Pauvre France, tu ne mérites pas tes champions !

RinerCette fois c’est fait : en 2024 la France ou plutôt Paris organisera les Jeux Olympiques, cent ans après les avoir organisés. Cela étant, l’organisation des J.O. n’a aujourd’hui rien à voir avec celle de 1924. D’abord parce qu’il y a beaucoup plus de sports concernés, ce qui implique que les Jeux se déroulent à travers tout le pays ou presque (on parle du Havre pour la voile en 2024). A ce propos on peut quand même s’interroger sur l’utilité de la présence de certains sports (on évoque le bridge en hiver, le bowling…) alors que le kilomètre ou la poursuite dans le vélo ont été rayés du programme. Passons. Ensuite les sommes mises en jeu sont de nos jours incomparablement supérieures à celles d’il y a cent ans, en euros constants. Rien que le montant de la campagne de candidature s’élèvera à 60 millions d’euros, nous dit le site Sport 24, et si le budget prévu ne devrait pas dépasser 6 milliards contre 12 milliards pour les J.O. de Londres en 2012, il reste quand même conséquent. Sur ce plan toutefois, soyons prudents, car chacun sait qu’il est très difficile de rester « dans les clous prévus » pour une telle manifestation, même si Paris dispose déjà de l’essentiel des installations sportives ou infrastructures pour recevoir les sportifs du monde entier en août, raison de plus pour approuver ce projet. D’ailleurs la quasi totalité de la classe politique est pour l’obtention de ces Jeux Olympiques, à l’exception notable de J.L. Mélenchon. Mais Mélenchon, combien de divisions ?

Au passage vous remarquerez que je considère comme acquis l’organisation de cette manifestation planétaire ayant lieu tous les quatre ans, car évidemment je n’imagine pas qu’une autre ville puisse nous priver de Jeux chez nous, après trois échecs presque consécutifs en 1992, 2008 et 2012. Ce serait un non-sens de ne pas accorder à la France ces Jeux qu’elle n’a pas organisés, je le répète, depuis cent ans, alors que par exemple l’Allemagne (Hambourg est candidate) les a organisés deux fois entre 1936 et 1972, sans parler des Etats-Unis (Boston est candidate) qui y ont droit régulièrement (quatre fois depuis 1904 et trois fois depuis 1932).

Et puisque nous parlons des J.O., je voudrais en profiter pour noter encore une fois les réactions démagogiques de nombre de personnes de notre pays, relativement aux sommes que perçoit le judoka Teddy Riner de la part du club de judo de la ville de Levallois (24.000 euros par mois). Voilà un phénomène bien français à propos d’un de nos deux ou trois plus grands champions, tous sports olympiques confondus. Un sportif connu planétairement pour ses performances, parce que le judo est un sport très important en Asie, en Europe, et même en Amérique. Un sportif qui a remporté à 26 ans un titre olympique, 7 titres de champion du monde, et 4 titres européens en individuel. Qui dit mieux ? Pas grand monde à la vérité, et rien que cela justifie ses émoluments, surtout si nous faisons la comparaison avec ce que touchent les footballeurs, y compris pour nombre d’entre eux en Ligue 2. Que veulent les censeurs au petit pied, toujours prêts à reprocher aux sportifs, aux hommes d’affaires, aux artistes etc. de gagner trop d’argent ? Mais cet argent ils ne le volent pas ! En outre dans le cas de Teddy Riner, même si la commune de Levallois est la plus endettée de France (11500 euros par habitant), ce n’est quand même pas son salaire, payé par son club de Levallois, qui est la cause de la dette de la ville qui dépasse 750 millions d’euros. Pourquoi stigmatiser un de nos plus brillants représentants au niveau du sport, qui s’entraîne régulièrement dans son club pour le plus grand bonheur des autres licenciés du judo levalloisien ?

