Pour Roger Walkowiak, le bonheur était dans l’anonymat

walkowiakDeux tristes nouvelles dans le monde du cyclisme ces derniers jours avec d’abord la mort de Serge Baguet, âgé de 47 ans, ce qui est très jeune, et qui va faire dire aux contempteurs du cyclisme que c’est parce qu’il a abusé de produits dopants, alors qu’ils n’en savent absolument rien. Comme si la mort ne frappait pas des gens ayant une vie parfaitement saine à 40 ans ou 50 ans, voire même avant! Juste pour l’histoire, on retiendra que Baguet était un bon coureur professionnel, ayant à son palmarès une victoire dans le Tour du Nord-Ouest de la Suisse, mais aussi une victoire d’étape dans le Tour de France en 2001 et un titre de champion de Belgique en 2005, sans oublier quelques belles places dans L’Amstel Gold Race (3è), ou dans Kuurne-Bruxelles-Kuurne et au Grand Prix de Plouay (2è). Ce n’est pas énorme, mais Baguet était un de ces anonymes du peloton comme il y en a et comme il y en a eu beaucoup, et à ce titre mérite notre respect.

Mais il n’aura jamais eu la chance qui fut celle de Roger Walkowiak, décédé le 6 février juste avant ses 90 ans, qui ne remporta aucune victoire significative chez les professionnels…à part le Tour de France en 1956, ce qui est considéré comme la surprise du vingtième siècle dans le monde du vélo. Pourquoi la surprise? Parce qu’il détonne quelque peu au palmarès de la plus prestigieuse course du monde, où figurent la quasi totalité des plus grands champions du cyclisme sur route. Cela étant, celui qui était le plus vieux vainqueur d’un Tour de France depuis la mort de Ferdi Kubler, laissant ce privilège à présent à Bahamontes, n’était quand même pas un coureur d’opérette, car il termina à la deuxième place de Paris-Nice en 1953, année où il termina huitième de Milan-San Remo, et du Critérium du Dauphiné en 1955, juste derrière le champion de l’époque, Louison Bobet qui, quelques semaines plus tard, allait remporter son troisième Tour de France. Donc, ne diminuons pas Roger Walkowiak, même si sa victoire n’a guère d’égale en termes de surprise que celle de Pereiro en 2006, vainqueur après la disqualification pour dopage de Landis, disqualification au demeurant indiscutable après un exploit à la Merckx ou à la Coppi, qui était trop beau pour être vrai.

Fermons la parenthèse, et revenons à Walkowiak et à ce fameux Tour de France 1956, en précisant que cette année-là la participation fut sans doute une des plus faibles de l’histoire. Néanmoins il y avait quand même quelques coureurs qui auraient dû lutter pour la victoire finale…s’ils n’avaient pas négligé le danger que pouvait présenter le fait de laisser un petit peloton de 31 coureurs prendre 18mn46s à l’arrivée à Angers. Mais comment « les grands » ou ce qu’il en restait avaient-ils pu laisser se développer à ce point cette échappée? Tout simplement parce qu’il y avait trop d’absents dans les grandes équipes pour pouvoir cadenasser la course ou réduire l’écart avec les échappés. N’oublions pas que l’équipe de France était orpheline de Louison Bobet, l’Italie de Coppi et Magni, la Suisse de Kubler et Koblet, et parmi les quelques favoris restants, Charly Gaul, vainqueur du Giro juste auparavant, Federico Bahamontes, Pasquale Fornara, quadruple vainqueur du Tour de Suisse, et Stan Ockers, le champion du monde, n’avaient pas une équipe suffisamment forte pour aider leur leader.

Surtout, personne n’imaginait que Walkowiak résisterait à la meute lancée à ses trousses dans les Pyrénées ou les Alpes, bien qu’étant catalogué comme honnête grimpeur. Résultat, Walkowiak finit par s’imposer devant le Français Bauvin (1mn25s), le Belge Adriaenssens (3mn25s) et Bahamontès relégué à plus de 10mn, Gaul et Ockers terminant respectivement à la huitième et à la treizième place pour s’être trop livré à un marquage aussi étroit que suicidaire. Et oui, un coureur comme Walkowiak avait gagné le Tour, et curieusement cette victoire allait lui apporter plus de regrets que de bonheur. Pourquoi des regrets? Parce que personne ne le prit davantage au sérieux, subissant même les moqueries du milieu pour un succès qu’il n’avait pourtant pas volé, lui le petit régional de l’équipe Nord-Est-Centre, dirigée par celui qui sera son sauveur à plusieurs reprises, le bien-nommé Sauveur Ducazeaux (ça ne s’invente pas!).

Mais qui était ce Walkowiak qui, avant d’être professionnel, avait appris le métier de tourneur ? C’était un fils d’émigrés polonais venus se fixer en France en 1923, à Montluçon, ce qui lui valut, dans le Tour de France 1956, le bonheur d’arriver en jaune dans sa ville natale, la veille de l’arrivée à Paris, où, par parenthèse, Hassenforder s’offrit une quatrième victoire d’étape après un long raid solitaire de 180 km. Pour revenir à notre sujet, Walkowiak comme son père, ouvrier métallurgiste puis concierge d’usine, était un dur au mal, et on imagine aisément qu’il était prêt à mourir sur son vélo pour s’offrir une victoire qui lui paraissait impensable au départ du Tour de France, mais qui, au fur et à mesure que l’on s’approchait de Paris, devenait de plus en plus possible, puis vraisemblable, dans un contexte de course folle où les échappées fleurissaient chaque jour jusqu’aux Pyrénées.

