Les années en 7 du Tour sont souvent particulières

Bonjour à tous mes lecteurs, à qui je dois des excuses, mais la France vient de vivre une longue séquence politique…qui explique qu’on pense à autre chose qu’au sport dans ces circonstances. Aujourd’hui la France est « En Marche » et c’est sûrement la chance de notre pays, avec un président jeune et ambitieux. Fermons la parenthèse et place au Tour de France, après un début de saison marqué par la énième grande saison de printemps de Valverde (37 ans), qui collectionne les victoires dans les classiques et les courses à étapes de moins d’une semaine, au point de se rapprocher du palmarès de Sean Kelly, c’est-à-dire juste derrière les monstres sacrés du cyclisme sur route. En revanche le premier des grands tours, le Giro, a confirmé que désormais Dumoulin sera un interlocuteur de premier ordre dans l’avenir, grâce évidemment à sa capacité à rouler au niveau des tous meilleurs contre le chrono, mais aussi par sa faculté à se dépasser en montagne pour suivre très longtemps les meilleurs grimpeurs, un peu comme savait si bien le faire Indurain ou encore Rominger. En revanche, dans ce même Giro, Quintana a montré des limites que nombre de gens ne lui soupçonnaient pas, tout comme Nibali, bon partout mais exceptionnel nulle part.

Du coup qui sont les favoris du prochain Tour de France? Normalement, si tout va bien pour lui, le vainqueur sera Froome, car il est le meilleur des favoris en montagne et contre-la-montre, un peu comme Contador entre 2008 et 2011 ou 2012. Froome est donc a priori imbattable et il devrait l’être. Sérieusement, avec en plus un Tour d’Italie dans les jambes, on ne voit pas Quintana le menacer. Je ne vois pas hélas non plus Contador dominer Froome, parce que, contrairement à Valverde, le Pistolero ne se bonifie pas avec l’âge. Certes il reste toujours ce coureur flamboyant, capable de faire sauter n’importe qui à la faveur d’une belle manoeuvre en montagne, mais il se trouve toujours un coureur à présent pour le confiner aux places d’honneur. Depuis le début de la saison Contador a terminé second du Tour d’Andalousie, de Paris-Nice après un baroud d’honneur magnifique dans la dernière étape, du Tour de Catalogne et du Tour du Pays Basque, battu notamment par Valverde dans les trois épreuves espagnoles. Contador reste un grand coureur, mais il n’est plus le meilleur depuis au moins deux ans. Valverde justement pourrait être un outsider, mais il sera d’abord au service de Quintana…parce qu’il peut difficilement espérer gagner le Tour de France. En fait, il n’a gagné qu’un grand Tour dans sa longue carrière (Vuelta 2009) comme Kelly.

Alors qui d’autre? Aru peut-être, mais le nouveau champion d’Italie est trop limité contre-la-montre pour s’imposer. En plus, malgré ses qualités de grimpeur, il n’est pas assez fort en montagne pour battre Froome et même Quintana ou Contador. Il y a Porte aussi, mais lui est un coureur de courses d’une semaine, ayant toujours craqué dans le Tour de France à un moment ou un autre. Ce n’est pas pour rien qu’il n’ait jamais gagné encore un grand tour. Restent des coureurs comme Fulgsang, Chaves ou notre Bardet national, mais qui peut imaginer ces coureurs s’imposer dans le Tour de France sauf circonstances exceptionnelles ou très grande surprise, comme certains Tours de France nous en ont réservé dans les années se terminant par 7, avec toutefois une différence notable par rapport au passé, à savoir que les meilleurs coureurs à étapes d’aujourd’hui sacrifient tout à leur préparation pour le Tour de France. On peut le regretter, mais c’est ainsi depuis les années 90, avec comme précurseur Greg LeMond, ce qui lui a bien réussi (3 victoires).

Et puisque j’évoque l’histoire, je voudrais en profiter pour parler rapidement de quelques Tours de France célèbres qui se sont terminés par de grandes surprises. Celui de 1937, marqué par l’arrivée du dérailleur pour tous ( dont les cyclotouristes étaient équipés depuis 1924) que tout le monde donnait à Bartali, déjà deux fois vainqueur du Giro à 22 ans, un des plus grands grimpeurs de l’histoire, qui avait la main mise totale sur ce Tour (18mn35s d’avance sur Sylvère Maes le vainqueur de l’année précédente), avant de s’écraser entre Grenoble et Briançon sur une barrière dans une descente et tomber dans un torrent glacé. Il put certes continuer mais, trop diminué par ses blessures, il abandonna entre Toulon et Marseille laissant la victoire à Roger Lapébie, bon coureur certes mais loin d’être un super crack comme Bartali (voir mon article Guy et Roger Lapébie : une fratrie qui a honoré le vélo ). C’est un peu comme si Fulgsang gagnait le Tour cette année!

