Quelques Espagne-France firent la gloire du football français

Ce soir l’équipe de France va jouer une partie très difficile en Espagne, même si paradoxalement ce match pourrait lui permettre de se reconstruire un peu plus, ce qu’elle a du mal à faire. N’oublions pas que l’équipe d’Espagne, la Roja, est actuellement la meilleure du monde, certains disent même la meilleure de l’histoire, dans la mesure où elle a réussi un exploit inédit en remportant coup sur coup le championnat d’Europe des Nations (2008), la Coupe du Monde (2010), puis de nouveau le championnat d’Europe des Nations cette année. Je n’irais pas jusque-là, parce qu’on ne peut pas comparer les équipes reines à des époques différentes. La Hongrie 1952-1956 était une très grande équipe, comme le Brésil 1970, ces équipes ayant en commun avec l’Espagne d’être très riches en joueurs de grand talent, lesquels jouaient une partition presque toujours sans faute tellement ils avaient l’habitude de disputer des matches importants ensemble…et les gagner.

Quant à l’équipe de France d’aujourd’hui, elle n’a évidemment plus rien à voir avec celle qui avait réussi le doublé en 1998-2000, avec successivement la Coupe du Monde et le championnat d’Europe des Nations, ni même avec celle de 2006, finaliste de la Coupe du Monde, et pas davantage avec celle de 1958, demi-finaliste de la Coupe du Monde, et celle de 1984, championne d’Europe des Nations. Aujourd’hui, elle n’a plus le joueur emblématique (Kopa, Platini et Zidane) qui la portait vers les sommets en tirant ses partenaires vers l’excellence, et ces partenaires étaient parmi les meilleurs de la planète à l’époque.

Ce match de ce soir à Madrid s’annonce donc relativement déséquilibré entre une équipe en pleine confiance, quasiment imbattable depuis quatre ans, s’appuyant sur l’ossature de ses deux plus grands clubs (Real et Barça), et une équipe qui se cherche une âme…et ne la trouve pas quel que soit le sélectionneur.  Une formation éliminée sans gloire en quart de finale de l’Euro cet été…par celle représentant l’Espagne (3-1). C’était la troisième défaite de rang des Bleus contre leurs adversaires espagnols, après celles de 2010 (0-2) au Stade de France, et de 2008 à Malaga Espagne (1-0), ces deux rencontres étant des matches amicaux. Cela dit, peu importe que ce soit en match amical ou officiel, l’équipe de France ne peut plus battre de nos jours son homologue espagnole, forte de ses Casillas, Albiol, Ramos, Arbeloa, Alba, Xabi Alonso, Busquets, Xavi, Iniesta, Silva ou Fabregas, autant d’éléments de classe mondiale qui feraient  le bonheur de n’importe quelle autre équipe. Et je ne parle pas des absents ou de ceux qui débuteront sur le banc (Puyol, Piqué, Torres, Llorente, Villa etc.) !

Alors, cela veut-il dire que la France n’a aucune chance ce soir contre cette invincible armada ?   Sans doute pas, même si personne n’y croit  réellement.  Et pourtant l’histoire est là pour nous rappeler que l’équipe de France a souvent battu l’équipe d’Espagne, puisque sur 31 rencontres jouées entre les deux sélections, les Espagnols en ont remporté 14, les Français 11, les autres se terminant par un match nul (6). C’est dire combien la série en cours a son importance dans ce décompte, puisque celle-ci a fait pencher la balance du côté espagnol. Raison de plus pour inverser la tendance, ce qui permettrait à notre équipe d’être quasiment assurée d’aller au Brésil disputer la Coupe du Monde 2014, le résultat étant presqu’identique pour les Espagnols en cas de victoire sur les joueurs de Deschamps.

En tout cas, une chose est sûre : les Français n’auront rien à perdre ce soir, et, généralement, c’est dans ce type de match qu’ils sont les plus dangereux, tous sports confondus. D’ailleurs, il leur est déjà arrivé de gagner des matches amicaux ou en compétition officielle contre l’Espagne en n’ayant aucunement les faveurs du pronostic. A ce propos, compte tenu de la place que tient le football dans les deux pays, il n’y a pas de matches vraiment amicaux entre les deux sélections nationales, en raison du prestige que confère une victoire de l’une sur l’autre, remarque valable aussi pour des confrontations contre l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Argentine ou le Brésil. C’est pour cela que je vais évoquer quatre victoires françaises qui appartiennent à l’histoire, à savoir celles de 1955, de 1959, de 1984 et de 2000, toutes ayant eu lieu à des périodes bénies pour le football français.

