Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 2)

rivière RHCette fois point de diversions et essayons de voir quelle est la réelle valeur du record du monde de l’heure que vient de battre Jens Voigt, dont la réussite réchauffe le cœur de tous ceux qui aiment le vélo, tellement ce coureur a été méritant tout au long de sa très longue carrière (professionnel de 1997 à 2014), agrémentée de quelques belles victoires comme ses cinq succès dans le Critérium International (1999, 2004,2007, 2008 et 2009). Toutefois cela ne doit pas nous faire oublier que ce monument du cyclisme qu’est le record du monde de l’heure, avait beaucoup perdu de son attractivité depuis quelques années, en grande partie par la faute de l’UCI qui ne cesse de modifier ses règlements. Résultat, après l’épisode Sosenka, c’est maintenant Jens Voigt qui figure au palmarès, ce qui est plus réjouissant que voir le coureur tchèque en successeur des Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, d’autant que cela faisait presque dix ans que ça durait (49.700km en 2005). Et Voigt n’a pas fait les choses à moitié, puisqu’il a porté ce record largement au-delà des 50 kilomètres (51.115km).

Néanmoins on ne peut pas vraiment se réjouir, comme ce fut le cas auparavant, dans la mesure où Voigt a battu le record de Sosenka sur un vélo très spécial, qui n’a rien à voir avec celui utilisé par Merckx à Mexico en 1972, ni même avec celui de Sosenka à Moscou en juillet 2005 ou encore celui de Boardman en 2000 à Manchester (49.441 km). En revanche son vélo est beaucoup plus proche de celui avec lequel Moser a battu ses deux records à Mexico (janvier 1984 avec 50.808 km et 51.151 km), avec des distances parcourues quasiment équivalentes. Certes les roues du vélo de Voigt sont identiques à l’avant et à l’arrière, le poids de la machine est légèrement supérieur (8.45 kg pour Voigt et un peu moins de 8 kg pour Moser), mais en dehors de cela la ressemblance avec celui de Moser est caractéristique…ce qui n’empêche nullement son homologation, l’UCI acceptant à présent que « le matériel utilisé en compétition doit pouvoir bénéficier des évolutions de la technologie lorsqu’on estime que cela est pertinent ». Très bien, sauf que cela interdit toute comparaison athlétique, en se demandant ce qui était pertinent à propos des performances des années 1984 à 1996 (Moser, Indurain, Rominger, Boardman), même s’il y avait de l’exagération (Obree). Dit autrement, le cyclisme qui se veut et est un sport éminemment professionnel ne cesse de se ridiculiser avec ses constants changements de règlement et de palmarès. Résultat, seuls les vrais passionnés de ce sport réussissent à se faire une idée exacte de la hiérarchie dans les compétitions et de la place de chaque coureur dans l’histoire, sachant évidemment que l’on ne peut pas négliger les évolutions de toutes sortes, à commencer par le matériel. Chacun sait bien que Merckx n’a pas utilisé lors de son record à Mexico le même vélo que Coppi en 1942, ni même que celui de Rivière en 1957 et 1958, ce dernier ne bénéficiant pas, comme Merckx, des avantages de l’altitude à Mexico.

Tout cela pour dire que l’UCI ne devrait pas trop se mêler a posteriori des records du cyclisme sur piste, ou alors légiférer assez tôt pour ne pas avoir à changer les palmarès, quelques mois ou quelques années plus tard. Ce serait le meilleur moyen pour attirer les candidats à ce record qui a fait tellement rêver…avant de ne plus intéresser personne. L’an prochain on annonce une tentative de Wiggins pour le mois de juin, et bien évidemment le coureur britannique pulvérisera ce record. Combien réalisera-t-il avec le même vélo que Voigt ? Certainement plus de 53 kilomètres dans l’heure, avant que ce record ne soit battu par Taylor Phinney, lequel le portera à plus de 54 kilomètres. Tout cela en espérant qu’on ne fasse plus la comparaison avec l’époque de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. D’ailleurs si ces champions couraient à notre époque, je suis persuadé que sur leur classe ils battraient les 55 kilomètres. A-t-on connu meilleur rouleur-poursuiteur que Coppi, à une époque où la poursuite attirait les meilleurs rouleurs ? Sans doute pas, même si Anquetil et Merckx, eux aussi excellents poursuiteurs, auraient pu soutenir la comparaison avec le Campionissimo. En fait, un seul champion aurait pu battre tout ce joli monde, Roger Rivière, lequel bénéficie de la comparaison avec Jacques Anquetil dans les contre-la-montre et en poursuite. Pour mémoire, je rappellerais que dans sa courte carrière professionnelle (moins de quatre ans), Rivière ne fut jamais battu au championnat du monde de poursuite (qu’il remporta en 1957, 1958 et 1959), tout comme il était imbattable sur moins de 60 kilomètres contre le chronomètre sur la route.