Je passe sur la rocambolesque et magnifique victoire de Robic en 1947 (voir mon article Jean Robic, guerrier sans peur…et presque sans reproche ) pour arriver à 1957, avec l’avènement de celui qui allait devenir un des champions de légende du vélo, Jacques Anquetil. Il l’emporta certes avec près d’un quart d’heure d’avance sur le Belge Janssens, mais sa victoire fut facilitée par l’abandon prématuré des grimpeurs Gaul (terrassé par la chaleur) et Bahamontes, lesquels n’auraient pas manqué d’exploiter la défaillance dans l’Aubique de celui qui allait dominer le vélo entre 1960 et 1966. Autre scenario en 1967, avec la victoire de Pingeon, que personne n’attendait dans un Tour réservé à Raymond Poulidor, Mais une chute entre Strasbourg et Metz allait l’obliger à mettre un terme à ses ambitions, laissant la victoire à Pingeon en devenant un coéquipier de luxe. Pour mémoire ce Tour est celui de la tragédie du Mont Ventoux qui vit la mort de Simpson. On pourrait aussi évoquer le Tour 1977 avec la deuxième victoire surprise de Thévenet, qui a profité au maximum de la fin de carrière de Merckx et de l’effacement d’Ocana pour l’emporter devant Hennie Kuiper. Ce sera le chant du cygne de Thévenet.

Un peu plus près de nous, en 1987, ce fut Stephen Roche qui remporta un Tour de France que JF Bernard n’aurait jamais dû perdre. Une défaite dont il ne se remit jamais réellement. En tout cas Roche profita des circonstances pour réussir le doublé Giro-Tour, et même le triplé avec le championnat du monde, ce que seul Merckx a réussi avec lui. La comparaison avec Merckx s’arrêtera là, parce que Stephen Roche fut simplement un très bon coureur à étapes et non un de ces cracks qui ont marqué durablement l’histoire du vélo. Un crack qu’aurait dû être Jan Ullrich…s’il avait eu la volonté qui allait avec son talent. Il a toutefois gagné facilement le Tour de France 1997, laissant Virenque à plus de 9mn et Pantani à plus de 14mn, puis la Vuelta en 1999, sans oublier ses trois deuxièmes places dans la Grande Boucle derrière Armstrong, qu’il aura eu la malchance d’avoir face à lui. Enfin en 2007, ce sera l’avènement du crack du vingt-et-unième siècle dans les courses à étapes, Alberto Contador, vainqueur de 9 grands tours ( 3 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 3 Tours d’Espagne), ce qui le situe juste derrière Hinault (10) et Merckx (11). Les égalera-t-il? J’en doute, mais sa place est au Panthéon du cyclisme.

Michel Escatafal


Laurent Fignon appartient à la grande histoire du Giro (Partie 2)

FignonLe duel Moser-Fignon

Aujourd’hui je voudrais commencer cet article sur le Giro en parlant du duel entre Fignon et Moser en 1984, en notant que ce dernier a souvent été au point de rupture, et qu’il fut sauvé par l’organisation de la course. D’abord celle-ci décida de laisser faire lors d’une grève décidée par les coureurs italiens dans la septième étape, sous prétexte d’une chute collective dans un tunnel mal éclairé, juste avant la très dure côte de Pisticci, un endroit très favorable pour une attaque de Laurent Fignon. Ensuite, et c’est là sans doute le fait le plus grave, la direction de course décida purement et simplement d’annuler l’ascension du célèbre Stelvio, prévu dans le parcours de la dix-huitième étape, sous le fallacieux prétexte que la route était impraticable en raison de la neige. Or de neige, il n’y avait point. Mais pire encore si c’était possible, l’itinéraire de remplacement fut amputée de l’Aprica et c’est Leali, plutôt un sprinter, qui remporta ce qui était considéré comme la grande étape des Dolomites !

