Ali a dépassé la simple histoire du sport

ali_foreman_13_01Lui-même disait qu’il était le plus beau, le plus grand, le plus fort etc., mais s’il y avait beaucoup de vrai dans son allure sur un ring, il n’était pas qu’un extraordinaire boxeur. Il avait ce quelque chose de plus qu’ont très peu de sportifs, y compris ceux qui sont aujourd’hui appelés des idoles. Qui oserait comparer le charisme de Mohammed Ali avec la triste figure d’un Zidane ou d’un Messi, sans parler des excentricités d’un Ronaldo ou d’un Hamilton, ou avec la faible personnalité d’un Chris Froome, pour ne citer qu’eux. Non, Ali a dépassé la simple histoire du sport, parce que c’était un seigneur sur le ring et dans la vie. Contrairement à Zidane, quand Ali donnait un coup c’était grandiose. Contrairement à Cantona, qui se prend pour un intellectuel et qui en fait est surtout ridicule dans la plupart de ses interventions, quand Ali parlait on avait envie de l’écouter. Contrairement à Mayweather, Ali était une bête de scène capable d’enflammer beaucoup plus qu’une foule de spectateurs autour du ring. Il représentait une sorte de symbole, au sens le plus noble du terme, et pas seulement à propos du « noble art ». Ses idées dépassaient les frontières du sport, pour atteindre toutes les couches de la société aux Etats-Unis et ailleurs. Il suffit de voir le nombre d’hommages reçus du monde entier après sa mort pour en être pleinement convaincu. Bref, à une époque où internet n’existait pas et où la pub était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui, il savait « se vendre » mieux que personne, devenant même une des icônes de la pub télévisuelle, lui le petit-fils d’esclave, ce qui ne l’a jamais empêché de revendiquer le droit d’être lui-même au plus haut point, refusant la « dolce vita » qui avait anéanti la vie de nombre d’anciennes gloires de la boxe.

Cela dit, et puisque nous parlons de sport, il fut quand même un des plus extraordinaires boxeurs de l’histoire. Il le fut d’autant plus que sa carrière s’est située à une époque où la boxe vivait encore son âge d’or, même si celui-ci était finissant. A 17 ans il remportait les « Golden Gloves », qui ont souvent servi de tremplin à la carrière des meilleurs boxeurs (Joe Louis, Ezzard Charles, Leonard, Hagler, Hearns, Tyson, Holyfield, de la Hoya etc.), puis dans la foulée il devint champion olympique des mi-lourds (1960), titre qui l’avait mis au comble de la joie comme l’a rapporté un autre ancien grand champion, Nino Benvenu (poids moyen), en écrasant son adversaire en finale, l’expérimenté Polonais Pietrzykovski…qui ne porta quasiment aucun coup à son adversaire tout au long de cette parodie de combat. C’est dire combien Cassius Clay, son nom avant de devenir Mohammed Ali en 1964, effrayait ses adversaires ! Il les effrayait d’autant plus qu’il était déjà très grand par sa taille pour l’époque (1.91m), ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi mobile que quasiment tous les meilleurs poids moyens malgré ses 100 kg. En fait pour être considéré comme le plus grand, il ne lui manquait qu’un peu plus de punch, car si son palmarès compte 37 victoires par K.O. sur ses 56 succès, il remporta ses victoires surtout en épuisant et détruisant ses adversaires, qui n’arrivaient pas à le toucher le plus souvent.

Ensuite chez les professionnels qu’il rejoignit très jeune, il se fera remarquer rapidement, même si ses premiers succès, contre d’excellents boxeurs (Doug Jones et le Britannique Henry Cooper qui l’enverra au tapis), ne furent pas faciles. Mais ces victoires lui permirent d’obtenir très vite une chance mondiale et de s’emparer du titre de champion du monde des poids lourds (février 1964) en mettant K.O. à la septième reprise celui qu’il appelait « l’ours », Sony Liston, malgré une blessure à l’œil due à une pommade qu’on avait administrée à son adversaire, avant de l’écrabouiller (K.O. au premier round) lors de la revanche un an plus tard (mars 1965), même si certains mirent en doute la réelle envie de se battre de « l’ours ». Ensuite (novembre 1965) il affronta victorieusement le plus jeune champion du monde des lourds jusqu’à son époque, Floyd Patterson, en le mettant K.O. au douzième round, et s’imposera dans tous les combats auxquels il participa, ce qui ne l’empêcha pas d’être destitué de son titre mondial (c’est ça aussi la boxe !). Néanmoins comme il était plus fort que les autres, il récupèrera le titre qu’on lui avait pris en battant celui à qui la WBA l’avait attribué (Ernie Terrell).

