La boxe, à la fois si belle et si navrante

Je ne sais pas ce que l’histoire retiendra des Jeux Olympiques de Londres en 2012, mais il y a au moins un évènement qui mérite d’être souligné, à savoir que pour la première fois la boxe américaine rentre bredouille de ces J.O., alors que jusqu’en 2008  les Etats-Unis avaient remporté 108 médailles, loin devant Cuba avec ses 63 médailles, et plus encore l’Italie avec 45 médailles. Et la France me direz-vous ? Et bien, elle se plaçait au treizième rang en compagnie de l’Allemagne, ces deux pays comptabilisant 19 médailles, en notant toutefois que l’ex RDA avait gagné de son côté 13 médailles, ce qui portait le vrai total de l’Allemagne à 32. Pour revenir à la France, ce n’est pas cette année qu’elle améliorera son total dans la mesure où tous nos boxeurs ont été éliminés prématurément, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils aient démérité.

En effet, pour avoir vu le quart de finale de Nordine Oubaali (moins de 52 kg) contre l’Irlandais Conlan et plus encore celui d’Alexis Vastine (moins de 69 kg) contre l’Ukrainien Shelestyu, on peut dire que nos deux jeunes  boxeurs ne méritaient pas la défaite qui leur ont été infligées par des juges, dont j’espère qu’ils sont incompétents ou qu’ils ne savent pas se servir de la « scoring-machine ». Même si je ne suis pas un technicien de ce sport, mais pour avoir vu de nombreux combats à la télévision ou au bord du ring, je puis affirmer que la décision est scandaleuse pour Vastine et anormale pour Oubaali. En fait nos deux Français avaient bel et bien gagné leur combat. Plus grave encore, c’est la deuxième fois que cela arrive à Vastine, puisqu’il avait déjà été lésé à Pékin en 2008, à ceci près que cette fois il n’a même pas une médaille pour se consoler. Et pour bien montrer que quelque chose ne tourne pas rond dans cette manière de juger les combats, même un Britannique (c’est dire !) a été injustement battu par un Mongol dans les moins de 64 kg.

Et oui hélas, c’est aussi cela la boxe, un sport qui mérite infiniment mieux que la manière dont il est géré chez les professionnels, géré n’étant pas le mot adéquat dans la mesure où il y a cinq fédérations qui ne maîtrisent quasiment rien, mais aussi chez les amateurs, où les décisions incongrues sont légion dans les grands championnats ou aux Jeux Olympiques. Alors que faut-il faire ? Faut-il changer la manière de comptabiliser les points, faut-il faire confiance au jugement d’un arbitre et de deux juges tirés au sort juste avant un combat ? Sans doute. En tout cas je ne vois que cette solution pour éviter ce genre de décisions, qui font un mal fou à ce sport déjà en perdition. Problème, pour opérer ce changement de bon sens, il faudrait qu’une révolution touche les instances européennes et mondiales, en un mot il faudrait tout reprendre à zéro dans l’organisation et le fonctionnement de la fédération internationale. Et en rêvant un peu, il faudrait que cette fédération, revisitée par des règles simples et justes, joue vis-à-vis du secteur professionnel le même rôle que la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) vis-à-vis de la Formule 1. En écrivant cela, j’ai bien fait de préciser qu’il fallait rêver, car un tel changement n’est pas pour demain, et j’ai même peur que la boxe mourra de sa belle mort avant d’y arriver.

Mais au fait, que vaut une victoire ou une médaille aux Jeux Olympiques dans l’optique d’une carrière professionnelle ? C’est une question que nombre d’amateurs se sont posé…sans avoir une réponse définitive à y apporter. En fait, il y a eu d’immenses champions qui furent champion olympique ou médaillés, et beaucoup d’autres (infiniment plus nombreux) qui n’ont jamais participé aux Jeux, ce qui ne les a pas empêché de se retirer avec un magnifique palmarès professionnel. Déjà il y a la guerre qui a empêché nombre de boxeurs de participer aux J.O., puisqu’il n’y a pas eu de Jeux Olympiques entre 1936 et 1948, période qui correspond à l’âge d’or de la boxe. En revanche, un peu plus tard, la participation aux Jeux sera considérée comme un bon test pour étalonner les jeunes espoirs des pays occidentaux avant de passer professionnels. Ce l’était d’autant plus qu’ils affrontaient des boxeurs appartenant au pays du bloc communiste, lesquels ne reconnaissaient pas le professionnalisme, ce qui voulait dire que ces jeunes boxeurs américains ou européens affrontaient en trois reprises des adversaires beaucoup plus âgés qu’eux, et dont la principale activité était justement la boxe. Pas étonnant dans ces conditions que les J.O. nous aient permis de découvrir quelques uns des plus grands champions de l’histoire.

Le premier dont j’aimerais parler s’appellait Laszlo Papp, boxeur hongrois, qui aurait fait dans un autre pays que le sien une très grande carrière professionnelle. Il a remporté trois titres olympiques, en moyens en 1948, et en super welters en 1952 et 1956, avant de passer chez les professionnels à 31 ans en s’exilant provisoirement en Autriche. Très vite il devint une véritable terreur (15 de ses victoires le furent par K.O.), et c’est tout naturellement qu’il conquit le titre européen des poids moyens, qu’il gardera entre 1962 et 1964, hélas sans pouvoir disputer le titre mondial, faute d’obtenir un visa du gouvernement hongrois. N’ayant pas d’autres issues, il décida de mettre un terme à sa carrière en se retirant invaincu après 29 combats. Petit et râblé, c’était un remarquable technicien, capable d’affronter et de battre  tous les types de boxeur, y compris ceux beaucoup plus grands que lui, comme il le démontra face Tiger Jones, dont on rappellera qu’il battit Ray Sugar Robinson en 1955.

