Palmarès des grandes courses depuis 1946 (mise à jour au 2 mai 2016)

merckxAnquetilCe tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on puisse discuter du barème des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence. Les plus récentes, l’ Amstel Gold Race et Tirreno-Adriatico, sont nées en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 10 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, Tour de Romandie, Tour du Pays-Basque, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. Concernant cette épreuve, créée en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, disputé pour la première fois en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.

Je précise de nouveau que je me refuse à tenir compte des changements dans les palmarès, pour les raisons que j’ai expliquées à plusieurs reprises, notamment celles liées au cas Armstrong. Pour moi, le palmarès ne doit changer que s’il y a dopage lourd et indiscutable, détecté immédiatement après une épreuve, par exemple Landis, positif à la testostérone dans le Tour 2006. Je rappelle au passage que Riis a été rétabli dans le palmarès du Tour, après en avoir été exclu, parce qu’il a fait des aveux publics, décision tout à fait normale puisque certains ayant avoué par le passé s’être dopé figurent toujours parmi les vainqueurs de l’épreuve. Quand à Héras, son quatrième succès dans la Vuelta lui a été rendu six ans après, suite à la mise en lumière d’irrégularités lors de l’examen des échantillons qui avait révélé des produits interdits…ce qui démontre la nécessité d’être très prudent lorsqu’on veut toucher aux palmarès déjà établis. Qui nous dit que dans 10 ou 15 ans, voire même avant, Armstrong ne figurera pas de nouveau au palmarès du Tour de France?

Pour voir le tableau cliquez →Palmarès vélo au 2 mai 2016


Contador : le champion cycliste du vingt-et-unième siècle

pistoleroDepuis dimanche soir les supporters de Contador en Espagne et ailleurs exultent, car leur champion vient de remporter son huitième grand tour, sa troisième Vuelta, ce qui le place dans l’histoire au niveau de Jacques Anquetil, juste derrière Merckx (11) et Hinault (10) et devant Coppi, Indurain et Armstrong (7). Par parenthèse je précise une nouvelle fois que je ne tiens pas compte des palmarès dits officiels, parce que cela confine au ridicule de voir sept Tours de France remportés par Armstrong sans vainqueur, alors que Riis, qui a avoué s’être dopé en 1996, figure au palmarès, qui plus est réhabilité par les organisateurs du Tour de France ! Et que dire de Roberto Heras, déclaré de nouveau vainqueur de la Vuelta 2005 en décembre 2012, alors qu’il avait été exclu du palmarès de l’épreuve…pendant six ans ! Qui sait si dans quelques années Armstrong ne sera pas de nouveau le vainqueur du Tour des éditions 1999 à 2006 ? Dans le cyclisme tout est possible, y compris les pires injustices ! A ce propos, comme je l’ai souligné dans un précédent article, je rappellerais simplement une phrase ( lue dans Vélo Magazine) de l’ancien président de l’UCI, Pat Mc Quaid,  à propos du jugement ayant « fusillé » Contador  pour l’exemple lors du contrôle anormal de ce dernier pendant la deuxième journée de repos du Tour de France 2010, pour une dose infinitésimale de clembutérol trouvée au laboratoire de Cologne…qui n’aurait pas été détectée dans la quasi totalité des laboratoires du monde : « J’ai demandé un jour  à notre avocat si, au cours de toutes ces années de procédures, il avait trouvé un jugement injuste. Il m’en a cité deux. L’un concernait Contador. Je ne suis pas loin de partager son point de vue ». Bien dit, Monsieur Mc Quaid !