Tout cela est vraiment écœurant, et suffit à démontrer que nombre d’habitants de notre pays marchent sur la tête. Il paraît que le Français déteste l’argent, mais si j’en crois un article fait sur le sujet l’an passé, les ménages français avaient parié 46.2 milliards d’euros en 2012 sur les jeux d’argent, soit une progression de 76% par rapport à l’an 2000. Pour des gens qui soi-disant n’aiment pas l’argent, l’attitude de nos compatriotes est plutôt étonnante. Bien sûr certains vont nous dire que c’est la misère qui les fait jouer, mais c’est aller un peu vite en besogne. En fait les Français sont comme les autres habitants de la planète, à savoir qu’ils aiment eux aussi avoir de l’argent. Problème, comparés à d’autres, ils semblent être surtout envieux et jaloux de ce qu’ils ne possèdent pas et que d’autres ont. C’est pour cela qu’ils n’aiment pas les footballeurs du PSG, alors que les Anglais, les Italiens ou les Espagnols sont beaucoup moins préoccupés par les salaires des joueurs de leurs grands clubs, à qui ils demandent simplement de remporter des titres.

Triste constat sur les habitants de mon pays, mais c’est hélas la réalité…ce qui explique nos échecs dans le sport et ailleurs. Ce n’est quand même pas un hasard si les affluences dans nos stades ou nos salles sont nettement inférieures en moyenne à celles de nos voisins européens ou amis américains. Et ce n’est pas non plus un hasard si notre pays n’a remporté qu’une seule C1 en football (OM en 1993), si un coureur de notre pays n’a pas gagné le Tour de France depuis 1985 (Hinault) et aucun grand tour depuis 1995 (Jalabert à la Vuelta), si la France n’a été qu’une seule fois championne d’Europe de basket (2013), si la France n’a jamais été championne du monde rugby, alors que ce sport n’est pratiqué au très haut niveau que par une dizaine de nations en étant généreux (en fait dans les Iles britanniques, en France, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud et depuis peu en Argentine et en Italie), si la France n’a eu que huit athlètes champions olympiques depuis 1948 (Micheline Ostermeyer en 1948, Alain Mimoun en 1956, Colette Besson en 1968, Guy Drut en 1976, Pierre Quinon en 1984, Marie-Jo Pérec en 1992 et 1996, Jean Galfione en 1996 et Renaud Lavillenie en 2012), si etc., etc.

Et le pire est que si nos clubs enlèvent des titres continentaux ou planétaires, on les critique. Par exemple le RC Toulon que j’évoquais hier, parce que son équipe serait soi-disant composée de mercenaires ! Ridicule, stupide, idiot, imbécile, grotesque, insensé, dérisoire, minable ! Heureusement, comme disait Talleyrand, que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». En attendant, je souhaite que le RC Toulon soit de nouveau champion d’Europe la saison prochaine, que le PSG gagne la Ligue des Champions en 2016, que Teddy Riner soit de nouveau champion olympique à Rio, que Renaud Lavillenie soit enfin champion du monde à la perche en août prochain, qu’Eloyse Lesueur retrouve tous ses moyens l’année prochaine et devienne championne olympique à la longueur à Rio…et que Contador, que nombre de Français ont tellement voué aux gémonies, réalise en juillet le fameux doublé Giro-Tour, qui lui permettrait de rejoindre Bernard Hinault au classement des victoires en grands tours (10), avec la possibilité de battre le record de Merckx (11) au cours de sa dernière saison l’année prochaine.