Le second qui me vient à l’esprit est Floyd Patterson, qu’on aurait pu surnommer « le roi de l’uppercut », tellement ce coup était remarquablement efficace chez lui, et qui fut champion olympique des poids moyens à Helsinki en 1952, avant de devenir en 1956 le plus jeune champion du monde des poids lourds (21 ans) jusqu’à l’avènement de Mike Tyson. Il perdra son titre mondial en 1959 contre un autre boxeur médaillé chez les lourds aux J.O. d’Helsinki, Ingemar Johansson, battu par disqualification en finale olympique contre Haye Sanders, dont le nom est resté dans l’histoire de la boxe parce qu’il ne survécut pas à un K.O. des points de Willie James (1954). Ingemar Johansson laissera son titre à Floyd Patterson lors de la revanche en 1960, avant d’abandonner la boxe suite à sa défaite dans la belle contre ce même Patterson à l’issue d’un magnifique combat. Très grand pour l’époque (presque 1m90), Johansson avait un crochet droit redoutable, qui lui permit de remporter nombre de victoires par K.O. (17 sur 26). A noter que seul Patterson l’a battu au cours de sa carrière professionnelle.

Ensuite je penserais à un très beau boxeur, l’Italien Nino Benvenutti, champion olympique des poids welters à Rome (en 1960) à l’âge de 22 ans. Merveilleux styliste, Benvenutti est considéré comme un des plus grands boxeurs européens du vingtième siècle. Champion du monde des super welters en 1965-1966, il montera ensuite dans la catégorie supérieure, les poids moyens, et sera champion du monde pendant trois ans, entre 1967 et 1970. Il aura affronté dans sa carrière deux des plus grands poids moyens de l’histoire, Emile Griffith qu’il battit deux fois sur trois, et Carlos Monzon qui le mettra deux fois K.O. en 1970 et 1971. Cette deuxième défaite mettra fin à sa brillante carrière.

Toujours aux J.O. de Rome, la boxe allait découvrir celui qui s’est appelé lui-même « le plus grand », et qu’il est inutile de présenter, Cassius Clay qui deviendra Mohammed Ali (voir mon article sur ce site). Il remportera le titre olympique chez les mi-lourds avant de faire la carrière que l’on connaît chez les poids lourds, où il affrontera dans des combats légendaires, le champion olympique des poids lourds à Tokyo en 1964, Joe Frazier (champion du monde des lourds entre 1970 et 1973). A noter qu’à ces J.O. un Français, Jo Gonzalès, s’empara de la médaille d’argent en super-welters. Un autre boxeur parmi les plus fameux qui affrontèrent Ali et Frazier, fut champion olympique en 1968 à Mexico, Georges Foreman. « Big Georges » comme on l’appelait, était un terrible puncheur, ce punch lui ayant permis de remporter 68 de ses 76 victoires par K.O. En fait Foreman aurait pu devenir un des deux ou trois plus grands poids lourd de l’après-guerre…s’il n’avait pas affronté Ali en 1974 à Kinshasa, dans un combat que tout le monde jugeait déséquilibré mais qu’Ali remporta par K.O. au huitième round.

En 1976 c’est une autre grande star qui gagnera l’or olympique, Sugar Ray Leonard, pour moi l’icône absolue du  » noble art ». Là aussi il n’y a pas grand-chose à ajouter (voir mon article sur le combat contre Hagler intitulé « Le match de la décennie 80 »), sauf pour souligner encore une fois son succès sur Marvin Hagler après trois ans d’absence et une opération à la rétine. Hagler-Leonard c’est un des plus grands combats du siècle précédent, entre deux champions exceptionnels qui ont dominé la décennie 80, au moment où jamais la boxe n’avait recelé autant de talents (Hearns, Duran etc.) dans une même époque depuis la fin des années 50. Cette même année un autre grand nom, Michael Spinks sera champion olympique dans la catégorie des poids moyens. Sa trajectoire ressemble un peu à celle de Patterson vingt ans plus tôt. Il avait à peine 20 ans en 1976, et il s’annonçait comme une des plus grandes figures de la boxe, quand il fut frappé par un drame familial (mort de sa compagne) le laissant seul avec sa petite fille (en 1983).

A ce moment il était incontestablement le meilleur des poids mi-lourds, et le restera jusqu’en 1985, détenant le titre mondial de la catégorie pour les trois principales fédérations. En 1985 il allait faire mieux encore en battant Larry Holmes, qui dominait la catégorie des poids lourds, devenant le premier des boxeurs poids mi-lourds à conquérir le titre chez les lourds, ce que n’avait jamais réussi à faire par exemple Archie Moore. Par ailleurs, avec son frère Léon, qui n’avait ni son talent ni son sérieux dans la vie, lui aussi champion olympique à Montréal en 1976 (poids mi-lourds), il formera la première fratrie ayant détenu un titre mondial des lourds. Michael Spinks domina la catégorie des lourds jusqu’au moment où il fut amené à affronter un Mike Tyson en pleine ascension (il avait 22 ans), qui le battra en juin 1988 par K.O. à la première reprise après une minute de combat. Ce combat signifia la fin de la carrière de ce boxeur très talentueux qui eut la malchance de se trouver sur la route d’un terrible puncheur de dix ans plus jeune que lui.

