Les Français n’aiment pas les joueurs géniaux…

michalakVoilà, il n’y a pas eu de miracle, l’équipe de France de rugby n’a pas pu battre celle d’Angleterre, ce qui est finalement assez logique, l’orgueil ne suffisant pas pour faire une grande équipe. Mais le plus étonnant réside dans les commentaires que nous pouvons lire de la part des journalistes et des forumers, notamment à propos des performances de la charnière Parra-Trinh-Duc. Celle-ci, en effet, semble poser un problème insoluble, parce que cela fait quatre ans bientôt qu’on a la même (ou presque) et qu’on se pose toujours la question de savoir si c’est la bonne ou pas. D’ailleurs, le seul fait de se poser la question depuis si longtemps est significatif de quelque chose qui cloche, mais apparemment les sélectionneurs ne sont pas de cet avis. Philippe Saint-André, et nombre d’entre nous, croyaient en avoir trouvé une autre (Machenaud-Michalak) à l’occasion de la tournée en Argentine l’an passé et lors des tests de novembre, mais aujourd’hui plus grand-monde ne semble lui faire confiance…sans qu’elle ait vraiment démérité.

En évoquant les tests de novembre, je voudrais dire d’abord qu’ils auront été de la poudre aux yeux quant à la valeur réelle de l’équipe de France, version Saint-André. Si j’écris cela, c’est parce qu’on a considéré nos victoires sur l’Australie ou l’Argentine comme de très grandes performances, alors que ce n’était pas vraiment le cas. Cependant ces victoires ont été remportées aussi, parce que nos joueurs disposaient encore d’une certaine fraîcheur, qui aujourd’hui manque cruellement à nos internationaux. Cela signifie qu’avant de se pencher sur le cas des joueurs, il faut impérativement qu’on se penche sur le problème du calendrier, si l’on veut qu’un jour le XV de France remporte enfin la Coupe du Monde. Au passage, comme je ne cesse de l’écrire, la France est la seule grande nation de rugby à ne pas avoir gagné cette épreuve, malgré sa présence trois fois en finale (1987, 1999 et 2011).

Et puisque je parle de la Coupe du Monde, comme je l’écrivais dans un article précédent, nous avons déjà perdu deux ans pour former une équipe susceptible de la gagner en 2015. Deux ans à chercher des joueurs à certains postes, deux ans à improviser, alors que les Anglais ou les Gallois travaillent avec des joueurs qui ont déjà un vécu ensemble, tout en emmagasinant de l’expérience, ce qui fera de l’Angleterre et du Pays de Galles deux formations redoutables et redoutées en 2015, y compris pour les trois grosses équipes de l’hémisphère sud (Nouvelle- Zélande, Australie, Afrique du Sud). En revanche l’équipe de France en sera toujours à essayer des joueurs, quitte à ne pas les mettre à leur véritable poste, comme ce fut le cas de Fofana pour les deux premiers matches de ce Tournoi des 6 nations.

Fofana justement, qui a éclaboussé le match Angleterre-France de toute sa classe, et qui a marqué un essai fantastique. Il y avait bien longtemps que notre rugby n’avait pas trouvé une telle pépite dans ses clubs…ce qui ne peut que nous faire craindre pour lui, quand on pense à la manière dont nos sélectionneurs, quels qu’ils soient,  ont traité de tout temps nos purs talents, le dernier en date étant Michalak.  Cela étant, on a les sélectionneurs que l’on mérite, quand on voit la manière dont on critique le joueur toulonnais, parce qu’une de ses passes a été interceptée peu après son entrée en jeu hier après-midi. Pour un peu on croirait que c’est lui qui fait perdre le match à l’équipe de France, alors que notre équipe était déjà menée quand il est entré, qu’elle avait manqué deux occasions par Parra de meubler le score, et qu’elle commençait à prendre l’eau. Que je sache, même si notre pack a été performant en mêlée et en touche en première mi-temps, même si notre équipe semblait avoir plus de hargne que face aux Italiens ou aux Gallois, même si elle avait contrarié au prix d’énormes efforts en défense l’équipe anglaise, elle n’avait marqué qu’un essai, certes extraordinaire, mais qui était dû uniquement à la classe folle de Fofana, un essai qu’il n’aurait pas marqué, entre parenthèse, s’il avait été sélectionné à l’aile.