J’ai déjà écrit sur la victoire du 17 mars 1955 à Chamartin, dans l’article que j’ai consacré à Raymond Kopa (Raymond Kopa le Napoléon du football). Ce succès en effet fut l’élément déclenchant du transfert de Kopa au Real, tellement ce jour-là le joueur rémois éclipsa partenaires et adversaires.  Et en parlant de Rémois, ce match était le premier comme entraîneur de l’équipe de France d’Albert Batteux, par ailleurs entraîneur du Stade de Reims, qui formait l’ossature de la sélection française avec 5 joueurs (Jonquet, Penverne, Glovacki, Kopa, Bliard). Mais revenons au match proprement dit, pour noter qu’il avait très mal commencé pour notre équipe, puisque les Espagnols ouvrirent le score dès la onzième minute grâce à leur ailier gauche basque, Gainza.

Mais très rapidement, sous l’impulsion d’un Kopa extraordinaire, les Français allaient s’organiser et faire la preuve de leur supériorité, Kopa se chargeant lui-même de l’égalisation à la 35è minute.  Ensuite le futur Madrilène continua son festival et ses arabesques qui rendaient fous les défenseurs espagnols, jusqu’au moment où il délivra une passe décisive pour Vincent qui marqua à son tour (73è minute). Cette fois les Espagnols étaient à genoux, et ils furent battus chez eux, au stade Chamartin, devant 125.000 spectateurs qui découvraient avant l’heure celui qui allait devenir un des deux meilleurs joueurs du Real Madrid, avec Di Stefano. Un match historique à plus d’un titre, qui vaudra à Kopa d’être surnommé par un journaliste anglais présent au match, « le Napoléon du football ».

En 1959, le contexte était très différent parce que la rencontre entre l’équipe de France et celle d’Espagne avait été organisée au profit des sinistrés de la catastrophe de Fréjus, suite à la rupture d’un barrage qui avait provoqué la mort de 423 personnes, et dévasté toute la vallée en aval de Malpasset jusqu’à Fréjus. Cette rencontre, au-delà de l’aspect émotionnel, allait être inoubliable à bien des titres. D’abord ce fut le dernier match sous le maillot bleu de son capitaine, l’arrière gauche Roger Marche, surnommé le Sanglier des Ardennes (il jouait à Sedan), et il marqua son unique but en équipe de France, sur un centre-tir qui trompa le gardien espagnol Ramallets. En parlant de ce joueur, il faut souligner que l’Espagne alignait pour ce match sa meilleure équipe possible avec un mélange de joueurs appartenant au Barça (Ramallets,  les défenseurs Garay, Gracia et Olivella, les demis Verges et Segara, et les attaquants Kubala, Martinez et Suarez), et au Real représenté par Di Stefano, Mateos et Gento. Bref, du lourd et même du très lourd !

Quant à l’équipe de France, elle était composée en grande partie des joueurs qui avaient terminé à la troisième place de la Coupe du Monde en Suède l’année précédente (Remetter,Jonquet, Kaelbel, Marche, Douis, Kopa, Fontaine et Vincent) . Pas étonnant que les spectateurs et les téléspectateurs aient assisté à un grand match !  Les Espagnols ouvrirent le score par Suarez (22è minute), le futur Ballon d’Or (1960), les Français égalisant tout de suite après (27è minute) par le Rémois Muller, qui fera plus tard les beaux jours du Real et du Barça, avant que l’inévitable Fontaine (meilleur buteur de la Coupe du monde 1958) permette aux Tricolores de prendre l’avantage (31è minute), Vincent ajoutant un but cinq minutes plus tard, ce qui donnait aux Français une confortable avance avant la pause. Ensuite le jeu s’équilibra jusqu’au but de Marche (61è minute) qui porta le score à 4-1. Les Français se relâchèrent quelque peu en fin de match, ce qui permit aux Espagnols de ramener leur défaite à des proportions plus acceptables, Verges et Martinez marquant deux fois avant le coup de sifflet final.

