Pervis, prince du sprint et roi des vélodromes

pervisEt si François Pervis venait de réaliser l’exploit du nouveau siècle pour le sport français…dans une quasi indifférence chez nous? Si j’écris cela c’est parce que je suis fâché, outré et scandalisé par le fait qu’il fallait être abonné à beIN Sport pour avoir droit à des images en direct des championnats du monde sur piste à Cali. De qui se moque-t-on dans ce pays qui se dit sportif, mais qui ne l’est absolument pas? Cela dit, je persiste et je signe : François Pervis vient de marquer profondément l’histoire du sport français et du cyclisme, en remportant tous les titres de vitesse en individuel, ce qu’aucun sprinter n’avait jamais fait, y compris les plus grands depuis 1980, année à partir de laquelle on peut faire la comparaison. Cela signifie que depuis 34 ans, personne n’avait été capable d’enlever le titre mondial, sur le kilomètre, le keirin et dans la discipline reine de la piste, la vitesse.

Un exploit phénoménal dans un sport dont je rappellerais qu’il fut olympique dès l’année 1896 à Athènes, avec pour mémoire la victoire d’un Français, Masson, dans ce que l’on appelait autrefois le chrono (333.33m en 24s) et en sprint, épreuve qui se courait à l’époque sur 2000m dans un temps (4mn56s) nettement supérieur à celui de la poursuite individuelle de nos jours (les 4 km en 4mn22s582 pour le champion du monde Edmondson à Cali). A noter que Masson lors de ces J.O. avait aussi enlevé le 10km, ce qui lui faisait trois médailles d’or, mais le 10 km ne peut être considéré comme une épreuve de vitesse. En outre la concurrence n’était pas la même que celle de nos jours. Un sport aussi, qui a créé ses premiers championnats du monde sur piste en 1893 avec l’épreuve de vitesse amateur (remportée par l’Américain Zimmermann) et chez les professionnels en 1895 (dont le vainqueur fut le belge Protin).

Voilà pour la lointaine histoire, mais si je l’ai évoquée, c’est pour bien mesurer que la piste fait bien partie de l’histoire du cyclisme au même titre que la route, ce que semblent ignorer ce qui disent s’intéresser au vélo de nos jours, mais qui accordent autant, voire même plus, d’importance à une victoire dans la Drome Classic ou le Tour du Haut-Var qu’à un triomphe au championnat du monde de vitesse. Il suffit d’ailleurs de constater le peu de réactions sur l’énorme performance de François Pervis la semaine dernière avec son triplé inédit, ou celles qu’il a accomplies en fin d’année 2013 quand il a pulvérisé les records du monde du km et du 200m lors de la manche de Coupe du Monde à Aguascalientes (Mexique). Et le plus triste est que c’est le cas dans d’autres pays de vélo, comme j’ai pu le relever en lisant un article de Biciciclismo où, pour les aficionados, Pervis est seulement « un pistero ». Pourtant, un temps de 56s303c sur le kilomètre ou de 9s347 sur 200m lancé sont autant d’exploits stratosphériques que ceux de Bolt en athlétisme avec ses 9s58 sur 100m ou ses 19s19 sur 200m ! Il est vrai, comme je l’écris et le dis souvent, que nombre d’amateurs de vélo sont  davantage intéressés par une affaire présumée de dopage, que par des performances exceptionnelles sur la piste, performances qui subissent aussi leur pesant de sous-entendus suspicieux. C’est ça aussi le vélo…et c’est tellement dommage !

Au passage, je voudrais souligner que ces exploits réalisés par Pervis sont d’autant plus admirables qu’il a dû affronter énormément de difficultés, notamment financières, pour faire de la piste son métier. A ce propos, on peut noter le manque total de discernement des groupes professionnels français, dont aucun n’a voulu l’engager depuis la fin de l’année 2010, qui a vu l’équipe Cofidis mettre fin à son engagement pour la piste, pour mieux se concentrer sur la route…où elle n’a remporté aucune victoire vraiment significative. Et oui, la France, grand pays de cyclisme et de tradition de la piste, ne compte aucune équipe professionnelle de la piste, contrairement à la Grande-Bretagne avec Sky, l’Allemagne avec Ardgas ou l’Australie avec Jayco, autant de gros sponsors. A ce propos on notera que ce gros sponsoring de la Sky ne l’a pas empêché d’être aussi sur la route une des meilleures équipes, si ce n’est la meilleure avec les deux derniers vainqueurs du Tour de France, Froome et Wiggins. En revanche combien de grandes courses ont gagné les équipes professionnelles françaises ces dernières années ? Réponse : aucune, car pour moi grande course signifie les grands tours, le championnat du monde (route et c.l.m.) et les principalesclassiques du calendrier. Désolé, mais je suis élitiste, ce qui veut dire qu’une victoire d’étape au Tour de Vendée ou à celui de Langkawi ne me fait pas rêver !

Fermons la parenthèse pour revenir à Pervis, qui a attendu d’avoir 29 ans pour acquérir le statut qui est le sien dans le monde du vélo et dans son pays, la France. D’abord il a vécu dans l’ombre d’un autre très grand sprinter, Baugé, qui fut quatre fois champion du monde de vitesse. Baugé qui est sans doute plus pur sprinter que Pervis, mais qui est loin d’avoir sa panoplie de coureur de vitesse. C’est un peu la même chose pour Sireau, qui est loin d’avoir la classe et le palmarès de Baugé et Pervis, mais qui passait quand même pour être devant le triple médaillé d’or de Cali aux yeux du staff de l’Equipe de France jusqu’à cet hiver. Ensuite Pervis a dû se débrouiller seul, comme je le rappelais précédemment, ce qui l’a incité à partir au Japon à deux reprises pour participer à la saison de keirin…où il a beaucoup travaillé et appris dans des conditions très spartiates (voir article sur Koichi Nakano, décuple champion du monde de vitesse). Il garde d’ailleurs un tel souvenir de ces deux tournées japonaises, qu’il s’est écrié à sa descente du podium de keirin à Cali : « Le Japon m’a vraiment changé la vie » ! On veut bien le croire, au vu de ses résultats de fin 2013 et début 2014, comme on imagine qu’il sera (enfin) pris dans une équipe professionnelle française dans les semaines à venir, ce qui est encore le plus simple pour ladite équipe pour obtenir des résultats probants et des médailles d’or.

Néanmoins, même si la vie semble plus belle pour Pervis, elle ne l’est pas pour le cyclisme national sur piste bien que la France se soit classée au deuxième rang des médailles (4 médailles d’or et une de bronze) lors des championnats du monde qui viennent de s’achever, juste derrière l’Allemagne (4 médailles d’or et 4 d’argent), mais devant l’Australie ( 3 médailles d’or, deux d’argent et 3 de bronze) et la Grande-Bretagne (2 médailles d’or, une d’argent et deux de bronze), cette dernière nation ayant beaucoup perdu de sa superbe après ses fracassants Jeux Olympiques à Londres (8 médailles d’or et 12 au total). En effet, l’ambiance a l’air tendue chez les sprinters français, et surtout, à part Pervis qui est très autonome, ils semblent traîner un mal-être contagieux, à commencer par Baugé qui n’est que l’ombre du quadruple champion du monde que l’on a connu jusqu’en 2012. Il est le seul d’ailleurs qui aurait pu pousser Pervis dans ses retranchements s’il avait été en grande forme. D’Almeida, autre sprinter plusieurs fois médaillé sur le kilomètre aux championnats du monde, reconnaît que la réussite de Pervis est une sorte de cache-misère. Certes Baugé, Sireau et D’Almeida ont remporté la médaille de bronze en vitesse par équipes, mais le sprint français aurait considérablement régressé sans la réussite extraordinaire de Pervis…qui est l’arbre qui cache la forêt.

