Serena Williams : la joueuse du vingt-et-unième siècle

serenaAvant d’évoquer l’US Open et la dix-huitième victoire en Grand chelem de Serena Williams à Flushing-Meadow contre Caroline Wozniacki (2 fois 6-3), je voudrais d’abord souligner mon étonnement devant la victoire de Cilic à ce même Us Open face au Japonais Nishikori (3 fois 6-3), et plus encore le fait que les vainqueurs des quatre tournois comptant pour le Grand chelem soient tous différents cette année ( Wawrinka, Nadal, Djokovic et Cilic). Cela démontre qu’en 2014 le tennis n’a pas eu de grand patron, entre les blessures de Nadal, toujours roi de Roland-Garros, le déclin inéluctable de Roger Federer, et l’irrégularité au plus haut niveau de Djokovic, lequel aurait dû profiter des difficultés de ses deux principaux concurrents pour s’imposer comme un vrai numéro un mondial. Autre évènement lors de cet US Open, la victoire en double des frères Bryan, malgré leurs 36 ans, ce qui leur a permis de conquérir leur seizième titre en Grand chelem, dont cinq conquis à l’US Open. Il ne leur manque plus qu’à réaliser le Grand chelem sur une année (ils l’ont fait sur deux années) pour être définitivement dans la légende, puisque seule la paire Sedgman-Mac Gregor a accompli cet exploit en 1951…à une époque où les meilleurs joueurs de simple jouaient aussi le double, ce qui relativise l’exploit des Bryan, loin, très loin d’être aussi forts que, outre Sedgman-Mac Gregor, la paire Hoad-Rosewall (la référence absolue) dans les années 50, Laver-Emerson et Newcombe-Roche dans les années 60-70,  ou Mac-Enroe-Fleming dans les années 70-80.

Mais avant de parler plus longuement de tennis, et plus encore de tennis féminin, je ne peux pas passer sous silence la magnifique victoire d’Alberto Contador lors de la seizième étape de la Vuelta, devant Chris Froome qui avait dynamité la course dans la dernière ascension, en plaçant une de ses terribles accélérations dont il a le secret. Quel dommage, et je le redis une nouvelle fois, que nous n’ayons pas eu cette explication suprême entre le Pistolero et Froomey lors du dernier Tour de France car, sans faire injure à Nibali, voir ces deux cracks s’affronter au meilleur de leur forme ( ce qui n’est le cas aujourd’hui ni pour l’un ni pour l’autre) aurait été un spectacle extraordinaire, sorte de remake des duels entre Coppi et Bartali ou Koblet dans les années 40 et 50. Cela dit, cette Vuelta nous a aussi offert au cours de cette grande étape de montagne un pugilat sur le vélo, pour une raison que l’on a du mal à expliquer en voyant les images à la télévision, qui a valu aux coureurs d’être mis hors course. Certains ont trouvé cela sévère, mais force est de reconnaître que c’est une image dont les amateurs de vélo se seraient bien passé, même si de telles confrontations musclées sont monnaie courante dans d’autres sports. Mais le vélo se veut tellement exemplaire, trop peut-être comme je l’ai souvent souligné surtout en regardant ce qui se passe dans d’autres sports, que les commissaires ont vite sévi contre Brambilla et Rovny. Tant pis pour  les deux belligérants !

Voyons à présent la place qu’aura dans l’histoire du tennis Serena Williams, vainqueur de son dix-huitième tournoi du Grand chelem et de son sixième US Open. Rien que cela nous indique qu’elle figure parmi les plus grandes championnes de l’histoire de ce jeu, et qu’elle est incontestablement la championne du vingt-et-unième siècle. Dotée d’un physique impressionnant, mais aussi d’un remarquable service et d’un revers qui ne l’est pas moins, elle est quasiment imbattable…quand elle n’est pas blessée, ce qui lui est arrivé très souvent au cours de sa déjà longue  carrière. Pour mémoire je rappellerais qu’elle a remporté son premier tournoi majeur en 1999, contre la reine de l’époque Martina Hingis, précisément à l’US Open. Certains, qui n’ont connu le tennis qu’à partir des années 2000, disent déjà que c’est la meilleure joueuse de l’histoire. Ils pourraient ajouter  que sans les blessures précédemment évoquées elle aurait déjà battu le record de Margaret Court en simple avec ses 24 victoires dans les tournois majeurs. Toutefois si Serena Williams a été et est aussi souvent blessée, c’est certainement parce qu’elle tire énormément sur son physique, son jeu n’ayant rien d’économique. C’est cela aussi la différence avec les grandes championnes du passé, moins fortes physiquement que nombre de joueuses de notre époque, même si Martina Hingis ou Justine Hénin ont montré qu’on pouvait être numéro un mondiale à la fin des années 90 ou au début des années 2000 avec des mensurations proches de celles d’Evonne Goolagong ou Chris Evert…ce qui est impensable chez les hommes. Qui pourrait imaginer qu’un Rosewall du vingt-et-unième siècle (1.70m et 66kg) ou même un Laver (1.72m et 70 kg) pourraient battre Nadal, Djokovic, Federer ou Cilic ?

Autre chose à prendre en compte en ce qui concerne la place parmi les meilleures joueuses de Serena Williams : la concurrence. On a beau dire, mais depuis quelques années la hiérarchie du tennis est quand même assez floue…derrière Serena Williams. Cette année par exemple, c’est la Chinoise Li Na qui a remporté l’Open d’Australie, ensuite c’est Maria Sharapova qui l’emporte à Roland-Garros, et, à Wimbledon, c’est la surdouée tchèque Petra Kvitova qui s’est imposée. Cela étant, si Serena Williams n’a pas remporté de tournoi majeur entre janvier et juillet, c’est tout simplement parce qu’entre un mal au dos, une blessure à la cuisse et un manque total de préparation, elle n’est jamais arrivée à Melbourne, Roland-Garros et Wimbledon en bonne santé. En revanche sa victoire au tournoi de Cincinatti laissait présager son succès de Flushing-Meadow, parce qu’elle avait pu se préparer correctement. Bref, Serena Williams est la meilleure joueuse de son époque depuis plusieurs années, et elle n’a pas face à elle une ou plusieurs joueuses susceptibles de la battre au meilleur de sa forme. Une Martina Navratilova avait en effet comme grande concurrente Chris Evert, tout comme Steffi Graf avec Monica Seles avant son agression sur le court en 1993, ce qui fait penser aux duels entre Federer et Nadal chez les hommes. Imaginons Federer sans Nadal ou l’inverse, à combien de tournois du grand chelem ils en seraient ! Federer sans Nadal aurait même réalisé en 2006 et 2007 le Grand Chelem. Mais imaginons aussi combien Martina Navratilova et Chris Evert auraient gagné de tournois majeurs sans la présence de l’autre : plus de 25 sans doute, voire même 30.

