Kubala nous permet d’évoquer l’histoire du football hongrois

Hier soir, il s’est passé un évènement très important en Catalogne, non seulement avec la nette victoire (5-0) du Barça sur le club biélorusse de Bate Borisov, mais aussi avec le fait qu’en marquant deux buts, Leo Messi, le merveilleux joueur argentin et actuellement meilleur joueur du monde, a égalé un joueur qui a lui aussi a laissé une empreinte indélébile dans ce club, Ladislao Kubala. Pour mémoire, je rappellerais que cet immense joueur a la particularité d’avoir porté le maillot de trois équipes nationales différentes, la Hongrie qui est sa patrie d’origine, la Tchécoslovaquie et l’Espagne, sa patrie d’adoption, dans laquelle il a fait l’essentiel de sa carrière. Au total Kubala avait marqué 194 buts en 256 matches avec le Barça, ce qui permet de faire la comparaison avec Messi qui a marqué le même nombre de buts pour son club en 279 rencontres, dans un rôle assez similaire. Bien entendu, compte tenu de son jeune âge (24 ans), Messi va encore augmenter ce chiffre et battre très rapidement les 235 buts (en 351 matches) marqués par le meilleur buteur de l’histoire du club catalan, Cesar Rodriguez.

Fermons la parenthèse Messi et Barça, pour évoquer ce football hongrois qui a donné à ce sport une équipe nationale d’une qualité inégalée, à part peut-être le Brésil 1970 de Pelé, Tostao, Gerson, Rivileno, Jairzinho ou Carlos Alberto.  J’avais évoqué dans un article précédent la grande équipe nationale de Hongrie, championne olympique 1952 et finaliste malheureuse de la Coupe du Monde 1954, victorieuse aussi en novembre 1953 de l’Angleterre (6-3) à Wembley (une première), à laquelle Kubala n’a jamais appartenu parce qu’il opérait chez les professionnels (depuis 1951), ce qui était incompatible avec une sélection dans un pays communiste, d’autant qu’en 1949 il avait quitté la Hongrie illégalement.

Il n’empêche, même si Kubala n’a jamais joué dans cette « dream team », il n’en était pas moins issu de cette école hongroise tellement riche de talents à cette époque, grâce il faut bien le dire à la politique sportive suivie dans le pays. En revanche, si l’éclosion de la grande équipe de Hongrie été largement favorisée par le régime communiste qui sévissait en Hongrie depuis 1947, la politique décapita cette équipe en 1956 avec l’entrée des troupes soviétiques en novembre, suite à de grandes manifestations de masse à Budapest pour libéraliser le régime. Cela marqua la fin de l’âge d’or du football hongrois, en raison de l’exil vers l’Espagne de ses plus grandes vedettes, Puskas qui jouera au Real Madrid avec Di Stefano et Kopa, mais aussi Kocsis et Czibor qui retrouveront au FC Barcelone leur ex-compatriote Kubala.

Faisons un peu plus d’histoire à présent en précisant de nouveau que, dans un premier temps, le football hongrois allait bénéficier de l’aide du régime en place, partisan d’une concentration des meilleurs joueurs dans un club phare, ces derniers opérant aussi dans l’équipe nationale. Et pour cela il fallait trouver un club déjà structuré, et ce fut le Kispest FC qui fut choisi, club où avait opéré un certain Ferenc Puskas, père de la future star du football hongrois, lequel portait le même prénom que lui et qui débuta dans cette équipe avec Joszef Bozsik, qui allait devenir un des meilleurs milieux de l’histoire du football. Dans le cadre de la réorganisation du club, le FC Kispest allait être renommé Budapest Honved SE, dérivé du nom de l’armée hongroise, Honved signifiant défenseur de la patrie.

Ce nouveau club allait également avoir pour entraîneur Gustav Sebes, lequel allait aussi être l’entraîneur de la fameuse équipe nationale qui allait dominer la planète football entre 1950 et 1956, qui remplaçait un autre grand entraîneur hongrois (inventeur du 4-2-4), Bela Guttman qui, ironie du sort, remportera plus tard deux Coupes d’Europe consécutives  avec Benfica, dont la première en 1961 à Berne…contre le F.C. Barcelone de Kocsis, Czibor et Kubala qui, ce jour-là, eut tous les malheurs. Décidément Berne n’aura jamais réussi à Kocsis et à Czibor, déjà vaincus injustement en finale de la Coupe du Monde en 1954!