Mais tous ces combats remportés qui en faisait déjà un monstre sacré de la catégorie reine, ne seront rien à côté de celui qu’il allait livrer à partir de 1967. Un combat non pas contre un adversaire, mais contre les institutions de son pays, refusant d’aller guerroyer au Vietnam « contre des gens qui ne lui avaient rien fait », au nom de ses convictions religieuses, convictions d’autant plus affirmées qu’il s’était converti à l’Islam (black muslims) trois ans plus tôt. Cela allait lui valoir une peine de prison de cinq ans, qu’il ne fera pas, mais il lui sera interdit de boxer jusqu’en 1970, sanction terrible qui le privera de ses plus belles années de carrière. Toutefois, cette très longue absence des rings n’enlèvera rien à son talent, et il le prouvera en réussissant un extraordinaire come-back, après avoir toutefois été battu d’extrême justesse (la décision se fit à l’ultime reprise) par Joe Frazier en 1971, ce dernier, que certains comparaient à Rocky Marciano, l’empêchant de récupérer son titre. Ensuite ce sera une longue quête pour retrouver ce titre mondial qu’on lui avait pris injustement à ses yeux, une quête où il remporta nombre de combats…sauf contre Norton qui lui cassa la mâchoire, subissant sa seconde défaite.

Néanmoins il se vengera de Norton (1973), puis de Frazier en 1974, ce dernier ayant été vaincu en deux rounds auparavant par Georges Foreman (1973). Et c’est contre cet adversaire que tout le monde croyait invincible, qu’il allait réaliser sans doute son plus grand exploit à l’âge de 32 ans, à Kinshasa, en battant par K.O. à la huitième reprise le tenant du titre. Peu de monde avait osé parier sur une victoire d’Ali face à un adversaire plus jeune que lui (7 ans) et qui avait battu auparavant Frazier et Norton en deux rounds. On imaginait aisément que Foreman, terrible puncheur au sommet de son art, ferait subir le même sort à Ali qu’à ses deux précédents adversaires. Il n’en fut rien, car ce jour-là, le 30 octobre 1974, jamais Ali ne fut plus grand, réussissant à contenir les fougueux assauts de son adversaire, avant de finir par le décourager et l’avoir à l’usure en le mettant K.O. au huitième round. Victoire de l’intelligence sur la force brutale, victoire de la vitesse de déplacement sur la puissance de frappe, bref victoire incontestable du meilleur boxeur, ce que Foreman reconnaîtra plus tard. Il n’y aura jamais de revanche, et l’image de boxeur de Mohamed Ali restera sur ce chef d’œuvre, les combats qu’il livrera par la suite étant sans doute des combats de trop, surtout en fin de carrière, notamment lors d’un troisième combat contre Norton, où on vola la victoire à ce dernier.

Dix ans après sa victoire contre Foreman, Ali commencera à ressentir les symptômes de la maladie de Parkinson, qui l’affectera jusqu’à la fin de sa vie la semaine dernière. Dommage car Ali était aussi quelqu’un qui avait la tête sur les épaules, comme en témoignent ses activités religieuses et ses florissantes affaires jusqu’à sa maladie. La preuve qu’il savait d’où il venait et où il allait, on la trouve dans une interview célèbre à Playboy : «  Quand je déposerai les gants, je ne partirai pas en minable, comme les boxeurs d’autrefois. On ne dira pas que je me suis payé une Cadillac et une ou deux nanas blanches, et que je n’avais plus un sou à la fin de ma carrière ». Cela dit, on retiendra surtout de lui qu’à défaut d’être le plus grand, il fut celui qui a attiré le plus grande nombre de spectateurs et de téléspectateurs au cours de sa carrière. On a d’ailleurs estimé à un milliard le nombre de personnes qui assistèrent en direct à la troisième manche de son face à face avec Joe Frazier en 1975 à Manille, sans oublier les 50.000 spectateurs du match contre Foreman à Kinshasa. Et comme s’il n’avait pas assez fait pour la boxe, il laissera sa fille reprendre le flambeau et devenir championne du monde des super-moyens et des poids mi-lourds (entre 2002 et 2007). Bon sang ne saurait mentir !

