Le bel exploit de Froome et la magnifique « retirada » de Contador

Résultat de recherche d'images pour "froom contador vuelta 2017" Alors que l’on apprend que le prochain Giro partira…d’Israel, revenons un peu sur une Vuelta qui vient de se terminer, comme prévu, sur la victoire de Christopher Froome. Un Froome qui n’a quand même pas laissé une impression énorme de supériorité, un peu comme dans le Tour de France. On a même l’impression qu’avec un peu plus d’adversité il aurait pu craquer en troisième semaine, là où généralement il apparaît moins fort. Cela étant il n’a jamais vraiment été menacé, parce que la menace n’en était pas réellement une, ses suivants au classement général étant à un niveau inexorablement inférieur…à l’exception d’Alberto Contador. Ce dernier en effet doit aujourd’hui, et peut-être encore plus demain, regretter amèrement son problème gastrique en Andorre qui l’a mis quasiment hors course dès le début de cette Vuelta.
Bien sûr, on va me dire que s’il avait été en course pour le classement général, il n’aurait pas eu la même liberté pour récupérer ça et là un peu de temps. Sans doute, à ceci près que finalement il n’a vraiment récupéré du temps que dans l’Angliru, où il a accompli un véritable exploit, après avoir fait beaucoup d’efforts plus ou moins inutiles les jours précédents. C’est pour cela que j’avoue bien volontiers m’être trompé à propos de la force du « Pistolero », en le soupçonnant de ne pas avoir tout donné lors de son dernier Tour de France pour mieux arriver en forme à la Vuelta, et terminer ainsi sa magnifique carrière sur une victoire dans le grand tour de son pays.

Cela dit, ce n’est qu’une supposition, mais vu comme il a terminé ce Tour d’Espagne, je me demande si à la fin de l’épreuve ce n’était pas lui le plus fort. En tout cas, ce fut le cas dans les derniers jours et plus particulièrement dans la montée de l’Angliru, où il a donné l’impression de redevenir (presque) le Pistolero du Tour 2009 ou celui du Giro 2011, qu’il avait écrasé de toute sa classe. En tout cas, sans peut-être aller jusque-là, je pense qu’il était presque aussi fort que lorsqu’il a dominé Froome en 2014 dans la Vuelta. Ce fut d’ailleurs à cette occasion la seule fois où l’on vit les deux meilleurs coureurs du siècle en cours s’affronter à armes égales et au meilleur de leur forme, même si Contador n’était plus tout à fait le Contador de 2009, et même si Froome n’avait pas encore atteint son niveau de 2015. Evidemment tout cela est très subjectif, mais je ne suis pas certain d’avoir tort sur ces affirmations.

En tout cas Contador se retire de la compétition en pleine gloire avec cette victoire dans l’Angliru, et Froome se retrouve aujourd’hui avec à son palmarès le doublé Tour-Vuelta que seuls Anquetil et Hinault ont réussi. La comparaison est d’autant plus frappante qu’à l’époque la Vuelta se déroulait en avril, soit quelques semaines avant le Tour de France. Néanmoins cette comparaison s’arrête là, car la participation de la Vuelta dans les années 60 ou 80 était loin d’être au niveau de celle de nos jours. Toutefois l’exploit que vient de réaliser le super champion britannique, démontre si besoin était ce que j’ai toujours prétendu, à savoir que ce type de doublé est réalisable, comme est réalisable le doublé Giro-Tour que Contador aurait pu réussir en 2011 ou 2012 sans ses ennuis avec le laboratoire de Cologne, pour la plus grande joie des détracteurs du vélo. Malgré tout, n’en déplaise à ces détracteurs et aux instances du cyclisme, pour tous les vrais amateurs de vélo Contador se situe au troisième rang des vainqueurs de grands tours dans l’histoire du cyclisme, juste derrière Merckx et Hinault.

Certes, il n’est pas question de comparer les palmarès globaux (avec les courses d’un jour) de Contador et de ses deux illustres prédécesseurs, mais sans l’acharnement de l’UCI et de l’AMA, il serait à coup sûr à leur niveau sur les grands tours : la preuve il est le seul avec trois victoires sur la route dans chacun d’eux, ce qui veut dire qu’il en aurait au moins deux autres…s’il avait pu y participer. Quant à Froome, le voilà nanti de cinq succès dans cette catégorie, avec ses quatre Tours de France et sa Vuelta, ce qui le situe dans cette catégorie au niveau de Bartali, Binda et Gimondi, ce qui n’est déjà pas mal, même si Bartali, comme Coppi, ont vu leur carrière s’interrompre pendant une bonne partie de la seconde guerre mondiale, ce dont il faut tenir compte quand on veut comparer les coureurs dans l’histoire du vélo. Rejoindra-t-il Contador et ses neuf victoires? Certainement pas, au vu de ce qui sera sa saison la plus aboutie, qui me fait penser à celle d’Hinault en 1985, après son second doublé Giro-Tour, ce doublé étant son chant du cygne.

Il est même vraisemblable qu’il ne rejoigne pas Coppi, Indurain, Armstrong avec leurs sept victoires et encore moins Anquetil qui en compte huit, surtout si Quintana reprend sa marche en avant, le coureur colombien ayant eu cette année un trou d’air dans sa carrière en terminant « seulement » second du Giro et douzième du Tour, un rang indigne de sa réputation. Si l’an prochain il se fixe comme principal ou unique objectif le Tour de France, je doute que Froome puisse le battre. Quintana ne serait pas le premier coureur à ressusciter après une mauvaise année. Qu’on se rappelle Jacques Anquetil en 1958 et 1959, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir un palmarès global extraordinaire à la fin de sa carrière, qui le met juste derrière Merckx et Hinault. En revanche je ne crois pas du tout en Nibali qui, malgré son très beau palmarès, n’est qu’un grand coureur et non un campionissimo, comme il l’a prouvé cette année en étant battu par Dumoulin et Quintana dans le Giro et par Froome dans la Vuelta, sans l’avoir réellement menacé.

Un dernier mot enfin, pour parler des Français qui n’ont pas existé dans cette Vuelta, et qui ont montré hélas que l’année prochaine ce ne sera pas eux qui feront tomber Froome de son piédestal. Je veux parler ici de Bardet et Barguil, mais aussi de Pinot…en espérant qu’il ne restent pas d’éternels espoirs. Combien de fois les Français amateurs de cyclisme ont été déçus par des espoirs qui n’en étaient pas vraiment! Inutile d’en faire la liste, elle serait trop longue. Et là où les Italiens ont un coureur comme Aru, malgré ses limites en contre-la-montre, là où les Espagnols ont Landa, là où les Colombiens ont en plus de Quintana et Uran, « Superman » López, vainqueur de deux étapes dans cette Vuelta, la France ne donne aucunement l’impression de posséder le successeur d’Hinault (Tour 1985), pas plus que celui de Fignon (Giro 1989), ni de Jalabert (Vuelta 1995).

Quelle tristesse d’écrire cela à chaque fois que je fais un article après un grand Tour, mais hélas c’est un constat et rien n’y peut changer. Heureusement, pour nous consoler nous avons un remarquable sprinter avec Arnaud Démare, vainqueur de Milan-San Remo l’année passée et cette année de la Brussels Cycling Classic qui s’appelait autrefois Paris-Bruxelles, même si cette dernière n’est plus considérée de nos jours comme une grande classique. On se réconforte comme on peut, mais réellement Démare est vraiment très bon, d’autant qu’il n’a que 26 ans. Dommage qu’il n’ait pas été élevé sur la piste, parce qu’il serait imbattable dans une arrivée au sprint.