Fermons cette parenthèse récurrente que l’on est constamment obligé de faire à propos du vélo, et qui, malheureusement, pollue les forums des journaux ou sites de sport et de cyclisme en particulier. Oui, revenons au vélo, au vrai vélo de compétition au plus haut niveau, celui que l’on rencontre sur les routes de la plupart des pays dans le monde, qui commence en Australie en janvier (Tour Down Under), pour se finir au Japon (Japan Cup) en novembre, et parlons à présent de cette Vuelta 2014 qui vient de s’achever. Un Tour d’Espagne qui aura mis un point d’orgue à une saison en tous points magnifique pour Alberto Contador, vainqueur cette année de Tirreno-Adriatico, du Tour du Pays Basque et donc de cette Vuelta, mais qui n’a jamais été au-delà de la deuxième place dans toutes les épreuves auxquelles il a participé, sauf au Tour de France qu’il a dû abandonner sur chute lors de la première étape de montagne (Planche des Belles Filles). Une chute survenant après celles de Froome quelques jours plus tôt, qui nous a privés du duel de rêve attendu par tous les vrais fans de vélo, entre les deux meilleurs coureurs à étapes actuels. Un duel auquel nous avons quand même eu droit en cette fin de Vuelta, et qui a consacré Alberto Contador, Christopher Froome reconnaissant la supériorité du Pistolero par cette phrase relevé dans Biciciclismo : « J’ai tout donné, mais Contador fut plus fort ». Bel hommage du champion britannique !

Certains diront que les deux as du cyclisme sur route n’étaient pas à leur meilleur niveau, ce qui relativise quelque peu la portée de ce duel, mais si c’était vrai au début de ce Tour d’Espagne, ce l’était moins au fur et à mesure que la compétition se rapprochait de son terme, au point que dans la dernière très dure étape de montagne, l’avant-dernier jour, on avait l’impression de voir évoluer Contador et Froome tout près de leur maximum physique, un niveau trop élevé pour qu’ils puissent être inquiétés par leurs rivaux. En disant cela, je ne veux surtout pas faire injure à Quintana, le futur numéro un du cyclisme sur route d’ici la fin de la décennie, ni à Nibali, le dernier vainqueur du Tour, largement dominé par les deux super cracks dans le Dauphiné. En fait, quand Froome attaque dans son style caractéristique en montagne, sur des pentes très raides, le seul qui puisse l’accompagner s’appelle Contador, qui lui-même dispose d’une « giclette » qui a toujours impressionné les autres coureurs et les suiveurs. On notera au passage que si Contador ne paraissait pas trop en difficulté à la Farrapona ou à Ancares, il allait quand même très loin dans la souffrance, comme il l’a souligné après l’ascension de la Farrapona, car les accélérations de Froome sont terribles. Il a simplement noté qu’il commençait à s’y habituer, même si pendant quelques dizaines de mètres, dans la montée d’Ancares, il a dû énormément s’employer pour ne pas lâcher prise sur un nouveau coup de boutoir du Britannique.

En fait dans le Tour de France 2013, les accusations injustes relatives au dopage à propos de Froome sont venues tout simplement du fait que Quintana, Rodriguez et surtout Contador ne pouvaient pas le suivre dans les grandes montées. Mais ce qu’on oublie le plus souvent, c’est que si l’an passé Contador avait eu dans le Tour de France la même condition physique qu’il a affichée cette année dans Tirreno-Adriatico, le Dauphiné ou la dernière semaine de la Vuelta, l’issue de son duel avec Froome aurait pu été très différente. Je me demande par exemple si, dans le Ventoux, où tant de haine à l’égard du Britannique a été déversée par les forumers sortant de leur canapé  pour se précipiter sur le clavier de l’ordinateur, Contador n’aurait pas infligé à Froome ce qu’il lui a infligé à deux reprises dans la Vuelta. Personne ne le saura, parce que, je le répète, le Contador de 2013 n’était pas préparé comme cette année ou comme dans le Giro 2011, où, la rage au cœur, dans un Tour d’Italie  parmi les plus difficiles de l’histoire, il avait laissé Scarponi et Nibali à plus de 6 minutes. Cela dit, l’an prochain, on espère tous qu’Alberto Contador et Christopher Froome se présenteront au départ du Tour de France au summum de leurs possibilités dès le départ,  et que le Tour de France aura un parcours suffisamment sélectif pour que la course serve à déterminer une fois pour toutes quel est en ce moment le meilleur. Toutefois, même si la vérité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain, mon petit doigt me dit que Contador, ne faisant plus le complexe Froome, pourrait très bien s’imposer de nouveau.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que le Pistolero est bien le champion cycliste du vingt-et-unième siècle, ce qui me fait évoquer une nouvelle fois son extraordinaire palmarès. Outre ses 8 victoires dans les grands tours, il comptabilise en tout 22 victoires dans les courses à étapes, ce qui est tout simplement exceptionnel. Ce l’est d’autant plus qu’il n’a pu participer à aucune course durant toute la première partie de la saison 2012, en raison de sa suspension. En fait, il ne lui manque que deux ou trois victoires dans une grande classique pour pouvoir être comparé à Coppi, Merckx et Hinault. En attendant, alors qu’il lui reste encore deux ou trois ans au plus haut niveau, il peut encore enrichir son palmarès et se rapprocher, voire dépasser les 11 victoires de Merckx dans les grands tours. Pour le moment, son absence de succès dans les classiques d’un jour, à part Milan-Turin qui n’est pas considéré comme une « grande » malgré son ancienneté, ne lui permet pas d’entrer dans le Top 5 des plus beaux palmarès, toutes courses sur route confondues. Néanmoins, même s’il est pour l’heure au neuvième rang, il est tout proche d’Armstrong, Indurain et Bartali, qu’il aura sans doute déjà dépassé dès le prochain printemps, ce qui l’amènerait à la sixième place, juste derrière Kelly, lequel grâce à ses nombreuses victoires dans les courses d’un jour, et dans les courses à étapes d’une semaine, se trouve encore assez largement devant Contador.  Cela étant, parvenir à dépasser Kelly avant de finir sa carrière paraît largement réalisable pour le Pistolero qui, du coup, n’aurait plus devant lui que Merckx, Hinault, Anquetil et Coppi. Pas mal, non ?

