demis de mêlée de la planète. Et sur le banc des remplaçants il y avait aussi du beau monde avec Millot-Chluski, Lamboley ou Florian Fritz.

Si j’ai fait cette énumération de joueurs c’est d’abord pour constater que nous étions vraiment entrés de plain-pied dans le professionnalisme, avec des Sud-Africains (Sowerby et Human,), des Argentins (Albacete, Hasan), un Fidjien (Kunavore) et bien sûr le All Black Kelleher. Ensuite, c’est pour citer tous les joueurs qui ont battu en finale…l’AS Clermont Auvergne, le finaliste préféré des grandes équipes de rugby, parce qu’à part une fois (Bouclier de Brennus 2010), les « jaunards » ont toujours échoué en finale du championnat de France, du Top 14 ou de la Coupe d’Europe. Ils n’ont d’ailleurs jamais été aussi proches de remporter un titre que cette année-là, battus 20-26 avec deux essais de chaque côté. Mais le Stade Toulousain était une très grande équipe et l’AS Clermont une excellente équipe, ce qu’elle est toujours avec quelques joueurs de grande classe comme l’arrière anglais Abendanon, les trois-quarts français Fofana et Nakaitaci, l’ailier fidjien Nalaga ou encore le seconde ligne irlandais Cudmore, sans oublier les ex-internationaux français Bonnaire et Rougerie, hélas aujourd’hui vieillissants. Du beau monde, mais pas au niveau du Stade Toulousain de 2008 ou du Toulon 2013-2014 (avec Wilkinson) ou 2015.

Michel Escatafal


Un week-end de sport heureux…mais gâché par l’arbitrage

SoroTout d’abord je voudrais donner une information importante à mes lecteurs…parce qu’ils ne la liront pas nécessairement, pour nombre d’entre eux, sur les journaux ou les sites sportifs : la finale du championnat de France de rugby à XIII opposera Pia à Saint-Estève XIII Catalan le 5 mai prochain. Deux clubs du Roussillon qui vont s’affronter au stade Gilbert Brutus à Perpignan, ville dont je rappelle aussi qu’elle abrite le club phare du XIII en France, les Dragons Catalans, lesquels ont le droit de participer au championnat anglais, et s’y comportent d’ailleurs fort bien, puisqu’ils sont à ce jour cinquième au classement de cette Ligue. Et oui, c’est dommage, mais en France on a le plus souvent les informations sur le rugby à XIII « qu’en tout petit » dans la presse.

Passons à présent sur quelques évènements de ce week-end, en commençant par la victoire du PSG sur Evian-TG à Annecy. Qu’y-a-t-il d’extraordinaire allez-vous me dire sur cette victoire parisienne, qui est tout de même normale, vu la différence présumée de niveau entre ces deux clubs ? J’ai dit présumée, car ETG a éliminé la semaine dernière le PSG en Coupe de France, mais la Coupe n’était clairement pas la priorité du PSG, du moins de ses joueurs, lesquels voulaient surtout obtenir le titre de champion de France. Quant aux dirigeants et au staff technique du club haut-savoyard, j’ai comme l’impression qu’ils ne savent pas réellement choisir leurs objectifs. Si je dis cela c’est parce que je pense qu’au lieu de dépenser une tonne d’énergie à essayer de battre le PSG, tant en Coupe qu’en championnat, il aurait mieux valu qu’ils se concentrent sur leur maintien en Ligue 1, lequel du fait de cette nouvelle défaite est de plus en plus compromis. Il est vrai que dans notre pays on aime bien, l’espace d’un match, montrer que « le petit » peut rivaliser avec « le gros », surtout s’il a beaucoup d’argent…quitte à tout sacrifier, et notamment l’essentiel.

En France, en effet, avoir des moyens est très mal vu, y compris dans le football, ce qui explique la haine de certains spectateurs et amateurs de football, lesquels n’hésiteront pas à enregistrer avec satisfaction le comportement assez stupide d’un arbitre en mal d’autorité. Et hier, force est de constater que l’arbitrage du match ETG-PSG a été affligeant, allant jusqu’à mettre un carton rouge à Beckham pour une faute qui méritait à peine un jaune, sans parler de l’expulsion de l’adjoint d’Ancelotti et celles d’après-match sur Khlifa et Sirigu…qui était au vestiaire. Pour Verratti, c’était en revanche plus justifié, même si je ne suis pas de ceux qui confondent une agression sur un joueur et des mots. Mais sur ce plan, comme le dit Ancelotti, il devait être attentif ayant déjà eu un carton jaune. Il faut impérativement que le jeune milieu italien se calme, sous peine de ne pas devenir l’immense joueur qu’il promet d’être. Belle pioche du PSG quand même !