Autre victoire historique française sur l’Espagne, celle du 27 juin 1984, au Parc des Princes, où les Français conquirent leur premier grand titre international en devenant champions d’Europe des Nations. Les Français qui jouaient chez eux avaient réalisé jusqu’en demi-finale un tournoi de grande qualité, en dominant plus ou moins nettement les adversaires qui leur étaient opposés, à savoir le Danemark (1-0), la Belgique (5-0) et la Yougoslavie (3-2), Platini marquant trois fois contre les Belges et les Yougoslaves, et l’unique but contre les Danois. En revanche, en demi-finale, les Bleus souffrirent mille morts pour éliminer le Portugal, battu seulement après prolongations à une minute de la fin sur une action personnelle de Jean Tigana, avec Michel Platini à la conclusion.

Cela étant l’Espagne pour sa part s’était qualifiée dans la douleur pour les demi-finales, après avoir fait match nul contre la Roumanie et le Portugal et avoir battu l’Allemagne (1-0) lors du match de poule décisif sur un but de Maceda à la dernière minute. Et en demi-finale, les Espagnols durent attendre les tirs au but pour éliminer le Danemark. Bref, tout était prêt pour le sacre attendu de l’équipe de Michel Platini, entraînée par Michel Hidalgo. Comment, avec un tel parcours, les Espagnols pouvaient-ils avoir une chance contre les Français, emmenés par un Michel Platini qui ne fut jamais aussi grand qu’à ce moment, et qui venait de marquer 8 buts en 4 matches ?

Et bien, le football est ainsi fait qu’un match n’est jamais gagné à l’avance, car les Espagnols firent énormément souffrir les Bleus, au point qu’il fallut une énorme erreur du portier espagnol Arconada, presqu’à l’heure de jeu, pour qu’ils prennent l’avantage. Enorme erreur, parce que le coup-franc tiré par Michel Platini était loin d’être très dangereux, surtout pour un gardien de la classe d’Arconada, sauf que celui-ci relâcha son ballon dans le but après l’avoir presque arrêté. Ce type d’erreur fut d’ailleurs appelé plus tard une Arconada. Cela dit, jusque-là les Français avaient eu beaucoup de chance de n’avoir pas encaissé de but, puisque l’arbitre aurait pu accorder un pénalty aux Espagnols sur une faute de Bossis contre Francisco, et plus encore quand Battiston sauva sur sa ligne un ballon de Santillana sur corner qui prenait le chemin des filets.

Et après le but de Platini, les Français continuèrent à souffrir, sous la pression de l’équipe espagnole qui n’abdiquait pas, mais aussi parce que son défenseur central, Le Roux, fut expulsé à cinq minutes de la fin. En fait, les Français ne furent certains de la victoire qu’à la dernière minute, quand Tigana récupéra un ballon pour le donner à Bellone, qui s’échappait et ajustait Arconada, ce qui mettait fin à un insoutenable suspens. La France était championne d’Europe et remportait enfin ce titre après lequel elle courait depuis toujours. Néanmoins, pour être juste, les Bleus de Platini formaient incontestablement la meilleure équipe de la compétition avec outre Platini (meilleur joueur et meilleur buteur), des joueurs de grand talent comme le gardien Bats, les arrières Battiston, Amoros, Le Roux, Bossis, Domergue, les milieux de terrain, Giresse, Tigana, Fernandez, Genghini, et les attaquants Lacombe, Bellone, Six et Rocheteau.

Dernier match entre la France et l’Espagne dont je veux parler, celui de l’an 2000 en quart de finale du championnat d’Europe des Nations. Ce fut un match très serré, dont Djorkaeff dira plus tard que c’était le match le plus difficile qu’il ait joué, mais c’était une époque où la France dominait la planète football, même si cela ne se vérifiait pas toujours. En revanche, dès que l’on abordait les matches en phase finale d’un tournoi important, notre équipe se transformait en machine à gagner. Pourtant les Français ont souffert et ont même tremblé pour finir par l’emporter sur une brillante équipe d’Espagne qui comptait dans ses rangs des joueurs comme Salgado, Guardiola dont on entendra beaucoup parler comme entraîneur du Barça, Helguera, Munitis, Mendieta et la grande vedette du Real, Raul.