Michel Escatafal

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Les années en 7 du Tour sont souvent particulières

Bonjour à tous mes lecteurs, à qui je dois des excuses, mais la France vient de vivre une longue séquence politique…qui explique qu’on pense à autre chose qu’au sport dans ces circonstances. Aujourd’hui la France est « En Marche » et c’est sûrement la chance de notre pays, avec un président jeune et ambitieux. Fermons la parenthèse et place au Tour de France, après un début de saison marqué par la énième grande saison de printemps de Valverde (37 ans), qui collectionne les victoires dans les classiques et les courses à étapes de moins d’une semaine, au point de se rapprocher du palmarès de Sean Kelly, c’est-à-dire juste derrière les monstres sacrés du cyclisme sur route. En revanche le premier des grands tours, le Giro, a confirmé que désormais Dumoulin sera un interlocuteur de premier ordre dans l’avenir, grâce évidemment à sa capacité à rouler au niveau des tous meilleurs contre le chrono, mais aussi par sa faculté à se dépasser en montagne pour suivre très longtemps les meilleurs grimpeurs, un peu comme savait si bien le faire Indurain ou encore Rominger. En revanche, dans ce même Giro, Quintana a montré des limites que nombre de gens ne lui soupçonnaient pas, tout comme Nibali, bon partout mais exceptionnel nulle part.

Du coup qui sont les favoris du prochain Tour de France? Normalement, si tout va bien pour lui, le vainqueur sera Froome, car il est le meilleur des favoris en montagne et contre-la-montre, un peu comme Contador entre 2008 et 2011 ou 2012. Froome est donc a priori imbattable et il devrait l’être. Sérieusement, avec en plus un Tour d’Italie dans les jambes, on ne voit pas Quintana le menacer. Je ne vois pas hélas non plus Contador dominer Froome, parce que, contrairement à Valverde, le Pistolero ne se bonifie pas avec l’âge. Certes il reste toujours ce coureur flamboyant, capable de faire sauter n’importe qui à la faveur d’une belle manoeuvre en montagne, mais il se trouve toujours un coureur à présent pour le confiner aux places d’honneur. Depuis le début de la saison Contador a terminé second du Tour d’Andalousie, de Paris-Nice après un baroud d’honneur magnifique dans la dernière étape, du Tour de Catalogne et du Tour du Pays Basque, battu notamment par Valverde dans les trois épreuves espagnoles. Contador reste un grand coureur, mais il n’est plus le meilleur depuis au moins deux ans. Valverde justement pourrait être un outsider, mais il sera d’abord au service de Quintana…parce qu’il peut difficilement espérer gagner le Tour de France. En fait, il n’a gagné qu’un grand Tour dans sa longue carrière (Vuelta 2009) comme Kelly.

Alors qui d’autre? Aru peut-être, mais le nouveau champion d’Italie est trop limité contre-la-montre pour s’imposer. En plus, malgré ses qualités de grimpeur, il n’est pas assez fort en montagne pour battre Froome et même Quintana ou Contador. Il y a Porte aussi, mais lui est un coureur de courses d’une semaine, ayant toujours craqué dans le Tour de France à un moment ou un autre. Ce n’est pas pour rien qu’il n’ait jamais gagné encore un grand tour. Restent des coureurs comme Fulgsang, Chaves ou notre Bardet national, mais qui peut imaginer ces coureurs s’imposer dans le Tour de France sauf circonstances exceptionnelles ou très grande surprise, comme certains Tours de France nous en ont réservé dans les années se terminant par 7, avec toutefois une différence notable par rapport au passé, à savoir que les meilleurs coureurs à étapes d’aujourd’hui sacrifient tout à leur préparation pour le Tour de France. On peut le regretter, mais c’est ainsi depuis les années 90, avec comme précurseur Greg LeMond, ce qui lui a bien réussi (3 victoires).

Et puisque j’évoque l’histoire, je voudrais en profiter pour parler rapidement de quelques Tours de France célèbres qui se sont terminés par de grandes surprises. Celui de 1937, marqué par l’arrivée du dérailleur pour tous ( dont les cyclotouristes étaient équipés depuis 1924) que tout le monde donnait à Bartali, déjà deux fois vainqueur du Giro à 22 ans, un des plus grands grimpeurs de l’histoire, qui avait la main mise totale sur ce Tour (18mn35s d’avance sur Sylvère Maes le vainqueur de l’année précédente), avant de s’écraser entre Grenoble et Briançon sur une barrière dans une descente et tomber dans un torrent glacé. Il put certes continuer mais, trop diminué par ses blessures, il abandonna entre Toulon et Marseille laissant la victoire à Roger Lapébie, bon coureur certes mais loin d’être un super crack comme Bartali (voir mon article Guy et Roger Lapébie : une fratrie qui a honoré le vélo ). C’est un peu comme si Fulgsang gagnait le Tour cette année!

Je passe sur la rocambolesque et magnifique victoire de Robic en 1947 (voir mon article Jean Robic, guerrier sans peur…et presque sans reproche ) pour arriver à 1957, avec l’avènement de celui qui allait devenir un des champions de légende du vélo, Jacques Anquetil. Il l’emporta certes avec près d’un quart d’heure d’avance sur le Belge Janssens, mais sa victoire fut facilitée par l’abandon prématuré des grimpeurs Gaul (terrassé par la chaleur) et Bahamontes, lesquels n’auraient pas manqué d’exploiter la défaillance dans l’Aubique de celui qui allait dominer le vélo entre 1960 et 1966. Autre scenario en 1967, avec la victoire de Pingeon, que personne n’attendait dans un Tour réservé à Raymond Poulidor, Mais une chute entre Strasbourg et Metz allait l’obliger à mettre un terme à ses ambitions, laissant la victoire à Pingeon en devenant un coéquipier de luxe. Pour mémoire ce Tour est celui de la tragédie du Mont Ventoux qui vit la mort de Simpson. On pourrait aussi évoquer le Tour 1977 avec la deuxième victoire surprise de Thévenet, qui a profité au maximum de la fin de carrière de Merckx et de l’effacement d’Ocana pour l’emporter devant Hennie Kuiper. Ce sera le chant du cygne de Thévenet.

Un peu plus près de nous, en 1987, ce fut Stephen Roche qui remporta un Tour de France que JF Bernard n’aurait jamais dû perdre. Une défaite dont il ne se remit jamais réellement. En tout cas Roche profita des circonstances pour réussir le doublé Giro-Tour, et même le triplé avec le championnat du monde, ce que seul Merckx a réussi avec lui. La comparaison avec Merckx s’arrêtera là, parce que Stephen Roche fut simplement un très bon coureur à étapes et non un de ces cracks qui ont marqué durablement l’histoire du vélo. Un crack qu’aurait dû être Jan Ullrich…s’il avait eu la volonté qui allait avec son talent. Il a toutefois gagné facilement le Tour de France 1997, laissant Virenque à plus de 9mn et Pantani à plus de 14mn, puis la Vuelta en 1999, sans oublier ses trois deuxièmes places dans la Grande Boucle derrière Armstrong, qu’il aura eu la malchance d’avoir face à lui. Enfin en 2007, ce sera l’avènement du crack du vingt-et-unième siècle dans les courses à étapes, Alberto Contador, vainqueur de 9 grands tours ( 3 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 3 Tours d’Espagne), ce qui le situe juste derrière Hinault (10) et Merckx (11). Les égalera-t-il? J’en doute, mais sa place est au Panthéon du cyclisme.

Michel Escatafal


Une belle Vuelta à venir, mais on attendra encore une dixième victoire française

DottojalabertRudi Altig, sans doute un des deux meilleurs coureurs allemands de l’histoire du vélo, avec Ullrich, est décédé (à l’âge de 79 ans) il y a quelques semaines (11 juin), c’est-à-dire peu de temps avant le départ de la Vuelta, épreuve qui l’avait consacré parmi les géants du cyclisme sur route, après avoir été un des meilleurs poursuiteurs depuis la création du championnat du monde de poursuite, à une époque où les pistards étaient nettement plus forts qu’aujourd’hui. Il était un des coureurs les plus complets sur les vélodromes, avec son titre de champion du monde de poursuite amateurs en 1959, alors qu’il avait 22 ans. La même année il battit le record du monde du kilomètre sur piste couverte, comme on disait à l’époque, mais aussi celui des 5 km, distance sur laquelle se déroulait la poursuite. Passé professionnel en 1960, il confirma immédiatement ses immenses qualités de pistard en s’emparant du titre mondial en poursuite chez les professionnels, titre qu’il conservera en 1961, avant d’améliorer l’année suivante son record des 5 km.