Là, chacun se disait, chez les coureus comme chez les suiveurs, que la fête serait finie pour ces francs-tireurs, qui en avaient bien profité. et qui laisseraient la place aux quelques cadors restant en course, à commencer par les deux rois de la montagne, Gaul et Bahamontes, même si leur retard paraissait vraiment conséquent. Mais ces derniers ne seront pas aussi irrésistibles qu’on aurait pu le penser en montagne, Gaul ne l’emportant qu’à Grenoble. Du coup, rien d’étonnant que ce soit trois coureurs loin d’être considérés comme des cracks, que l’on allait retrouver aux trois premières places à Paris, à savoir Walkowiak, Bauvin et Adriaenssens, comme écrit précédemment. Mais, pour en revenir à Walkowiak, en plus de ses qualités d’endurance, il avait la chance d’appartenir à une équipe régionale, et non à l’équipe de France, où sa marge de manoeuvre aurait sans doute été moins importante, surtout avec des coureurs comme André Darrigade, lequel s’était pris à rêver de devenir leader face à une concurrence amoindrie.

Cela dit, nombre de suiveurs ont toujours pensé que, sans la malice parfois teintée d’un minimum de vice de Sauveur Ducazeaux, Walkowiak n’aurait jamais remporté la Grande Boucle. Et de fait, en appliquant à la lettre les consignes de Ducazeaux, Walkowiak arrivait dans les Pyrénées dans les meilleures conditions pour un coureur suffisamment complet pour ne pas perdre tout le bénéfice des deux échappées qu’il avait animées de Saint-Malo à Lorient et de Lorient à Angers. Deux échappées qui lui permirent de prendre le maillot jaune. Un paletot d’or que lui avait fait miroiter Ducazeaux, ce dernier lui ayant soufflé la veille de l’étape reliant Saint-Malo à Lorient : »Tu n’es pas assez rapide pour gagner une étape au sprint, mais en te glissant dans des échappées tu pourras prendre le maillot jaune un jour ou deux, ce qui est éminemment rentable dans les tournées d’après-Tour ».

Ducazeaux avait vu juste avec un coureur qui, en plus, connaissait la forme de sa vie, et qui se découvrait des talents qu’il ne croyait pas avoir. Certes il perdit le maillot de leader à Bayonne pour le laisser à Voorting, excellent rouleur néerlandais, qui le cèdera au Belge Adriaenssens à Pau, mais Ducazeaux commença à se persuader et à persuader son coureur qu’il pouvait gagner ce Tour de France, parce que disait-il, Walkowiak ne sera sans doute pas sujet à une grosse défaillance compte tenu de sa robustesse. Un discours qui convenait parfaitement à Walkowiak, lequel se prenait à rêver, surtout en pensant à l’avance qu’il avait sur Bahamontes, Ockers et Gaul, les seuls qui lui paraissaient inaccessible à égalité de temps avec lui. Et de fait, ce fut lui qui prit le maillot jaune à Grenoble pour ne plus le lâcher jusqu’à Paris.

Il eut toutefois une grande frayeur entre Grenoble et Saint-Etienne, car il fut victime d’une chute, certes sans gravité, mais qui provoqua un instant de panique, car Gilbert Bauvin (équipe de France), son second ne l’attendit pas, bien au contraire. Mais il était dit que rien n’empêcherait Walkowiak de gagner ce Tour, car il reçut d’abord la roue de son équipier Scodeller et surtout le renfort d’un équipier modèle, Adolphe Deledda, qui avait beaucoup travaillé pour Louison Bobet dans les Tours précédents, et qui n’avait pas été sélectionné cette année-là par Marcel Bidot, directeur technique de l’équipe de France. Encore une chance supplémentaire pour Walkowiak dans sa quête du Graal, car dans cette poursuite infernale, Deledda retrouva l’efficacité qui avait si souvent aidé Bobet, se permettant même quelques poussettes sur son leader, et le maillot jaune de Walkowiak fut sauvé.

Décidément, comme nous dirions aujourd’hui, toutes les planètes étaient alignées pour que Roger Walkowiak finisse par s’imposer et connaisse enfin la célébrité. Toutefois cette gloire allait être éphémère, et il retrouva très vite l’anonymat dans sa bonne ville de Montluçon. Avec l’argent amassé en cet an de grâce 1956, il s’acheta un bar, mais lassé d’entendre les clients lui rappeler sa victoire dans le Tour, il reprit son métier de tourneur, jusqu’à sa retraite. Curieuse vie que celle de ce champion, loin d’être Coppi, Bobet, Koblet ou Kubler, mais qui figure à côté d’eux au palmarès du Tour de France. Qu’en serait-il aujourd’hui s’il avait gagné le Tour de France dans les années 2010? Personnellement je ne sais pas, mais je ne suis pas sûr qu’il serait plus heureux qu’il ne le fût. Après tout, il avait réalisé un rêve à priori insensé et avait retrouvé une vie tranquille qui, sans doute lui convenait.

Michel Escatafal

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C’était il y a 60 ans…dans le Tour de France

bobetAvant de parler du Tour de France 2014, je voudrais simplement souligner que je suis scandalisé par certains propos de Martin Fourcade, double champion olympique du biathlon, mais qui reste un parfait inconnu pour le commun des sportifs mortels. Pourquoi ce courroux contre Fourcade ? Tout simplement parce qu’il veut lui aussi jouer au donneur de leçons à propos du dopage (après tout pourquoi pas!), en y incluant aussi le cyclisme…et cela je ne le supporte plus. Il emploie les mots de « criminel » en évoquant ceux qui se dopent, et, pire encore, souhaite la suspension à vie pour ceux qui sont contrôlés positifs. Rien que ça ! Et pour clôturer le tout il finit par s’en prendre à Jalabert, dont je rappelle qu’il n’a jamais été contrôlé positif. Tout cela est trop gros, et je suis stupéfait de voir que si peu de monde ait condamné les propos de ce spécialiste d’un sport qui, tout autant que le vélo, a souffert de son lot d’affaires par le passé.