Et puisque je viens d’évoquer les champions du passé, je voudrais évoquer la manière dont se sont préparés Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx, avant d’accomplir ce qui fut considéré à l’époque comme un retentissant exploit. Coppi d’abord qui s’attaqua au record du monde de l’heure en pleine guerre (il était militaire), s’entraînant sommairement sur le Vigorelli de Milan au milieu des alertes aériennes, et sur la route quand il pouvait. Il fallait d’ailleurs avoir une sacrée foi pour s’attaquer aux 45.840 kilomètres du Français Archambaud (novembre 1937), surtout en pensant que Fiorenzo Magni venait de s’essayer à ce record et d’échouer nettement (44.440 km). Pourtant le futur ampionissimo releva le défi et se lança sur un vélo spécial pesant 7.5 kg (un kg de moins que celui d’Archambaud) et avec un développement de 7.38 m (52×15), à comparer aux 8.40 m de Voigt (55.14). Et il réussit l’exploit au prix de mille souffrances, alternant entre avance et retard sur Archambaud tout au long de la tentative, pour finir avec 31 minuscules mètres d’avance. Mais comme nous sommes dans le cyclisme et que dans ce sport rien n’est jamais simple dès qu’il y a une performance, il faudra attendre plus de quatre ans (en février1947) pour que le record de Coppi soit homologué, le dossier d’homologation ayant été déposé avec retard (plus de six mois). Un seul regret toutefois, qui fera le bonheur de Jacques Anquetil en 1956 : Coppi ne voulut jamais plus s’attaquer à son record, alors qu’en 1949, par exemple, il aurait pu le pulvériser, notamment après son second titre mondial en poursuite. Cela étant ce record tiendra quand même quatorze ans, en raison essentiellement de la légende qui s’y attachait, à savoir une extrême souffrance pour tenir la cadence pendant une heure…à comparer là aussi avec l’état de fraîcheur de Voigt après son exploit le 18 septembre dernier, même s’il a reconnu « avoir tout donné dans les vingt dernières minutes.

En tout cas cet effort ne fit pas peur à Jacques Anquetil, lequel profitant de son incorporation dans l’armée, s’attaqua au record le 29 juin 1956 dans le même Vigorelli de Milan, après s’être testé la veille pendant cinquante minutes. Profitant des conseils avisés de son directeur sportif, Paul Wiégant, qui lui établit un tableau de marche calqué sur celui de Coppi, Anquetil fit de cette tentative une sorte de contre-la-montre sur piste, partant assez vite, avant de tout donner dans le dernier quart d’heure. Cette tentative allait réussir au-delà de toute espérance, puisque le super champion normand, juché sur son vélo de 8.7 kg, avec lui aussi un développement de 7.38m (52.15), dépassa les 46 km avant le terme de l’heure fatidique. Au bout de son effort, il aura couvert la distance de 46.159 km, soit 288 m de plus que Coppi, ce qui fit dire à de nombreux observateurs que Jacques Anquetil avait battu Fausto Coppi, même si les conditions étaient quand même un peu différentes. En revanche, la comparaison fut beaucoup plus facile à faire un peu moins de 3 mois plus tard (le 19 septembre 1956) quand un autre surdoué de la route et de la piste âgé de 23 ans (un an de plus qu’Anquetil), Ercole Baldini, améliora ce record pour le porter à 46.393 km dans l’heure.