Un dernier mot enfin, pour essayer de voir quel est son plus beau succès à ce jour ? Pour ma part je serais tenté de dire qu’il n’a jamais été aussi fort que dans le Tour de France 2009 et le Giro 2011. Deux épreuves où il dut se battre contre les éléments et ses adversaires. Dans le Tour 2009, il avait dans son équipe un certain Lance Armstrong qui lui mena la vie dure tout au long de l’épreuve, et qu’il domina largement malgré la sollicitude dont son équipe, Astana, fit preuve à l’égard de celui qu’on appelait encore à l’époque le Boss. Un peu moins de deux ans plus tard, il se présenta au Giro 2011 en proie aux tourments que lui avait occasionnés cette affaire de clembutérol, à propos de laquelle personne n’a pu prouver que Contador s’était dopé, comme indiqué sur le jugement du Tribunal Arbitral du Sport. En outre chacun avait reconnu, experts, coureurs, suiveurs, que cela n’avait absolument pas pu l’aider à remporter son troisième Tour de France. Et c’est dans ce contexte, sachant que l’UCI et l’AMA l’avaient traduit devant le Tribunal Arbitral du Sport, qu’il allait faire la preuve qu’il était bien un des plus grands champions de l’histoire, en pulvérisant la concurrence.

Dans ce Giro d’anthologie il accumula les exploits (montée de l’Etna, c.l.m. en côte, Grossglockner)rappelant que les plus grands champions font la démonstration de leurs capacités supérieures dans l’adversité. Par exemple Merckx en 1969, année où, après avoir été injustement déclassé « pour dopage » dans le Giro,  le Cannibale se vengea dans le Tour de France en le remportant avec près de 18 minutes d’avance sur le vainqueur de l’édition 1967, Pingeon, réalisant au passage un prodigieux exploit entre Luchon et Mourenx (victoire d’étape avec 7mn 56s d’avance sur Pingeon et Poulidor après 140 km d’échappée !). Et oui, avec Contador on est obligé de prendre des références extraordinaires pour faire des comparaisons. Et, je le répète, il n’a que 31 ans et 9 mois, ce qui veut dire qu’il n’a pas fini de nous étonner, ce qui ne peut que réjouir ses fans, mais aussi tous les « vrais amoureux » du vélo.

