Le 110m haies, une spécialité qui sourit aux Français

drutPMLEn lisant une interview de Jimmy Vicaut, un des principaux favoris du 100m aux prochains championnats d’Europe, je suis très surpris de voir à quel point les sportifs de notre époque sont ignorants du passé. Si j’écris cela c’est parce que ce même Vicaut disait dans cette interview : « Nous avons la meilleure génération du sprint français ». Quelle curieuse affirmation, en pensant à la période entre 1962 et 1968, où nous avions Delecour, Piquemal et Bambuck, en rappelant que Piquemal et Delecour ont été premier et second du 100m lors des championnats d’Europe 1962, mais aussi que Bambuck et Piquemal ont été sur le podium du 100m en 1966 à ces mêmes championnats d’Europe, Bambuck remportant le 200m avec Nallet à la troisième place, que Delecour, Piquemal, Bambuck et Berger ont été champions et recordmen d’Europe du 4x100m, que Bambuck a été double finaliste olympique sur 100m et 200m et médaillé de bronze au relais 4x100m des J.O. de 1968 (avec Delecour, Piquemal et Fenouil) malgré une angine attrapée la semaine du début de la compétition. Mais je pourrais aussi parler du début des années 1990, où Sangouma et Trouabal ont été médaillés d’argent respectivement du 100 et du 200m aux championnats d’Europe à Split (1990), avec Marie-Rose à la troisième place du 100m, ces trois sprinters, plus Morinière, battant le record du monde en finale du 4x100m avec un temps de 37s79…que notre relais actuel composé avec la soi-disant « meilleure génération du sprint français » n’a toujours pas égalé plus de 20 ans après. Voilà, Monsieur Vicaut, il ne faut pas refaire l’histoire en s’imaginant, comme nombre de jeunes gens aujourd’hui, que l’histoire du sport et du monde a commencé il ya dix ans à peine.

Fermons cette longue parenthèse qui m’a servi d’introduction, pour évoquer un peu plus longuement les prochains Championnats d’Europe d’athlétisme qui vont se dérouler du 12 au 17 août prochains à Zurich. Un lieu mythique pour les fans de ce sport, où nombre de grandes performances et de records du monde (Lauer, Hary, Davenpoort, Milburn, Coe, Nehemia, Evelyn Ashford, Mary Decker, Carl Lewis, Reynolds, Kingdom, 4x100m américain, Kiptanui, Gebresselasié, El Guerrouj, Kipketer…et j’en oublie peut-être) ont été réalisés sur une piste que l’on a souvent qualifiée de « miracle », même si ladite piste a changé de nature depuis l’apparition des pistes synthétiques. Cela étant, des grandes performances, nous français en attendons quelques unes de très belles, notamment sur une discipline qui, de tous temps,  fut une des plus prolifiques en médailles dans les divers championnats continentaux ou planétaires, à savoir le 110m haies. Il suffit d’ailleurs de consulter les palmarès olympiques, mondiaux ou européens, pour s’apercevoir que le 110m haies a souvent souri aux hurdlers français, depuis André-Jacques Marie (au début des années 50) jusqu’à ce jour, en passant par Guy Drut, un des trois ou quatre plus grands athlètes de l’histoire de notre athlétisme national,  Caristan ou encore  Ladji Doucouré.

A propos de Doucouré, même s’il peine à revenir à un bon niveau, on peut quand même saluer son investissement, malgré une cascade de blessures qui n’ont cessé de contrarier sa carrière entre 2006 et 2011, en notant qu’il vient de réussir 13s38 dernièrement à Castres (avec vent), après avoir réussi 13s44 peu avant à La Roche-sur-Yon, ce qui aurait pu lui permettre de disputer les Championnats d’Europe…si la France ne disposait pas déjà de trois coureurs de très haut niveau international, dont un, Pascal Martinot-Lagarde, devrait s’attribuer le titre européen à Zurich. N’oublions pas qu’il détient la meilleure performance mondiale de l’année, en 12s95 (à Monaco), ce qui lui a permis de battre le vieux record de France de Doucouré (12s97 en 2005).

