Pauvre France, tu ne mérites pas tes champions !

RinerCette fois c’est fait : en 2024 la France ou plutôt Paris organisera les Jeux Olympiques, cent ans après les avoir organisés. Cela étant, l’organisation des J.O. n’a aujourd’hui rien à voir avec celle de 1924. D’abord parce qu’il y a beaucoup plus de sports concernés, ce qui implique que les Jeux se déroulent à travers tout le pays ou presque (on parle du Havre pour la voile en 2024). A ce propos on peut quand même s’interroger sur l’utilité de la présence de certains sports (on évoque le bridge en hiver, le bowling…) alors que le kilomètre ou la poursuite dans le vélo ont été rayés du programme. Passons. Ensuite les sommes mises en jeu sont de nos jours incomparablement supérieures à celles d’il y a cent ans, en euros constants. Rien que le montant de la campagne de candidature s’élèvera à 60 millions d’euros, nous dit le site Sport 24, et si le budget prévu ne devrait pas dépasser 6 milliards contre 12 milliards pour les J.O. de Londres en 2012, il reste quand même conséquent. Sur ce plan toutefois, soyons prudents, car chacun sait qu’il est très difficile de rester « dans les clous prévus » pour une telle manifestation, même si Paris dispose déjà de l’essentiel des installations sportives ou infrastructures pour recevoir les sportifs du monde entier en août, raison de plus pour approuver ce projet. D’ailleurs la quasi totalité de la classe politique est pour l’obtention de ces Jeux Olympiques, à l’exception notable de J.L. Mélenchon. Mais Mélenchon, combien de divisions ?

Au passage vous remarquerez que je considère comme acquis l’organisation de cette manifestation planétaire ayant lieu tous les quatre ans, car évidemment je n’imagine pas qu’une autre ville puisse nous priver de Jeux chez nous, après trois échecs presque consécutifs en 1992, 2008 et 2012. Ce serait un non-sens de ne pas accorder à la France ces Jeux qu’elle n’a pas organisés, je le répète, depuis cent ans, alors que par exemple l’Allemagne (Hambourg est candidate) les a organisés deux fois entre 1936 et 1972, sans parler des Etats-Unis (Boston est candidate) qui y ont droit régulièrement (quatre fois depuis 1904 et trois fois depuis 1932).

Et puisque nous parlons des J.O., je voudrais en profiter pour noter encore une fois les réactions démagogiques de nombre de personnes de notre pays, relativement aux sommes que perçoit le judoka Teddy Riner de la part du club de judo de la ville de Levallois (24.000 euros par mois). Voilà un phénomène bien français à propos d’un de nos deux ou trois plus grands champions, tous sports olympiques confondus. Un sportif connu planétairement pour ses performances, parce que le judo est un sport très important en Asie, en Europe, et même en Amérique. Un sportif qui a remporté à 26 ans un titre olympique, 7 titres de champion du monde, et 4 titres européens en individuel. Qui dit mieux ? Pas grand monde à la vérité, et rien que cela justifie ses émoluments, surtout si nous faisons la comparaison avec ce que touchent les footballeurs, y compris pour nombre d’entre eux en Ligue 2. Que veulent les censeurs au petit pied, toujours prêts à reprocher aux sportifs, aux hommes d’affaires, aux artistes etc. de gagner trop d’argent ? Mais cet argent ils ne le volent pas ! En outre dans le cas de Teddy Riner, même si la commune de Levallois est la plus endettée de France (11500 euros par habitant), ce n’est quand même pas son salaire, payé par son club de Levallois, qui est la cause de la dette de la ville qui dépasse 750 millions d’euros. Pourquoi stigmatiser un de nos plus brillants représentants au niveau du sport, qui s’entraîne régulièrement dans son club pour le plus grand bonheur des autres licenciés du judo levalloisien ?

Tout cela est vraiment écœurant, et suffit à démontrer que nombre d’habitants de notre pays marchent sur la tête. Il paraît que le Français déteste l’argent, mais si j’en crois un article fait sur le sujet l’an passé, les ménages français avaient parié 46.2 milliards d’euros en 2012 sur les jeux d’argent, soit une progression de 76% par rapport à l’an 2000. Pour des gens qui soi-disant n’aiment pas l’argent, l’attitude de nos compatriotes est plutôt étonnante. Bien sûr certains vont nous dire que c’est la misère qui les fait jouer, mais c’est aller un peu vite en besogne. En fait les Français sont comme les autres habitants de la planète, à savoir qu’ils aiment eux aussi avoir de l’argent. Problème, comparés à d’autres, ils semblent être surtout envieux et jaloux de ce qu’ils ne possèdent pas et que d’autres ont. C’est pour cela qu’ils n’aiment pas les footballeurs du PSG, alors que les Anglais, les Italiens ou les Espagnols sont beaucoup moins préoccupés par les salaires des joueurs de leurs grands clubs, à qui ils demandent simplement de remporter des titres.