Il est vrai que, comme souvent dans le sport français, les décisions qui sont prises au niveau fédéral peuvent donner lieu à discussion, à commencer, nous dit-on, par la nomination d’un entraîneur néo-zélandais à la place de Florian Rousseau, ancien super crack du sprint dans les années 90-2000, qui avait démissionné avec fracas après les J.O. de Londres (2 médailles d’argent pour la piste et une seule pour le sprint). En plus, malgré la mise en route (enfin !) du Vélodrome National de Saint-Quentin en Yvelines, il y a eu la fermeture du pôle d’Hyères, qui avait permis à nombre de nos sprinters de briller par le passé (Gané, Bourgain etc.), et qui a entraîné le départ à l’étranger de Benoît Vétu qui avait succédé à Daniel Morelon à Hyères d’abord, avant de partir entraîner en Russie, notamment Dmitriev (médaille d’argent en vitesse en 2013 et médaille de bronze en 2014), et à présent en Chine. Cela dit, Pervis de son côté défend son actuel entraîneur, après avoir manifesté son désaccord avec Florian Rousseau qui ne l’avait pas sélectionné pour les J.O. de Londres où, rappelons-le une nouvelle fois, il n’y avait qu’un seul coureur engagé en vitesse…ce qui est révoltant.

Bref, beaucoup d’états d’âme chez nos sprinters, ce qui laisse à penser que les J.O. de Rio de Janeiro ne se présentent pas sous les meilleurs auspices pour nos sprinters, même si Pervis n’a peut-être pas encore atteint son niveau maximum, et même si l’on peut penser que l’échéance de Rio sera une source de motivation supplémentaire pour Baugé, Sireau et D’Almeida. En outre, aux Jeux Olympiques, il n’y a pas le kilomètre, ce qui signifie qu’avec Pervis à la place de D’Almeida nous avons de réelles chances de médaille d’or dans la vitesse par équipes, dans la mesure où les Français ont été battus à Cali de moins d’une demi-seconde par les vainqueurs néo-zélandais. Tout cela pour dire que s’il y a urgence à se mettre tous d’accord en vue des J.O., il ne faut pas encore désespérer de l’Equipe de France. Et peut-être que le bilan des Français à Rio sera meilleur qu’on ne l’imagine car, ne l’oublions pas, Pervis sera à coup sûr encore très fort dans deux ans. Et je parierais bien qu’il réalisera un exploit comparable à celui de Hoy à Pékin, en enlevant trois médailles d’or avec la vitesse, le keirin et la vitesse par équipes. D’ici là, il y aura d’autres manches de Coupe du Monde et les championnats du monde en 2015 et 2016 pour nous permettre d’espérer encore davantage. En attendant savourons une nouvelle fois le fantastique exploit de François Pervis, qui s’est assuré à jamais une place unique dans l’histoire du cyclisme en particulier et du sport en général.

Michel Escatafal

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Le record de l’heure se meurt…comme la piste

FaurerivieremerckxobreeEn regardant le Giro chaque jour, et en entendant évoquer ça et là les noms des anciens grands champions qui ont marqué l’histoire de cette épreuve, je me dis que le cyclisme n’a pas évolué comme le souhaitent de nombreux fans de ce sport. Tout a changé dans le vélo, le matériel, ce qui est normal, mais aussi et surtout la perception qu’ont les jeunes de ce sport magnifique. Une perception qui, il faut le reconnaître, est aussi due aux multiples affaires de dopage qui ont pollué et polluent à intervalles réguliers les compétitions. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser le phénomène, mais force est de constater que l’on parle de dopage dans le sport essentiellement à propos du cyclisme. Comme si le cyclisme était le seul sport touché par des performances où la pharmacopée joue son rôle !

Certains vont penser que je me répète, mais je n’arrive pas à accepter cette injustice qui consiste à condamner et à montrer du doigt des sportifs exerçant un des plus durs métiers qui soit, alors que le dopage est inhérent au sport de compétition. Il l’est tellement que, même si certaines pratiques ne figurent pas dans le code antidopage, même si l’on n’utilise pas de produits interdits pour augmenter ses performances, on peut considérer qu’il y a dopage à partir du moment où on peut se payer des entraînements dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la vie « normale ». En disant cela, je pense par exemple aux stages en altitude ou aux divers moyens que l’on a pour mieux récupérer de ses efforts. Je pense aussi à l’évolution du matériel, qui ne met pas toujours les champions sur un pied d’égalité, au point que la victoire dans un grand tour s’est jouée parfois sur l’avantage que procurait une nouveauté technologique. Un seul exemple : A combien était estimé l’avantage procuré par le guidon de triathlète qu’utilisait Greg Le Mond dans le Tour de France 1989, par rapport à celui utilisé par les autres concurrents dont Laurent Fignon ? A coup sûr très supérieur aux 8 secondes qui ont permis au coureur américain de devancer le champion français à l’arrivée à Paris.

Dans ce cas, comment appeler cela ? Ce n’était pas du dopage issu d’un médicament, mais le résultat n’était-il pas le même ? Dans le même ordre d’idées, certains affirment que la razzia britannique sur le cyclisme sur piste aux J.O. de Londres l’an passé, était due en grande partie à un avantage technologique, lequel aurait permis notamment à Kenny de battre Baugé en finale de l’épreuve de vitesse, alors qu’il ne l’avait jamais battu auparavant. D’autres aussi s’étonnent de voir que Bradley Wiggins ait pu l’an passé écraser tous les contre-la-montre auxquels il a participé…alors qu’auparavant il n’en gagnait jamais un seul. Là aussi certains prétendent que c’est une histoire de pédalier. Pour ma part, je ne me prononcerais pas sur ces hypothèses, parce que je ne suis pas assez compétent en technique pour affirmer que Kenny ou Wiggins ont réellement bénéficié de ces avancées technologiques. En outre, personne ne niera que Kenny est un grand sprinter, ni que Wiggins est un grand rouleur, comme en témoignent ses nombreux titres mondiaux ou olympique en poursuite.

En parlant de cyclisme sur piste, la transition est toute trouvée pour évoquer un des grands monuments du vélo…qui ne l’est plus : le record du monde de l’heure. Ce record était une sorte de Graal auquel aspiraient tous les plus grands champions, sans toutefois oser s’y attaquer tellement l’exercice était difficile et éprouvant. Combien de lauréats en effet, ont promis de ne plus jamais refaire une tentative, parce qu’ils avaient trop souffert pour tenir une heure sur la base de 46, 47, 48 ou 49 km dans l’heure ? Est-ce pour cela qu’on ne veut plus s’attaquer à ce record, autrefois mythique, ou bien sont-ce plutôt des questions de rentabilité pour un sponsor ? Pour ma part j’opterais pour la deuxième solution, en ajoutant que malheureusement tout ce qui touche au cyclisme sur piste n’intéresse guère les foules, lesquelles ne font que suivre les médias…et les fédérations nationales dans ce mouvement. Dans ce cas, battre le record de l’heure se ferait dans l’indifférence générale. En outre, personne ne veut admettre que s’attaquer au record de l’heure en mars, ne pénaliserait pas nécessairement un crack dans sa quête d’une victoire dans le Tour de France, surtout en pensant aux « presque tours du monde » que s’offrent les coureurs en début de saison. Il suffit de prendre l’exemple de Contador cette année, qui entre janvier et mars a couru en Argentine, puis à Oman, avant de retourner en Italie, puis en Espagne, et arriver complètement « lessivé » aux classiques ardennaises..