Je voudrais simplement rappeler à Fourcade, quels que soient les nobles sentiments qui l’habitent,  deux faits qui démontrent qu’il s’est montré extrêmement imprudent dans ses jugements : le premier, le plus récent, c’est le contrôle positif de Darel Impey, coureur sud-africain de la formation Orica Green Edge, à un produit masquant appelé probénicide, qu’il aurait ingurgité avant …le championnat d’Afrique du Sud contre-la-montre. Une compétition d’une importance toute relative quand on connaît le niveau global du cyclisme professionnel sud-africain. Une compétition aussi qui a eu lieu le 6 février, et dont il a reçu la notification le 23 juin dernier. Plus remarquable encore, les contrôles qu’il a subis les 8 et 9 février n’ont pas été anormaux, contrairement à celui du 6 février. De quoi avoir des doutes, sauf pour Fourcade sans doute, puisque le contrôle d’Impey a été positif. Le règlement, c’est le règlement ! Mais quelle serait la réaction de Fourcade, s’il lui arrivait la même mésaventure qu’à Contador ou Rodgers, contrôlés positifs avec quelques picogrammes de clenbutérol, pour avoir ingéré de la viande contaminée ou autre complément alimentaire ?

A ce propos, on observera que Rodgers, comme de très nombreux sportifs, a été ensuite blanchi par les instances du cyclisme avec la bénédiction de l’Agence Mondiale Antidopage, alors que Contador a subi une terrible punition, se voyant privé de deux ans de victoire…pour une faute que même l’ex-président de l’UCI, P. Mac Quaid,  a reconnu très aléatoire, au point d’avoir quelques remords sur le recours au Tribunal Arbitral du Sport après l’acquittement du Pistolero par la fédération espagnole. Cela dit, pour Fourcade, les fans de cyclisme devraient être privés de Contador à jamais…pour une faute qu’il n’a jamais commise. Désolé Monsieur Fourcade, mais nous sommes très nombreux à vouloir profiter de la présence de Contador dans le cyclisme, nombre inversement proportionnel à ceux qui sont au courant de vos exploits, lesquels méritent davantage considération auprès du public. Néanmoins, personne (ou presque) ne niera que la célèbre « giclette » du Pistolero est infiniment plus spectaculaire qu’une séance de tir en biathlon.

Voilà pour la mise au point que je voulais faire sur les propos de Martin Fourcade, aussi décalés que ceux de l’épouse de Froome parlant d’ex-dopé à propos de Contador, pour une supposée faute dérisoire. En évoquant le nom de Froome, cela nous ramène immédiatement au départ du prochain Tour de France, qui aura lieu du 5 au 27 juillet 2014. Un Tour qui, a priori, devrait se résumer à un duel entre Froome et Contador, l’un essayant de remporter sa deuxième Grande Boucle, et l’autre sa quatrième. J’ai bien dit sa quatrième, car sur le bitume Contador a déjà remporté 3 Tours de France. Désolé, je me répète peut-être, mais Contador a gagné 7 grands tours (3 Tours de France, 2 Tours d’Italie, 2 Tours d’Espagne). Peut-il en gagner un huitième en juillet ? Pour ma part, après sa démonstration dans le dernier Dauphiné, je l’en crois capable même si son équipe n’est pas au niveau de celle de Froome.

Elle sera meilleure qu’au Dauphiné, mais, sans Kreuziger, je crains que l’équipe de Contador soit assez nettement en-dessous de l’armada Sky, surtout si les circonstances faisaient prendre très tôt le maillot jaune à Contador. On a vu qu’au Dauphiné l’équipe Sky, à défaut de remporter la victoire, peut parfaitement faire perdre le plus dangereux rival de son leader. Rappelons-nous qu’en 2009, même en étant quelque peu isolé au sein de l’équipe Astana, Contador avait tiré un gros avantage du travail de son équipe…au bénéfice supposé d’Armstrong. Cela précisé, comme ce site est en partie consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler en quelques phrases les principaux évènements du Tour de France 1954, à une époque où le meilleur coureur du monde sur route était un Français. Ce champion s’appelait Louison Bobet, et il allait faire la transition entre le grand Fausto Coppi et Jacques Anquetil, le coureur breton ayant gagné cette année-là, en plus du Tour, le championnat du monde sur route (voir mon article (Solingen, le chef d’œuvre de Louison Bobet) à la manière du Campionissimo.

La première chose à souligner à propos de l’édition 1954 de la Grande Boucle, c’est la courte vue, en ce qui concerne l’avenir du vélo, de la Fédération Française de cyclisme, laquelle refusa que les Italiens viennent courir le Tour de France avec une publicité sur les maillots. Résultat, faute d’Italiens, les trois grands favoris du Tour étaient le vainqueur de l’année précédente, Louison Bobet, et les deux Suisses Kubler et surtout Hugo Koblet, lequel avait grandement favorisé dans le Giro qui s’était achevé quelques semaines auparavant la victoire de son ami, lui aussi suisse, Carlo Clerici. Cette armada suisse ressemblait sur le papier à celle de Froome cette année, sauf que Froome est l’incontestable leader de son équipe, ce qui n’était pas le cas de Koblet dans l’équipe entraînée par Alex Burtin. Ce dernier en effet, contrairement à Dave Brailsford (directeur sportif de la Sky) qui a préféré laisser Wiggins à la maison, n’avait pas voulu se passer d’un ancien vainqueur de l’épreuve (Kubler l’avait emporté en 1950).