Michel Escatafal


Ken Norton a affronté et parfois battu les plus grands

NortonAujourd’hui j’aurais pu parler de la Ligue des Champions, comme le font tous les journaux et sites web, et notamment de l’impuissance des clubs français dans les épreuves européennes, à l’exception évidemment du Paris Saint-Germain, en attendant que l’AS Monaco rejoigne les Parisiens dans la Ligue des Champions, épreuve majeure pour les clubs du sport majeur dans  le monde. On a beau dire, mais pour être un grand d’Europe de nos jours, il faut avoir des joueurs comme Ronaldo ou Ramos au Real, Messi, Neymar, Alves  ou Iniesta au Barça, Ribery et Robben au Bayern, Van Persie et Rooney à Manchester United, ou encore Ibrahimovic, Cavani et Thiago Silva au PSG et bientôt Moutinho et Falcao à Monaco. En revanche, malgré toutes leurs qualités, N’Koulou, Diawara, Valbuena ou Gignac pour l’OM, comme Bisevac, Gonalons et Grenier pour l’Olympique Lyonnais, sont trop limités pour permettre à leur équipe de s’imposer face simplement à une équipe comme Arsenal, loin d’être une terreur, tout comme d’ailleurs contre des équipes comme celles du FC Porto ou du FC Bâle, qui pourtant ont des moyens inférieurs à ceux de Lyon ou Marseille. On a beau recruter « malin », comme dit le président de l’OM, cela ne compense pas le talent pur.

Après ce préambule footballistique, qui colle à l’actualité, je vais de nouveau évoquer un sport que j’aime énormément malgré sa décomposition, la boxe. Si j’ai employé le mot décomposition, certes un peu fort, c’est hélas parce que la boxe professionnelle n’arrive pas à se guérir de ses démons, avec ses multiples catégories et ses multiples fédérations, dont on ne sait pas quelle est la plus responsable. Cela dit, malgré toutes ses imperfections, la boxe professionnelle, qui n’existe plus guère en France, génère encore des sommes extraordinaires quand ses organisateurs proposent un grand combat. Ce fut le cas dans la nuit de samedi à dimanche où l’invaincu américain de 36 ans Floyd Mayweather (45 combats, 45 victoires dont 26 par KO) était opposé au jeune mexicain Saul Alvarez (23 ans), certes fort de ses 42 victoires en 44 combats, mais trop tendre pour battre celui qui est considéré comme le meilleur boxeur du nouveau siècle.

Résultat, Mayweather s’est emparé ou a conservé les titres WBC et WBA des super-welters. Tel que c’est parti, j’ai bien l’impression que si sa carrière ne s’éternise pas, ou s’il ne fait pas le ou les combats de trop comme Manny Pacquiao, Mayweather va finir par rejoindre dans la légende Rocky Marciano qui, dans les années 50 et dans la catégorie poids lourds, s’était retiré invaincu, ce que les plus grands parmi les plus grands champions n’ont pas réussi à faire (Joe Louis, Mohammed Ali, Joe Frazier, Georges Foreman, Mike Tyson chez les poids lourds ou Ray Robinson, Carlos Monzon, Marvin Hagler, Ray Leonard chez les poids moyens).