Après ce long préambule, passons à présent au sujet que je voulais évoquer, le record de l’heure, qui manifestement n’est plus au niveau où il devrait être. Si je dis cela, c’est parce que certains coureurs, pistards ou routiers, pourraient faire beaucoup mieux que les 49,700 km de l’inconnu tchèque Ondrej Sosenka. Pour en être persuadé, il suffit de regarder les chronos dont sont capables de jeunes poursuiteurs élevés sur la piste comme l’Australien (21 ans), Jack Bobridge, qui a réussi en février 2011 à battre le record du monde des 4 km avec le fabuleux chrono de 4mn10s534, soit 6/10 de seconde de mieux que le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui datait de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono était tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, qui l’a précédé sur le palmarès du championnat du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s, tout comme l’actuel détenteur du titre mondial, australien lui aussi, Michael Hepburn.

Cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux, qui ont entre 21 et 24 ans,  pourraient, et même devraient s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout véritable amateur de cyclisme, c’est-à-dire pour ceux qui ne se contentent pas de comptabiliser de la même façon une victoire au Tour de Turquie avec un titre mondial en poursuite ou un succès dans un grand tour, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs, quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35,325 km quand même !), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Il y a d’abord le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon pistard, mais aussi excellent routier (vainqueur de Milan-San Remo, Milan-Turin et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km) au Vigorelli de Milan.

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert sur le vélodrome de Rome (qui remplaçait le vieux Vigorelli de Milan) en octobre 1967 la distance de 48.093km. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Aujourd’hui le record est détenu (depuis 2005) par l’inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka, avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus, à commencer par celui du 200m détenu par Kevin Sireau depuis 2009 (9s572) .

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km dans l’heure (50,808 km et 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises le projet de s’y attaquer…sans toutefois dépasser le stade de l’intention. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes, à commencer par  Tony Martin, l’actuel champion du monde contre-la-montre, de surcroît excellent pistard dans ses jeunes années (champion d’Allemagne de poursuite par équipes en 2004 et 2005), qui pourrait lui aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le vainqueur du dernier Tour de France, le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se devait de battre autrefois, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard (champion d’Europe à l’américaine et finaliste du championnat du monde de poursuite), aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu dans l’espoir d’une tentative de Cancellara, Martin ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit, quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara aurait pour lui sa puissance ou sa résistance, mais ce n’est pas un pistard comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’il a toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que les candidats les plus crédibles sont Tony Martin et plus encore Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes. Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km. Jamais un coureur n’a été et ne sera peut-être aussi doué que l’était ce champion exceptionnel qui, rappelons-le, vit sa carrière s’arrêter un jour de juillet 1960 dans la descente du col du Perjuret, alors qu’il s’apprêtait, à 24 ans, à remporter son premier Tour de France.

Michel Escatafal


Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2

maspesSi les poursuiteurs italiens furent très brillants à partir de 1946, les sprinters n’ont pas été en reste à la même époque, tant chez les professionnels que chez les amateurs. Je vais d’ailleurs commencer par le plus prestigieux d’entre eux, Antonio Maspes. Curieusement, il n’ jamais conquis de titre planétaire chez les amateurs, ce qui peut s’expliquer par le fait qu’il passa professionnel très tôt (à peine 22 ans), et qu’il n’y avait pas eu de J.O. depuis 1952. En revanche, l’année de ses 23 ans, il s’octroya le premier de ses sept titres de champion du monde, ce qui en fit longtemps le recordman avec le Belge Scherens dans les années 30, avant que ce record ne soit battu par Nakano (10 titres), mais à une époque où le sprinter japonais était le seul grand sprinter chez les pros. En revanche Maspes dut dans sa carrière affronter une concurrence très forte pendant toute la période où il montra sa supériorité sur tous les vélodromes du monde, entre 1955 et 1964.

En fait le seul sprinter qui se situait à son niveau fut le Français Michel Rousseau, mais ce dernier n’avait pas hélas un mental à la hauteur de ses qualités physiques, ce qui explique la différence de palmarès entre les deux hommes. Et pourtant en 1958, à Paris, Maspes fut nettement battu (en deux manches sèches) par Michel Rousseau, qui ne fut jamais aussi fort que cette année-là, en demi-finale des championnats du monde. Cependant, contrairement à ce que nombre de spécialistes pensaient, cette défaite de Maspes face au prodige français, ne faisait qu’interrompre sa domination sur le sprint mondial, puisque Maspes allait remporter les quatre titres suivants, battant Michel Rousseau en demi-finale en 1959, et le battant de nouveau en 1960 après que Rousseau lui eut imposé un surplace de presque une demi-heure…qui finalement lui fut fatal.

On s’est d’ailleurs toujours demandé pourquoi Rousseau s’était engagé dans cette aventure, d’autant que Maspes était parfaitement rompu à cet exercice (32 minutes contre Derksen en 1955 et vainqueur), se privant de toute chance de s’imposer, même si dans cette manche Maspes réalisa un temps de 10s8 dans les derniers 200m, ce qui constituait le record du monde. Maspes disputa encore deux autres finales mondiales victorieuses en 1962 à Milan contre son compatriote Gaiairdoni, puis en 1964 contre l’Australien Baensch à Paris, avant de laisser son titre à Beghetto, autre Italien, en 1965 à Saint-Sébastien. Gaiardoni, Beghetto, encore et toujours des Italiens !

Mais avant de parler d’eux, commençons par évoquer dans l’ordre chronologique ceux qui ont détenu un titre mondial ou olympique après 1946, le premier d’entre eux étant Ghella, champion olympique de vitesse à Londres et champion du monde amateur en 1948 à l’âge de 18 ans. Hélas pour lui, il ne confirmera jamais ces deux performances, ne remportant rien de notable par la suite à part un titre de champion d’Italie chez les professionnels. A noter qu’à ces J.O. de Londres, le titre en tandem fut remporté par le duo composé par les Italiens Perona et Terruzzi, ce dernier devenant à la fin des années 50 un des plus grands coureurs de six-jours. Ensuite ce sera au tour d’Enzo Sacchi  de se distinguer chez les amateurs, devenant champion du monde de vitesse amateurs en 1951 et 1952, remportant aussi la médaille d’or olympique en 1952 à Helsinki. Il fera aussi une excellente carrière chez les professionnels, terminant deux fois à la deuxième place des championnats du monde professionnels en 1953 (battu par Van Vliet) et en 1958 (battu par Michel Rousseau), avant de devenir en fin de carrière un très bon coureur de six-jours.

En 1953 c’est Morettini qui s’empara du titre mondial de la vitesse amateurs. Ce pistard était extraordinairement doué, parce que c’était aussi un excellent kilométreur (il détint le record du monde amateur en 1950 en 1mn10s6dixièmes), et un remarquable poursuiteur puisqu’il fit partie de l’équipe olympique italienne (avec Messina, De Rossi et Campana), médaille d’or aux J.O. d’Helsinki en 1952. En revanche, il ne confirma jamais ces exploits chez les professionnels, pas plus d’ailleurs qu’Ogna qui détint le titre mondial en vitesse amateurs en 1955, et que Gasparella, lui aussi champion olympique de poursuite par équipes en 1956 (avec Faggin, Domenicali et Gardini), mais aussi double champion du monde amateurs de vitesse en 1958 et 1959, et médaille de bronze en vitesse aux J.O. de Rome en 1960.

