La trilogie des Ardennaises (Partie 2)

Thurau Dietrich

Dans la suite de l’article écrit la semaine dernière, je vais parler aujourd’hui de Liège-Bastogne-Liège, mais avant je voudrais m’indigner une fois encore devant la manière qu’ont les commentateurs de cyclisme, sur les sites spécialisés ou à la télévision, de comptabiliser les victoires…et d’en faire un classement. Ainsi, apprend-on que Valverde est le coureur qui compte le plus de succès à ce jour, avec ses 7 victoires, ayant remporté notamment le Tour d’Andalousie, la Roma Maxima, mais aussi le GP Miguel Indurain. Il devance trois coureurs, Alberto Contador et deux sprinteurs Sacha Modolo et André Greipel. Pourquoi est-ce choquant de faire un classement des victoires? Tout simplement parce qu’il n’a rien à voir avec la vraie hiérarchie des coureurs, les trois meilleurs depuis le début de la saison étant Contador, Cancellara et Gilbert. Ce dernier vient de s’adjuger de fort belle manière son troisième Amstel, avant peut-être de s’imposer aujourd’hui au sommet du Mur de Huy, ce qui ne serait que sa troisième victoire de la saison (il a remporté la Flèche Brabançonne), mais ces  succès ont évidemment une tout autre valeur que lever les bras dans une étape d’une course de second rang.

Après ce long préambule, et avant d’évoquer Liège-Bastogne-Liège, je voudrais d’abord avoir une pensée pour un coureur que j’aime beaucoup, qui a remporté cette épreuve en 2009, après une échappée solitaire de plus de 20 km, laissant ses poursuivants Rodriguez, Rebellin, Gilbert etc. à plus d’une minute. Ce jour-là tout le monde a compris qu’Andy Schleck était déjà « un grand », ce qu’il démontra dans le Tour de France quelques mois plus tard, et plus encore dans le Tour 2011, où chacun se rappelle son extraordinaire raid entre l’Izoard et le sommet du Galibier. Quel dommage de voir ce magnifique champion, plein de panache, se retrouver à présent constamment au milieu du peloton, avec des coureurs de second rang, loin, très loin d’avoir sa classe, ce qui l’entraîne aussi dans des chutes qui ne font que retarder ses possibilités de résurrection. Dans le fond, heureusement qu’il a gagné Liège-Bastogne-Liège, car sans ce succès son palmarès serait vierge de toute grande épreuve. Certains me diront qu’il a aussi gagné le Tour de France 2010, mais Andy Schleck sait très bien que ce Tour c’est Contador qui l’a gagné. A ce propos, j’en profite pour redire une fois encore que l’UCI peut apporter toutes les modifications qu’elle veut aux palmarès des grandes courses, les vrais connaisseurs du vélo savent bien que personne ne prend en compte les lignes changées ou vierges des grandes épreuves, sauf en cas de dopage réellement prouvé et démontré dans les jours qui suivent une course. D’ailleurs, que je sache, l’UCI a bien cautionné le retour de Bjarne Riis dans le palmarès des vainqueurs du Tour, ce qui est en contradiction formelle avec le déclassement a posteriori de Lance Armstrong. A quoi rime cette absence de vainqueur de la Grande Boucle entre 1999 et 2006 ? Heureusement que le ridicule ne tue plus !

Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet du jour, à savoir Liège-Bastogne- Liège, appelée aussi « La Doyenne », et dont ce sera le dimanche 27 avril la centième édition. Cette classique est un « véritable monument du cyclisme », une course que tout coureur d’aujourd’hui rêve d’avoir à son palmarès. Pourquoi « La Doyenne » ? Parce que c’est l’épreuve la plus ancienne du royaume belge, créée en 1892 à l’initiative du Liège Cyclist Union, club du premier vainqueur Léon Houa (il remportera les trois premières éditions). Elle figure au calendrier des professionnels depuis 1894, avec certaines éditions au début du vingtième siècle réservées aux amateurs ou aux indépendants. Son parcours est le plus difficile de toutes les classiques, avec 261 km de course agrémentés de nombreuses côtes au nom célèbre, Stockeu,et de nouveau cette année la Haute-Levée, sans oublier dans les derniers kilomètres la côte des Forges et la côte de la Roche-aux-Faucons qui, elles aussi, retrouvent leur place dans un parcours très sélectif, ne pouvant être réservé qu’à un « costaud ».