Ensuite il deviendra un des meilleurs routiers de sa génération, remportant la Vuelta en 1962, au nez et à la barbe de son chef de file de l’époque Jacques Anquetil, au point que ce dernier, vexé, préféra abandonner l’épreuve avant l’arrivée. Il démontra aussi tout son opportunisme lorsqu’il devint champion du monde sur route en 1966, en prenant un maillot arc-en-ciel que la sottise et la bête rivalité entre Anquetil et Poulidor lui offrirent sur un plateau, alors que nos deux champions français étaient les plus forts sur le très dur circuit du Nirburgring. Son palmarès s’orne aussi d’un Tour des Flandres en 1964, d’un Tour du Piémont en 1966, d’un Milan- San Remo en 1968 ou encore un Grand Prix de Francfort en 1970, pour ne citer que ses victoires les plus importantes. Bref, un géant de la route et de la piste, d’autant qu’il compte à son actif 22 victoires dans les six-jours avec des partenaires aussi prestigieux que Kemper, Pfenninger ou Sercu.

Puisque j’évoque la Vuelta, j’en profite pour rappeler que l’Etat espagnol a été condamné à payer récemment la somme de 720.000 euros à Roberto Heras, vainqueur de quatre Tours d’Espagne, en 2000, 2003, 2004 et 2005, année où on lui retira sa victoire après un contrôle positif à l’EPO, ce qui lui valut une suspension de deux ans. Si Heras a touché cette somme, c’est pour le préjudice subi par cette suspension et cette destitution, parce que ledit contrôle était entaché d’irrégularités, ce qui avait motivé l’annulation de ce contrôle et de la sanction y afférent, et lui avait permis d’être de nouveau inscrit sur les palmarès de la Vuelta 2005…sept ans après.

Après ce long préambule, parlons à présent de cette Vuelta qui commence demain, et qui va jouir une fois encore d’une participation digne du Tour de France, avec trois grands favoris, à savoir les trois meilleurs coureurs actuels de grands tours, Froome, qui vient de remporter le Tour pour la troisième fois, Contador qui a dû abandonner ce même Tour de France après quelques étapes où il a beaucoup souffert de ses chutes des deux premiers jours, et Quintana qui est arrivé dans ce Tour complètement hors de forme. A ces super cracks, il faut ajouter Valverde, dont ce sera le troisième grand tour en suivant, mais aussi Kruijswijk, qui avait dominé Nibali dans les grandes largeurs lors du dernier Giro jusqu’à sa chute dans l’ultime descente de la course, ou encore le Français Barguil qui visera un top 5, en espérant, qui sait, un peu mieux, et à qui le parcours très montagneux conviendra parfaitement, avec notamment douze étapes de montagne, un contre-la-montre de 37 kilomètres, et trois arrivées au sommet dans des lieux inhospitaliers pour les non-grimpeurs comme Aubisque-Gourette, les Lagos de Covadonga et l’Aitana. Et comme si cela ne suffisait pas, il y aura aussi deux arrivées en altitude parmi les sept étapes planes. A propos de Valverde, son but sera sans doute d’essayer de réaliser l’énorme exploit de terminer dans les 10 premiers des trois grands tours (Giro, Tour et Vuelta), performance réussie seulement en 1955 par Géminiani (4,6,3) et en 1957 par Nencini (1,6,9). Autant dire à une époque très lointaine, où la concurrence sur la Vuelta était loin d’être au niveau de celle du Giro et du Tour, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

Puisque j’ai évoqué le nom de Barguil, qui s’était révélé sur cette Vuelta en 2013, je voudrais parler des coureurs français qui ont gagné cette épreuve, en précisant que nos champions l’ont emporté à neuf reprises, avec deux victoires pour l’un d’entre eux, Bernard Hinault, à une époque où la Vuelta se déroulait en avril. De nos jours, et depuis 1995, le Tour d’Espagne a été déplacé pendant les mois d’août et septembre, ce qui en fait une préparation idéale pour les candidats aux titres mondiaux sur route et contre-la-montre. Et le premier coureur à avoir remporté la Vuelta avec le nouveau calendrier s’appelle Laurent Jalabert, lequel est aussi, hélas, le dernier vainqueur français d’un grand tour. Cependant, malgré cette absence de Français au palmarès depuis 1995, on peut parler d’un bilan honorable d’autant que sur ces neuf victoires, sept d’entre elles ont été obtenues à partir des années soixante, c’est-à-dire à une époque où la participation étrangère commençait  à s’étoffer (voir l’article sur ce site Tour d’Espagne : de Deloor à Cobo).

Deux victoires inattendues

Néanmoins cela ne nous empêchera pas de souligner l’exploit qu’a représenté la victoire de Jean Dotto, surnommé « le Vigneron de Cabasse » du nom de sa maison dans le Var. Jean Dotto n’était pas un inconnu quand il s’est aligné au départ de la dixième édition de la Vuelta en 1955. Il avait en effet remporté nombre d’épreuves de côte depuis ses débuts professionnels en 1950, et surtout le Dauphiné Libéré en 1952, auquel il faut ajouter la quatrième place dans le Tour de France 1954 avec en prime une victoire dans l’étape Briançon-Aix-les-Bains. Pas étonnant donc que ce grimpeur de poche ait été le premier Français à inscrire son nom au palmarès de la Vuelta, une épreuve où il prit le maillot amarillo (le maillot de leader était jaune à l’époque) le soir de la dixième étape, à la faveur d’une échappée sur la route de Cuenca, pour ne plus le lâcher jusqu’à la dix-septième et dernière étape. Il avait notamment battu, outre son second l’Espagnol Antonio Jimenez, Raphael Géminiani qui faisait partie comme lui de l’équipe de France, mais aussi le troisième des grands cracks italiens (derrière Coppi et Bartali) à la charnière des années 40 et 50, Fiorenzo Magni, lequel avait dû se contenter du classement par points, acquis en grande partie grâce à ses trois victoires d’étapes. Et pour ceux qui auraient pu trouver heureuse cette victoire, « le Vigneron de Cabasse » allait prouver que ce n’était pas un accident, puisqu’il allait remporter en 1960 un second Dauphiné libéré, au terme d’une lutte homérique avec Raymond Mastrotto et le jeune Raymond Poulidor.

La deuxième victoire française n’allait pas tarder, puisqu’en 1958 le Tour d’Espagne allait être enlevé par Jean Stablinski. Celui-ci à cette époque était surtout considéré comme un équipier modèle, et ce succès dans le Tour d’Espagne allait inaugurer une série de grandes victoires qui permettront à Jean Stablinski de figurer parmi les coureurs français ayant le plus beau palmarès. Ce succès il l’acquit à « la Stablinski », c’est-à-dire avec beaucoup de courage et un sens aigu de la course, profitant au maximum de la rivalité entre coureurs de l’équipe nationale espagnole. Sans ces errements dans la manière d’opérer des Espagnols, la tâche de Stablinski eut sans doute été autrement plus difficile. Il est vrai qu’avoir dans la même équipe  Jesus Lorono, le vainqueur de l’année précédente, et Federico Bahamontes, qui courrait à l’époque après une victoire dans un grand tour, n’avait rien d’une sinécure pour le sélectionneur espagnol Luis Puig. Et de fait on allait s’apercevoir très vite que la cohabitation s’avérait impossible entre les deux leaders, aucun d’eux n’étant décidé à tenir ses promesses de favoriser la victoire du mieux placé dans le tour national.