Tout cela pour dire que Michalak ne mérite pas les quolibets qu’il endure de la part de nombreux détracteurs qui sont dans la réaction sur une ou deux actions entreprises, plutôt que dans la réflexion. Cela dit, pour ce qui me concerne, je ne mange pas de ce pain, car pour moi Michalak est sans doute le seul attaquant  de cette équipe, avec Fofana, à soutenir la comparaison avec les plus grands. Michalak, c’est une sorte de Gachassin à l’époque où il opérait à l’ouverture (au milieu des années 60), c’est-à-dire un demi d’ouverture complet, parfait pour construire les attaques, de surcroît très bon défenseur, capable à tout moment de renverser le cours d’un match sur une inspiration de génie. En écrivant ces lignes, cela me fait penser à ce qu’a écrit un forumer sur le site d’un journal de sport, où il semblait indiquer que la paire Yachvilli-Parra, mise en place par Lièvremont pendant la Coupe du Monde en Nouvelle-Zélande, avait permis à l’équipe de France d’arriver jusqu’en finale. Comme si l’on pouvait comparer la classe de Michalak avec celle de Parra !

Michalak est un artiste qui a du rugby plein les mains, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un jeu au pied correct et d’être excellent dans les tirs au but, et je pense qu’il peut être très complémentaire avec Machenaud, lui aussi très rugby…à condition de leur faire confiance. Pourquoi Saint-André a-t-il sorti Machenaud après à peine une heure de jeu contre l’Italie et 50 minutes contre le pays de Galles, alors qu’à chacune de ces rencontres il avait réussi une échappée qui aurait pu valoir un essai ? Parra n’a jamais eu, et n’aura jamais cette capacité à mettre le feu dans une défense adverse, par manque de vitesse. En outre, à chaque lancement, les trois ou quatre foulées que fait Parra avant de donner son ballon n’apportent rien, et surtout permettent aux défenseurs de disposer d’un supplément de temps pour s’organiser en défense. Bref, Parra est un très bon demi de mêlée, comme je l’ai indiqué dans un article précédent que je lui ai consacré, mais par rapport à un J.B. Elissalde, à qui certains veulent le comparer, il lui manque tout simplement la grande classe.

Voilà quelques réflexions personnelles sur le match d’hier, en regrettant que notre rugby et son équipe nationale vivent dans l’improvisation perpétuelle. En regrettant aussi que l’on offre à certains internationaux une confiance que l’on n’offre pas à d’autres, même si ce mal est récurrent chez nous depuis des dizaines et des dizaines d’années. Combien avons-nous usé de joueurs hors-normes qui auraient eu leur place partout ailleurs dans le monde ? Si Wilkinson, Carter, Kelleher ou Genia étaient né français, auraient-ils fait la même carrière en équipe de France que dans celle de leur pays ? Je n’en suis pas sûr du tout, parce que nous avons en France l’art et la manière de mettre une énorme pression sur nos joueurs les plus doués. Certains y survivent, comme Sella ou Jauzion, d’autres non. C’est pour cela que je suis inquiet à propos de Fofana, alors que s’il était néo-zélandais, il aurait sa place assurée pour dix ans chez les All Blacks.

Michel Escatafal


Une belle soirée de sport à la télévision (rugby, boxe)

Hier soir, j’ai vécu une belle soirée de sport, entre le match France-Australie, entrecoupé à la mi-temps par les scores du football, et le championnat du monde des poids lourds (WBA, WBO, IBF) opposant l’Ukrainien Wladimir Klitschko et le Polonais Wach, à Hambourg. C’était évidemment un match déséquilibré, que Wladimir Klitschko a remporté aisément aux points, même si le boxeur polonais était invaincu, adjectif facile quand on n’a pas rencontré d’adversaires de classe, ce qui ne pouvait être que le cas de Wach au vu de sa prestation technique. J’ai bien dit technique, parce que sur le plan du courage, Wach n’a de leçon à recevoir de personne, en pensant à tous les coups qu’il a pris. J’ai même cru que l’arbitre allait arrêter le combat à la fin de la huitième reprise, tellement Mariusz Wach semblait en perdition dans les cordes, mais il a tenu le coup, et le gong l’a sauvé. Alors est-ce que ce fut un grand combat ? Réponse, NON, mais le niveau de la boxe a beaucoup baissé depuis la fin des années 1980, et plus encore par rapport à son’âge d’or dans les années 50, 60 ou 70, surtout chez les poids lourds.