Un record du monde qui n’allait pas tenir beaucoup plus longtemps, à peine un an, sous les coups du surdoué parmi les surdoués, Roger Rivière. Ce dernier, alors âgé de 21 ans, s’était révélé chez les professionnels en battant Jacques Anquetil en finale du championnat de France de poursuite, puis en s’appropriant le titre mondial quelques semaines plus tard en dominant le Français Albert Bouvet en finale, après s’être joué de l’Italien Messina en demi-finale, le même Messina qui déténait le titre depuis 1954 et qui avait défait Anquetil en finale en 1956. Tous ces exploits sur la piste le conduisirent tout naturellement à s’attaquer au record de Baldini en septembre 1957, où dès sa première tentative, sans véritable préparation, il couvrit dans l’heure la distance de 46.923 km. Cela signifiait que le potentiel de Roger Rivière était bien supérieur à cette distance, d’autant qu’il avait approché les 47 km en ayant « fumé la pipe », selon ses dires, et surtout en ayant confondu tous ceux qui, comme Coppi, pensaient que 46.500km était un plafond qu’on ne pourrait pas dépasser. Ce même Coppi, qui avait assisté à la tentative de Rivière, reconnut très vite son erreur, admettant, comme tous les observateurs avisés du vélo, qu’en répartissant mieux son effort (Rivière avait pris un départ canon) le champion du monde de poursuite aurait accompli une performance très supérieure.

Raison de plus pour le coureur stéphanois de remettre ça un an plus tard, en ayant pour but de dépasser les 47.500 km, voire même 48 km dans l’heure. Et ces 48 km il les aurait peut-être battus le 23 septembre 1958 au Vigorelli, sans une crevaison à la quarante-huitième minute, qui l’obligea à finir sa tentative sur son vélo de secours. Toutefois, malgré cette crevaison, il porta le record du monde à 47.347 km. Cette fois Rivière avait mis tous les atouts de son côté, en ayant choisi un braquet de 53×15 (7.48m de développement) au lieu du 52.15 classique utilisé par lui-même un an auparavant et par Anquetil et Baldini. Il avait aussi décidé d’utiliser un vélo pesant 6.7 kg, avec des pneus gonflés à l’hélium, et avait recouvert son casque d’une fine pellicule de plastique pour une meilleure pénétration dans l’air. Hélas, cette crevaison…Et si j’écris cela, c’est parce que tous ceux qui venaient d’assister à cet extraordinaire exploit ont souligné sa facilité et son magnifique état de fraîcheur au terme de son heure d’effort. En fait, il venait de démythifier la souffrance inhérente à ce record.

Un record que Jacques Anquetil battra le 27 septembre 1967, à l’âge de 33 ans, en utilisant cette fois un braquet très supérieur à ceux utilisé précédemment (8.54 m). Un risque énorme, même si avec l’âge il se sentait suffisamment puissant pour le prendre…ce qui lui réussit parfaitement puisqu’après mille souffrances, il couvrit 47.493 km soit 146 mètres de plus que la marque de Roger Rivière. Un record qui, hélas, ne fut pas homologué pour cause de refus de contrôle antidopage. Il n’empêche « Maître Jacques » venait de réaliser un sacré exploit, même si en valeur absolue il n’avait pas égalé la performance de Rivière.

Et que dire d’Eddy Merckx, battant le 25 octobre 1972 le record détenu par le Danois Olé Ritter (48.653 km) depuis le 10 octobre 1968, sur la piste de Mexico inaugurée juste avant les Jeux Olympiques. Oui, que dire de l’exploit réalisé par celui qui détient le plus beau palmarès sur route de l’histoire du cyclisme, et qui compte aussi près d’une centaine de succès sur les vélodromes du monde entier. Et surtout que dire en pensant que cette année-là Merckx avait remporté Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallonne, puis le Giro, le Tour de France, et le Tour de Lombardie. J’imagine ce que certains adversaires du vélo diraient de nos jours sur une telle collection de grands succès en une seule saison, la suspicion devenant complètement folle en y ajoutant le record du monde de l’heure. Je vois d’avance les forumers aiguiser leurs vilénies sur les sites spécialisés ! Fermons la parenthèse pour dire que ce record devint la propriété du Cannibale, sans la moindre préparation spéciale, ou si l’on préfère sur sa seule classe. Un peu comme je l’ai écrit à propos de Coppi ou Rivière lors de sa première tentative. Mieux même, il n’avait même pas pris soin de rouler avant d’être sur la piste…pour économiser ses forces, ce qui fit dire à Jacques Anquetil qu’il aurait « certainement dépassé les 50 kilomètres » s’il s’était préparé à cet effort spécial.