Pour tout le monde à l’époque, les Suisses allaient finir par s’imposer car ils avaient la loi du nombre en qualité avec Koblet, Kubler, Clerici, Schaer, Bobet étant accompagné par des équipiers a priori moins forts que les coureurs au maillot rouge avec la croix blanche. Problème pour les Suisses, à force de mener grand train dans les étapes de plaine, ils finirent par s’imposer des efforts aussi inutiles que pénalisants, et surtout firent le jeu de Louison Bobet en distançant tous les grimpeurs avant la montagne, les rendant peu dangereux au classement général. En plus Kubler, qui avait 33 ans, n’avait plus son punch d’antan, et surtout Koblet ne cessait de laisser quelques doutes sur un retour à son état de grâce des années 1950, 1951 ou du Giro 1953. Enfin, pour couronner le tout, ce même Koblet fut victime de nouveau d’une chute dans la descente de l’Aubisque, presque au même endroit que l’année précédente, dans la descente du Soulor. C’en était trop pour que les Suisses puissent battre Bobet, le nouveau maître du cyclisme sur route. Ce dernier, en effet, arriva à Luchon avec une avance de dix minutes sur Kubler et Schaer, Bauvin ( de l’équipe régionale du Nord-Est-Centre) s’emparant du maillot jaune porté par le Néerlandais Wagtmans.

Bauvin était un bon coureur, mais évidemment il n’avait pas la moindre chance d’inquiéter Louison Bobet. Il sera d’ailleurs proprement exécuté par l’équipe de France entre Albi et Millau, Bobet se chargeant de porter l’estocade dans l’Izoard (étape Grenoble-Briançon), un de ses deux cols de référence avec le Ventoux. Au total Bobet s’imposa avec 15mn49s sur Kubler, second, et 21mn46s sur Schaer, troisième. Les Suisses n’auront quand même pas tout perdu, puisqu’en plus d’être deux sur le podium, comme on dit aujourd’hui, ils gagneront le classement par équipes, sans oublier le maillot vert ramené à Paris par Kubler. Quant à Bauvin, il finira à la dixième place, ce qui était honorable. Il fera mieux en 1956, en terminant deuxième du Tour derrière Walkowiak, remportant aussi en 1958 le Tour de Romandie. Il deviendra un des piliers de l’équipe de France à l’époque des équipes nationales, et sera même décisif dans la victoire en 1957 de Jacques Anquetil.

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 1)

kublerAvec Paris-Roubaix s’est achevée la première partie de la saison des classiques printanières celles qui, après Milan-San Remo, s’adressent prioritairement aux hommes durs au mal, capables de passer les secteurs ou monts pavés les plus épouvantables. Cette première partie a démontré, si besoin en était, que Cancellara reste l’homme fort des courses d’un jour, comme en témoigne le classement UCI, où il occupe la deuxième place (derrière Contador), mais la première si on ne prend en compte que les classiques. Il est vrai qu’entre ses places à Milan- San Remo (second), à Paris-Roubaix (troisième) et sa victoire dans le Tour des Flandres, son bilan est plus que positif. Et, en dépit de ses 33 ans, il reste encore très au-dessus de ses rivaux plus jeunes, Terpstra (30 ans) malgré sa victoire à Roubaix dimanche dernier, VanMarcke (25 ans), Sagan (24 ans) ou Degenkolb (25 ans), ce dernier s’annonçant comme le futur maître des classiques, comme il l’a prouvé en ayant déjà remporté Paris-Tours l’an passé et Gand-Wevelgem cette année. J’espère au passage que le champion suisse saura se ménager une plage en fin de saison pour enfin s’attaquer au record de l’heure, sous peine de voir le champion du monde c.l.m., Tony Martin, le pulvériser avant lui, d’autant que Martin fut un excellent pistard. Et puisque je parle de pistard, j’en profite pour saluer la neuvième place de Wiggins à l’arrivée de Paris-Roubaix, une performance qui m’étonne beaucoup moins que ses victoires en 2012 dans le Dauphiné et le Tour de France, même si cette victoire dans le Tour aurait dû revenir à Froome.

Fermons la parenthèse et revenons à présent à la deuxième partie de ces classiques du printemps, formée de ce que l’on appelle « les Ardennaises », en raison de leur localisation géographique dans des secteurs beaucoup plus accidentés, qui conviennent beaucoup mieux aux coureurs à étapes. Ces classiques ardennaises sont au nombre de trois aujourd’hui, en fait depuis 1966 et la création de l’Amstel Gold Race, qui se situe à présent le dimanche précédent la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège. A noter qu’à une époque la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège avaient lieu l’une après l’autre, la première le samedi et l’autre le dimanche, ce qui permit de faire un classement d’ensemble aux points, entre 1950 et 1964, appelé le « Week-end ardennais », très prisé par les coureurs et les suiveurs. Le premier vainqueur en fut le Belge Raymond Impanis puis, en 1951 et 1952, le Suisse Ferdi Kubler qui, grâce à ses deux succès consécutifs, confirma qu’il était un très grand champion après sa victoire dans le Tour 1950, ou son titre mondial conquis en 1951. Il est vrai qu’il ne pouvait que sortir vainqueur de ce « Week-end ardennais » en 1951 et 1952, dans la mesure où il avait remporté les deux épreuves. Stan Ockers et Fred De Bruyne feront aussi le doublé, respectivement en 1955 et 1958. Enfin, quatre coureurs ont remporté ce trophée, sans avoir gagné ni l’une ni l’autre des deux épreuves. Il s’agit d’Impanis en 1950, Jean Storms en 1953, Frans Schoubben en 1959, et Rolf Wolfshohl en 1962, ce dernier ayant terminé ex aequo avec Dewolf, mais lui avait gagné la Flèche Wallonne.