A ce propos, il est évident que si les frères Klitschko sont des boxeurs de grand talent, ils sont loin des Ali, Frazier ou Foreman, sans remonter plus loin dans le temps. Et que dire des challengers qui leur sont proposés, à commencer par ce Mariusz Wach, mais aussi le Britannique Haye ou encore notre Français Mormeck, qui évidemment n’auraient  jamais eu une chance mondiale pour le titre des poids lourds à l’époque où il n’y avait qu’une ou deux fédérations. Cela étant, il ne sert à rien de vivre dans la nostalgie des époques passées, en espérant que la boxe ne tombera pas plus bas qu’elle l’est aujourd’hui…ce qui serait déjà un pas considérable pour assurer sa survie. Et pourtant, quand on voit comment à Hambourg on est capable de remplir une salle pour un match de boxe, dont on savait à l’avance qu’il était très déséquilibré, on se dit qu’il faudrait peu de choses pour que la boxe puisse repartir,  et retrouver un minimum de crédibilité. Cela étant, ce n’est pas en France qu’on pourrait organiser pareil évènement, mais chacun sait que les Français sont surtout experts pour critiquer les autres (dopage, arbitre etc.), mais sont tout à fait incapables de se déplacer pour les grands évènements…que l’on ne sait pas organiser, du moins en ce qui concerne la  boxe. Résultat, nos meilleurs boxeurs arrêtent très tôt leur carrière, faute de pouvoir vivre de leur sport, y compris quand ils ont été médaillés olympique et ou détenteurs d’un titre mondial !

Et puisque j’ai évoqué l’affluence, j’ai observé avec infiniment de tristesse qu’il y avait énormément de sièges vides au Stade de France, pour un match entre l’équipe de France de rugby et celle d’Australie, c’est-à-dire un match entre deux des quatre ou cinq nations les plus fortes au niveau mondial. Oui, quelle tristesse de voir cela, surtout par contraste avec ce qui allait se passer un peu plus tard à Hambourg, avec une affiche qui pourtant n’avait rien de clinquant ! Cela étant, pour revenir au Stade de France, j’ai lu quelque part que toutes ces places disponibles…valaient 30 ou 40 euros, ce qui explique le peu d’empressement pour les acheter. Simplement, une question : pourquoi ne pas offrir des places davantage bon marché la veille ou l’avant-veille du match pour garnir les tribunes ? Vraiment il y a des choses qui m’échappent dans le sport français, tant du côté des organisateurs, que des dirigeants et des spectateurs…à moins que tout simplement notre pays ne soit pas un pays sportif. Je pencherais personnellement pour cette hypothèse. En France on donne des leçons, mais on n’aime pas (vraiment) le sport.

D’ailleurs si un de nos champions ou une de nos équipes brillent, ils sont le plus souvent critiqués. Par exemple, on leur reproche de ne pas toujours vivre en France, ce qui leur vaut d’être traités de mercenaires, et si c’est une équipe de football susceptible de briller  en Ligue des Champions, et bien on lui reproche d’avoir pour propriétaires des étrangers…ce qui ne dérange personne partout ailleurs. Pauvre sport français, qui n’a jamais réellement mérité les quelques champions qu’il est capable de sortir à intervalles plus ou moins réguliers, et le plus souvent par hasard, grâce au travail de quelques bénévoles ou de petites structures qui ont survécu au professionnalisme exacerbé dans les autres pays. La preuve, dans une épreuve phare comme la Ligue des Champions de football, la France se situe très loin de l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne et le Portugal. En Formule 1, combien notre pays a eu de pilotes champions du monde ? Un seul, Alain Prost. Combien de vainqueurs du Tour de France avons-nous eu depuis 1985, soit depuis 27 ans ? Aucun. Combien de victoires dans les tournois du grand chelem en tennis chez les hommes depuis 1946 ? Une seule (Noah à Roland-Garros en 1983). Même en rugby, nous sommes la seule des grandes nations à ne jamais avoir remporté la Coupe du Monde. Bref, je n’en rajoute plus, car cela va me gâcher mon dimanche.