Il l’aurait fait à coup sûr s’il avait surtout pris la peine de s’entraîner en altitude pendant plusieurs semaines afin de bénéficier pleinement des 2250m au-dessus du niveau de la mer. Enfin, un peu comme Rivière lors de sa première tentative, il partit trop vite et le paya à la fin. Peut-être le fait d’avoir dû patienter quatre longues journées en attendant que la météo soit favorable. Voilà pourquoi je pense que le futur recordman de l’heure, celui qui succèdera au palmarès à Jens Voigt, qu’il s’appelle Martin, Cancellara ou plus encore Wiggins, remarquable pistard et actuel champion du monde contre-la-montre, ne pourra jamais se considérer comme l’égal de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. Ces coureurs étaient des fuoriclasse, des champions dégoulinant de classe pure, ce que Wiggins ou Cancellara ou Martin ne seront jamais malgré leurs grandes qualités. Cela dit, un autre coureur aurait dû et pu s’inviter à ce somptueux bal des rouleurs : Bernard Hinault. Pourquoi n’a-t-il pas tenté de devenir à son tour recordman du monde de l’heure entre 1979 et 1982, c’est-à-dire à sa plus belle époque, alors qu’il était un très bon pistard ? Avec un minimum de préparation et à Mexico, il aurait à coup sûr été le premier à franchir le mur des 50 km. Pourquoi n’a-t-il pas relevé ce défi, comme il avait su relever celui de gagner Paris-Roubaix ? Dommage, car Hinault en classe pure était bien de la lignée de Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx.

Michel Escatafal


Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 1)

voigtAvant de parler du nouveau record de l’heure de Jens Voigt et de sa valeur réelle, je voudrais souligner deux ou trois évènements qui ont certainement interpellé les amateurs de cyclisme. Tout d’abord il y a le décès de Pino Cerami à 92 ans, ce qui montre que les cyclistes peuvent aussi mourir à un âge très avancé. Pino Cerami a surtout la particularité d’avoir attendu d’être âgé de 38 ans pour commencer à remporter des épreuves importantes, alors qu’il n’avait quasiment rien gagné jusque-là. Son palmarès en effet recense entre 1951 et 1960 une victoire dans le Tour du Doubs (1951) et le Tour de Belgique (1957). Et puis tout à coup, en 1960, ce fut l’explosion avec une victoire dans Paris-Roubaix, puis la même année la Flèche Wallonne et le Tour de Wallonie. L’année suivante, alors qu’il avait fini ses 39 ans, il s’imposait dans Paris-Bruxelles, une grande classique à l’époque, mais aussi dans la Flèche Brabançonne et de nouveau le Tour de Wallonie, avant de remporter à plus de 40 ans, le grand prix de la Basse Sambre (1962), puis une étape du Tour de France en 1963. Reconnaissons que comme parcours, celui-ci n’est pas banal ! Cela dit, il a eu la chance de ne pas courir au vingt-et-unième siècle, car on imagine qu’avoir obtenu pareils résultats sur le tard aurait alimenté je ne sais quelle suspicion de dopage. En tout cas, je ne sais pas s’il a pris quelque chose d’interdit aujourd’hui pendant sa carrière, mais il est mort très âgé, comme d’autres coureurs nés à son époque, tel Fiorenzo Magni, décédé au même âge.