Devant des faits aussi graves, Cyrille Guimard voulait quitter la course, mais pas son sponsor, d’autant qu’il restait encore une étape de montagne, entre Selva di Gardena et Arraba. Fignon, comme à son habitude, attaqua son rival et lâcha tous ses adversaires pour finir détaché après une échappée solitaire de 50 kilomètres, prenant plus de deux minutes à Moser et le maillot rose. En fait Moser fut en perdition une bonne partie de la journée, et s’il limita son déficit à seulement 2mn 19s c’est tout simplement parce qu’il bénéficia de multiples poussettes dans les montées, ses supporters se relayant en chaîne pour l’aider à grimper vers le sommet, et de la collaboration des coureurs italiens qui l’accompagnaient, lesquels récitaient encore sans sourciller la partition de Fiorenzo Magni (triple vainqueur du Giro entre 1948 et 1955), exhortant les coureurs italiens à s’entendre pour qu’un des leurs l’emporte.

Après cet exploit, Laurent Fignon prenait le maillot rose, et se retrouvait nanti d’un capital assez confortable (1mn 21s) avant la dernière étape contre-la-montre de 42 km entre Soave et Vérone, bien qu’il eût été pénalisé de dix secondes pour un ravitaillement illicite, alors que Moser n’avait encouru que cinq secondes de pénalité pour les multiples poussettes dont il avait bénéficiées. Cela n’allait pas être suffisant, en raison d’une part de la différence de matériel entre les deux hommes, Fignon utilisant un vélo normal alors que Moser disposait d’un vélo révolutionnaire pour l’époque avec un cadre plongeant et deux roues lenticulaires, mais aussi sans doute de l’aide de l’hélicoptère, dont les mauvaises langues dirent qu’elles avaient propulsé le coureur transalpin à une vitesse qu’il n’aurait jamais atteinte sans ce concours. Résultat, Moser remporta le Giro avec 1mn 03s d’avance sur Fignon…ce qui relevait de la plus cruelle injustice, même si la vraie différence s’était faite dans la montée du Blockhaus où Fignon avait été victime de sa fringale.

Le maillot rose en 1989

Cette défaite, pour douloureuse qu’elle fût, n’allait pas toutefois empêcher Fignon de revenir sur le Giro. Ce fut le cas en 1989, sa deuxième grande année sur le plan du palmarès. Entre temps il avait connu des hauts et des bas dans sa carrière, alternant les blessures et méformes et les coups d’éclat. Ainsi, après une année 1985 gâchée par une opération à la cheville, il avait remporté l’année suivante la Flèche Wallonne après s’être fracturé la clavicule en janvier, puis Milan-San Remo en 1988, pour ne retenir que ses grandes victoires. Il récidivera en 1989 dans la Primavera, réussissant un doublé rare dans la grande classique italienne, où il fit étalage de sa remarquable science de la course, ce qui lui valut le surnom de « professore » par les Italiens. Mais pour d’autres il devint aussi « Laurent le Magnifique », en référence à Laurent de Médicis, un des hommes les plus brillants de son siècle, mort jeune comme lui, mais qui laissa un souvenir impérissable comme homme d’Etat florentin.

En 1989 précisément, Laurent Fignon était presque redevenu le coureur qu’il fut en 1984, comme en témoigne sa deuxième place dans le Tour de France, battu par Greg Le Mond de huit secondes, lequel avait disposé pour les étapes contre-la-montre d’un guidon de triathlète, qui allait lui faire gagner beaucoup plus que les huit secondes qui avaient manqué à Fignon sur les Champs Elysées. Fignon allait aussi gagner cette année-là le Grand Prix des Nations, dont on rappellera une fois encore qu’il était considéré jusqu’en 1994, comme l’officieux championnat du monde contre-la-montre. Bref, ce n’était pas un hasard si Fignon était devenu cette année-là le numéro un du cyclisme international.

Il le prouva dans ce Giro 1989, où il ne fut jamais réellement inquiété, y compris par Lucho Herrera le coureur colombien, remarquable grimpeur, qui s’imposa sur les pentes de l’Etna dès le second jour de course, une journée ou Le Mond allait perdre toutes ses illusions en terminant à plus de huit minutes d’Herrera. Un peu plus tard c’est un autre rival de Fignon, Andy Hampsten, vainqueur l’année précédente, qui allait perdre beaucoup de temps lors de l’étape c.l.m. par équipes à cause d’une chute collective. Tout cela, il faut le reconnaître, arrangeait bien les affaires de notre champion, lequel attendait patiemment la montagne. Entre temps, il y avait eu l’étape contre-la-montre disputée à Riccione sur la côte Adriatique, où Fignon avait prouvé sa grande forme en terminant tout près de Stephen Roche, remarquable rouleur, auteur du célèbre triplé de 1987 en gagnant le Giro, le Tour et le championnat du monde.