En 1988 un boxeur britannique, Lennox Lewis,  allait commencer aux Jeux Olympiques de Séoul une ascension qui fera de lui un des meilleurs boxeurs que l’Europe ait connu au cours du vingtième siècle. Il sera champion olympique en super lourds après avoir raté le titre en 1984 pour le Canada (où il vivait à cette époque) sur une décision très contestable en quart de finale contre un bon poids lourd américain, Biggs. En revanche, en 1988, personne ne lui enlèvera ce titre olympique qu’il voulait par dessus-tout, au point de rester quatre ans de plus chez les amateurs après sa déception de Séoul. Il gagnera la médaille d’or en finale contre Riddick Bowe, qui sera lui aussi un très bon poids lourd dans les années 90. Passé professionnel, Lennox Lewis deviendra champion d’Europe en 1990 sous licence britannique, puis dominera la catégorie des lourds unifiant le titre en 2000. Une chose que ne pourra pas faire un de ses deux vainqueurs, Vitali Klitschko, frère de Wladimir, champion olympique 1996 à Atlanta, la fratrie refusant de s’affronter et se partageant les couronnes mondiales encore aujourd’hui. Certes les deux frères Klitschko sont les meilleurs poids lourds actuels, mais il faut reconnaître que la catégorie n’a plus rien à voir à ce qu’elle était dans les années 70-80 ou même 90.

Evidemment j’aurais pu citer d’autres boxeurs médaillés olympiques ayant fait une belle carrière professionnelle, comme les Américains Evander Holyfield en 1984 en mi-lourds, qui fut un des tous meilleurs poids lourds-légers depuis la création de cette catégorie, ou encore Oscar de la Hoya en 1992, champion olympique des légers, qui deviendra un multiple champion du monde dans les diverses fédérations, sans oublier Pernell Whitaker couronné d’or lui aussi en légers en 1984. Quatre ans plus tard, un autre Américain, Roy Jones, sera scandaleusement volé du titre olympique en finale des poids super-moyens par un Coréen inconnu, Park Si-Hun, qui n’en revenait pas d’avoir pas gagné…parce qu’il savait qu’il avait été largement dominé. Heureusement ce Coréen est resté un inconnu, alors que Roy Jones détiendra un titre mondial dans quatre catégories différentes (moyens, super-moyens, mi-lourds et lourds), et sera considéré comme un des tous meilleurs boxeurs, toutes catégories confondues, entre 1996 et 2004. Enfin on n’oubliera pas non plus les Français Brahim Asloum, seul boxeur français à la fois champion olympique (2000) et détenteur d’un titre mondial chez les professionnels (mi-mouches), mais aussi deux boxeurs très doués, Christophe Tiozzo, médaillé de bronze en super welters en 1984 et champion du monde (WBA) dans la même catégorie entre 1990 et 1991, et enfin Laurent Boudouani qui obtint la médaille d’argent aux J .O. de 1988 en poids welters et qui s’empara du titre WBA en 1996 pour le garder jusqu’en 1999.

Michel Escatafal


Un beau sport en perdition

Aujourd’hui je veux parler de boxe, parce qu’il y a plusieurs faits ou informations qui m’ont interpellé ces derniers jours. D’abord la victoire de Floyd Mayweather contre le champion WBC des mi-moyens, Victor Ortiz, dans des conditions que certains ont trouvées scandaleuses, à tort, dans la mesure où Ortiz était largement dominé. Ce dernier a en effet donné un coup de tête au menton de Mayweather,  involontaire affirme-t-il, ce qui n’a absolument pas convaincu ni le public, ni les téléspectateurs. Du coup, après avoir été rappelé à l’ordre par l’arbitre, Ortiz essaie de s’excuser autant qu’il le peut, au point qu’à peine les boxeurs en garde, Ortiz reçoit une droite qui va le jeter à terre pour le compte. Mais le public, très versatile, en veut cette fois à Mayweather d’avoir achevé son adversaire sur un coup qu’il juge douteux, même s’il n’y avait rien à redire. En fait, si l’on doit faire un (léger) reproche à Mayweather, c’est d’avoir terminé le combat de cette manière, car il est évident qu’Ortiz était déjà au bout du rouleau, à la limite bien content que cela se termine.

Ce spectacle qui méritait une autre issue, surtout quand on connaît le prix des places ou du paiement sur la télé à péage (plus de 50$), n’a pas grandi la boxe une nouvelle fois, et c’est bien le plus dommage pour ceux qui aiment ce sport déjà trop décrié. Cela étant, à quelque chose malheur sera peut-être bon, cette victoire de Mayweather légitime encore un peu plus l’organisation d’un match contre Manny Pacquiao, considéré comme le meilleur boxeur actuel, toutes catégories confondues, avec Floyd Mayweather, invaincu en 43 combats professionnels. Ce combat, repoussé à plusieurs reprises pour des raisons inhérentes hélas à l’organisation de la boxe, finira-t-il par avoir lieu ? C’est une question à laquelle tous les amateurs de boxe, très nombreux dans le monde, aimeraient avoir une réponse positive, car c’est le seul évènement planétaire qui pourrait ressembler (un peu) aux grands combats qui ont tant fait pour l’image de la boxe (Marciano-Moore, Robinson-Fullmer, Ali-Frazier, Ali Foreman, Hagler-Hearns, Léonard-Duran, Hagler-Léonard etc.).