Triste constat sur les habitants de mon pays, mais c’est hélas la réalité…ce qui explique nos échecs dans le sport et ailleurs. Ce n’est quand même pas un hasard si les affluences dans nos stades ou nos salles sont nettement inférieures en moyenne à celles de nos voisins européens ou amis américains. Et ce n’est pas non plus un hasard si notre pays n’a remporté qu’une seule C1 en football (OM en 1993), si un coureur de notre pays n’a pas gagné le Tour de France depuis 1985 (Hinault) et aucun grand tour depuis 1995 (Jalabert à la Vuelta), si la France n’a été qu’une seule fois championne d’Europe de basket (2013), si la France n’a jamais été championne du monde rugby, alors que ce sport n’est pratiqué au très haut niveau que par une dizaine de nations en étant généreux (en fait dans les Iles britanniques, en France, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud et depuis peu en Argentine et en Italie), si la France n’a eu que huit athlètes champions olympiques depuis 1948 (Micheline Ostermeyer en 1948, Alain Mimoun en 1956, Colette Besson en 1968, Guy Drut en 1976, Pierre Quinon en 1984, Marie-Jo Pérec en 1992 et 1996, Jean Galfione en 1996 et Renaud Lavillenie en 2012), si etc., etc.

Et le pire est que si nos clubs enlèvent des titres continentaux ou planétaires, on les critique. Par exemple le RC Toulon que j’évoquais hier, parce que son équipe serait soi-disant composée de mercenaires ! Ridicule, stupide, idiot, imbécile, grotesque, insensé, dérisoire, minable ! Heureusement, comme disait Talleyrand, que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». En attendant, je souhaite que le RC Toulon soit de nouveau champion d’Europe la saison prochaine, que le PSG gagne la Ligue des Champions en 2016, que Teddy Riner soit de nouveau champion olympique à Rio, que Renaud Lavillenie soit enfin champion du monde à la perche en août prochain, qu’Eloyse Lesueur retrouve tous ses moyens l’année prochaine et devienne championne olympique à la longueur à Rio…et que Contador, que nombre de Français ont tellement voué aux gémonies, réalise en juillet le fameux doublé Giro-Tour, qui lui permettrait de rejoindre Bernard Hinault au classement des victoires en grands tours (10), avec la possibilité de battre le record de Merckx (11) au cours de sa dernière saison l’année prochaine.

Michel Escatafal

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Mekhissi et Lavillenie ne se lassent pas d’être des héros (2)

lavilleniePartie 2

Parlons à présent de Renaud Lavillenie et de son extraordinaire domination sur la perche mondiale, que l’on peut comparer à celle exercée par Bubka à partir de 1985. Certes, il n’a pas encore battu le record du monde (6.14m) très haut perché, mais il s’en rapproche, comme en témoigne son saut victorieux à 6.07m, non homologué en raison d’un règlement assez stupide. Et surtout il n’a que 26 ans, ce qui lui laisse beaucoup d’espoir pour l’avenir, surtout si sa longévité est égale à celle de Bubka, lequel battit son dernier record du monde à l’âge de 31 ans, et remporta son sixième et dernier titre mondial à 34 ans. Mais la comparaison avec Bubka s’arrête là pour le moment, dans la mesure où les deux sauteurs n’ont pas du tout le même gabarit. Bubka mesurait 1.84m et pesait 80 kg, alors que Lavillenie mesure à peine 1.77m et pèse 69 kg. Point n’est besoin d’être un grand spécialiste pour comprendre que les deux perchistes sont nécessairement très différents sur le plan technique, Lavillenie faisant l’admiration de ses pairs et des anciens par son extraordinaire vitesse de course d’élan, déterminante pour la flexion de la perche, alliée à une technique sans faille. En somme tous les ingrédients qui font que, comme Bubka, il ne déçoit quasiment jamais. La preuve, il collectionne les titres continentaux et planétaires, puisque seul manque à son palmarès le titre de champion du monde en plein air. Cela explique aussi qu’il ait gagné la Ligue de Diamant chaque année depuis 2011.