Michel Escatafal

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Marita Koch, la reine des « filles miracles »

m. kochJ’ai écrit il y a peu un article sur les « Wundermädchen », ou si l’on préfère les « filles miracles », ces filles qui ont tellement fait pour l’ex République démocratique allemande (RDA), en battant nombre de records du monde d’athlétisme et en remportant énormément de médailles d’or olympiques, mondiales ou européennes. On a su ensuite que ces « filles miracles » ne l’étaient pas autant qu’on le croit, la remarque étant valable aussi pour les nageuses ou d’autres sportives. Si j’écris cela, c’est pour noter que si aujourd’hui on ne parle que dopage ou presque dans le cyclisme à propos du témoignage d’Armstrong, ce fléau n’a pas été inventé par le coureur américain, lequel par parenthèse ne serait  peut-être pas tombé sans les révélations d’un certain Landis. Tout cela pour dire que certains titres olympiques ou records en athlétisme ne sont pas davantage crédibles que la montée vers l’Alpe d’Huez en 2004.

Mais revenons aux  célèbres « Wundermädchen », répondant aux noms de Renate Stecher, Marlies Olsner, Barbel Eckert, Heike Daute, Silke Gladisch, Katrin Kräbbe…et Marita Koch. Cette dernière a certainement été la meilleure de toutes, et, au vu des performances qu’elle a réalisées, une des plus grandes athlètes de l’histoire. En outre, curieusement, elle a réussi à échapper à cette suspicion générale qui a toujours entouré les performances de ses collègues ou celles de Flo-Jo Griffith-Joyner. Elle a même été très vite adoubée par les dirigeants de la nouvelle Allemagne après la chute du mur de Berlin, la Fédération allemande d’athlétisme lui ayant remis un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière.  Une carrière dont le point d’orgue fut la finale de la Coupe du Monde, le 6 octobre 1985, où elle réalisa un exploit « kolossal » en portant le record du monde du 400m à un niveau jamais atteint depuis, y compris par Marie-José Pérec ou par Sanya Richards, ces deux jeunes femmes ayant « seulement » réalisé 48s25 en 1996 pour Marie-Jo Pérec, alors au sommet de son art (double médaillée d’or 200-400m aux J.O. d’Atlanta), et 48s70 pour la sprinteuse américaine, qui domine son époque autant que Marie-Jo Pérec  dominait la sienne, mais avec un niveau de performances légèrement inférieur, y compris sur 200m (22s09 contre 21s99 à la Française).

Aujourd’hui, la seule qui pourrait potentiellement « titiller » le record de Marita Koch est Allyson Felix, parce que la merveilleuse championne olympique du 200m à Londres en 2012, a comme meilleure performance sur 200m un temps de 21s69, soit trente centièmes de mieux que le record de Marie-Jo Pérec, et deux centièmes de moins que le record d’Europe de Marita Koch sur la distance (1984) qui est de 21s71. Pour autant, Allyson Felix serait-elle capable de tenir un 400m à la vitesse exigée pour réussir moins de 47s60 sur 400m ? Sans doute pas, du moins pour le moment, même si elle vaut beaucoup mieux que son record personnel sur la distance (49s59), comme en témoigne son temps de 47s80 lors du relais 4x400m des J.O. de Londres, un temps qui équivaut à peu près aux 48s25 de Marie-Jo Pérec. Tout cela pour dire que si Allyson Felix se mettait en tête de battre le mythique record de Marita Koch, il lui faudrait un entraînement plus spécifiquement basé sur le 400m…sans que cela nuise à sa vitesse de base (10s92 sur 100m). Et oui, battre ce record est une tâche très ardue, d’autant qu’Allyson Felix est une farouche combattante de la lutte contre le dopage, ce qui exclut de sa part toute aide artificielle, comme Marie-José Pérec à son époque.