Voilà pour la petite histoire du « Week-end ardennais », dont on ne parle plus aujourd’hui. Cela me permet de noter qu’ils sont six dans l’histoire à avoir remporté les deux épreuves en suivant, à savoir outre Kubler, Ockers et De Bruyne, l’inévitable Eddy Merckx en 1972, puis Moreno Argentin l’Italien en 1991, et Alejandro Valverde en 2006. Mais deux autres coureurs ont encore fait mieux qu’eux en remportant en plus l’Amstel Gold Race, Rebellin en 2004 et Philippe Gilbert en 2011, sa grande année. Exploit, il faut bien le dire extraordinaire, puisque Rebellin et Gilbert ont gagné ces trois épreuves en une semaine.

L’Amstel Gold Race est la première course de cette trilogie. Elle doit son nom à une marque de bière et fut créée en 1966, comblant un vide puisque les Pays-Bas, grand pays de cyclisme s’il en est, n’avait pas de grande classique à son calendrier. Elle a été remportée à deux reprises par un Français, d’abord par Jean Stablinski qui inaugura le palmarès, et par Bernard Hinault qui battit au sprint, en 1981, un peloton où il domina notamment Roger de Vlaeminck, coureur qu’il battra quelques semaines plus tard sur le vélodrome de Roubaix. A noter que les routiers des Pays-Bas sont prophètes en leur pays, puisqu’ils l’ont emporté à 17 reprises (Knettemann en 1974, Raas en 1977, 78, 79, 80, et 82 qui est le recordman des victoires, mais aussi Zoetemelk en 1987 etc.) contre 11 seulement aux Belges, dont Eddy Merckx en 1973 et 1975, mais aussi Maertens en 1976, Johan Museeuw en 1994 et Philippe Gilbert en 2010 et 2011 dont j’ai déjà parlé, et 6 aux Italiens ( Zanini, Bartoli, Di Luca, Rebellin, Cunego et Gasparotto).

L’histoire de la Flèche Wallonne est évidemment beaucoup plus ancienne puisque sa première édition eut lieu en 1936, créée par le journal Les Sports. Elle se fit très rapidement une place parmi les grandes classiques belges, et s’adresse à des coureurs nécessairement complets. C’est d’ailleurs à cause de ses difficultés et de son palmarès qu’elle a gardé son prestige, bien que sa distance soit réduite à 200 km depuis la fin des années 80. Elle a lieu à présent le mercredi, entre l’Amstel et Liège-Bastogne-Liège. Comme dans les deux autres classiques ardennaises, on retrouve parmi les vainqueurs des coureurs de grands tours, ce qui explique la qualité de son palmarès. Van Steenbergen, Coppi qui l’emporta après un raid de 100 km en 1950, Merckx, Van Looy, Zoetemelk, Moser, Saronni, Argentin, et Armstrong l’ont gagnée. Elle plaît bien également aux Français puisque Poulidor en 1963, Laurent en 1978, Hinault en 1979 et 1983, Fignon en 1986, J.C. Leclercq en 1987, Laurent Jalabert en 1995 et 1997 en ont été vainqueurs.

Ses nombreuses cotes, moins dures dans l’ensemble que celles de Liège Bastogne Liège, font qu’autrefois on comparait volontiers « la Flèche » à une immense scie. En outre, il y a une grosse difficulté qui généralement fait la sélection depuis que le parcours a été remodelé en 1983, à savoir le Mur de Huy (1,2 km avec un passage à 22%), escaladé trois fois, et où se trouve aujourd’hui la ligne d’arrivée. Cette arrivée convient évidemment à des coureurs capables de grimper, mais aussi et surtout à des puncheurs comme Rebellin (3 fois vainqueur entre 2004 et 2009), comme Gilbert (vainqueur en 2011) ou encore les Espagnols Rodriguez et Moreno, vainqueurs respectivement en 2013 et 2014. A propos de Rodriguez, je voudrais dire que c’est quand même le seul vrai « grimpeur » vainqueur de la Flèche Wallone…depuis 1996, époque où Armstrong n’était pas encore l’escaladeur qu’il fut plus tard dans le Tour, lui-même succédant à un autre coureur capable de grimper les cols avec les meilleurs, Laurent Fignon en 1986.

A ce propos, je voudrais évoquer une victoire quelque peu oubliée, le premier triomphe de Bernard Hinault en 1979, qui le consacrait définitivement comme un super champion, après avoir déjà remporté auparavant le Tour de France 1978, mais aussi Liège-Bastogne-Liège en 1977. Cette année-là Hinault avait démarré sa saison dans la discrétion par manque d’entraînement, et ses supporters et son entourage attendaient qu’il frappe enfin un grand coup dans les classiques ardennaises. Et ce fut le cas dans la Flèche Wallone, sur un parcours qui, pourtant, ne l’avantageait pas parce que moins dur que précédemment. Mais Hinault, comme Merckx auparavant, était un coureur très complet, et il allait le prouver en s’imposant au sprint, après avoir réduit au supplice dans les derniers kilomètres des coureurs comme Thurau, Lubberding, De Wolf ou Martens, ce qui lui avait permis de rejoindre seul, à quelques encablures de l’arrivée, Johansson et l’Italien Saronni, ce dernier réputé pour être très rapide au sprint. Il se croyait d’ailleurs tellement supérieur à ses derniers accompagnateurs, qu’à moins de cinq cents mètres de l’arrivée il se porta en tête, sûr de sa force, mais Hinault surgissant de l’arrière plaça son attaque, débordant le coureur transalpin. Surpris, ce dernier se lança à sa poursuite et reprit très vite les deux longueurs de retard qu’il comptait sur Hinault, mais ce dernier en remit une couche supplémentaire et Saronni, asphyxié, se retrouva de nouveau avec deux longueurs de retard sur la ligne d’arrivée. Le « Blaireau » venait de gagner sa troisième classique belge (après Gand-Wevelgem et Liège-Bastogne-Liège en 1977), et surtout venait de faire taire ses détracteurs et ceux qui commençaient à douter de lui. Il remportera de nouveau la « Flèche » en 1983, juste avant sa deuxième Vuelta victorieuse.