Belle pioche aussi avec Pastore, qui finit sa saison en boulet de canon. Au moins, il aura fait taire tous ceux qui ne cessaient de parler à son propos de 42 millions d’euros…sans savoir exactement si c’est bien 42 millions qu’il a coûté. En outre, l’air des Alpes semble lui convenir à merveille, ce qui est normal vu ses origines italiennes, puisqu’il a marqué 3 buts à Evian TG depuis l’an passé. Mais quel joueur va être ce Pastore d’ici deux ou trois ans, quand il aura atteint sa pleine maturité! De plus, lui n’a pas été sanctionné par l’arbitre de la rencontre, ce qui est une forme d’exploit au vu de la distribution à laquelle s’est livré ledit arbitre. Trois ou quatre cartons rouges (je ne sais plus), y compris certains à la fin du match, sans parler d’ailleurs des erreurs en cours de match…presque toutes en défaveur du PSG.  Tout cela paraissait d’un ridicule incroyable, et ne fait pas la grandeur d’un championnat qui, pourtant, veut s’imposer parmi les meilleurs du continent.

Certains vont dire que si Lavezzi et Ibrahimovic avaient fait preuve d’un peu plus de réalisme, tout cela ne serait sans doute pas arrivé. Certes, mais le rôle d’un arbitre n’est pas d’être la personne dont on parle le plus dans un match de haut niveau. Or, qu’a-t-on retenu de cette rencontre ETG-PSG, sinon les erreurs et les sanctions infligées par un arbitre dépassé ? Dommage, car j’ai trouvé que le but de Pastore méritait d’être mis en exergue, comme l’action où Lavezzi manque l’immanquable. Cela étant, encore une fois, ce qui me gêne le plus dans tout cela est cette haine anti PSG, comme sans doute on ne l’a jamais ressentie dans le championnat de Ligue 1 depuis des lustres. J’ai lu en effet qu’un spectateur racontait, qu’ayant assisté au match, il avait l’impression que les spectateurs présents n’étaient pas vraiment des supporters de l’équipe d’Evian, mais plutôt des gens qui étaient d’abord anti-parisiens. Hélas, je reconnais bien là le pays dans lequel je suis né !

Passons au rugby à présent pour noter que le Top 14 est bien le meilleur des championnats européens. La preuve, ce sera une finale de Coupe d’Europe 100% française, avec le RC Toulon et l’ASM Clermont. Une belle finale à vrai dire entre les deux premiers de notre championnat, chacune de ces deux équipes étant composée à la manière du PSG, avec un nombre conséquent de joueurs étrangers. La différence aux yeux des nombreux non-sportifs qui peuplent les forums venant du fait que les capitaux, infiniment moindres toutefois, ne proviennent pas du Qatar. Du coup, curieusement le nombre d’étrangers dans ces deux équipes ne gêne personne ! Cela étant, on devrait assister à un grand match à Dublin, pour cette finale européenne entre deux formations ayant de très nombreux atouts pour s’imposer. Deux gros packs vont s’affronter, avec des joueurs à la fois très forts et très expérimentés. Et derrière ce ne sera pas mal non plus, avec côté clermontois  Sivivatu, Nalaga, Rougerie ou encore le meilleur joueur français du moment, Fofana, sorte de Philippe Sella des temps modernes, et de l’autre Michalak, Giteau, Bastaraud et bien sûr l’incomparable Jonny Wilkinson, qui prouve à 33 ans qu’il est encore au sommet de son art, comme en témoigne sa réussite au pied mais aussi son influence sur le jeu toulonnais. Bravo à Mourad Boudjellal pour avoir cru en lui quand plus personne n’y croyait, et pour l’avoir convaincu de rester un an de plus sur la rade.

Un dernier mot enfin pour noter la disparition de Robert Soro, appelé le « Lion de Swansea », tellement il avait été brillant lors de la première victoire du XV de France contre le Pays de Galles (qui jouait alors à Swansea), décédé hier à l’âge de 90 ans. Il a été 21 fois international à la fin des années 40. Son gabarit était imposant pour l’époque (1.85m et 110 kg), et il jouait deuxième ligne. Il avait surtout fait carrière au F.C. Lourdes, avec qui il fut finaliste du championnat de France en 1945, battu par le SU Agenais (7-3) à la surprise générale parce que les Agenais avaient subi une sévère correction en poule de quatre (une trentaine de points d’écart), en raison notamment de la terrible puissance du pack lourdais, où figurait, outre Soro et son frère (3è ligne), un certain Jean Prat. Cette puissance ne fut cependant pas suffisante en finale pour annihiler les velléités du S.U. Agenais qui, après avoir été rapidement mené par un essai du troisième ligne centre Augé, se refit une santé en deuxième mi-temps pour marquer un drop et un essai transformé, mais aussi en profitant du manque de réussite de Jean Prat dans ses tirs au but.