La faute en revint essentiellement à Lorono qui, dans la troisième étape, n’accepta pas de voir Bahamontes prendre une avance considérable dans une échappée où se trouvaient notamment les deux Français, François Mahé et Jean Stablinski. L’avance des fuyards avait atteint des proportions considérables (près de 14 mn), et tout le monde pensait que l’échappée irait au bout dans la mesure où plusieurs grands leaders nationaux y figuraient. C’était sans compter sur Lorono qui, rompant le pacte de non agression avec son coéquipier, allait sortir du peloton en compagnie du Belge Couvreur, lequel figurait à la troisième place du classement général, ce qui de facto condamnait l’échappée des premiers fuyards, au grand dam de Bahamontes qui, sans l’aveuglement de Lorono, aurait pu prendre le maillot amarillo. Ensuite ce sera au tour de Rik Van Looy, l’homme fort des classiques (il les a toutes gagnées), d’animer la course avec pour objectif de gagner le plus grand nombre possible d’étapes. Il en remportera trois jusqu’à son abandon lors de la douzième étape où, la mort dans l’âme, il dut renoncer en raison d’une blessure à un genou, alors que la veille encore il avait le maillot de leader sur les épaules, et qu’il devenait le grand favori compte tenu du retard accumulé par Bahamontes et Lorono dans les étapes précédentes.

Du coup c’est Stablinski qui retrouvait son maillot amarillo perdu lors de la cinquième étape, et ce maillot il le gardera jusqu’à Madrid, terme de cette Vuelta. Cette victoire était bien méritée dans la mesure où Stablinski eut à affronter une concurrence très vive de la part des Néerlandais et des Belges, alliés de circonstance, et parce qu’il a résisté jusqu’au bout aux assauts de l’Espagnol Manzaneque, et plus encore du grand rouleur italien Pasquale Fornara qui terminera à la deuxième place à 2mn51s du vainqueur. Cette victoire, pour aussi surprenante qu’elle fût, sera suivi de beaucoup d’autres, comme indiqué précédemment, avec un titre de champion du monde sur route (1962), quatre titres de champion de France (1960, 1962,1963, 1964), le Tour de Belgique (1965), plus quelques belles classiques comme Paris-Bruxelles(1963), le Grand prix de Francfort (1965) et l’Amstel Gold Race (1966), dont il inaugura le palmarès.

La Vuelta devient (presque) la propriété privée des Français

En 1963, Stablinski participera à une nouvelle victoire d’un Français dans la Vuelta, mais cette fois dans la condition d’équipier de Jacques Anquetil, lequel allait être le premier coureur à réaliser la Triple Couronne, c’est-à-dire à avoir à son palmarès une victoire dans les trois grands tours. Jacques Anquetil était résolument  décidé à l’emporter, faute d’avoir pu le faire l’année précédente, laissant la victoire à son coéquipier Rudi Altig, qui avait dominé le coureur normand, y compris lors de l’étape contre-la-montre sur une distance pourtant favorable à Anquetil (82 km), ne ralliant même pas l’arrivée, puisqu’il abandonna avant le départ de la dernière étape, comme je l’ai indiqué précédemment. Raison de plus pour bien se préparer l’année suivante, et l’emporter sans trop de problèmes, même s’il faut noter que « Maître Jacques » fut battu dans la deuxième étape contre-la-montre, longue de 52 km, par l’Espagnol Pacheco.  Cela dit, Anquetil avait archi dominé l’épreuve, portant le maillot amarillo de la deuxième étape, à la faveur de sa victoire dans le premier contre-la-montre, jusqu’à l’arrivée à Madrid. C’était aussi le premier des grands cracks du cyclisme à s’imposer dans la Vuelta, laquelle jusque-là avait eu du mal à attirer les monstres sacrés qu’étaient Coppi (même s’il participa à l’édition 1959), Bartali, Koblet ou encore Louison Bobet, lesquels privilégiaient le Giro, dont le prestige à ce moment était quasiment équivalent à celui du Tour, qui s’élançait quelques jours après l’arrivée de la Vuelta.

Fermons la parenthèse pour noter que la Vuelta allait presque devenir une propriété privée française dans les années 60, avec en 1964 la victoire de Raymond Poulidor. Cette année-là Poulidor allait remporter le seul grand tour de sa carrière, ce qui est presque incongru compte tenu de son talent. Cependant ce ne fut pas une promenade de santé pour le coureur limousin, puisqu’il ne l’emporta que par un écart extrêmement minime pour l’époque, 33 secondes, sur son suivant immédiat, l’Espagnol Otano. Et encore ne prit-il le maillot qu’à l’antépénultième étape (la quinzième), à la faveur du long contre-la-montre de 65 km qui arrivait à Valladolid. Ce fut d’ailleurs sa seule victoire d’étape dans une épreuve où l’année suivante il terminera à la deuxième place, battu par l’Allemand Wolfsholl, grâce à une échappée fleuve qui lui permit de prendre le maillot amarillo que détenait…son leader Raymond Poulidor. Pauvre Poupou, serais-je tenté de dire, d’autant qu’il sera de nouveau piègé par Wolfsholl quelques jours plus tard.

Mais en 1969 un autre Français allait venger Poulidor, Roger Pingeon, le vainqueur du Tour de France 1967. Et cette Vuelta, Pingeon l’a remportée devant un des champions les plus doués de l’histoire du cyclisme, Luis Ocana, le seul vrai rival que connut Eddy Merckx pendant son long règne entre 1967 et 1975. A cette époque Ocana n’avait que 24 ans, mais il était déjà très fort en montagne, et c’était aussi un excellent rouleur. La preuve, il remporta le Grand Prix de la Montagne et les deux étapes contre-la-montre de 25 et 29 km, situées à la fin de l’épreuve. Il avait aussi gagné le prologue de 6.5 km, mais pas la mini étape de 4 km dans les rues de Saragosse, celle-ci revenant…à Roger Pingeon. Ce dernier allait aussi vaincre entre Sant Feliu de Guixols et Moya (douzième étape), et prendre le maillot amarillo qu’il ne quittera plus jusqu’à l’arrivée. Cette année 1969 sera sans doute la meilleure de Pingeon, puisque trois mois plus tard il terminera deuxième du Tour de France derrière l’inaccessible Eddy Merckx.

Hinault bien sûr, et ô surprise, Caritoux !

Ensuite il faudra attendre presque une décennie (1978) pour voir triompher un autre Français à Madrid, Bernard Hinault. Le coureur breton allait remporter à cette occasion son premier grand tour, première pierre de son écrasante domination du cyclisme mondial à la fin de la décennie 1970 jusqu’au milieu des années 80. Bernard Hinault, deuxième plus beau palmarès de l’histoire derrière Eddy Merckx, allait remporter l’édition 1978 de la Vuelta sans jamais trembler, enlevant  au passage cinq étapes (dont celle des cinq cols) sur un total de dix-neuf. Il laissera son suivant immédiat, Pesarrodona, à plus de trois minutes, et son coéquipier J.R. Bernaudeau à presque quatre minutes, confirmant ainsi son potentiel sur les courses de trois semaines. Dans la foulée Bernard Hinault gagnera en juillet le premier de ses cinq Tours de France. En revanche l’année 1983 allait s’avérer autrement plus difficile pour « le Blaireau ».