 Michel Escatafal


Ferdi Kubler, magnifique champion aux multiples facettes

Avec son long nez busqué Ferdinand Kubler, dit Ferdi, progressait en course en s’invectivant à coups de grognements qui lui valurent le surnom de « champion hennissant », ce qui était quand même péjoratif pour un champion comme lui, plein de panache. On le surnomma aussi « le fou pédalant » tellement en plein effort il avait l’œil vindicatif et la bave aux lèvres. Cependant d’autres l’ont appelé « le magnifique » ce qui correspondait mieux au spectacle qu’il délivrait sur la route, lui le battant explosif que certains ont comparé à une sorte de cow-boy des pelotons, n’hésitant pas à faire son cinéma quand tout allait bien comme dans ses moments de défaillance, lui le frère d’une actrice connue chez nous pour avoir été l’épouse de Boris Vian.

En fait il a quand même beaucoup souffert de l’arrivée au firmament du cyclisme de son compatriote Hugo Koblet qui, non content d’avoir tous les dons, était aussi un merveilleux styliste, sans parler d’un physique extrêmement avantageux. Et je crois que ce parallèle, qui était fait inévitablement entre ces deux champions exceptionnels, a largement influencé la postérité une fois terminée la carrière des deux seuls coureurs suisses à avoir gagné le Tour de France. Pourtant en termes de palmarès, celui de Ferdi Kubler est nettement plus étoffé que celui d’Hugo Koblet.

Il est vrai que rarement on vit deux coureurs aussi dissemblables, y compris dans la manière de mener leur carrière. Comme tous les surdoués amoureux de la vie, « le pédaleur de charme » est arrivé très tôt au firmament du cyclisme, à l’âge de 25 ans, pratiquement dès la première année où il se consacra sérieusement à la route, en remportant le Giro devant Bartali. En revanche Ferdi Kubler, moins doué, dut faire ses classes beaucoup plus longtemps avant de remporter ses premiers grands succès. Entre sa première victoire dans le Tour de Suisse, peu significative car remportée en 1942, et celles autrement plus convaincantes en 1948 dans ce même Tour de Suisse et le Tour de Romandie, il s’était passé six longues années.  En outre contrairement à Coppi ou Bartali, la carrière de Kubler n’avait pas réellement souffert de la guerre, sauf qu’il ne put pas disputer les grandes épreuves, celles-ci se déroulant sur des territoires en guerre.

Malgré tout il s’était signalé en remportant deux étapes du Tour de France 1947, une épreuve qui allait lui faire franchir le pas entre un bon coureur et un grand champion, en remportant l’épreuve en 1950. Certes, cette année-là, il a bénéficié du retrait de l’équipe italienne qui l’aurait sans doute emporté avec Magni qui avait le maillot jaune à la sortie des Pyrénées, mais qui dut la mort dans l’âme se retirer à Saint-Gaudens avec toute l’équipe italienne, parce que Bartali avait été pris à partie par des spectateurs au sommet du col d’Aspin. Du coup le grand champion italien, qui avait encore toutes ses chances puisqu’il n’était qu’à quatre minutes du leader, décida d’abandonner estimant qu’à 36 ans il n’avait plus « l’âge de risquer sa vie sur une bicyclette ». Et ce fut Kubler qui hérita du maillot jaune pour le garder jusqu’à Paris, malgré les assauts de Stan Ockers et Louison Bobet.

Cependant ce fut loin d’être une injustice si Ferdi Kubler inscrivit son nom au palmarès de la Grande Boucle, car c’était un coureur très complet à force de travail, à la fois rouleur (vainqueur notamment du réputé Grand Prix de Lugano c.l.m. en 1950), honnête grimpeur, excellent descendeur donnant le frisson aux suiveurs, et très bon sprinter. Autant de qualités qui lui permirent de se confectionner un palmarès qui le place dans les vingt meilleurs routiers de l’histoire du cyclisme d’après-guerre. En outre c’était un excellent poursuiteur, qui détint le record suisse de l’heure, et aussi un bon cyclo-crossman. Bref,  Ferdi Kubler excellait partout, ce qui explique le nombre de ses succès, tout cela grâce à une hygiène de vie qui contrastait avec celle d’Hugo Koblet, lequel croquait la vie à pleine dents.

Ses autres titres de gloire en dehors de sa victoire dans le Tour de France sont ses victoires dans la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, épreuves qu’il remporta à deux reprises en 1951 et 1952, ce qui lui donnait la victoire dans ce que l’on appelait autrefois « le Week-end ardennais » (addition des deux épreuves). Il remporta aussi en 1953 la plus longue des classiques d’un jour (600 km), Bordeaux-Paris. A cela s’ajoutent trois Tours de Suisse que j’ai déjà évoqués en 1942, 1948 et 1951, plus deux Tours de Romandie en 1948 et 1951, sans oublier cinq titres de champion de Suisse entre 1948 et 1954. Enfin, nul n’oubliera son triomphe au championnat du monde sur route en 1951 à Varèse, où Kubler l’emporta nettement au sprint devant Fiorenzo Magni et le champion du monde de poursuite Bevilacqua. Ce titre était une consécration d’autant plus agréable qu’il l’avait raté de peu en 1949, suite à une crevaison alors qu’il était en tête à quelques encablures de l’arrivée.