En fait seule une chute ou une grosse contre-performance pourrait priver notre champion du titre européen, tellement ses progrès sont évidents cette année. En tout cas le changement dans sa technique de course (sept foulées avant la première haie au lieu de huit), expérimenté avec son ancienne coach, Patricia Girard, qu’il a quitté depuis le mois d’avril pour rejoindre le groupe de Giscard Samba dans lequel figurent aussi son frère aîné Thomas et Cindy Billaud, la nouvelle co- recordwoman de France (12s56 comme Monique Ewange-Epée en 1990), est rien moins qu’une réussite. Certains trouveront un peu cavalier d’avoir quitté Patricia Girard au moment où celle-ci lui a permis d’acquérir une nouvelle technique, mais ce sont les aléas de la condition de coach.

Le frère de Pascal Martinot-Lagarde, Thomas, aura lui aussi une belle chance de médaille à Zurich s’il est au niveau de son record personnel (13s26), tout comme l’autre Français, Dimitri Bascou, dont le record personnel est de 13s25. Qui sait, peut-être aurons-nous un podium 100% français aux prochains Championnats d’Europe, ce qui serait évidemment inédit ? Cela dit, la discipline en France est tellement riche, qu’outre Doucouré, notre délégation sera privée de Garfield Darien, double médaillé d’argent  aux championnats d’Europe (2010 et 2012).   Oui, le 110m haies est bien la distance phare de notre athlétisme, même si nous avons avec Renaud Lavillenie le meilleur perchiste mondial de ces derniers années (champion olympique du saut à la perche en 2012 et recordman du monde depuis cet hiver).

Cela étant, comme ce site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais dire quelques mots de nos meilleurs coureurs de 110m haies, dont on a parfois oublié le nom, mais qui ont néanmoins participé à la gloire de l’athlétisme français, à une époque où la Diamont League n’existait pas, mais à une époque où les matches internationaux étaient très nombreux en plus des nombreux meetings qui avaient lieu un peu partout dans le monde. Bref, à une époque où l’athlétisme n’était pas seulement une compétition de championnats, comme c’est le cas de nos jours, depuis l’avènement du professionnalisme.

J’ai déjà parlé d’André-Jacques Marie, champion d’Europe du 110m haies en 1950, mais ensuite il y eut un athlète qui ne remporta jamais un grand championnat, mais qui, en revanche, fut un des meilleurs athlètes européens dans sa discipline pendant presque une décennie. Il s’agit d’Edmond Roudnitska, excellent technicien, qui participa à trois Jeux Olympiques. Il était surtout redoutable avec le maillot de l’équipe de France (vainqueur de tous les matches internationaux auxquels il participa en 1956), comme si ce maillot lui permettait de se surpasser encore davantage qu’en grande compétition individuelle. Dommage qu’il n’ait pas eu la même réussite aux J.O. de Melbourne en 1956, où il fut éliminé en demi-finale en 14s9, après avoir réalisé 14s3 en séries (la médaille de bronze a été obtenue avec 14s1).

 Dix ans plus tard, en 1966, Marcel Duriez sera médaillé de bronze aux championnats d’Europe 1966, derrière Eddy Ottoz, hurdler italien né en France, qui remporta aussi l’or en 1969. Duriez, athlète qui ne s’avouait jamais battu, fut également deux fois finaliste olympique en 1964 (6è) et 1968 (7è). D’une certaine manière, on pourrait dire que Duriez annonçait l’arrivée de Guy Drut au firmament de la discipline en Europe et dans le monde (voir mon article Borzov, Akii-Bua…et Drut aux J.O. de Munich). Drut qui allait devenir tout naturellement champion d’Europe en 1974, deux après avoir réussi l’exploit d’empêcher un triplé américain aux J.O. de Munich en s’intercalant entre l’extraordinaire Milburn et Hill. Quatre ans plus tard, aux J.O. de Montréal, Guy Drut réussira là où Jazy avait échoué en 1964 à Tokyo (sur 5000m), qui plus est en n’étant pas forcément le meilleur, car son second, le Cubain Cabanas, lui était sans doute très légèrement supérieur, Drut souffrant légèrement de la cuisse. Un champion, un immense champion même, car remporter une médaille d’or olympique dans ces conditions ressort presque du miracle. Une victoire qui allait en quelque sorte servir d’exemple à tous les sportifs français.