Tout cela pour dire que Serena Williams  peut encore battre le record de victoires individuelles de Margaret Court…à condition de rester en bonne santé dans les deux ou trois ans qui viennent. Elle peut aussi garder l’espoir de réaliser enfin ce Grand chelem que tout le monde attend depuis 1988, année où Steffi Graf remporta les quatre tournois majeurs (Australie, France, Grande-Bretagne et Etats-Unis). Certains ajoutent aujourd’hui la notion de Grand chelem doré avec la victoire aux Jeux Olympiques, mais l’histoire n’en veut pas réellement puisqu’à l’époque où  Maureen Connoly (1953) et Margaret Court (1970) réalisèrent le Grand chelem, le tennis n’était pas encore sport olympique. En revanche le Grand chelem de Steffi Graf a été réussi sur trois surfaces différentes (dur, herbe et terre-battue) contre deux seulement (herbe et terre) pour ceux de Maureen Connoly et Margaret Court. En tout cas, si Grand chelem il doit y avoir de nouveau dans le tennis féminin, la seule qui en soit capable en ce moment est certainement Serena Williams, compte tenu de sa supériorité intrinsèque sur ses rivales, y compris Petra Kvitova, sans doute la plus douée des jeunes joueuses actuelles, mais trop inconstante pour en faire une championne capable de gagner les quatre grands tournois. En plus, elle n’a pas le jeu pour s’imposer à Roland-Garros, où Serena Williams a triomphé deux fois.

Un dernier mot enfin pour dire que même si Serena Williams parvenait à battre le records de victoires en Majeurs et à réaliser le Grand chelem, cela ne voudrait nullement dire qu’elle serait la meilleure joueuse de l’histoire…parce que les conditions entre les époques sont trop différentes pour de pareilles affirmations. Cela étant, et je le répète, elle est à coup sûr la meilleure joueuse du nouveau siècle…ce qui n’est déjà pas mal. Une sorte de Suzanne Lenglen au début du siècle précédent, ce qui m’amène à regretter l’absence totale des joueuses françaises aux tous premiers rangs. Et oui, elle était belle l’époque d’Amélie Mauresmo et Marie Pierce qui, à elles deux, ont remporté quatre grands tournois du Grand chelem (deux chacune). Depuis c’est un peu le désert, malgré la victoire surprise de Marion Bartoli à Wimbledon en rappelant que son meilleur classement WTA fut une septième place (2012), et qu’elle battit en finale de Wimbledon l’Allemande Sabine Lisicki qui, elle aussi, n’a jamais figuré aux tous premiers rangs sur le circuit WTA (douzième en 2012).  En outre dans le cas de Marion Bartoli, on ne peut que regretter sa soudaine retraite à 28 ans. Cela dit, elle avait atteint son Graal, et sans doute estimait-elle qu’elle ne ferait jamais mieux qu’en cet été de grâce sur le gazon anglais…ce qui est très vraisemblable. En attendant elle nous avait quand même procuré un immense plaisir.

Michel Escatafal


La Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était

Coupe DavisIl y a quelque temps (mars 2011) j’avais écrit un article sur le tennis et la Coupe Davis (1991, année magique pour le tennis français), en notant que cette épreuve était loin, très loin même d’avoir son lustre d’antan. C’est pour cela que j’ai écrit en titre que « la Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était » et si je n’avais eu peur que le titre soit trop long, j’aurais ajouté que « c’est pour cela que la France peut la gagner cette année ». En fait il y a longtemps qu’elle ne figure plus au rang des priorités des meilleurs joueurs, ceux-ci étant autrement plus préoccupés par leur classement mondial, lui-même étant fortement impacté par les tournois du grand chelem, les seuls qui vaillent dans l’esprit du public. Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, nous l’aurions dans le fait que Marion Bartoli est devenue une grande vedette dans notre pays, pour avoir remporté le tournoi de Wimbledon l’an passé…après que 17 des 32 têtes de série aient été éliminées avant le second tour, ce qui lui a permis de remporter le tournoi en ayant battu Elina Svitolina, Christina Mc Hale, Camila Giorgi, Karin Knapp, Sloane Stephens, Kristen Flipkens et l’Allemande Sabine Lisicki. Bref, pour remporter son huitième titre sur le circuit WTA, sur le plus prestigieux des tournois, elle a quand même eu une certaine réussite, même si sa victoire ne doit rien à personne.

En écrivant cela, qu’on me pardonne, mais il faut être objectif même si j’ai été très heureux de la réussite de Marion Bartoli sur le gazon de Wimbledon, sur lequel elle avait déjà atteint la finale en 2007. En outre, on aimerait bien qu’un Français obtienne les mêmes résultats qu’elle dans les tournois du grand chelem, même si pour cela il faudrait qu’un Gasquet ou un Tsonga évite à la fois, Nadal, Djokovic, Federer, Murray ou Wawrinka…ce qui est impensable vu la densité du tennis masculin, autrement plus forte que celle du tennis féminin. Désolé de dire pareilles choses qui vont m’attirer les foudres de mes lectrices ! Toutefois, que celles-ci se rassurent : je ne ferais jamais pareille remarque en ce qui concerne le 100m ou le 400m en athlétisme, le 400m ou le 200m en natation, la descente ou le slalom en ski. Le sport féminin a cette particularité d’avoir des niveaux très élevés dans certains sports, et d’être loin de celui des hommes dans quelques autres, voire à des années-lumière pour quelques uns d’entre eux. Il faut appeler un chat un chat, et c’est la raison pour laquelle je regrette qu’on ait voulu la parité dans le cyclisme sur piste aux Jeux Olympiques, ce qui nous a privé de la poursuite individuelle, du kilomètre et de la possibilité d’aligner trois athlètes par nation en vitesse…pour avoir le même nombre d’épreuves chez les femmes et les hommes. C’est ridicule, mais c’est ainsi !