Si j’évoque longuement cette finale, c’est également parce que cette défaite  inattendue du F. C. Lourdais provoqua dans les rangs de cette équipe une prise de conscience, qui allait lancer le grand Lourdes vers les sommets du rugby français. Jean Prat notamment, bien que très jeune à l’époque, ayant constaté à ses dépens  que la seule force d’un paquet d’avants, aussi puissant soit-il, n’était pas suffisante pour s’imposer face à un adversaire déterminé. Confirmation en fut apportée l’année suivante en finale face à Pau (défaite 11-0), qui déclencha le grand virage dans l’organisation lourdaise, avec un jeu à la fois mobile et complet où les trois-quarts apportaient leur pierre à l’édifice. Tout cela entraînant le départ des frères Soro, autour desquels s’articulaient toutes les combinaisons du pack. Cela n’enlève rien au mérite des frères Soro, ni à la grande classe dont a toujours fait preuve Robert Soro. Nul doute qu’au paradis des joueurs de rugby, Robert Soro et Jean Prat (décédé il y a 8 ans) sauront parler de cette révolution dans le jeu lourdais il y a plus de 65 ans.

Michel Escatafal


Crancée fut le « meilleur footballeur-rugbyman » de l’histoire

Comme tous les amateurs de rugby je suis peiné par le décès d’un joueur qui aurait dû devenir un des plus grands deuxième ligne ou troisième ligne centre de l’histoire de notre rugby…s’il était né à Lourdes, Pourquoi dis-je cela ? Parce que Crancée était né dans la Meuse, et qu’il a débuté sa vie sportive en jouant au football. Heureusement il ne fut pas perdu pour le rugby, puisqu’il atterrit  en Bigorre pour  travailler  à Tarbes dans la même entreprise qu’avait connue son père, Alsthom, et jouer  au Stade Bagnérais. C’est là qu’il fit réellement son apprentissage de joueur de rugby, sport qu’il a connu à l’âge de 25 ans, alors que tant d’autres jeunes qui l’avaient pratiqué dès leur plus tendre enfance, ce qui fut mon cas, l’avaient déjà abandonné. Ce n’est pas une excuse, mais il faut préciser qu’à l’époque les études primaient pour nombre d’entre nous, ce qui n’excluait pas de faire les deux (université et rugby) pour les plus doués. Aujourd’hui les temps ont changé, parce que le rugby est devenu un sport authentiquement professionnel, ce qui n’était pas le cas dans les années 60. Du coup, ceux qui avaient la chance d’être d’excellents joueurs de rugby,  profitaient de leur notoriété, notamment celle que pouvait donner un titre de champion de France ou une cape d’international pour, éventuellement, quitter leur club en échange d’une situation professionnelle meilleure.

Ce fut le cas de Roland Crancée, qui nous a quitté le 18 septembre pour rejoindre le paradis des grands joueurs de rugby, où il retrouvera entre autres ses copains lourdais ( Martine, Antoine Labazuy, Calvo, Tarricq, Taillantou),  avec qui il avait remporté le titre de champion de France en 1960, et ceux de l’équipe de France avec qui il avait honoré ses deux sélections (Othats, G. Boniface, Bouquet, Dupuy, Roques et Domenech). Cette réussite sur le plan sportif s’assimile quelque peu à un conte de fées, d’autant qu’il avait commencé très tard le rugby, comme je l’ai dit précédemment, sa carrière de joueur se terminant au F.C. de Saint-Claude à l’âge de 43 ans, club auquel il aura consacré onze ans de sa vie (1964-1975), avant de partir entraîner Chateaurenard, où il rechaussa par intermittence les crampons. Connaissant bien Saint-Claude, je puis témoigner que son aura est restée intacte jusqu’à ce jour, et que les habitants de la ville doivent être nombreux à éprouver du chagrin, tellement l’homme n’a laissé que des bons souvenirs dans la sous-préfecture du Jura. Des souvenirs d’amitié, mais aussi et surtout  sportifs, puisqu’avec lui le F.C. Saint-Claude a atteint deux fois les 1/16è de finale (contre Cahors en 1969 et trois ans plus tard contre Narbonne), exploits considérables s’il en fut dans la mesure où cette ville n’a jamais été réellement une place forte du rugby, ne serait-ce sans doute qu’en raison de sa position géographique.