Et puisque j’ai évoqué le mot dopage, dont on reparlera plus tard, je voudrais souligner la décision de l’Union Cycliste Internationale (UCI), qui vient d’annoncer la création d’un tribunal antidopage indépendant pour les coureurs contrôlés positifs à des substances prohibées. Très bien, mais en espérant que cela se fasse en apportant la preuve irréfutable que le coureur s’est dopé, et non pas en condamnant des coureurs qui ne peuvent en aucun cas apporter la preuve qu’ils ne se sont pas dopés, notamment pour les cas les plus litigieux, en y incluant le passeport biologique. Parmi ces cas je citerais les plus emblématiques, à savoir Valverde, Contador, Pellizotti ou Kreuziger, à qui on a retiré des victoires sur la route, et qui ont même été blanchi par la suite de façon formelle (Pellizotti) ou indirecte (Contador), alors que dans d’autres sports des cas avérés ont été traités avec infiniment plus d’indulgence. Bref, comme je ne cesse de le répéter, le vélo a pris le parti de se maltraiter, au grand dam des vrais amateurs de vélo, mais au grand plaisir de ceux qui ne cessent de critiquer ce sport, auquel ils ne connaissent absolument rien.

Laissons ces contempteurs du vélo à leur ignorance crasse et intéressons-nous rapidement aux résultats des championnats du monde sur route avec la belle victoire de la Française Pauline Ferrand-Prévot. Et comme cette jeune femme n’a que 22 ans, on peut imaginer que son palmarès sera très étoffé dans les années à venir, peut-être pas autant que celui de Jeannie Longo, mais avec une très belle collection de victoires quand même. Cela dit, avec le développement du vélo féminin un peu partout dans le monde, la concurrence s’avère déjà bien supérieure à celle qu’a connue Jeannie Longo…ce qui n’enlève rien à ses mérites.

Autre victoire significative dans ce Mondial, celle de Michal Kwiatowski, jeune coureur polonais de 24 ans, qui a eu raison par son culot et sa classe de tous ses principaux adversaires. La Pologne, avec Kwiatowski et Majka (sixième du Giro et meilleur grimpeur du Tour cette année à 25 ans), dispose à présent de deux coureurs de grande classe, ce qui pourrait en faire une des nations les plus fortes dans l’avenir, et retrouver même le rang qu’elle avait à l’époque chez les amateurs, quand ces derniers ne courraient pas avec les professionnels. On se rappelle notamment de Szurkowski dans Paris-Nice en 1974 (pour la première fois les amateurs affrontaient les professionnels dans une grande course), champion du monde amateur, qui tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge.

Fermons cette parenthèse historique pour évoquer aussi la nouvelle médaille obtenue dans ces championnats du monde par Alejandro Valverde. Au total il collectionne six breloques, dont deux en argent en 2003 et 2005 et quatre en bronze en 2006, 2012, 2013 et 2014. Je veux profiter de l’occasion pour rendre hommage à ce coureur qui, ne l’oublions pas, fut suspendu deux ans et interdit de courir en Italie entre 2009 et 2012…sans jamais avoir été contrôlé positif. Cette suspension qui a ému et outré nombre d’amateurs de vélo ne l’a pas empêché de revenir au moins aussi fort qu’avant, puisqu’il est aujourd’hui numéro deux mondial au classement UCI, signe que sa saison a été couronnée de succès. N’oublions pas que s’il a en partie raté son Tour de France (seulement quatrième sans Contador, Froome et Quintana), il a terminé troisième de la Vuelta derrière Contador et Froome, les deux références des courses à étapes de la décennie. En tout cas, comme pour Contador, cela signifie qu’il est revenu à son meilleur niveau après sa suspension, preuve que son présumé dopage n’explique pas ses performances passées. Là aussi, je laisse ceux qui n’aiment pas le vélo à leur rancœur, et j’affirme haut et fort que Valverde est un des plus grands champions de son temps, son palmarès le situant dans l’histoire au niveau de celui de Jan Janssen, Gianni Bugno, Vincenzo Nibali, Hennie Kuiper ou Cadel Evans.