Le fait de devenir le club de l’armée allait permettre à Honved de recruter les attaquants Kocsis, Budaï et Csibor qui jouaient à Ferenvaros, Lorant de Vasas SC, et le gardien Grosics qui jouait dans un autre club de Budapest. En ajoutant Puskas et Bozsik, cela nous donne en gros l’épine dorsale de la grande équipe de Hongrie, un peu comme le Stade de Reims à l’époque en France (Jonquet, Leblond, Hidalgo, Glovacki, Kopa, Bliard), lequel avait éliminé l’autre grande équipe hongroise de ce moment en 1956, MTK Budapest dénommé Voros Lobogo, qui comptait dans ses rangs le reste (ou presque) de l’équipe de Hongrie, à savoir Hidegkuti, Lantos, Sipos et Sandor.

Tout cela allait permettre à Honved d’accumuler les titres dans le championnat de Hongrie (cinq entre 1949 et 1955), tout en parcourant le monde en faisant nombre de matches amicaux. Et puis, en 1956, le club hongrois participa à la toute nouvelle Coupe d’Europe des clubs champions, mais il n’y fera pas carrière, car après avoir perdu en Espagne contre l’Atletico Bilbao (3-2) en match aller des 1/8è de finale, il ne pourra pas jouer le match retour à domicile en raison des évènements de Budapest. Honved jouera finalement à Bruxelles, où il fit match nul (3-3) malgré la blessure de son gardien Grosics en début de match…remplacé par Czibor (pas de remplacement autorisé à l’époque).

A noter que les joueurs ne retournèrent pas en Hongrie, malgré les tracas subis par leurs familles, allant faire une tournée en Europe et au Brésil, et si certains revinrent ensuite au pays, d’autres comme Puskas, Kocsis et Csibor s’expatrièrent  pour faire une magnifique seconde carrière. En revanche Honved, l’équipe nationale et le football hongrois ne s’en remirent jamais. Et c’est bien dommage, comme je ne cesse de le répéter, car le football hongrois aurait incontestablement mérité de remporter une Coupe du Monde et une Coupe d’Europe des clubs champions.

Michel Escatafal


Cruel pour l’équipe de Hongrie 1954 : le miracle de Berne n’en était sans doute pas un!

Alors que le dopage est en train d’accaparer les pages des journaux de sport…et des autres, je repense à une nouvelle que nous avons apprise il y a quelques mois, relative à la Coupe du Monde 1954. Et oui, il y a 57 ans, l’Allemagne avait battu la Hongrie, nous dit-on, parce que des joueurs allemands étaient dopés. Va-t-on rendre justice à la Hongrie pour autant ? Sans doute pas, ne serait-ce que pour la simple raison que les contrôles anti dopages n’existaient pas à l’époque. En outre depuis 57 ans on va considérer qu’il y a prescription, ce qui signifie que la plus belle équipe nationale de l’histoire du football, avec le Brésil 1970, n’aura jamais été championne du monde. Cruelle injustice ! C’est curieux d’ailleurs, j’ai souvent pensé qu’il avait dû se passer quelque chose d’anormal pour que l’équipe d’Allemagne puisse battre la grande équipe de Hongrie qui, ne l’oublions pas, avait en poule 1/8è de finale écrasé cette même équipe d’Allemagne par 8 buts à 3…parce que l’entraîneur de cette dernière (Sepp Herberger) avait choisi de se passer de quelques uns de ses meilleurs joueurs, considérant que ses chances de succès étaient nulles. Et je me demandais comment en un peu plus de deux semaines de compétition l’équipe d’Allemagne avait pu progresser à ce point.