En face, l’équipe de France ressemblait comme une sœur à celle qui avait gagné la Coupe du Monde deux ans auparavant, avec Barthès, Thuram, Blanc, Desailly, Lizarazu, Vieira, Deschamps, Djorkaeff, Dugarry, Pires et Zidane. Toutefois cette équipe, entraînée par Lemerre, était en valeur absolue plus forte que celle de 1998, parce que Thierry Henry était devenu le meilleur attaquant européen, que son copain Trezeguet marquait de plus en plus de buts, qu’Anelka commençait à s’imposer après son passage au Real, et que Wiltord était devenu un élément de plus en plus décisif. Bref, l’armada française était plus forte que jamais, et elle allait le prouver contre l’Espagne en remportant ce quart de finale sur le score de 2-1, acquis à la mi-temps. Zidane avait ouvert la marque à la 32è minute sur un bijou de coup-franc, digne des plus beaux de Platini, suite à une faute sur Djorkaeff. Mais cela n’avait pas découragé les Espagnols qui répliquaient sur un pénalty indiscutable (faute de Thuram) transformé par Mendieta. Mais Djorkaeff, encore lui, faisait parler la poudre juste avant la mi-temps, et la France menait de nouveau au score (2-1).

Plus rien ne sera marqué ensuite, mais chaque camp aura des occasions, et quelles occasions! A la 71è minute Henry, qui filait seul vers le but, était délibérément ceinturé par Paco…sans que l’arbitre ne pense à exclure le défenseur espagnol qui, pourtant, n’avait personne derrière lui.  Grosse erreur d’arbitrage, mais plus grosse encore quand Barthez est sanctionné à la dernière minute pour avoir bousculé dans la surface Abelardo. Faute bien peu évidente, tellement peu évidente que les dieux du football vinrent à la rescousse du gardien français, celui-ci voyant le tir de Raul s’envoler au dessus  de sa cage. Ouf,  la France avait gagné, et elle allait de nouveau devenir championne d’Europe après une demi-finale gagnée contre le Portugal (2-1) après prolongations,  et sur le même score contre l’Italie, là aussi grâce au but en or en prolongations marqué par Trezeguet sur un centre de Pirès.

La France réalisait un doublé extraordinaire, devenant le seul pays (jusque-là) à remporter un championnat d’Europe après la Coupe du Monde. Mais si elle est parvenue à ce résultat, c’est sans doute parce qu’elle avait su vaincre une très forte formation espagnole en quart de finale, ce qui lui avait donné la conviction que personne ne pouvait l’arrêter. Au fait, et si ce soir la France battait l’Espagne, qui sait si ce ne serait pas le début d’une ascension irrésistible vers les sommets ? Ne rêvons pas trop, et disons-nous qu’un match nul serait déjà un fantastique résultat. Ce n’est pas Didier Deschamps, capitaine des Bleus de 1998 et 2000 qui nous dira le contraire !

Michel Escatafal


De Di Stefano (Real Madrid) à Messi (F.C. Barcelone)

Nombre d’amateurs de football ne cessent de parler de meilleure équipe de club de l’histoire en évoquant les exploits du F.C. de Barcelone et de Messi. Pour eux, l’histoire se résume évidemment à ces dix dernières années, et encore. Tout le reste n’existe plus ! Et pourtant il faut être présomptueux pour affirmer que telle équipe ou tel joueur est le meilleur, comme on a tendance à le faire pour tous les sports. En outre, dans les sports collectifs il y a aussi l’environnement qui joue énormément. Même si un joueur est le meilleur du monde, si son club n’a que lui il ne pourra pas gagner grand-chose. Bref, tout dépend avec qui il évolue, ce qui peut faire de lui un héros ou un joueur surcoté, et ce même s’il a prouvé précédemment qu’il pouvait être le meilleur ou un des tous meilleurs.