En fait le seul rival de Fignon semblait être le Néerlandais Breukink, les deux hommes s’étant livrés une furieuse bataille juste derrière Herrera sur les pentes sévères des Trois Cimes du Lavaredo lors de la treizième étape. La situation pour Fignon devenait de plus en plus intéressante, d’autant que Roche n’avait pu résister à l’attaque de Breukink contrée par Fignon, et surtout parce que ce Giro avait renoué avec sa légende en offrant un parcours très montagneux. Ainsi, entre Misurana et Corvara Alta Badia, en passant par la fameuse Marmolada, Fignon allait lancer une première offensive qui allait mettre hors-jeu définitivement Roche et Fondriest, mais aussi Breukink, victime d’une terrible défaillance à 13 kilomètres de l’arrivée, ayant commis l’erreur de ne pas se ravitailler suffisamment, sans doute en raison du faible kilométrage de l’étape (130 km). Un adversaire de moins pour « Laurent le Magnifique » ! Restait maintenant à résister au grimpeur italien Flavio Guipponi, qui avait remporté cette étape, profitant de l’énorme travail de Fignon cherchant à distancer ses adversaires les plus dangereux.

A priori Guipponi n’était pas un adversaire trop redoutable, mais il était italien, et sait-on jamais, même avec 1mn 50s d’avance ? Pour autant, personne ne doutait déjà de la victoire du coureur français. Il allait pourtant faire une frayeur à ses supporters dans le contre-la-montre en côte du Monte Generoso (Suisse), en terminant dix-septième de l’étape à 1mn 45s d’Herrera, ce qui faisait beaucoup pour un parcours de moins de 11 km. Allait-il fléchir si près de l’arrivée ? Non, car le surlendemain il l’emporta au sprint à La Spezia devant ses principaux adversaires, prouvant qu’il était en forme et qu’il était un champion à panache. Combien de coureurs dans sa situation auraient osé se lancer à fond dans la dernière descente avant l’arrivée, alors que la raison aurait dû lui recommander de rester tranquillement dans les roues de ses adversaires. On comprend pourquoi, dans ses dernières interventions télévisées, il piaffait d’impatience en voyant certains coureurs refuser d’attaquer de peur de se faire contrer !

Fignon se fit pourtant encore plus peur dans l’avant-dernière étape, chutant dans la descente du Prunetta, ce qui lui valut en outre de subir l’attaque de Guipponi. Au passage, cela nous permet de dire que ceux qui se sont offusqués de l’attitude de Contador dans l’étape de Port-de-Balès en 2010, profitant du problème mécanique d’Andy Schleck, ne connaissent pas l’histoire du vélo, qui regorge d’évènements de cet ordre. Fermons la parenthèse pour dire que cette attaque de Guipponi fut vite réprimée, Roche s’associant à Fignon pour revenir sur le coureur italien. Le Giro était bel et bien terminé, et comme si le résultat était connu d’avance, l’organisateur Torriani aidé de Moser décidèrent d’annuler la dernière étape de montagne devant emprunter le Gavia en raison de la neige…bien réelle cette fois. Fignon avait gagné son Giro, et cela lui faisait définitivement oublier sa frustration de 1984.