Aux J.O. de Melbourne en 1956, un autre sprinter italien allait s’illustrer jusqu’en finale du tournoi, Guglielmo Pesenti. J’aurais dû dire jusqu’en demi-finale, parce qu’il n’exista pas face à notre Michel Rousseau en finale, pas plus qu’il n’exista en finale du championnat du monde amateurs en 1957 face au « costaud de Vaugirard », comme on appelait Rousseau. Curieusement, comme Morettini, Ogna et Gasparella, lui non plus ne brilla plus dès qu’il quitta les rangs amateurs. Ce ne fut pas le cas en revanche de Sante Gaiardoni, champion du monde et champion olympique de vitesse et du kilomètre à Rome en 1960, recordman du monde du km (1mn07s50 et 1mn07s18) et du 200m départ lancé (11s), et champion du monde professionnel en 1963.  Ce sprinter petit et râblé, mais aussi bon tacticien, était le prototype même de la formation à l’italienne. A ces J.O. de Rome, cette école italienne allait accumuler les triomphes puisque le titre en tandem sera remporté par Bianchetto et Beghetto. Bianchetto remportera le titre mondial chez les amateurs en 1961 et 1962, mais aussi le titre olympique en tandem en 1964 à Tokyo avec Damiano. Lui non plus ne confirmera pas chez les professionnels (entre 1965 et 1970), au contraire de Beghetto qui remportera trois titres mondiaux en 1965, 1966 et 1968.

Cela étant, à cette époque, les professionnels commençaient à être dépassés par les amateurs, comme en témoigne le fait que Morelon fut champion olympique de vitesse de vitesse en 1968, après avoir été champion du monde de vitesse en 1966 et 1967 chez les amateurs, et avant de l’être en 1969,1970, 1971 et 1973. A noter que le champion français ne défendit pas son titre en 1968, celui-ci revenant à l’Italien Borghetti, dont ce sera le plus grand exploit, et ce qui marquera la fin de la présence italienne au plus haut niveau, à part le titre professionnel en vitesse de Golinelli en 1989, en notant qu’à cette époque les meilleurs sprinters se trouvaient chez les amateurs allemands de l’Est (Hesslich, Huck, Hubner et Fiedler), et ceux de Vicino en demi-fond professionnels en 1983, 1985 et 1986, de Dotti chez les amateurs en 1985 et de Gentili en 1986 et 1987, en précisant que le demi-fond (derrière motos) a disparu des championnats du monde à partir de 1994 .

Oui, ce titre mondial amateurs en vitesse de Borghetti en 1968, et celui de Beghetto chez les professionnels la même année, avaient bel et bien marqué le chant du cygne de la piste italienne, aujourd’hui quasiment à l’arrêt. Au passage on peut se demander comment un aussi grand pays de cyclisme sur piste que l’Italie a pu dilapider ainsi son héritage, après tant d’heures de gloire. La remarque vaut aussi pour la Belgique et la Suisse.

Bonne et heureuse année chers lecteurs, en souhaitant que le sport apporte à chacun d’entre vous suffisamment de joie pour faire oublier les vicissitudes de la vie courante.

Michel Escatafal


Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 1

messinaL’après seconde guerre mondiale est de l’avis de nombreux amateurs de cyclisme la période dorée de ce sport. D’abord et en premier lieu parce que nombre de personnes en Europe se déplaçaient encore à vélo, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, notamment en France, pays où le nombre de pistes cyclables est très faible. Du coup le vélo était un sport qui touchait beaucoup de monde à la ville comme à la campagne. Ensuite, à cette époque,  le matériel était beaucoup moins cher que de nos jours (en euros constants), ce qui incitait beaucoup plus facilement les jeunes à prendre une licence pour courir, notamment dans les courses de villages fort nombreuses. En fait, chaque fête votive dans les années quarante, cinquante et même soixante avait sa course de vélo, avec une organisation faite par des bénévoles, et dans de bonnes conditions de sécurité. Enfin, dans nombre de villes, y compris certains villages, il y avait un vélodrome, ce qui était souvent le premier apprentissage des jeunes à la compétition, sans oublier le plaisir immense de pouvoir tourner sur une piste sans autre souci que pédaler en organisant entre nous des poursuites ou des sprints. On comprend pourquoi le Tour de France ou le Giro étaient si populaires, mais aussi les épreuves sur piste, qu’il s’agisse des tournois de vitesse, de poursuite, de demi-fond et des six-jours.

Comme je l’ai déjà souligné sur ce site, une victoire dans une épreuve de six-jours valait largement nombre de victoires sur la route, tout comme d’ailleurs les tournois de poursuite ou de vitesse dans les nombreuses villes abritant un vélodrome couvert ou non, pouvant accueillir des milliers de spectateurs…dans une invraisemblable ambiance de fête. En France par exemple, pendant près de cinquante ans, les six-jours de Paris menaçaient chaque année de faire s’écrouler le vieux Vel’d’Hiv. C’était aussi le cas pour le Vigorelli à Milan. En parlant du Vigorelli, j’ai la transition toute trouvée pour le sujet que je veux traiter aujourd’hui, les pistards italiens, en rappelant que le vélodrome milanais était l’endroit privilégié pour tenter de battre le record de l’heure. Ce fut le cas pour Coppi en 1942, pour Anquetil et Baldini en 1956 et pour Roger Rivière en 1957 et 1958.

Coppi et Baldini, deux coureurs italiens qui allaient devenir chacun à leur époque des héros de l’Italie et d’ailleurs, même si certains trouveront osé que j’évoque de la même manière le campionissimo Coppi et le rouleur originaire de Forli. A ceux-là je répondrais que je sais faire la différence entre Baldini, qui fut un des meilleurs coureurs à la fin des années 50, et celui qui est considéré par nombre d’entre nous comme le plus grand champion de l’histoire du vélo, mais c’est pour mieux souligner la richesse de ce cyclisme italien pendant quelques décennies. Rappelons encore une fois que Coppi fut aussi un extraordinaire poursuiteur, avec deux titres de champion du monde chez les professionnels, remportant 84 victoires sur 95 poursuites disputées, ses rares défaites (contre de grands spécialistes) étant dues essentiellement à la fatigue accumulée pendant la saison sur route ou sur piste. Sinon, au sommet de sa forme, le campionissimo était aussi imbattable que sur la route, comme en témoignent ses titres mondiaux face à Bévilacqua en 1947 et à Gillen en 1949.

Quant à Baldini, curieusement méconnu et oublié malgré son beau palmarès, sa naissance à Forli lui valut d’être surnommé « la locomotive de Forli » pour les cinq saisons extraordinaires accomplies sur la route entre 1956 et 1960 (titre olympique sur route en 1956 chez les amateurs, puis chez les professionnels le Giro et le titre mondial en 1958, le Grand Prix des Nations en 1960). Mais ce coureur au calme légendaire, qui lui valut d’être aussi surnommé « le placide », fut également un très grand pistard, à une époque où les plus grands champions sur la route faisaient aussi de la piste avec un égal bonheur. Pour mémoire, outre ses records de l’heure amateurs et professionnels, Ercole Baldini fut aussi champion du monde de poursuite amateurs en 1956. Voilà une énorme différence avec le cyclisme de nos jours, ce qui permet à certains de s’extasier sur les succès de Wiggins remportés sur la piste et à présent sur la route, oubliant que s’ils avaient été coureurs à l’époque de Coppi et Baldini, Tony Martin ou encore Cancellara et même Contador participeraient à des épreuves sur piste l’hiver où, n’en doutons pas, ils brilleraient, comme l’a déjà fait un autre surdoué de la piste Taylor Phinney.