Cela étant, même si Mayweather a copieusement dominé son adversaire lors de ce combat, il s’est trouvé un juge, l’Américaine C.J. Ross, pour avoir mis à égalité les deux boxeurs, ses collègues, ayant en revanche vu le même match que nous tous, donnant Mayweather large vainqueur.  Cette dame, pourtant très expérimentée, n’en était pas à son coup d’essai, puisque c’est elle qui avait largement participé à la défaite du Philippin Manny Pacquiao, en raison d’un jugement très sévère qui préfigurait le début du vrai déclin de Pacquiao. Dommage à ce propos que Pacquiao n’ait jamais voulu ou pu au temps de sa splendeur affronter Mayweather, dans ce qui aurait constitué le premier très grand combat du vingt et unième siècle, le seul d’ailleurs qui aurait peut-être pu soutenir la comparaison avec ceux du vingtième siècle dans les catégories d’un peu moins de 70 kg. Fermons la parenthèse pour noter que cette juge américaine a décidé d’abandonner ses activités dans la boxe, ce qui de toute façon aurait été le cas, car atteinte par la limite d’âge.

En évoquant plus haut les noms de Frazier, Foreman ou Ali, j’en profite pour noter qu’un de leurs grands rivaux, sinon leur seul grand rival, Ken Norton, est décédé la semaine dernière à l’âge de 70 ans. Le drame de Ken Norton aura été d’être né à la même époque que ces monstres sacrés que furent Ali, Frazier et Foreman, tous trois ayant été parmi les plus grands poids lourds de l’histoire. Parmi ses 42 victoires, ce très bon puncheur (33 victoires avant la limite) aura atteint la célébrité en 1973 en battant Ali, alors que ce dernier s’était mis en tête de redevenir le seul et vrai champion du monde des poids lourds. Cette défaite aux points, due au fait que Norton brisa la mâchoire d’Ali au deuxième round, allait rendre célèbre pour la postérité Ken Norton…qui n’était quand même pas n’importe qui. La preuve, lors de la revanche quelques mois plus tard entre les deux boxeurs, Ali ne l’emporta que d’extrême justesse, tout comme lors de la belle en 1976, où la décision donnant Ali vainqueur, qui lui permettait de conserver ses titres WBA et WBC, fut très controversée, Norton s’estimant volé par ce verdict, même si l’arbitre et les juges ont penché tous trois pour une victoire de justesse au profit d’Ali. En tout cas pour ce dernier, Norton fut sans doute le meilleur adversaire qu’il ait rencontré avec Joe Frazier, du moins celui qu’il domina le plus difficilement.

Les défaites de justesse furent d’ailleurs une des spécialités de Ken Norton, car après avoir été nettement vaincu par Georges Foreman, alors à son sommet (en 1974), il sera battu de très peu face à celui qui allait devenir la nouvelle terreur des rings en 1978, Larry Holmes, surnommé l’assassin d’Easton, qui détint pendant plus de sept ans un titre mondial chez les lourds. Au moment de ce combat Norton détenait le titre WBC, suite à la destitution de Léon Spinks, son cadet de dix ans,  qui avait refusé de l’affronter pour mettre en jeu le titre qu’il avait conquis contre Ali  en février. Le combat entre Norton et Holmes eut lieu en juin 1978 à Las Vegas (Caesar Palace) et il fut de toute beauté, les derniers rounds étant d’une violence inouïe.

Prenant tour à tour l’avantage, Norton fit preuve à cette occasion d’un courage extraordinaire contre un adversaire plus jeune que lui de six ans, notamment dans la treizième reprise où il était en perdition face à un adversaire qui a remporté 44 de ses 69 victoires par K.O. Cela n’empêcha pas toutefois Norton, surnommé The Black Hercules,  de remporter la quatorzième reprise, et peut-être la quinzième, les deux combattants finissant à égalité, deux des trois juges donnant la décision à Holmes pour un point. Ce sera le chant du cygne de Ken Norton, qui hélas allait ensuite disputer les combats dits de « trop ». Son après-boxe sera marquée par un grave accident de voiture, et par une petite carrière cinématographique, qui laissera évidemment un souvenir moins impérissable que celle qu’il fit comme boxeur, qui lui valut de devenir membre de l’International Boxing Hall of Fame, récompense bien méritée pour l’ensemble de l’œuvre de cet ancien Marines.

Michel Escatafal