Revenons à présent sur la carrière de Marita Koch en rappelant qu’elle a révolutionné le 400m, le plaçant à un niveau inconnu jusque-là. Il l’était d’autant plus qu’il fallut attendre l’année 1974 (le 22 juin) pour voir une spécialiste du 400m féminin descendre en dessous de 50s, très exactement 49s9. Cette spécialiste était la grande championne polonaise Irena Kirszenstein, devenue Szewinska par son mariage. Elle battit le record du monde que détenait  la Jamaïquaine Marylin Neuville depuis 1970 (51s), laquelle avait effacé d’une seconde le record de nos deux admirables spécialistes qu’étaient Nicole Duclos  et Colette Besson, record battu l’année précédente en finale des championnats d’Europe. Ce record a ensuite été égalé (en 1972) par l’Allemande de l’Est Monika Zerht, qui avait à l’époque 19 ans, avant de devenir la possession d’Irena Szewinska. Ensuite, ce sera au tour d’une autre Est-Allemande , Christina Brehmer, à peine âgée de 18 ans, de s’emparer du record sur le tour de piste, avec un temps de 49s77 (en 1976), temps qui allait être amélioré quelques jours plus tard par Irena Szewinska (49s75), et plus encore lors des J.O. de Montreal  (49s29). Cette fois le record du monde du monde était à un bon niveau, parce qu’il avait été battu par une jeune femme qui valait 22s21 au 200m.

C’est à peu près à ce moment que se révéla Marita Koch, née le 18 février 1957 à Wismar, sur les bords de la Baltique, donc à l’époque en RDA, fille d’un enseignant et d’une handballeuse. Cette jeune sprinteuse, élève dès l’âge de 14 ans de Wolfgang Meier (ancien sprinter qui sera en l’an 2000 et pour quelques mois l’entraîneur de Marie-José Pérec), était une spécialiste du sprint long, n’hésitant pas toutefois à courir le 200m, mais aussi le 100m, voire même à l’occasion le 60m en salle. Néanmoins sa distance de prédilection était le 400m, une distance sur laquelle elle allait remporter sa première grande victoire, avec le titre européen sur 400m, à Prague en 1978, avec un temps de 48s94 (première femme à descendre sous les 49s). Cela dit, dès 1977, elle avait obligé Irena Szewinska à s’employer à fond lors de la finale de la Coupe du Monde des Nations.

Ensuite tout va s’enchaîner très vite pour Marita Koch qui va faire du 400m son domaine jusqu’en 1986. En 1979, elle va battre à deux reprises son record du monde, d’abord fin juillet à Postdam, réalisant 48s92, puis quelques jours plus tard 48s 60 à Turin, en finale de la Coupe d’Europe. Elle deviendra tout naturellement championne olympique en 1980 à Moscou en 48s88, devant celle qui sera son unique et réelle adversaire sur la distance, la Tchécoslovaque, Jarmila Kratochvilova. Cette dernière allait d’ailleurs infliger à Marita Koch une de ses rares défaites, en finale de la Coupe du Monde à Rome en 1981, avec le temps canon de 48s61, à un centième du record du monde de Marita Koch, qui ne put faire mieux ce jour-là que 49s27. Marita Koch allait vite réparer cet échec en devenant de nouveau championne d’Europe l’année suivante, surclassant son adversaire tchécoslovaque en finale, avec un temps de 48s16 contre 48s85 à sa rivale.

Jarmila Kratochvilova continuera par la suite à mener la vie dure à Marita Koch, au point de voir cette dernière opter pour le 100 et le 200m en 1983 aux premiers championnats du monde. Là aussi le succès sera au rendez-vous avec une médaille d’argent sur 100m (11s02), derrière sa  compatriote Marlies Goehr (10s97), plus une médaille d’or sur 200m (22s13) juste devant la Jamaïcaine Merlène Ottey (22s19). Elle participera aussi à la victoire de la RDA dans les deux relais. Marita Koch était bien la meilleure athlète féminine de la planète, même si Kratochvilova réussit le doublé 400-800m, devenant même en finale sur 400m la première femme sous les 48s (47s99) devant sa compatriote Kocembova (48s59). Problème toutefois, Jarmila Kratochvilova,  qui s’est révélée à 30 ans, a toujours suscité des doutes sur ses performances, notamment son record du monde du 800m (1mn53s28) qui est à ce jour le plus ancien des records du monde en athlétisme. Cela dit, entre 1981 et 1985, elle fut une des grandes protagonistes du 400m et la meilleure sur 800m.