Fermons la parenthèse, pour évoquer des coureurs moins prestigieux que Baldini et plus encore que Coppi, à commencer par un des rares poursuiteurs à l’avoir battu (une fois en 1949), Antonio Bevilacqua, ce dernier ayant été aussi un excellent routier (Paris-Roubaix en 1951). Cependant c’est surtout sur la piste qu’il accomplit ses plus beaux exploits avec deux titres mondiaux en poursuite en 1950 et 1951, et le record du monde des 5 km (distance de la poursuite à cette époque) en 1955. Autre très grand poursuiteur italien, Guido Messina, qui fut d’abord champion du monde de poursuite amateurs en 1948, succédant à un autre Italien, Benfenati, mais aussi en 1953, reprenant le flambeau de  son compatriote De Rossi, champion en 1951 après avoir battu le record de l’heure amateur en 1950. Messina fut également champion olympique de poursuite par équipes en 1952, recordman du monde amateur des 5 km en 1951, record qu’il battra aussi chez les professionnels en 1954, l’année du premier de ses trois titres de champion du monde de poursuite chez les professionnels. A noter que bien qu’étant très jeune à ce moment (j’avais moins de dix ans), Messina m’a fait vivre un vrai cauchemar en aout 1956, quand il battit en finale du tournoi mondial Jacques Anquetil, tout auréolé de son record de l’heure établi en juin. Dommage cette défaite d’Anquetil, parce que jamais le coureur normand n’aura le plaisir d’endosser un maillot arc-en-ciel, que ce soit sur la piste ou sur la route.

Après le règne de Messina, interrompu par celui qui est considéré comme le plus grand poursuiteur de l’histoire, Roger Rivière (trois fois champion du monde consécutivement entre 1957 et 1959), invaincu dans la discipline, arriva celui de Leandro Faggin. Ce rouquin (surnommé ainsi) allait marquer l’histoire de la piste italienne et mondiale avec ses multiples victoires remportées sur tous les vélodromes. Champion du monde de poursuite amateur en 1954, il devint champion olympique du kilomètre et champion olympique de poursuite en 1956. Ensuite il laissera la place à son compatriote Simonigh, qui remportera le titre amateurs en 1957, passant cette même année dans les rangs professionnels. Faggin sera à trois reprises champion du monde (en 1963, 1965 et 1966), et remportera de nombreux six-jours avec des spécialistes comme Terruzzi, Kemper et Van Steenbergen. A noter, et cela permettra aux plus jeunes de mesurer l’extraordinaire classe de Roger Rivière, que Faggin fut rejoint en finale du championnat du monde de poursuite en 1958 ! Oui, Faggin rejoint dans une finale mondiale !!! Voilà pour les poursuiteurs, en rappelant que les Italiens ont remporté entre 1946 (date du premier tournoi mondial de poursuite) et 1966 près de la moitié des titres attribués chez les amateurs et les professionnels, et sept entre 1946 et 1957 chez les seuls amateurs ! En revanche, à part Francesco Moser en 1976, les poursuiteurs italiens ne remporteront plus de titres jusqu’à nos jours : grandeur et décadence !


Koichi Nakano, décuple champion du monde de vitesse

Sur ce site j’ai déjà parlé de quelques très grands champions de la piste, et plus particulièrement de la vitesse. J’ai même consacré un article entier à Daniel Morelon, qui fut sept fois champion du monde amateur de vitesse et détenteur de deux titres olympiques dans la spécialité, à une époque où les amateurs ne rencontraient pas (ou très rarement) les professionnels, en tout cas pas aux championnats du monde. Si cette situation était dommageable, c’est parce qu’on avait deux champions du monde de vitesse, l’un chez les amateurs et l’autre chez les professionnels, en notant que les amateurs étaient en réalité de vrais professionnels, surtout ceux natifs des pays du bloc communiste. Ainsi, si personne ne peut dire qui était le meilleur entre Daniel Morelon, qui a dominé son époque chez les amateurs entre 1966 et 1975, et Koichi Nakano, qui a écrasé la discipline chez les professionnels (dix titres mondiaux consécutifs entre 1977 et 1986), en revanche on ne sait pas ce que valait réellement Nakano, faute d’avoir pu affronter les supers sprinters est-allemands ou soviétiques qu’étaient Hesslich, Hubner ou Kopylov, qui se partagèrent les titres amateurs à la même époque.

Et j’avoue que c’était une frustration pour les amoureux de la piste, car je suis persuadé que s’ils s’étaient rencontrés au meilleur de leur forme les matches auraient été très serrés. Si je dis cela, c’est parce que Nakano a été champion du monde en battant par exemple un coureur comme l’Australien Nicholson, qui fut  quelques années auparavant le meilleur des rivaux de Daniel Morelon, notamment en 1972 (médaille d’argent aux J.O.), et champion du monde professionnel en 1975 et 1976, année où il battit Nakano pour sa première participation aux championnats. Mais ce dernier avait une bonne excuse, parce qu’il sortait d’une saison complète de keirin au Japon, dont il était un excellent spécialiste (600 victoires), mais pas le numéro un. Pour mémoire je rappelle que le keirin au Japon est une épreuve cycliste sur piste donnant lieu à des paris (depuis 1948). Les Japonais disposent pour cela d’une cinquantaine de vélodromes, avec 75% des recettes payées aux gagnants, le reste allant aux coureurs et à des œuvres sociales. Des coureurs ayant subi au préalable des sélections très sévères pour entrer à l’Ecole Japonaise de Keirin (10% d’élus à l’examen d’entrée), avant de suivre un entraînement très dur (plus de 10 heures par jour) en vue de l’examen final, donnant le droit de devenir coureur professionnel de keirin.  L’épreuve a été importée ailleurs (sous une forme un peu différente de celle pratiquée au Japon) depuis 1984, époque à laquelle elle a été inscrite parmi les épreuves des championnats du monde sur piste. Elle est même devenue discipline olympique en 2000, avec pour premier vainqueur le Français Florian Rousseau.

Fermons la parenthèse pour reparler de Nakano, né comme Bernard Hinault un 14 novembre mais un an plus tard (1955), qui a fait très tôt le choix de sacrifier une partie de la saison de keirin pour pouvoir disputer les championnats du monde professionnels, car professionnel il était, gagnant même beaucoup d’argent sur les pistes japonaises (plus de 10 millions de dollars au cours de sa carrière). C’est un bon choix qu’il a fait pour la postérité, puisqu’il détient le record absolu du nombre de titres mondiaux en vitesse, loin devant l’Italien Maspes (sept titres entre 1955 et 1964) et le Belge Scherens (sept titres entre 1932 et 1947), un record qui n’est pas prêt d’être battu, ce qui en situe la qualité. Par ailleurs, ses temps sur 200m prouvaient qu’il avait réellement le niveau pour rivaliser avec les meilleurs amateurs. Ces temps étaient d’autant plus marquants qu’il ne disputait et gagnait qu’une compétition par an, les mondiaux, en plus du keirin où l’effort est quelque peu différent. Et pour revenir aux adversaires qu’il dut affronter lors des championnats du monde de vitesse, je citerais aussi le Français Yavé Cahard, excellent sprinter, puisqu’outre ses titres en tandem avec Dépine, il fut médaillé d’argent aux J.O. de Moscou en 1980, battu en finale par celui qui fut désigné comme le vrai successeur de D. Morelon, l’Allemand de l’Est Lutz Hesslich. En fait Cahard n’exista pas en finale du tournoi mondial en 1983, étant battu sèchement en deux manches en donnant un vrai sentiment d’impuissance, face au Japonais au sommet de son art, qui semblait imbattable dans tous les cas de figure, qu’il parte en tête ou qu’il lance son sprint derrière son adversaire.

