Les années en 7 du Tour sont souvent particulières

Bonjour à tous mes lecteurs, à qui je dois des excuses, mais la France vient de vivre une longue séquence politique…qui explique qu’on pense à autre chose qu’au sport dans ces circonstances. Aujourd’hui la France est « En Marche » et c’est sûrement la chance de notre pays, avec un président jeune et ambitieux. Fermons la parenthèse et place au Tour de France, après un début de saison marqué par la énième grande saison de printemps de Valverde (37 ans), qui collectionne les victoires dans les classiques et les courses à étapes de moins d’une semaine, au point de se rapprocher du palmarès de Sean Kelly, c’est-à-dire juste derrière les monstres sacrés du cyclisme sur route. En revanche le premier des grands tours, le Giro, a confirmé que désormais Dumoulin sera un interlocuteur de premier ordre dans l’avenir, grâce évidemment à sa capacité à rouler au niveau des tous meilleurs contre le chrono, mais aussi par sa faculté à se dépasser en montagne pour suivre très longtemps les meilleurs grimpeurs, un peu comme savait si bien le faire Indurain ou encore Rominger. En revanche, dans ce même Giro, Quintana a montré des limites que nombre de gens ne lui soupçonnaient pas, tout comme Nibali, bon partout mais exceptionnel nulle part.

Du coup qui sont les favoris du prochain Tour de France? Normalement, si tout va bien pour lui, le vainqueur sera Froome, car il est le meilleur des favoris en montagne et contre-la-montre, un peu comme Contador entre 2008 et 2011 ou 2012. Froome est donc a priori imbattable et il devrait l’être. Sérieusement, avec en plus un Tour d’Italie dans les jambes, on ne voit pas Quintana le menacer. Je ne vois pas hélas non plus Contador dominer Froome, parce que, contrairement à Valverde, le Pistolero ne se bonifie pas avec l’âge. Certes il reste toujours ce coureur flamboyant, capable de faire sauter n’importe qui à la faveur d’une belle manoeuvre en montagne, mais il se trouve toujours un coureur à présent pour le confiner aux places d’honneur. Depuis le début de la saison Contador a terminé second du Tour d’Andalousie, de Paris-Nice après un baroud d’honneur magnifique dans la dernière étape, du Tour de Catalogne et du Tour du Pays Basque, battu notamment par Valverde dans les trois épreuves espagnoles. Contador reste un grand coureur, mais il n’est plus le meilleur depuis au moins deux ans. Valverde justement pourrait être un outsider, mais il sera d’abord au service de Quintana…parce qu’il peut difficilement espérer gagner le Tour de France. En fait, il n’a gagné qu’un grand Tour dans sa longue carrière (Vuelta 2009) comme Kelly.

Alors qui d’autre? Aru peut-être, mais le nouveau champion d’Italie est trop limité contre-la-montre pour s’imposer. En plus, malgré ses qualités de grimpeur, il n’est pas assez fort en montagne pour battre Froome et même Quintana ou Contador. Il y a Porte aussi, mais lui est un coureur de courses d’une semaine, ayant toujours craqué dans le Tour de France à un moment ou un autre. Ce n’est pas pour rien qu’il n’ait jamais gagné encore un grand tour. Restent des coureurs comme Fulgsang, Chaves ou notre Bardet national, mais qui peut imaginer ces coureurs s’imposer dans le Tour de France sauf circonstances exceptionnelles ou très grande surprise, comme certains Tours de France nous en ont réservé dans les années se terminant par 7, avec toutefois une différence notable par rapport au passé, à savoir que les meilleurs coureurs à étapes d’aujourd’hui sacrifient tout à leur préparation pour le Tour de France. On peut le regretter, mais c’est ainsi depuis les années 90, avec comme précurseur Greg LeMond, ce qui lui a bien réussi (3 victoires).

Et puisque j’évoque l’histoire, je voudrais en profiter pour parler rapidement de quelques Tours de France célèbres qui se sont terminés par de grandes surprises. Celui de 1937, marqué par l’arrivée du dérailleur pour tous ( dont les cyclotouristes étaient équipés depuis 1924) que tout le monde donnait à Bartali, déjà deux fois vainqueur du Giro à 22 ans, un des plus grands grimpeurs de l’histoire, qui avait la main mise totale sur ce Tour (18mn35s d’avance sur Sylvère Maes le vainqueur de l’année précédente), avant de s’écraser entre Grenoble et Briançon sur une barrière dans une descente et tomber dans un torrent glacé. Il put certes continuer mais, trop diminué par ses blessures, il abandonna entre Toulon et Marseille laissant la victoire à Roger Lapébie, bon coureur certes mais loin d’être un super crack comme Bartali (voir mon article Guy et Roger Lapébie : une fratrie qui a honoré le vélo ). C’est un peu comme si Fulgsang gagnait le Tour cette année!

Je passe sur la rocambolesque et magnifique victoire de Robic en 1947 (voir mon article Jean Robic, guerrier sans peur…et presque sans reproche ) pour arriver à 1957, avec l’avènement de celui qui allait devenir un des champions de légende du vélo, Jacques Anquetil. Il l’emporta certes avec près d’un quart d’heure d’avance sur le Belge Janssens, mais sa victoire fut facilitée par l’abandon prématuré des grimpeurs Gaul (terrassé par la chaleur) et Bahamontes, lesquels n’auraient pas manqué d’exploiter la défaillance dans l’Aubique de celui qui allait dominer le vélo entre 1960 et 1966. Autre scenario en 1967, avec la victoire de Pingeon, que personne n’attendait dans un Tour réservé à Raymond Poulidor, Mais une chute entre Strasbourg et Metz allait l’obliger à mettre un terme à ses ambitions, laissant la victoire à Pingeon en devenant un coéquipier de luxe. Pour mémoire ce Tour est celui de la tragédie du Mont Ventoux qui vit la mort de Simpson. On pourrait aussi évoquer le Tour 1977 avec la deuxième victoire surprise de Thévenet, qui a profité au maximum de la fin de carrière de Merckx et de l’effacement d’Ocana pour l’emporter devant Hennie Kuiper. Ce sera le chant du cygne de Thévenet.

Un peu plus près de nous, en 1987, ce fut Stephen Roche qui remporta un Tour de France que JF Bernard n’aurait jamais dû perdre. Une défaite dont il ne se remit jamais réellement. En tout cas Roche profita des circonstances pour réussir le doublé Giro-Tour, et même le triplé avec le championnat du monde, ce que seul Merckx a réussi avec lui. La comparaison avec Merckx s’arrêtera là, parce que Stephen Roche fut simplement un très bon coureur à étapes et non un de ces cracks qui ont marqué durablement l’histoire du vélo. Un crack qu’aurait dû être Jan Ullrich…s’il avait eu la volonté qui allait avec son talent. Il a toutefois gagné facilement le Tour de France 1997, laissant Virenque à plus de 9mn et Pantani à plus de 14mn, puis la Vuelta en 1999, sans oublier ses trois deuxièmes places dans la Grande Boucle derrière Armstrong, qu’il aura eu la malchance d’avoir face à lui. Enfin en 2007, ce sera l’avènement du crack du vingt-et-unième siècle dans les courses à étapes, Alberto Contador, vainqueur de 9 grands tours ( 3 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 3 Tours d’Espagne), ce qui le situe juste derrière Hinault (10) et Merckx (11). Les égalera-t-il? J’en doute, mais sa place est au Panthéon du cyclisme.

Michel Escatafal

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Une belle Vuelta à venir, mais on attendra encore une dixième victoire française

DottojalabertRudi Altig, sans doute un des deux meilleurs coureurs allemands de l’histoire du vélo, avec Ullrich, est décédé (à l’âge de 79 ans) il y a quelques semaines (11 juin), c’est-à-dire peu de temps avant le départ de la Vuelta, épreuve qui l’avait consacré parmi les géants du cyclisme sur route, après avoir été un des meilleurs poursuiteurs depuis la création du championnat du monde de poursuite, à une époque où les pistards étaient nettement plus forts qu’aujourd’hui. Il était un des coureurs les plus complets sur les vélodromes, avec son titre de champion du monde de poursuite amateurs en 1959, alors qu’il avait 22 ans. La même année il battit le record du monde du kilomètre sur piste couverte, comme on disait à l’époque, mais aussi celui des 5 km, distance sur laquelle se déroulait la poursuite. Passé professionnel en 1960, il confirma immédiatement ses immenses qualités de pistard en s’emparant du titre mondial en poursuite chez les professionnels, titre qu’il conservera en 1961, avant d’améliorer l’année suivante son record des 5 km.

Ensuite il deviendra un des meilleurs routiers de sa génération, remportant la Vuelta en 1962, au nez et à la barbe de son chef de file de l’époque Jacques Anquetil, au point que ce dernier, vexé, préféra abandonner l’épreuve avant l’arrivée. Il démontra aussi tout son opportunisme lorsqu’il devint champion du monde sur route en 1966, en prenant un maillot arc-en-ciel que la sottise et la bête rivalité entre Anquetil et Poulidor lui offrirent sur un plateau, alors que nos deux champions français étaient les plus forts sur le très dur circuit du Nirburgring. Son palmarès s’orne aussi d’un Tour des Flandres en 1964, d’un Tour du Piémont en 1966, d’un Milan- San Remo en 1968 ou encore un Grand Prix de Francfort en 1970, pour ne citer que ses victoires les plus importantes. Bref, un géant de la route et de la piste, d’autant qu’il compte à son actif 22 victoires dans les six-jours avec des partenaires aussi prestigieux que Kemper, Pfenninger ou Sercu.

Puisque j’évoque la Vuelta, j’en profite pour rappeler que l’Etat espagnol a été condamné à payer récemment la somme de 720.000 euros à Roberto Heras, vainqueur de quatre Tours d’Espagne, en 2000, 2003, 2004 et 2005, année où on lui retira sa victoire après un contrôle positif à l’EPO, ce qui lui valut une suspension de deux ans. Si Heras a touché cette somme, c’est pour le préjudice subi par cette suspension et cette destitution, parce que ledit contrôle était entaché d’irrégularités, ce qui avait motivé l’annulation de ce contrôle et de la sanction y afférent, et lui avait permis d’être de nouveau inscrit sur les palmarès de la Vuelta 2005…sept ans après.