Pour moi, le meilleur de ces exemples fut le Brésilien Didi, qui n’a pas fait la carrière qu’il aurait dû faire au Real Madrid à la fin des années 50, alors qu’il était le meneur de jeu d’une des deux meilleures équipes brésiliennes de l’histoire, celle de Gilmar, Nilton Santos, Zito, Garrincha, Vava et Pelé. Certes son bilan au Real a été correct, si l’on considère qu’il disputa 19 matches en marquant 6 buts, mais en fait il était remplaçant, car si Kopa pouvait jouer avec Di Stefano en occupant le poste d’ailier droit où il était très à son aise, Didi ne pouvait pas jouer avec Di Stefano qui était le joueur numéro un du Real…et de la planète foot. Et pourtant Didi a sa place parmi les meilleurs joueurs de l’histoire, comme il l’a prouvé en retournant dans son pays en 1960 après son expérience ratée au Real, en redevenant le génial meneur de jeu de l’équipe du Brésil vainqueur de la Coupe du Monde au Chili en 1962. Au total il aura marqué 20 buts en 68 matches avec l’équipe du Brésil, ce qui est très convenable pour un joueur qui n’évoluait pas en pointe.

Après ce long préambule, je vais évoquer aujourd’hui cinq équipes qui ont marqué l’histoire du football depuis le début des années 50, et qui avaient la particularité d’avoir dans leurs rangs le meilleur joueur de l’époque. Il est même arrivé qu’un club ait dans ses rangs les deux, voire même les trois meilleurs, luxe que pouvait se payer le grand Real Madrid des années 50. Cela est arrivé en 1958 quand le Real, qui avait déjà dans ses rangs Di Stefano et Kopa, qui ont monopolisé les Ballons d’Or entre 1957 et 1959, a ajouté un autre immense joueur à son extraordinaire équipe, en la personne du Hongrois Puskas. Evidemment cette équipe-là était tout simplement irrésistible, et capable de tous les exploits si le besoin s’en faisait sentir. En tout cas le Real de Di Stefano, car c’était lui le patron sur le terrain, a réussi l’exploit inégalé à ce jour de remporter cinq Coupes d’Europe (ancêtre de la Ligue des Champions) consécutivement, entre 1956 et 1960, plus cette même année la première Coupe Intercontinentale contre le club uruguayen de Penarol.  

Pour autant, peut-on dire que le Real Madrid, qui avait aussi dans ses rangs des joueurs comme Marquitos, Santamaria, Munoz, Zarraga, Rial et Gento, qui pratiquait un football très ouvert, a été la plus grande équipe de tous les temps ? Peut-être sur le plan du palmarès, mais la concurrence était-elle la même que de nos jours ? Pas sûr, même si en Espagne le Real était confronté à son éternel rival, le F.C. Barcelone de Ramallets, Garay, Gensana, Kubala, Kocsis, Evaristo, Suarez et Czibor, qui formaient une équipe redoutable. Et en Europe, il y avait aussi les équipes italiennes comme la Fiorentina de Sarti, Cervato, Segato, Gratton, Virgili et Montuori, ou le Milan AC de Fontana, Cesare Maldini, Liedholm, Schiaffino et Grillo, sans oublier le Stade de Reims de Fontaine, Piantoni, Vincent, Penverne et Jonquet.

A la fin de la période hégémonique du Real, la meilleure équipe de club était brésilienne, ce qui se concevait parfaitement dans la mesure où c’était l’équipe brésilienne de Santos, laquelle comptait dans ses rangs celui qui est considéré par tout le monde comme le plus grand joueur que le football ait produit, Pelé. Et Pelé, en plus, était entouré par plusieurs champions du monde brésiliens comme le gardien Gilmar, sans doute un des deux ou trois meilleurs de l’époque, plus l’arrière central Mauro, le demi Zito, l’avant-centre Coutinho et l’ailier gauche Pepe, un fantastique tireur de coup-francs. Cette équipe de Santos, qui faisait nombre de tournées à travers le monde, pratiquait un football offensif à la brésilienne. Elle a remporté en plus de la Copa Libertadores (équivalent en Amérique du Sud de la Coupe d’Europe), deux Coupes Intercontinentales en 1962, d’abord contre Benfica, l’équipe d’Humberto, Cavem, Coluna, Augusto et Eusebio qui venait de gagner deux Coupes d’Europe consécutives, puis l’année suivante contre le Milan AC où opéraient entre autres deux joueurs brésiliens, Altafini et Amarildo, ce dernier ayant parfaitement remplacé Pelé quand ce dernier fut blessé pendant la Coupe du Monde 1962. Cela signifie que Santos était bien la meilleure équipe de club de l’époque, avec comme figure de proue le roi Pelé, comme on l’avait surnommé en raison du nombre hallucinant de buts qu’il marqua au cours de sa carrière (680 en 720 matches officiel et 77 en 92 matches avec la Seleçao)..