Cela dit, je ne vais évidemment pas retracer la carrière de Crancée dans le détail, je laisse ce soin aux journaux locaux des Hautes-Pyrénées, du Jura ou des Bouches-du-Rhône, mais je vais évoquer ses hauts faits d’armes au F.C. Lourdais et en Equipe de France, même si son passage y fut bref, ce que je n’ai toujours pas compris. Commençons d’abord par sa période lourdaise et cette fameuse finale contre Béziers, dont j’ai parlé dans un article précédent concernant l’AS Béziers. Rappelons simplement que Roland Crancée est arrivé à Lourdes à un moment bien particulier de l’histoire du club, celui-ci ayant changé de visage avec les départs des frères Prat, de François Labazuy, de Rancoule, et le passage à treize de Barthe et Pierre Lacaze, compensés par l’arrivée des internationaux  du Racing Marquesuzaa (centre) et Crauste (troisième ligne aile à l’époque), plus Roland Crancée en provenance du Stade Bagnérais…que personne ou presque ne connaissait, mais qui avait la chance d’avoir des mensurations hors normes pour  l’époque (1m94 et 90 kg). Jamais, même avec Bernard Mommejat, le rugby français n’avait enregistré l’arrivée au plus haut niveau d’un joueur aussi grand, ce qui ne pouvait que renforcer la ligne d’avants lourdaise, les deuxième ligne Guinle et Laffont ne dépassant pas 1m83.

Cet apport de Roland Crancée était d’autant plus intéressant que le joueur n’avait pas pour seul atout sa grande taille. Il savait aussi manier un ballon, déjà pour récupérer le ballon en touche. C’était, comme le disait Jean Prat, un exceptionnel « happeur de ballons », parfaitement utilisé dans le système lourdais mis en place autour de lui. Contre Béziers en finale du championnat il fut étincelant, contribuant largement à la domination du pack lourdais sur le pack biterrois, par ses prises de balles en touche, mais aussi par son apport en défense, et son placement dans le jeu ouvert, malgré son peu d’années de rugby. Enfin, n’oublions pas qu’il était doté d’un remarquable coup de pied, ce qui élargissait encore un registre très complet. Pas étonnant que Jean Prat, toujours lui, l’ait qualifié de « meilleur  footballeur-rugbyman » qu’il ait connu, en tout cas un avant de grande taille et de grand format qui n’avait sans doute pas d’équivalent à l’époque, sur le plan national comme international.  Je suis persuadé que dans tout autre pays, Crancée aurait été une providence pour les sélectionneurs, comme tant d’autres joueurs, hélas, qui auraient mérité une plus belle carrière internationale (Boniface, Gachassin, Max Barrau, Nadal, Caussade etc.).

Crancée continuera à tenir presqu’à bout de bras un F.C. de Lourdes qui peu à peu rentrait dans le rang, ne dépassant pas les 1/8è de finale du championnat en 1961 (battu par Vichy), puis les ½ finales en 1962 (battu par Béziers) et 1963 (battu par Mont-de-Marsan), et de nouveau éliminé dès les 1/8è de finale en 1964 (contre le SU Agen). C’est à la fin de cette saison que Roland Crancée se décida à quitter les Hautes-Pyrénées pour rejoindre le F.C. Saint-Claude, où il allait devenir l’homme providentiel, celui qui le fera grandir, au point que les équipes allant jouer à Saint-Claude n’en menaient pas large, tellement le club avait su évoluer et transformer en forteresse le stade de Sergé, qui résonne encore des encouragements de Crancée à ses équipiers et du bruit sourd de ses coups de pied  placés à plus de 50 ou 60 mètres…dans des conditions qui n’avaient rien à voir avec celles d’aujourd’hui.