En 1986, la France allait reprendre sa suprématie européenne sur 110m haies grâce à Stéphane Caristan, hurdler extrêmement doué, mais hélas fragile comme du verre. A 20 ans, en 1984, il terminait déjà à la sixième place aux J.O. de los Angeles, puis remporta l’or aux Jeux mondiaux en salle l’année suivante, avant de s’emparer avec une dérisoire facilité du titre européen en 1986 en 13s20, ce qui constituait un nouveau record d’Europe. La France semblait tenir en lui le successeur de Drut, mais sa fragilité allait perturber sa carrière jusqu’à ce que le professeur Saillant, chirurgien des sportifs, lui conseille de faire des haies basses (400m haies). Et au prix de douloureux efforts, avec un orgueil comme seuls les grands champions peuvent en avoir, il réussira sa reconversion sur 400m haies en devenant finaliste olympique sur 400m haies aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 (7è). Belle performance certes, mais jusqu’où serait-il allé sur les haies hautes ? Nul ne le saura, mais ce dont on est sûr c’est que la fragilité de Caristan nous a privé de bien beaux duels avec le Britannique Colin Jackson, de trois ans son cadet.

L’histoire allait hélas recommencer quelques années plus tard avec Ladji Doucouré, autre athlète super doué et tout aussi fragile que Caristan. Il aura néanmoins le temps, que n’a pas eu Caristan, pour se confectionner un remarquable palmarès qui le rapproche de Drut et le place au deuxième rang de nos plus grands spécialistes du 110m haies. En plus de deux titres européens en salle, c’est surtout son titre mondial remporté en 2005 que l’histoire retiendra, parce que ce titre fut acquis en battant le champion olympique chinois, Liu Xiang, et le quadruple champion du monde américain, Allen Johnson. Doucouré était bien le meilleur des meilleurs cette année-là ! Et comme un bonheur ne vient jamais seul, c’est en excellent sprinter (10s30 au 100m) qu’il lança le relais 4x100m en finale de ces mêmes championnats du monde 2005, un relais qui, pour la première fois, sera sacré champion du monde. Deux titres mondiaux pour notre champion, comme Gatlin, Wariner, Ramzi ou Lauryn Williams ! Dommage que lui aussi n’ait pas connu une carrière davantage exempte de blessures, car il aurait pu être recordman du monde et champion olympique. Cela dit, pour nous Français, il sera un des trois seuls athlètes masculins à avoir conquis un titre de champion du monde, en plus de Teddy Thamgo au triple saut (2013), et Stéphane Diagana sur 400m haies en 1997. Stéphane Diagana qui avait justement commencé sa carrière sur 110m haies, et qui, lui aussi, n’a pas été ménagé par les blessures.

Michel Escatafal


Le record des Wundermädchen du 4X100m est tombé !

Alors que Carmelita Jeter n’en finit pas de prendre sa revanche sur la Jamaïcaine Shelly-Ann Fraser-Pryce, qui l’avait battue en finale du 100m des Jeux Olympiques de Londres, en réalisant avec une régularité de métronome des temps remarquables (10s81 à Birmingham en fin de semaine dernière), je voudrais revenir sur cette même Carmelita Jeter qui a réussi, avec ses coéquipières américaines, l’exploit extraordinaire d’avoir remporté le titre olympique du relais 4x100m en battant le record du monde qui datait de…1985. Autant dire une éternité. Il est vrai que ce relais U.S. avait de l’allure avec la médaillée d’argent aux derniers J.O. du 100m (Carmelita Jeter), plus la médaillée d’or du 200m (Allyson Felix), la quatrième du 100 m (Tianna Madison) et une jeune femme (Bianca Knight) déjà championne du monde du 4x100m l’an passé à Daegu, valant moins de 11s10 au 100m et surtout 22s37 au 200m. Cela dit, malgré la qualité de ces relayeuses, il fallait quand même aller très vite pour déposséder les fameuses Allemandes de l’Est, car celles-ci allaient également très vite…et en plus travaillaient sérieusement les passages de témoin, rigueur est-allemande oblige.

Mais avant de parler de ces athlètes est-allemandes tellement controversées depuis cette époque, je voudrais dire un mot d’une championne un peu trop méconnu à mon goût, Allyson Felix. Cette jeune femme est vraiment une des plus grandes athlètes de l’histoire, même si elle n’est pas la plus médiatisée, à part peut-être en France par les interviews de moins d’une minute que ne manque pas de lui infliger Nelson Montfort. Si j’emploie le mot « infliger » c’est pour souligner cette mauvaise manie qu’a l’interviewer de France Télévision de couper toutes les trois secondes la parole des athlètes pour faire la traduction, ce qui a pour conséquence de réduire à leur plus simple expression les commentaires des interviewés. Fermons la parenthèse, pour revenir à Allyson Felix qui est pour moi l’athlète féminine du nouveau siècle. N’oublions pas que si elle rayonne sur le 200m depuis les années 2004-2005, elle a aussi à son actif une meilleure performance sur 100m de 10s89, et de 49s59 sur 400m. A noter d’ailleurs que sur 200m, son meilleur temps (22s69) est la quatrième de l’histoire derrière les très contestées Florence Griffith, Marion Jones et Merlene Ottey.

