Qui sera le prochain crack du cyclisme sur route?

saganComme je l’avais écrit précédemment, le cyclisme sur route est en train de changer de génération, plus particulièrement dans les épreuves d’un jour. La meilleure illustration en est la victoire de Peter Sagan, hier à Richmond, le coureur slovaque, nouveau champion du monde sur route, ayant enfin obtenu le grand succès de prestige que sa classe laissait espérer, même s’il avait déjà remporté Gand-Wevelgem en 2013, et ramené à Paris le maillot vert dans le Tour de France en 2012, 2013, 2014 et cette année. J’ai aussi écrit « enfin », parce que ce jeune homme au look d’enfer a multiplié les places dites d’honneur dans les grandes classiques que sont Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix ou l’Amstel Gold Race, ce qui en dit long sur ses capacités à s’imposer un peu partout, sauf sur les grands tours, où la haute montagne est pour lui un obstacle infranchissable pour espérer gagner le classement général.

Si je devais faire une comparaison entre Sagan et les grands champions du passé, je dirais que c’est quelqu’un qui se rapproche du profil d’un Rik Van Looy, même s’il est intrinsèquement un peu moins rapide au sprint, mais aussi de Sean Kelly, bien que ce dernier fût un meilleur rouleur. En tout cas, avec son prédécesseur portant le maillot arc-en-ciel, le Polonais Kwiatkowski, il représente le présent et surtout l’avenir du cyclisme sur route dans les courses d’un jour, en notant que ces deux jeunes champions (25 ans) ont un palmarès équivalent en ce qui concerne les grandes victoires, Kwiatkowski ayant remporté cette année l’Amstel Gold Race, sans oublier le titre de champion du monde c.l.m. par équipes obtenu, en 2013, avec ses équipiers de la formation Omega Pharma-Quick Step. Enfin pour terminer sur ce chapitre des courses d’un jour, domaine en partie réservé ces dernières années à Cancellara et Boonen, j’ajouterai qu’il faudra que Kwiatkowski et Sagan se méfient l’un et l’autre d’un autre coureur de la même génération, John Degenkolb (26 ans), vainqueur cette année de Milan-San Remo et Paris-Roubaix, mais aussi de Paris-Tours en 2013 et Gand-Wevelgem en 2014. Toutefois le coureur allemand est moins complet que ses deux rivaux, même s’il est peut-être un peu meilleur sprinter que Sagan. J’en profite aussi pour regretter, encore une fois, de ne pas pouvoir inclure un coureur français dans cet inventaire des nouveaux très grands talents… que nous n’avons plus depuis la retraite de Laurent Jalabert, coureur ô combien complet, capable de remporter des grandes classiques comme Milan-San Remo, la Flèche Wallonne ou le Tour de Lombardie, mais aussi de gagner une Vuelta et de devenir champion du monde contre-la-montre.

Cela dit, une évolution est aussi en train de se dessiner dans les grandes épreuves à étapes , même si le présent continue à être représenté par des coureurs trentenaires, Contador et Froome, voire Nibali, mais ceux-ci ne représentent pas l’avenir comme Quintana ou Aru, ou encore Majka et Dumoulin. Voilà beaucoup de jeunes coureurs de grande classe prêts à prendre la relève, mais je pense que les supers stars de la route dans les grands tours se nommeront vers la fin de la décennie Quintana et Aru, lesquels à moins de 25 ans ont déjà remporté un grand tour, le Giro 2014 pour Quintana en plus de ses deuxièmes places dans le Tour de France (2013 et 2015), et la Vuelta pour Aru, en plus de sa seconde place dans le dernier Giro. Et oui, rien ne vaut pour les sponsors une victoire dans un grand tour pour rentabiliser réellement leurs investissements, à moins d’avoir aussi un champion comme Sagan (Tinkoff-Saxo), à la personnalité bien affirmée ! Néanmoins, les sponsors d’Aru (Astana) et Quintana (Movistar) peuvent se frotter les mains d’avoir un coureur aussi talentueux dans leur équipe, et d’avoir la possibilité d’offrir aux spectateurs et téléspectateurs en mai, juillet et août des duels grandioses entre deux champions très différents. A ce propos, même si le plus doué est Quintana, car c’est un magnifique grimpeur et il roule bien contre-la-montre, il manque au Colombien le look branché d’un Peter Sagan, mais aussi et surtout le goût du panache que semble avoir Aru, à l’image de son idole, Contador, auquel il ressemble beaucoup, notamment dans sa manière d’appréhender les courses auxquelles il participe.