Laurent Fignon était (presque) redevenu Fignon, manquant de quelques secondes le doublé Giro-Tour quelques semaines plus tard. Curieusement cette année 1989, tellement brillante, allait être son chant du cygne malgré une victoire dans le Critérium International en 1990. Il faut dire qu’une chute dans le Giro allait ruiner en grande partie sa saison, alors que tout le monde attendait qu’il prît sa revanche sur Le Mond dans le Tour 1990. L’année 1991 ne lui sera pas davantage favorable, en raison là-aussi d’une chute avec déplacement du bassin, de nouveau au Tour d’Italie, ce qui ne l’empêchera pas de terminer sixième du Tour de France, prouvant au passage qu’il avait de beaux restes. Il n’est donc pas étonnant que Laurent Fignon ait un palmarès qui le place parmi les vingt cinq plus beaux depuis 1945, et le quatrième sur le plan français après Bernard Hinault, Jacques Anquetil et Louison Bobet. A ce propos, on notera avec une certaine tristesse qu’il est le dernier vainqueur français du Giro. Nous sommes certains qu’il devait lui aussi regretter de n’avoir pas de successeur français depuis son succès de 1989. En tout cas, ce merveilleux coureur, au tempérament tellement généreux, nous aura offert quelques unes de nos plus belles joies de supporter du cyclisme sur route, et servira longtemps d’exemple pour nombre de jeunes coureurs. Il a rejoint hélas, en août 2010, le paradis des coureurs, très tôt, trop tôt, car il avait encore beaucoup à offrir aux amateurs de vélo. Mais n’est-ce pas le lot de tous les héros ?

Un dernier mot enfin pour parler du Giro qui va commencer, avec pour figures de proue le vainqueur du dernier Tour de France, ancien pistard devenu grand routier et presque grimpeur, le Britannique Wiggins, mais aussi le vainqueur du Giro l’an passé, le Canadien Hesjedal, Cadel Evans, qui est toutefois sur la pente descendante, Samuel Sanchez, toujours placé dans les grands tours mais jamais gagnant, Michele Scarponi, qui a hérité de la victoire dans le Giro 2011 au détriment de Contador, qui ne fut jamais aussi brillant dans sa carrière qu’à ce moment, les deux équipiers colombiens de Wiggins, Henao et Uran, lesquels sont sans doute plus forts que Wiggins sur un tel parcours mais qui seront d’abord des équipiers, et évidemment celui qui sera mon favori, Vincenzo Nibali, qui a l’air à la fois très affûté et déterminé…et dont le tempérament se rapproche beaucoup de celui de Laurent Fignon.

Michel Escatafal


Froome n’est pas Roche…et c’est bien dommage !

Le Tour de France 2012 est fini avec la victoire pour la première fois d’un Britannique, Bradley Wiggins, devant son compatriote Froome, l’Italien Nibali à la troisième place représentant les vieilles nations du cyclisme. Et pour montrer ma hâte de passer à autre chose, je m’écrie : vive le Tour 2013 ! Si j’écris cela, c’est parce qu’à l’instar de nombre d’amoureux du vélo, j’ai l’impression  de n’avoir pas vécu ce Tour de France comme les autres années. La faute à qui ou à quoi ? Pour moi il y a d’abord la faute à l’UCI, qui a fait appel de la décision de la fédération espagnole de blanchir Contador pour son contrôle anormal lors du Tour 2010. En effet, après des mois et des mois d’études où l’on a fait appel aux meilleurs experts, on a suspendu Contador pour une durée de deux ans, en lui enlevant une victoire au Giro et une autre au Tour de France…alors que le jugement du TAS ne prouve aucunement que Contador se soit dopé en ce deuxième jour de repos du Tour de France 2010. La faute aussi à la malchance, avec notamment l’accident d’ Andy Schleck au Dauphiné Libéré, à supposer que le coureur luxembourgeois ait réussi à être le même que les années passées dans le Tour de France. La faute également aux organisateurs qui ont fait un Tour de France sur mesure pour des rouleurs, non pas tellement à cause des 101 km de contre-la-montre, mais surtout parce que la montagne a été escamotée. Pour un peu, on se serait cru au Giro dans les années Moser-Saronni (décennie 80) !