C’était une interrogation qui m’était venue à l’idée en lisant les journaux que mon arrière grand-mère gardait depuis des années, et j’avais lu tout ce qui concernait la Coupe du Monde 1954 juste avant la Coupe du Monde 1958. En même temps je regrettais la saignée qu’avait subie cette équipe hongroise en 1956, après les évènements de Budapest (entrée des troupes soviétiques pour écraser l’insurrection hongroise), en perdant trois de ses plus grandes stars, à savoir Puskas (photo centre), Kocsis(photo gauche) et Csibor (photo droite), lesquels formaient avec Hidejkuti et Toth ou Sandor la plus belle ligne d’attaque jamais alignée en compétition internationale. Personnellement j’avais un peu moins de 10 ans en 1956, mais je me souviens très bien avoir écouté en intégralité à la radio le match à Colombes entre la France de Jonquet, Marche, Kaelbel, Marcel, Fontaine, Piantoni, Vincent et Cisowski qui avait marqué le but français, et la Hongrie en configuration Coupe du Monde 1954 avec toutes ses vedettes. A noter pour l’anecdote, que la France aurait dû obtenir le match nul si l’arbitre n’avait sifflé la fin de la partie juste au moment ou Cisowski marquait un deuxième but. Que ne dirait-on pas de nos jours devant pareille injustice, alors qu’à l’époque on trouvait cela (presque) normal !

Mais revenons à la Coupe du Monde 1954 qui avait lieu en Suisse, avec une phase finale à 16 pays, dont la France qui se trouvait dans ce que l’on appellerait aujourd’hui le groupe de la mort, avec le Mexique, le Brésil (deuxième quatre ans auparavant) et la Yougoslavie qui était une des toutes meilleures équipes européennes, avec son gardien Beara, son arrière Stankovic, son demi Bojkov, et ses attaquants Milutinovic et Zebec. C’est elle qui éliminera l’équipe de France en battant cette dernière sur le plus petit des scores (1-0). Un peu plus tard cette équipe yougoslave fera match nul avec le Brésil (1-1 après prolongations) ce qui qualifiait les deux équipes pour les ¼ de finales. Cela dit la France du jeune Raymond Kopa n’avait pas déméritée, car d’une part elle aurait dû battre la Yougoslavie sans la malchance ou la maladresse ce jour-là de Glovacki, et d’autre part elle avait battu le Mexique dans son deuxième match par 3 buts à 2. Notre équipe se rattrapera quatre ans plus tard en Suède, même si elle fut de nouveau battue par la Yougoslavie (3-2) en poule éliminatoire, ce que tout le monde a oublié.

Dans les autres groupes les qualifiés furent l’Uruguay, tenant du titre et l’Autriche (groupe 3), l’Angleterre et la Suisse (groupe 4) et l’Allemagne et la Hongrie dans le groupe 2. La Hongrie n’avait pas fait de détail pour son premier match, puisqu’elle avait battu la Corée très facilement (9-0), avant de pulvériser l’Allemagne (8-3) qui venait de battre la Turquie (4-1), cette dernière ayant auparavant vaincu la très faible Corée (7-0). Résultat, il fallut un match d’appui pour départager Turquie et Allemagne en vue de l’accession aux ¼ de finale, et ce fut l’Allemagne qui l’emporta par 7 buts à 2. L’Allemagne commençait à monter en puissance, et elle confirmera cette ascension vers les sommets en battant en ¼ de finale la Yougoslavie par 2 buts à 0. D’un autre côté la Hongrie battait le Brésil (4-2) après un match très dur, alors que l’Autriche battait la Suisse sur un score de rugby à XIII (7-5), ce qui prouve qu’en ce temps-là on savait marquer des buts, même si l’on pouvait aussi dire que les défenses étaient très perméables. Enfin, dans le dernier ¼ de finale, l’Uruguay défendait vaillamment son titre en battant l’Angleterre par 4 buts à 2.