Après ce long préambule, parlons à présent de cette Vuelta qui commence demain, et qui va jouir une fois encore d’une participation digne du Tour de France, avec trois grands favoris, à savoir les trois meilleurs coureurs actuels de grands tours, Froome, qui vient de remporter le Tour pour la troisième fois, Contador qui a dû abandonner ce même Tour de France après quelques étapes où il a beaucoup souffert de ses chutes des deux premiers jours, et Quintana qui est arrivé dans ce Tour complètement hors de forme. A ces super cracks, il faut ajouter Valverde, dont ce sera le troisième grand tour en suivant, mais aussi Kruijswijk, qui avait dominé Nibali dans les grandes largeurs lors du dernier Giro jusqu’à sa chute dans l’ultime descente de la course, ou encore le Français Barguil qui visera un top 5, en espérant, qui sait, un peu mieux, et à qui le parcours très montagneux conviendra parfaitement, avec notamment douze étapes de montagne, un contre-la-montre de 37 kilomètres, et trois arrivées au sommet dans des lieux inhospitaliers pour les non-grimpeurs comme Aubisque-Gourette, les Lagos de Covadonga et l’Aitana. Et comme si cela ne suffisait pas, il y aura aussi deux arrivées en altitude parmi les sept étapes planes. A propos de Valverde, son but sera sans doute d’essayer de réaliser l’énorme exploit de terminer dans les 10 premiers des trois grands tours (Giro, Tour et Vuelta), performance réussie seulement en 1955 par Géminiani (4,6,3) et en 1957 par Nencini (1,6,9). Autant dire à une époque très lointaine, où la concurrence sur la Vuelta était loin d’être au niveau de celle du Giro et du Tour, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

Puisque j’ai évoqué le nom de Barguil, qui s’était révélé sur cette Vuelta en 2013, je voudrais parler des coureurs français qui ont gagné cette épreuve, en précisant que nos champions l’ont emporté à neuf reprises, avec deux victoires pour l’un d’entre eux, Bernard Hinault, à une époque où la Vuelta se déroulait en avril. De nos jours, et depuis 1995, le Tour d’Espagne a été déplacé pendant les mois d’août et septembre, ce qui en fait une préparation idéale pour les candidats aux titres mondiaux sur route et contre-la-montre. Et le premier coureur à avoir remporté la Vuelta avec le nouveau calendrier s’appelle Laurent Jalabert, lequel est aussi, hélas, le dernier vainqueur français d’un grand tour. Cependant, malgré cette absence de Français au palmarès depuis 1995, on peut parler d’un bilan honorable d’autant que sur ces neuf victoires, sept d’entre elles ont été obtenues à partir des années soixante, c’est-à-dire à une époque où la participation étrangère commençait  à s’étoffer (voir l’article sur ce site Tour d’Espagne : de Deloor à Cobo).

Deux victoires inattendues

Néanmoins cela ne nous empêchera pas de souligner l’exploit qu’a représenté la victoire de Jean Dotto, surnommé « le Vigneron de Cabasse » du nom de sa maison dans le Var. Jean Dotto n’était pas un inconnu quand il s’est aligné au départ de la dixième édition de la Vuelta en 1955. Il avait en effet remporté nombre d’épreuves de côte depuis ses débuts professionnels en 1950, et surtout le Dauphiné Libéré en 1952, auquel il faut ajouter la quatrième place dans le Tour de France 1954 avec en prime une victoire dans l’étape Briançon-Aix-les-Bains. Pas étonnant donc que ce grimpeur de poche ait été le premier Français à inscrire son nom au palmarès de la Vuelta, une épreuve où il prit le maillot amarillo (le maillot de leader était jaune à l’époque) le soir de la dixième étape, à la faveur d’une échappée sur la route de Cuenca, pour ne plus le lâcher jusqu’à la dix-septième et dernière étape. Il avait notamment battu, outre son second l’Espagnol Antonio Jimenez, Raphael Géminiani qui faisait partie comme lui de l’équipe de France, mais aussi le troisième des grands cracks italiens (derrière Coppi et Bartali) à la charnière des années 40 et 50, Fiorenzo Magni, lequel avait dû se contenter du classement par points, acquis en grande partie grâce à ses trois victoires d’étapes. Et pour ceux qui auraient pu trouver heureuse cette victoire, « le Vigneron de Cabasse » allait prouver que ce n’était pas un accident, puisqu’il allait remporter en 1960 un second Dauphiné libéré, au terme d’une lutte homérique avec Raymond Mastrotto et le jeune Raymond Poulidor.

La deuxième victoire française n’allait pas tarder, puisqu’en 1958 le Tour d’Espagne allait être enlevé par Jean Stablinski. Celui-ci à cette époque était surtout considéré comme un équipier modèle, et ce succès dans le Tour d’Espagne allait inaugurer une série de grandes victoires qui permettront à Jean Stablinski de figurer parmi les coureurs français ayant le plus beau palmarès. Ce succès il l’acquit à « la Stablinski », c’est-à-dire avec beaucoup de courage et un sens aigu de la course, profitant au maximum de la rivalité entre coureurs de l’équipe nationale espagnole. Sans ces errements dans la manière d’opérer des Espagnols, la tâche de Stablinski eut sans doute été autrement plus difficile. Il est vrai qu’avoir dans la même équipe  Jesus Lorono, le vainqueur de l’année précédente, et Federico Bahamontes, qui courrait à l’époque après une victoire dans un grand tour, n’avait rien d’une sinécure pour le sélectionneur espagnol Luis Puig. Et de fait on allait s’apercevoir très vite que la cohabitation s’avérait impossible entre les deux leaders, aucun d’eux n’étant décidé à tenir ses promesses de favoriser la victoire du mieux placé dans le tour national.

La faute en revint essentiellement à Lorono qui, dans la troisième étape, n’accepta pas de voir Bahamontes prendre une avance considérable dans une échappée où se trouvaient notamment les deux Français, François Mahé et Jean Stablinski. L’avance des fuyards avait atteint des proportions considérables (près de 14 mn), et tout le monde pensait que l’échappée irait au bout dans la mesure où plusieurs grands leaders nationaux y figuraient. C’était sans compter sur Lorono qui, rompant le pacte de non agression avec son coéquipier, allait sortir du peloton en compagnie du Belge Couvreur, lequel figurait à la troisième place du classement général, ce qui de facto condamnait l’échappée des premiers fuyards, au grand dam de Bahamontes qui, sans l’aveuglement de Lorono, aurait pu prendre le maillot amarillo. Ensuite ce sera au tour de Rik Van Looy, l’homme fort des classiques (il les a toutes gagnées), d’animer la course avec pour objectif de gagner le plus grand nombre possible d’étapes. Il en remportera trois jusqu’à son abandon lors de la douzième étape où, la mort dans l’âme, il dut renoncer en raison d’une blessure à un genou, alors que la veille encore il avait le maillot de leader sur les épaules, et qu’il devenait le grand favori compte tenu du retard accumulé par Bahamontes et Lorono dans les étapes précédentes.

Du coup c’est Stablinski qui retrouvait son maillot amarillo perdu lors de la cinquième étape, et ce maillot il le gardera jusqu’à Madrid, terme de cette Vuelta. Cette victoire était bien méritée dans la mesure où Stablinski eut à affronter une concurrence très vive de la part des Néerlandais et des Belges, alliés de circonstance, et parce qu’il a résisté jusqu’au bout aux assauts de l’Espagnol Manzaneque, et plus encore du grand rouleur italien Pasquale Fornara qui terminera à la deuxième place à 2mn51s du vainqueur. Cette victoire, pour aussi surprenante qu’elle fût, sera suivi de beaucoup d’autres, comme indiqué précédemment, avec un titre de champion du monde sur route (1962), quatre titres de champion de France (1960, 1962,1963, 1964), le Tour de Belgique (1965), plus quelques belles classiques comme Paris-Bruxelles(1963), le Grand prix de Francfort (1965) et l’Amstel Gold Race (1966), dont il inaugura le palmarès.

La Vuelta devient (presque) la propriété privée des Français

En 1963, Stablinski participera à une nouvelle victoire d’un Français dans la Vuelta, mais cette fois dans la condition d’équipier de Jacques Anquetil, lequel allait être le premier coureur à réaliser la Triple Couronne, c’est-à-dire à avoir à son palmarès une victoire dans les trois grands tours. Jacques Anquetil était résolument  décidé à l’emporter, faute d’avoir pu le faire l’année précédente, laissant la victoire à son coéquipier Rudi Altig, qui avait dominé le coureur normand, y compris lors de l’étape contre-la-montre sur une distance pourtant favorable à Anquetil (82 km), ne ralliant même pas l’arrivée, puisqu’il abandonna avant le départ de la dernière étape, comme je l’ai indiqué précédemment. Raison de plus pour bien se préparer l’année suivante, et l’emporter sans trop de problèmes, même s’il faut noter que « Maître Jacques » fut battu dans la deuxième étape contre-la-montre, longue de 52 km, par l’Espagnol Pacheco.  Cela dit, Anquetil avait archi dominé l’épreuve, portant le maillot amarillo de la deuxième étape, à la faveur de sa victoire dans le premier contre-la-montre, jusqu’à l’arrivée à Madrid. C’était aussi le premier des grands cracks du cyclisme à s’imposer dans la Vuelta, laquelle jusque-là avait eu du mal à attirer les monstres sacrés qu’étaient Coppi (même s’il participa à l’édition 1959), Bartali, Koblet ou encore Louison Bobet, lesquels privilégiaient le Giro, dont le prestige à ce moment était quasiment équivalent à celui du Tour, qui s’élançait quelques jours après l’arrivée de la Vuelta.

Fermons la parenthèse pour noter que la Vuelta allait presque devenir une propriété privée française dans les années 60, avec en 1964 la victoire de Raymond Poulidor. Cette année-là Poulidor allait remporter le seul grand tour de sa carrière, ce qui est presque incongru compte tenu de son talent. Cependant ce ne fut pas une promenade de santé pour le coureur limousin, puisqu’il ne l’emporta que par un écart extrêmement minime pour l’époque, 33 secondes, sur son suivant immédiat, l’Espagnol Otano. Et encore ne prit-il le maillot qu’à l’antépénultième étape (la quinzième), à la faveur du long contre-la-montre de 65 km qui arrivait à Valladolid. Ce fut d’ailleurs sa seule victoire d’étape dans une épreuve où l’année suivante il terminera à la deuxième place, battu par l’Allemand Wolfsholl, grâce à une échappée fleuve qui lui permit de prendre le maillot amarillo que détenait…son leader Raymond Poulidor. Pauvre Poupou, serais-je tenté de dire, d’autant qu’il sera de nouveau piègé par Wolfsholl quelques jours plus tard.

Mais en 1969 un autre Français allait venger Poulidor, Roger Pingeon, le vainqueur du Tour de France 1967. Et cette Vuelta, Pingeon l’a remportée devant un des champions les plus doués de l’histoire du cyclisme, Luis Ocana, le seul vrai rival que connut Eddy Merckx pendant son long règne entre 1967 et 1975. A cette époque Ocana n’avait que 24 ans, mais il était déjà très fort en montagne, et c’était aussi un excellent rouleur. La preuve, il remporta le Grand Prix de la Montagne et les deux étapes contre-la-montre de 25 et 29 km, situées à la fin de l’épreuve. Il avait aussi gagné le prologue de 6.5 km, mais pas la mini étape de 4 km dans les rues de Saragosse, celle-ci revenant…à Roger Pingeon. Ce dernier allait aussi vaincre entre Sant Feliu de Guixols et Moya (douzième étape), et prendre le maillot amarillo qu’il ne quittera plus jusqu’à l’arrivée. Cette année 1969 sera sans doute la meilleure de Pingeon, puisque trois mois plus tard il terminera deuxième du Tour de France derrière l’inaccessible Eddy Merckx.

Hinault bien sûr, et ô surprise, Caritoux !

Ensuite il faudra attendre presque une décennie (1978) pour voir triompher un autre Français à Madrid, Bernard Hinault. Le coureur breton allait remporter à cette occasion son premier grand tour, première pierre de son écrasante domination du cyclisme mondial à la fin de la décennie 1970 jusqu’au milieu des années 80. Bernard Hinault, deuxième plus beau palmarès de l’histoire derrière Eddy Merckx, allait remporter l’édition 1978 de la Vuelta sans jamais trembler, enlevant  au passage cinq étapes (dont celle des cinq cols) sur un total de dix-neuf. Il laissera son suivant immédiat, Pesarrodona, à plus de trois minutes, et son coéquipier J.R. Bernaudeau à presque quatre minutes, confirmant ainsi son potentiel sur les courses de trois semaines. Dans la foulée Bernard Hinault gagnera en juillet le premier de ses cinq Tours de France. En revanche l’année 1983 allait s’avérer autrement plus difficile pour « le Blaireau ».