Cette année-là en effet, Bernard Hinault était arrivé à la Vuelta insuffisamment préparé, et s’il en fallait une preuve nous la trouvons dans le fait qu’il ne remporta ni le prologue (vainqueur le Français Gaigne), ni la première étape contre-la-montre (38 km vers la station de ski de Panticosa), remportée par Lejaretta, dans laquelle il subit une lourde défaite. Il fallut attendre la quinzième étape à Valladolid pour qu’Hinault s’imposât contre-la-montre sur un parcours de 22 km. Ensuite il y eut cette fameuse étape de montagne entre Salamanque et Avila où Hinault eut la chance de pouvoir compter sur un équipier de grand luxe, Laurent Fignon, pour écraser ses adversaires, à commencer par le jeune Espagnol Gorospe, porteur du maillot de leader, au prix d’un effort tellement extrême…que sa saison s’arrêta là. « Le Blaireau » venait de remporter sa deuxième Vuelta, mais à quel prix ! Heureusement pour son équipe Renault-Gitane, Fignon remportera le Tour de France en juillet, au moment où Hinault  prenait la décision de se faire opérer de ce genou gauche qui lui causait des tourments depuis le Tour de France 1980.

L’année suivante, en 1984, Bernard Hinault ne participa pas au Tour d’Espagne, mais la victoire échut quand même à un Français, Eric Caritoux. Là aussi la lutte fut épique, au point que la différence entre le premier du classement général, Eric Caritoux, et le second, Alberto Fernandez, sera de six secondes. 3354 km parcourus pour un résultat qui ressemble à celui d’une poursuite de 4 km. Que d’émotions au cours de cette Vuelta pour Caritoux et l’équipe Skil Mavic de Jean de Gribaldy, et notamment au cours de la septième étape menant les coureurs de S. Quirze del Valles à Rassos de Peguera, où Caritoux arriva détaché en grand vainqueur devant des coureurs comme le jeune Delgado, Alberto Fernandez, Eduardo Chozas ou encore le Colombien P. Jimenez. Delgado prendra à cette occasion le maillot amarillo, mais le cèdera à Caritoux lors de l’arrivée aux Lacs de Covadonga (douzième étape) où notre Français, décidément épatant, terminera à la deuxième place derrière l’Allemand Dietzen.

Il ne lui restait plus qu’à résister jusqu’au bout aux assauts d’Alberto Fernandez, lequel faisait encore figure de grand favori, compte tenu du fait qu’il restait à parcourir 33 km contre-la-montre autour de Torrejon de Ardoz l’avant-dernier jour. Mais personne ne pouvait empêcher Caritoux de remporter sa plus grande victoire, et il résista magnifiquement lors de cette avant-dernière étape, Fernandez ne le précédant que de 26 secondes, ce qui laissait un avantage de six secondes au coureur de Carpentras. Cette victoire il l’avait d’autant plus méritée, qu’il avait dû supporter au cours des derniers jours de course des pressions de tous ordres auxquelles il ne céda jamais. Caritoux voulait sa Vuelta et l’a gagnée. Il confirmera plus tard ce triomphe en remportant deux années de suite le titre de champion de France (1988 et 1989). A noter qu’à la suite de son succès sur les routes espagnoles, il sera sollicité par Francesco Moser qui voulait l’enrôler dans son équipe pour en faire un gregario, ce que Caritoux refusa.

Laurent Jalabert et la Once irrésistibles

Il faudra attendre onze ans pour voir de nouveau un Français remporter le Tour d’Espagne. Une Vuelta 1995 qui allait être historique à bien des égards. D’abord par son changement de calendrier puisqu’elle eut lieu pour la première fois en septembre. Ensuite parce que c’était la cinquantième édition de l’épreuve, et qu’elle allait rejoindre les autres grands tours en terme de durée avec 21 étapes. Enfin parce que jamais peut-être un homme et son équipe n’avaient dominé à ce point l’épreuve. Cet homme s’appelait Laurent Jalabert et il courait pour la Once, équipe dont le directeur sportif s’appelait Manolo Saiz, le premier  à avoir fait entièrement confiance au coureur Tarnais, le premier aussi à avoir discerné en lui autre chose qu’un sprinter. La preuve, dès 1992 Saiz prédisait à Jalabert une victoire…dans la Vuelta. Trois ans après, la prédiction de Manolo Saiz se réalisera, et de quelle manière ! En fait Laurent Jalabert a écrasé la course de toute sa classe, remportant cinq étapes et se permettant le luxe d’en laisser une à l’Allemand Dietz qui avait mené jusqu’au bout une très longue échappée, mais aussi en gagnant tous les classements individuels (général, points, montagne), sans oublier le classement par équipes pour la Once.

Cette équipe avait placé trois hommes dans les quatre premiers au classement général, dont un certain Johan Bruyneel à la troisième place, la deuxième revenant à l’Espagnol Abraham Olano qui, quelques jours plus tard, deviendra champion du monde sur route à Duitama. A ce propos, nombreux furent les Français, et beaucoup d’autres, à regretter l’absence à ces championnats de Laurent Jalabert, tellement cette année-là il était irrésistible. Pour mémoire on rappellera qu’il avait gagné Paris-Nice, Milan San Remo, le Critérium International, La Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, plus la Vuelta. Ouf, peu nombreux furent les coureurs à faire une telle moisson de grandes victoires au cours de la même saison, y compris parmi les plus grands. C’était la consécration pour le coureur français qui allait remporter d’autres grands succès les saisons suivantes, notamment le championnat du monde contre-la-montre et le Tour de Lombardie en 1997, ou encore le championnat de France en 1998, sans oublier deux autres victoires à Paris-Nice et une autre à la Flèche Wallonne.

Michel Escatafal

 


Quelques anecdotes qui ont construit la légende du Tour de France

anquetil envaliraDans un précédent article (Quelques épisodes qui ont construit la légende du Tour de France et du vélo) j’avais déjà évoqué des épisodes ou anecdotes qui ont marqué l’histoire du Tour de France, plus grande épreuve cycliste du calendrier et un des évènements les plus suivis et regardés dans le monde. Il est vrai que depuis une vingtaine d’années le vélo s’est énormément développé à travers notre planète, ce qui explique qu’on ne serait pas surpris de voir un Colombien (Quintana) remporter enfin le Tour de France, après que ce dernier ait été gagné par les Américains Lemond et Armstrong, lesquels à eux deux collectionnent 10 victoires*, l’Irlandais Roche, le Danois Bjarne Riis, l’Australien Cadel Evans, et les Britanniques Wiggins et Froome. Tous nés dans des pays où le cyclisme sur route ne s’est développé que récemment. Si j’écris cela c’est parce que le vélo chez les professionnels a longtemps été cantonné dans les pays continentaux d’Europe de l’Ouest.

Cela dit, cette année nous aurons une course sans doute très serrée entre Froome qui cherchera à remporter une troisième victoire, Quintana pour qui ce serait une première après deux secondes places, et pourquoi pas Contador pour un quatrième sacre sur la route, même si j’ai l’immense regret de dire qu’il est peut-être un ton légèrement en-dessous de ses deux rivaux. Contador me fait penser à Hinault en 1985 et 1986, capable encore de beaux exploits, de ceux qui font la légende du vélo, mais objectivement le Pistolero n’est plus aussi dominateur à 33 ans qu’il ne le fut dans ses grandes années entre 2007 et 2014. L’Alberto Contador du Tour 2009 ou du Giro 2011 serait sans doute imbattable, comme l’aurait été en 1984 et 1986, le Bernard Hinault des années 1978 à 1982. Voilà pour le présent et le passé, puisque ce site évoque beaucoup l’histoire du sport.