Quant à Marita Koch, elle allait continuer sa carrière au plus haut niveau jusqu’en 1986, se retirant de la compétition avec deux titres européens (400m et relais 4x400m), en notant qu’elle n’avait pas pu défendre ses chances aux J.O. de 1984 en raison du boycott de son pays. Cela étant, elle avait montré pendant toutes ces années l’étendue de son énorme talent, ainsi que son éclectisme, en pulvérisant le record du monde du 200m en juin 1979 à Karl Marx Stadt avec le temps prodigieux de 21s71, une performance qui restera le record du monde jusqu’en 1988, année du trop fameux et controversé record  stratosphérique de Florence Griffith (21s34). Marita Koch avait déjà battu le record du monde quelques jours auparavant, en réalisant 22s02 à Leipzig avec un vent défavorable de 1m30. Mais il était dit qu’elle ne se retirerait pas sans réaliser un nouveau et grandissime exploit. Ce fut le cas le 6 octobre 1985, avec une victoire en Coupe du Monde à Canberra (Australie) sur sa distance fétiche du 400m, dans le temps époustouflant de 47s60. Un 400m découpé en quatre tranches de 100m, le premier 100m ayant été bouclé en 10s9, puis le second en 11s5, le troisième en 11s7, et le dernier en 13s5, ces temps ayant été pris par son entraîneur et futur mari, Wolgang Meier. Ce fut le chef d’œuvre de sa carrière.  Après celle-ci, elle deviendra commerçante avec son mari, mais son après-carrière la verra en proie à de nombreux ennuis de santé, sans toutefois avouer avoir eu recours à des pratiques dopantes entre 1977 et 1986.

Michel Escatafal


Marie Jo Pérec et Christine Arron, nos merveilleuses divas des pistes

Si l’on demande à la première personne rencontrée dans un stade quelle est la sportive qui l’a fait le plus rêver, il est vraisemblable qu’elle dira Marie-José Pérec. Et si on demande à cette même personne quelle est la suivante, elle citera le nom de Christine Arron. Si j’écris cela, c’est parce qu’à l’occasion du centième article écrit sur ce blog, je veux rendre hommage à deux jeunes femmes qui ont comblé de bonheur le fan d’athlétisme que j’ai toujours été, depuis mes premiers tours de piste ou mes premiers sprints  sur une cendrée, revêtement des pistes d’athlétisme jusqu’à la fin des années soixante. En fait je vais m’offrir le grand plaisir d’évoquer deux divas de l’athlétisme qui, sur bien des points, se ressemblent.

D’abord elles sont nées en Guadeloupe, le 9 mai 1968 à Basse-Terre  pour Marie-José Pérec, et  le 13 septembre 1973 aux Abymes pour Christine Arron. Ensuite ce sont deux sprinteuses, qui ont commencé leur carrière en faisant du sprint court (100-200m). Elles ont aussi eu les mêmes entraîneurs, en la personne de Fernand Urtebise, puis Jacques Piasenta dans un premier temps, et dans un deuxième temps avec John Smith, même si ce fut pour quelques mois dans le cas de Christine Arron. Enfin elles ont remporté un nombre conséquent  de médailles dans les compétitions européennes, mondiales ou olympiques. J’ajouterais aussi que l’une et l’autre ont largement contribué, professionnalisme aidant, à promouvoir l’athlétisme sur nos chaînes de télévision grâce à leurs performances et à l’aura qu’elles dégageaient.