Cette année-là en effet, Bernard Hinault était arrivé à la Vuelta insuffisamment préparé, et s’il en fallait une preuve nous la trouvons dans le fait qu’il ne remporta ni le prologue (vainqueur le Français Gaigne), ni la première étape contre-la-montre (38 km vers la station de ski de Panticosa), remportée par Lejaretta, dans laquelle il subit une lourde défaite. Il fallut attendre la quinzième étape à Valladolid pour qu’Hinault s’imposât contre-la-montre sur un parcours de 22 km. Ensuite il y eut cette fameuse étape de montagne entre Salamanque et Avila où Hinault eut la chance de pouvoir compter sur un équipier de grand luxe, Laurent Fignon, pour écraser ses adversaires, à commencer par le jeune Espagnol Gorospe, porteur du maillot de leader, au prix d’un effort tellement extrême…que sa saison s’arrêta là. « Le Blaireau » venait de remporter sa deuxième Vuelta, mais à quel prix ! Heureusement pour son équipe Renault-Gitane, Fignon remportera le Tour de France en juillet, au moment où Hinault  prenait la décision de se faire opérer de ce genou gauche qui lui causait des tourments depuis le Tour de France 1980.

L’année suivante, en 1984, Bernard Hinault ne participa pas au Tour d’Espagne, mais la victoire échut quand même à un Français, Eric Caritoux. Là aussi la lutte fut épique, au point que la différence entre le premier du classement général, Eric Caritoux, et le second, Alberto Fernandez, sera de six secondes. 3354 km parcourus pour un résultat qui ressemble à celui d’une poursuite de 4 km. Que d’émotions au cours de cette Vuelta pour Caritoux et l’équipe Skil Mavic de Jean de Gribaldy, et notamment au cours de la septième étape menant les coureurs de S. Quirze del Valles à Rassos de Peguera, où Caritoux arriva détaché en grand vainqueur devant des coureurs comme le jeune Delgado, Alberto Fernandez, Eduardo Chozas ou encore le Colombien P. Jimenez. Delgado prendra à cette occasion le maillot amarillo, mais le cèdera à Caritoux lors de l’arrivée aux Lacs de Covadonga (douzième étape) où notre Français, décidément épatant, terminera à la deuxième place derrière l’Allemand Dietzen.

Il ne lui restait plus qu’à résister jusqu’au bout aux assauts d’Alberto Fernandez, lequel faisait encore figure de grand favori, compte tenu du fait qu’il restait à parcourir 33 km contre-la-montre autour de Torrejon de Ardoz l’avant-dernier jour. Mais personne ne pouvait empêcher Caritoux de remporter sa plus grande victoire, et il résista magnifiquement lors de cette avant-dernière étape, Fernandez ne le précédant que de 26 secondes, ce qui laissait un avantage de six secondes au coureur de Carpentras. Cette victoire il l’avait d’autant plus méritée, qu’il avait dû supporter au cours des derniers jours de course des pressions de tous ordres auxquelles il ne céda jamais. Caritoux voulait sa Vuelta et l’a gagnée. Il confirmera plus tard ce triomphe en remportant deux années de suite le titre de champion de France (1988 et 1989). A noter qu’à la suite de son succès sur les routes espagnoles, il sera sollicité par Francesco Moser qui voulait l’enrôler dans son équipe pour en faire un gregario, ce que Caritoux refusa.

Laurent Jalabert et la Once irrésistibles

Il faudra attendre onze ans pour voir de nouveau un Français remporter le Tour d’Espagne. Une Vuelta 1995 qui allait être historique à bien des égards. D’abord par son changement de calendrier puisqu’elle eut lieu pour la première fois en septembre. Ensuite parce que c’était la cinquantième édition de l’épreuve, et qu’elle allait rejoindre les autres grands tours en terme de durée avec 21 étapes. Enfin parce que jamais peut-être un homme et son équipe n’avaient dominé à ce point l’épreuve. Cet homme s’appelait Laurent Jalabert et il courait pour la Once, équipe dont le directeur sportif s’appelait Manolo Saiz, le premier  à avoir fait entièrement confiance au coureur Tarnais, le premier aussi à avoir discerné en lui autre chose qu’un sprinter. La preuve, dès 1992 Saiz prédisait à Jalabert une victoire…dans la Vuelta. Trois ans après, la prédiction de Manolo Saiz se réalisera, et de quelle manière ! En fait Laurent Jalabert a écrasé la course de toute sa classe, remportant cinq étapes et se permettant le luxe d’en laisser une à l’Allemand Dietz qui avait mené jusqu’au bout une très longue échappée, mais aussi en gagnant tous les classements individuels (général, points, montagne), sans oublier le classement par équipes pour la Once.

Cette équipe avait placé trois hommes dans les quatre premiers au classement général, dont un certain Johan Bruyneel à la troisième place, la deuxième revenant à l’Espagnol Abraham Olano qui, quelques jours plus tard, deviendra champion du monde sur route à Duitama. A ce propos, nombreux furent les Français, et beaucoup d’autres, à regretter l’absence à ces championnats de Laurent Jalabert, tellement cette année-là il était irrésistible. Pour mémoire on rappellera qu’il avait gagné Paris-Nice, Milan San Remo, le Critérium International, La Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, plus la Vuelta. Ouf, peu nombreux furent les coureurs à faire une telle moisson de grandes victoires au cours de la même saison, y compris parmi les plus grands. C’était la consécration pour le coureur français qui allait remporter d’autres grands succès les saisons suivantes, notamment le championnat du monde contre-la-montre et le Tour de Lombardie en 1997, ou encore le championnat de France en 1998, sans oublier deux autres victoires à Paris-Nice et une autre à la Flèche Wallonne.

Michel Escatafal

 


Quelques anecdotes qui ont construit la légende du Tour de France

anquetil envaliraDans un précédent article (Quelques épisodes qui ont construit la légende du Tour de France et du vélo) j’avais déjà évoqué des épisodes ou anecdotes qui ont marqué l’histoire du Tour de France, plus grande épreuve cycliste du calendrier et un des évènements les plus suivis et regardés dans le monde. Il est vrai que depuis une vingtaine d’années le vélo s’est énormément développé à travers notre planète, ce qui explique qu’on ne serait pas surpris de voir un Colombien (Quintana) remporter enfin le Tour de France, après que ce dernier ait été gagné par les Américains Lemond et Armstrong, lesquels à eux deux collectionnent 10 victoires*, l’Irlandais Roche, le Danois Bjarne Riis, l’Australien Cadel Evans, et les Britanniques Wiggins et Froome. Tous nés dans des pays où le cyclisme sur route ne s’est développé que récemment. Si j’écris cela c’est parce que le vélo chez les professionnels a longtemps été cantonné dans les pays continentaux d’Europe de l’Ouest.

Cela dit, cette année nous aurons une course sans doute très serrée entre Froome qui cherchera à remporter une troisième victoire, Quintana pour qui ce serait une première après deux secondes places, et pourquoi pas Contador pour un quatrième sacre sur la route, même si j’ai l’immense regret de dire qu’il est peut-être un ton légèrement en-dessous de ses deux rivaux. Contador me fait penser à Hinault en 1985 et 1986, capable encore de beaux exploits, de ceux qui font la légende du vélo, mais objectivement le Pistolero n’est plus aussi dominateur à 33 ans qu’il ne le fut dans ses grandes années entre 2007 et 2014. L’Alberto Contador du Tour 2009 ou du Giro 2011 serait sans doute imbattable, comme l’aurait été en 1984 et 1986, le Bernard Hinault des années 1978 à 1982. Voilà pour le présent et le passé, puisque ce site évoque beaucoup l’histoire du sport.

Fermons la parenthèse et regardons de plus près quelques changements très importants de l’histoire du Tour, et commençons par aborder l’évolution du vélo lui-même au moment où l’on pense avoir trouvé l’arme absolue pour contrecarrer le dopage technologique. Dans cette évolution le dérailleur tient une grande place. A partir du moment où est apparue la montagne dans le Tour, un des gros problèmes à résoudre pour les coureurs fut d’adapter les démultiplications au pourcentage et à la longueur des montées et à leurs propres aptitudes physiques. Ainsi faute de dérailleur, le puissant coureur luxembourgeois François Faber (vainqueur en 1909), utilisait en plaine un développement de 6.10 m, supérieur à celui de la plupart des champions de l’époque (5.80m pour Petit-Breton et Georget, 5.60 pour Garrigou, 5.50 pour Lapize et Trousselier), et 4.60m en montagne, alors que Trousselier moulinait sur 3.60m tout comme Lapize alors qu’Alavoine au début des années 1920 faisait les étapes de montagne avec un développement de 3.75m. En 1914, Henri Pelissier avait adopté un 44×22, soit 4.27m dans le Tourmalet, et 44×20 dans Aspin et Peyresourde un peu moins durs. A noter qu’à ces époques, les coureurs devaient descendre de machine et retourner leur roue arrière pour adopter la démultiplication souhaitée. Au passage on observera la force de ces coureurs, puisque à sa grande époque Armstrong escaladait Hautacam avec un 39 x 23 (soit seulement 3,62 m par tour de pédalier), en notant que de nos jours, on parle surtout de fréquence de pédalage dans les ascensions, Froome en étant à présent le champion incontesté.

Revenons à présent à l’histoire du Tour et au dérailleur pour noter qu’il fallut attendre l’année 1937 pour que les « as » soient autorisés à utiliser le dérailleur, alors que celui-ci était utilisé par les cyclotouristes depuis les années 1924-1925. Pourquoi j’écris les « as », parce que le directeur du Tour Henri Desgranges avait autorisé l’utilisation du dérailleur pour les touristes-routiers, catégorie pittoresque où l’on trouvait un peu de tout (coureurs de second-plan, artisans du vélo etc.), alors que les meilleurs n’y avaient pas droit. Résultat, il arrivait que des touristes-routiers de bon niveau dominent les « as » dans certaines étapes. Attitude d’autant plus stupide de la part de l’organisateur que les autres grandes courses ne refusaient pas la nouvelle technologie. A noter aussi que jusque-là l’organisateur fournissait à chaque participant un vélo sans marque de couleur jaune évidemment.