Evidemment la carrière de Kubler mériterait d’être contée avec davantage de détails, mais rien qu’en rappelant ses plus grandes victoires on mesure quel immense champion il fut. Et cette réussite se poursuivra une fois sa carrière terminée (à l’âge de 38 ans), puisque Kubler allait profiter de son extraordinaire notoriété en Suisse pour réaliser de nombreuses publicités. En outre il passa aussi le diplôme de moniteur de ski, sans oublier de devenir un homme d’affaires avisé. En un mot, un grand monsieur qui a fait honneur au cyclisme sa vie durant. Il a aujourd’hui 92 ans, et est le plus âgé des vainqueurs du Tour de France, preuve si besoin en était que le vélo sait aussi conserver (parfois) ceux qui l’ont si bien servi.

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Koblet : une image magnifiée du vélo

Grand, élancé, il était beau comme un dieu. Son regard de braise faisait rougir toutes les femmes. Son élégance était légendaire, n’hésitant pas à l’arrivée d’une course à sortir le peigne qu’il portait toujours sur lui. Et  sur un vélo, il était peut-être celui qui représentait le mieux le style dans toute sa pureté, au point qu’un chansonnier (Jacques Grello) lui donna le surnom de « pédaleur de charme ». C’est pour cela que sa courte vie aura été dans l’ensemble un véritable conte de fées, après une enfance difficile suite au décès de son père boulanger, alors qu’il avait à peine neuf ans. Tel était Hugo Koblet, sans doute un des deux ou trois coureurs les plus doués que le cyclisme ait produit. Et pourtant ses débuts dans le vélo furent relativement tardifs, puisqu’il  avait déjà seize ans, un âge où il était encore apprenti dans la boulangerie familiale.

Sa vraie carrière sur route, à l’inverse de nombre de ses pairs, allait par conséquent commencer assez tard, à l’âge de 24-25 ans, après des débuts prometteurs sur la piste avec plusieurs titres de champion de Suisse de poursuite et des victoires en 1948 et 1949, respectivement  aux six-Jours de Chicago et de New-York. Mais rares ont été ceux qui imaginaient qu’il allait aussi vite exploser au firmament des étoiles de la route, au point d’éclipser tout le monde lors du Giro 1950 qu’il remporta d’une jambe, comme on dit dans le jargon, devant Bartali à plus de 5 mn, un autre Italien, Martini, à 8mn 41s, et Ferdi Kubler, son grand rival suisse, à 8mn 45s. C’était la première victoire d’un étranger dans la grande épreuve italienne. Ensuite ce sera les débuts dans le Tour de France en 1951, dont il était évidemment le grand favori, d’autant que son plus grand adversaire dans ses plus belles années, le campionissimo Fausto Coppi, avait accumulé les ennuis pendant ces deux années (fracture du fémur au cours du Giro 1950, et mort de son frère en 1951).

Et là ce sera le grand festival d’un champion qui ne parut jamais aussi brillant, au point d’avoir écoeuré ses adversaires, tel par exemple Géminiani qui déclara pendant ce Tour où il termina second à 22 mn de Koblet : « S’il doit continuer à ce train-là, je ne vois vraiment pas ce que je fais sur un vélo. Autant que je vende mon engin et que je change de métier » ! Certes on connaît le sens de l’exagération du « grand fusil », mais cela dénotait l’état d’esprit qui habitait le peloton en ce mois de juillet 1951, et plus particulièrement  après l’extraordinaire exploit réalisé entre Brive et Agen, lors de la onzième étape, le 15 juillet. Ce jour-là figure parmi les plus beaux de l’histoire du cyclisme, grâce à une échappée au long cours du « pédaleur de charme » lequel, après 135 km accomplis quasiment seul, allait reléguer ses rivaux à 2mn35s, malgré une défaillance dans les derniers kilomètres avant Agen.

Il n’empêche, cette entreprise complètement folle a priori avait réussi au-delà de toute espérance, puisque Koblet avait mis K.O. tous ses adversaires en résistant  jusqu’au bout à un peloton déchaîné à ses trousses, amené par des champions comme Coppi, Bartali, Bobet, Magni, Ockers, Van Est, et les Français Robic, Géminiani, Lauredi ou encore Lucien Lazaridès qui prendra la troisième place à Paris. Et pourtant, ce que beaucoup de gens ignoraient, il n’y avait rien de prémédité dans cette aventure d’un autre monde. En effet, après avoir serré la main de Ray Sugar Robinson, le fameux poids moyen américain présent sur les lieux, le bel Hugo a attaqué  pour vérifier si les poussées hémorroïdaires qui l’avaient fait souffrir la veille commençaient à s’estomper. Démonstration était faite que cela n’allait pas trop mal pour lui !

La suite du Tour de France sera une formalité pour lui, et il remportera l’épreuve avec encore plus de facilité que sa victoire dans le Giro de l’année précédente. Il faut dire que le  Koblet des années 50 et 51 ou encore 1953, à la fois grand rouleur (vainqueur du Grand Prix des nations en 1951 devant Coppi) capable d’emmener des braquets imposants, excellent grimpeur et remarquable descendeur, a été le seul coureur de sa génération susceptible de pousser Coppi dans ses derniers retranchements. D’ailleurs en 1953, il sera un des deux acteurs d’une des plus somptueuses batailles de l’histoire du cyclisme, et même du sport en général, pendant le Tour d’Italie.  Déjà vainqueur en 1950 avec en prime le prix du meilleur grimpeur, le merveilleux routier suisse allait obliger Coppi à être peut-être plus grand qu’il ne l’avait jamais été jusque-là, y compris dans ses plus fameux duels avec Bartali. En tout cas, aux dires des suiveurs et des coureurs, ce duel entre deux champions au sommet de leur art engendra sans doute le plus beau Giro de tous ceux que l’on ait connus jusque là, et peut-être même après.