Mais au fait, à qui comparer Lavillenie parmi les grands sauteurs du passé ? Déjà, on n’est pas obligé avec la perche de remonter très loin dans l’histoire en raison de l’introduction de la perche en fibre en 1962. Personne en effet ne songerait à comparer le matériel actuel avec la perche en métal de Don Bragg, champion olympique en 1960 à Rome et recordman du monde avec 4.80m, une hauteur qui ne lui permettrait pas de battre les meilleures athlètes féminines aujourd’hui (5.06m en plein air pour la Russe Yelena Isinbayeva, et  5.02m en salle pour l’Américaine Jennifer Suhr). Bragg a certes essayé de s’adapter à la perche en fibre de verre, mais il était trop lourd pour que ces perches, infiniment plus molles que celles en métal, puissent le propulser assez haut pour rivaliser avec ses adversaires plus jeunes et physiquement mieux adaptés à ces nouveaux matériels. Des perches qui n’avaient pas les mêmes qualités à l’époque que celles de nos jours, surtout au niveau de la solidité. Bragg par exemple, faillit être victime d’un très grave accident alors qu’il tentait de passer 4.70m.

Donc si la comparaison est impossible avant les années 60, il faut la faire avec des sauteurs d’abord très rapides comme Sternberg, qui fut le premier sauteur à passer 5m en 1963. Ainsi en 50 ans on a gagné pratiquement un mètre, puisque 6m reste une hauteur inaccessible de nos jours à tous les perchistes sauf Lavillennie et Otto. On pourrait y ajouter Hooker, mais il semble n’avoir plus le feu sacré depuis deux ans, Hooker qui par parenthèse a quasiment les mêmes mensurations que Sternberg. En revanche Otto ne répond pas vraiment aux canons de la perche synthétique, et il est vraisemblable qu’il aurait sans doute été un des rois de la perche en métal si elle existait toujours. Une exception qui confirme la règle d’une certaine manière.

Mais revenons aux comparaisons des champions du passé avec Lavillenie. Il y en a quelques unes de pertinentes qui, en outre, ont le mérite de nous faire revisiter l’histoire de cette discipline si particulière. Je pense en particulier au Grec Christos Papanicolaou qui, après avoir été un excellent gymnaste, est devenu recordman du monde en 1970 avec un bond de 5.49m. Ce n’était pas un colosse avec 1.82m pour 72 kg, mais il était moins rapide que Lavillenie, et son palmarès est famélique à côté de celui de notre champion, puisqu’il n’a jamais remporté de titre européen ou olympique, se contentant de places d’honneur.

Un autre perchiste fit la une des journaux de sport en 1972, le Suédois Isaksson. Son gabarit était assez proche de celui de Lavillenie avec 1.74m et 67 kg. Sa progression fut extraordinaire entre les J.O. de Mexico (1968) où il termina à la dizième place avec un bond de 5.15m et  l’année 1972, où il sauta 5.51m puis 5.54m en avril pour s’emparer et ensuite améliorer le record du monde. En juin, il sautera 5.55m chez lui en Suède. En revanche il sera incapable de se qualifier pour la finale aux J.O. de Munich et de Montreal. Il se contentera de 4 médailles d’argent européennes en plein air et en salle. A peu près avec les mêmes mensurations (1.77m et 70 kg), et lui aussi très dynamique dans ses sauts, nous ne pouvons pas oublier le Polonais Slusarski, décédé en 1998 d’un accident de la route, qui remporta le titre olympique en 1976, et la médaille d’argent en 1980 aux J.O. de Moscou derrière son compatriote Kozakiewicz, l’homme qui fit un bras d’honneur au public de Moscou qui l’insultait à chaque saut…ce qui le motivait encore plus.

Plusieurs des meilleurs Français avant Lavillenie n’étaient pas eux non plus des colosses, que ce soit Pierre Quinon (1.81m et 75 kg) (voir mon article sur lui en août) ou encore Thierry Vigneron (1.82m et 74 kg), respectivement médaille d’or et médaille de bronze aux J.O. de 1984, et qui furent l’un et l’autre recordman du monde. Tout cela pour dire que ceux qui s’extasient sur les performances de Renaud Lavillenie depuis trois ans, en rappelant sans cesse sa petite taille ont tort, puisque dans la perche moderne on peut réussir quelles que soient les mensurations des sauteurs. En fait, Lavillenie est un athlète taillé pour la perche telle qu’elle est devenue depuis le début des années 60, mais c’est surtout un athlète très complet, qui aurait pu briller ailleurs qu’à la perche. Cela étant il a bien fait de choisir cette spécialité, dans la mesure où celle-ci semble être faite pour lui…et pour son petit frère Valentin (1.70m) aussi, lequel sera un concurrent pour lui le jour où il acquerra la régularité qui est la marque des grands champions. N’oublions pas qu’à 20 ans, Valentin Lavillenie a franchi le mois dernier 5.70m, ce qui en dit long sur ses possibilités dans les années à venir. En attendant Renaud Lavillenie sera peut-être devenu recordman du monde. Qui sait, en comptant son saut à 6.07m, il n’aurait « plus que » sept centimètres pour égaler Bubka. Beaucoup certes, mais pas impossible pour ce merveilleux champion !