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 2)

Thurau Dietrich

Dans la suite de l’article écrit la semaine dernière, je vais parler aujourd’hui de Liège-Bastogne-Liège, mais avant je voudrais m’indigner une fois encore devant la manière qu’ont les commentateurs de cyclisme, sur les sites spécialisés ou à la télévision, de comptabiliser les victoires…et d’en faire un classement. Ainsi, apprend-on que Valverde est le coureur qui compte le plus de succès à ce jour, avec ses 7 victoires, ayant remporté notamment le Tour d’Andalousie, la Roma Maxima, mais aussi le GP Miguel Indurain. Il devance trois coureurs, Alberto Contador et deux sprinteurs Sacha Modolo et André Greipel. Pourquoi est-ce choquant de faire un classement des victoires? Tout simplement parce qu’il n’a rien à voir avec la vraie hiérarchie des coureurs, les trois meilleurs depuis le début de la saison étant Contador, Cancellara et Gilbert. Ce dernier vient de s’adjuger de fort belle manière son troisième Amstel, avant peut-être de s’imposer aujourd’hui au sommet du Mur de Huy, ce qui ne serait que sa troisième victoire de la saison (il a remporté la Flèche Brabançonne), mais ces  succès ont évidemment une tout autre valeur que lever les bras dans une étape d’une course de second rang.

Après ce long préambule, et avant d’évoquer Liège-Bastogne-Liège, je voudrais d’abord avoir une pensée pour un coureur que j’aime beaucoup, qui a remporté cette épreuve en 2009, après une échappée solitaire de plus de 20 km, laissant ses poursuivants Rodriguez, Rebellin, Gilbert etc. à plus d’une minute. Ce jour-là tout le monde a compris qu’Andy Schleck était déjà « un grand », ce qu’il démontra dans le Tour de France quelques mois plus tard, et plus encore dans le Tour 2011, où chacun se rappelle son extraordinaire raid entre l’Izoard et le sommet du Galibier. Quel dommage de voir ce magnifique champion, plein de panache, se retrouver à présent constamment au milieu du peloton, avec des coureurs de second rang, loin, très loin d’avoir sa classe, ce qui l’entraîne aussi dans des chutes qui ne font que retarder ses possibilités de résurrection. Dans le fond, heureusement qu’il a gagné Liège-Bastogne-Liège, car sans ce succès son palmarès serait vierge de toute grande épreuve. Certains me diront qu’il a aussi gagné le Tour de France 2010, mais Andy Schleck sait très bien que ce Tour c’est Contador qui l’a gagné. A ce propos, j’en profite pour redire une fois encore que l’UCI peut apporter toutes les modifications qu’elle veut aux palmarès des grandes courses, les vrais connaisseurs du vélo savent bien que personne ne prend en compte les lignes changées ou vierges des grandes épreuves, sauf en cas de dopage réellement prouvé et démontré dans les jours qui suivent une course. D’ailleurs, que je sache, l’UCI a bien cautionné le retour de Bjarne Riis dans le palmarès des vainqueurs du Tour, ce qui est en contradiction formelle avec le déclassement a posteriori de Lance Armstrong. A quoi rime cette absence de vainqueur de la Grande Boucle entre 1999 et 2006 ? Heureusement que le ridicule ne tue plus !

Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet du jour, à savoir Liège-Bastogne- Liège, appelée aussi « La Doyenne », et dont ce sera le dimanche 27 avril la centième édition. Cette classique est un « véritable monument du cyclisme », une course que tout coureur d’aujourd’hui rêve d’avoir à son palmarès. Pourquoi « La Doyenne » ? Parce que c’est l’épreuve la plus ancienne du royaume belge, créée en 1892 à l’initiative du Liège Cyclist Union, club du premier vainqueur Léon Houa (il remportera les trois premières éditions). Elle figure au calendrier des professionnels depuis 1894, avec certaines éditions au début du vingtième siècle réservées aux amateurs ou aux indépendants. Son parcours est le plus difficile de toutes les classiques, avec 261 km de course agrémentés de nombreuses côtes au nom célèbre, Stockeu,et de nouveau cette année la Haute-Levée, sans oublier dans les derniers kilomètres la côte des Forges et la côte de la Roche-aux-Faucons qui, elles aussi, retrouvent leur place dans un parcours très sélectif, ne pouvant être réservé qu’à un « costaud ».