Cela dit, revenons à présent sur le tennis et plus particulièrement sur la Coupe Davis, seule épreuve avec Roland-Garros qui intéresse France Télévision…et encore, à condition que la France soit qualifiée. Si l’on veut voir les grands ou même les petits tournois, il faut être câblé, à deux ou trois exceptions près. En France, sans joueurs ou joueuses françaises, en dehors des Internationaux de France, les autres tournois du Grand chelem n’existent pas, pas plus que la Coupe Davis ou sa petite sœur féminine la Fed Cup. C’est ainsi hélas, ce qui explique grandement que nous n’ayons eu aucun Français vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem chez les hommes depuis 1983 (Noah à Roland-Garros), l’avant dernier datant de 1946 (Bernard), année de gloire pour notre tennis puisque Petra gagna Wimbledon. En revanche la Suisse, qui compte infiniment moins de licenciés que notre pays, a eu comme figure de proue depuis les débuts de la décennie 2000 Roger Federer, et à présent Wawrinka, qui vient de battre à Melbourne Djokovic en demi-finale et Nadal en finale, deux des meilleurs joueurs de l’histoire du jeu. On comprend mieux pourquoi la Suisse, avec ces deux joueurs, a aussi remporté l’or au tournoi de double des Jeux Olympiques en 2008…ce qui n’est évidemment jamais arrivé à la France depuis que le tennis figure de nouveau au programme olympique. Pour mémoire, puisque ce site évoque surtout l’histoire du sport,  je rappellerais que la France avait obtenu l’or aux J.O. de 1912 et de 1920 chez les femmes, avec respectivement Marguerite Broquedis et Suzanne Lenglen, et en 1912 chez les hommes avec André Gobert. Ce dernier remportera aussi le double à ces mêmes J.O. 1912 avec Maurice Germot.

Cela étant, et là nous sommes meilleurs que les Suisses, la France a remporté 9 fois le fameux Saladier d’argent, dont 3 fois depuis la création du Groupe mondial, en 1991, 1996 et 2001. Pas mal comme bilan, surtout si on y ajoute les résultats de l’époque des Mousquetaires (entre 1927 et 1932 avec Borotra, Cochet, Brugnon et le meilleur de tous, Lacoste). C’était la belle époque pour le tennis français, lequel avait à sa disposition les meilleurs joueurs du monde en simple comme en double, cette discipline ayant toujours une grande importance en Coupe Davis entre les journées de simple. A noter aussi, pour ceux qui aiment l’histoire, qu’à cette époque il y avait ce qu’on appelait le Challenge Round, c’est-à-dire que le vainqueur de l’année précédente était automatiquement qualifié pour la finale de l’année suivante, ce qui était quand même un sacré avantage, sans compter l’avantage supplémentaire de jouer « à la maison ». Ce fut ainsi jusqu’en 1971, date à laquelle on décida de remettre toutes les équipes sur un pied d’égalité à partir de l’année suivante, ce qui redonna de la vigueur à l’épreuve, surtout à cause de l’apparition du tennis au plus haut niveau des joueurs des pays communistes, ceux-ci faisant de l’épreuve reine du tennis par équipes un vecteur de propagande politique. Ainsi, en 1972, la première finale de la Coupe Davis nouvelle version donna lieu à un combat épique entre la Roumanie de Nastase et Tiriac et les Etats-Unis de Stan Smith, les Etats-Unis finissant par l’emporter par 3 victoires à 2. Il faut dire qu’à ce moment nous étions au début d’une nouvelle grande époque du tennis américain, lequel allait voir éclore dans les années suivantes des joueurs comme Ashe, Connors, Mac Enroe et Gerulaitis.

Curieusement Jimmy Connors n’a jamais gagné la Coupe Davis, symbole du peu d’attrait à partir de l’ère open des meilleurs joueurs pour cette épreuve…faute d’y trouver un intérêt financier suffisant. En outre, à ce moment (dans les années 70), la politique était de plus en plus présente dans le tennis comme par exemple en 1974, quand l’Inde refusa d’affronter en finale l’Afrique du Sud en raison de l’apartheid. Décision parfaitement justifiable au demeurant sur le plan moral, mais décision qui finissait d’affaiblir une compétition qui était loin d’exercer la même fascination qu’elle avait du temps du tennis amateur, époque où il était impensable que les Australiens Sedgman, Hoad, Rosewall, Laver, ou les Américains Trabert Seixas, Olmedo, pour ne citer qu’eux, ne disputent pas l’épreuve avant de passer dans les rangs professionnels. Un peu plus tard, en 1981, la Coupe Davis finit par supprimer les zones éliminatoires géographiques, ce qui lui redonna un petit regain d’intérêt, mais plus jamais elle ne retrouvera son prestige de l’époque des Mousquetaires ou de celle des années 50 et 60, quand Australiens et Américains se battaient pour remporter le Challenge Round, les deux nations ayant à leur disposition les meilleurs joueurs du monde.

