Les grands milers : partie 2

Snell et Jazy à la retraite, le vide allait vite être comblé avec un autre génie de la distance, l’Américain Jim Ryun. Ce jeune coureur, né en 1947, disposait de dons extraordinaires, avec une vitesse de base très élevée (autour de 46s5/10 sur 400m), et une résistance qui lui permettait de soutenir tous les trains, du moins au niveau de la mer. Imbattable s’il l’avait voulu sur 800m, puisqu’à 19 ans il battit le record du monde du 880 yards, il n’allait pas tarder à devenir un miler exceptionnel, certains diront le plus grand de tous, oubliant un peu vite qu’Elliott avait porté le record du monde à un très haut niveau, avant de se retirer prématurément.

Au fond peu importe qui aurait été le meilleur  d’Elliott ou Ryun s’ils s’étaient affrontés, mais Ryun à vingt ans régnait déjà sur le demi-fond, comme en témoigne son magnifique record du mile qu’il venait de prendre à Jazy en l’abaissant de plus de 2 secondes (3mn51s3/10). Un peu plus tard il ridiculisera le futur champion olympique du 1500m en 1968, le Kényan Kep Keino, en remportant un 1500m en 3mn33s1/10, pulvérisant le record d’Elliott, avec un dernier tour en 53s6/10. Ryun évoluait vraiment sur une autre planète que ses adversaires. Hélas pour lui, la maladie d’abord (une mononucléose) quelques mois avant les J.O. de Mexico, puis l’altitude auront raison de lui, et il ne sera jamais champion olympique. Quelle injustice quand même, surtout en pensant à ceux qui eurent cet honneur…sans laisser d’autre trace dans le monde de l’athlétisme !

Et pourtant le jour de la finale des J.O. 1968, Ryun était fort, mais insuffisamment pour battre Keino, qui n’avait remporté aucun titre jusque-là (ni le 5000, ni le 10.000m), et qui a donc disputé le 1500m pour décrocher enfin l’or. Keino, en effet, était le premier grand coureur kényan, donc habitué à vivre et s’entraîner à une altitude voisine de celle de Mexico. Le handicap était trop lourd pour Ryun, qui sera battu de presque trois secondes, malgré une belle résistance. Cela dit, chacun se disait que le jeune Ryun pourrait se rattraper quatre ans plus tard à Munich. Et bien non, il ne se rattrapera pas parce qu’il chutera en séries à un peu plus de 500 m de l’arrivée, victime d’une bousculade. Il laissera sans combattre la victoire en finale à un Finlandais, Vasala, qui battra Keino  au sprint, lequel ne bénéficiait pas cette fois de l’avantage de l’altitude.

Ensuite il y aura quelques beaux champions sur les distances du 1500m et du mile, comme Bayi, le Tanzanien, qui battra le record du monde de Ryun (3mn32s1/10 contre 3mn33s1/10), un record que notre Français Wadoux aurait pu battre en 1970 (3mn34s), puis un peu plus tard le Nèo-Zélandais Walker qui sera le premier coureur à moins de 3mn 50s sur le mile, et qui sera champion olympique peu après à Montréal (en 1976). Mais ce sont surtout deux coureurs britanniques qui allaient animer la fin de la décennie et le début de l’autre, Coe et Ovett. Ces deux champions vont se partager les records du monde du mile et du 1500m entre 1979 et 1982, raflant au passge les titres olympiques du 800m (Ovett) et du 1500m (Coe). Coe réussira même à conserver son titre en 1984 à Los Angeles, ce qu’aucun athlète avant lui n’avait réussi à faire. Coe l’avait emporté sur un jeune homme, britannique comme lui, Steve Cram, qui allait à son tour dominer les deux distances avec le Marocain Saïd Aouita. Eux aussi vont se partager les titres et records sur 1500m, mais aucun ne remportera de titre olympique sur la distance, Aouita ne s’imposant que sur 5000m.

Qulque temps plus tard arrivent  deux hommes originaires du Maghreb, l’Algérien Nourredine Morceli  et le Marocain Hicham El Guerrouj, qui vont dominer outrageusement chacun à leur tour la planète demi-fond. Morceli a été le type même du miler, et d’ailleurs il n’a quasiment fait carrière que sur cette distance, même s’il a fait ses débuts sur 800m et en cross-country, et même s’il a battu en 1994 le record du monde du 3000m. Après avoir passé quelque temps aux Etats-Unis, et avec son frère comme entraîneur, il va beaucoup travailler, notamment sa vitesse (moins de 47 s au 400m) qui lui permettra de devenir quasiment irrésistible dans la dernière ligne droite. Après des J.O. de Barcelone (en 1992) ratés où il obtint une médiocre septième place, peu en rapport avec son potentiel, il va battre quelques semaines plus tard le record du monde du 1500m de Saïd Aouita avec un temps de 3mn28s86/100. Cette fois il est lancé sur le chemin de la gloire, et les succès vont s’accumuler jusqu’aux J.O. de 1996 à Atlanta.