Et pourtant, je reste d’humeur fort plaisante ce matin, précisément à cause de la victoire du XV de France contre l’Australie hier soir au Stade de France. Une belle victoire quant au score (33-6 avec  trois essais marqués), mais aussi quant à la manière. D’ailleurs ce n’est pas pour rien, si nombre de supporters de notre équipe ont été séduits par le jeu du XV de France. Certes les grincheux feront remarquer que l’équipe d’Australie était handicapée par plusieurs absences, mais la France de son côté était privée de son emblématique capitaine, Thierry Dusotoir. En outre, le propre des grandes équipes est le plus souvent d’avoir des remplaçants qui valent (presque) les titulaires. Hier soir Nyanga en a apporté la preuve flagrante, en montrant que lui aussi était un troisième ligne de très grande qualité, ce que tous les amoureux de rugby savaient depuis longtemps.

Pourtant je suis persuadé que si notre équipe nationale a si bien récité sa partition, c’est aussi parce qu’en plus de son pack dominateur, surtout en mêlée, elle avait à sa disposition une paire de demis comme nous n’en avions pas eu depuis bien longtemps. On finissait par avoir perdu l’habitude de voir un demi de mêlée sachant admirablement  alterner le jeu avec ses avants et ses trois-quarts, un demi de mêlée  ne perdant pas un seul ballon, un numéro 9 apportant de la vision, du punch, de la vitesse, sachant  dynamiser les sorties de balle, bref un joueur de grande classe à un poste clé. Evidemment cela contrastait avec celui qui est considéré comme l’inamovible titulaire depuis quatre ans, Morgan Parra, certes un bon demi de mêlée, mais  dont la seule raison de sa présence constante dans le XV de France tient à ses remarquables qualités de buteur. Hier soir, nous en avons eu encore une illustration, puisque la seule action notable qu’il ait réussi après avoir remplacé Machenaud, fut la pénalité parfaitement convertie à 42m à droite des poteaux. C’est pour cette raison que Saint-André doit continuer dans la voie qu’il s’est tracée, en faisant confiance à Machenaud, en regrettant au passage qu’il ait été remplacé à la 63è minute par Parra. Comme s’il fallait absolument que le Clermontois compte une cape de plus !

Certains me trouveront dur avec Parra, mais je maintiens que si c’est un très bon joueur, ce n’est certainement pas un grand demi de mêlée comme le XV de France en a eu par le passé (Max Barrau, Gallion, Berbizier ou Elissalde).  Parra n’aura jamais une grande vitesse de course, n’aura jamais le dynamisme d’un Machenaud ou d’un Doussain, pour ne citer que des jeunes demis de mêlée qui sont déjà plus que des espoirs. Certains d’ailleurs voient Parra en demi d’ouverture, ce qui est une complète aberration quand on dispose d’un Trinh-Duc, et surtout d’un Michalak. Ah Michalak, que de temps perdu avec ce joueur, ce qui montre qu’en France les sélectionneurs n’apprennent jamais de leurs erreurs. Si je dis cela, c’est parce que je pense aux procès faits à Jean Gachassin en son temps, autre demi d’ouverture incompris, ou aux frères Boniface, qui eux aussi en leur temps avaient connu la solitude des novateurs.