Bien entendu, à ce stade de la compétition, personne n’imaginait que la grande Hongrie puisse être battue. Et pourtant, en demi-finale, l’équipe d’Uruguay poussa les Hongrois à la prolongation (4-2 et 2-2 à la fin du temps règlementaire). Les Hongrois étaient fatigués après leur match très difficile contre le Brésil, qui n’avait pas lésiné sur les moyens pour empêcher les virtuoses hongrois de s’imposer. En outre les Hongrois étaient toujours privés de Puskas depuis le match de groupe contre l’Allemagne, qui avait finalement laissé des traces, car la Hongrie sans Puskas n’était plus tout à fait la Hongrie. En revanche l’Allemagne ne souffrit guère pour battre, et même écraser (6-1), une équipe d’Autriche valeureuse qui joua à la perfection son rôle d’outsider…jusqu’à ce match contre l’Allemagne où la défense accumula en deuxième mi-temps les fautes grossières (mi-temps 2-1), avec quelques excellents joueurs comme Hannapi, Happel qui joua au Racing de Paris, Ocwirk, Koller ou encore Stojaspal, qui allait s’illustrer longtemps dans notre championnat de France (Strasbourg, Monaco, Troyes, Metz…). Ce dernier allait même marquer un but sur pénalty dans le match pour la troisième place gagné contre l’Uruguay, qui avait craché tous ses feux contre la Hongrie.

Tout cela nous amenait à la grande finale le 4 juillet à Berne, avec un match qui a priori restait joué d’avance. Comment les Turek (gardien), Posipal, Liebrich, Eckel, Rahn, Morlock, Ottmar et Fritz Walter ou encore Schaefer, etc. allaient-ils s’y prendre pour dominer une équipe ou 6 joueurs au moins (Grosics le gardien, le demi Boszik, et les attaquants Csibor, Kocsis surnommé « Tête d’Or » pour son extraordinaire jeu de tête, Hidegkuti et Puskas) n’avait quasiment pas d’équivalent dans le monde ? Oui comment contenir cette invincible armada hongroise dirigée par un entraîneur de grande classe, Gustav Sebes, championne olympique en 1952…et invaincue depuis 4 années. Inimaginable d’autant que les autres joueurs, les arrières Buzansky, Lorant, Lantos, mais aussi l’autre demi Zakarias et l’ailier gauche Toth étaient d’excellents joueurs de valeur internationale. Qui pouvait soutenir la comparaison dans les rangs allemands contre ces « monstres sacrés », à part peut-être Rahn, Fritz Walter ou Morlock ? Personne, et même les trois que j’ai cités n’opéraient pas sur la même planète que Puskas, Kocsis qui fut le meilleur buteur de cette Coupe du Monde avec 11 buts, Csibor ou Hidegkuti.

Le début de match allait donner raison à tous les pronostiqueurs, car malgré la pluie qui n’avantageait pas le jeu hongrois, ces derniers menaient 2-0 (Puskas, Csibor) après 9 minutes de jeu. Mais les Allemands allaient vite montrer qu’ils avaient énormément de ressources en remontant très vite ces deux buts par Morlock et Rahn, si bien qu’après 18 minutes de jeu le score était à égalité (2-2). La suite du match allait voir les artistes hongrois être victimes d’une malchance inouïe avec plusieurs frappes sur les poteaux ou la barre, notamment sur une tête de Kocsis qui aurait donné l’avantage à la Hongrie, un but en contre de Rahn à six minutes de la fin, et un but refusé pour un hors-jeu discutable à Puskas juste avant la fin du match.

Bref, l’équipe de Hongrie avait eu tous les malheurs possibles dans cette finale, et par-dessus le marché elle avait affronté des hommes capables d’accomplir des exploits…stupéfiants, après avoir bénéficié d’injections d’amphétamine que l’on donnait aux troupes allemandes pendant la deuxième guerre mondiale, si l’on en croit une étude allemande qui a fait le tour du monde l’an passé, confirmant certains soupçons liés notamment à une curieuse épidémie de jaunisse ayant frappé les joueurs de la RFA quelques semaines après la finale de la Coupe du Monde. Le malheur, c’est que cette constellation hongroise n’a même pas pu se rattraper en 1958 en Suède. Toutefois il y a quand même une morale à cette histoire, car à part F. Walter ou Rahn (et encore) personne ne connaît les noms des champions du monde 1954. En revanche tous les amoureux du football connaissent ou ont entendu parler des merveilleux artistes hongrois. Dommage que Boszik, Hidegkuti, Csibor, Kocsis et Puskas aient rejoint trop tôt le paradis des footballeurs, car ils auraient su que « le miracle de Berne »n’en était sans doute pas un !

Michel Escatafal