Mais avant cela il va battre, voire même écraser la concurrence, accumulant titres ( 3 titres de champion du monde entre 1991 et 1995) et records sur le mile et le 1500m, laissant loin derrière lui tous ses adversaires à commencer par le champion olympique de Barcelone en 1992, l’Espagnol Firmin Cacho. En fait il faudra attendre l’émergence d’un surdoué en 1995, Hicham El Guerrouj, pour imaginer  que quelqu’un puisse battre le frêle coureur algérien (1.70 m et 55 kg). Et de fait, pour avoir suivi les J.O. d’Atlanta, je ne suis pas certain que Morceli aurait gagné la médaille d’or du 1500m…si El Guerrouj n’avait pas subi en finale un coup de pointe de son rival. Personne ne le saura jamais, mais le fait est là, El Guerrouj n’a pas pu défendre ses chances comme il l’aurait voulu.

Et ce titre olympique, l’immense coureur marocain allait mettre beaucoup de temps avant de se l’approprier. Et pourtant lui aussi a dominé le demi-fond mondial comme peu d’athlètes l’avaient fait jusque-là. Quatre titres de champion du monde en plein air entre 1997 et 2003, plus les records du monde du mile (3mn43s13/100), du 1500m (3 mn26s) et du 2000m, records toujours actuels, sont là pour témoigner de l’avancée qu’El Guerrouj a fait subir au demi-fond mondial. Mais cela ne l’a pas empêché d’attendre les J.O. de 2004 pour, enfin, arracher cette médaille d’or qui le fuyait, car il fut battu contre toute attente par un jeune Kényan, N’Geny, aux J.O. de 2000 à Sydney, où Medhi Baala le Français termina quatrième.

En 2004 précisément, la saison avait mal commencé pour le merveilleux miler marocain, d’abord en raison de la maladie, et ensuite avec deux défaites inattendues à Rome et à Zurich, face à un Kényan naturalisé Américain, Bernard Lagat. Et ce dernier faillit bien le priver de la médaille d’or en finale olympique à l’issue d’un long coude à coude après qu’El Guerrouj fut considéré comme battu. Ce dernier l’emporta finalement de quelques centimètres, mais que ce fut laborieux! Cela étant, une fois enfin champion olympique du 1500m, il retrouva toute sa vitesse lors du 5000m, où il ne fit qu’une bouchée du multiple champion olympique et du monde des 5000 et 10.000m, Kenenisa Bekele. Il venait d’égaler l’exploit de Nurmi en 1924 ! Il tirera sa révérence après cet exploit, un peu à la manière d’un Elliott, alors qu’il semblait encore avoir les ressources nécessaires pour dominer le 1500m quelque temps encore. On attend son successeur, surtout depuis le contrôle anti-dopage positif du champion olympique des 800 et 1500m à Pékin en 2008, un autre Marocain naturalisé Barheïni, Ramzi. Déclassé ce dernier, laissera la médaille d’or au Kényan Kiprop, et notre Medhi Baala héritera de la médaille de bronze, ce qui sera le point d’orgue d’une carrière où le Français aura remporté deux titres européens, plus une médaille d’argent aux championnats du monde à Paris (2003)…derrière Hicham El Guerrouj (photo).

Michel Escatafal


Les grands milers : partie 1

Quels sont les plus grands milers de l’histoire de l’athlétisme ? Voilà une question intéressante parce qu’elle concerne les coureurs de 1500m, sans doute ceux qui font le plus rêver le grand public avec les sprinters. Sans remonter trop loin, il y a quand même des coureurs qui ont marqué cette distance, ou plutôt ces distances, parce que pendant longtemps il y avait deux records mythiques, le 1500m et le mile…même si cette distance est de moins en moins courue dans les meetings. Cependant parmi les recordmen du monde de ces deux distances, le plus célèbre est peut-être encore le célèbre britannique Roger Bannister, l’homme qui fit descendre pour la première fois le record du mile à moins de 4 mn (3mn59s4/10), le 6 mai 1954. Et pourtant en dehors d’un titre de champion d’Europe du 1500m en 1954, il n’a pas un palmarès comparable à celui des autres monstres sacrés de ces deux distances. A noter quand même que pour ce record, Bannister avait bénéficié d’un lèvre de choix, avec Chris Chataway, qui fut recordman du monde du 5000 m en 13’51″6, et médaillé d’argent aux Europe sur 5000 m en 1954.