Fermons la parenthèse et regardons de plus près quelques changements très importants de l’histoire du Tour, et commençons par aborder l’évolution du vélo lui-même au moment où l’on pense avoir trouvé l’arme absolue pour contrecarrer le dopage technologique. Dans cette évolution le dérailleur tient une grande place. A partir du moment où est apparue la montagne dans le Tour, un des gros problèmes à résoudre pour les coureurs fut d’adapter les démultiplications au pourcentage et à la longueur des montées et à leurs propres aptitudes physiques. Ainsi faute de dérailleur, le puissant coureur luxembourgeois François Faber (vainqueur en 1909), utilisait en plaine un développement de 6.10 m, supérieur à celui de la plupart des champions de l’époque (5.80m pour Petit-Breton et Georget, 5.60 pour Garrigou, 5.50 pour Lapize et Trousselier), et 4.60m en montagne, alors que Trousselier moulinait sur 3.60m tout comme Lapize alors qu’Alavoine au début des années 1920 faisait les étapes de montagne avec un développement de 3.75m. En 1914, Henri Pelissier avait adopté un 44×22, soit 4.27m dans le Tourmalet, et 44×20 dans Aspin et Peyresourde un peu moins durs. A noter qu’à ces époques, les coureurs devaient descendre de machine et retourner leur roue arrière pour adopter la démultiplication souhaitée. Au passage on observera la force de ces coureurs, puisque à sa grande époque Armstrong escaladait Hautacam avec un 39 x 23 (soit seulement 3,62 m par tour de pédalier), en notant que de nos jours, on parle surtout de fréquence de pédalage dans les ascensions, Froome en étant à présent le champion incontesté.

Revenons à présent à l’histoire du Tour et au dérailleur pour noter qu’il fallut attendre l’année 1937 pour que les « as » soient autorisés à utiliser le dérailleur, alors que celui-ci était utilisé par les cyclotouristes depuis les années 1924-1925. Pourquoi j’écris les « as », parce que le directeur du Tour Henri Desgranges avait autorisé l’utilisation du dérailleur pour les touristes-routiers, catégorie pittoresque où l’on trouvait un peu de tout (coureurs de second-plan, artisans du vélo etc.), alors que les meilleurs n’y avaient pas droit. Résultat, il arrivait que des touristes-routiers de bon niveau dominent les « as » dans certaines étapes. Attitude d’autant plus stupide de la part de l’organisateur que les autres grandes courses ne refusaient pas la nouvelle technologie. A noter aussi que jusque-là l’organisateur fournissait à chaque participant un vélo sans marque de couleur jaune évidemment.

Autre anecdote beaucoup plus amusante, ce qui est arrivé à André Leducq lors d’une journée de repos du Tour 1932, un Tour qu’il remporta avec 24mn d’avance sur son second l’Allemand Stoepel. Ce jour-là, Leducq, grande star de l’époque, fut invité avec son ami Marcel Bidot (futur entraîneur de l’équipe de France entre 1952 et 1969) par un couple de commerçants parvenus, ce qui ne pouvait qu’augmenter leur notoriété dans la ville. Après l’apéritif, on passa donc à table et Leducq fut invité à s’assoir à côté de la maîtresse de maison. Une dame charmante qui pour l’occasion s’était bien maquillée, et qui allait tout au long du repas mettre ses jambes sur ou autour de celles de Leducq, hors de la vue évidemment de son mari. Et à la fin du repas, après le café, la dame invita le leader du Tour à regarder ses estampes japonaises dans un petit salon de l’appartement. Marcel Bidot ayant vu le manège de la dame, pressentit ce qui allait se passer et du coup se chargea de tenir la conversation avec l’époux de la belle, pendant que celle-ci s’occupait avec Leducq sur le canapé. Une fois l’affaire terminée, Leducq et la dame revinrent comme si de rien n’était pour le plus grand plaisir de l’époux…qui venait de se vêtir de jaune sans le savoir ni le vouloir, avec la complicité active de Marcel Bidot, ce que Leducq traduira par « faire la course en équipe ». Pour couronner le tout, alors que Leducq s’était un moment inquiété de la dureté de l’étape du lendemain, il gagna cette étape. Tout était bien qui finissait bien pour tout le monde, sauf peut-être pour le mari qui, toutefois, ne s’était aperçu de rien. Pour ceux qui pourraient douter de la véracité de cette histoire, celle-ci est vraie puisqu’elle a été racontée dans le livre de souvenirs d’André Leducq.

Deux ans auparavant, en 1930, fut créée la caravane publicitaire, chose toujours aussi attrayante aux yeux des enfants et parfois aussi des parents sur le bord des routes, ce qui contribue aussi à la notoriété du Tour. En 1936, six ans après sa naissance, la caravane comptait 47 sociétés que l’on appellerait de nos jours sponsors. Parmi celles-ci on trouve des noms encore connus aujourd’hui, comme les apéritifs Cinzano, Pernod, Byrrh, ou encore le fromage La Vache qui rit, les nougats Chabert et Guillot, l’eau Perrier et les pneus Englebert qui ont équipé les Ferrari en Formule 1 entre 1950 et 1958. Leducq, encore lui, fut également une figure emblématique d’une des marques de l’époque, le dentifrice Dentol : « Dentol c’est mon sourire ! » Tout cela pour dire que le Tour des « forçats de la route », comme Albert Londres avait appelé les coureurs dans un texte célèbre écrit en 1924 (Le Petit Parisien), était devenu avant tout une grande fête. C’était même tellement la fête que les « piquos » faisaient « leur beurre » sur le dos des spectateurs. Ces « piquos » en effet, étaient des petits escrocs, qui bravaient l’interdiction d’être sur la course et dépouillaient les spectateurs en leur mettant des cartes postales dans la main avec des prix modiques mais sans chiffre rond, ce qui leur permettaient de se sauver sans rendre la monnaie.

Enfin, dernière de ces anecdotes que je vais raconter aujourd’hui pour parler de nouveau de sport, le fameux méchoui auquel prit part J. Anquetil, même si c’est aussi presque un fait divers. C’était en 1964, pendant la journée de repos à Andorre, Jacques Anquetil fut invité à participer avec son épouse, venue le rejoindre, aux festivités organisées en l’honneur du Tour De France, avec au menu un somptueux méchoui, accompagné de sangria. Personne n’aurait imaginé ce qui allait se passer à propos de ce méchoui, à commencer par le fait que J. Anquetil allait manger et boire comme s’il avait été à la période de Noël. Certes tout le monde connaissait les capacités d’absorption du champion normand, mais nous étions en plein Tour de France quand même. Un Tour très difficile, où son principal adversaire s’appelait Poulidor, sans doute jamais aussi fort que cette année-là. Alors pourquoi Anquetil s’était-il laisser aller à faire bombance ? Tout simplement parce qu’un mage avait prévu qu’il serait victime d’un grave accident au cours de la 15è étape entre Andorre et Toulouse. Il voulait donc oublier ce sinistre présage en faisant la fête. Problème, la digestion fut très difficile et le champion passa une très mauvaise nuit. Et il n’était pas très frais au départ d’Andorre le lendemain matin, alors que l’étape commençait par l’ascension de l’Envalira, ce qui lui valut de perdre plus de 4mn dans la montée, Poulidor et Bahamontes ne lui faisant aucun cadeau. Il fut même sur le point d’abandonner, mais son orgueil légendaire prit le dessus et du coup il se lança dans la descente comme un kamikaze, prenant des risques terribles au milieu du brouillard, au point de faire peur aux coureurs qu’il dépassait un à un. Parmi ceux-ci il y avait Rostollan, Altig et Geldermans, qui reconnurent tous avoir été pétrifiés de frayeur devant l’allure hallucinante et la témérité de Jacques Anquetil, comme s’il avait voulu lancer un défi à ce mage.

Résultat, Jacques Anquetil avait refait à la fin de la longue descente une bonne partie de son retard, retrouvant un petit peloton au sein duquel on trouvait le maillot jaune Georges Groussard, mais aussi Henri Anglade (4è du classement général), Jan Janssen (porteur du maillot vert) et André Foucher, tous ayant de bons motifs pour collaborer avec lui dans la chasse à Poulidor et Bahamontes. Cette chasse leur permettra de faire la jonction avec les hommes de tête, mais ce fut le jour où Poulidor perdit le Tour, car en voulant changer de roue (voilée) à 5 km de l’arrivée, sur les conseils de son directeur sportif, Antonin Magne, Poulidor le malchanceux fut mis à terre par le mécanicien qui venait de le dépanner, ce qui fit sauter la chaîne du vélo du sympathique Poupou. Bien sûr personne n’attendit Poulidor, lequel se retrouva à Toulouse relégué à plus de 3 mn d’Anquetil au classement général. Pour mémoire, Poupou perdit le Tour pour 55 secondes…et ne le gagnera jamais, alors que tant d’autres coureurs beaucoup moins forts que lui ont amené le maillot jaune à Paris au moins une fois. Et Jacques Anquetil fit cette année-là le doublé Giro-Tour. Comme quoi, il vaut mieux ne pas se fier aux prédictions des mages !