Oui, vraiment un grand joueur, un immense joueur que Roland Crancée, et pourtant deux sélections seulement dans le XV de France, la première en 1960  lors du dernier test de la tournée en Argentine (29-6 pour la France), contre une sélection loin du niveau qu’elle a atteint ces dernières années.  Crancée fut d’ailleurs excellent dans ce match, et il contribua largement à la victoire française au poste de troisième ligne centre, d’abord en se montrant  impérial en touche, et ensuite en marquant un des six essais français. Certes ce fut match assez facile malgré les blessures plus ou moins invalidantes de plusieurs joueurs français (Crauste, Dupuy, G. Boniface et Larrue), mais Crancée avait manifesté la même autorité que lors de ses précédentes prestations avec son club de Lourdes. Il allait aussi être très bon au cours du premier match du Tournoi 1961 contre l’Ecosse. Les Français là aussi l’emportèrent, mais cette fois ce fut à l’issue d’un match médiocre, où le pack avait souffert en mêlée malgré la blessure à la première minute de jeu du troisième ligne écossais (Stewart), qui laissa son équipe à quatorze. Cela dit, face aux sauteurs écossais, Crancée avait fait mieux que se défendre en touche, imposant même sa loi en fond d’alignement.  Bref, Crancée n’avait nullement démérité, et malgré cela jamais plus il n’apparaîtra dans le XV de France. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su, Jean Prat lui-même se contentant de regretter que sa carrière internationale n’ait pas l’éclat que sa classe méritait, mais ne voulant pas commenter les raisons de cet ostracisme des sélectionneurs vis-à-vis de Roland Crancée. En attendant le XV de France s’est privé pendant des années de l’apport d’un joueur exceptionnel, qui n’avait guère d’ équivalent à son poste dans le Tournoi des Cinq Nations. Un de plus ! Il n’empêche, Crancée a sa place au Panthéon des meilleurs avants français du vingtième siècle.

Michel Escatafal


La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes

Quelle est le lien qui unit le F.C. Lourdes des années 50 et le Stade Toulousain depuis l’avènement du rugby professionnel ? Réponse, leur domination sur le rugby français. Je serais même tenté de dire la domination du F.C. Lourdes sur ce que j’appellerais le « rugby des champs » et celle du Stade Toulousain sur le « rugby des villes ». Si j’emploie ces expressions à propos du rugby, c’est parce que dans le rugby professionnel il y a les clubs des grandes villes qui écrasent la concurrence…et les clubs des petites villes (Brive, Agen, La Rochelle…) qui ressemblent encore un peu aux clubs de l’époque amateur. Ces derniers ont des budgets infiniment inférieurs à ceux des grosses écuries, et cela évidemment se voit en termes de résultats, même si les gros clubs sont « pillés » une partie de l’hiver ou cet automne avec la Coupe du Monde, par l’équipe de France. Cela étant le phénomène existait déjà à l’époque du rugby amateur, et j’y reviendrai.

Aujourd’hui  je vais donc parler du F.C. Lourdes à travers son joueur emblématique, Jean Prat. Dans toute grande équipe, quel que soit le sport, il y a toujours un joueur que l’on fait ressortir au milieu des autres qui, très souvent, sont quasiment aussi forts que lui mais qui n’ont pas la même influence. A Lourdes donc, après-guerre, le symbole de ce club fut un joueur né le 1er août 1923 de parents agriculteurs, dont la ferme jouxtait le stade. Mieux même, le terrain où allait s’illustrer Jean Prat appartenait à l’origine à ses parents, avant que le club ne l’achète en 1928. Quelle coïncidence, d’autant que Prat signifie « pré » en occitan ! Il était donc fatal que le jeune Jean Prat finisse par franchir le portillon d’un  stade si près de chez lui. Et comme par hasard, l’endroit préféré du gamin pour voir évoluer les joueurs de l’équipe première, les jours d’entraînement, se situait sous les poteaux. En fait c’était le meilleur endroit pour récupérer les ballons qui trainaient au-delà des limites du terrain…et le moyen idéal pour s’accoutumer à attraper un ballon aux rebonds capricieux.

Cet apprentissage forcé avec le maniement du ballon, à la main comme au pied, fut sans doute pour beaucoup dans la grande maîtrise technique qui habita Jean Prat tout au long de sa carrière. Il récupéra même un de ces ballons ovales diaboliques, parce que son père l’avait trouvé dans son jardin  derrière les gradins du stade. Un vieux ballon aux coutures usées et au cuir labouré qui était devenu hors d’usage pour les entraînements des « grands ». Ce ballon allait tellement faire le bonheur du petit  Jean Prat que son père dut lui confisquer à maintes reprises pour qu’il ne néglige pas trop ses devoirs scolaires. En fait le père ne risquait pas grand-chose, car si le jeune garçon était doué pour le rugby, il se débrouillait très bien à l’école, puis ensuite au collège, puisqu’il obtint sans retard son brevet élémentaire, un diplôme qui n’existe plus depuis longtemps, mais qui permettait autrefois d’enseigner. Et pour bien montrer que le jeune homme avait tous les dons, c’était aussi un très bon clarinettiste de l’harmonie municipale.