Dans les années 70, la meilleure équipe, du moins celle qui a le plus marqué l’histoire à la fois par son palmarès et par le jeu qu’elle pratiquait, s’appelait l’Ajax d’Amsterdam, le « Grand Ajax » comme on dit. Cette équipe entraînée par Rinus Michels, puis par le futur sélectionneur de l’équipe de France, le Roumain Stefan Kovacs, pratiquait ce que l’on appelle un football total, tout le monde défendant et tout le monde attaquant. Mais sans la présence dans ses rangs du meilleur joueur de la planète du moment, Johann Cruyff, elle n’aurait pas remporté trois Coupes d’Europe en suivant (1971, 1972, 1973), ni la Coupe Intercontinentale en 1972, même si Cruyff (trois Ballons d’Or entre 1971 et 1974) était entouré par des joueurs aussi talentueux que Suurbier, Krol, Neeskens, Haan, Rep ou Keizer. Cependant cette équipe était quand même très tributaire de l’extraordinaire talent de Cruyff, la meilleure preuve en étant qu’elle ne se remit pas vraiment de son départ en fin de saison 1973 vers le F.C. Barcelone, où il allait faire une belle carrière, même si elle fut moins fructueuse en titres qu’à l’Ajax, preuve si besoin en était qu’un joueur est tributaire de son entourage sur le terrain. Fermons la parenthèse pour noter aussi que Cruyff fut aussi brillant en sélection qu’il le fut en club, emmenant l’équipe des Pays-Bas en finale de la Coupe du Monde 1974, et marquant 33 buts en 48 sélections.

En fait il ne manqua à Cruyff qu’une victoire en Coupe du Monde, et cette remarque vaut aussi pour celui qui allait marquer son époque au début des années 80, notre Michel Platini,  premier joueur à avoir remporté le Ballon d’Or trois fois consécutivement entre 1983 et 1985. Après avoir débuté à l’AS Nancy-Lorraine, puis être passé par l’AS Saint-Etienne (entre 1979 et 1982), meilleur club français de la fin des années 70, Platini signa à la Juventus de Turin, un des clubs les plus prestigieux d’Europe, où il allait démontrer un talent extraordinaire, multipliant trophées et récompenses, au point d’avoir été désigné comme meilleur « Bianconero » de tous les temps. Avec Platini, la Juve va remporter deux titres de champion d’Italie, une Coupe d’Italie, une Coupe des vainqueurs de Coupe, la Coupe d’Europe des clubs champions et la Coupe Intercontinentale.

A cette époque la Juventus de Turin était bel et bien la meilleure équipe du monde, et Platini le meilleur joueur, à la fois remarquable organisateur et buteur exceptionnel. En effet, bien qu’étant milieu de terrain, Platini fut trois fois meilleur buteur du championnat d’Italie entre 1983 et 1985, performance tout à fait inouïe. Certes il y avait dans son équipe de très grands joueurs comme les arrières Scirea et Cabrini, les milieux Tardelli et le Polonais Boniek, ou encore les attaquants Bettega et Paolo Rossi, mais celui qui tirait l’équipe vers le haut était incontestablement Michel Platini. Ce dernier sera aussi le meneur de jeu et capitaine de l’Equipe de France, remportant le championnat d’Europe des Nations en 1984, en étant de surcroît meilleur buteur de la phase finale (9 buts en 5 matches). Enfin, s’il ne parvint pas à remporter la Coupe du Monde (demi-finaliste en 1982 et 1986), il fut longtemps le meilleur buteur des Bleus avec 41 buts en 72 sélections.