Il l’a prouvé à plusieurs reprises lors du Giro, mais aussi à la Vuelta, qu’il n’aurait pas gagnée s’il n’avait pas attaqué dans l’avant-dernier col de l’ultime étape de montagne. Il y a du Contador chez Aru, même s’il ne sera sans doute jamais aussi fort que le Pistolero en haute montagne ou contre-la-montre. Il n’empêche, ses progrès depuis l’an passé sont évidents, et il a tout pour représenter l’avenir du cyclisme sur route dans les grandes épreuves de trois semaines, d’autant qu’il a encore le temps de progresser, et qu’il avoue lui-même être prêt à tous les sacrifices pour devenir le meilleur. A ce propos il est le contre-exemple d’Andy Scleck, la volonté et l’ambition du jeune italien étant beaucoup plus exacerbées que celle du champion luxembourgeois. Qui aurait pu imaginer que le plus jeune des frères Schleck, deuxième du Giro 2007 alors qu’il avait 22 ans, se retirerait de la compétition à moins de 30 ans avec en tout et pour tout une victoire à Liège-Bastogne-Liège ? Rien que ce sur ce point Aru lui est déjà supérieur. Alors qui sera le plus fort dans l’après Contador et Froome ? La raison indique Quintana, s’il arrive à comprendre que pour gagner une épreuve de trois semaines il ne faut pas attendre la dernière montée pour passer à l’attaque, mais le cœur dit Aru pour le spectacle, même s’il ne faut pas négliger Dumoulin qui pourrait bien être le nouvel Indurain du World Tour, avec ses qualités de rouleur et sa faculté à accompagner longtemps les meilleurs grimpeurs.

Et les Français me direz-vous ? Hélas, trois fois hélas, le nouvel Hinault n’est pas né, ni le nouvel Anquetil, ni le nouveau Bobet, ni le nouveau Fignon, ni même le nouveau Thévenet, et pas davantage le nouveau Jalabert. Evoquer les noms de ces cracks ne rajeunit pas, mais, plus grave encore, nous fait prendre conscience que les Pinot, Bardet, Barguil ne sont pas au niveau de Quintana, d’Aru ou même Dumoulin, pas plus que nos sprinters Bouhanni ou Démare ne sont au niveau de Degenkolb. Reste Alaphilippe (23 ans), second de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège au printemps dernier, mais qui n’a pas participé hier au final du championnat du monde, en qui certains,  toujours prêts à s’enthousiasmer à la première performance notable, voient  un nouveau Valverde. Reste aussi peut-être Coquard (23 ans), qui a un peu le même profil qu’ un Darrigade à son époque (années 50 et 60) ou un Cavendish, pistards comme lui  à leurs débuts, qui, outre leur collection de victoires d’étapes dans les grands tours, ont été champion du monde sur route (une fois) et se sont adjugés une grande classique (Tour de Lombardie pour Darrigade et Milan-San Remo pour Cavendish). Compte tenu de notre frustration, nous serions déjà très heureux si un coureur français obtenait pareils résultats!

Michel Escatafal


Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 1)

voigtAvant de parler du nouveau record de l’heure de Jens Voigt et de sa valeur réelle, je voudrais souligner deux ou trois évènements qui ont certainement interpellé les amateurs de cyclisme. Tout d’abord il y a le décès de Pino Cerami à 92 ans, ce qui montre que les cyclistes peuvent aussi mourir à un âge très avancé. Pino Cerami a surtout la particularité d’avoir attendu d’être âgé de 38 ans pour commencer à remporter des épreuves importantes, alors qu’il n’avait quasiment rien gagné jusque-là. Son palmarès en effet recense entre 1951 et 1960 une victoire dans le Tour du Doubs (1951) et le Tour de Belgique (1957). Et puis tout à coup, en 1960, ce fut l’explosion avec une victoire dans Paris-Roubaix, puis la même année la Flèche Wallonne et le Tour de Wallonie. L’année suivante, alors qu’il avait fini ses 39 ans, il s’imposait dans Paris-Bruxelles, une grande classique à l’époque, mais aussi dans la Flèche Brabançonne et de nouveau le Tour de Wallonie, avant de remporter à plus de 40 ans, le grand prix de la Basse Sambre (1962), puis une étape du Tour de France en 1963. Reconnaissons que comme parcours, celui-ci n’est pas banal ! Cela dit, il a eu la chance de ne pas courir au vingt-et-unième siècle, car on imagine qu’avoir obtenu pareils résultats sur le tard aurait alimenté je ne sais quelle suspicion de dopage. En tout cas, je ne sais pas s’il a pris quelque chose d’interdit aujourd’hui pendant sa carrière, mais il est mort très âgé, comme d’autres coureurs nés à son époque, tel Fiorenzo Magni, décédé au même âge.