Mais quand même Jean Prat était plus doué pour le rugby que pour tout le reste puisqu’à 15 ans, en 1938, un certain Brandan, qui était à la fois pilier ou talonneur du F.C. Lourdes mais aussi concierge du stade, donc voisin de ses parents, demande à sa mère l’autorisation d’emmener « Jeannot » à Soustons, parce qu’on avait besoin de lui.  Sentant l’inquiétude de la mère du prodige, Brandan ajoute : «Soyez rassurée. Nous le ménagerons, je vous le promets. Il jouera à l’arrière ». Et c’est ainsi que Jean Prat débuta dans le XV fanion du F.C. Lourdes à moins de 15 ans…alors qu’il n’avait pas de licence enregistrée à la F.F.R., parce qu’il fallait avoir 15 ans révolus pour en obtenir une, mais comme il s’agissait d’une rencontre amicale il n’y avait pas de problème. En tout cas les entraîneurs et les dirigeants du club ne cachaient pas leur bonheur d’avoir récupéré un tel joyau du rugby. Il faut aussi préciser qu’à cette époque le F.C. Lourdais opérait en division d’honneur, et qu’il allait monter en division d’excellence à la fin de la saison. Cela dit Jean Prat allait se souvenir toute sa vie de cette année 1938, comme il se souviendra de l’année 1948, et plus encore peut-être de 1958. Bref, tous les dix ans, il allait se passer un évènement exceptionnel pour ce joueur hors-normes.

Mais avant de se projeter aussi loin, il y eut d’abord la guerre où le rugby passait après tout le reste, ce qui incita Jean Prat à faire aussi souvent qu’il pouvait de l’athlétisme, et notamment du cross. Il courut même le championnat national des juniors où il arriva vingt-deuxième. Certes il eut préféré jouer au rugby, mais le cross lui avait donné le goût de courir en solitaire sur les coteaux autour de Lourdes.  Et puis, la fin de la guerre approchant, le F.C Lourdes allait se reconstituer sous la présidence d’un homme qui allait marquer à jamais le F.C. Lourdes et le rugby français, Antoine Beguère, au point de donner son nom au stade où jouait le club.

Et de fait le F.C. Lourdes allait très vite devenir un club habitué aux phases finales du championnat, avec deux accessions à la finale en 1945 et 1946, mais aussi deux défaites respectivement face au S.U. Agenais (7-3) et à la Section Paloise (11-0). Ces deux finales perdues allaient modifier profondément l’approche du jeu lourdais, car Jean Prat considérait que le jeu proposé par les Lourdais était beaucoup trop restrictif. Il voulait que le F.C. Lourdes jouât comme l’équipe de France dont il était devenu une des figures marquantes. Cette équipe de France en effet, avec les Dauger, Junquas et autre Desclaux, évoluait avec une sorte d’allégresse collective bien loin du jeu pratiqué par Lourdes jusque-là.  Cela nécessitait une grande purge dont les frères Soro firent les frais, alors précisément que les combinaisons du pack s’articulaient autour d’eux. Chacun savait que la transition ne serait pas facile, mais Bordes l’entraîneur comme Jean Prat savaient que l’avènement du grand F. C. Lourdes était proche. La saison 1947-1948 allait le prouver.

Cette saison devait être celle de la consécration avec de jeunes attaquants très prometteurs et un pack toujours très solide, dont la mêlée enfonça celle du R.C. Toulon. Dix après ses débuts en équipe première, Jean Prat devenait champion de France en compagnie de son frère qui, à l’époque, jouait arrière. Cependant la suprématie lourdaise sur notre rugby mettait un certain temps à se confirmer, et il fallut attendre l’année 1952 pour que les Lourdais soulèvent de nouveau le Bouclier de Brennus contre l’USAP (20-11). Pourquoi tant de temps entre le premier et le second titre ? Parce qu’il fallait que la nouvelle génération arrive à maturité. Cette nouvelle génération c’était la deuxième ligne Guinle et Lafont, c’était aussi le formidable troisième ligne Henri Domec,  mais aussi la charnière composée des frères Labazuy, et une paire de centres qui allait émerveiller la planète rugby en France et ailleurs pendant toute la décennie cinquante, composée de Maurice Prat et Roger Martine, reléguant à l’aile un des pionniers du changement de stratégie lourdais vers un rugby plus complet, Jean Estrade.

C’était le vrai début de la domination lourdaise jusqu’en 1960. L’année suivante, en 1953, c’est le Stade Montois qui tombera sous les assauts lourdais (21-16) avec cinq dernières minutes hallucinantes où les Lourdais, pourtant dominés devant et menés 11-16, allaient renverser la vapeur en marquant deux essais, tous deux transformés par Jean Prat, ce qui me permet de préciser que Jean Prat était aussi un excellent buteur, ayant marqué notamment nombre de drop goals au cours de sa longue carrière. Personne n’oubliera ce somptueux final ! En revanche les deux années suivantes furent plutôt décevantes, du moins pour un club qui venait de remporter trois titres en cinq ans. Cela dit, en 1954, les Lourdais furent éliminés en demi-finale par une surprenante équipe de l’US Cognac, emmenée par le pilier international René Biénes,  pour un seul  point (21-20). Et encore les Cognaçais ne durent leur salut et leur accession à la finale qu’à la transformation manquée par A. Labazuy d’un essai marqué par Roger Martine à la dernière minute de jeu.