Michel Escatafal

*Evidemment pour moi Armstrong a remporté sept Tours de France…comme Riis en a gagné un, pour ne citer que lui et tant d’autres avant eux qui avaient eu recours à des produits aujourd’hui interdits…et qui l’ont reconnu a posteriori.


Palmarès des grandes courses depuis 1946 (mise à jour au 2 mai 2016)

merckxAnquetilCe tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on puisse discuter du barème des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence. Les plus récentes, l’ Amstel Gold Race et Tirreno-Adriatico, sont nées en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 10 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, Tour de Romandie, Tour du Pays-Basque, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. Concernant cette épreuve, créée en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, disputé pour la première fois en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.

Je précise de nouveau que je me refuse à tenir compte des changements dans les palmarès, pour les raisons que j’ai expliquées à plusieurs reprises, notamment celles liées au cas Armstrong. Pour moi, le palmarès ne doit changer que s’il y a dopage lourd et indiscutable, détecté immédiatement après une épreuve, par exemple Landis, positif à la testostérone dans le Tour 2006. Je rappelle au passage que Riis a été rétabli dans le palmarès du Tour, après en avoir été exclu, parce qu’il a fait des aveux publics, décision tout à fait normale puisque certains ayant avoué par le passé s’être dopé figurent toujours parmi les vainqueurs de l’épreuve. Quand à Héras, son quatrième succès dans la Vuelta lui a été rendu six ans après, suite à la mise en lumière d’irrégularités lors de l’examen des échantillons qui avait révélé des produits interdits…ce qui démontre la nécessité d’être très prudent lorsqu’on veut toucher aux palmarès déjà établis. Qui nous dit que dans 10 ou 15 ans, voire même avant, Armstrong ne figurera pas de nouveau au palmarès du Tour de France?

Pour voir le tableau cliquez →Palmarès vélo au 2 mai 2016


Qui sera le prochain crack du cyclisme sur route?

saganComme je l’avais écrit précédemment, le cyclisme sur route est en train de changer de génération, plus particulièrement dans les épreuves d’un jour. La meilleure illustration en est la victoire de Peter Sagan, hier à Richmond, le coureur slovaque, nouveau champion du monde sur route, ayant enfin obtenu le grand succès de prestige que sa classe laissait espérer, même s’il avait déjà remporté Gand-Wevelgem en 2013, et ramené à Paris le maillot vert dans le Tour de France en 2012, 2013, 2014 et cette année. J’ai aussi écrit « enfin », parce que ce jeune homme au look d’enfer a multiplié les places dites d’honneur dans les grandes classiques que sont Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix ou l’Amstel Gold Race, ce qui en dit long sur ses capacités à s’imposer un peu partout, sauf sur les grands tours, où la haute montagne est pour lui un obstacle infranchissable pour espérer gagner le classement général.

Si je devais faire une comparaison entre Sagan et les grands champions du passé, je dirais que c’est quelqu’un qui se rapproche du profil d’un Rik Van Looy, même s’il est intrinsèquement un peu moins rapide au sprint, mais aussi de Sean Kelly, bien que ce dernier fût un meilleur rouleur. En tout cas, avec son prédécesseur portant le maillot arc-en-ciel, le Polonais Kwiatkowski, il représente le présent et surtout l’avenir du cyclisme sur route dans les courses d’un jour, en notant que ces deux jeunes champions (25 ans) ont un palmarès équivalent en ce qui concerne les grandes victoires, Kwiatkowski ayant remporté cette année l’Amstel Gold Race, sans oublier le titre de champion du monde c.l.m. par équipes obtenu, en 2013, avec ses équipiers de la formation Omega Pharma-Quick Step. Enfin pour terminer sur ce chapitre des courses d’un jour, domaine en partie réservé ces dernières années à Cancellara et Boonen, j’ajouterai qu’il faudra que Kwiatkowski et Sagan se méfient l’un et l’autre d’un autre coureur de la même génération, John Degenkolb (26 ans), vainqueur cette année de Milan-San Remo et Paris-Roubaix, mais aussi de Paris-Tours en 2013 et Gand-Wevelgem en 2014. Toutefois le coureur allemand est moins complet que ses deux rivaux, même s’il est peut-être un peu meilleur sprinter que Sagan. J’en profite aussi pour regretter, encore une fois, de ne pas pouvoir inclure un coureur français dans cet inventaire des nouveaux très grands talents… que nous n’avons plus depuis la retraite de Laurent Jalabert, coureur ô combien complet, capable de remporter des grandes classiques comme Milan-San Remo, la Flèche Wallonne ou le Tour de Lombardie, mais aussi de gagner une Vuelta et de devenir champion du monde contre-la-montre.

Cela dit, une évolution est aussi en train de se dessiner dans les grandes épreuves à étapes , même si le présent continue à être représenté par des coureurs trentenaires, Contador et Froome, voire Nibali, mais ceux-ci ne représentent pas l’avenir comme Quintana ou Aru, ou encore Majka et Dumoulin. Voilà beaucoup de jeunes coureurs de grande classe prêts à prendre la relève, mais je pense que les supers stars de la route dans les grands tours se nommeront vers la fin de la décennie Quintana et Aru, lesquels à moins de 25 ans ont déjà remporté un grand tour, le Giro 2014 pour Quintana en plus de ses deuxièmes places dans le Tour de France (2013 et 2015), et la Vuelta pour Aru, en plus de sa seconde place dans le dernier Giro. Et oui, rien ne vaut pour les sponsors une victoire dans un grand tour pour rentabiliser réellement leurs investissements, à moins d’avoir aussi un champion comme Sagan (Tinkoff-Saxo), à la personnalité bien affirmée ! Néanmoins, les sponsors d’Aru (Astana) et Quintana (Movistar) peuvent se frotter les mains d’avoir un coureur aussi talentueux dans leur équipe, et d’avoir la possibilité d’offrir aux spectateurs et téléspectateurs en mai, juillet et août des duels grandioses entre deux champions très différents. A ce propos, même si le plus doué est Quintana, car c’est un magnifique grimpeur et il roule bien contre-la-montre, il manque au Colombien le look branché d’un Peter Sagan, mais aussi et surtout le goût du panache que semble avoir Aru, à l’image de son idole, Contador, auquel il ressemble beaucoup, notamment dans sa manière d’appréhender les courses auxquelles il participe.

Il l’a prouvé à plusieurs reprises lors du Giro, mais aussi à la Vuelta, qu’il n’aurait pas gagnée s’il n’avait pas attaqué dans l’avant-dernier col de l’ultime étape de montagne. Il y a du Contador chez Aru, même s’il ne sera sans doute jamais aussi fort que le Pistolero en haute montagne ou contre-la-montre. Il n’empêche, ses progrès depuis l’an passé sont évidents, et il a tout pour représenter l’avenir du cyclisme sur route dans les grandes épreuves de trois semaines, d’autant qu’il a encore le temps de progresser, et qu’il avoue lui-même être prêt à tous les sacrifices pour devenir le meilleur. A ce propos il est le contre-exemple d’Andy Scleck, la volonté et l’ambition du jeune italien étant beaucoup plus exacerbées que celle du champion luxembourgeois. Qui aurait pu imaginer que le plus jeune des frères Schleck, deuxième du Giro 2007 alors qu’il avait 22 ans, se retirerait de la compétition à moins de 30 ans avec en tout et pour tout une victoire à Liège-Bastogne-Liège ? Rien que ce sur ce point Aru lui est déjà supérieur. Alors qui sera le plus fort dans l’après Contador et Froome ? La raison indique Quintana, s’il arrive à comprendre que pour gagner une épreuve de trois semaines il ne faut pas attendre la dernière montée pour passer à l’attaque, mais le cœur dit Aru pour le spectacle, même s’il ne faut pas négliger Dumoulin qui pourrait bien être le nouvel Indurain du World Tour, avec ses qualités de rouleur et sa faculté à accompagner longtemps les meilleurs grimpeurs.