Autre anecdote beaucoup plus amusante, ce qui est arrivé à André Leducq lors d’une journée de repos du Tour 1932, un Tour qu’il remporta avec 24mn d’avance sur son second l’Allemand Stoepel. Ce jour-là, Leducq, grande star de l’époque, fut invité avec son ami Marcel Bidot (futur entraîneur de l’équipe de France entre 1952 et 1969) par un couple de commerçants parvenus, ce qui ne pouvait qu’augmenter leur notoriété dans la ville. Après l’apéritif, on passa donc à table et Leducq fut invité à s’assoir à côté de la maîtresse de maison. Une dame charmante qui pour l’occasion s’était bien maquillée, et qui allait tout au long du repas mettre ses jambes sur ou autour de celles de Leducq, hors de la vue évidemment de son mari. Et à la fin du repas, après le café, la dame invita le leader du Tour à regarder ses estampes japonaises dans un petit salon de l’appartement. Marcel Bidot ayant vu le manège de la dame, pressentit ce qui allait se passer et du coup se chargea de tenir la conversation avec l’époux de la belle, pendant que celle-ci s’occupait avec Leducq sur le canapé. Une fois l’affaire terminée, Leducq et la dame revinrent comme si de rien n’était pour le plus grand plaisir de l’époux…qui venait de se vêtir de jaune sans le savoir ni le vouloir, avec la complicité active de Marcel Bidot, ce que Leducq traduira par « faire la course en équipe ». Pour couronner le tout, alors que Leducq s’était un moment inquiété de la dureté de l’étape du lendemain, il gagna cette étape. Tout était bien qui finissait bien pour tout le monde, sauf peut-être pour le mari qui, toutefois, ne s’était aperçu de rien. Pour ceux qui pourraient douter de la véracité de cette histoire, celle-ci est vraie puisqu’elle a été racontée dans le livre de souvenirs d’André Leducq.

Deux ans auparavant, en 1930, fut créée la caravane publicitaire, chose toujours aussi attrayante aux yeux des enfants et parfois aussi des parents sur le bord des routes, ce qui contribue aussi à la notoriété du Tour. En 1936, six ans après sa naissance, la caravane comptait 47 sociétés que l’on appellerait de nos jours sponsors. Parmi celles-ci on trouve des noms encore connus aujourd’hui, comme les apéritifs Cinzano, Pernod, Byrrh, ou encore le fromage La Vache qui rit, les nougats Chabert et Guillot, l’eau Perrier et les pneus Englebert qui ont équipé les Ferrari en Formule 1 entre 1950 et 1958. Leducq, encore lui, fut également une figure emblématique d’une des marques de l’époque, le dentifrice Dentol : « Dentol c’est mon sourire ! » Tout cela pour dire que le Tour des « forçats de la route », comme Albert Londres avait appelé les coureurs dans un texte célèbre écrit en 1924 (Le Petit Parisien), était devenu avant tout une grande fête. C’était même tellement la fête que les « piquos » faisaient « leur beurre » sur le dos des spectateurs. Ces « piquos » en effet, étaient des petits escrocs, qui bravaient l’interdiction d’être sur la course et dépouillaient les spectateurs en leur mettant des cartes postales dans la main avec des prix modiques mais sans chiffre rond, ce qui leur permettaient de se sauver sans rendre la monnaie.

Enfin, dernière de ces anecdotes que je vais raconter aujourd’hui pour parler de nouveau de sport, le fameux méchoui auquel prit part J. Anquetil, même si c’est aussi presque un fait divers. C’était en 1964, pendant la journée de repos à Andorre, Jacques Anquetil fut invité à participer avec son épouse, venue le rejoindre, aux festivités organisées en l’honneur du Tour De France, avec au menu un somptueux méchoui, accompagné de sangria. Personne n’aurait imaginé ce qui allait se passer à propos de ce méchoui, à commencer par le fait que J. Anquetil allait manger et boire comme s’il avait été à la période de Noël. Certes tout le monde connaissait les capacités d’absorption du champion normand, mais nous étions en plein Tour de France quand même. Un Tour très difficile, où son principal adversaire s’appelait Poulidor, sans doute jamais aussi fort que cette année-là. Alors pourquoi Anquetil s’était-il laisser aller à faire bombance ? Tout simplement parce qu’un mage avait prévu qu’il serait victime d’un grave accident au cours de la 15è étape entre Andorre et Toulouse. Il voulait donc oublier ce sinistre présage en faisant la fête. Problème, la digestion fut très difficile et le champion passa une très mauvaise nuit. Et il n’était pas très frais au départ d’Andorre le lendemain matin, alors que l’étape commençait par l’ascension de l’Envalira, ce qui lui valut de perdre plus de 4mn dans la montée, Poulidor et Bahamontes ne lui faisant aucun cadeau. Il fut même sur le point d’abandonner, mais son orgueil légendaire prit le dessus et du coup il se lança dans la descente comme un kamikaze, prenant des risques terribles au milieu du brouillard, au point de faire peur aux coureurs qu’il dépassait un à un. Parmi ceux-ci il y avait Rostollan, Altig et Geldermans, qui reconnurent tous avoir été pétrifiés de frayeur devant l’allure hallucinante et la témérité de Jacques Anquetil, comme s’il avait voulu lancer un défi à ce mage.

Résultat, Jacques Anquetil avait refait à la fin de la longue descente une bonne partie de son retard, retrouvant un petit peloton au sein duquel on trouvait le maillot jaune Georges Groussard, mais aussi Henri Anglade (4è du classement général), Jan Janssen (porteur du maillot vert) et André Foucher, tous ayant de bons motifs pour collaborer avec lui dans la chasse à Poulidor et Bahamontes. Cette chasse leur permettra de faire la jonction avec les hommes de tête, mais ce fut le jour où Poulidor perdit le Tour, car en voulant changer de roue (voilée) à 5 km de l’arrivée, sur les conseils de son directeur sportif, Antonin Magne, Poulidor le malchanceux fut mis à terre par le mécanicien qui venait de le dépanner, ce qui fit sauter la chaîne du vélo du sympathique Poupou. Bien sûr personne n’attendit Poulidor, lequel se retrouva à Toulouse relégué à plus de 3 mn d’Anquetil au classement général. Pour mémoire, Poupou perdit le Tour pour 55 secondes…et ne le gagnera jamais, alors que tant d’autres coureurs beaucoup moins forts que lui ont amené le maillot jaune à Paris au moins une fois. Et Jacques Anquetil fit cette année-là le doublé Giro-Tour. Comme quoi, il vaut mieux ne pas se fier aux prédictions des mages !

Michel Escatafal

*Evidemment pour moi Armstrong a remporté sept Tours de France…comme Riis en a gagné un, pour ne citer que lui et tant d’autres avant eux qui avaient eu recours à des produits aujourd’hui interdits…et qui l’ont reconnu a posteriori.


Paris-Nice 1966 : un des plus émouvants affrontements de l’histoire du vélo

Anquetil

Paris-Nice débute demain, avec une participation beaucoup plus brillante que ces dernières années, comme en témoigne la présence d’Alberto Contador, Richie Porte, Geraint Thomas, Tom Dumoulin, Romain Bardet, Andrew Talansky, Rui Costa, Rafal Majka, Sergio Henao et Simon Spilak, tous capables de viser la victoire au classement général en raison d’un parcours au profil très montagneux. Mais il y a aussi nombre de sprinters figurant parmi les meilleurs du peloton, tels que Alexander Kristoff, Marcel Kittel, André Greipel, Michaël Matthews, Tom Boonen, et les Français Démare et Bouhanni, sans oublier un des rois des classiques, Philippe Gilbert. Bref, cette année Paris-Nice redevient la grande épreuve que l’on a connue par le passé, ce qui n’était plus le cas depuis quelque temps, où Tirreno-Adriatico l’avait nettement supplantée.

Si j’ai parlé du standing de Paris-Nice, c’est parce que cette épreuve est une des courses à étapes qui ont le plus contribué à l’histoire du vélo, en rappelant une nouvelle fois que les compétitions de cyclisme ont commencé dès le dix-neuvième siècle, ce que les internautes semblent parfois oublier. Fermons la parenthèse, pour évoquer une année où la confrontation fut réellement géniale aux yeux de tous les supporters du vélo, à savoir l’année 1966, marquée par l’affrontement Anquetil-Poulidor, avec accessoirement la présence d’Adorni (vainqueur du Giro 1965 et champion du monde en 1968), qui donna lieu à une énorme polémique, comme seul le sport peut en engendrer sans qu’on se fasse la guerre. Et puis cette guéguerre Anquetil-Poulidor était aussi celle des supporters. D’un côté ce que l’on appellera plus tard les « bobos » et les cadres, presque tous anquetilistes, et les paysans et ouvriers presque tous poulidoristes. Cela rappelait la rivalité entre Coppi et Bartali en Italie dans les années 40 et 50, avec toutefois une différence notable : Bartali était aussi un campionissimo, avec ce que cela suppose de science de la course et de « grinta », lesquelles faisaient cruellement défaut à Poulidor. Un Poulidor de surcroît souvent frappé de malchance…ce qui n’arrive que très rarement aux plus grands champions, ce qui explique les différences au niveau des palmarès.

A présent revenons 50 ans en arrière, avec ce Paris-Nice 1966 de légende. Rien de très notable à signaler jusqu’à la cinquième étape, sauf la joie pour les Français de voir un compatriote, Désiré Letord, porter la tunique de leader. La sixième étape, en revanche, était très attendue. Comme cela se faisait assez souvent à l’époque, elle était partagée en deux demi-étapes, la première autour de Bastia remportée par l’Italien Armani, et la seconde avec un contre-la-montre de 35 km entre Casta et l’Ile Rousse. Une étape qui aurait dû être décisive compte tenu du fait que les différences entre les meilleurs au classement général étaient extrêmement minimes. Evidemment, Jacques Anquetil était le grand favori de cette demi-étape, mais à la surprise générale ce fut Raymond Poulidor qui l’emporta. Enfin, quand je dis surprise, c’est un bien grand mot, car Poupou avait déjà souvent fait jeu égal avec Anquetil dans des étapes contre-la-montre, que ce soit dans le Tour de France ou dans des courses d’une semaine. En tout cas Poupou s’imposa dans cette demi-étape avec  36 secondes d’avance sur son rival normand, le troisième, Adorni étant relégué à 1mn17s, le quatrième, un certain Eddy Merckx, âgé de moins de 21 ans à ce moment, battu de 1mn31s, et le cinquième, Rudi Altig (champion du monde la même année) de presque 2mn. Comme on peut le voir, Poulidor avait fait fort, en dominant le gratin des meilleurs rouleurs de l’époque.

Du coup Poulidor revêtait le maillot de leader devant Jacques Anquetil à 36 secondes. A priori la messe était dite, même si nous n’étions pas au terme de l’épreuve, puisqu’il restait trois étapes à disputer. Pourtant un homme, en plus de Jacques Anquetil, croyait encore aux chances du Normand, son directeur sportif, Raphaël Geminiani, qui savait qu’Anquetil poussé dans son orgueil était capable de tout. Il l’avait prouvé l’année précédente en réalisant le doublé Dauphiné-Bordeaux-Paris dans la même semaine, sans doute son exploit le plus retentissant, comme il le prouvera quelques semaines après ce Paris-Nice, en écrasant de toute sa classe Liège-Bastogne-Liège. Mais Geminiani, ancien coureur ô combien avisé, savait mieux que quiconque arranger à sa convenance des faits de course parfois anodins, mais finalement très importants pour leur déroulement. Dit autrement, pour celui que l’on surnommait «le Grand fusil », la fin justifiait (presque) tous les moyens.

Et de fait tout allait être bon pour déstabiliser Poulidor. Tout commença par la venue de Geminiani tout près de Jacques Anquetil pour peaufiner les derniers détails de l’offensive à venir, une offensive dont on avait évidemment parlé la veille au soir et sans doute de nouveau avant le départ de l’étape. Offensive aussi qui allait consister à isoler le porteur du maillot de leader pour mieux le harceler, d’autant que son équipe était loin d’avoir la puissance de frappe de celle d’Anquetil, l’équipe Ford ayant dans ses rangs des coureurs comme Stablinski, Everaert, Annaert ou encore Leméteyer, équipiers à la fois fiables et expérimentés…et aux dires de certains sans scrupule pour  aider leur leader à s’imposer. Par exemple quand le Britannique de l’équipe Mercier (celle de Poulidor), Barry Hoban, se retrouva catapulté dans le fossé en essayant de répondre à un énième démarrage d’un coureur de l’équipe Ford.