En 1955, les Lourdais étaient de nouveau en finale du championnat (à Bordeaux) contre l’USA Perpignan, qui réalisa ce jour-là un match d’une vaillance inouïe, qui avait brisé la merveilleuse technique lourdaise. Et pourtant les Lourdais menaient 6-0 après vingt minutes de jeu, dont un drop de 40 m de Jean Prat. Il faut dire aussi que l’USAP disposait d’excellents joueurs devant  (Sanac, Roucariès), mais aussi derrière avec les demis Gauby et Serre, sans oublier le centre Monié et l’ailier Torreilles. Enfin on ne serait pas complet si l’on ne tenait pas compte des fatigues ou blessures (Domec, Maurice Prat, Martine) dues en 1954 et 1955 à l’apport du F.C. Lourdes à l’équipe de France.

En revanche en 1956, 1957 et 1958, les Lourdais allaient se révéler irrésistibles. Et pour devenir champion de France, ils allaient démontrer qu’ils étaient capables de jouer comme ils le voulaient et en fonction de l’adversaire. En 1956, en finale du championnat à Toulouse, privé de leur meilleur attaquant, Roger Martine, opéré de l’épaule, le F.C. Lourdes offrit à l’équipe de Dax une extraordinaire leçon de réalisme en prenant à leur propre jeu des Dacquois, qui voulurent imposer d’entrée une terrible épreuve de force avec leurs avants surpuissants, notamment Berilhe, Lasserre ou Lapique.  Hélas pour les Landais, en moins de dix minutes, entre la vingt-cinquième et la trente-sixième  minute, ils encaissèrent deux drops de Jean Prat, et un essai de Tarricq.  Tout était consommé, et entre les coups de pied manqués de Pierre Albaladejo et l’impuissance générale de leurs avants, les Dacquois allaient subir une cinglante défaite sur le score sans appel de 20 points à zéro.

Un an après les Lourdais étaient de nouveau en finale, mais contre un adversaire d’un autre calibre, le R.C. de France qui, suite à la blessure à la tête (cuir chevelu) de son talonneur (Labèque) peu avant la mi-temps, bénéficia de l’appui total du public. Un public qui assistait à un match extraordinaire entre les deux meilleures équipes du moment. Le match fut d’autant plus intense que les Lourdais durent faire face en seconde mi-temps à la blessure à la cheville d’Antoine Labazuy, qui ne joua plus que les utilités comme deuxième arrière, ce qui obligea J. Prat à jouer centre et Martine ouvreur. Heureusement pour les Lourdais, Martine à l’ouverture égalait Martine au centre, et sur une merveilleuse percée de ce même Martine, Rancoule allait aplatir l’essai de la victoire, transformé par l’arrière Papillon Lacaze. Le Racing s’inclinait finalement 16-13, à l’issue d’une partie mémorable par sa beauté et son intensité.

Mais le summum fut atteint l’année suivante contre le S.C. Mazamet. Cette finale de 1958, voyait s’affronter deux équipes que tout opposait…à commencer par leurs deux capitaines, les deux plus grands qu’ait connus le XV de France dans son histoire passée et récente. D’un côté Jean Prat, l’homme aux 51 sélections (recordman à l’époque), l’homme qui commandait le XV de France en mars 1955 quand l’équipe de France fut privé de grand chelem par le XV du Pays de Galles (partageant la première place du tournoi), mais aussi l’homme que les Britanniques avaient surnommé « Monsieur Rugby », contre celui que l’on commençait à appeler le « Docteur Pack », Lucien Mias, qui allait conduire l’équipe de France à son plus grand exploit en Afrique du Sud quelques semaines plus tard, et qui allait remporter seule le Tournoi 1959, ce qui constituait une première.