Le recordman de l’épreuve (gagnée 58 fois par un Belge) est bien évidemment Eddy Merckx, avec cinq succès en 1969, 1971 où il fut vainqueur malgré une terrible défaillance qui lui fit perdre 5 mn sur Pintens en moins de 40 km, 1972 devant Poulidor, 1973 et 1974. L’Italien Moreno Argentin l’emportera quatre fois entre 1985 et 1991, dont une avec beaucoup de chance en 1987, Roche et Criquielion jouant tellement au chat et à la souris dans les derniers hectomètres qu’ils se firent rejoindre et battre au sprint. Quant à Fred De Bruyne, il signera un triplé entre 1956 et 1958. En revanche Van Looy (1961) et De Vlaeminck (1970) ne l’ont gagné qu’une fois, et quelques très grands coureurs ne l’ont jamais remporté, comme les campionissimi Coppi et Bartali pour qui, toutefois, ce n’était pas un objectif, Louison Bobet, mais aussi Felice Gimondi, ou encore Francesco Moser, Greg Lemond, Laurent Fignon, Miguel Indurain et Lance Armstrong. Côté français, Jacques Anquetil et Bernard Hinault l’ont emporté. Anquetil en 1966, avec près de 5 mn d’avance sur Van Schil, et davantage encore sur un groupe où figuraient Gimondi et le tout jeune Eddy Merckx, à l’issue d’une grande envolée (46 km en solitaire) dont il avait le secret…quand il était décidé à se surpasser, peut-être aussi pour montrer à Gimondi, qui venait de faire le doublé Paris-Roubaix et Paris-Bruxelles, qu’il était toujours « le patron ». Quant à Hinault, il a signé à cette occasion un des plus beaux exploits du cyclisme d’après-guerre en 1980, dans une course d’un autre âge.

En ce 20 avril 1980, il neigeait dans les Ardennes comme en plein hiver, avec au moins dix centimètres sur les chaussées qu’allaient emprunter les coureurs. Il faisait tellement froid, qu’après 70 kilomètres de course il ne restait qu’une soixantaine de rescapés sur les 170 coureurs au départ. Combien seront-ils à l’arrivée se demandaient les suiveurs, d’autant qu’on n’annonçait pas de réelle amélioration d’ici l’arrivée. Bien peu en vérité, puisqu’ils n’étaient plus qu’une trentaine à se présenter au pied de ce que l’on appelle « le monstre de Stockeu ». Parmi eux « le Blaireau », qui aurait sans doute abandonné s’il n’avait pas eu à ses côtés son fidèle équipier Maurice Le Guilloux, à qui il avait dit : « S’il neige encore au ravito, j’arrête ». Et comme il ne neigeait plus, Hinault continua la course. Bien lui en prit, car ce qui restait du peloton était déjà à l’agonie, et dans ce cas parmi ceux qui vont à l’arrivée c’est le plus fort qui gagne. Et Hinault à cette époque était incontestablement le maître du cyclisme, comme peut-être aucun autre coureur ne l’avait été à part Eddy Merckx.

Le premier à aborder la côte de Stockeu fut Rudy Pevenage, échappé avec plus de 2 mn d’avance sur un groupe où l’on trouvait le Néerlandais Lubberding, mais aussi l’Allemand Thurau, l’Italien Contini (qui l’emportera en 1982), et Bernard Hinault coiffé d’un bonnet de laine rouge. Un peu plus loin Hennie Kuiper, champion du monde en 1975, chute et passe à pied le raidard, ce qui ne l’empêchera pas de terminer à la deuxième place derrière Hinault qui avait décroché, sans s’en rendre compte, ses compagnons de route dans la côte de la Haute-Levée à 80 km de l’arrivée. Kuiper terminera second à plus de 9 mn du « Blaireau », alors que le Norvégien Willman sera le dernier classé…à la vingt-et- unième place et à 27 mn. Une course d’un autre monde, presque d’un autre temps, comme à l’époque de Trousselier, vainqueur en 1908. Bien d’autres exploits ont eu pour théâtre cette magnifique classique. Nous n’en avons cité que quelques uns parmi les plus caractéristiques, en regrettant tout d’abord que Contador, premier au classement UCI après ses victoires à Tirreno-Adriatico et au Tour du Pays-Basque, et Cancellara, meilleur coureur actuel de classiques, soient absents.