Jamais plus la Coupe Davis ne retrouvera son prestige d’antan, la finale, en fin de saison (fin novembre) étant devenue presque une corvée pour des joueurs éreintés par les exigences d’un calendrier démentiel. Elle l’est d’autant plus que les meilleurs joueurs du monde vont presque toujours dans les phases ultimes des tournois (Master 1000 et Grand chelem), et participent au Masters (mi-novembre), juste avant la finale de la Coupe Davis si leur pays est qualifié. Ainsi la Suisse, malgré Federer et Wawrinka, mais aussi la Grande-Bretagne malgré Murray, l’Argentine malgré Del Potro, n’ont jamais remporté l’épreuve. La Serbie, avec Djokovic, ne l’a emporté qu’en 2010. Quant à l’Espagne, malgré Nadal et plusieurs joueurs parmi les tous meilleurs (Ferrer, Robredo), elle n’a plus gagné depuis 2011, battue en finale 2012 par la République Tchèque, équipe qui a battu aussi la Serbie en finale 2013. A noter toutefois que, cette dernière année, la République Tchèque s’est qualifiée pour la finale en ayant vaincu la Suisse au premier tour, celle-ci ayant joué sans Federer, et l’Argentine en demi-finale, sans Del Potro. Pas la peine d’ajouter d’autres commentaires…ce qui laisse beaucoup d’espoirs à l’équipe de France en 2014, avec un tirage au sort a priori assez facile, parce que pour l’équipe de France la Coupe Davis est très, très importante. En plus avec Gasquet et Tsonga, elle dispose de deux excellents joueurs…même s’ils sont un ton en dessous des tous meilleurs (Nadal, Djokovic, Murray, Federer, Del Potro  et sans doute à présent Wawrinka). En fait, la vraie grande victoire de l’équipe de France en Coupe Davis depuis l’époque des Mousquetaires date de 1991, où Leconte et Forget battirent les Etats-Unis d’Agassi, Sampras et d’une paire de double composée de Flach et Seguso, considérée à l’époque comme la meilleure du monde. Et oui, c’était il y a 23 ans ! Décidément les grands exploits du sport français sont toujours historiques, hélas !

Michel Escatafal


Nadal plus fort que tous les autres avant lui ?

borgNadalComme d’habitude, chaque fois qu’un joueur de tennis domine tous les autres, on dit que c’est le meilleur de l’histoire…une histoire que peu connaissent réellement, ce qui leur fait dire des banalités. Et ce n’est pas ce qu’écrivent les internautes qui prouvent le contraire, et ce dans tous les sports. Cela dit, le fait que Nadal ait gagné 8 fois à Roland-Garros est un cas unique dans la longue histoire du tennis, et cela est indiscutable. Pour trouver trace d’une telle domination sur terre battue, il faut remonter à Bjorn Borg, le célèbre joueur suédois des années 70 et du début des années 80, avec 6 victoires à Roland-Garros.  Et si l’on regarde les autres surfaces, nous trouvons le joueur américain Sampras et le Suisse Roger Federer qui, l’un et l’autre, ont remporté à 7 reprises le tournoi de Wimbledon. Tout cela depuis les débuts de l’ère open (1968).

Avant cette date, seuls 4  joueurs ont remporté 7 fois le même tournoi majeur, à savoir l’Américain Bill Tilden entre 1920 et 1929 (7 fois vainqueur aux Internationaux des Etats-Unis qui ne s’appelaient pas encore l’US Open), l’Américain William Larned qui a remporté 7 fois les Internationaux des Etats-Unis entre 1901 et 1911, le Britannique William Renshaw qui l’a emporté à 7 reprises à Wimbledon entre 1880 et 1889, et un autre Américain, Richard Sears, qui a gagné ses 7 tournois majeurs aux Etats-Unis entre 1881 et 1887. Autant dire, pour les quatre derniers joueurs cités (avant l’ère open),  à une époque où le tennis était bien loin d’être ce qu’il est aujourd’hui, ce qui empêche toute comparaison.

A contrario, le fait que les professionnels n’aient pas pu jouer avec les amateurs ou considérés comme tels avant 1968, a fait que des joueurs comme Gonzales, Rosewall ou Laver n’avaient aucune chance de réaliser ce qu’ont réalisé Borg, Sampras, Federer ou Nadal à Roland-Garros ou Wimbledon. Or, ne l’oublions pas, Laver a fait le grand chelem à deux reprises en 1962 et 1969, ce qui indique que pendant tout ce laps de temps il aurait à coup sûr engrangé nombre de tournois du grand chelem, d’autant que 3 des 4 tournois majeurs se jouaient sur herbe. La remarque vaut aussi pour Pancho Gonzales, à qui j’ai consacré un article sur ce site. Voilà pourquoi il est prudent de ne pas faire de comparaisons trop rapides, même s’il n’est pas interdit d’avoir une opinion. Et beaucoup d’entre nous, anciens champions ou joueurs du dimanche, sont convaincus que Nadal est le joueur qui a le plus exercé sa domination sur la terre battue dans l’histoire du tennis, avec Bjorn Borg.

Effectivement, en voyant jouer Nadal, comme autrefois Borg, à la Porte d’Auteuil ou ailleurs (Monte Carlo, Rome ou Hambourg), on ressent comme une impossibilité pour l’adversaire de le battre à la régulière. Nadal, comme Borg dans les années 70, est capable de gagner en 3 sets secs une finale de Roland-Garros, en affrontant un des deux ou trois meilleurs sur cette surface. Ce fut le cas avec Federer à plusieurs reprises, comme avec Ferrer dimanche dernier, comme ce le fut pour Borg contre des joueurs comme Vilas ou Gerulaitis, lesquels étaient pourtant très forts sur cette surface. Oui, il y a quelque chose d’inexorable dans la réussite de Rafael Nadal à Roland-Garros, à tel point qu’on peut envisager froidement de le voir remporter « Roland » à 10 reprises. N’oublions pas qu’il n’a que 27 ans ! Certes il a subi de nombreux problèmes avec son genou gauche, mais rien ne dit qu’il ne jouera pas encore deux ou trois ans à son niveau d’aujourd’hui. Certes aussi, quand on a vu le match contre Djokovic en demi-finale du dernier Roland-Garros, on peut se dire que sa marge est moins importante qu’elle ne l’était en 2008 ou en 2010, mais Djokovic n’a-t-il pas atteint son apogée ?