Autre évènement  notable qui m’a surpris, l’annonce d’un combat entre le champion WBC des mi-lourd, Bernard Hopkins (46 ans) contre un certain Dawson de dix-sept ans son cadet, le 15 octobre prochain. L’occasion nous dit-on pour Hopkins d’améliorer son record de plus vieux champion du monde de l’histoire. A qui fera-ton croire qu’un tel combat a une réelle crédibilité, entre un boxeur qui n’avait plus détenu de couronne mondiale depuis 2005, avant d’en retrouver une (WBC) en mai 2011 en battant le Canadien Jean Pascal aux points à Montréal, après avoir fait match nul avec lui en décembre. Certes Hopkins fut un grand boxeur pour son époque, j’ai bien dit pour son époque, ne serait-ce que pour avoir unifié (WBA, WBC, IBF, et WBO) le titre des moyens en battant un boxeur très doué, Oscar de la Hoya, en 2004, mais cela ne signifie pas qu’il est aussi fort aujourd’hui qu’à cette époque. A 46 ans, on ne peut pas des ans réparer l’irréparable outrage, et ce serait même très inquiétant pour la boxe s’il parvenait à battre Chad Dawson, loin d’être un super boxeur,  mais qui a détenu les titres WBC et IBF des mi-lourds entre 2007 et 2009.

Cela dit, si Hopkins remporte ce combat, il pourra se targuer d’enfoncer encore un peu plus l’ancien record d’un très grand boxeur poids lourd, Georges Foreman, qui reconquit un titre mondial des lourds, vingt ans après le précédent…perdu contre Mohammed Ali. A ce propos, qui pourrait imaginer que Georges Foreman, ancien champion olympique des lourds en 1968 et champion du monde en 1973-1974, qui perdit son titre contre Ali après l’avoir pris à Frazier, était aussi fort  en 1994 que vingt ans auparavant?  Personne bien entendu, et nous pourrions multiplier les exemples dans l’histoire de la boxe ces dernières années. D’ailleurs, si Foreman ou Hopkins avaient boxé dans les années 50 ou 60 jamais ils n’auraient pu continuer leur carrière au-delà de quarante ans. Il n’y avait qu’Archie Moore* et son régime miracle qui y était parvenu jusque-là, et encore dans sa catégorie des mi-lourds…dont on dit qu’il fut le meilleur de tous les temps.

Si tout cela est possible de nos jours, c’est parce que la boxe a ceci de particulier qu’elle reste un sport en marge des règles normales de tous les autres, faute d’avoir une fédération centralisatrice qui organise les compétitions internationales, du moins chez les professionnels. Et c’est infiniment regrettable parce que c’est un sport magnifique pour qui sait l’apprécier. Pour ma part j’ai toujours été plus ou moins fasciné par les boxeurs, plus particulièrement les poids moyens et lourds. Mes premiers émois pour ce sport (j’avais moins de 10 ans) l’ont été pour Ray Sugar Robinson*, extraordinaire poids moyen, dont  certains disent qu’il fut le plus grand de tous, parce qu’il a rencontré et battu beaucoup de monstres sacrés qui ont laissé une trace dans l’histoire de la boxe (La Motta, Turpin, Graziano, Basilio, Olson, Fullmer etc.). Chez les Français, à l’époque, la vedette s’appelait Charles Humez, qui était champion d’Europe des poids moyens jusqu’à ce qu’il perde contre un Allemand (Scholz) en 1958…ce qui m’avait beaucoup peiné.

Ce qu’il faut préciser c’est que dans les années 50 et même 60, il n’y avait pas cette ridicule litanie de champions du monde avec 17 catégories, et 4 ou 5 fédérations différentes. De plus les combats pour un titre mondial ou continental se faisaient en 15 reprises et non en 12 comme aujourd’hui…ce qui n’enlève rien au spectacle. Dans ces conditions, quel boxeur de nos jours aurait une chance contre les grands anciens ? Sans doute aucun, pas même Pacquiao ou Mayweather, car les meilleurs n’affrontent jamais d’adversaires de haut calibre. Et même s’ils battent des boxeurs invaincus, ceux-ci le sont après 15 ou 20 combats professionnels, alors qu’autrefois il fallait généralement avoir rencontré 40 ou 50 adversaires avant d’avoir une chance mondiale.

J’ai parlé auparavant de Charles Humez, mais dans les années 50 la France a compté deux vrais champions du monde en 1954 et 1957, à savoir Robert Cohen en poids coq (que je n’ai jamais vu boxer car j’étais trop jeune) et ensuite Alphonse Halimi dans la même catégorie. Ce dernier se rendra très célèbre grâce à la télévision quand, après avoir gagné un combat pour le titre européen contre un Britannique (Freddy Gilroy) en1960, il s’écrira : « J’ai vengé Jeanne d’Arc ». Cependant cette notoriété ne l’empêchera pas de finir sa vie dans le dénuement malgré des sommes importantes amassées sur les rings américains, européens ou français.