De quoi saper encore un peu plus le moral de Poulidor de plus en plus seul contre l’armada de Geminiani ! Et ce qui devait arriver arriva : une attaque foudroyante de « Maître Jacques » à 35 km de l’arrivée laissa le champion limousin sans ressources. Et pour couronner le tout, il ne pouvait guère espérer le soutien des autres équipes, lesquelles ne voyaient aucun intérêt à aider ce pauvre Poupou qui, malgré son refus de rendre les armes, termina avec le groupe des battus à un peu plus de 1mn20s de Jacques Anquetil. Ce dernier avait donc réussi à inverser tous les pronostics, et s’adjugeait son cinquième Paris-Nice, le troisième consécutivement ce qui était inédit, Poulidor terminant second, une fois encore, à 48s de son rival. Plus terrible encore pour lui, il avait eu une nouvelle fois l’impression, comme lors du Tour 1964 avec la fameuse ascension du Puy-de-Dôme, qu’il était sans doute supérieur à son rival.

Déception aussi de tous les « poulidoristes », dégoûtés de voir leur héros à nouveau vaincu par ce monstre de sang-froid et de volonté qu’était Jacques Anquetil. Joie au contraire des partisans de ce dernier, qui remportera quelques semaines plus tard, comme je l’ai déjà écrit, la Doyenne (Liège-Bastogne-Liège), qui battra le record de l’heure (47,493km) à 32 ans, après une douzaine d’années de carrière au plus haut niveau, sans oublier sa neuvième victoire dans le Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde contre-la-montre à ce moment. Une somme d’exploits qui lui permet de figurer au troisième rang des plus beaux palmarès du cyclisme depuis 1946. Un rang auquel ne peut aspirer Contador, compte tenu de son âge, même si une victoire cette semaine dans ce même Paris-Nice conforterait sa sixième place, derrière Merckx, Hinault, Anquetil, Coppi et Kelly et devant Bartali, Indurain, Armstrong et Gimondi.

Michel Escatafal


L’escabécédaire du Tour de France

tour 2105Le Tour de France 2015 commence aujourd’hui et, évidemment, chacun y va de son pronostic quant au vainqueur de cette édition. Cela étant tout le monde s’accorde à dire qu’elle ne peut pas échapper à un de ceux que l’on appelle les « quatre fantastiques », à savoir Contador,  Nibali, Froome et Quintana. Je les ai classés dans cet ordre non pas parce que c’est mon pronostic, mais plus simplement parce que j’ai tenu compte du nombre de grands tours qu’ils ont gagnés. En effet Contador a remporté sur la route 3 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 3 Tours d’Espagne, ce qui fait de lui pour le moment le meilleur champion cycliste du nouveau siècle, en observant au passage qu’il n’est plus qu’à une victoire dans un grand tour de Bernard Hinault et à deux victoires d’Eddy Merckx ! Fermons la parenthèse pour noter que Nibali en est à 3 victoires (une victoire dans chacun des grands tours), que Froome n’a toujours remporté que le Tour de France 2013 et Quintana, le plus jeune de tous (25 ans), le Giro 2014.

Chacun de ces coureurs a eu une approche différente pour se préparer à l’évènement. Contador a couru et gagné son troisième Giro, ce qui lui fait un total de 44 jours de compétition. Froome a pris un chemin plus classique en courant et gagnant le Dauphiné pour évaluer sa forme avant le Tour de France, totalisant seulement 27 jours de compétition. Quant à Quintana (36 jours de compétition), brillant vainqueur en mars de Tirreno-Adriatico, il a couru au printemps les classiques ardennaises où il n’a guère brillé, plus le Tour du Pays Basque où il a fini à la quatrième place, avant de s’isoler chez lui dans les montagnes colombiennes, pour réapparaître à la Route du Sud où il a terminé à la seconde place derrière Contador. Reste Nibali qui a suivi exactement le même chemin que l’an passé, couronné de succès par la victoire dans le Tour, et qui semble arriver à point nommé en grande forme, comme en témoigne une nouvelle victoire dans le championnat d’Italie. Lui aussi totalise 36 jours de compétition.

Si l’on se base sur les succès remportés par les uns et les autres, le grand favori est évidemment Contador, devant Froome, Quintana et Nibali. Néamoins tout cela n’est pas si simple, car le Tour de France cette année est un peu particulier, dans la mesure où il n’y a qu’un tout petit contre-la-montre de 13.8 km le premier jour, exercice qui n’a rien de « ringard » pour parler comme le site web de L’Equipe, où le directeur du Tour n’hésite pas à dire qu’il s’agit d’une question « de clarté pour le public » parce que «le contre-la-montre, cela parle aux connaisseurs mais moins à la masse des spectateurs ». Donc  on se moque de ceux qui aiment le vélo toute l’année, de ceux qui aiment aussi la piste, bref de ceux qui s’intéressent à l’histoire des courses, au profit de ceux qui vont voir passer les coureurs sur les routes de France pendant le mois de juillet. Curieuse conception de son sport de la part de Christian Prudhomme ! Fermons cette parenthèse attristante, et revenons à la course pour évoquer cette étape redoutable (la quatrième) avec sept secteurs pavés répartis sur un peu plus de 13 km, laquelle, à mon humble avis qui est aussi celui de nombre de champions, n’a pas vraiment vocation à faire partie du parcours, en raison des dangers inhérents à ce type d’étape.

On ne gagnera peut-être pas le Tour dans cette étape, mais on peut aussi le perdre. Et dans cet exercice Nibali est, de loin, plus fort que les trois autres favoris, qui toutefois lui sont supérieurs en haute montagne. Il n’empêche, cette étape de pavés sera à n’en pas douter le premier vrai juge de paix, dans la mesure où elle peut créer de grosses différences. Rappelons-nous l’an passé, avec la chute de Froome et le débours de plus de 2mn30s de Contador par   rapport à Nibali. Raison de plus pour être extrêmement prudent dans les pronostics, même si à titre personnel, et je ne suis pas le seul, je souhaite la victoire de Contador, ce qui lui permettrait de réussir le doublé Giro-Tour, que beaucoup considèrent aujourd’hui comme impossible à réaliser, entre les règles antidopage et la concurrence exacerbée sur le Tour. Une concurrence d’autant plus vive que ses trois rivaux ont tout misé sur le Tour de France. C’est aussi le cas des outsiders français Thibaut Pinot et Romain Bardet, alors que Valverde de son côté, autre possible outsider, après une magnifique campagne ardennaise, sera là pour aider Quintana.

Après cette longue introduction je vais me livrer de nouveau à l’abécédaire de ce Tour de France, comme je l’avais fait pour le Giro, pour le plus grand plaisir de ceux qui me lisent, en précisant que mes remarques sont quand même très personnelles et donc subjectives. Je vais donc commencer par la lettre A, comme Anquetil, premier coureur à avoir remporté 5 fois le Tour de France.  A comme Aimar, vainqueur surprise en 1966…par procuration de Jacques Anquetil, qui ne voulait surtout pas que ce soit  Poulidor qui gagne. Ce dernier ne finira d’ailleurs que troisième derrière  Janssen. A bien sûr comme Armstrong, sept fois vainqueur de la Grande Boucle, même si depuis on lui a retiré ses titres après qu’il eut avoué s’être dopé, en notant au passage qu’on n’a pas osé donner la victoire à ses seconds…qui n’ont pas été déclassés. Passons !

B comme Bottecchia, double vainqueur en 1924 et 1925, premier Italien à avoir gagné le Tour de France. B comme Bartali, 2 fois vainqueur à 10 ans d’intervalle (1938 et 1948), sans doute le plus grand champion italien de l’histoire après Coppi. B comme Bahamontes, le célèbre Aigle de Tolède, vainqueur en 1959, et 6 fois lauréat du grand prix de la Montagne, à une époque où cela voulait dire quelque chose. B comme Bobet, un des trois plus grands champions français de l’histoire avec Anquetil et Hinault, et trois fois vainqueur du Tour (1953-1954-1955) avec à chaque fois un grand exploit dans l’Izoard (1953-1954) ou le Ventoux (1955). B comme Bernard J.F., qui aurait dû gagner le Tour 1987, sans une malencontreuse crevaison alors qu’il avait course gagnée.

C comme Coppi, bien sûr, le célèbre campionissimo, dont certains considèrent qu’il est le meilleur coureur de tous les temps, plus encore que Merckx, ce qui reste à voir. Coppi a réalisé à deux reprises le doublé Giro-Tour (1949 et 1952) au moment où le cyclisme était à son apogée, et ses exploits ont largement rempli l’épopée du cyclisme sur route et sur piste. C comme Cornet, qui reste le plus jeune vainqueur d’un Tour de France (20 ans)…qu’il n’avait pas gagné sur la route, profitant du déclassement (4 mois après l’arrivée) des quatre coureurs qui l’avaient précédé au classement  (Maurice Garin, Pothier, César Garin, Aucouturier), dans un Tour où, entre autres péripéties, les partisans d’un certain Faure étaient armés de gourdins pour assaillir ses poursuivants dans le col de la République. Le cyclisme a toujours aimé les manipulations des palmarès !

D comme Defraye, Odile de son prénom, premier belge à avoir gagné le Tour de France (1912). D comme Delgado, vainqueur en 1988, et qui terminé 18 grands tours dans les dix premiers. Delgado est un grand chanceux, puisqu’il a été contrôlé positif à un produit interdit par le Comité olympique international…mais pas encore inscrit sur la liste UCI (Union Cycliste Internationale). D comme Darrigade, fidèle lieutenant de Jacques Anquetil à ses débuts, remarquable sprinter ce qui lui permit de gagner 22 étapes dans le Tour. E comme Elliot, premier champion irlandais, vainqueur d’une étape en 1963. E comme Esclassan, maillot vert du Tour de France 1977. E comme Everaert Pierre, surnommé « L’élégant », un des meilleurs équipiers de Jacques Anquetil. E comme Evans Cadel, vainqueur du Tour 2011, un des plus méconnus parmi les grands champions, alors que son palmarès est parmi les plus brillants.

F comme Fignon, que je ne présente pas, ayant beaucoup écrit sur lui, dont l’histoire retient surtout qu’il a perdu pour 8 secondes le Tour 1989, face à LeMond, qui utilisait pour les contre-la-montre un guidon de triathlète…équipement à cette époque interdit par l’UCI, ce que les commissaires ignoraient.  On en connaît à qui on a retiré des victoires pour beaucoup moins que ça! C’est une des caractéristiques du cyclisme !F comme Faber, surnommé « Le lion », premier luxembourgeois vainqueur de la Grande Boucle. F comme Frantz,  lui aussi luxembourgeois, double vainqueur en 1927 et aussi  en 1928,  se permettant même de perdre une demi-heure en achetant un vélo dans un magasin de cycle, parce que le sien s’était désintégré sur les pavés dans la traversée de Longuyon. F comme Froome, dont j’ai évoqué le nom en introduction, capable d’accélérations terribles en montagne, que seuls Contador et Quintana peuvent contrer.