Bref, un ensemble de performances qui me fait penser à Marie-Jo Pérec, à la fois très rapide sur 100m (10s96 en 1991), imbattable sur 400m (double championne olympique et championne du monde) et championne olympique du 200m en 1996. Un beau  compliment pour la gracieuse championne américaine, dont on rappellera qu’elle est aussi l’athlète féminine la plus titrée des Jeux olympiques avec ses 4 médailles d’or et ses 2 médailles d’argent entre 2004 et cette année. Enfin, pour être complet, on n’oubliera pas non plus ses 8 médailles d’or aux championnats du monde, palmarès unique dans l’histoire de l’athlétisme féminin. Et tout cela à 27 ans, ce qui signifie qu’Allyson Felix a la possibilité de pulvériser encore beaucoup de records en termes de statistiques…à défaut de pouvoir les battre sur la piste. Là, effectivement, ils sont à des sommets stratosphériques et appartiennent soit à Florence Griffith, soit aux athlètes est-allemandes, records dont j’ai parlé dans mon précédent article relatif à la suspension d’Armstrong. En effet, comment imaginer qu’Allyson Felix puisse descendre en dessous de 21s34 sur 200m ou de 47s60 sur 400m. Il faudrait pour cela qu’elle gagne 35 centièmes sur 200m et quasiment 2 secondes sur 400m. Impossible !

Mais me direz-vous, les athlètes américaines du 4x100m ont bien réalisé 40s82, et sont bien arrivées à faire mieux que le relais des Allemandes de l’Est, composé de Silke Gladisch, Sabine Rieger, Ingrid Auerswald et Marlies Göhr, record datant du 6 octobre 1985 avec un temps de 41s37, qui aura tenu presque 27 ans, et qui a été battu en finale des Jeux olympiques. Si j’ajoute cette précision, « en finale des jeux Olympiques », c’est parce que ce record des Allemandes de l’Est avait été battu en fin de saison, dans le cadre de la Coupe du monde d’athlétisme (Canberra) et quasiment sans concurrence, puisque les Soviétiques terminèrent à la deuxième place de ce relais 4x100m avec un temps de 42s54 (1s17 d’écart !). Mais qui étaient ces jeunes femmes est-allemandes qui formaient ce relais mythique ? En fait toutes figureraient encore parmi les meilleures spécialistes du 100 et du 200m si elles couraient de nos jours…ce qui est tout simplement stupéfiant!

Silke Gladisch par exemple a un meilleur temps de 21s74 sur 200m, qui lui permit de remporter le titre mondial en 1987, inférieur de 14 centièmes à celui d’Allyson Felix en finale à Londres.  Sabine Rieger-Gunther pour sa part a réalisé à Cottbus, en juin 1982, un temps de 22s37 sur 200m qui lui aurait valu de prendre la quatrième place à Londres. Ingrid Auerswald, très rapide elle aussi (11s04 réalisés en 1984), était la grande spécialiste du relais, puisqu’elle fit partie de tous les relais 4x100m qui battirent des records du monde entre le 10 juin 1979 et le fameux 6 octobre 1985, en observant au passage que ce record fut battu à 6 reprises entre ces deux dates. Bien entendu elle fut championne olympique du 4x100m en 1980, mais aussi championne du monde en 1983 et championne d’Europe en 1986.

Enfin la dernière relayeuse, Marlies Oelsner-Göhr, fut une des plus grandes sprinteuses de l’histoire et mérite à elle seule un chapitre. D’abord pour son palmarès puisqu’elle fut championne du monde du 100m en 1983, mais aussi médaillée d’argent aux J.O. de Moscou en 1980 (elle n’a pas pu défendre ses chances en 1984 à cause du boycott des pays communistes), médaille d’or aux J.O. de 1976 et 1980 en relais, et surtout première femme à avoir fait passer le record du monde du 100m en dessous de 11 secondes. En effet, alors qu’elle n’avait que 19 ans, Marlies Oelsner allait réaliser le 2 juillet 1977, le temps extraordinaire de 10s88, dans le cadre des championnats nationaux de la République Démocratique Allemande (RDA), qui, compte tenu de la densité du sprint est-allemand, valait une finale olympique. Certains contesteront ce bond en avant considérable, qui fit gagner au record détenu par l’Allemande de l’Ouest Annegret Richter 13 centièmes d’un coup.