Revenons maintenant sur deux joueurs qui ont marqué leur époque dans les 50 dernières années, à savoir Bjorn Borg, dont j’ai déjà évoqué le nom, et Roy Emerson, cet Australien que personne ou presque ne connaît alors qu’il a remporté 12 tournois du grand chelem, dont 6 fois les Internationaux d’Australie. Borg, dès son arrivée sur le circuit, a fait preuve de qualités physiques exceptionnelles, ce qui explique qu’il ait pu exprimer sans défaillance son jeu lifté, jeu qui nécessite une forte dépense physique. Elles lui ont aussi permis d’être un des joueurs qu’il est très difficile de déborder sur un court, comme Nadal aujourd’hui. Et comme Nadal, ces qualités physiques sont aussi au service d’une volonté, d’une obstination même, qui fait l’admiration de tous ceux qui s’intéressent à ce jeu. Vous me direz que le fait de ne jamais renoncer, de se battre jusqu’à l’extrême limite de ses forces, est le propre des très grands champions, mais Borg l’avait peut-être un tout petit peu plus que les autres.

La preuve en 1980, quand il remporta son cinquième Wimbledon (8-6 au cinquième set) face à Mac Enroe, avec un tie-break interminable (18-16), alors que l’Américain jouait sur sa surface favorite. Et puisqu’on parle de surface, c’est pour le moment la principale différence entre Nadal et Borg, à savoir que Borg était aussi le meilleur sur herbe à sa grande époque, ayant su adapter son jeu à cette surface sur laquelle on joue peu, notamment grâce à un puissant service et un jeu au filet, peut-être pas au niveau des meilleurs volleyeurs, mais tout de même efficace. Dommage qu’il ait échoué à plusieurs reprises en finale de l’US Open (4 fois entre 1976 et 1981), car il avait réellement la possibilité d’être le troisième joueur à enlever le grand chelem (après Donald Budge en 1938 et Rod Laver en 1962 et 1969).

Parlons à présent de Roy Emerson, joueur atypique s’il en était, dont on disait de lui qu’il était quasiment toujours au top de sa forme. Ce fils de fermier, qui avait un poignet de fer acquis selon ses dires en faisant la traite des vaches, à qui on avait construit un court dans le ranch familial,  était le type même du grand joueur australien, avec d’énormes qualités athlétiques, une technique complète, un grand service et une belle volée. Certains de ses contemporains lui ont  reproché de s’être forgé un extraordinaire palmarès à bon marché (en préférant rester un amateur marron) grâce au passage des meilleurs amateurs au professionnalisme, mais ce jugement était injuste dans la mesure où il était très dangereux même pour un Rod Laver.

Ainsi, en 1961, après avoir battu Fraser et Laver, blessés, ce qui lui avait permis de s’imposer aux internationaux d’Australie, il allait l’emporter  à Forest-Hills, où se déroulaient les internationaux des Etats-Unis, en battant en finale Laver en 3 sets. En outre nul n’oubliera qu’il n’a perdu qu’un seul simple en finale de la Coupe Davis (contre Santana en 1965), alors qu’il a participé à 9 finales. Enfin, c’était aussi, comme tous les cracks australiens, un remarquable joueur de double, avec notamment 10 finales consécutives à Roland-Garros et 6 victoires avec des partenaires différents. Et à l’époque, les meilleurs jouaient le double ! Bref, un immense joueur qui a inscrit 26 fois son nom au palmarès des 4 grands tournois (simple et double). A la fin de sa carrière il deviendra un entraîneur réputé, coachant notamment l’ex-joueuse prodige américaine, Tracy Austin.

Michel Escatafal


Gauchers de génie dans le sport – partie 1 (boxe, basket, tennis )

S’il y a bien une catégorie d’individus doués pour le sport, et le reste aussi (Platon, Charlemagne et Napoléon), c’est bien celle des gauchers. J’en profite au passage pour dire que je suis droitier, comme tous les membres de ma famille, cela pour montrer que je ne fais que constater une évidence. Fermons la parenthèse pour noter que cette catégorie de personnes se servant quasi exclusivement de leur main ou pied gauche pour faire du sport a une importance dans l’histoire du sport infiniment supérieure à la proportion de gauchers exclusifs dans l’ensemble de la population, puisqu’on en comptabilise entre 12 et 13%, certains disent même 10% de gauchers exclusifs. Et oui, il y a gauchers et gauchers, sans parler des gauchers contrariés, ce qui m’incite à n’évoquer dans ces articles consacré aux gauchers de génie du sport que des gauchers avérés à défaut d’être exclusifs, dans les sports que j’ai pratiqués ou que je connais à travers leur histoire.

Déjà je vais passer très vite sur les sportifs pour qui être gaucher ou droitier n’a a priori qu’une importance toute relative. En disant cela je pense notamment aux pilotes automobiles, peut-être les deux meilleurs de l’histoire dans leur discipline, à savoir Ayrton Senna pour la Formule 1 et Sébastien Loeb pour les rallyes. Je dirais la même chose pour le vélo, et notamment en pensant à nos trois champions du monde de vitesse, du kilomètre et du keirin que furent  Frédéric Magné, Laurent Gané et Arnaud Tournant, dans les années 1990 et 2000. C’est déjà plus important quand il s’agit de boxeurs, car leur façon de boxer peut en dépendre, certains boxant en « fausse garde ». Je ne vais pas en citer beaucoup, simplement ceux qui me viennent à l’esprit, mais tous à des titres divers figurent parmi les plus grands boxeurs, toutes époques confondues.

Carmen Basilio d’abord, qui fut un grand rival de Ray Sugar Robinson, et qui lui prit même le titre de champion du monde des poids moyens en 1957, avant de perdre dans le match revanche l’année suivante. Auparavant il avait été champion du monde des poids welters entre 1955 et 1957. Bref Basilio, fut un très grand boxeur gaucher, remarquable technicien, au point d’avoir été élu boxeur de l’année en 1957 par Ring Magazine.  Et à cette époque, nous étions dans l’âge d’or de la boxe !