G comme Garin, premier vainqueur du Tour en 1903. G comme Garrigou, vainqueur en 1911. G comme  Gaul, autre luxembourgeois, surnommé « L’ange de la montagne », un des plus extraordinaires grimpeurs de l’histoire, capable de tous les exploits dans la pluie et le froid, comme dans le Tour 1958 qu’il remporta, où il s’imposa à l’issue d’une étape dantesque entre Briançon et Aix-les-Bains, alors que tout le monde pensait que Geminiani, qui avait 15mn 12s d’avance sur lui allait s’imposer. G comme Gimondi, vainqueur en 1965 devant R. Poulidor, ce qui marqua le début d’une grande carrière qui lui vaut de figurer parmi les 10 plus beaux palmarès de l’histoire du cyclisme sur route.

H comme Herrera, prédécesseur de Quintana dans les années 80, 2 fois lauréat du grand prix de la Montagne (1985 et 1987).  H comme Hassenforder, un des plus merveilleux baroudeurs que le Tour de France ait connu, remportant 4 étapes en 1956, dont la dernière à Montluçon après une échappée solitaire de 180 km. A noter qu’à cette époque où il y avait encore des équipes nationales et régionales, on avait sélectionné l’Alsacien Hassenforder dans l’équipe…de l’Ouest. H aussi comme Hoban, un des premiers coureurs britanniques dans le Tour de France, connu également parce qu’il épousa la veuve de Tom Simpson quelques années après le décès de ce dernier. H comme Hinault, mais j’ai tellement parlé de lui sur ce blog que je n’insisterai pas. I comme Indurain, quintuple vainqueur du Tour, avec à la clé deux fois le doublé Giro-Tour (1992-1993). Cet Espagnol fut le premier gros rouleur capable de suivre ou de battre parfois les meilleurs en montagne.   J comme Jimenez, trois fois meilleur grimpeur du Tour entre 1965 et 1967. Cela dit, on se rappelle à peine que c’est lui qui remporta l’étape du Puy-de-Dôme lors de cette fameuse bataille entre Anquetil et Poulidor en 1964. J comme Janssen, un des plus méconnus vainqueurs du Tour de France (1968), après avoir remporté la Vuelta l’année précédente, considéré jusqu’alors comme un coureur de classiques. J comme Jalabert qui, comme Kelly, était assez bon grimpeur pour gagner une Vuelta (1995), mais pas suffisamment fort au-delà de 1500m d’altitude pour remporter un Tour de France (quatrième en 1995).

K comme Koblet et Kubler. Là aussi j’ai beaucoup écrit sur eux et je n’ajouterai pas grand-chose à mon propos, sauf à souligner que Koblet fut le seul coureur capable de battre le grand Coppi au meilleur de sa forme. Il a été le seul dans ce cas. K comme Kelly, un des plus beaux palmarès du cyclisme (cinquième derrière Merckx, Hinault, Anquetil et Coppi), qui n’a jamais réussi dans le Tour de France, faute d’aptitudes en montagne suffisantes. L comme LeMond dont j’ai déjà évoqué le nom, premier américain à avoir remporté le Tour de France ( 3 fois en 1986, 1989 et 1990). L comme Lapébie Roger, vainqueur surprise en 1937, profitant de la chute de Bartali entre Grenoble et Briançon. Il n’empêche, c’était un athlète du vélo, capable de tous les exploits. En outre, ce n’est pas de sa faute si Bartali avait chuté  du côté d’Embrun.  L comme Leducq, vainqueur en 1930. Grande star de l’époque, André Leducq profita pleinement pour sa notoriété et pour la postérité de l’apparition de la TSF sur le Tour. Et en plus c’était un « bon client » pour les médias, comme nous dirions aujourd’hui.

M comme Merckx, évidemment, qui a le plus beau palmarès de l’histoire et de très loin,  mais aussi M comme  Magne qui aura connu deux périodes de notoriété, d’abord comme coureur, deux fois vainqueur du Tour en 1931 et 1934, mais aussi et surtout parce qu’il fut le directeur sportif de Raymond Poulidor. M comme Maes Sylvère, maillot jaune à Paris en 1936 et 1939, et Maes Romain, qui porta le maillot jaune du début à la fin du Tour en 1935. N comme Nencini, champion italien qui fait penser à Nibali de nos jours. Très bon partout, sans être exceptionnel nulle part,  l’Italien était un coureur très dur à battre dans les grandes épreuves à étape. Il gagnera le Tour en 1960, après avoir gagné le Giro en 1957. N Comme Nibali, dont j’ai parlé au début de mon propos. N comme Nolten, excellent coureur néerlandais, vainqueur d’étape en 1952 et 1953. O comme Ocana, à qui j’ai consacré de nombreuses lignes sur ce site, qui a écrasé le tour 1973. Deux ans auparavant, seule une chute dans le col du Portillon l’a empêché de faire mordre la poussière à Eddy Merck en 1971, après avoir écrabouillé la concurrence dans la montée vers Orcières-Merlette.

P comme Poulidor, sur lequel je ne ferai pas de commentaires, tellement il fait partie de l’imagerie populaire de notre pays. P comme Pingeon, coureur fantasque à défaut d’être fantastique, vainqueur du Tour 1967 et deuxième derrière l’invincible Merckx en 1969. P comme Pollentier, excellent coureur belge, qui laissera malgré tout le souvenir d’une tricherie inoubliable à l’arrivée à l’Alpe d’Huez, où il tenta vainement de faire contrôler l’urine de quelqu’un d’autre à la place de la sienne. P comme Pantani, merveilleux grimpeur italien ayant été le dernier à réussir le doublé Giro-Tour. On n’insistera pas sur son histoire tragique (décès en 2004 dans des circonstances jamais vraiment élucidées). Il n’empêche, « Le Pirate », comme on l’appelait, était un sacré coureur ! P comme Pereiro, vainqueur du tour 2006 après déclassement de Landis, positif à la testostérone le jour de son exploit vers Morzine, où il avait assommé la course. C’était trop beau pour être vrai ! Q comme Maurice Quentin, vainqueur d’une étape du Tour en 1953. Q comme Queheille, vainqueur d’une étape au Tour 1959. Q comme le jeune Colombien Quintana, sans doute le vrai successeur de Contador dans les courses à étapes.

R comme Rivière, le plus grand rouleur de l’histoire du vélo, invincible sur des distances inférieures à 60 km. Même Anquetil n’a jamais pu le battre dans ces conditions. Il aurait sans doute connu une carrière fabuleuse sur la route comme sur la piste, sans sa chute dans la descente du col du Perjuret, lors de la quinzième étape du Tour de France 1960. R comme Robic, premier vainqueur de l’après-guerre, en prenant le maillot jaune à l’issue de la dernière étape Cette côte de Bon-Secours est à jamais dans l’histoire depuis 1947, avec à la fois le miracle pour Robic et une sorte d’agonie pour Pierre Brambilla. R comme Roche, l’Irlandais, qui l’emporta un peu in extrémis en 1987, en profitant de la malchance de J.F. Bernard. Cette année-là Roche réussira à gagner le Giro, le Tour et le championnat du monde, exploit que seul Merckx a réussi avant lui, et qui  n’a plus été réalisé. R comme Rominger, qui n’aura jamais gagné le Tour de France (deuxième en 1993). Il se consola en remportant 3 fois la Vuelta (1992-1993-1994) et le Giro 1995. R comme Riis, vainqueur du Tour 1996, qui a conservé son classement bien qu’il ait avoué s’être dopé…ce qui démontre le ridicule de cette manipulation des palmarès. On dirait que les instances de ce sport ne ressentent du plaisir qu’à travers la souffrance qu’elles lui imposent.

S comme Speicher, qui était tellement supérieur à la concurrence dans le Tour en 1933, qu’il choisit son second à l’arrivée au Parc des Princes, préférant avoir comme dauphin Guerra, champion du monde professionnel, plutôt que Martano, jeune débutant chez les pros après avoir conquis le titre mondial chez les amateurs l’année précédente. Du coup Speicher emmena le sprint pour Guerra, lequel grâce à la bonification de la victoire s’empara de la deuxième place. S comme Sercu, champion olympique du kilomètre  (1964),  champion du monde de vitesse amateur et professionnel, et maillot vert du Tour de France en 1974. S comme Sastre, vainqueur surprise du Tour 2008, un Tour privé de Contador, le vainqueur de l’année précédente, parce que son équipe (Astana) fut refusé par les organisateurs. S comme Schleck, Andy et Franck, les deux frères qui n’auront jamais gagné le Tour de France sur la route. Andy Schleck, sans doute un des coureurs les plus doués qu’ont ait connu, aurait pu et dû profiter des ennuis de Contador en 2011 pour s’imposer au moins une fois sur la route. En fait le plus jeune des Schleck n’avait pas le tempérament du grand champion qu’il aurait dû être. S comme Simpson, héros malheureux de la tragédie du Ventoux en 1967.

T comme Thys, coureur belge triple vainqueur du Tour en 1913-1914 et 1920. Il faudra attendre le triomphe de Louison Bobet en 1955, pour voir un autre coureur l’emporter à trois reprises. T comme Thévenet, l’homme qui mit fin à la suprématie de Merckx sur le Tour en 1975. Ah cette montée vers Pra-Loup, où Thévenet lâché dans la descente du col d’Allos par « Le cannibale », retrouva un élan extraordinaire dans la montée vers l’arrivée, au point d’avaler coup sur coup Gimondi et Merckx et de prendre le maillot jaune, qu’il confirmera le lendemain dans l’Izoard. Après avoir remporté ce Tour 1975, il récidivera en 1977. Thévenet appartient à la grande histoire du Tour de France. U comme Ugrumov, coureur letton et anciennement soviétique,  qui finit second du Tour 1994,  après avoir été second du Giro l’année précédente. U comme Ullrich, un des coureurs les plus doués que l’ont ait pu voir sur la route, vainqueur du Tour 1997 et 5 fois second. Il a eu simplement la malchance d’être de la même époque qu’Armstrong. V comme Vietto, que l’on a appelé le « roi sans royaume ». Comme Poulidor, il aurait mérité de s’imposer au moins une fois dans la Grande Boucle, mais ses talents de grimpeur n’ont jamais suffi à le propulser à la première place. Toutefois il aurait pu l’emporter en 1934, s’il ne s’était pas sacrifié à deux reprises en faisant don des pièces de son vélo au leader désigné de l’équipe de France, Antonin Magne, qui avait cassé sa monture dans les descentes du Puymorens et le lendemain du Portet d’Aspet. Petite consolation, ses malheurs lui vaudront le surnom de « Roi René ». V comme Virenque, coureur préféré des supporters franchouillards dans les années 1990, et cible désignée après l’affaire Festina (1998) de ceux qui ne s’intéressent pas au vélo. V comme Van Impe, petit grimpeur belge, qui s’imposa en 1976 dans la Grande Boucle devant Zoetelmelk et Poulidor.