On douta déjà sur le moment de la validité de ce chrono, parce qu’il avait été réalisé sans contrôle automatique au départ (comme aux J.O.), ce qui avait permis à Marlies Oelsner de prendre un départ de choix. Par ailleurs, il faut aussi noter que ce temps de 10s88 avait bénéficié d’un vent favorable tout juste inférieur à la limite autorisée. Bref, les circonstances étaient idéales, mais même sans cela on peut penser que la barrière des 11s serait tombée, et, aux yeux de beaucoup, il était justice que ce fut Marlies Oelsner qui reste dans l’histoire. D’ailleurs en 1978, l’année de son premier titre européen sur 100m, peu avant les championnats d’Europe, elle réalisa 10s94 à Dresde, ce qui la mettra en tête des bilans mondiaux à la fin de l’année loin devant l’Américaine Morehead et la Jamaïcaine Hodges (11s14). Naturellement, aujourd’hui on est tenté de ne pas porter le même jugement qu’à l’époque sur les performances des athlètes de l’ex RDA, dans la mesure où l’effondrement du communisme a permis de mettre à jour des pratiques prohibées depuis longtemps. Mais les Allemands de l’Est étaient-ils les seuls à utiliser de telles pratiques ? Poser la question, c’est déjà y répondre ! En outre il y a aussi le fait que le sport était un élément très important dans les pays anciennement communistes, pour se faire valoir et reconnaître aux yeux du monde. Un monde différent du nôtre à l’époque, mais jusqu’à un certain point.

Revenons donc  à Marlies Oelsner qui allait devenir Marlies Göhr par son mariage, figure de proue de la deuxième génération des « Wundermächen » de l’Allemagne de l’Est, après celle de Renate Stecher, double championne olympique du 100m (record du monde à la clé avec 11s07) et du 200m à Munich en 1972. Marlies Göhr semblait partie à la fin des années 70 pour dominer seule le sprint mondial, mais elle allait avoir à affronter une redoutable rivale américaine, Evelyn Ashford, ce qui aurait dû constituer l’un des plus grands et plus beaux duels de l’histoire du sport. En plus, ces deux championnes ne s’appréciaient pas…ce qui ajoutait encore du piment à la confrontation, Evelyne Ashford appelant ses rivales de la RDA « Bionic women ». Hélas, la politique s’en mêla, ce qui allait nous priver de l’affrontement entre les meilleurs dans nombre de disciplines en raison du boycott des J.O. par les Américains à Moscou en 1980, les Soviétiques et leurs alliés rendant la pareille aux Américains en 1984 à Los Angeles, ce qui aura pour effet de nous priver en partie de la lutte pour la suprématie mondiale entre Marlies Goehr et Evelyn Ashford.

En tout cas, je ne sais si c’est cette absence de sa grande rivale qui décontenança Marlies Goehr, mais, en raison d’un départ catastrophique, elle fut battue contre toute attente (d’un centième) sur 100m aux J.O. de Moscou par une Soviétique, Ludmilla Kondratieva, championne d’Europe du 200m en 1978, et auteure d’un temps de 10s87 très contesté. Cela étant, Marlies Göhr allait vite se remettre de cette déconvenue, et montrer qu’elle était la meilleure lors d’un match RDA-Etats-Unis en 1982, où elle réalisa de nouveau 10s88, battant notamment une Américaine du nom de…Florence Griffith, laquelle ce jour-là se contenta d’un temps de 11s12 avec un vent favorable de 1,90m, très loin des 10s49 des sélections américaines pour les Jeux de Séoul quelques années plus tard. Un an plus tard, Marlies Göhr remportera le 100m des premiers championnats du monde d’athlétisme, à l’issue d’un duel au coude à coude somptueux avec Evelyn Ashford…jusqu’aux 70 mètres, Evelyn Ashford étant foudroyée par un claquage à la cuisse.