Michel Escatafal


Le saut à la perche a perdu un de ses plus beaux champions

Ces derniers jours je préparais un petit billet sur la perche, parce que cette discipline est une des plus prolifiques de l’athlétisme français en termes de médailles dans les grands championnats. Et j’avais titré ce billet sur Renaud Lavillenie, qui est notre plus grande chance de médaille d’or aux prochains championnats du monde de Daegu, après sa médaille d’or aux championnats d’Europe en salle en mars dernier, cette victoire faisant suite à un été extraordinaire où il avait quasiment gagné tout ce qui était possible de l’être, et notamment le titre de champion d’Europe et la Ligue de Diamant. J’ajoutais qu’en fait, malgré la valeur de Romain Mesnil ou du Polonais Wojciechowski, il n’aura qu’un seul rival, l’Australien Hooker, champion du monde et champion olympique, en précisant qu’avec ces deux perchistes il n’y a pas à trembler, car l’un comme l’autre sont extrêmement réguliers jusqu’aux hauteurs les plus importantes, ce qui est le cas généralement des plus grands sauteurs.

Je disais aussi que ces performances à répétition de Lavillenie nous rappelaient  en même temps de bons souvenirs, puisque nous avons eu deux champions olympiques, avec Quinon (à gauche sur la photo) en 1984 et Galfione en 1996, sans oublier les records du monde battus au début des années 80, c’est-à-dire entre 1980 et 1984. Ce fut Vigneron (à droite sur la photo) qui battit ce record du monde le premier, le 1er juin 1980 à Colombes lors des championnats interclubs. Il passa ce jour-là 5,75m, et redonna à la France le record du monde du saut à la perche qu’elle n’avait plus détenu…depuis 1905. A l’époque c’était Fernand Gonder, qui avait pour surnom « le casse-cou », qui avait sauté d’abord 3,69 m en 1904 …avec une perche en bambou et l’année suivante 3,74 m. Peu après l’exploit de Vigneron,  Philippe Houvion portera ce record à 5,77m.

Philippe Houvion était le fils de son père, excellent perchiste des années 60, et entraîneur de Jean Galfione plus tard, qui avait été le pionnier de la perche en fibre de verre en France ce qui lui permit de franchir 4,87 m en 1963, alors qu’il plafonnait à 4,40m deux ans plus tôt avec la perche en métal. Cette révolution, qui permettait de pulvériser les records presque à chaque meeting, va faire passer le record du monde, entre 1961 et 1994, de 4,83m (Georges Davis) à 6,14m (Bubka) soit une différence de 1,31m, alors qu’entre 1898 et 1960 on est passé de 3,61m (Clapp) à 4,82m (Gutowski) soit 1,11m de plus.

Pour revenir aux Français recordmen du monde, il y eut de nouveau Vigneron en 1981 avec 5,80m, puis en 1983 Quinon, qui l’amènera en août à 5,82m, puis encore  Vigneron qui passera 5,83m trois jours après. Ensuite, en 1984, commencera le règne du plus grand perchiste de tous les temps, du moins avec la fibre de verre, l’Ukrainien ex-Soviétique Bubka. Il battra son premier record du monde en mai 1984 avec 5,85m, et l’améliorera sans discontinuer jusqu’en 1994 avec 6,14m à Sestrières. Il franchira même 6,15m en salle en 1993. Cela dit, il y a quand même un sauteur qui a réussi à prendre le record du monde à Bubka pendant son règne, Thierry Vigneron encore lui.

Oh certes, il ne redevint recordman du monde qu’une dizaine de minutes le 31 août 1984 à Rome, mais c’est quand même à signaler. En fait, si Vigneron reprit le record du monde, c’est parce qu’il tenta et passa 5,91m à son second essai, soit un centimètre de mieux que le record mondial de Bubka, alors que ce dernier a préféré garder ses deux derniers essais pour tenter 5,94m, hauteur qu’il franchit à sa première tentative. Plus personne à l’avenir ne réussira à s’élever aussi haut que Sergueï Bubka, qui aura battu en tout 35 fois le record du monde entre la salle et le plein air. Aujourd’hui encore, le meilleur saut derrière Bubka se situe à 6,06m (Hooker), et il a été réalisé en salle.