Le recordman de l’épreuve (gagnée 58 fois par un Belge) est bien évidemment Eddy Merckx, avec cinq succès en 1969, 1971 où il fut vainqueur malgré une terrible défaillance qui lui fit perdre 5 mn sur Pintens en moins de 40 km, 1972 devant Poulidor, 1973 et 1974. L’Italien Moreno Argentin l’emportera quatre fois entre 1985 et 1991, dont une avec beaucoup de chance en 1987, Roche et Criquielion jouant tellement au chat et à la souris dans les derniers hectomètres qu’ils se firent rejoindre et battre au sprint. Quant à Fred De Bruyne, il signera un triplé entre 1956 et 1958. En revanche Van Looy (1961) et De Vlaeminck (1970) ne l’ont gagné qu’une fois, et quelques très grands coureurs ne l’ont jamais remporté, comme les campionissimi Coppi et Bartali pour qui, toutefois, ce n’était pas un objectif, Louison Bobet, mais aussi Felice Gimondi, ou encore Francesco Moser, Greg Lemond, Laurent Fignon, Miguel Indurain et Lance Armstrong. Côté français, Jacques Anquetil et Bernard Hinault l’ont emporté. Anquetil en 1966, avec près de 5 mn d’avance sur Van Schil, et davantage encore sur un groupe où figuraient Gimondi et le tout jeune Eddy Merckx, à l’issue d’une grande envolée (46 km en solitaire) dont il avait le secret…quand il était décidé à se surpasser, peut-être aussi pour montrer à Gimondi, qui venait de faire le doublé Paris-Roubaix et Paris-Bruxelles, qu’il était toujours « le patron ». Quant à Hinault, il a signé à cette occasion un des plus beaux exploits du cyclisme d’après-guerre en 1980, dans une course d’un autre âge.

En ce 20 avril 1980, il neigeait dans les Ardennes comme en plein hiver, avec au moins dix centimètres sur les chaussées qu’allaient emprunter les coureurs. Il faisait tellement froid, qu’après 70 kilomètres de course il ne restait qu’une soixantaine de rescapés sur les 170 coureurs au départ. Combien seront-ils à l’arrivée se demandaient les suiveurs, d’autant qu’on n’annonçait pas de réelle amélioration d’ici l’arrivée. Bien peu en vérité, puisqu’ils n’étaient plus qu’une trentaine à se présenter au pied de ce que l’on appelle « le monstre de Stockeu ». Parmi eux « le Blaireau », qui aurait sans doute abandonné s’il n’avait pas eu à ses côtés son fidèle équipier Maurice Le Guilloux, à qui il avait dit : « S’il neige encore au ravito, j’arrête ». Et comme il ne neigeait plus, Hinault continua la course. Bien lui en prit, car ce qui restait du peloton était déjà à l’agonie, et dans ce cas parmi ceux qui vont à l’arrivée c’est le plus fort qui gagne. Et Hinault à cette époque était incontestablement le maître du cyclisme, comme peut-être aucun autre coureur ne l’avait été à part Eddy Merckx.

Le premier à aborder la côte de Stockeu fut Rudy Pevenage, échappé avec plus de 2 mn d’avance sur un groupe où l’on trouvait le Néerlandais Lubberding, mais aussi l’Allemand Thurau, l’Italien Contini (qui l’emportera en 1982), et Bernard Hinault coiffé d’un bonnet de laine rouge. Un peu plus loin Hennie Kuiper, champion du monde en 1975, chute et passe à pied le raidard, ce qui ne l’empêchera pas de terminer à la deuxième place derrière Hinault qui avait décroché, sans s’en rendre compte, ses compagnons de route dans la côte de la Haute-Levée à 80 km de l’arrivée. Kuiper terminera second à plus de 9 mn du « Blaireau », alors que le Norvégien Willman sera le dernier classé…à la vingt-et- unième place et à 27 mn. Une course d’un autre monde, presque d’un autre temps, comme à l’époque de Trousselier, vainqueur en 1908. Bien d’autres exploits ont eu pour théâtre cette magnifique classique. Nous n’en avons cité que quelques uns parmi les plus caractéristiques, en regrettant tout d’abord que Contador, premier au classement UCI après ses victoires à Tirreno-Adriatico et au Tour du Pays-Basque, et Cancellara, meilleur coureur actuel de classiques, soient absents.