Cela étant, en regardant le bilan de leur carrière, on s’aperçoit qu’elles sont loin d’être « jumelles ». En premier lieu la carrière de l’une, Marie-Jo Pérec, fut tout simplement exceptionnelle, avec pas moins de trois médailles d’or olympiques sur 400m et 200m (1992-1996), deux titres de championne du monde en 1991 et 1995 sur 400m, plus deux titres de championne d’Europe en 1994 (400m et relais 4x400m) auxquels il faut ajouter une médaille de bronze européenne en 1990 sur 400m. En revanche  le palmarès de Christine Arron se limite, si j’ose dire, à un titre de championne du monde du relais  4x100m en 2003, plus deux médailles d’or aux championnats d’Europe en 1998 (100m et 4x100m),  une médaille d’argent aux championnats du monde 1999 avec le relais 4x100m, une médaille de bronze aux J.O. d’Athènes en 2004 toujours dans le relais 4×100, deux médailles de bronze sur 100 et 200m aux championnats du monde 2005, et pour terminer une médaille d’argent aux championnats d’Europe 2010 avec le relais  4x100m. C’est certes un joli palmarès, mais c’est loin du potentiel de cette merveilleuse spécialiste du sprint.

 Les deux jeunes femmes ont aussi été très différentes dans le déroulement de leur carrière. Par exemple, Marie-José Pérec ne s’est pas fait prier pour « monter sur 400m », malgré la difficulté qu’entraîne ce passage du sprint court au sprint long, alors que Christine Arron a préféré se concentrer sur le sprint court, alors qu’elle  aurait pu briller sur 400m et sans doute aussi dominer la distance. Cela lui aurait peut-être évité aussi les multiples blessures qui ont émaillé sa carrière, une carrière qu’elle a mise entre parenthèse en 2002, date à laquelle elle a donné naissance à son fils. Cela ne l’a pas empêché de redevenir aussi forte qu’elle le fut précédemment, sauf peut-être en 1998. Enfin, autre différence, Christine Arron continue sa carrière encore aujourd’hui à plus de 38 ans dans l’espoir de se qualifier pour les J.O. de Londres, alors que Marie-Jo Pérec y a mis un terme définitif beaucoup plus jeune, en 2000, après un épisode rocambolesque lors des J.O. de Sydney.

Voyons à présent, à travers quelques épisodes de leur carrière, les évènements marquants de leur parcours au plus haut niveau de l’athlétisme, en commençant par Marie-José Pérec.  Celle-ci, après avoir été repérée très vite par le professeur d’EP de son lycée à Basse-Terre, allait galérer pendant trois ans entre les Antilles et Paris, avant de commencer réellement sa carrière au mémorial Marie-Perrine à Fort de France où, à peine âgée de 20 ans (en mai 1988), elle fit jeu égal avec Marie-Christine Cazier qui dominait le sprint féminin français à l’époque (médaille d’argent aux championnats d’Europe de 1986). Mieux encore, elle réalisa à cette occasion, sur ses seuls dons, un temps (22s79) qui lui permettrait d’être candidate encore de nos jours au titre de championne de France. Puis, le 14 août suivant, débutante sur la distante du 400m, elle bat en 51s35 le record de France de Nicole Duclos qui fut record du monde en 1969. Premier exploit, qui sera suivi en 1989 par le titre européen en salle sur 400m, puis par une « fausse » victoire en Coupe du Monde sur la Cubaine Quirot, invaincue depuis deux ans. Fausse victoire, parce que Marie-Jo Pérec avait été finalement disqualifiée pour avoir légèrement mordu le couloir voisin en sortie de virage.