Un autre boxeur m’a beaucoup fasciné, mais cette fois un peu plus tard. Il s’appelait aussi Ray Sugar, et son nom était Léonard. Comme Ray Sugar Robinson, Ray Léonard* était un prodige de vitesse et d’adresse. C’est lui qui mit fin à la carrière de Marvin Marvelous Hagler en 1987, un des deux ou trois plus grands poids moyens de l’histoire, à l’issue d’un combat très crispant et  indécis jusqu’à la fin, mais le verdict fut pour celui qui s’était avéré le plus malin. Pourtant Hagler avait beaucoup d’atouts avant le combat,  et notamment celui d’avoir disputé auparavant une douzaine de championnats du monde, tous conclus par des victoires. Le malheur pour lui est qu’il a affronté un extraordinaire surdoué, qui avait arrêté sa carrière en 1982 en raison d’un décollement de la rétine mais qui, ayant été opéré avec succès, a repris la boxe en 1987 pour rencontrer Hagler*.

Je pourrais aussi parler de Cassius Clay, devenu par la suite Mohammed Ali, ou encore de Floyd Patterson (champion olympique et plus jeune champion du monde des lourds), sans oublier Rocky Marciano*, autre champion du monde des lourds, qui réussit l’exploit de se retirer invaincu, mais aussi Hearns (surnommé Hitman) et Duran (surnommé Manos de piedra) les grands rivaux de Léonard en welters, sans oublier certains boxeurs français comme Bouttier et Menetrey qui furent d’excellents champions d’Europe. Cela dit, il y a eu tellement de grands champions dans ce sport qu’il faudrait des pages pour faire le résumé de leurs combats. Il reste à souhaiter, ce qui sera sans doute un vœu pieux, que ce sport très populaire dans la première moitié du 20è siècle retrouve une certaine crédibilité.

Pour cela il faudrait évidemment que les quatre ou cinq fédérations qui distribuent des ceintures mondiales décident de s’unifier, pour n’attribuer qu’un seul titre par catégorie. Il faudrait aussi qu’il y ait, comme autrefois, une véritable hiérarchie pour arriver à combattre pour un vrai titre. Aujourd’hui on voit des boxeurs de 23 ou 25 ans qui n’ont été ni champion de France, ni champion d’Europe, disputer un titre mondial ce qui leur vaut parfois de mettre un terme prématuré à leur carrière. D’autres au contraire, ayant chanté pendant leurs belles années, se trouvent fort dépourvus quand l’heure de la retraite a sonné. Alors, ils font ce que l’on appelle le combat de trop. Puisse ce beau sport nous réserver à l’avenir beaucoup de moments merveilleux comme nous en avons connu tellement par le passé, y compris avec des boxeurs français en plus de ceux que j’ai déjà cités, Cerdan bien sûr, Boudouani, les frères Tiozzo, Londas, Mendy, Monshipour, Mormeck, et sans doute le plus doué de tous, Brahim Asloum.

Michel Escatafal

*J’ai écrit dans la catégorie boxe un article sur ces boxeurs


Robinson, le plus beau boxeur de tous les temps

Il y a quelques jours j’avais écrit sur ce site consacré à l’histoire du sport qu’Hugo Koblet, « le pédaleur de charme », avait tous les atouts pour être une image magnifiée du vélo. J’aurais tendance à dire que ce fut la même chose pour le boxeur Ray Sugar Robinson.  Nombreux sont ceux qui disent qu’il fut le « plus beau boxeur de tous les temps », titre qu’il pourrait partager avec une autre légende de la boxe, Rays Sugar Leonard, lequel avait en gros les mêmes qualités que Robinson. L’un et l’autre avaient un style d’une pureté extraordinaire, boxant  et se déplaçant sur le ring avec une vitesse hallucinante pour leurs adversaires, tout cela ne les empêchant pas de disposer d’un punch qui leur permit de mettre K.O. la plupart de leurs adversaires. Bref, deux boxeurs exceptionnels, dont on serait bien en peine de dire quel fut le plus grand des deux, même si les puristes n’hésitent pas à classer Robinson avant Leonard pour sa puissance.

Donc je vais parler aujourd’hui de Ray Sugar Robinson, après avoir longuement évoqué dans un article précédent Ray Leonard, à propos de son fameux match avec Hagler en 1987, un des plus grands matches du vingtième siècle. Tout d’abord il faut savoir que Ray Sugar Robinson n’était pas son nom, puisqu’il s’appelait Smith Walker, et qu’il vécut les premières années de sa vie comme les dernières dans la difficulté. Entre temps il aura gagné énormément d’argent grâce à la seule chose qu’il savait bien faire, la boxe professionnelle, après avoir été un remarquable boxeur amateur, puisqu’il termina cette première carrière invaincu (85 victoires en autant de combats dont 69 par K.O.). En outre il a remporté les Golden Gloves, très prisées aux Etats-Unis. Et, sans la deuxième guerre mondiale, nul doute qu’il aurait remporté au moins un titre olympique (en poids légers), comme nombre d’autres immenses boxeurs tels que Patterson, Ali, Frazier, Foreman ou Leonard.

Né en 1920, il disputera son premier combat professionnel en octobre 1940, entamant une carrière qui va durer 25 ans, entrecoupée d’arrêts et de come back au gré de sa vie personnelle. Cela étant, il aura quand même le temps de disputer 202 combats, en remportant 181 dont 109 par K.O. Au passage on soulignera qu’il fallut attendre son quarante et unième combat pour qu’il subisse sa première défaite face à un boxeur dont les Français ont beaucoup entendu parler, Jake La Motta, lequel prit le titre de champion du monde des poids moyens à Marcel Cerdan en 1949. Et oui, en évoquant ces noms ô combien prestigieux, on réalise que Ray Sugar Robinson a réalisé sa prodigieuse carrière au moment de l’âge d’or de la boxe, une époque où les champions de haute lignée étaient en nombre dans toutes les catégories. A une époque aussi où il n’y avait qu’un champion du monde par catégories, celles-ci étant au nombre de  huit (mouches, plumes, coqs, légers, welters, moyens, mi-lourds et lourds).