Certes, après leurs exploits récents, il est normal que le « Pistolero » et « Spartacus » veuillent souffler, mais on aurait bien aimé les voir sur « La Doyenne », surtout Cancellara, même s’ils sont nombreux à douter de sa réussite dans cette épreuve. Cela étant, si l’on en croit Sean Kelly, vainqueur en 1984 et 1989, Cancellara peut gagner un jour Liège Bastogne Liège, à condition qu’il en fasse un véritable objectif, ce qui le mettrait à égalité avec les meilleurs coureurs de classiques de l’histoire. Après tout, au palmarès de « la Doyenne », il y a des coureurs qui étaient loin de valoir le remarquable rouleur suisse, par exemple Schoubben et Derijcke (premiers ex aequo en 1957), Melckenbeek (1963), Preziosi (1965), Bruyère (1976 et 1978), Fuchs (1981), ou encore Van der Poel (1988), et Gianetti (1995). En revanche, quinze ans après, je garde le souvenir de la victoire à Liège de Franck Vandenbroucke (en 1999), ce surdoué belge qui avait tout pour devenir un très grand et qui, comme d’autres avant lui, n’a pas réalisé la carrière qui lui était promise.

Parmi ces autres exploits évoqués auparavant, j’ajouterais celui de Dietrich Thurau qui remporta l’édition 1979 de Liège-Bastogne-Liège, sans doute sa plus grande performance, fruit d’une audacieuse échappée solitaire, empêchant notamment Bernard Hinault de réussir un doublé retentissant après sa victoire dans la Flèche Wallone, et clouant le bec à ses équipiers qui lui reprochaient son manque d’esprit d’équipe dans sa formation Ijsboerke, qui lui préférait le jeune belge Daniel Willems. En outre, un peu comme Sagan de nos jours, on commençait à se demander quand ce jeune coureur doué et brillant, au style délié, allait enfin remporter la grande victoire qui manquait tellement à son palmarès. Autant de bonnes raisons pour Thurau de frapper un grand coup en ce 22 avril 1979. Et de fait il allait se donner les moyens de prouver qu’il appartenait bien à la catégorie des grands champions, en s’échappant seul après la longue côte de Rosier, à 75 kilomètres de l’arrivée. Nanti d’une avance maximale de 2mn 20s, il allait subir une légère défaillance dans la côte des Forges à 14 kilomètres de l’arrivée, franchissant le sommet avec quelques centaines de mètres d’avance sur un Hinault dechaîné, qui avait déclenché la contre-attaque dans la côte de la Redoute. Cette offensive du « Blaireau » lui permit de lâcher ses adversaires, à l’exception du Belge Pollentier, et de se rapprocher à une minute de Thurau.

Hélas pour Hinault, et heureusement pour Thurau, Pollentier, n’en pouvant plus, ne prit aucun relais, ce qui découragea quelque peu le champion français, d’autant que ceux qu’il avait lâché précédemment, Willems, Baronchelli, Schepers et Van Impe étaient revenus sur eux, et refusèrent de collaborer, Willems notamment respectant à la lettre l’esprit d’équipe, ce que n’avait pas voulu faire Thurau dans le Tour de Belgique quelques jours auparavant, portant une attaque le dernier jour qui condamna Willems, alors que ce dernier avait course gagnée. Cette fois en revanche, l’attitude chevaleresque de Willems allait permettre à Thurau de garder une cinquantaine de secondes d’avance sur le groupe emmené par Bernard Hinault, lequel ne voulait en aucun cas faire seul le travail pour rejoindre Thurau, et se retrouver battu au sprint par des accompagnateurs qui refusaient les relais. Résultat, Thurau remporta un succès mérité et Hinault se contenta de la seconde place, laquelle suffisait à son bonheur compte tenu des circonstances, ce qui montre que même des classiques aussi dures que Liège-Bastogne-Liège ne sont pas faciles à gagner. Cela dit, pour dimanche, je mettrais bien une petite pièce sur Philippe Gilbert et une autre sur Rodriguez, s’il a récupéré de sa chute dans l’Amstel, à moins que Valverde… Logique me direz-vous, mais la logique dans les courses d’un jour est loin d’être celle des grands tours, comme l’a souvent dit à sa façon Jacques Anquetil.