Mais au fait, je viens de m’apercevoir que je n’ai pas encore parlé du record de l’heure de Jens Voigt, et de ce qu’il représente dans la longue histoire du vélo. Et bien, ce n’est pas grave, car je vais en parler dans un autre article, celui-ci s’avérant trop long pour l’historique que je veux développer sur le record du monde de l’heure, dont on peut regretter que nombre de grands champions ne figurent pas au palmarès, soit parce qu’ils ne l’ont pas tenté (Hinault, LeMond, Cancellara…), soit parce qu’on les a carrément rayé des palmarès…après avoir battu ledit record (Moser, Rominger, Indurain). Décidément, modifier les palmarès fut et continue d’être une marotte pour les instances du cyclisme !

Michel Escatafal


Le record de l’heure se meurt…comme la piste

FaurerivieremerckxobreeEn regardant le Giro chaque jour, et en entendant évoquer ça et là les noms des anciens grands champions qui ont marqué l’histoire de cette épreuve, je me dis que le cyclisme n’a pas évolué comme le souhaitent de nombreux fans de ce sport. Tout a changé dans le vélo, le matériel, ce qui est normal, mais aussi et surtout la perception qu’ont les jeunes de ce sport magnifique. Une perception qui, il faut le reconnaître, est aussi due aux multiples affaires de dopage qui ont pollué et polluent à intervalles réguliers les compétitions. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser le phénomène, mais force est de constater que l’on parle de dopage dans le sport essentiellement à propos du cyclisme. Comme si le cyclisme était le seul sport touché par des performances où la pharmacopée joue son rôle !

Certains vont penser que je me répète, mais je n’arrive pas à accepter cette injustice qui consiste à condamner et à montrer du doigt des sportifs exerçant un des plus durs métiers qui soit, alors que le dopage est inhérent au sport de compétition. Il l’est tellement que, même si certaines pratiques ne figurent pas dans le code antidopage, même si l’on n’utilise pas de produits interdits pour augmenter ses performances, on peut considérer qu’il y a dopage à partir du moment où on peut se payer des entraînements dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la vie « normale ». En disant cela, je pense par exemple aux stages en altitude ou aux divers moyens que l’on a pour mieux récupérer de ses efforts. Je pense aussi à l’évolution du matériel, qui ne met pas toujours les champions sur un pied d’égalité, au point que la victoire dans un grand tour s’est jouée parfois sur l’avantage que procurait une nouveauté technologique. Un seul exemple : A combien était estimé l’avantage procuré par le guidon de triathlète qu’utilisait Greg Le Mond dans le Tour de France 1989, par rapport à celui utilisé par les autres concurrents dont Laurent Fignon ? A coup sûr très supérieur aux 8 secondes qui ont permis au coureur américain de devancer le champion français à l’arrivée à Paris.

Dans ce cas, comment appeler cela ? Ce n’était pas du dopage issu d’un médicament, mais le résultat n’était-il pas le même ? Dans le même ordre d’idées, certains affirment que la razzia britannique sur le cyclisme sur piste aux J.O. de Londres l’an passé, était due en grande partie à un avantage technologique, lequel aurait permis notamment à Kenny de battre Baugé en finale de l’épreuve de vitesse, alors qu’il ne l’avait jamais battu auparavant. D’autres aussi s’étonnent de voir que Bradley Wiggins ait pu l’an passé écraser tous les contre-la-montre auxquels il a participé…alors qu’auparavant il n’en gagnait jamais un seul. Là aussi certains prétendent que c’est une histoire de pédalier. Pour ma part, je ne me prononcerais pas sur ces hypothèses, parce que je ne suis pas assez compétent en technique pour affirmer que Kenny ou Wiggins ont réellement bénéficié de ces avancées technologiques. En outre, personne ne niera que Kenny est un grand sprinter, ni que Wiggins est un grand rouleur, comme en témoignent ses nombreux titres mondiaux ou olympique en poursuite.