Autre grand boxeur gaucher dont je voudrais parler, le grand, l’immense Marvin Hagler, dont j’ai souvent parlé sur ce site, et à qui j’ai consacré un article à propos de son fameux match contre Ray Sugar Leonard , un combat qui fait partie de la légende de la boxe. Hagler était certes gaucher, mais beaucoup d’amateurs de boxe ont comme souvenir de lui qu’il savait boxer avec les deux gardes, comme il l’a prouvé lors de son championnat du monde contre le boxeur ougandais John Mugabi, redoutable puncheur, vaincu par K.O. à la onzième reprise. Dans ce combat, en effet, Hagler a boxé en droitier les deux premiers rounds, puis en gaucher jusqu’au onzième round, où de nouveau il changea de garde.

Troisième boxeur gaucher dont je veux évoquer le nom, Oscar de la Hoya, surnommé le Golden Boy, qui a été champion olympique des poids légers en 1992 à Barcelone, et qui fit une carrière professionnelle extraordinaire, puisqu’il est le premier  boxeur à avoir remporté un titre mondial dans six catégories différentes (des super-plumes aux poids moyens), avant d’être battu par les deux meilleurs boxeurs de l’époque actuelle, Floyd Mayweather et Manny Pacquiao. A noter que De la Hoya était gaucher, mais il boxait généralement  en droitier, même s’il boxa en fausse-garde contre un autre gaucher célèbre, Pernell Whitaker, qui fut lui aussi champion olympique des poids légers à Los Angeles en 1984, et qui détint une ceinture mondiale dans quatre catégories (des légers jusqu’aux super-welters).  Les deux hommes se sont affrontés en 1997 pour le titre des welters WBC, et De la Hoya l’emporta de peu sur son adversaire, ce dernier lui transmettant en quelque sorte le témoin car il était âgé alors de 33 ans.

Passons à présent à d’autres sports où les gauchers ont laissé une empreinte beaucoup plus significative encore…parce que leur main gauche faisait partie de leur outil de travail. En basket je pense à Larry Bird, joueur américain de NBA qui fut membre de la fameuse Dream Team de 1992, que l’on avait surnommé Golden Hand (main d’or). Si on lui a donné ce surnom, c’est tout simplement parce que sa main gauche était vraiment magique. Elle l’était tellement qu’il a gagné dans sa carrière tout ce qu’un joueur peut remporter comme trophées collectifs ou individuels dans le basket, et surtout il fut désigné comme sportif de l’année par l’Associated Press en 1986, premier joueur basket de l’histoire à obtenir cette distinction. Si j’osais, je dirais que sa main gauche peut-être comparée à celle de Michel-Ange, Raphaël et Léonard de Vinci, autres gauchers de génie.

Mais que dire des joueurs de tennis, sport qui compte de nombreux gauchers parmi ses plus grands joueurs. A ce propos il faut déjà commencer par souligner que jouer contre un gaucher est déjà plus difficile, pour la simple raison que le revers devient coup droit ou encore que le rebond du service tourne à contre sens. Bref, déjà il faut apprendre à jouer contre un gaucher, plus encore que dans la boxe, ce qui est un avantage considérable pour un gaucher. Ce n’est pas pour rien si Federer n’a jamais réellement su comment maîtriser le coup droit lifté de Nadal, plus particulièrement sur terre battue!

Nadal justement,  est le dernier des fantastiques joueurs gauchers qui ont illustré l’histoire du tennis, avec son grand chelem en carrière puisqu’il a remporté sept titres à Roland-Garros, plus ses victoires à Wimbledon (2), et ses succès  à Melbourne et Flushing-Meadow, ce qui le place au niveau de Rod Laver et de Bjorn Borg au nombre de tournois du grand chelem gagnés (11), juste derrière Emerson (12 avant l’époque open), Sampras (14) et Federer (17). A la lecture de ces chiffres, certains me feront remarquer que les trois joueurs qui ont remporté le plus grand nombre de tournois du grand chelem ne sont pas gauchers. Certes, mais parmi les deux seuls joueurs ayant réalisé le grand chelem, outre Donald Budge,  il y a le gaucher australien Rod Laver, qui l’a réalisé deux fois à sept ans d’intervalle (1962-1969).

En outre, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises sur ce site, si Laver a un tableau de chasse vide dans les tournois majeurs entre 1963 et 1967, c’est parce qu’il n’avait pas le droit de les disputer puisqu’il était professionnel. Combien en aurait-il gagné de plus pendant les cinq ans où il se trouvait au sommet de sa carrière (entre 25 et 29 ans) ? Nul ne le sait, mais vu la supériorité qu’il manifestait sur le circuit professionnel, on peut imaginer que c’est lui qui détiendrait le record de tournois du grand chelem remportés. Pour mémoire on rappellera qu’il a vulgarisé le lift, qu’il est le précurseur de la prise unique de raquette, qu’il avait tous les coups du tennis,  et un jeu de jambes exceptionnel. Tout cela lui ayant permis d’être le vrai numéro un mondial en 1961 et 1962, puis chez les professionnels, et enfin en 1968 et 1969. Qui dit mieux ? Personne.

Parmi les gauchers de génie je pourrais aussi évoquer les deux Américains Jimmy Connors et John Mac Enroe. L’un et l’autre dominèrent le tennis à leur époque, parfois même en même temps. Connors fut le meilleur joueur en 1974, un des deux meilleurs avec Borg par la suite (jusqu’en 1978), puis de nouveau numéro un en 1982 après la retraite du Suédois. A la même époque son plus grand rival fut John Mac Enroe, peut-être le plus doué de tous. Connors, à son meilleur niveau, était un joueur qui semblait jouer avec un lance-flammes, ce qui détruisait l’adversaire. Mais ce qui le différenciait le plus des joueurs qu’il affrontait, c’était ce revers à deux mains de gaucher qui était véritablement meurtrier, tant en passing qu’en retour de service. Mac Enroe en revanche, bien qu’ayant un jeu lui aussi très violent, était davantage artiste. Il ne donnait pas la même impression de cogner que « Jimbo », mais ses coups faisaient très mal aussi. Son service tellement spécial, qu’il délivrait au départ en étant sur une ligne parallèle à celle du court, était extraordinairement efficace, suivi le plus souvent par une volée qui ne l’était pas moins. Et, plus que tout sans doute, il possédait tous les coups dans sa raquette. D’ailleurs il était aussi brillant en double qu’en simple.