Et les Français me direz-vous ? Hélas, trois fois hélas, le nouvel Hinault n’est pas né, ni le nouvel Anquetil, ni le nouveau Bobet, ni le nouveau Fignon, ni même le nouveau Thévenet, et pas davantage le nouveau Jalabert. Evoquer les noms de ces cracks ne rajeunit pas, mais, plus grave encore, nous fait prendre conscience que les Pinot, Bardet, Barguil ne sont pas au niveau de Quintana, d’Aru ou même Dumoulin, pas plus que nos sprinters Bouhanni ou Démare ne sont au niveau de Degenkolb. Reste Alaphilippe (23 ans), second de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège au printemps dernier, mais qui n’a pas participé hier au final du championnat du monde, en qui certains,  toujours prêts à s’enthousiasmer à la première performance notable, voient  un nouveau Valverde. Reste aussi peut-être Coquard (23 ans), qui a un peu le même profil qu’ un Darrigade à son époque (années 50 et 60) ou un Cavendish, pistards comme lui  à leurs débuts, qui, outre leur collection de victoires d’étapes dans les grands tours, ont été champion du monde sur route (une fois) et se sont adjugés une grande classique (Tour de Lombardie pour Darrigade et Milan-San Remo pour Cavendish). Compte tenu de notre frustration, nous serions déjà très heureux si un coureur français obtenait pareils résultats!

Michel Escatafal


Attention aux comparaisons dans le vélo !

AruDe la concurrence, dont je parlais dans un précédent article, il y en a beaucoup dans le cyclisme, et notamment dans les grands tours. Cette année les victoires ont été partagées entre Contador au Giro, Froome au Tour de France et Aru à la Vuelta qui vient de s’achever, avec un renversement de situation dans l’avant-dernière étape. Pour ma part je suis très heureux d’avoir vu Aru faire basculer la course sur une attaque lointaine, dans l’avant-dernier col, avec une stratégie parfaite de son équipe, Astana, laquelle avait déjà démontré sa force au Giro, donnant dans les derniers jours de la grande épreuve italienne du fil à retordre à Contador…qui lui en revanche n’avait qu’une équipe très moyenne à ses côtés. Contador l’avait certes emporté au final, devant Aru, mais il avait dû puiser dans ses réserves beaucoup plus que prévu au départ, et ce d’autant plus qu’il dut subir deux lourdes chutes handicapantes. Néanmoins, sur ce Giro, Aru avait déjà montré sa force, ce qui explique que je l’avais placé parmi mes favoris, même si j’avais plutôt misé sur Rodriguez, qui a fini à la deuxième place.

J’avoue que je suis très heureux du succès d’Aru, parce qu’il est un attaquant né. Si Quintana avait eu le tempérament d’attaquant d’Aru, il aurait peut-être gagné le Tour de France, car sur la fin du Tour Froome était vulnérable. Il a d’ailleurs reproduit la même erreur à la Vuelta attendant tranquillement les ultimes kilomètres du dernier col de l’avant-dernière étape pour essayer de renverser la situation, après avoir laissé Aru et ses équipiers faire tout le travail pour distancer le Néerlandais Dumoulin, grande confirmation de l’épreuve. Pour sa part Rodriguez n’a pas changé non plus ses habitudes, et a attendu les derniers hectomètres à plusieurs reprises pour grapiller du temps sur ses rivaux. Résultat, Rodriguez n’a toujours pas gagné de grand tour, et n’en gagnera sans doute jamais, parce qu’il a 36 ans. Quant à Quintana, s’il veut marquer l’histoire comme un Contador, et comme son talent devrait lui permettre, il lui faudra comprendre qu’on ne peut pas s’imposer dans un grand tour sans attaquer et sans prendre le moindre risque, chose que l’on ne pourra jamais reprocher à celui qui devrait être son grand rival dans les années à venir, Fabio Aru, qui présente à peu près les mêmes caractéristiques que lui.

Au passage on notera qu’après un Tour de France 2014 privé pour diverses raisons de Froome, Contador, Quintana et Aru, les Français n’ont guère brillé cette année dans les courses de trois semaines, retrouvant simplement leur vrai niveau. Quand aurons-nous de nouveau un vainqueur du Giro, du Tour ou de la Vuelta ? Rien qu’en posant la question on est découragé, surtout quand on sait que le dernier vainqueur français du Giro fut Laurent Fignon en 1989, que le dernier vainqueur français du Tour fut Bernard Hinault en 1985, et que le dernier vainqueur français de la Vuelta fut Laurent Jalabert en 1995. Heureux Britanniques (Froome), Espagnols (Contador), et plus encore Italiens (Nibali, Aru), qui possèdent des champions capables de s’imposer régulièrement sur ces grandes épreuves !

Pour terminer, je voudrais souligner que je reste perplexe quant à la possibilité de remporter deux grands tours en suivant dans la même année, même si je pense que ce n’est pas impossible…avec des circonstances favorables, comme je l’ai développé à plusieurs reprises à propos de Contador. Si je fais cette remarque, c’est parce que Quintana a plutôt bien fini cette Vuelta, après toutefois avoir été malade. Froome aurait pu faire mieux que ce qu’il a fait dans cette même Vuelta sans sa chute, même s’il semblait avoir perdu sa grande forme du Tour…après avoir participé à de nombreux critériums. Quant à Contador, il ne pouvait pas réaliser le doublé Giro-Tour sans avoir à sa disposition une grosse équipe, comme l’était l’équipe Astana au Giro et à la Vuelta. N’oublions pas, comme l’a affirmé Didier Rous, que « sportivement, au niveau du relief, c’est le Giro le plus dur ». Quant à la Vuelta,  elle a lieu à la fin de la saison, surtout qu’elle arrive un mois après l’arrivée finale du Tour de France, où généralement tous les meilleurs sont là. Disons que faire le doublé Giro-Tour ou Tour-Vuelta est extrêmement difficile à réaliser de nos jours, mais je reste persuadé que Contador aurait pu faire en  2012 le doublé Giro-Tour sans sa suspension et s’il en avait fait un objectif, et aurait aussi pu le faire en 2011 sans les problèmes extra-sportifs et les chutes qui l’ont handicapé en 2011, sans oublier l’extrême dureté du parcours du Giro cette année-là. Je pense aussi que Froome, s’il conserve son niveau actuel encore pendant trois ou quatre ans, peut aussi réussir un de ces doublés, à condition de le préparer minutieusement…et avec un peu de chance. Même si les époques sont différentes, même si les coureurs ne peuvent plus se soigner comme ils le désirent (je ne parle pas de dopage), je ne crois pas que nos champions actuels soient inférieurs à ceux du passé, en considérant que chaque époque a son ou ses phénomènes, comme Coppi et Bartali à la fin des années 40, Coppi, Koblet, Bobet dans les années 50, Anquetil dans les années 60, Merckx dans les années 70, Hinault, Fignon, Lemond dans les années 80, Indurain et Pantani dans les années 90, Armstrong dans les années 2000, puis Contador depuis 2007 et à présent Froome, en fait depuis 2012, année où il aurait dû gagner le Tour de France si son équipe ne l’avait pas obligé à l’offrir à Wiggins.

Michel Escatafal