En écrivant cela, tout était dit à propos de l’avant-match. En revanche de match il n’y eut point ou presque, tellement les coéquipiers lourdais de Lucien Mias en équipe de France furent brillants, au point d’infliger à Mazamet une défaite lourde (25-8) et même humiliante si l’on juge par la réaction de Lucien Mias, sortant des vestiaires comme un diable de sa boîte au milieu d’un groupe de supporters, pour apostropher Jean Prat en s’écriant : « Toi, ce n’est pas Monsieur Rugby qu’on devrait t’appeler. Tu es Monsieur Anti-Rugby » ! C’était une réflexion aussi insultante qu’idiote de la part du docteur Mias, mais la réplique de Jean Prat ne fut pas plus intelligente, celui-ci répliquant en disant : « Et toi quand on t’enlève ta grande gueule il ne reste plus rien» ! 

Là, pour le coup, il y avait match nul…de nullité, car Jean Prat était tellement fort qu’il pouvait dignement être considéré comme un « Monsieur Rugby », et Lucien Mias allait prouver en Afrique du Sud en juillet et août qu’il était aux dires de la presse sud-africaine « le plus grand avant de rugby qu’on ait jamais vu en Afrique du Sud ».  Et en matière de jeu d’avants, on s’y connaît au pays des Springboks ! Fermons la parenthèse pour dire que ce titre remporté en 1958 par le F.C. Lourdes était en quelque sorte le chant du cygne de cette formidable armada* lourdaise commandée par Jean Prat. L’année suivante cette équipe lourdaise sera lourdement étrillée par le Racing en demi-finale (19-3), et ce sera le dernier match de championnat de Jean Prat.

La boucle était bouclée pour lui avec son club, lequel sera de nouveau champion en 1960, avec une équipe en partie renouvelée où subsistaient toutefois Martine, Tarricq, A. Labazuy dans les lignes arrières, plus six joueurs  du pack de la finale de 1958, Crancée et Crauste remplaçant respectivement Barthe (parti jouer à XIII) et Jean Prat. Enfin en 1968, le F.C. Lourdes remportera son dernier titre avec des joueurs comme Gachassin, Arnaudet, Masseboeuf ou encore Hauser, le gendre de Jean Prat, cette équipe étant commandée par Michel Crauste, et entraînée par Roger Martine. Cette fois la boucle était bouclée pour le F.C. Lourdes, club qui nous aura fait vivre pendant une vingtaine d’années les plus pages de notre rugby de club jusqu’à l’avènement du grand Stade Toulousain de Guy Novès. Curieusement, si on fait le résumé de cette époque, on retrouve toujours des années exceptionnelles se terminant par le chiffre huit : 1938, premier match de Jean Prat en équipe première, 1948, premier Bouclier de Brennus, 1958, sans doute le titre le plus accompli, et 1968, le dernier Bouclier. Et en parlant du Stade Toulousain, on pourrait presque dire, que la saison de l’équipe championne de France 2008 fut peut-être la plus accomplie, comme pour mieux entretenir cette filiation dans l’excellence.

Un dernier mot enfin, pour noter que Jean Prat disputa 51 matches avec le XV de France du 1er janvier 1945 au 10 avril 1955, qu’il fut capitaine 16 fois entre le 10 janvier 1953 et 23 mars 1955, et que pendant son capitanat l’équipe de France avait battu pour la première fois les Néo-Zélandais (1954), et avait remporté le Tournoi des Cinq Nations en 1954 et 1955. Pendant sa période d’international, Jean Prat a inscrit 149 points avec le XV tricolore, extraordinaire performance pour un avant. Enfin, pour mémoire, il fut six fois champion de France avec le F.C. Lourdes (1948, 1952, 1953, 1956, 1957 et 1958), plus deux fois vainqueur de la Coupe de France (1945 et 1946), et trois fois  victorieux du Challenge du Manoir qui avait remplacé la Coupe de France.

Bref, il avait bien mérité son surnom de « Monsieur Rugby », ce dont Lucien Mias convenait volontiers en secret. On aurait aussi pu le surnommer « Grand Chef » tellement il voulait qu’on respectât les consignes sur un terrain, au point de gifler son frère en plein match parce qu’il avait coûté une pénalité en gardant un ballon à terre. On aurait pu aussi l’appeler « le Professeur » parce qu’il cherchait perpétuellement la perfection pour lui et son équipe, au point d’imposer à l’entraînement des heures et des heures à répéter les gestes de base du rugby, la passe par exemple.  Il a rejoint le paradis des rugbymen le 25 février 2005, et gageons qu’avec ses vieux copains lourdais disparus, ils doivent discuter de passes croisées ou de mêlées enfoncées comme sur les près de France et d’ailleurs qu’ils ont foulés ensemble.

Michel Escatafal

*L’équipe de la finale de 1958 était ainsi composée : P. Lacaze ; Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq ; A. Labazuy, F. Labazuy ; Domec, Barthe, J. Prat ; Guinle, Lafont ; Taillantou, Deslus, Manterola.