Tout cela fait partie des récriminations des fans de vélo, d’autant que le cyclisme a beaucoup évolué depuis les années 50 ou 60 où, même avec un parcours comme celui-là, il y avait suffisamment d’animation lors de chaque étape, pour que tout le monde y retrouve son compte. Aujourd’hui tout est cadenassé, surtout avec une équipe aussi puissante que l’équipe Sky. Oh certes, personne n’osera parler de « dream team » pour l’équipe britannique, comme on avait pu le faire en 2009 avec une équipe Astana où l’on trouvait les noms d’Armstrong, Contador, Kloden ou Leipheimer comme têtes d’affiche, plus quelques équipiers de grand luxe qui, tous, avaient fait leurs preuves dans les épreuves à étapes. Mais aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que Wiggins et Froome, plus des coureurs comme Boassen-Hagen, Rogers, Richie Porte et Cavendish, forment une équipe redoutable (qui l’aurait été encore plus s’il y avait eu un contre-la-montre par équipes), ce qui leur a permis d’avoir la main mise sur ce Tour comme aucune équipe ne l’avait eue depuis bien longtemps. Et je pourrais même ajouter, que cette domination sans partage est presque une surprise, surtout si l’on se rappelle que l’an passé, Wiggins et Froome se sont inclinés dans le Tour d’Espagne face à …Cobo, anonyme coureur espagnol sorti de nulle part, qui a pourtant battu les deux coureurs britanniques à la régulière, même si l’équipe Sky avait sans doute eu tort de choisir Wiggins comme leader dans une Vuelta aussi montagneuse. A sa décharge, il faut dire que si Wiggins a toujours été considéré comme un coureur de grande classe avec ses titres mondiaux et olympiques sur piste, personne n’imaginait que Froome pût atteindre un niveau aussi élevé que celui qu’il avait à la Vuelta, et qu’il a confirmé sur ce Tour de France.

Ce qui a surpris aussi dans ce Tour, c’est la ressemblance entre cette équipe Sky et l’équipe US Postal du début des années 2000 avec Lance Armstrong comme leader, ce qui a provoqué de nombreux raccourcis sur les divers forums ou dans les commentaires des amateurs de cyclisme, chaque fois que cette domination se manifestait de manière insolente. Pour ma part, je me refuse à toute comparaison liée à de la suspicion de dopage. Il n’y a que dans le vélo où l’on est à ce point suspicieux, même si l’on sait bien que certains coureurs doivent passer à travers les mailles du filet malgré la multiplication des contrôles…mais peut-être pas davantage que dans d’autres sports. En tout cas, le vélo est le seul sport où l’on parle autant du dopage que des performances des coureurs, ce qui est bien dommage parce que cela nuit beaucoup à son image.

Il y a également un autre élément que certains semblent prendre en compte, y compris Laurent Jalabert, à savoir que l’équipe Sky dispose d’un pédalier révolutionnaire (bien qu’il existe depuis une vingtaine d’années) qui donne un avantage certain dans la montagne et, à un degré moindre, dans les contre-la-montre. N’ayant jamais utilisé ce type de matériel, et n’ayant pas évolué à ce niveau, je me garderais bien de contredire Jalabert, comme de m’immiscer dans ce type de discussions. Si avantage il y a, toutes les équipes devraient demander à leur équipementier de disposer d’un pédalier identique, et j’ai du mal à imaginer que l’équipe Sky ait pu en disposer seule sans que les autres aient déjà réagi, à moins que Sky en ait l’exclusivité. On est moins réactif dans le vélo qu’en Formule 1, comme on a pu le constater en 1989, quand Fignon fut battu par Le Mond essentiellement grâce au temps gagné par le coureur américain dans l’exercice du contre-la-montre, avec son guidon de triathlète, avantage largement supérieur aux huit secondes d’écart final entre les deux champions.

Mais au fait, je viens de m’apercevoir que j’ai parlé de tout à propos de ce Tour…et quasiment pas de la course. Cela étant, j’ai quelque excuse, car sans les attaques de Voeckler et de Pinot, ce Tour n’aurait vécu que par quelques escarmouches çà et là, venant de coureurs battus et écrasés d’avance. Nibali est un excellent coureur, mais il n’est pas suffisamment grimpeur pour faire des différences significatives en montagne, et il n’est pas suffisamment rouleur pour inquiéter les meilleurs contre-la-montre. Il lui reste donc les descentes, mais pour qu’il y ait descente il faut qu’il y ait montée, et des longues montées (suivis ou non de descente) il n’y en avait pas beaucoup. Quant à Evans, il n’a été dans ce Tour que l’ombre de lui-même, donnant l’impression qu’ayant conquis sur le tard son bâton de maréchal en remportant le Tour de France 2011, ses  35 ans étaient d’un poids trop lourd pour lui. Pour le reste rien à signaler à part la révélation de Pinot, jeune coureur français de vingt deux ans, qui devra toutefois s’améliorer contre la montre s’il veut confirmer les espoirs placés en lui. Quant au vainqueur, il s’est contenté de suivre en plaine et en montagne, s’imposant simplement dans les deux contre-la-montre. Pas vraiment de quoi s’enthousiasmer ! Comment pourrait-on le faire devant pareille démonstration ? Et en plus, le sentiment de chacun est que ce n’est peut-être pas le plus fort qui a gagné…mais celui désigné par le sponsor.