Et bien Michalak appartient à cette catégorie de demis d’ouverture explosifs, parfaits pour construire les attaques. Il est le plus vif des demis d’ouverture sur le plan international, mais en plus il sait tout faire ou presque, sa seule relative faiblesse se situant dans un jeu au pied parfois approximatif. Sinon quel talent, et dans un jeu de plus en plus restreint  par l’étouffement des défenses, aucun autre joueur à ce poste n’est capable de réussir régulièrement des coups de génie. En tout cas pas en France, et ceux qui voudraient voir Parra en demi d’ouverture sont des gens aveuglés par la qualité des tirs au but du joueur de Clermont-Ferrand. Et si on lui laisse le temps, je suis persuadé que cette association de deux purs talents comme Machenaud et Michalak, réussira souvent des matches de cette qualité, voire même meilleurs, car on oublie que c’est seulement la troisième fois qu’ils jouent ensemble. C’est pour cette raison que je m’indigne, une fois encore, de n’avoir pas vu les deux compères jouer ensemble un peu plus longtemps. Et qu’on ne vienne pas me dire que l’un et l’autre n’auraient pas tenu 10 ou 15 minutes de plus ! Qu’on les ait fait sortir un peu avant la fin pour une standing ovation, pourquoi pas, mais, même cela, était-ce bien nécessaire ? Sommes-nous aveugles pour ne pas voir que ces deux joueurs ont illuminé le Stade de France de leur talent ?

Voilà pourquoi j’ai passé une excellente soirée, malgré ces petites restrictions à l’encontre du sélectionneur. Cela dit, on va peut-être me reprocher un excès d’enthousiasme pour cette nouvelle charnière. On va aussi me faire remarquer que Michalak ne sera peut-être pas toujours aussi régulier dans ses tirs au but, contrairement à Parra qui, sur ce plan, est presque un assurance tous risques. Et bien, je réponds que je sais tout cela, mais que ça n’altère en rien mon enthousiasme, surtout si l’on accorde à la paire Machenaud-Michalak autant de crédit qu’on en a accordé à Parra-Trinh-Duc, même si je suis de ceux qui ont toujours pensé que Trinh-Duc avait lui aussi beaucoup de classe, simplement un peu inférieur à Michalak. Pour mémoire je rappellerais que Michalak fut le meilleur joueur, du moins un des tous meilleurs, du groupe France qui alla en demi-finale de la Coupe du Monde 2003. Il avait même globalement connu une belle réussite dans ses coups de pied placés, sauf en demi-finale, les gens faisant immédiatement la comparaison avec Jonny Wilkinson, alors au sommet de son art. Espérons que Saint-André ait compris l’intérêt qu’il avait à tirer le maximum du potentiel de Michalak, seul moyen de nous faire rêver pour la Coupe du Monde 2015. Après tout, Michalak n’aura à ce moment que 33 ans, soit l’âge de Wilkinson aujourd’hui. Et qui oserait affirmer, sans crainte du ridicule, que Wilkinson n’est plus un grand joueur ? Personne, bien entendu !

Michel Escatafal


Dulin et Machenaud, agenais comme Razat et Lacroix

Il y a eu ces derniers jours un évènement important dans notre rugby avec d’abord la victoire contre l’Argentine chez elle (le 23 juin), et ensuite la présence de deux internationaux agenais dans l’équipe de France. Oh certes, ce n’était pas une première, car le Sporting Union Agenais fut un fournisseur important du XV de France, mais c’était à une époque qui aujourd’hui paraît bien lointaine. Une époque où le rugby n’était pas professionnel, même si les joueurs l’étaient quand même un tout petit peu, mais à des années lumière de ce que nous voyons de nos jours en terme de préparation physique et mentale. C’était un autre monde, où le rugby était extraordinairement vivant dans les clubs des petites villes (Lourdes, Mont-de-Marsan, Dax, Agen, Montauban, Mazamet, Béziers, Narbonne, La Voulte etc.), contrairement au rugby du nouveau siècle de plus en plus concentré dans les grandes agglomérations (voir mon article  « Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes »).