Son premier titre de champion du monde il l’obtint dans la catégorie des poids welters (entre 63,503 kg  et 66,678 kg), en battant aux points Tommy Bell en décembre 1946. Il allait régner dans cette catégorie jusqu’à ce qu’il passe dans la catégorie supérieure, en ayant vécu un drame lors de la première défense de son titre, puisque le boxeur qu’il mit K.O. à la huitième reprise, Jimmy Doyle, mourra quelques heures après la fin du combat. Ensuite, en juin 1952, il monte chez les poids moyens (entre 69,853 et 72,574 kg), pour conquérir le titre mondial face à …Jake La Motta.  Encouragé par ce succès, il va s’attaquer en 1952 à la catégorie suivante, après avoir vaincu Olson et le vieux Tony Graziano (ancien champion du monde entre 1947 et 1948), les poids mi-lourds ( 76,205 à 79,378 kg), catégorie pour laquelle il semble fait compte tenu de sa taille (1.79m). Hélas pour lui, il allait affronter un des plus grands boxeurs de la catégorie, Joey Maxim, et se faire battre en juin 1952. Vexé, il décide de se retirer… jusqu’au moment où, ayant perdu sa fortune, il décide de remonter sur le ring en 1955.

Trois ans sans boxer, un peu comme Leonard mais pour d’autres raisons, le défi paraissait insensé. Et pourtant il ne l’était pas, tellement l’homme avait la chance d’avoir une classe folle. Et à la fin de l’année 1955, il pulvérisera Carl Bobo Olson par K.O. à la deuxième reprise. Ray était redevenu le roi des poids moyens !  Toutefois, il commençait à vieillir puisqu’il avait 35 ans, et ce titre il fallait le défendre contre des boxeurs très forts, comme Fullmer et Carmen Basilio (un des meilleurs poids welters de l’histoire). Il le défendra mais au prix de gros efforts, en subissant à chaque premier match une défaite qu’il corrigera lors de la revanche, ce qui continuera à faire de lui le roi d’une des deux catégories reines de la boxe avec les poids lourds.

Un peu plus tard il sera déchu de son titre par la fédération américaine NBA (ancêtre de la World Boxing  Association plus connue sous le nom de WBA), mais échouera à reprendre son titre contre Pender, un bon boxeur avec ses 40 victoires pour 6 défaites et deux nuls,  et contre Fullmer, contre qui il fit match nul en 1961, mais qui n’était plus lui aussi le grand boxeur qu’il fut quelques années auparavant, lors de leur premier affrontement.  Ensuite ce sera la chute inexorable de ce boxeur de génie, à qui l’on aurait pu donner le surnom de « boxeur de charme », et à partir de 1962 jusqu’en 1965  il courra le cachet en Europe pour essayer de rembourser ses dettes. Hélas, malgré ces combats qui n’étaient pas dignes de lui, cela sera insuffisant pour lui permettre de s’assurer une reconversion tranquille. Il était manifestement plus doué pour la boxe que pour les affaires ou les métiers du spectacle, même s’il a dirigé avec quelque succès une troupe de danseurs et de chanteurs.

Cependant la postérité n’a retenu de lui que la beauté de sa boxe, sport ô combien dur qui n’a jamais mieux mérité qu’avec Robinson le nom de « noble art ». Cela lui aura permis d’être considéré par nombre de connaisseurs comme le plus grand boxeur de tous les temps. Même Ali, qui affirmait sans arrêt qu’il était le plus grand, a reconnu que  Ray Sugar Robinson a été l’unique boxeur  meilleur que lui. Si Ali l’a dit, c’est qu’on ne devait pas être loin de la vérité. Et sur le plan humain, c’était aussi un homme généreux, trop sans doute ce qui explique ses déboires financiers, comme il le prouvera en créant une fondation pour aider des jeunes issus des milieux les plus défavorisés. Il rejoindra le paradis des boxeurs le 12 avril 1989, victime de la maladie d’Alzheimer et du diabète. Mais jamais cette triste fin n’effacera l’image de ce merveilleux artiste, qui a largement contribué à transformer un combat de boxe, par essence brutal,  en un merveilleux ballet.

Michel Escatafal


Le match de la décennie 80

Il y a des matches de boxe, ou d’autres sports, qui restent dans la mémoire collective, non pas seulement par la qualité de l’affrontement, mais aussi par le combat entre deux individus ou équipes que tout oppose a priori, sauf le fait qu’ils sont les meilleurs de leur temps, voire même de l’histoire. En ce sens, celui qui eut lieu le 6 avril 1987 fait partie intégrante de la légende du sport, parce qu’il opposait  les deux meilleurs boxeurs poids moyens depuis la retraite de Ray Sugar Robinson, dont beaucoup disent encore qu’il fut le plus grand de tous. Ces deux boxeurs s’appelaient Marvin Marvelous Hagler, tenant du titre, et un autre Ray Sugar, portant le nom de Leonard. C’était le type même du combat amenant l’excitation à son paroxysme, entre un homme doté d’une extraordinaire force destructrice et un autre qui misait avant tout sur un talent pur comme on en voit un ou deux par siècle.