W comme Walkoviak , le vainqueur le plus surprenant de l’histoire du Tour de France (1956). Certes cette année-là il n’y avait ni Bobet, ni Anquetil dans le Tour, mais la participation était quand même relevée avec Gaul, Bahamontes, Nencini, Debruyne ou Ockers, et il n’avait pas volé sa victoire, la seule significative de sa carrière. W comme Wiggins, l’ex pistard britannique, qui l’est redevenu en vue des J.O. de Rio, vainqueur du Tour 2012 devant Froome et Nibali. En fait, n’en déplaise à ses supporters, il mérite moins sa victoire que Walkowiak, parce que c’est Froome qui aurait dû l’emporter cette année-là, car beaucoup plus fort que lui en montagne, au point de l’attendre ostensiblement dans certaines ascensions. N’oublions pas non plus qu’en 2012, Contador fut encore une fois interdit de courir le Tour de France, ce qui eut à coup sûr changé les choses, car il était au sommet de sa carrière. Enfin Z comme Zoetemelk, vainqueur du Tour 1980 en bénéficiant de l’abandon de Bernard Hinault blessé au genou,  et 6 fois second. Comme quelques autres grands coureurs, il a eu la malchance que sa longue carrière s’étale pendant celles de Merckx et Hinault, ce qui ne l’a pas empêché de marquer l’histoire du vélo et d’avoir un palmarès que nombre de coureurs pourraient lui envier. Il se situe au 17è rang dans mon classement depuis 1946. Z comme Zabel, qui enleva à 6 reprises le maillot vert du Tour.

Michel Escatafal


Le triomphe du « Gaulois » en Italie…

privatL’Italie est une terre où le sport et les jeux sportifs ont toujours eu une grande importance. Il suffit de consulter les historiens romains pour s’apercevoir qu’à Rome on raffolait de ce que l’on appelait à l’époque les spectacles athlétiques. Au premier siècle de notre ère, c’étaient les sujets de conversation, comme le sont aujourd’hui les matches de football ou le Giro au mois de mai. On en discutait avec passion en famille, à l’école, au Forum, au Sénat. Et les jours de spectacle, des foules considérables de 150 ou 200.000 personnes se dirigeaient vers le Circus Maximus, avec des mouchoirs aux couleurs de leur équipe favorite, comme de nos jours sur les pentes de Plan de Corones. Il est même arrivé que l’empereur prenne part à ces courses, comme ce fut le cas pour Néron. La différence avec les compétiteurs tels que nous les connaissons de nos jours se situe au niveau de la monture, puisque les héros de l’époque étaient juchés sur un char tiré par des chevaux  alors que les nôtres le sont sur une bicyclette. A ce propos, on « frottait » de la même façon qu’aujourd’hui en préparant les sprints, avec parfois des heurts entre chars qui provoquaient des chutes monumentales aux conséquences souvent dramatiques…qui n’avaient guère d’importance aux yeux des organisateurs et moins encore des spectateurs.

Pourquoi ce préambule historique sur l’Italie antique ? Pour bien montrer que dans ce pays la passion pour le sport a toujours été exacerbée, et que cette passion touche toutes les classes de la société. Elle a même servi de ciment après la deuxième guerre mondiale, et le cyclisme y a été pour une large part. Il est d’ailleurs vraisemblable que, s’ils avaient vécu au vingtième ou au vingt-et-unième siècle, les poètes de l’Antiquité romaine nous auraient délivré quelques unes de leurs plus belles pages en suivant les grandes épreuves du calendrier de la péninsule, assimilées pour nombre d’entre elles à de véritables épopées, où l’on voit les coureurs vaincre les obstacles redoutables et souvent  inconnus que la nature leur oppose. Ils auraient décrit le vélo comme un sport paré de toutes les merveilles des arts, où les preux chevaliers que sont les coureurs auraient été mis en scène avec  toutes les grâces de leur âge, sachant nous émouvoir jusqu’aux larmes par leur volonté, parfois leurs faiblesses, qui se mêlent à leur héroïsme. On peut aussi être certains qu’ils auraient su saisir les intérêts et les passions des tifosi, qui savent si bien transformer une simple escarmouche en trait de lumière. On imagine enfin la manière dont ils auraient traité le duel au sommet entre les campionissimi Bartali et Coppi, le premier étant sans doute présenté comme l’archétype de l’homme prudent et vertueux, le second étant plutôt un personnage si parfait dans son expression sur la route ou sur la piste, qu’on ne peut lui faire d’autre reproche que sa perfection même.

Parmi les épreuves mythiques du calendrier italien, il y a une course, Milan-San Remo, appelée la Primavera, qui se dispute chaque année au milieu du mois de mars, et qui lance véritablement la saison des classiques. Cette épreuve, très longue, qui approche les 300 km (293 très exactement), fait partie de celles qui peuvent s’offrir à la fois à des grands champions, mais aussi à d’autres qui le plus souvent se contentent de travailler pour les autres. Elle est souvent l’apanage des sprinters, mais peut aussi à l’occasion faire la fortune de quelques baroudeurs audacieux sachant profiter de circonstances favorables. Ce fut le cas en 1960,  avec la victoire de René Privat, surnommé « René la Châtaigne » ou encore « le Gaulois », pour son tempérament, son agressivité et ses attaques répétées…quand il pouvait jouer sa carte, ce qui arrivait assez souvent bien qu’il fût, à partir de 1955, l’équipier du grand Louison Bobet.

Cela lui a permis de se forger un palmarès plus qu’honorable, avec des victoires dans le Critérium National et Gènes-Nice en 1955, les Boucles de la Seine en 1956, trois étapes du Tour de France en 1957, le Tour du Var en 1958, le Tour du Sud-Est et le Grand prix Stan Ockers en 1959, plus une autre étape du Tour de France en 1960.  A cela s’ajoutent de nombreuses places d’honneur, comme nous disions autrefois, notamment une deuxième place dans le Midi-Libre en 1956, ainsi que dans la Flèche Wallonne et le Dauphiné Libéré en 1957. Mais bien entendu, son plus grand succès est cette victoire dans Milan-San Remo le 19 mars 1960.

Des préliminaires émouvants et un début de course mouvementé

Avant le départ de la course, les coureurs furent invités à rendre un hommage particulier à Armando Cougnet, ancien directeur de la Gazzetta dello Sport et organisateur en chef du Giro, disparu depuis peu, mais aussi à Fausto Coppi, le campionissimo, triple vainqueur de l’épreuve, décédé de la malaria le 2 janvier précédent, et à Gérard Saint, qui avait trouvé la mort dans un accident de voiture trois jours auparavant, la France ayant perdu ce jour-là un de ses plus grands espoirs (24 ans), à la fois rouleur et grimpeur, qui avait terminé le Tour de France à la neuvième place l’année précédente.

Ensuite la course s’élança pour un long périple de 288 kilomètres, avec une première échappée dès le quarante cinquième kilomètre, où l’on retrouvait les Italiens Cleto Maule, vainqueur du Tour de Lombardie et de Milan-Turin en 1955, Brenioli, le Belge Vloebergs, ces coureurs étant rejoints une trentaine de kilomètres plus loin par cinq Italiens, Minieri, Salviato, Fontana et deux excellents pistards, Pizzali, qui détint le record du monde amateur des 200 m en 1954 (12s), et le poursuiteur Armando Pellegrini.

Un peu plus tard, au kilomètre 92, douze hommes vont sortir du peloton à la poursuite des fugitifs, et pas n’importe lesquels puisque dans ce groupe il y avait les Belges Molenaers (vainqueur d’un Tour du Luxembourg) et Noel Foré (vainqueur de Paris-Roubaix 1959), Tom Simpson qui était en début de carrière, l’Espagnol Otano, et les Italiens Tomasin, Tamagni, Bruni, Liviero, Pierino Baffi, ainsi qu’Arnaldo Pambianco, qui allait remporter le Giro l’année suivante devant Jacques Anquetil, sans oublier les Français Robert Cazala…et son coéquipier chez Mercier, l’Ardéchois René Privat. Ce dernier avait d’ailleurs failli l’emporter deux ans plus tôt (vainqueur Rik Van Looy), après une longue échappée,  n’ayant été rejoint qu’à 3 kilomètres de l’arrivée.

Fermons la parenthèse pour dire que les douze hommes ont rejoint très vite les premiers fugitifs, dès le début du Turchino. Le train mené par les fuyards était rapide, mais pas suffisamment au goût du tout jeune Tom Simpson (23 ans), ce qui l’incita à  partir seul. Il allait porter son avance à 1mn 40s sur ses poursuivants, eux-mêmes pris en chasse par les Italiens Carlesi, surnommé « Coppino » en raison de sa ressemblance physique avec le Campionissimo, et Nencini, vainqueur du Giro en 1957 devant Louison Bobet, qui allait remporter quelques mois plus tard le Tour de France. Carlesi et Nencini n’allaient pas mettre très longtemps à rejoindre le groupe de chasse derrière Simpson, avant que ce dernier ne soit lui aussi rejoint à environ 80 km de l’arrivée, après un raid solitaire de 45 kilomètres. Certains diront a posteriori qu’il avait pris ses marques pour l’avenir, dans la mesure où le coureur britannique remportera, entre autres grandes victoires, la Primavera en 1964.

René Privat passe à l’action

A un peu plus de 70 km de la via Roma, il y avait encore douze hommes en tête avec deux minutes d’avance sur le peloton, mais la distance commençait à faire sentir ses effets et seuls les meilleurs des groupes initiaux purent se maintenir au commandement de la course. Finalement ils se retrouvèrent au nombre de sept  dans le Capo Mele, situé à un peu moins de 50 km de l’arrivée. Ces sept coureurs avaient pour nom Nencini, Pambianco, Otano, Molenaers, Simpson, Cazala et Privat. Ce dernier se sentant très fort, bien qu’ayant avoué avoir à peine 2000 kilomètres d’entraînement dans les jambes (quelle évolution depuis cette époque !), décide alors de passer à l’offensive, ne serait-ce que pour vérifier l’état de fraîcheur de ses accompagnateurs. Cette accélération apporta la réponse à Privat : son principal rival était Nencini, même si ce dernier avait eu beaucoup de difficultés à répondre à son démarrage.

Cependant  rien ne pressait pour se lancer dans un raid solitaire, dans la mesure où les hommes forts du peloton avaient décidé de rouler pour combler le retard pris sur les échappés. Et il y avait du beau monde dans ce qui restait de ce peloton, à savoir Rik Van Looy, le roi des classiques, mais aussi l’Espagnol Miguel Poblet, double vainqueur de l’épreuve, ou encore un autre grand chasseur de courses d’un jour, Fred De Bruyne, ces trois hommes ayant la particularité d’être très rapides au sprint. Enfin dans ce groupe on citera également le recordman du monde de l’heure, Roger Rivière, qui participait à une des seules classiques qu’il ait eu le temps de disputer jusqu’à sa chute fatale dans le Tour de France. Gérard Saint, Roger Rivière : le cyclisme avait payé un lourd tribut à la malchance et au malheur en cette année 1960 !

La marche triomphale vers la Via Roma

Au pied du Poggio, rajouté cette année-là pour empêcher que la course ne se termine une nouvelle fois au sprint, ils étaient encore sept en tête. C’est le moment que choisit « Le Gaulois », placé à cet instant en troisième position, pour placer un terrible démarrage qui laissa sur place ses compagnons d’échappées, à la tête desquels se trouvait un Nencini pétrifié. René Privat fit cette ascension comme si sa vie en dépendait, ne faisant qu’accroître son avance sur ses poursuivants, réduits au nombre de deux, Jean Graczyk, le célèbre « Popoff », revenu du diable vauvert sur le groupe de tête, et un des premiers échappés de la journée, le Belge Molenaers.  Quant aux autres, ils ont très vite abdiqué, devant la foudroyante attaque de René Privat, ce qui les incita à se laisser gentiment absorber par le peloton des battus.