En ce sens Froome, le second de ce Tour, qui donnait l’impression de pouvoir lâcher son leader quand il le voulait en montagne, ne s’est pas comporté comme un grand champion…qu’il ne sera peut-être jamais. Ce jeune homme a eu une attitude que j’ai trouvée déplaisante à plusieurs reprises, notamment lors de l’arrivée à Peyragudes où il a tout simplement ridiculisé son leader, en accélérant comme pour le mettre en difficulté, puis en l’attendant ostensiblement comme pour bien montrer que s’il l’avait voulu il aurait pu partir seul. Mais que diable, pourquoi ne l’a-t-il pas fait? Ou alors, pourquoi ne s’est-il pas contenté de faire jusqu’au bout son travail d’équipier modèle? Après tout de telles situations ont déjà existé, mais jamais de façon aussi ambigüe.

Ce fut le cas en 2009, quand Contador s’est imposé devant Armstrong au grand dam, apparemment, de son équipe dirigeante. Manifestement tout avait été fait pour qu’Armstrong remporte un huitième Tour de France, sauf que Contador a attaqué là où il le fallait, notamment à Verbiers, pour repousser Armstrong loin de lui, au point que la cérémonie protocolaire aux Champs Elysées n’avait jamais paru aussi glaciale. Contador s’était comporté en super champion qu’il est.  Autre exemple plus lointain, lors du Tour d’Italie 1986, quand Stephen Roche s’imposa dans ce Giro contre la volonté de son employeur, Carrera. Troisième du Tour 1985, derrière Hinault et Le Mond, Roche était le favori logique de l’édition du Giro 1987, malgré la présence dans son équipe du vainqueur de l’année précédente, l’Italien Visentini.

Ce dernier avait beaucoup d’atouts dans son jeu, à commencer par être le fils d’un riche industriel (en pompes funèbres), ce qui est loin d’être courant dans le cyclisme, sans parler de son physique très avantageux, et bien entendu de son talent comme coureur cycliste sur la piste et sur la route. Bref, ce Giro lui était destiné, et pour l’aider on lui avait adjoint Stephen Roche comme gregario de luxe. Problème, ce dernier qui venait de remporter le Tour de Romandie, couronnement d’un début de raison réussi, ne se sentait pas l’âme d’un porteur d’eau, et n’avait que faire des considérations commerciales attachées au nom de Visentini. Cela allait engendrer un conflit latent dans l’équipe, dès le début du Giro, qui allait plomber l’atmosphère pour toute la durée de l’épreuve, malgré les demandes réitérées du sponsor et du directeur sportif, Boifava, enjoignant Roche de respecter les consignes d’équipe.

Pourtant tout avait bien commencé pour Visentini, qui s’était imposé dans le prologue, puis dans le long contre-la-montre de 46 km entre Rimini et San-Marin, où le rouleur-poursuiteur italien repoussa tous ses adversaires à plus d’une minute et même à 2mn 47s pour Roche, très décevant ce jour-là.  Visentini s’empara à l’issue de cette étape du maillot rose avec 2mn 42s d’avance sur son équipier irlandais. Pour tout le monde le Giro était terminé, sauf pour Stephen Roche, lequel se glissa dans une échappée, lors de la quinzième étape, où il allait profiter pendant un long moment de sa position de coéquipier du leader pour ne pas rouler, laissant d’excellents rouleurs, comme le Canadien Bauer ou Robert Millar, creuser l’écart. Bien évidemment la réaction de Boifava ne se fit pas attendre, et ce dernier demanda à Roche de décrocher pour se joindre à ses équipiers afin de donner plus d’efficacité à la chasse. Mais Roche refusa, se disant qu’il avait une occasion unique de remporter ce Giro et, pour bien montrer sa volonté, décida à son tour de participer activement à l’échappée.