En outre il y avait dans ce match un contexte très particulier, parce qu’Hagler avait fait le vide dans la catégorie des poids moyens, surtout depuis son triomphe sur Thomas Hearns, surnommé « Hit man » en raison de son punch, lui-même défait six ans auparavant par Leonard pour le titre mondial des poids welters, mais vainqueur par K.O. à la deuxième reprise de Duran qui avait tenu 15 rounds contre Hagler. Ce combat entre Hagler et Hearns fait lui aussi partie de la légende, à l’issue d’un combat que personne n’a oublié en raison de son extrême violence, avec une blessure d’Hagler  au cours d’un premier round hallucinant qui l’obligea à faire un effort inouï pour conserver sa couronne, en abattant son adversaire (il n’y a pas d’autre mot) à la troisième reprise. Ensuite Hagler conserva son titre sans gros problème en battant par K.O. à la onzième reprise l’invaincu Mugabi, un boxeur certes dangereux mais loin de valoir Hearns et Duran.

Alors que restait-il comme challenge à Hagler pour entrer définitivement dans l’histoire, à un rang égal à celui de Robinson? Si je parle de Robinson et non de Monzon par exemple, c’est parce que Robinson avait eu à affronter une ribambelle de champions comme La Motta, Olson, Fullmer ou Basilio. Problème pour Hagler, comme il avait vaincu tous les monstres sacrés de la décennie 80, il n’avait plus rien à gagner à combattre chez les poids moyens. Alors, allait-il changer de catégorie comme l’avaient fait avant lui Robinson, Basilio, Hearns ou Duran en montant chez les mi-lourds ? Apparemment il n’y pensait pas. Donc s’il voulait se trouver un dernier défi avant de se retirer, c’était rencontrer Rays Sugar Leonard…à condition que ce dernier, à la retraite depuis 1982 remonte sur un ring.

Cette condition était d’ailleurs très problématique, car Ray Leonard avait arrêté sa carrière contraint et forcé en 1982, après avoir été champion olympique des super-légers en 1976, et unifié le titre des welters grâce à ses victoires sur Benitez, Hearns et Roberto Duran, lequel avait infligé à Leonard sa seule défaite, avant que ce dernier ne prît une revanche éclatante lors du deuxième combat, au point que Duran s’écria à la fin de la huitième reprise le fameux « no mas » (pas plus en espagnol). Hélas pour l’artiste de Palmer Park, après avoir conquis le titre WBA des super-welters, il avait été victime d’un décollement de la rétine, séquelle de ses durs combats contre ses grands rivaux, ce qui nécessitait une opération impliquant son renoncement à la boxe, nouvelle qui plongea ses nombreux fans, et plus généralement les amateurs de boxe dans une grande tristesse.

Cela étant cette décision ne semblait pas vraiment définitive, puisque Leonard va remonter sur un ring deux ans plus tard…pour décider, après une victoire laborieuse sur un inconnu (Howard) qui l’avait envoyé au tapis, que décidément il n’avait plus rien à faire sur un ring. Désormais la vie sur les rings il la commenterait à la télévision, mais n’en serait plus acteur. Heureusement l’habileté financière des promoteurs, en l’occurrence Bob Arum, allait finalement le faire fléchir en lui offrant le seul défi qui pouvait l’intéresser, plus encore que les millions de dollars promis, à savoir affronter Hagler titre des poids moyens en jeu. Défi fou en apparence si cela devait se concrétiser, entre un homme qui venait d’écraser tous ses rivaux sur son passage, et un autre qui n’avait plus combattu à un haut niveau depuis cinq ans…mais qui avait foi en lui. Il n’y a que la boxe pour imaginer un évènement comme celui-là !

Si je dis cela c’est parce qu’Hagler au départ n’était pas très chaud pour affronter son rival, et ce pour plusieurs motifs. Tout d’abord Hagler se dit comme beaucoup que Leonard est « fini », surtout après cinq ans d’inactivité ou presque, et en ce sens il ne voit pas ce que ce combat pourrait ajouter à sa gloire, contrairement à ce qui aurait pu se passer si le combat avait pu avoir lieu en 1982. En outre Hagler avait 33 ans, certes pas un âge canonique pour un boxeur, mais suffisant pour se dire que quand on a tout gagné et qu’on a fait fortune, est-ce que cela vaut le coup de continuer, d’autant que sa vie fut loin d’être un long fleuve tranquille jusqu’à ce qu’il devienne Marvelous? Pourtant il finit par se laisser convaincre d’affronter Leonard pour 12 millions de dollars, titre des poids moyens en jeu, s’imaginant en outre qu’il ne prenait aucun risque quelle que soit la motivation de Leonard.

Le match aura donc lieu le 6 avril 1987, en plein air, au Caesar Palace à Las Vegas. Il va susciter un engouement digne d’un Ali-Frazier, et va générer une montagne de dollars tant au niveau des recettes de guichet que des droits télévisés, 60 chaînes de télévision retransmettant le combat en direct (Canal+ en France). Cela dit, si la boxe seule peut se permettre de monter un tel évènement entre deux adversaires, dont l’un ne figure nulle part dans les bilans mondiaux, son absence d’organisation au niveau mondial peut aussi lui valoir de se couvrir de ridicule, deux des trois fédérations existantes (WBA et IBF) refusant de reconnaître le combat comme championnat du monde, ce qui ne fut pas le cas de la WBC, même si cette dernière fut obligée de faire une entorse à son règlement et de permettre que le combat se disputât en douze reprises (à la demande de Leonard) et non en quinze.