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 1)

kublerAvec Paris-Roubaix s’est achevée la première partie de la saison des classiques printanières celles qui, après Milan-San Remo, s’adressent prioritairement aux hommes durs au mal, capables de passer les secteurs ou monts pavés les plus épouvantables. Cette première partie a démontré, si besoin en était, que Cancellara reste l’homme fort des courses d’un jour, comme en témoigne le classement UCI, où il occupe la deuxième place (derrière Contador), mais la première si on ne prend en compte que les classiques. Il est vrai qu’entre ses places à Milan- San Remo (second), à Paris-Roubaix (troisième) et sa victoire dans le Tour des Flandres, son bilan est plus que positif. Et, en dépit de ses 33 ans, il reste encore très au-dessus de ses rivaux plus jeunes, Terpstra (30 ans) malgré sa victoire à Roubaix dimanche dernier, VanMarcke (25 ans), Sagan (24 ans) ou Degenkolb (25 ans), ce dernier s’annonçant comme le futur maître des classiques, comme il l’a prouvé en ayant déjà remporté Paris-Tours l’an passé et Gand-Wevelgem cette année. J’espère au passage que le champion suisse saura se ménager une plage en fin de saison pour enfin s’attaquer au record de l’heure, sous peine de voir le champion du monde c.l.m., Tony Martin, le pulvériser avant lui, d’autant que Martin fut un excellent pistard. Et puisque je parle de pistard, j’en profite pour saluer la neuvième place de Wiggins à l’arrivée de Paris-Roubaix, une performance qui m’étonne beaucoup moins que ses victoires en 2012 dans le Dauphiné et le Tour de France, même si cette victoire dans le Tour aurait dû revenir à Froome.

Fermons la parenthèse et revenons à présent à la deuxième partie de ces classiques du printemps, formée de ce que l’on appelle « les Ardennaises », en raison de leur localisation géographique dans des secteurs beaucoup plus accidentés, qui conviennent beaucoup mieux aux coureurs à étapes. Ces classiques ardennaises sont au nombre de trois aujourd’hui, en fait depuis 1966 et la création de l’Amstel Gold Race, qui se situe à présent le dimanche précédent la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège. A noter qu’à une époque la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège avaient lieu l’une après l’autre, la première le samedi et l’autre le dimanche, ce qui permit de faire un classement d’ensemble aux points, entre 1950 et 1964, appelé le « Week-end ardennais », très prisé par les coureurs et les suiveurs. Le premier vainqueur en fut le Belge Raymond Impanis puis, en 1951 et 1952, le Suisse Ferdi Kubler qui, grâce à ses deux succès consécutifs, confirma qu’il était un très grand champion après sa victoire dans le Tour 1950, ou son titre mondial conquis en 1951. Il est vrai qu’il ne pouvait que sortir vainqueur de ce « Week-end ardennais » en 1951 et 1952, dans la mesure où il avait remporté les deux épreuves. Stan Ockers et Fred De Bruyne feront aussi le doublé, respectivement en 1955 et 1958. Enfin, quatre coureurs ont remporté ce trophée, sans avoir gagné ni l’une ni l’autre des deux épreuves. Il s’agit d’Impanis en 1950, Jean Storms en 1953, Frans Schoubben en 1959, et Rolf Wolfshohl en 1962, ce dernier ayant terminé ex aequo avec Dewolf, mais lui avait gagné la Flèche Wallonne.

Voilà pour la petite histoire du « Week-end ardennais », dont on ne parle plus aujourd’hui. Cela me permet de noter qu’ils sont six dans l’histoire à avoir remporté les deux épreuves en suivant, à savoir outre Kubler, Ockers et De Bruyne, l’inévitable Eddy Merckx en 1972, puis Moreno Argentin l’Italien en 1991, et Alejandro Valverde en 2006. Mais deux autres coureurs ont encore fait mieux qu’eux en remportant en plus l’Amstel Gold Race, Rebellin en 2004 et Philippe Gilbert en 2011, sa grande année. Exploit, il faut bien le dire extraordinaire, puisque Rebellin et Gilbert ont gagné ces trois épreuves en une semaine.

L’Amstel Gold Race est la première course de cette trilogie. Elle doit son nom à une marque de bière et fut créée en 1966, comblant un vide puisque les Pays-Bas, grand pays de cyclisme s’il en est, n’avait pas de grande classique à son calendrier. Elle a été remportée à deux reprises par un Français, d’abord par Jean Stablinski qui inaugura le palmarès, et par Bernard Hinault qui battit au sprint, en 1981, un peloton où il domina notamment Roger de Vlaeminck, coureur qu’il battra quelques semaines plus tard sur le vélodrome de Roubaix. A noter que les routiers des Pays-Bas sont prophètes en leur pays, puisqu’ils l’ont emporté à 17 reprises (Knettemann en 1974, Raas en 1977, 78, 79, 80, et 82 qui est le recordman des victoires, mais aussi Zoetemelk en 1987 etc.) contre 11 seulement aux Belges, dont Eddy Merckx en 1973 et 1975, mais aussi Maertens en 1976, Johan Museeuw en 1994 et Philippe Gilbert en 2010 et 2011 dont j’ai déjà parlé, et 6 aux Italiens ( Zanini, Bartoli, Di Luca, Rebellin, Cunego et Gasparotto).