Curieusement, de tous ces clubs qui formaient l’élite autrefois, un des seuls à avoir survécu au plus haut niveau est le S.U. Agenais…mais pour combien de temps ? Si j’ose cette question, c’est parce que le club lot-et-garonnais vient de trouver deux pépites qui ont fait leurs débuts en équipe de France, Brice Dulin et Maxime Machenaud, mais qui la saison prochaine n’appartiendront plus à l’effectif du S.U.Agenais. Ces deux joueurs, en effet, opèreront qui au Castres Olympique et qui au Racing Métro 92, deux clubs qui viennent de disputer les barrages du Top 14, objectif hors d’atteinte actuellement du S.U. Agenais.

J’ai dit précédemment que ce club fut un de ceux qui ont le plus apporté au XV de France, mais j’aurais dû ajouter en qualité plus encore qu’en quantité. Non seulement il y eut beaucoup de joueurs sélectionnés issus du S.U. Agenais, mais le rôle d’un certain nombre d’entre eux fut tout simplement considérable. Sans remonter trop loin, le capitaine de l’équipe de France entre 1948 et 1952 fut Guy Basquet, emblématique troisième ligne centre du S.U.A., accompagné en 1948 par l’ailier Pomathios. Dix ans plus tard, dès le début des années 60, les Agenais allaient faire un retour en force en équipe de France avec le demi de mêlée Pierre Lacroix, mais aussi le seconde ligne Louis Echavé, ou encore l’arrière Razat, sans oublier un fantastique troisième ligne aile, Michel Sitjar, qui fut loin de faire la carrière que ses dons lui promettaient, ou le pilier Michel Lasserre qui fit partie de l’équipe du grand chelem en 1968 et qui joua en équipe de France jusqu’en 1971.

En 1969, il fut rejoint dans le XV de France par un excellent troisième ligne, Pierre Biémouret. A la même époque, ce sera le talonneur Bénésis (ancien du R.C. Narbonne) qui fera les beaux jours de la mêlée française jusqu’en 1974. Puis ce sera au tour de Bernard Viviès de porter le maillot tricolore lors du Tournoi des Cinq Natione 1978, juste avant l’avènement d’un pilier qui allait devenir plus tard, un brillant talonneur et un des plus célèbres capitaines du XV de France, Daniel Dubroca. Ce dernier aura appartenu à deux équipes de France qui auront marqué l’histoire de notre rugby : celle de 1979 qui battit les All Blacks chez eux en Nouvelle-Zélande (14 juillet 1979) et celle de 1987 qui alla en finale de la première Coupe du Monde, dont Dubroca était le capitaine. Un autre grand avant agenais allait accumuler les sélections dans les années 80, le troisième ligne Dominique Erbani (46 sélections entre 1981 et 1989), époque où jouait aussi un autre monstre sacré de notre rugby, le trois-quart centre Philippe Sella, un des plus grands attaquants de l’histoire du rugby (111sélections entre 1982 et 1995). Sella forma notamment avec Codorniou une des plus belles paires de centre du XV de France, toutes périodes confondues.

Un autre immense joueur agenais a marqué l’histoire dans les années 1990, Abdel Benazzi. Tout le monde se rappelle son essai refusé en demi-finale de la Coupe du Monde 1995 en Afrique du Sud, essai qui aurait propulsé l’équipe de France en finale et qui lui aurait peut-être permis de conquérir le titre mondial…après lequel elle court toujours. Benazzi était un fantastique avant, remarquable en touche, impressionnant de détente et de tonicité, capable de jouer indifféremment avant aile, troisième ligne centre ou seconde ligne. Il totalisera 78 sélections en équipe de France. A la fin des années 90, le S.U. Agenais offrira au XV de France un autre joueur de grande classe, Philippe Benetton, grand troisième ligne aile qui totalisera 59 sélections entre 1989 et 1999. Et puisque je parle des grands joueurs agenais, je n’oublierai pas Christophe Lamaison qui opéra au S.U. Agenais entre 2000 et 2002, recordman des points marqués en équipe de France avec 380 points.