Entre 1977 et 1986, Nakano ne fut réellement menacé qu’une année, en 1982, contre le Canadien Singleton à Leicester, déjà battu par ce même Nakano l’année précédente en finale à Brno (ex-Tchécoslovaquie). Cette finale du championnat du monde de vitesse fut épique puisqu’elle se termina dans deux manches sur trois…par une chute. Dans la première manche, Singleton lança le sprint en tête et résista beaucoup mieux qu’on aurait pu le penser, les deux coureurs restant au coude à coude…jusqu’à ce qu’ils se touchent, Singleton faisant un écart fatal aux deux hommes, puisqu’ils franchirent la ligne sur le dos ou les fesses. Nakano fut déclaré vainqueur, d’abord parce que c’est Singleton qui s’écarta de sa ligne et ensuite parce que le Japonais franchit le premier la ligne avec son maillot déchiré dans le dos. De toutes façons, sans cet écart le Japonais l’eut emporté, mais de peu.

La deuxième manche en revanche fut limpide, dans la mesure où Nakano, qui était passé en tête avant le lancement du sprint, fut surpris par la plongée à la corde de Singleton, ce qui lui permit de prendre immédiatement quatre ou cinq longueurs d’avance que Nakano ne put combler dans le dernier virage. Du coup, voyant l’inanité de ses efforts, le tenant du titre préféra se relever dans la dernière ligne droite. Cela faisait une manche partout, d’où la nécessité d’avoir recours à une belle. Et là, de nouveau, ce fut une chute qui départagea les deux hommes. Cette fois c’était au tour de Nakano de mener, et comme dans la manche précédente il se fit surprendre par Singleton, sauf que cette fois l’écart entre les deux hommes ne dépassa pas deux longueurs…que Nakano réussit à combler, pour se retrouver quasiment sur la même ligne que son rival à la sortie du dernier virage. Et au moment où il allait réussir à passer devant Singleton, les deux hommes s’accrochèrent de nouveau juste avant de franchir la ligne d’arrivée, Singleton se penchant légèrement sur sa droite et touchant l’épaule gauche de Nakano, lequel restait juché sur son vélo contrairement à Singleton qui chutait de nouveau lourdement.

Ensuite il y eut un moment de confusion, puisqu’il était prévu de faire recourir la manche, mais alors que Nakano était déjà sur la piste, Singleton fit signe qu’il ne disputerait pas cette manche et Nakano fut déclaré champion du monde. Il le sera encore quatre fois, Quant à Singleton, il remportera l’épreuve du keirin à ces mêmes championnats du monde 1982, devant le spécialiste Danny Clark et un autre Japonais, Kitamura. Ce sera le chant du cygne du sprinter canadien, car nous n’entendrons plus jamais parler de lui. Dommage, c’était un remarquable sprinter, excellent kilométreur puisqu’il détint le record du monde du kilomètre en 1980 (1mn03s82c), mais il n’avait pas la classe naturelle de Nakano. Celui-ci, en effet, était vraiment un sprinter de grand format, comme en témoignera plus tard Daniel Morelon, qui fut battu sèchement en demi-finale des championnats du monde 1980 à Besançon, après il est vrai presque trois ans sans compétition. En tout cas, même s’il est impossible de savoir qui l’eut emporté du meilleur Morelon ou du meilleur Nakano ou encore du meilleur Hesslich, tous trois appartiennent à la catégorie des fuoriclasse de la vitesse au même titre que Maspes, Michel Rousseau, ou plus près de nous Florian Rousseau, Chris Hoy ou Grégory Baugé. Au passage, on notera que si notre pays attend toujours son vrai vélodrome couvert, promis depuis 1968, la France est quand même devenue le pays qui a compté le plus grand nombre de sprinters de très haut niveau depuis une quarantaine d’années (Trentin, Morelon, Magné, Rousseau, Tournant, Gané, Baugé). Encore un paradoxe français !

Michel Escatafal


Le cyclisme et ses guerres picrocholines

Le cyclisme professionnel, et même amateur, vit une époque difficile, et pas seulement à cause de l’affaire Armstrong. Si je dis cela, c’est parce que nombre de ceux qui vont voir défiler le peloton sur le bord des routes italiennes, belges, françaises ou espagnoles sont déjà passés à autre chose. Peu leur importe qu’on ait destitué de la plupart de ses titres celui que l’on appelait le « boss ». Pour eux, Armstrong reste le recordman des victoires dans le Tour de France, d’autant qu’ils savent  que nombreux sont les vainqueurs à avoir avoué des pratiques dopantes dans leur carrière et plus particulièrement dans le Tour. Cela signifie que pour les sponsors, ce qui compte, tout autant que l’éthique,  c’est l’image du cyclisme avec ses centaines de milliers de spectateurs sur les pentes des cols mythiques des courses à étapes, avec les retombées publicitaires que cela procure…sans débourser des sommes folles comme dans le football ou la Formule1. En revanche, si le cyclisme est malade, c’est parce que ses règles sont à géométrie variable, et que plus personne n’y comprend rien. Voilà où est le problème du vélo, et pas ailleurs. Est-ce uniquement de la faute de l’UCI (Union Cycliste Internationale) ? Je ne le pense pas, dans la mesure où tout le monde participe à dévaloriser le vélo, et à le rendre peu visible dans son développement.

Certes l’UCI, dans son désir de mondialiser le vélo, essaie d’imposer des épreuves auxquelles les équipes World Tour doivent participer, mais cela relève d’une démarche maladroite, car le cyclisme est né en Europe occidentale, et cette région du globe est pour de nombreuses années encore la place forte de ce sport. Même les Etats-Unis et l’Australie, malgré l’apparition chaque année de champions en provenance de leur pays, sont bien conscients que le développement du cyclisme chez eux ne peut se faire que pas à pas. Cela signifie que pour la Chine et le Japon, le chemin sera encore plus long, puisque ces nations n’ont pas (encore) eu la chance de découvrir un champion de haut calibre, comme le furent Le Mond et Armstrong pour les Etats-Unis ou Cadel Evans pour l’Australie. C’est pour cela que cette marche forcée vers la mondialisation a ses limites, ce qu’apparemment l’UCI n’a pas compris, parce qu’elle ne voit que le côté commercial de ce développement.

Cela étant l’UCI n’est pas la seule fautive, dans la mesure où il n’y a aucune entente entre des protagonistes importants du vélo, et là je veux parler des organisateurs et des dirigeants des équipes professionnelles. Des organisateurs, parce que l’arrivée dans le milieu d’une organisation professionnelle, comme on essaie à intervalles réguliers de la constituer, serait un considérable manque à gagner pour eux. Des dirigeants, parce que ceux-ci sont incapables de s’entendre pour promouvoir des règles simples, applicables à tous les participants. Qu’est-ce qui fait en partie le succès de la Formule1 ? Sa simplicité. En effet, il y a 20 grands prix, et le champion du monde des pilotes comme celui des constructeurs est désigné par le nombre de points glanés au cours de la saison. Pourquoi ne pas imaginer la même chose pour le vélo, avec un certain nombre d’épreuves réservées servant à désigner le champion du monde?

On peut imaginer un système comme celui que j’ai appliqué dans le palmarès des grandes épreuves, à savoir 120, 100, 80, 50 et 40 points pour un certain nombre d’épreuves par étapes, et 60 et 40 points pour les classiques les plus importantes, en fonction de leurs difficultés, plus 60 points pour une course c.l.m. sur le modèle de feu le Grand Prix des Nations ou du Chrono des Herbiers. Ainsi chacun des amateurs de vélo s’y retrouverait facilement, d’autant plus que ces épreuves seraient accessibles aux équipes regroupant les meilleurs coureurs, avec une montée et une descente en fin d’année en fonction des résultats. Cela aurait le mérite d’être à la fois simple et clair, ce qui n’empêcherait pas le développement du cyclisme ailleurs dans le monde en introduisant ça et là une épreuve figurant dans ce championnat, quitte à la pérenniser en cas de gros succès commercial.