Un peu plus tard elle s’essaiera une première fois au 400m haies, sans suite, avant d’y revenir brièvement en 1995 (elle détient le record de France depuis cette date), ce qui prouve au moins qu’elle était prête à tout faire pour que sa carrière soit à la hauteur du talent que tout le monde devinait. Et pour le prouver, elle rejoignit un entraîneur certes « dur », mais qui avait obtenu de grands succès avec des athlètes comme Michèle Chardonnet (médaille de bronze aux J.O. de 1984 sur 100m haies), Stéphane Caristan (champion d’Europe du 110m haies en 1986)  et Guy Drut. Là, tout va changer pour Marie-Jo Pérec. Elle va devenir une grande professionnelle, et les résultats vont tomber très vite. Déjà elle réalisa 10s96 au 100m en juillet 1991, performance encore aujourd’hui hors d’atteinte des sprinteuses de l’Equipe de France. Puis, un mois plus tard, elle devint championne du monde du 400 m à Tokyo en 49s13. La route vers le titre olympique était grande ouverte! Et de fait, l’année suivante, elle remportera la médaille d’or à Barcelone avec le temps de 48s83, ce qui lui fera dire : « Je suis la recordwoman des non-dopées », allusion au record du monde officiel détenu par l’Allemande de l’Est Marita Koch (47s60) ou des 47s99 de la Tchèque Jarmila Kratochvílová qui la précéda sur les tablettes.

Ensuite, après une année 1993 peu probante en termes de résultat (une quatrième place aux championnats du monde sur 200m), elle décida de quitter Piasenta pour partir aux Etats-Unis dans le fameux groupe HSI de John Smith, véritable machine à fabriquer des champions. Et Marie-Jo Pérec va profiter au maximum de son exil américain, en remportant coup sur coup le 400m et le 4x400m aux championnats d’Europe 1994, puis le titre mondial sur 400m en 1995, avant l’apothéose en 1996 avec le doublé réussi aux J.O. d’Atlanta sur 400 et 200m, exploit réussi une seule fois dans l’histoire, par l’Américaine Valérie Brisco-Hooks (1984). Exploit d’autant plus considérable qu’il était assorti d’un temps de 48s25 sur 400m, performance époustouflante qui s’approchait à 65 centièmes du record de Marita Koch, et d’une victoire sur la Jamaïcaine Merlène Ottey sur sa distance fétiche du 200m.

Hélas ce sera son chant du cygne, car de problèmes de santé en problèmes tout court, elle ne retrouvera jamais son niveau et achèvera sa carrière sur une fausse note juste avant les J. O. de Sydney en 2000, après avoir pris comme entraîneur celui de Marita Koch…ce qui avait étonné jusqu’à ses plus fidèles supporters. Que s’est-il passé à Sydney alors que de l’aveu de son entraîneur, Méier, elle avait retrouvé un très haut niveau de performances. Avait-elle peur de perdre face à l’icône locale, Cathy Freeman ? Avait-elle été incapable de soutenir la pression devant les attentes que son retour suscitait ? Personne ne le saura jamais, sauf peut-être elle-même. Cela dit, personne n’oubliera l’ensemble de l’œuvre de Marie-José Pérec que, pour ma part, je considère comme la plus grande sportive française de tous les temps, parce qu’elle fut la meilleure sur sa distance pendant très longtemps dans le sport olympique numéro un.

Parlons maintenant de Christine Arron, sans doute la femme la plus rapide du monde entre 1998 et 2005. Si je dis cela ce n’est pas en raison de son palmarès, mais parce qu’elle ne s’exprimait jamais mieux que lancée, comme par exemple dans le dernier relais d’un 4x100m. Aucune femme ne pouvait lui résister dans la dernière ligne droite, comme en témoigne son dernier relais du 4x100m en finale des championnats d’Europe 1998 (9s7 lancée !), où elle reprit cinq mètres à la Russe Irina Privalova, qui pourtant avait remporté le titre sur 200m, et avait été médaillée de bronze sur 100m aux championnats du monde 1995. Enorme exploit qui restera dans les mémoires, comme sa ligne droite lors du relais 4x100m victorieux de la finale des championnats du monde 2003 à Paris. Là aussi, elle prit le bâton avec un bon mètre de retard sur l’Américaine Torri Edwards, championne du monde du 100m, pour l’emporter avec presque un mètre d’avance à l’issue d’une ligne droite d’anthologie. Quel fabuleux spectacle !