Bref, tout était prêt le 6 avril, chaque boxeur s’étant entraînée à sa manière pour le combat, celui-ci devenant de plus en plus crédible au fur et à mesure que l’on s’approchait de l’échéance…parce que chacun sentait bien que Leonard serait prêt le jour J. Pour lui d’ailleurs ce n’était qu’une question de condition physique, car lui et son coach, Angelo Dundee, savaient bien que s’il voulait gagner il ne pouvait y parvenir qu’en tournant autour de son adversaire, compte tenu de la puissance supérieure d’Hagler. Ce dernier de son côté n’avait rien à changer non plus dans son entraînement, car s’il voulait gagner il lui fallait être au sommet sur le plan physique, et essayer d’attraper un rival beaucoup plus mobile que lui. Tout cela évidemment étant beaucoup plus facile à dire qu’à faire sur le ring. Cette opposition de style ajoutait encore plus de piment à l’affrontement, le virtuose contre le cogneur, la finesse et l’intelligence contre la puissance et la férocité, deux qualités qui, ajouté au manque de ring de Leonard, faisaient d’Hagler le grand favori de cette confrontation.

Le combat en lui-même tint toutes ses promesses, en ce sens que ce qui avait été programmé se déroula sans la moindre fausse note sur le ring, Hagler avançant d’entrée sur son adversaire, essayant d’imposer sa puissance, alors que Leonard esquivait et remisait avec l’extraordinaire dextérité qui le caractérisait. Comme Mohammed Ali à sa grande époque « il volait comme un papillon et piquait comme une abeille ». Et à ce jeu, quand le démolisseur frappe souvent dans le vide, il se fatigue et ses coups commencent à perdre de leur puissance, même s’ils restent très dangereux comme ce fut le cas avec un uppercut qui toucha Leonard à la cinquième reprise. En revanche l’art de l’esquive permet à celui qui en joue à chaque instant de rester dans son schéma, et de maintenir sa lucidité intacte. De fait Leonard resta constamment à distance de son adversaire qui frappait souvent dans le vide ou avec des coups qui arrivaient en bout de course, s’accrochant juste ce qu’il fallait quand il fallait. Sur ce plan en revoyant le combat, j’ai trouvé que le sixième round était un modèle du genre. Parfois même l’artiste faisait semblant de tomber dans le jeu de son rival en acceptant l’espace d’un instant de se battre, avant de revenir prestement à son schéma initial.

En fait Leonard ne sera vraiment en difficulté qu’au neuvième round, où il lui faudra d’autant plus s’accrocher qu’il commençait à ressentir la fatigue, et qu’il lui était nécessaire de retrouver son second souffle. Les trois dernières reprises ne seront pas une partie de plaisir pour Ray Sugar, mais avec un art consommé du spectacle il saura admirablement impressionner les juges en délivrant ses meilleurs coups à la fin de chaque reprise. Est-ce pour cela qu’il sera déclaré vainqueur par deux juges contre un? A noter qu’un des juges, celui qui a fait la différence en faveur de Leonard n’avait, semble-t-il, pas vu le même combat que les deux autres, puisqu’il donna Leonard vainqueur avec huit points d’avance, alors que pour les deux autres la différence était minime (deux points). Plus cocasse ce juge, emballé par la prestation de Leonard, avait remplacé in extrémis un juge britannique récusé par le camp d’Hagler.

En fait tout dépend de la manière dont on considère le combat, car si Hagler a délivré beaucoup plus de coups que son adversaire, celui-ci l’a touché un peu plus souvent. Les profanes, ce qui est mon cas même si j’ai toujours aimé ce sport, étaient très partagés et dans l’impossibilité de désigner un vainqueur. Et c’était d’autant plus difficile que les boxeurs ou anciens boxeurs eux-mêmes l’étaient tout autant que nous. Un match nul aurait fait l’unanimité…mais il fallait un vainqueur, et c’est le plus « glamour » qui l’a emporté, au grand dam d’Hagler qui était persuadé d’avoir conservé son titre. Il était tellement déçu et convaincu d’avoir été volé, qu’il n’a plus jamais reboxé. Cela étant, pourquoi n’a-t-il pas demandé une revanche ?

En fait, même si dans son for intérieur Hagler croyait en son succès, son adversaire lui avait démontré que malgré ses cinq années d’inactivité il avait été capable d’évoluer à un niveau exceptionnel. Et peut-être qu’Hagler s’est dit que le temps travaillait davantage pour Leonard que pour lui, et que dans le cas d’une revanche son adversaire serait encore plus fort. Nul ne saura ce qui serait advenu en cas de revanche, mais ce qui est sûr c’est que ce combat était un de ceux qu’on appelle « combat du siècle », en tout cas celui de la décennie 80. Par la suite, contrairement à Hagler, Leonard continuera sur sa lancée pour s’emparer du titre des super-moyens et même des mi-lourds WBC. Mais tout cela ne sera qu’un supplément, comme si la vraie carrière des deux boxeurs s’était réellement arrêtée un certain 6 avril 1987.

Michel Escatafal