René Privat se souviendra toute sa vie de cette arrivée sur la Via Roma, sorte d’avenue qui aurait pu lui faire penser au retour à Rome des généraux victorieux, quand ils emmenaient leur char de triomphe devant une foule en délire. Oh certes René Privat ne ramenait pas un énorme butin comme ceux qui étaient pris aux vaincus après une bataille victorieuse, mais il allait entrer dans la légende du cyclisme, laquelle n’accueille que ses plus valeureux serviteurs. Un peu plus loin, Graczyk n’avait même pas besoin de disputer le sprint pour s’emparer de la seconde place à 11secondes du vainqueur, le troisième Molenaers terminant à 20 secondes de René Privat, loin devant le peloton des battus réglé au sprint par le Belge Decabooter devant le Français Ruby et Rik Van Looy, tout ce joli monde franchissant la ligne d’arrivée avec 1mn 40 s de retard sur « l’imperator » du jour. Cette magnifique victoire allait être suivie l’année suivante de celle d’un jeune coureur qui allait beaucoup faire parler de lui pendant les quinze années qui suivirent, Raymond Poulidor, qui remportait à cette occasion sa première grande victoire internationale, pour le plus grand bonheur d’Antonin Magne, inamovible directeur de l’équipe Mercier.

Au fait, puisque j’évoque des victoires françaises, depuis combien de temps un Français n’a pas gagné Milan- San Remo ? Très simple, depuis 1995 (année du décès de René Privat), date aussi de la dernière victoire d’un Français (le même) dans un grand tour. Ce champion s’appelle Laurent Jalabert. Cela fait tout juste 20 ans ! Faudra-t-il attendre encore 20 ans pour avoir le plaisir de voir un de nos compatriotes s’imposer sur la Via Roma ? Peut-être pas, car il y a des jeunes coureurs prometteurs qui vont vite au sprint, à savoir Démare, Bouhanni et le plus doué de tous sans doute, Bryan Coquard, lequel vient de remporter (avec Morgan Kneisky) le championnat du monde de course à l’américaine, comme un certain Mark Cavendish en 2008 (avec Wiggins). Hélas Coquard, en plus d’être très jeune (23 ans bientôt), ne dispose pas d’un train du niveau de ceux de ses principaux adversaires, ce qui l’empêchera sauf énorme réussite de l’emporter dès cette année. Alors on attendra encore un peu…Nous en avons l’habitude ! Mais qui pour gagner dimanche prochain ? Je miserais sur Sagan, tellement il mérite de remporter (enfin !) une grandissime victoire.

Michel Escatafal


2015 ne sera pas du même cru que 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995 pour le cyclisme français

PoulidorJajaEnfin un Poulidor qui gagne ! C’est ce que semblent affirmer ceux qui ne connaissent pas la carrière de celui qui fut le meilleur coureur français, et même mondial, des années 60 (après Jacques Anquetil)  jusqu’au début des années 70, à savoir Raymond Poulidor. Car, contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, Poulidor a beaucoup gagné dans sa carrière professionnelle, avec notamment une Vuelta (1964), Milan- San Remo (1961), la Flèche Wallonne (1963), le Dauphiné Libéré (1966 et 1969), , le Grand Prix des Nations qui était à l’époque le véritable championnat du monde contre-la-montre (1963), Paris-Nice (1972 et 1973), la Semaine Catalane (1971) et un titre de champion de France (1961). Rien que ça ! Combien de coureurs d’aujourd’hui peuvent se prévaloir d’un pareil palmarès ? Très peu. En fait seuls Contador, Cancellara, Gilbert et Valverde peuvent s’enorgueillir d’une pareille collection de grandes victoires, avec une diversité que seul Valverde peut revendiquer.

Cela signifie que le petit-fils de Poulidor a de qui tenir d’autant que son papa, Adrie Van der Poel, fut lui-même un beau champion, remportant notamment un Tour des Flandres (1986), Créteil-Chaville appellation à l’époque de Paris-Tours (1987), Liège-Bastogne-Liège (1988) et l’Amstel Gold Race (1990), sans oublier un titre mondial en cyclo-cross (1996). Or, justement, c’est dans cette discipline que Mathieu Van der Poel vient d’être sacré champion des Pays-Bas à l’âge de 20 ans dans la catégorie Elite. Et comme le jeune homme  a déjà remporté le titre de champion du monde sur route juniors en 2013, on voit que son avenir apparaît doré, au point que beaucoup d’observateurs avisés du vélo pensent que c’est peut-être lui le futur crack de la fin des années 2010 et du début des années 2020. Dommage qu’il ait opté pour la nationalité néerlandaise diront les amateurs de vélo franchouillards, mais que les mêmes se consolent en se disant que s’il devient ce qu’il pourrait être, on se chargera de souligner à l’envie qu’il est d’abord le petit-fils de notre Poupou national.

Fermons la parenthèse pour évoquer ce que pourrait être l’année cycliste 2015, qui sera fatalement moins glorieuse pour le cyclisme français que les années 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995. Si j’évoque ces années se terminant par 5, c’est parce que nous sommes en janvier et que les pronostics commencent à fleurir sur la saison à venir, où l’on verra Contador tenter le doublé Giro-Tour, Wiggins et Martin faire une tentative sur l’heure, et Froome et Quintana tenter un doublé inédit, Tour-Vuelta, depuis Bernard Hinault en 1978, à une époque où le Tour d’Espagne se déroulait au printemps. Pour mémoire, l’année 1955 avait été marqué par le troisième succès de Louison Bobet dans le Tour de France, prouvant qu’il était bien le meilleur coureur de son temps, d’autant que cette même année il avait remporté le Tour des Flandres avec le maillot de champion du monde sur le dos. En 1965, l’exploit de la saison aura été le fabuleux doublé Dauphiné Libéré- Bordeaux-Paris de Jacques Anquetil, sept heures séparant l’arrivée de la course à étapes du départ de ce qu’on appelait le « Derby de la route » dont la distance était de 572 kilomètres. Une victoire hallucinante si l’on songe que Jacques Anquetil avait dormi seulement une heure avant de prendre le départ, en pleine nuit,  de la plus longue classique du calendrier. Evidemment les contempteurs du vélo ne manqueront pas de souligner qu’Anquetil n’avait pas avalé que du sucre pendant la course, mais le résultat était là : le coureur normand avait accompli un exploit insensé.

En 1975, c’est Bernard Thevenet qui allait se couvrir de gloire en faisant mordre la poussière au grand Eddy Merckx. Après une victoire au Dauphiné Libéré, Thevenet se sentait prêt pour frapper un grand coup lors du Tour de France et priver ainsi Merckx du record de victoires dans le Tour de France (5 à l’époque). La victoire du coureur bourguignon paraissait à première vue quelque peu utopique, car jusque-là seul Ocana avait vraiment battu le fantastique coureur belge à la régulière. Et pourtant, malgré un début de Tour un peu poussif, avec une perte de 52 secondes sur 16 km c.l.m. à Merlin-Plage (sixième étape), Thévenet ne perdait pas espoir, parce qu’il ne concédait que 9 secondes au « Cannibale » entre Fleurance et Auch sur une distance de 37 kilomètres (neuvième étape), preuve que la marge de Merckx n’était pas si importante. La confirmation viendra un peu plus tard sur les pentes du Puy-de-Dôme (quatorzième étape), où Van Impe s’imposait au sommet devant Thévenet, avec l’épisode imbécile d’un « beauf » sur le bord de la route, celui-ci donnant un coup de poing au foie à Merckx, lequel fut handicapé sur la fin de la montée. Mais ce coup de bêtise du spectateur n’expliquait pas tout, puisque lors de la première étape alpestre Thévenet allait reléguer Merck à près de 2 minutes, ce dernier s’effondrant après une descente du col d’Allos à tombeau ouvert, où il avait pris pratiquement une minute à Thevenet. Le lendemain Bernard Thévenet, revêtu de jaune, allait porter l’estocade définitive dans l’Izoard, là où tellement de grands champions (Bobet, Coppi…) ont écrit quelques unes de leur plus belles pages d’histoire.

En 1985, c’est Bernard Hinault qui réalisera de nouveau le doublé Giro-Tour, après avoir été dominé l’année précédente par Laurent Fignon dans le Tour de France. Cela étant, en 1984, malgré toute sa bravoure, Hinault ne pouvait rien contre le meilleur Laurent Fignon que l’on ait connu, en raison aussi des suites de son opération un an auparavant. L’année suivante en revanche Hinault retrouvera toute sa verve et s’imposera devant son équipier Greg Le Mond, malgré une chute à Saint-Etienne où il eut le nez cassé, et grâce aussi, il faut bien le dire, à la bienveillance de son directeur sportif, Paul Koechli, qui avait interdit à l’Américain d’attaquer son adversaire blessé. Cela permettait à Hinault de rentrer dans le club très fermé des quintuples vainqueurs du Tour  avec Anquetil, Merckx, et dix ans plus tard Indurain, lesquels seront dépassés dans les années 2000 par Armstrong, qui l’emportera à 7 reprises…même s’il ne figure plus au palmarès, contrairement à d’autres coureurs ayant avoué s’être dopés. Comprenne qui pourra !  Trente ans après, Hinault est toujours le dernier vainqueur français du Tour de France, et ce n’est pas en 2015 qu’il aura un successeur, même si cette année deux Français (Péraud et Pinot) sont montés sur le podium…en l’absence pour raison diverses de Froome, Contador et Quintana.

Enfin il faut ajouter la formidable saison réalisée par Laurent Jalabert en 1995, avec au printemps ses victoires dans Paris-Nice, Milan-San Remo, la Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, le Critérium International et à la fin de l’été la Vuelta. Ouf, n’en jetons plus ! Laurent Jalabert était bien à ce moment le meilleur coureur du monde, même si Indurain pouvait lui contester cette suprématie en ayant gagné cette même année 1995, le Dauphiné Libéré, le Tour de France et le championnat du monde contre-la-montre. Il n’empêche, en 1995, comme en 1996, 1997 et 1999, Jalabert terminera premier au classement UCI. Personnellement, si je devais souligner une victoire plus qu’une autre en cette année 1995 bénie pour lui, ce serait Milan-San Remo, où il fut le seul à résister à la terrible attaque de Fondriest, champion du monde en 1988 et vainqueur en 1993 de la Primavera, dans la montée du Poggio. A cette occasion Jalabert fit preuve, dans la descente qui menait à l’arrivée, d’un sang-froid extraordinaire, en roulant avec son adversaire pour conserver les 8 secondes d’avance qu’ils avaient au sommet, tout en ne se découvrant pas trop pour l’emporter au sprint , ce qu’il fit à l’issue d’un mano a mano d’anthologie, les deux hommes terminant aux deux premières places avec quelques mètres d’avance sur leurs poursuivants. Magnifique succès de « Jaja », d’autant  qu’il était le super favori des suiveurs, preuve qu’il était bien considéré comme le meilleur. Quand un autre Français remportera-t-il la magnifique classique italienne ? Je ne sais pas, même si nos deux jeunes sprinters, Bouhanni et Démare, sont en grands progrès depuis deux ans. Mais sera-ce suffisant pour vaincre sur la Via Roma ? Je le souhaite très fort, sans trop y croire cependant. Peut-être un jour Bryan Coquard, coureur très véloce et remarquable pistard, capable en outre de passer de courtes bosses ?

Meilleurs vœux de bonne et heureuse année 2015.

Michel Escatafal