Et puisque j’en suis aux joueurs de tennis, je voudrais souligner que nous avons eu en France deux magnifiques joueurs gauchers, qui ont remporté la Coupe Davis en 1991, à savoir Guy Forget et Henri Leconte. Pour ceux qui l’ont connu quand il jouait au plus haut niveau, il est amusant d’entendre Henri Leconte donner  des conseils aux joueurs d’aujourd’hui, comme pourrait le faire un Lendl qui a tiré la quintessence de ses qualités. Leconte, en effet, aurait dû devenir un des joueurs du vingtième siècle…s’il avait exploité ses extraordinaires dons. Il savait tout faire, et tout faire bien.  Inutile de décrypter ses qualités, car il les avait toutes, sauf  la constance et la concentration. Forget était moins doué, mais son service, sa volée et son application lui ont permis de faire une très belle carrière, en simple et plus encore en double, en rappelant au passage que la paire Forget-Leconte est la seule à être invaincue en double dans toute l’histoire de la Coupe Davis (11 victoires en 11 matches).

Cela étant, pour être complet avec l’apport des gauchers sur le tennis, on n’oubliera surtout pas les dames. En effet, avec Martina Navratilova nous sommes en présence de la meilleure joueuse de l’histoire tant en simples (18 tournois du grand chelem plus le grand chelem en simple sur deux saisons) qu’en double (31 titres plus 10 titres en double mixte). J’ai souvent parlé d’elle sur ce site, et c’est pour cela que je ne vais pas insister. Elle aussi avait toutes les qualités, tous les coups du tennis, et avait acquis au fil des ans la ténacité qui font les supers champions. Quant à Monica Seles, elle aurait dû devenir plus grande encore qu’elle ne le fût si un fou n’avait eu l’idée de la poignarder en 1993, alors qu’elle arrivait dans les plus belles années de sa carrière (20 ans), et qu’elle avait déjà remporté 8 tournois du grand chelem. Hélas pour elle, après deux ans sans compétition et le traumatisme subi, elle ne retrouvera plus jamais son niveau d’avant l’accident, et se contentera de gagner l’Open d’Australie peu après son retour (en 1996). Sans cet accident horrible, combien de tournois du grand chelem aurait remporté Monica Seles, sorte de Jimmy Connors au féminin, avec une envie constante de « cogner » en poussant des cris stridents, ses retours de service fulgurants et son revers giflé. Autant d’atouts qui ont fait d’elle une joueuse hélas trop méconnue, compte tenu de ses qualités intrinsèques, mais qui a marqué l’histoire.

Michel Escatafal


Borg, roi du tennis open dans les années 70

A quelques jours de Roland-Garros, je voudrais revenir aujourd’hui sur un joueur, le Suédois Bjorn Borg, qui fut peut-être avec Rafael Nadal le meilleur joueur de l’histoire sur la terre battue. En tout cas, nombre de spécialistes pensent qu’à sa façon il a révolutionné le jeu sur terre, avec son formidable coup droit lifté et son magnifique revers à deux mains (croisé ou le long de la ligne). A ce propos, je rappellerais que si de nos jours beaucoup de joueurs utilisent le revers à deux mains, ce n’était pas le cas encore au début des années 70 et de l’ère open. En fait, le développement de cette technique a été mis en évidence parce que les deux meilleurs joueurs de la décennie 70, Borg et Connors, l’ont mise en pratique. Fermons la parenthèse pour revenir sur la technique en coup droit de Borg, en précisant qu’il y mettait un lift extraordinaire pour l’époque avec une raquette en bois (tendue à près de 30 kg), négociant sa balle très tôt, et attaquant sur pratiquement tous ses coups de ce côté, obligeant l’adversaire à rester au fond du court, parfois même loin de la ligne. Et s’il voulait desserrer l’étreinte, cet adversaire devait nécessairement prendre des risques qui, à la fin, finissaient par provoquer une faute.

Bien sûr Borg n’avait pas que cet atout dans son jeu, car il était aussi redoutable par ses passing-shots, qu’ils soient délivrés en coup droit ou en revers, grâce à une grande mobilité cultivée dans son passé d’athlète. Certains prétendaient d’ailleurs que ce Suédois à la concentration sans faille, était en fait un décathlonien des courts, ce qui n’était pas faux dans la mesure où son endurance (rythme cardiaque de 39 battements/minute) n’avait d’égale que sa souplesse et sa détente. Bref, Borg avait un ensemble de qualités qui en faisait l’archétype du joueur de terre-battue, tout en l’autorisant à tirer son épingle du jeu sur toutes les surfaces. Son service frappé très haut, était loin d’être un handicap, et lui permettait de réussir un nombre d’aces important, notamment dans les moments les plus stratégiques. Enfin, même s’il n’était pas un volleyeur pur, il était difficile de parler de faiblesse dans ce domaine, dans la mesure où il n’était pas maladroit quand il montait au filet. La preuve,  pour son entraîneur suédois, Lennart Bergelin, c’était un remarquable joueur de double même si, en fait, il ne le disputait pratiquement qu’en Coupe Davis. Cela étant Borg n’a jamais été un adepte du service-volée, mais le seul fait qu’il ait gagné à cinq reprises sur l’herbe de Wimbledon démontre qu’il savait jouer aussi sur surface rapide (il avait beaucoup joué sur bois dans ses jeunes années en Suède), ses retours de service meurtriers en témoignant, et qu’il possédait bien tous les coups du tennis.