Cette dernière se vengera de ce coup du sort aux J.O. de 1984 à Los Angeles, en l’absence de Marlies Göhr pour cause de boycott. Néanmoins les deux jeunes femmes s’affronteront à Zurich fin août, et ce sera Evelyn qui l’emportera. Pour autant, pouvait-on déterminer quelle était la meilleure ? Sans doute pas, car le rendez-vous olympique, réussi pour l’une et manqué pour cause d’impossibilité politique pour l’autre, ne permettait pas de désigner une véritable hiérarchie. En tout cas, s’il y a bien une chose dont on était sûr à l’époque, c’est que Marlies Göhr était de loin la meilleure sprinteuse européenne, ce qu’elle confirmera en s’imposant de nouveau sur 100m aux championnats d’Europe de 1986 avec un temps de 10s91. Ce sera son chant du cygne dans la mesure où, après une blessure en 1987, elle ne redeviendra plus ce qu’elle fut, sa carrière au plus haut niveau se terminant avec deux médailles d’argent en relais aux championnats du monde 1987, et aux Jeux Olympiques de Séoul. En revanche, individuellement, elle ne parviendra pas à dépasser le stade des demi-finales dans ces deux compétitions planétaires.  Evelyn Ashford de son côté finira très loin (3 m) de Florence Griffith sur 100m aux J.O. de Séoul, ce qui en faisait toutefois la meilleure des autres. Elle terminera sa carrière 16 ans après ses premiers J.O. à Montréal, à Barcelone (1992), avec une quatrième médaille d’or olympique en participant au relais 4X100m américain, victorieux comme à Séoul, sans toutefois avoir fait de grandes performances entre ces deux dates.

Michel Escatafal


Le 4×100 français : une longue tradition de succès

Alors que les relais français du 4x100m viennent encore une fois de se distinguer aux championnats du monde d’athlétisme à Daegu, avec la cinquième place des relayeuses (M. Soumaré, C. Distel, L. Jacques-Sébastien, V. Mang), et plus encore la médaille d’argent chez les hommes (Tinmar, Lemaitre, Lesourd, Vicaut) qui confirment le titre européen acquis l’an passé, je voudrais revenir sur deux des moments les plus magiques dans la vie de notre athlétisme national, le 1er septembre 1990, et le 30 août 2003.

Les Français ont eu de tout temps des sprinters de qualité, surtout à l’échelle européenne. Mais ils ont toujours eu depuis le début des années 60 des relais 4×100 m de très grande qualité. Il n’y a pas de secret à cela : les Français sachant qu’ils allaient moins vite que les Américains ou les Jamaïcains travaillaient beaucoup plus leurs passages de témoin. C’est la raison pour laquelle tous les relais français (masculin et féminin) collectionnent les médailles planétaires et plus encore européennes.

Alors, on imagine ce que cela donne quand on a un groupe de sprinters très rapides, ce qui sera le cas dans les années à venir pour l’équipe de France masculine, avec Christophe Lemaitre (21 ans) et Jimmy Vicaut (19 ans), tous deux finalistes sur 100m aux championnats du monde, et médaillé de bronze sur 200m pour Lemaitre. Chez les féminines nous avons aussi connu cela avec un relais composé de deux filles parmi les toutes meilleures au monde sur 100 et 200m, Christine Arron et Murielle Hurtis, plus deux bonnes spécialistes comme Patricia Girard et Sylviane Félix, qui remportèrent le titre mondial le 30 août 2003 à Paris, en battant les Américaines.

Qui ne se souvient de cette magnifique ligne opposée de Murielle Hurtis, et plus encore sans doute de l’extraordinaire ligne droite de Christine Arron, à l’époque la femme la plus rapide du monde lancée, qui avait raté sa finale individuelle (5è), mais qui avait repris deux mètres lors de la finale du relais 4x100m à la championne du monde individuelle, Torri Edwards, pour la devancer de presque un mètre à l’arrivée, et permettre à l’équipe de France de réaliser un de ses plus beaux exploits. Un exploit d’autant plus fantastique qu’il ne devait rien aux aléas du relais, comme cela arrive très souvent, les Américaines ayant été battues à la régulière.