Certes, après leurs exploits récents, il est normal que le « Pistolero » et « Spartacus » veuillent souffler, mais on aurait bien aimé les voir sur « La Doyenne », surtout Cancellara, même s’ils sont nombreux à douter de sa réussite dans cette épreuve. Cela étant, si l’on en croit Sean Kelly, vainqueur en 1984 et 1989, Cancellara peut gagner un jour Liège Bastogne Liège, à condition qu’il en fasse un véritable objectif, ce qui le mettrait à égalité avec les meilleurs coureurs de classiques de l’histoire. Après tout, au palmarès de « la Doyenne », il y a des coureurs qui étaient loin de valoir le remarquable rouleur suisse, par exemple Schoubben et Derijcke (premiers ex aequo en 1957), Melckenbeek (1963), Preziosi (1965), Bruyère (1976 et 1978), Fuchs (1981), ou encore Van der Poel (1988), et Gianetti (1995). En revanche, quinze ans après, je garde le souvenir de la victoire à Liège de Franck Vandenbroucke (en 1999), ce surdoué belge qui avait tout pour devenir un très grand et qui, comme d’autres avant lui, n’a pas réalisé la carrière qui lui était promise.

Parmi ces autres exploits évoqués auparavant, j’ajouterais celui de Dietrich Thurau qui remporta l’édition 1979 de Liège-Bastogne-Liège, sans doute sa plus grande performance, fruit d’une audacieuse échappée solitaire, empêchant notamment Bernard Hinault de réussir un doublé retentissant après sa victoire dans la Flèche Wallone, et clouant le bec à ses équipiers qui lui reprochaient son manque d’esprit d’équipe dans sa formation Ijsboerke, qui lui préférait le jeune belge Daniel Willems. En outre, un peu comme Sagan de nos jours, on commençait à se demander quand ce jeune coureur doué et brillant, au style délié, allait enfin remporter la grande victoire qui manquait tellement à son palmarès. Autant de bonnes raisons pour Thurau de frapper un grand coup en ce 22 avril 1979. Et de fait il allait se donner les moyens de prouver qu’il appartenait bien à la catégorie des grands champions, en s’échappant seul après la longue côte de Rosier, à 75 kilomètres de l’arrivée. Nanti d’une avance maximale de 2mn 20s, il allait subir une légère défaillance dans la côte des Forges à 14 kilomètres de l’arrivée, franchissant le sommet avec quelques centaines de mètres d’avance sur un Hinault dechaîné, qui avait déclenché la contre-attaque dans la côte de la Redoute. Cette offensive du « Blaireau » lui permit de lâcher ses adversaires, à l’exception du Belge Pollentier, et de se rapprocher à une minute de Thurau.

Hélas pour Hinault, et heureusement pour Thurau, Pollentier, n’en pouvant plus, ne prit aucun relais, ce qui découragea quelque peu le champion français, d’autant que ceux qu’il avait lâché précédemment, Willems, Baronchelli, Schepers et Van Impe étaient revenus sur eux, et refusèrent de collaborer, Willems notamment respectant à la lettre l’esprit d’équipe, ce que n’avait pas voulu faire Thurau dans le Tour de Belgique quelques jours auparavant, portant une attaque le dernier jour qui condamna Willems, alors que ce dernier avait course gagnée. Cette fois en revanche, l’attitude chevaleresque de Willems allait permettre à Thurau de garder une cinquantaine de secondes d’avance sur le groupe emmené par Bernard Hinault, lequel ne voulait en aucun cas faire seul le travail pour rejoindre Thurau, et se retrouver battu au sprint par des accompagnateurs qui refusaient les relais. Résultat, Thurau remporta un succès mérité et Hinault se contenta de la seconde place, laquelle suffisait à son bonheur compte tenu des circonstances, ce qui montre que même des classiques aussi dures que Liège-Bastogne-Liège ne sont pas faciles à gagner. Cela dit, pour dimanche, je mettrais bien une petite pièce sur Philippe Gilbert et une autre sur Rodriguez, s’il a récupéré de sa chute dans l’Amstel, à moins que Valverde… Logique me direz-vous, mais la logique dans les courses d’un jour est loin d’être celle des grands tours, comme l’a souvent dit à sa façon Jacques Anquetil.

Michel Escatafal