Le premier de ces monstres sacrés fut le Finlandais Paavo Nurmi, celui que l’on appelait « l’homme au chronomètre ». Il réussira l’exploit en 1924 de remporter en un peu plus d’une heure le 1500 et le 5000 m des Jeux de Paris. C’était une autre époque, mais si je parle de Nurmi et de ce doublé 1500-5000m, c’est parce qu’il restera inégalé jusqu’en 2004. En réalité, Nurmi n’appartenait pas vraiment à la catégorie des milers parce qu’il était essentiellement un coureur de 5000-10000 (il fut champion olympique de la distance en 1920), donc évidemment moins rapide que les vrais milers.

Ensuite je ne peux pas passer sous silence qu’un Français, Ladoumègue, sera le meilleur coureur de son époque, même s’il n’obtint que la médaille d’argent aux J.O. d’Amsterdam en 1928. Cela dit il sera invaincu pendant 24 mois entre 1929 et 1931 sur 1500m, et il sera recordman du monde du 1500m et du mile, étant notamment en 1930 le premier coureur en moins de 3mn50s au 1500m. Hélas pour lui, il ne pourra aller cueillir la médaille d’or qui lui était promise sur 1500m aux J.O. de Los Angeles…pour cause de professionnalisme. A l’époque on ne plaisantait pas avec ces choses, au point d’être radié à vie, ce qui ne l’empêchera pas d’être réhabilité… 12 ans plus tard !

Peu après, à la fin des années 30 et dans les années 40, ce sera la grande époque suédoise avec deux coureurs de très grand talent, Haegg et Anderson. Haegg entraîné par l’ermite de Volodalen, Gosta Olander, entraîneur ô combien célèbre, était incontestablement plus fort qu’Andersson, du moins jusqu’en 1944. On disait de lui à l’époque qu’il était un athlète pouvant tout se permettre. Cela étant, cette rivalité au sommet n’aura pas le retentissement mondial qu’elle aurait mérité en raison de la deuxième guerre mondiale. Haegg et Anderson battront évidemment chacun à leur tour les records du monde du mile et du 1500m. Ils seront eux aussi radiés à vie en 1946 pour faits de professionnalisme.

Et cela nous amène dans les années 50 et au début des années 60, où le demi-fond va se découvrir sans doute le meilleur miler de l’histoire, Herb Elliott. Bien sûr les plus jeunes d’entre nous ne l’ont pas connu, mais sur la distance du mile et du 1500m ce fut l’athlète du vingtième siècle. Si je dis cela c’est parce qu’il n’a pas subi la moindre défaite en 43 courses, ou si l’on préfère pendant trois ans. Ayant commencé sa carrière très tôt, à 16 ans, il allait se révéler en 1958 alors qu’il avait à peine 20 ans, en battant tous ses adversaires au Jeux du Commonwealth, s’adjugeant à la fois le 880 yards (battant le champion d’Europe Hewson) et le mile. Ensuite, il va pulvériser le record du monde du mile en descendant celui-ci sous la barre des 3mn55s (3mn54s5/10), battant comme en se jouant le précédent record qui appartenait au Britannique Ibbotson de presque trois secondes, avec les derniers 440 yards avalés en 55s5. Un immense champion était né !

Quelques semaines plus tard, il va écraser la concurrence lors d’un meeting à Goeteborg en battant le record du monde du 1500m de plus de deux secondes, en 3mn36s. Cette fois le doute n’était plus permis, ce jeune homme allait marquer l’histoire du demi-fond, d’autant qu’il avait tout pour lui, à la fois une capacité à supporter tous les trains, et une excellent vitesse de base comme en témoignent ses nombreux succès sur la distance de 800m. Rapidité et résistance, tels sont les ingrédients qu’il avait assimilés de son entraîneur Percy Cerruti, qui l’obligeait à courir à l’époque entre 60 et 80 km par semaine.