Un autre exploit a marqué l’histoire de l’athlétisme français, le 1er septembre 1990, avec le titre européen du relais 4x100m français, complété par un record du monde qui fera date, dans la mesure où en relais ces records sont l’apanage quasi exclusif des Américains ou des Jamaïquains. Pour mémoire je rappellerais que le record mondial du 4x100m hommes a toujours été détenu par les Américains depuis 1932 jusqu’en 1967, où les Français Berger, Delecour, Piquemal et Bambuck le battirent avec un temps de 38s9/10. Cela dit, en 1958 et 1960, les Allemands avaient égalé le record détenu par les Américains depuis 1956…avec des sprinters certes très bons, mais loin du niveau de celui des Américains à l’exception du champion olympique Armin Hary. C’était la même chose pour les Français en 1967, qui n’avaient qu’un sprinteur de classe mondiale, Roger Bambuck.

Et qu’en était-il des Français en 1990 lors des championnats d’Europe à Split. Disons que la France avait de très bons sprinters avec Marie-Rose, Trouabal, Sangouma (2è du 100 m aux championnats d’Europe 1990) et Morinière. Tous valaient entre 10s15 et 10s20 au 100 mètres, et ils étaient trois en finale sur 100m aux championnats d’Europe 1990, Trouabal ayant remporté la médaille d’argent sur 200m. Bref une très bonne équipe, loin des Américains en ce qui concerne les temps pris individuellement, loin aussi en valeur individuelle par comparaison avec l’équipe féminine championne du monde 2003, mais une très bonne équipe quand même. Et elle allait le prouver en finale du 4x100m, où elle affrontait l’équipe de Grande-Bretagne emmenée par Linford Christie, champion d’Europe du 100m en 1990 et futur champion olympique à Barcelone deux ans plus tard, et par Régis le champion d’Europe du 200m.

Le grand duel devait avoir lieu le dernier jour des championnats, avec pour enjeu la suprématie européenne. Ce fut somptueux, et quand au sortir du dernier virage Trouabal, qui avait fait un excellent parcours au même titre que Sangouma dans la ligne opposée, passa le relais à Marie-Rose avec environ 1m d’avance, il était facile de deviner que c’était gagné. Marie-Rose en effet, comme prévu, ne perdit quasiment rien sur Christie et les Français l’emportèrent. Restait à regarder le temps réalisé, car on sentait qu’on était allé très vite. Verdict : 37s79, c’est-à-dire le record du monde. C’était tout bonnement un des grands exploits du sport français, et pourtant tout ne fut pas parfait au niveau des transmissions, notamment entre Morinière, premier relayeur et Sangouma.

Il n’empêche, les Français avaient battu le record du monde avec un différentiel de 3s05 entre les valeurs individuelles et le temps mis par le relais lors de ce record…à comparer à l’écart de différentiel des Américains lors de leur record du monde en 1984 qui était de moins de 2s50, celui-ci étant tombé à 2s20 quand Cason, Burrell, Mitchell et Carl Lewis reprirent leur record (37s40) aux Français en 1991, lors de la finale des championnats du monde, à peu près du même ordre que celui des Jamaïcains pour leur record du monde d’hier à 37s04. Par parenthèse cela signifie qu’un relais composé de Bolt, Powell, Blake et Carter pourrait réaliser avec un minimum de travail technique un temps de l’ordre de…35s70, ce qui donne une idée encore plus exacte du gain de temps que procurent le travail collectif et la technique de transmission du témoin. On est vraiment très loin des limites dans cette épreuve !

Fermons la parenthèse pour indiquer que les Français (dans la même composition que l’année précédente)  ne déméritèrent pas dans cette finale des championnats du monde 1991, bien au contraire, puisqu’ils glanèrent une médaille d’argent derrière les Etats-Unis. Ils finirent même assez proches des Américains (37s87 contre 37s40), pourtant infiniment plus véloces, avec de meilleurs passages de témoins qu’à Split. En revanche, à part Trouabal, les Français avaient un niveau individuel inférieur à celui qu’ils avaient à Split, ce qui augmentait encore leur différentiel qui était passé à 3s25. Comme quoi le travail paie, et globalement les relais français en ont toujours apporté la preuve. D’ailleurs avec quatre sprinters incapables de passer le cap des demi-finales ou quart de finales aux championnats du monde de 2005, le relais français (Doucouré, Pognon, De Lépine, Dovy) avait remporté la médaille d’or du 4X100 m. Cela dit, les Américains avaient été déclassés avant la finale, ce qui ramène l’exploit à sa juste proportion, même si cela en fut un d’avoir gagné.

Michel Escatafal