Evidemment d’autres joueurs du S.U.A. ont porté le maillot du XV de France, mais je n’ai cité que ceux qui ont réellement marqué son histoire. Cela dit, je voudrais dire quelques mots sur deux anciens joueurs d’Agen à qui je pensais en voyant évoluer Dulin et Machenaud, à savoir J.P. Razat et Pierre Lacroix. Jean-Pierre Razat, que l’on avait surnommé « Goupil », est sans doute un des joueurs les plus doués qu’il m’ait été donné de voir jouer. Capable d’opérer avec le même bonheur au centre et à l’arrière, c’est malgré tout à ce poste qu’il s’est le mieux exprimé dans les années 60. C’est aussi à cette place qu’il obtint ses quatre sélections dans le XV de France. Oui j’ai bien dit quatre sélections, ce qui est très peu pour un joueur aussi doué, qui a surtout eu la malchance de participer à des matches où le XV de France ne fut guère brillant, sauf contre l’Irlande à Dublin. Ainsi, contre la Roumanie en 1962 à Bucarest qui vit la défaite du XV de France(3-0) et en 1963 à Toulouse (match nul 6-6), Razat ne fut guère à son avantage. En 1963, il coûta un essai en ne récupérant pas un coup de pied adverse relativement facile. Certes il se rattrapa un peu plus tard, en fin de partie, puisque c’est sur une de ses relances que les Français égalisèrent après un bon travail des frères Boniface, mais les sélectionneurs n’ont retenu que son erreur. Jamais plus il ne fut appelé, malgré des prestations remarquables avec son club.

Dommage,  car dans le match contre l’Irlande à Dublin, il montra l’étendue de son talent dans une rencontre où les Français firent la preuve de leur savoir-faire en attaque, avec une ligne de trois-quarts où l’on retrouvait les frères Boniface et aux ailes Darrouy et Besson. Ce fut le seul match en sélection où Razat put tirer son épingle du jeu et montrer les qualités dont il faisait montre en championnat. Par exemple en finale du championnat en 1962, où Razat fut éblouissant au poste d’arrière, remontant tous les ballons, s’intercalant avec bonheur chaque fois qu’il en avait l’occasion, contribuant avec les autres internationaux Arino, Méricq et Hiquet à asphyxier  la lourde machine biterroise.  Un match emballant qui restera dans les mémoires, y compris celles des journalistes britanniques qui avaient fait le déplacement à Toulouse, enthousiasmés par le spectacle auquel ils venaient d’assister. Razat sera encore un des héros de la finale 1965, qu’il jouera au poste de trois-quart centre, contre le C.A. Brive, en marquant un essai après une superbe action de Sitjar. Souhaitons à Dulin d’avoir plus de chance que Razat dans sa carrière internationale, et d’être aussi remarquable dans le Top 14 que Razat le fut en championnat.

Enfin, parlons un peu de Pierre Lacroix, la référence au poste de demi de mêlée en France au début des années 60 avec celui qui l’a précédé dans le XV de France, Pierre Danos, mais dans un autre style. Lacroix et Danos étaient d’ailleurs les deux capitaines de la fameuse finale du championnat en 1962. Deux joueurs exceptionnels, mais très différents, l’un (Danos) rugby jusqu’au bout des ongles, jouant avec un ballon ovale comme un pianiste avec son piano, l’autre (Lacroix) court de pattes, aussi large que haut (1.64 et 72 kg), mais terriblement efficace derrière sa mêlée, y compris derrière un pack dominé. C’était aussi un grand capitaine tant avec son club qu’avec l’équipe de France (1962-1963). Arrivé à Agen en 1959 en provenance du Stade Montois, ce qui avait fait grand bruit à l’époque, sa carrière aura été magnifique avec 28 sélections en équipe de France à un moment où il n’y avait pas autant de matches que de nos jours, faisant partie de la fameuse équipe de la tournée en Afrique du Sud en 1958, trois fois vainqueur du Tournoi des Cinq Nations (1960, 1961 et 1962) et trois fois champion de France(1962,1965 et 1966). Souhaitons à Machenaud, lui aussi très costaud, qui a impressionné le sélectionneur Saint-André en Argentine, d’avoir la même carrière que Pierre Lacroix, et de devenir le grand demi de mêlée que la France attend depuis la retraite de J.B. Elissalde. L’équipe de France a absolument besoin d’un très grand numéro neuf, si elle veut enfin remporter la Coupe du Monde en 2015.

Michel Escatafal