Voilà un résumé de ce que j’avais écrit sur la perche, et je ne pensais pas que nous apprendrions une si triste nouvelle aujourd’hui avec la mort de Pierre Quinon, qui s’est suicidé hier à Hyères à l’âge de 49 ans. Pierre Quinon était vraiment un très grand champion, et nombre de spécialistes prétendent qu’il était le seul perchiste de sa génération à avoir les capacités de rivaliser avec le maître absolu de la discipline, Sergeï Bubka. En fait on aurait dû l’avoir ce duel en 1984 aux Jeux Olympiques de Los Angeles…si ceux-ci n’avaient pas été boycottés par la quasi totalité des pays du bloc  communiste. Du coup c’est à un match France-Etats-Unis que l’on allait assister, avec pour favori un Français, Thierry Vigneron. Mais c’est son cadet de deux ans, Pierre Quinon qui allait se révéler le plus fort et le plus maître de ses nerfs, facteur tellement important en athlétisme en général et à la perche en particulier.

Quinon n’était pas un inconnu en arrivant à Los Angeles pour les J.O., car outre son record du monde en 1983, il avait aussi remporté une médaille d’argent aux championnats d’Europe en salle derrière Vigneron, plus à l’aise en indoor qu’en plein air. Cependant pour l’ensemble de son œuvre Vigneron était le favori, plutôt que Quinon qui était sur le circuit depuis moins longtemps. Seulement voilà, Quinon était en très grande forme, et dans ses grands jours c’était un compétiteur hors pair avec beaucoup de culot quand les circonstances l’exigeaient. Ainsi il n’hésita pas à tenter le tout pour le tout le jour de la finale de ces J.O., en faisant une impasse colossale entre 5m45 et 5m70, simplement entrecoupé par un essai manqué à 5m65, sur lequel il a ressenti une petite douleur à la cuisse.

La fin du concours mérite d’être contée dans les détails, avec une tension à son comble quand l’Américain Tully réussit à franchir 5m65 à son troisième essai, ce qui obligeait Quinon à franchir 5m70 dans un des deux essais qu’il lui restait, ce qu’il fit à sa première tentative. Et comme il avait des réserves physiques malgré sa petite blessure, il franchit ensuite 5m75 au premier essai. A cette hauteur il se doutait qu’il ne pouvait pas perdre, d’autant que Vigneron et Bell avaient calé à 5m60. Mais avec un compétiteur comme Tully, de surcroit tout près de chez lui (originaire de Long Beach), il y avait encore une possibilité que l’or se transformât en argent s’il passait 5m80, même si ce n’était pas l’hypothèse la plus vraisemblable compte tenu de la longueur du concours.

Combien de milliers de Français, n’ayant pas hésité à veiller jusqu’à trois heures du matin, ont souhaité au moment où Tully s’élançait pour ses trois essais qu’il fasse chuter la barre ? Tous sans doute, sinon ils n’auraient pas veillé aussi tard pour assister à la fin du concours. Certes, certains diront que ce n’est pas très sportif, mais je reconnais que j’étais très heureux quand Tully faisait tomber la barre, ce qui en fait n’arriva qu’une fois, puisque lors de ses deux autres essais Tully ne put finir son saut. Cette fois c’était fait, Quinon était champion olympique, quel que soit le résultat de sa troisième tentative (manquée) à 5m80.

Il avait 22 ans et demi, et il s’annonçait comme l’autre crack de la discipline avec Bubka. Hélas une vilaine blessure à la cheville (distension des ligaments) allait le couper dans son élan, et l’éloigner des sautoirs pendant longtemps. Pire même, plus jamais il ne retrouva l’intégralité de ses énormes moyens…et finit par arrêter la compétition en 1993 après avoir compris que le plus haut niveau était fini pour lui. Il n’empêche, entre 1982 et 1984, il avait prouvé que l’école de perche française était sans doute la meilleure au monde avec celle des Soviétiques, et que lui-même était bien le surdoué qu’avaient discerné ses différents entraîneurs, dont J.C. Perrin. Dommage quand même cette blessure, car sans cela il aurait franchi à coup sûr une barre à 6m et nous aurait offert, avec Bubka, un de ces duels qui font la grandeur du sport.

Michel Escatafal