La dernière équipe dont je voudrais parler est celle du F.C. Barcelone, le fameux Barça, incontestablement la meilleure équipe du nouveau siècle avec ses victoires en Ligue des Champions en 2006, 2009 et 2011, mais aussi sa victoire en Coupe Intercontinentale en 2004 et ses deux Coupes du Monde des clubs (qui a remplacé la Coupe Intercontinentale) en 2009 et 2011. Un palmarès extraordinaire en six ans, avec comme figure de proue un joueur fantastique, Lionel Messi. Là aussi, les qualificatifs ne suffisent pas, les jeunes considérant que Messi est le meilleur de tous les meilleurs. Est-ce exagéré ? Sans doute, en tout cas prématuré. Il faudra déjà attendre la fin de sa carrière pour se faire une idée plus précise, car même si Messi multiplie les trophées avec le Barça, même si les distinctions à titre individuel prouvent qu’il est incontestablement le meilleur joueur actuel, il lui restera à faire preuve de la même régularité dans ses performances avec l’équipe d’Argentine, que celle dont ont fait preuve Pelé avec le Brésil , Cruyff avec les Pays-Bas, Platini avec l’équipe de France ou Di Stefano (29 buts en 37 matches internationaux avec l’Argentine et l’Espagne). Pour l’instant Messi affiche des statistiques incroyables avec le Barça (241 buts en 320 matches), mais est beaucoup moins prolifique avec l’équipe d’Argentine (22 buts en 67 matches), ce qui le place très loin de ses glorieux prédécesseurs.

A ce propos nombreux sont ceux qui se posent la question de savoir pourquoi il y a une telle différence entre le rendement de Messi, irrésistible avec son club, et celui qu’il a avec l’équipe d’Argentine. Peut-être, tout simplement, que dans la sélection argentine il n’a pas les mêmes affinités avec ses coéquipiers, fussent-ils très brillants (Samuel, Di Maria, Mascherano, Higuain, Aguerro, Tevez etc.), qu’avec l’équipe du F.C. Barcelone où tout tourne autour de lui, avec des coéquipiers de grand talent pour l’entourer, comme Puyol, Abidal, Busquet, Piqué, Xavi, Iniesta, ou précédemment E’too et Henry ? En tout cas, s’il veut rejoindre les plus grands joueurs du passé, il devra amener l’équipe d’Argentine a un niveau qu’elle n’a plus atteint depuis l’époque de Maradona.

Maradona justement, qui est avec le Brésilien Ronaldo (deux fois Ballon d’Or en 1997 et 20002), un des deux plus grands joueurs de l’histoire, a n’avoir pas gagné la Coupe d’Europe (C1) ou la Ligue des Champions. En revanche, l’un et l’autre remportèrent la Coupe du Monde, pour Maradona en 1986 (finaliste en 1990), et pour Ronaldo en 1994 (sans jouer), et en 2002, plus une finale (contre la France) en 1998, ce dernier ayant des statistiques excellentes en équipe du Brésil (62 buts en 97 sélections). Il a aussi le meilleur total pour un joueur dans les différentes Coupes du Monde avec 15 buts marqués, après avoir été meilleur buteur de la compétition en 2002 avec 8 buts.

Dommage qu’il n’ait jamais gagné la Ligue des Champions avec ses différents clubs, mais il a quand même à son palmarès une Coupe des Coupes (1997 avec le Barça), une Coupe de l’UEFA (1998 avec l’Inter), et une Coupe Intercontinentale (en 2002 avec le Real), en plus de titres nationaux. En revanche pour Maradona, la liste des trophées internationaux se résume à une Coupe de l’UEFA en 1989 avec Naples, et ce bien qu’il ait opéré pendant deux ans au Barça. Ses statistiques en sélection sont également relativement faibles par rapport à Platini, avec qui il a partagé le leadership mondial dans les années 80.  En effet, comme Messi il a été beaucoup plus efficace en club qu’en équipe nationale. Pour mémoire, il a marqué 35 buts en 91 sélections avec l’équipe d’Argentine, alors qu’en club son ratio est nettement meilleur avec 311 buts pour 589 matches.

Cela dit, il ne faut tirer aucune conclusion de toutes ces statistiques pour savoir quelle fut la meilleure équipe de club, et quel fut le meilleur joueur de l’histoire, en mettant à part Pelé qui fait l’unanimité de tous les techniciens. Sinon, je dirais que Di Stefano fut le meilleur dans les années 50, Pelé dans les années 60, Cruyff dans les années 70, Platini dans les années 80, Maradona à la fin des années 80 et au début des années 90, Ronaldo pendant la période à cheval sur la fin du siècle passé et le début du nouveau, et Lionel Messi de nos jours. En disant cela je ne prends aucun risque, et je suis certain de ne pas me tromper.

Michel Escatafal