L’histoire de la Flèche Wallonne est évidemment beaucoup plus ancienne puisque sa première édition eut lieu en 1936, créée par le journal Les Sports. Elle se fit très rapidement une place parmi les grandes classiques belges, et s’adresse à des coureurs nécessairement complets. C’est d’ailleurs à cause de ses difficultés et de son palmarès qu’elle a gardé son prestige, bien que sa distance soit réduite à 200 km depuis la fin des années 80. Elle a lieu à présent le mercredi, entre l’Amstel et Liège-Bastogne-Liège. Comme dans les deux autres classiques ardennaises, on retrouve parmi les vainqueurs des coureurs de grands tours, ce qui explique la qualité de son palmarès. Van Steenbergen, Coppi qui l’emporta après un raid de 100 km en 1950, Merckx, Van Looy, Zoetemelk, Moser, Saronni, Argentin, et Armstrong l’ont gagnée. Elle plaît bien également aux Français puisque Poulidor en 1963, Laurent en 1978, Hinault en 1979 et 1983, Fignon en 1986, J.C. Leclercq en 1987, Laurent Jalabert en 1995 et 1997 en ont été vainqueurs.

Ses nombreuses cotes, moins dures dans l’ensemble que celles de Liège Bastogne Liège, font qu’autrefois on comparait volontiers « la Flèche » à une immense scie. En outre, il y a une grosse difficulté qui généralement fait la sélection depuis que le parcours a été remodelé en 1983, à savoir le Mur de Huy (1,2 km avec un passage à 22%), escaladé trois fois, et où se trouve aujourd’hui la ligne d’arrivée. Cette arrivée convient évidemment à des coureurs capables de grimper, mais aussi et surtout à des puncheurs comme Rebellin (3 fois vainqueur entre 2004 et 2009), comme Gilbert (vainqueur en 2011) ou encore les Espagnols Rodriguez et Moreno, vainqueurs respectivement en 2013 et 2014. A propos de Rodriguez, je voudrais dire que c’est quand même le seul vrai « grimpeur » vainqueur de la Flèche Wallone…depuis 1996, époque où Armstrong n’était pas encore l’escaladeur qu’il fut plus tard dans le Tour, lui-même succédant à un autre coureur capable de grimper les cols avec les meilleurs, Laurent Fignon en 1986.

A ce propos, je voudrais évoquer une victoire quelque peu oubliée, le premier triomphe de Bernard Hinault en 1979, qui le consacrait définitivement comme un super champion, après avoir déjà remporté auparavant le Tour de France 1978, mais aussi Liège-Bastogne-Liège en 1977. Cette année-là Hinault avait démarré sa saison dans la discrétion par manque d’entraînement, et ses supporters et son entourage attendaient qu’il frappe enfin un grand coup dans les classiques ardennaises. Et ce fut le cas dans la Flèche Wallone, sur un parcours qui, pourtant, ne l’avantageait pas parce que moins dur que précédemment. Mais Hinault, comme Merckx auparavant, était un coureur très complet, et il allait le prouver en s’imposant au sprint, après avoir réduit au supplice dans les derniers kilomètres des coureurs comme Thurau, Lubberding, De Wolf ou Martens, ce qui lui avait permis de rejoindre seul, à quelques encablures de l’arrivée, Johansson et l’Italien Saronni, ce dernier réputé pour être très rapide au sprint. Il se croyait d’ailleurs tellement supérieur à ses derniers accompagnateurs, qu’à moins de cinq cents mètres de l’arrivée il se porta en tête, sûr de sa force, mais Hinault surgissant de l’arrière plaça son attaque, débordant le coureur transalpin. Surpris, ce dernier se lança à sa poursuite et reprit très vite les deux longueurs de retard qu’il comptait sur Hinault, mais ce dernier en remit une couche supplémentaire et Saronni, asphyxié, se retrouva de nouveau avec deux longueurs de retard sur la ligne d’arrivée. Le « Blaireau » venait de gagner sa troisième classique belge (après Gand-Wevelgem et Liège-Bastogne-Liège en 1977), et surtout venait de faire taire ses détracteurs et ceux qui commençaient à douter de lui. Il remportera de nouveau la « Flèche » en 1983, juste avant sa deuxième Vuelta victorieuse.

 Michel Escatafal