Cette fois les choses étaient claires, et la guerre déclarée entre Roche et son équipe, à commencer par Visentini qui perdait son maillot rose par la faute, et au profit de son équipier. Mais Roche n’était pas au bout de ses peines, car son équipe Carrera continuait de considérer Visentini comme le leader unique, le coureur italien n’ayant guère qu’une trentaine de secondes de retard au classement général sur Roche. Ce dernier, qui ne pouvait compter que sur le soutien d’un seul équipier, le Suisse Scheppers, allait à partir de ce moment devoir faire face à de multiples obstacles, à commencer par la vindicte des tifosi qui le considèraient comme un traître, la presse italienne jouant à la perfection son rôle de boutefeu.  Roberto Visentini en rajouta, souhaitant que des sanctions exemplaires fussent appliquées aux coureurs ayant fait preuve de déloyauté. D’autres parlaient même d’exclure Roche et Schepers du Giro, mais on n’osa pas aller jusque-là, heureusement pour Roche, lequel allait être sauvé…par les rivaux de l’équipe Carrera, notamment les anglophones Anderson (australien) et Millar (écossais), qui n’hésitèrent pas à se mettre à son service. Et ce qui devait arriver arriva, le premier à craquer fut Visentini, Roche remportant ce Giro. Après une telle victoire rien ne semblait impossible au coureur irlandais, qui allait dans la foulée remporter le Tour de France, puis le championnat du monde, réalisant un triplé que seul Eddy Merckx (1974) avait réalisé avant lui, et qui n’a plus été réussi depuis cette année 1987.

Au fait, Froome connaissait-il cet épisode marquant de l’histoire du cyclisme, ce qui aurait pu l’empêcher de se lancer dans une aventure identique à celle de Roche, ou bien n’a-t-il pas tout simplement le caractère d’un grand champion ? A moins qu’il n’ait voulu suivre l’exemple de Greg Le Mond en 1985, quand celui-ci semblait supérieur en fin de Tour de France à Bernard Hinault, handicapé par une chute à Saint-Etienne qui lui coûta une double fracture du nez. C’est pour cette raison que la comparaison s’arrête-là, le coureur breton ayant au moment de sa chute 3mn32s d’avance sur Greg Le Mond, ce qui explique qu’il paraissait difficile à son équipe  (La Vie Claire) de priver Hinault de son cinquième Tour de France sur cet incident de course. Et pourtant la tentation fut grande pour le coureur américain dans la montée de Luz Ardiden, de profiter de l’avantage d’une minute qu’il avait acquis sur le Breton en compagnie de Chozas et Roche. Sentant ses deux compagnons d’échappée fléchir au plus fort des rampes menant à la station pyrénéenne, Le Mond fit part à son directeur sportif,  Paul Koechli, de son désir d’attaquer, ce qui lui fut refusé et le mit en colère jusqu’à ce que le patron de l’équipe La Vie Claire, Bernard Tapie, lui fasse comprendre qu’Hinault avait bien mérité de gagner son cinquième Tour par son courage. Hinault sera de nouveau en difficulté le lendemain sur les pentes du col du Soulor, avant l’arrivée au sommet de l’Aubisque, mais Le Mond respectera à la perfection les consignes de l’équipe, celle-ci lui promettant qu’il serait le leader de l’équipe l’année suivante. Il le fut effectivement et remporta le premier de ses trois Tours de France en 1986, non sans avoir été poussé à bout par un Bernard Hinault dont personne, à part lui, ne sut s’il voulait aider Le Mond ou gagner de nouveau lui-même.

Alors, est-ce qu’on a promis à Froome d’être leader l’an prochain sur le Tour, ou bien ce dernier ira-t-il voir ailleurs pour être le numéro un dans une autre équipe que Sky ? Personne ne semble le savoir pour le moment, mais l’an prochain Froome sera, sauf accident, confronté à Contador et Andy Schleck qui, jusqu’à preuve du contraire, lui sont supérieurs dans les grands tours. Et dans ce cas, peut-être regrettera-t-il de n’avoir pas désobéi pour remporter un Tour de France qui était à sa portée en jouant sa chance à fond. Mais, comme je l’ai évoqué précédemment, Froome a-t-il le caractère qui fait les grands champions ? En tout cas la question se pose, si on en croit ce que disent les gens de son équipe, lesquels affirment qu’il était paniqué quand, à la fin de la Vuelta l’an passé, voyant que Wiggins ne résisterait pas à Cobo sur les pentes de l’Angliru, l’équipe Sky en fit son leader. La réponse nous l’aurons déjà dans la prochaine Vuelta, où il sera confronté à Contador, lequel fera son grand retour à la compétition. Pour ma part, quelque chose me dit que si Froome est plus fort que Wiggins, il est encore loin d’être au niveau du Pistolero, plateau ovale ou pas.

Michel Escatafal