Il ne lui restait plus qu’à devenir champion olympique pour achever de visiter son rêve. Il n’allait pas manquer l’occasion à l’issue d’une course mémorable, en finale du 1500 m des Jeux Olympiques de Rome en 1960, dans laquelle les Français jouèrent un rôle assez considérable. En effet, dès les premiers mètres, Michel Bernard impose un train d’enfer passant aux 300 m en 43s5/10, puis 57s8/10 aux 400 m et 1mn12s8/10 aux 500m. Personne n’en croit ses yeux, car jamais jusque-là un 1500 m n’était parti sur des bases pareilles. Ce départ va d’ailleurs condamner ceux qui suivaient notre Français de près, notamment un des favoris, le Suédois Dan Waern, mais pas Elliott qui se rapproche de Bernard. Et là jusqu’au 900 m on assiste à un sprint hallucinant entre les deux hommes qui passent au 800m en 1mn57s8/10.

Le peloton est évidemment très étiré en raison de ce mano a mano, duquel émergent deux hommes, le Hongrois Roszavolgi et l’autre Français Michel Jazy, grand espoir (24 ans) de notre athlétisme renaisssant à cette époque. Bernard, comme prévu finit par céder, et Elliott put souffler quelques instants avec dans sa foulée Roszavolgy et Jazy. Hélas pour ces derniers, à trois cents mètres de la ligne, Elliott place un nouveau démarrage et s’envole immédiatement, comptant près de 20 mètres d’avance dans le dernier virage. Il ne faiblira pas jusqu’à l’arrivée pour terminer avec un fabuleux record du monde (3mn35s6/10), couvrant le dernier tour en 54s, un record qui allait tenir sept ans. Derrière lui, Jazy battra nettement Roszavolgy pour la médaille d’argent en pulvérisant le record de France de quatre secondes, soit 3mn38s4/10. Quant à Bernard, il terminera à la septième place, mais qui sait ce qui se serait passé si Elliott n’avait pas été là ? Quelle extraordinaire après-midi en tout cas!

Le successeur d’Elliott, l’Australien, sera un autre coureur des Antipodes, Peter Snell, le Néo-Zélandais . La différence entre les deux se situe essentiellement dans le fait que Snell était d’abord un coureur de 800m, avant d’être un grand miler. Il avait  à la surprise générale battu Roger Moens, le Belge, sur 800m aux J.O. de Rome en 1960. Cela dit, après cette victoire il allait se décider très vite à monter sur 1500m et le mile. D’ailleurs il allait battre les deux records du monde du mile et du 800m la même année. En revanche il ne battra pas le record d’Elliott sur 1500m, trop haut perché pour lui. Mais aux J.O. de 1964, il allait réaliser le doublé 800-1500m…grâce en partie à  Michel Jazy.

Celui-ci, comme on l’a vu, avait terminé à la deuxième place du fameux 1500m des J.O. de Rome en 1960, avant de remporter avec la plus extrême facilité le titre européen deux ans plus tard. Ensuite, au cours d’une course mémorable, en 1963 à Colombes en finale des championnats de France, il deviendra recordman d’Europe du 1500m (3mn37s8/10). Pour tout le monde, depuis la retraite d’Elliott, c’est Jazy le numéro un mondial sur la distance, ce qui signifie que la médaille d’or du 1500m lui est promise aux J.O. de Tokyo. Hélas pour lui, bien que n’abandonnant pas le 1500m, Jazy voulait tenter sa chance sur 5000m, se disant sans doute qu’avec sa vitesse et sa résistance il serait imbattable…ce qui fut vrai partout, sauf aux Jeux Olympiques où il termina à la quatrième place après avoir longtemps fait figure de vainqueur. Cela dit, Jazy absent, Snell se dit que l’occasion était trop belle et se décida à tenter le doublé 800-1500m, d’autant qu’en dehors de Jazy aucun Européen n’était susceptible de le gêner.

Et c’est ce qui se passa effectivement, Snell remportant la finale du 1500m avec une seconde et demie d’avance sur son second, le Tchécoslovaque Odlozil. Après coup, tout le monde s’est dit : « Quel beau duel nous avons raté, avec Jazy présent sur ce 1500m » ! Et bien non, ce duel nous ne l’aurions pas eu…parce que Snelle n’aurait pas participé au 1500 m avec Jazy au départ. Que de regrets pour le Français et ses supporters, mais Jazy n’avait qu’à s’en prendre à lui-même ! D’ailleurs un an plus tard, malgré une piste mouillée, il effacera le record du monde du mile de Snell de cinq dixièmes (3mn53s6/10), ce qui équivalait à un temps de l’ordre de 3mn36s sur 1500m, temps proche du fameux record d’Elliott.

escatafal