Et puisque j’ai évoqué le mot dopage, dont on reparlera plus tard, je voudrais souligner la décision de l’Union Cycliste Internationale (UCI), qui vient d’annoncer la création d’un tribunal antidopage indépendant pour les coureurs contrôlés positifs à des substances prohibées. Très bien, mais en espérant que cela se fasse en apportant la preuve irréfutable que le coureur s’est dopé, et non pas en condamnant des coureurs qui ne peuvent en aucun cas apporter la preuve qu’ils ne se sont pas dopés, notamment pour les cas les plus litigieux, en y incluant le passeport biologique. Parmi ces cas je citerais les plus emblématiques, à savoir Valverde, Contador, Pellizotti ou Kreuziger, à qui on a retiré des victoires sur la route, et qui ont même été blanchi par la suite de façon formelle (Pellizotti) ou indirecte (Contador), alors que dans d’autres sports des cas avérés ont été traités avec infiniment plus d’indulgence. Bref, comme je ne cesse de le répéter, le vélo a pris le parti de se maltraiter, au grand dam des vrais amateurs de vélo, mais au grand plaisir de ceux qui ne cessent de critiquer ce sport, auquel ils ne connaissent absolument rien.

Laissons ces contempteurs du vélo à leur ignorance crasse et intéressons-nous rapidement aux résultats des championnats du monde sur route avec la belle victoire de la Française Pauline Ferrand-Prévot. Et comme cette jeune femme n’a que 22 ans, on peut imaginer que son palmarès sera très étoffé dans les années à venir, peut-être pas autant que celui de Jeannie Longo, mais avec une très belle collection de victoires quand même. Cela dit, avec le développement du vélo féminin un peu partout dans le monde, la concurrence s’avère déjà bien supérieure à celle qu’a connue Jeannie Longo…ce qui n’enlève rien à ses mérites.

Autre victoire significative dans ce Mondial, celle de Michal Kwiatowski, jeune coureur polonais de 24 ans, qui a eu raison par son culot et sa classe de tous ses principaux adversaires. La Pologne, avec Kwiatowski et Majka (sixième du Giro et meilleur grimpeur du Tour cette année à 25 ans), dispose à présent de deux coureurs de grande classe, ce qui pourrait en faire une des nations les plus fortes dans l’avenir, et retrouver même le rang qu’elle avait à l’époque chez les amateurs, quand ces derniers ne courraient pas avec les professionnels. On se rappelle notamment de Szurkowski dans Paris-Nice en 1974 (pour la première fois les amateurs affrontaient les professionnels dans une grande course), champion du monde amateur, qui tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge.

Fermons cette parenthèse historique pour évoquer aussi la nouvelle médaille obtenue dans ces championnats du monde par Alejandro Valverde. Au total il collectionne six breloques, dont deux en argent en 2003 et 2005 et quatre en bronze en 2006, 2012, 2013 et 2014. Je veux profiter de l’occasion pour rendre hommage à ce coureur qui, ne l’oublions pas, fut suspendu deux ans et interdit de courir en Italie entre 2009 et 2012…sans jamais avoir été contrôlé positif. Cette suspension qui a ému et outré nombre d’amateurs de vélo ne l’a pas empêché de revenir au moins aussi fort qu’avant, puisqu’il est aujourd’hui numéro deux mondial au classement UCI, signe que sa saison a été couronnée de succès. N’oublions pas que s’il a en partie raté son Tour de France (seulement quatrième sans Contador, Froome et Quintana), il a terminé troisième de la Vuelta derrière Contador et Froome, les deux références des courses à étapes de la décennie. En tout cas, comme pour Contador, cela signifie qu’il est revenu à son meilleur niveau après sa suspension, preuve que son présumé dopage n’explique pas ses performances passées. Là aussi, je laisse ceux qui n’aiment pas le vélo à leur rancœur, et j’affirme haut et fort que Valverde est un des plus grands champions de son temps, son palmarès le situant dans l’histoire au niveau de celui de Jan Janssen, Gianni Bugno, Vincenzo Nibali, Hennie Kuiper ou Cadel Evans.

Mais au fait, je viens de m’apercevoir que je n’ai pas encore parlé du record de l’heure de Jens Voigt, et de ce qu’il représente dans la longue histoire du vélo. Et bien, ce n’est pas grave, car je vais en parler dans un autre article, celui-ci s’avérant trop long pour l’historique que je veux développer sur le record du monde de l’heure, dont on peut regretter que nombre de grands champions ne figurent pas au palmarès, soit parce qu’ils ne l’ont pas tenté (Hinault, LeMond, Cancellara…), soit parce qu’on les a carrément rayé des palmarès…après avoir battu ledit record (Moser, Rominger, Indurain). Décidément, modifier les palmarès fut et continue d’être une marotte pour les instances du cyclisme !

Michel Escatafal