Néanmoins, c’est quand même sur la terre-battue de Roland-Garros que Borg a sans doute le mieux donné sa pleine mesure. D’abord c’est Porte d’Auteuil qu’il a remporté le premier de ses onze titres dans les tournois du grand chelem. C’était en 1974, alors qu’il était à peine âgé de dix-huit ans, face à un adversaire qui avait sept ans de plus que lui, l’Espagnol Manuel Orantes. Le début d’un long règne qui allait lui permettre d’écraser tous ses adversaires les années suivantes, sauf en 1976 (battu en huitième de finale par le futur vainqueur Panatta) et en 1977 (participation à un circuit Intervilles) où il était absent. Et les adversaires qu’il a battus n’étaient pas n’importe lesquels entre l’Argentin Vilas (1975 et 1978), laminé les deux fois en trois petits sets, qui fut numéro un mondial en 1977, ou encore Victor Pecci le Paraguayen à la boucle d’oreille (il a lancé la mode) en 1979, puis Vitas Gerulaitis en 1980, le flamboyant joueur américain qui figura pendant des années entre la troisième et la quatrième place mondiale, et enfin Ivan Lendl en 1981, date qui correspond à sa véritable dernière année de compétition, où il dut batailler cinq sets pour l’emporter. Il remportera aussi bien d’autres succès sur cette surface qui lui allait tellement bien, notamment aux Internationaux d’Italie à Rome qu’il a gagnés en 1974 et 1978, ou encore à Monte-Carlo où il atteignit la finale en 1973, alors qu’il n’avait pas encore dix-sept ans, avant de l’emporter en 1977, 1979 et 1980.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de parler de ses succès à Wimbledon, car ce fut un exploit inédit qu’avoir réussi à remporter le tournoi londonien à cinq reprises (record battu ensuite par Sampras) depuis le début du siècle précédent, tout comme il est le seul à avoir réussi trois doublés Roland-Garros-Wimbledon, qui plus est consécutivement (1978-1979-1980). Une telle série de records et de succès signifie bien que Bjorn Borg figure incontestablement parmi les meilleurs joueurs de l’histoire. Essentiellement joueur de terre battue à ses débuts, il a réussi à s’adapter au jeu sur gazon après avoir amélioré son service et ses volées. Sa première victoire sur le gazon londonien (1976), il la remporta sur Nastase en finale, en dépit d’une douleur à l’abdomen (élongation) qui l’obligea à se vaporiser à intervalles réguliers à l’endroit où il avait mal. Il souffrira de la même blessure en 1980, cette fois contre Mac Enroe, dans un match beaucoup plus difficile puisqu’il alla jusqu’au cinquième set (8-6), après un tie-break inoubliable au quatrième set qui se termina sur le score de 18-16.

A propos de cinquième set, il faut noter que Borg était très difficilement battable dans le cas où le match allait jusque-là. Connors s’en est aperçu à ses dépens à Wimbledon en 1977, à l’issue d’un match somptueux, dont il eut quelque mal à se remettre. La preuve, l’année suivante, dans une finale que tout le monde attendait acharnée, au lance-flamme comme avait titré Denis Lalanne dans l’Equipe, Borg s’imposa très facilement en trois sets secs, ne laissant que sept jeux à son adversaire américain. En revanche l’année d’après, en 1979, Borg souffrit mille morts pour arriver à s’imposer à Roscoe Tanner, gaucher américain et grand serveur, qui fut battu 6-4 au cinquième set. Borg eut très peur ce jour-là, car l’Américain était un joueur qui ne lui convenait pas sur surface rapide (il sera éliminé en 1979 à Flushing Meadow par ce même joueur), et il reconnut que si Tanner avait réussi à égaliser dans le cinquième set à 5-5, il aurait sans doute été battu. Il n’empêche, une nouvelle fois la concentration de celui qu’on appelait « Ice Borg », lui avait permis de se tirer d’un mauvais pas. En revanche, en 1981, face à Mac Enroe, il ne renouvellera pas son succès de 1980 et sera battu en quatre sets. Ce fut une sorte de passation de pouvoir avec son jeune rival américain qui le battra une nouvelle fois en finale à Flushing Meadow.

Flushing Meadow justement, sorte de morne plaine pour Borg, parce qu’il ne réussit jamais à s’y imposer, ce qui l’empêcha de réaliser le grand chelem. Cette succession d’échecs à l’US Open avait quelque chose d’incongru dans la mesure où Borg était très fort sur le décoturf, surface du tournoi américain. Il est vrai qu’il affronta chaque fois en finale Connors (en 1976 puis en 1978) et Mac Enroe (en 1980 et 1981). Chacun sait qu’il était très difficile de rencontrer les deux Américains chez eux, comme en témoigne par exemple le match contre Connors en 1978, où Borg fut autant écrasé que Connors le fut la même année à Wimbledon. Le joueur suédois avait pourtant une excuse, qui n’explique pas tout parce que ce jour-là Connors marchait sur l’eau, mais on apprit une semaine après la fin du tournoi new-yorkais que Borg souffrait d’une ampoule au pouce qui le handicapa considérablement au service. Sans doute aurait-il été battu quand même tellement Connors se sentait fort dans l’antre de Flushing Meadow, mais sa chance était passé de gagner au moin une fois l’US Open, et de réussir du même coup le grand chelem, qu’il serait allé chercher en Australie, tournoi très dévalué à l’époque.

Borg, comme d’autres joueurs avant et après lui, mesurait la difficulté de réaliser le grand chelem, exploit qu’ils sont deux seulement à avoir accompli, Donald Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969). Cependant il restera dans l’histoire comme un des plus grands joueurs qu’ait produit le tennis. Il sera aussi le premier joueur à avoir transformé le tennis en un spectacle populaire, grâce à la télévision. Et pourtant la carrière de Borg ne fut pas très longue, à peine huit ans, puisqu’il s’arrêta quasi définitivement en 1982 après une défaite contre Noah à Monte-Carlo. Il essaiera de revenir dans le circuit l’année suivante, toujours à Monte-Carlo, et cette fois c’est Henri Leconte qui lui fera comprendre que son temps était passé. Dommage, car à 27 ans Borg avait encore beaucoup à donner au tennis, et peut-être qu’en continuant à jouer au plus niveau quelques années de plus il se serait-il évité quelques déboires dans sa vie d’après. Malgré tout, entre son lift, son revers à deux mains, sa concentration extrême et ses passings-shot, il aura énormément apporté au tennis, plus certainement que tout autre joueur avant lui. Et en plus, il aura eu à affronter dans sa carrière une ou deux générations de joueurs extraordinaires, tels Nastase, Panatta, Connors, Mac Enroe, Gerulaitis, Lendl, Noah.

Michel Escatafal