La bataille dans les Dolomites fut royale entre ces deux monstres sacrés qui écrasaient la course de toute leur classe, avec une victoire qui changea deux fois de camp. Dans la dix-huitième étape tout d’abord, avec quatre grands cols au menu où les deux hommes se rendirent coup pour coup, Coppi remportant l’étape au sprint devant Koblet, lequel conservait presque 2 minutes d’avance sur son rival italien au classement général. Mais le lendemain Koblet, qui ne pouvait compter que sur lui-même faute d’une bonne équipe autour de lui, allait payer tous les efforts consentis la veille, et s’incliner sous les coups de boutoir du « campionissimo » dans le terrible Stelvio (26 km à 7,7% de moyenne). Il perdra finalement ce Giro pour moins d’une minute 30 secondes, les deux supers cracks faisant passer les autres coureurs pour des comparses. Hélas cet épisode, ô combien glorieux, fut le chant du cygne de l’idole helvétique.

D’abord Koblet ne remportera plus jamais le Tour de France, ni le Giro, la faute à l’amitié et à la malchance. A l’amitié d’abord, pour avoir aidé Carlo Clerici à remporter le Giro en 1954, à la faveur d’une échappée où les cadors du peloton avaient été relégués à presque 40 mn. A la malchance ensuite, parce qu’en 1953, après son somptueux Giro, Koblet  avait été victime d’une terrible chute dans la descente du col du Soulor, où il plongea dans un ravin. Certains attribuèrent cette chute à une grosse défaillance, mais quelle qu’en soit la cause, Koblet se releva avec trois côtes brisées et une forte commotion. Dommage pour lui, car il paraissait d’autant plus  imbattable que Coppi avait préféré faire l’impasse sur le Tour, afin de mieux préparer son triomphe dans le championnat du monde sur route à Lugano. Deux autres chutes en 1954 dans les Pyrénées l’empêcheront de jouer sa chance jusqu’au bout face à Louison Bobet, alors qu’il était bien placé jusque-là. La chance semblait vouloir l’abandonner, lui qui jusqu’à présent en avait bénéficié tant et plus, ne serait-ce que par les dons qu’elle lui avait administré dans son berceau.

Et de fait, il ne remportera plus que des épreuves mineures à partir de 1954 en dehors de son troisième Tour de Suisse en 1955. Sa carrière se poursuivra surtout sur la piste où, après avoir remporté le Critérium d’Europe à l’américaine (qui faisait office de championnat du monde) à deux reprises en 1953 et 1954 avec son ami Von Buren, il se contentera de victoires dans quelques six-jours, s’essayant même au demi-fond avant de se retirer de la compétition en 1958. En réalité, pour beaucoup de ses admirateurs, il ne fit peut-être pas suffisamment bien le métier, par contraste notamment avec son meilleur ennemi suisse, Ferdi Kubler, certainement beaucoup moins doué que lui, beaucoup plus « rustique », mais tellement plus travailleur. Même leur surnom respectif marque la différence entre les deux hommes, « le pédaleur de charme » pour l’un et le « champion hennissant » pour l’autre en raison des grognements dont il gratifiait tout le monde en plein effort.

Finalement, malgré un palmarès que nombre de coureurs pourraient lui envier Koblet, le surdoué, ne fera pas la carrière que son talent aurait mérité. S’il avait tenu toutes les promesses que son début de carrière laissait entrevoir, il devrait se situer parmi les cinq ou six plus grands coureurs de l’histoire du cyclisme sur route. Hélas, il ne dura que trois ou quatre ans, et encore à coup d’exploits ponctuels, où certes il dominait tout le monde (sauf Coppi) d’une classe, mais ces exploits furent trop isolés pour qu’on ne nourrisse pas à son égard une certaine frustration, son talent n’ayant éclaté qu’avec parcimonie. Heureusement pour lui, malgré une classe énorme qui lui donnait une impression de facilité hallucinante, ce qui suscita parfois une certaine jalousie de la part de ses pairs, le milieu du cyclisme l’aimait bien. Peut-être parce qu’à lui seul il représentait le rêve de beaucoup de monde, et qu’il donnait dans ses meilleurs moments une image magnifiée du vélo. Il était en effet tout le contraire d’un « forçat de la route », plutôt un Hercule avec une tête d’ange.

Si sa fin de carrière fut triste, la fin de sa vie le fut tout autant. Il avait croqué  la vie à pleine dents, mais celle-ci finira par se montrer cruelle envers lui. Il se maria avec un mannequin, Sonja Bülh, ce qui lui permit de se faire une place de choix dans les milieux mondains. Mais bientôt ruiné et au bord du divorce, il ne sut pas mieux négocier ce virage de la vie qu’il n’avait su le faire sur son vélo dans la descente du Soulor en 1953. Hélas pour lui, cette fois il ne s’en relèvera pas, et il finira son existence dans sa voiture contre un arbre, un jour de novembre 1964, sans que l’on connaisse exactement la cause de sa mort. Il avait à peine quarante ans, à quelques mois près le même âge que Fausto Coppi, quand celui-ci quitta ce monde pour rejoindre le paradis des coureurs cyclistes. Le destin est parfois douloureux après avoir été si bienveillant.

Michel Escatafal