Mais me direz-vous, pourquoi les équipes et les sponsors n’imposent-ils pas leurs desiderata à l’UCI, comme aux organisateurs ? Réponse : parce qu’ils sont totalement désunis, et parce que cette désunion est basée à la fois sur les différences de budget…et sur les moyens de lutter contre le dopage. Différences de budget considérables entre par exemple des équipes comme Sky (Wiggins, Froome), Katusha (Rodriguez), RadioShak (Cancellara et Schelck), OPQS (Boonen, Martin, Chavanel), BMC (Evans, Gilbert), Movistar (Valverde), Canondale (Basso), Saxo-Bank (Contador, Kreuziger), et les équipes françaises comme Cofidis, Saur-Saujasun, AG2R, FDJ ou Europcar. Les unes, j’en suis sûr, sont très favorables à ce circuit professionnel, ne serait-ce que pour les retombées publicitaires que cela pourrait apporter aux sponsors, alors que les autres (les équipes françaises) ne cessent d’insister sur l’éthique ou si l’on préfère des règles encore plus drastiques sur le dopage…qu’elles sont presque les seules à demander.

C’est d’ailleurs à ce niveau que proviennent les principales difficultés, chacun faisant sa propre police dans son coin, avec des signatures ou non de charte, alors que d’autres veulent créer une commission indépendante…très difficile à mettre en place, ce qui retarde  d’autant sa mise en oeuvre. Comme si avec une commission on allait régler définitivement le problème du dopage ! Il est vrai que parler sans cesse du dopage  fait d’autant plus de mal au vélo, que c’est le sport qui a les règles les plus sévères en la matière, avec des délais en cas de problème excessivement longs. Combien de temps a-t-il fallu pour obtenir un jugement pour Alberto  Contador ? Presque deux ans, pendant lesquels le Pistolero a été autorisé tout à fait légalement  à courir et à gagner (Giro, Volta etc.), avant de voir l’UCI lui enlever ces victoires acquises proprement, après un jugement où on n’a pas pu apporter la preuve qu’il y avait eu intention de dopage. Deux ans pour en arriver là ! Comment les gens peuvent-ils réagir après un tel jugement ? En fait, ils s’en moquent, car pour eux le vainqueur du Giro ou du Tour de Catalogne en 2011 s’appelle Alberto Contador. Cela dit, pendant ces deux ans, le cyclisme sur route a été pollué par cette affaire, le coureur lui-même ayant sans doute été plus atteint qu’on ne l’imagine.

Mais ce que subit un autre coureur espagnol, Ezequiel Mosquera, que tout le monde a oublié depuis septembre 2010, est pire encore, puisqu’il y a eu des résultats d’analyse anormaux lors de la Vuelta 2010, qu’il a terminé à la deuxième place, pour la prise d’un produit  qui serait autorisé en cas d’ingestion par voie orale, mais interdit par injection intraveineuse. Pour ma part je ne suis pas compétent, mais finalement il a fallu plus d’un an pour que Mosquera soit suspendu pour une durée de deux ans à compter du 16 novembre 2011, soit en fait trois ans sans possibilité de courir, puisque son équipe l’avait suspendu provisoirement en attente du jugement de son affaire. Certes les gens ne se sont pas passionnés pour ce contrôle anormal, d’autant qu’on était en plein dans le déroulement de l’affaire Contador, mais tout cela fait vraiment désordre dans le milieu du cyclisme…et lui porte un grave préjudice. Et personne ne s’indigne dans le milieu, comme si on refusait de regarder ce qui est gênant.

Autre chose, toujours à propos des règles de l’UCI : la participation ou non des équipes dans le World Tour, qui permet « théoriquement » aux meilleures équipes et aux meilleurs coureurs d’avoir accès aux plus grandes courses. Or que voit-on en ce mois de novembre 2012 ? Tout simplement que l’équipe Saxo-Bank, celle de Contador, pourrait ne pas faire partie du World Tour, et donc ne serait pas inscrite d’office aux grandes courses du calendrier, par manque de points UCI, Contador ne pouvant inscrire les siens à cause de sa suspension. Pire même, par les temps qui courent suite à l’affaire Armstrong, il serait même très possible que l’équipe du meilleur coureur à étapes de ces cinq dernières années (7 victoires dans les grands tours remportées sur la route)  ne figure pas parmi les engagées, faute d’invitation des organisateurs du Tour de France. On croit rêver, mais c’est tout à fait envisageable, ce qui obligerait Contador à courir le Giro…avant toute décision des organisateurs du Tour de France. Oui, c’est aberrant, d’autant que dans l’équipe Saxo-Bank, il y a aussi Kreuziger, vainqueur d’un Tour de Suisse (2008) et d’un Tour de Romandie (2009) et cinquième du Giro 2011, mais aussi Nicolas Roche, Breschel et le sprinter italien Bennati, vainqueur de 11 étapes dans les trois grands tours, et à deux reprises du Tour du Piémont et du Tour de Toscane, deux des semi-classiques italiennes les plus prisées. En revanche il y aura quatre équipes françaises à coup sûr. Tant mieux pour elles, mais tant pis pour le sport si Contador ne peut pas affronter Froome, Andy Schleck et Evans dans le prochain Tour de France, confrontation dont salivent déjà tous les amateurs de vélo.

Oui, le vélo a vraiment besoin d’un sérieux lifting, sous peine de perdre la place prééminente qui est la sienne parmi les grands sports. Oui le vélo doit se réformer, en misant sur la qualité de ses épreuves, et sur un professionnalisme renouvelé, ce qui n’est nullement incompatible avec la lutte contre le dopage. Mais de grâce, essayons de faire en sorte que le sport reprenne ses droits, afin que tous les amoureux de cyclisme aient le bonheur d’assister aux compétitions où se retrouvent les meilleurs coureurs. C’est ce que demande le public, qui n’a que faire des querelles picrocholines entre les uns et les autres, et qui font la joie des chroniqueurs qui ont chaque année de quoi alimenter leur rubrique cyclisme…à travers des affaires qui ne devraient pas en être ou qui n’en sont plus. Et le pire est que toute cette énergie dépensée en vain, est aussi un frein au développement de la piste, pourtant si importante à l’âge d’or du vélo (dans les années 50), où 20.000 spectateurs se déplaçaient pour voir un match France-Italie ou pour assister à une poursuite avec Fausto Coppi. C’était le bon temps, et même si j’étais trop jeune pour y assister, j’en ai quand même un grand souvenir, grâce à mon père qui m’a raconté, et grâce aussi aux multiples lectures que j’en ai faites, au point que Coppi est devenu ma grande idole…alors que je ne l’ai jamais vu courir..

Michel Escatafal


Kenny et les Britanniques voltigent, Baugé et les autres se font trimbaler

Alors que le cyclisme sur piste interpelle de plus en plus les coureurs et les responsables des autres délégations, les Britanniques continuent leur moisson de médailles aux Jeux Olympiques, sans se préoccuper de quoi que ce soit. Ils ont quasiment tout gagné, ils ont tout écrasé, à commencer par Kenny en vitesse individuelle qui s’est littéralement joué de Baugé, alors qu’il ne l’avait jamais  battu jusque-là. Et en plus, si un des leurs avoue avoir triché, on fait comme s’il n’avait rien dit. Je fais évidemment allusion à l’affaire de la vitesse par équipes jeudi soir, quand un jeune coureur de l’équipe britannique a avoué avec naïveté avoir fait exprès de chuter, parce qu’il avait pris un mauvais départ. Et par-dessus le marché, les responsables britanniques du cyclisme sur piste prennent tout le monde pour des imbéciles en évoquant un problème de traduction pour les aveux de Hindes, celui-ci n’étant citoyen britannique que depuis peu. Plus grave encore, l’UCI s’est ridiculisée en détournant les yeux sur cette supercherie, faisant preuve une fois de plus d’un laxisme coupable…à côté d’une grande sévérité dans d’autres cas, comme si le fait de tricher ne concernait que le dopage.