En parlant de cyclisme sur piste, la transition est toute trouvée pour évoquer un des grands monuments du vélo…qui ne l’est plus : le record du monde de l’heure. Ce record était une sorte de Graal auquel aspiraient tous les plus grands champions, sans toutefois oser s’y attaquer tellement l’exercice était difficile et éprouvant. Combien de lauréats en effet, ont promis de ne plus jamais refaire une tentative, parce qu’ils avaient trop souffert pour tenir une heure sur la base de 46, 47, 48 ou 49 km dans l’heure ? Est-ce pour cela qu’on ne veut plus s’attaquer à ce record, autrefois mythique, ou bien sont-ce plutôt des questions de rentabilité pour un sponsor ? Pour ma part j’opterais pour la deuxième solution, en ajoutant que malheureusement tout ce qui touche au cyclisme sur piste n’intéresse guère les foules, lesquelles ne font que suivre les médias…et les fédérations nationales dans ce mouvement. Dans ce cas, battre le record de l’heure se ferait dans l’indifférence générale. En outre, personne ne veut admettre que s’attaquer au record de l’heure en mars, ne pénaliserait pas nécessairement un crack dans sa quête d’une victoire dans le Tour de France, surtout en pensant aux « presque tours du monde » que s’offrent les coureurs en début de saison. Il suffit de prendre l’exemple de Contador cette année, qui entre janvier et mars a couru en Argentine, puis à Oman, avant de retourner en Italie, puis en Espagne, et arriver complètement « lessivé » aux classiques ardennaises..

Après ce long préambule, passons à présent au sujet que je voulais évoquer, le record de l’heure, qui manifestement n’est plus au niveau où il devrait être. Si je dis cela, c’est parce que certains coureurs, pistards ou routiers, pourraient faire beaucoup mieux que les 49,700 km de l’inconnu tchèque Ondrej Sosenka. Pour en être persuadé, il suffit de regarder les chronos dont sont capables de jeunes poursuiteurs élevés sur la piste comme l’Australien (21 ans), Jack Bobridge, qui a réussi en février 2011 à battre le record du monde des 4 km avec le fabuleux chrono de 4mn10s534, soit 6/10 de seconde de mieux que le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui datait de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono était tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, qui l’a précédé sur le palmarès du championnat du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s, tout comme l’actuel détenteur du titre mondial, australien lui aussi, Michael Hepburn.

Cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux, qui ont entre 21 et 24 ans,  pourraient, et même devraient s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout véritable amateur de cyclisme, c’est-à-dire pour ceux qui ne se contentent pas de comptabiliser de la même façon une victoire au Tour de Turquie avec un titre mondial en poursuite ou un succès dans un grand tour, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs, quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35,325 km quand même !), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Il y a d’abord le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon pistard, mais aussi excellent routier (vainqueur de Milan-San Remo, Milan-Turin et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km) au Vigorelli de Milan.

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert sur le vélodrome de Rome (qui remplaçait le vieux Vigorelli de Milan) en octobre 1967 la distance de 48.093km. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Aujourd’hui le record est détenu (depuis 2005) par l’inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka, avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus, à commencer par celui du 200m détenu par Kevin Sireau depuis 2009 (9s572) .

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km dans l’heure (50,808 km et 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises le projet de s’y attaquer…sans toutefois dépasser le stade de l’intention. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes, à commencer par  Tony Martin, l’actuel champion du monde contre-la-montre, de surcroît excellent pistard dans ses jeunes années (champion d’Allemagne de poursuite par équipes en 2004 et 2005), qui pourrait lui aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le vainqueur du dernier Tour de France, le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se devait de battre autrefois, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard (champion d’Europe à l’américaine et finaliste du championnat du monde de poursuite), aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu dans l’espoir d’une tentative de Cancellara, Martin ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit, quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara aurait pour lui sa puissance ou sa résistance, mais ce n’est pas un pistard comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’il a toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que les candidats les plus crédibles sont Tony Martin et plus encore Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes. Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km. Jamais un coureur n’a été et ne sera peut-être aussi doué que l’était ce champion exceptionnel qui, rappelons-le, vit sa carrière s’arrêter un jour de juillet 1960 dans la descente du col du Perjuret, alors qu’il s’apprêtait, à 24 ans, à remporter son premier Tour de France.

Michel Escatafal