Mais comment se fait-il que Christine Arron n’ait pu obtenir ses meilleurs résultats qu’en relais, en dehors de son titre européen en 1998 et de ses deux médailles de bronze aux championnats du monde 1995 ? Il y a plusieurs réponses à cette question. Tout d’abord de multiples blessures qui n’ont cessé de perturber sa carrière, ce qui explique qu’en 1993 Piasenta ait envisagé de l’orienter sur 400m. Ensuite une sorte de complexe, dû sans doute aux soupçons qu’elle avait sur certaines de ses rivales, avec ce sentiment diffus qu’elle n’était pas à égalité avec elles. Et de fait, plusieurs de ses rivales sont tombées dans le cadre de la lutte contre le dopage, sans parler de celles qui n’ont duré qu’un été. Enfin une mise en action souvent indigne de la sprinteuse qu’elle était, ce qui explique aussi qu’elle était beaucoup plus libérée dans le relais parce qu’elle partait lancée, même si la prise de relais n’était pas parfaite.

Il n’empêche, c’est en demi-finale et en finale du 100 m des championnats d’Europe 1998 qu’elle allait réaliser ses plus beaux exploits. D’abord en demi-finale en « claquant » un temps de 10s81 avec un léger vent favorable, en déroulant dans les  dix derniers mètres. Ensuite en finale où elle l’emporta avec le temps extraordinaire de 10s73, avec l’aide d’un vent de 2m/s, et au prix d’une accélération prodigieuse après les 50 mètres qui lui permit de dépasser la Russe Privalova, qui avait pris un départ canon avant d’être finalement battue d’un bon mètre (10s83). Oui, je dis bien 10s73, un temps qui était certes loin des 10s49 de Florence Griffith Joyner que beaucoup d’amoureux d’athlétisme ont qualifié de stupéfiant, mais qui constitue toujours le record d’Europe, et qui n’a été battu depuis que par Marion Jones (10s65) en 1998  et Carmelita Jeter (10s64) en 2009. Ensuite, elle réussira deux très belles performances en compétition individuelle aux championnats du monde de 2005, où elle enleva la médaille de bronze sur 100m et sur 200m, après avoir donné l’impression de l’emporter sur 200m…ce qu’elle aurait peut-être réussi à faire si elle s’était concentrée sur cette seule distance.

Evidemment on pourrait dire beaucoup d’autres choses sur Christine Arron, petite fille d’un ancien très bon sprinter, magnifique athlète au sourire éclatant, dont son premier entraîneur, Eric Corenthin, disait d’elle à 15 ans qu’elle était « le plus pur talent du sprint féminin français de tous les temps », mais faire la liste de ses exploits serait fastidieux, car des exploits elle en a réalisé beaucoup, notamment en Golden League dans les grands meetings internationaux. En fait, par rapport à Marie-Jo Pérec, il lui a manqué la ponctualité aux grands rendez-vous des championnats planétaires, et cela, certains champions ou championnes l’ont et d’autres moins. Cela ne m’empêchera pas de mettre ces deux divas sur la même ligne dans l’admiration que je leur porte, heureux d’avoir vécu de si bons moments d’athlétisme avec ces deux superbes sprinteuses. Quand aurons-nous la chance de retrouver une autre athlète à ce niveau ? Peut-être jamais, car Marie-José Pérec est l’athlète française du vingtième siècle, et Christine Arron sa digne héritière. En tout cas, je souhaite de tout cœur que Christine Arron se qualifie pour les Jeux Olympiques de Londres, ne serait-ce que pour effacer certaines frustrations qui doivent parfois tarauder son esprit, par exemple n’avoir pas été au moins une fois championne olympique. Elle l’aurait tellement mérité, d’autant qu’aucune suspicion de dopage n’a jamais pesé sur elle.

Michel Escatafal