La sévérité à l’égard d’une tricherie ne doit pas être sélective, et c’est d’autant plus dommage qu’une nouvelle fois le vélo est sur la sellette. Si je dis cela c’est parce que l’UCI (Union Cycliste Internationale) est montrée du doigt à propos de la procédure lancée par l’USADA (agence antidopage américaine) contre Lance Armstrong, affaire qui n’en finit pas de polluer le cyclisme depuis des années. Encore une fois l’UCI est brocardée, puisque l’USADA refuse de lui confier le dossier Armstrong parce que cela « reviendrait à laisser un renard garder le poulailler ». Quelle claque pour l’UCI…qui l’a bien cherché ! En effet, ou bien l’UCI avait des preuves de culpabilité sur Armstrong et il fallait qu’elle les dévoile, ou bien elle n’en avait pas et, dans ce cas, il n’y aurait pas eu de polémique. Surtout que l’UCI sait parfois faire preuve d’une grande sévérité à l’égard de certains coureurs, même si la tricherie est loin d’être évidente. Baugé et Contador, pour ne citer qu’eux, peuvent en témoigner !

Mais revenons à la domination britannique sur les épreuves de cyclisme à ces Jeux Olympiques de Londres, pour noter que ce qui étonne les observateurs et les techniciens, c’est l’extraordinaire domination chronométrique des Britanniques. Je dis bien chronométrique, car les records du monde tombent à la pelle, pratiquement à chaque épreuve et parfois même dès les éliminatoires. Quand on pense que les Français ont été battus en vitesse par équipe de quatre dixièmes, c’est tout simplement ahurissant, surtout quand on sait que Baugé (quatre fois vainqueur de la vitesse aux championnats du monde) est considéré comme le meilleur démarreur, que Sireau est recordman du monde du 200m lancé, et que D’Almeida est un des deux meilleurs « kilométreurs» avec l’Allemand Nimke. Et bien, cette « dream team » française a été archi dominée  par l’équipe britannique ! Même Baugé a été battu dans le premier tour par un coureur venu de nulle part, le désormais légendaire Hindes (moins de 20 ans) !

Tout cela effectivement pose question, même s’il paraît difficile d’affirmer avec certitude que les Britanniques bénéficient de je ne sais quel avantage sur leurs concurrents. Sont-ils mieux préparés que d’autres ? Peut-être, mais Français, Allemands et Australiens s’y connaissent aussi en matière de préparation. Disposent-ils d’un avantage en termes de matériel ? Peut-être, même si a priori cela devrait être impossible, mais c’est une possibilité, du moins si l’on en croit certains pistards qui participent régulièrement aux championnats du monde, donc des gens qui connaissent le cyclisme sur piste mieux que personne. Pour eux le matériel n’est pas règlementaire, notamment les roues. En tout cas, si cela est vrai, c’est tout simplement scandaleux, et il ne sert à rien de chercher des doses infinitésimales de produit interdit qui n’améliorent en aucun cas les performances, alors que ce qui devrait être facilement vérifiable ne l’est peut-être pas. Et qu’on ne vienne pas me dire que nous sommes jaloux des succès britanniques, car toutes ces questions n’auraient pas lieu d’être si nos coureurs étaient battus de quelques centièmes, parce que ce serait la loi du sport. En revanche une supériorité trop manifeste ne peut que susciter la polémique et les interrogations…en souhaitant pour le sport que tout cela ne soit que supputations.

Alors en attendant de savoir exactement où se situe la vraie supériorité britannique, contentons-nous d’accepter les résultats, en notant à la décharge des Britanniques que ce n’est quand même pas la première fois qu’une nation exerce une domination sans partage ou presque aux Jeux Olympiques. En 1968 par exemple, aux J.O. de Mexico, à une époque où le cyclisme sur piste féminin ne figurait pas au programme des J.O. (la première fois c’était en 1988 avec la vitesse), l’équipe de France avait raflé quatre titres sur cinq avec Morelon en vitesse, Trentin au Kilomètre, Morelon et Trentin en tandem, Rebillard en poursuite, le Danemark remportant la poursuite par équipe. Cela dit, outre le fait qu’il n’y avait que cinq épreuves, la domination des Français fut nette mais sans être outrageante au point de laisser les autres principaux concurrents à des années-lumière.

Même en 1960, aux Jeux Olympiques de Rome, alors que l’Italie avait confirmé de manière éclatante sa suprématie sur la piste mondiale en enlevant les quatre épreuves, les adversaires des pistards italiens n’avaient pas l’impression d’une pareille impuissance. De plus, les victoires italiennes étaient pour moitié l’œuvre d’un grand sprinter, Sante Gaiardoni, qui avait remporté le kilomètre et la vitesse, les autres victoires des Transalpins étant l’œuvre de Bianchetto et Beghetto en tandem, et des poursuiteurs italiens. Tout cela pour dire qu’il est plus facile de dominer quatre épreuves qu’une dizaine, avec la participation de tous les pays, alors qu’en 1960 les pays de l’Est européens se consacraient surtout  à la route, et qu’il n’y avait pas encore d’équipe de la RDA. Comme on le voit le contexte était très différent de celui d’aujourd’hui.

Un dernier mot enfin pour parler de ces fameux pistards italiens aujourd’hui oubliés, mais qui furent de grands champions. Gaiardoni (né en 1939) fut le plus brillant d’entre eux, car outre ses deux titres olympiques, il fut aussi champion du monde amateur de vitesse en 1960, mais aussi recordman du monde du km dans le temps extraordinaire pour l’époque de 1mn7s27, et du 200m lancé en 11s tout juste. On mesurera au passage les différences avec les temps réalisés de nos jours, inférieurs de sept secondes sur le km (le record du monde par Arnaud Tournant qui est de 58s875 a été réalisé en altitude), et de presque une seconde et  demi sur le 200m lancé (le record de Kevin Sireau est de 9s572). Fermons la parenthèse pour revenir à Gaiaidoni, et noter qu’il fut aussi champion du monde de vitesse chez les professionnels en 1963, battant en finale un des plus grands sprinters de l’histoire, Antonio Maspès (7 fois champion du monde).

Pour sa part Bianchetto qui gagna l’épreuve du tandem, qui ne figure plus au programme des J.O. depuis 1976, fut aussi un remarquable sprinter avec ses deux titres en tandem à Rome et à Tokyo (1964), mais aussi ses deux sacres mondiaux amateurs en 1961 et 1962, et son record du monde du 200m sur piste couverte en 1960 (11s40). En revanche, contrairement à son compatriote Beghetto, avec qui il remporta l’épreuve de tandem à Rome, il ne fut jamais champion du monde chez les professionnels. Beghetto, né comme Bianchetto en 1939, ne fut jamais couronné chez les amateurs, mais enleva le titre mondial en vitesse à trois reprises, en 1965, 1966 et 1968, battant en finale notamment le Belge Patrick Sercu en 1965 et 1968, ce qui situe la qualité de ce pur produit de la piste italienne. Une piste italienne qui n’existe quasiment plus de nos jours, ce qui est quand même très surprenant quand on pense à la domination qu’elle a exercée dans les années 50 et 60. En fait, parmi les nations traditionnelles du cyclisme, seule la France rivalise avec les nations anglo-saxonnes (Grande-Bretagne, Australie).  C’est une belle consolation ! Comme peut l’être aussi la magnifique médaille d’argent dans l’omnium de Bryan Coquard, jeune coureur de 20 ans, qui pourrait nous apporter d’énormes satisfactions dans l’avenir  sur la piste et sur la route.

Michel Escatafal