Attention aux comparaisons dans le vélo !

AruDe la concurrence, dont je parlais dans un précédent article, il y en a beaucoup dans le cyclisme, et notamment dans les grands tours. Cette année les victoires ont été partagées entre Contador au Giro, Froome au Tour de France et Aru à la Vuelta qui vient de s’achever, avec un renversement de situation dans l’avant-dernière étape. Pour ma part je suis très heureux d’avoir vu Aru faire basculer la course sur une attaque lointaine, dans l’avant-dernier col, avec une stratégie parfaite de son équipe, Astana, laquelle avait déjà démontré sa force au Giro, donnant dans les derniers jours de la grande épreuve italienne du fil à retordre à Contador…qui lui en revanche n’avait qu’une équipe très moyenne à ses côtés. Contador l’avait certes emporté au final, devant Aru, mais il avait dû puiser dans ses réserves beaucoup plus que prévu au départ, et ce d’autant plus qu’il dut subir deux lourdes chutes handicapantes. Néanmoins, sur ce Giro, Aru avait déjà montré sa force, ce qui explique que je l’avais placé parmi mes favoris, même si j’avais plutôt misé sur Rodriguez, qui a fini à la deuxième place.

J’avoue que je suis très heureux du succès d’Aru, parce qu’il est un attaquant né. Si Quintana avait eu le tempérament d’attaquant d’Aru, il aurait peut-être gagné le Tour de France, car sur la fin du Tour Froome était vulnérable. Il a d’ailleurs reproduit la même erreur à la Vuelta attendant tranquillement les ultimes kilomètres du dernier col de l’avant-dernière étape pour essayer de renverser la situation, après avoir laissé Aru et ses équipiers faire tout le travail pour distancer le Néerlandais Dumoulin, grande confirmation de l’épreuve. Pour sa part Rodriguez n’a pas changé non plus ses habitudes, et a attendu les derniers hectomètres à plusieurs reprises pour grapiller du temps sur ses rivaux. Résultat, Rodriguez n’a toujours pas gagné de grand tour, et n’en gagnera sans doute jamais, parce qu’il a 36 ans. Quant à Quintana, s’il veut marquer l’histoire comme un Contador, et comme son talent devrait lui permettre, il lui faudra comprendre qu’on ne peut pas s’imposer dans un grand tour sans attaquer et sans prendre le moindre risque, chose que l’on ne pourra jamais reprocher à celui qui devrait être son grand rival dans les années à venir, Fabio Aru, qui présente à peu près les mêmes caractéristiques que lui.

Au passage on notera qu’après un Tour de France 2014 privé pour diverses raisons de Froome, Contador, Quintana et Aru, les Français n’ont guère brillé cette année dans les courses de trois semaines, retrouvant simplement leur vrai niveau. Quand aurons-nous de nouveau un vainqueur du Giro, du Tour ou de la Vuelta ? Rien qu’en posant la question on est découragé, surtout quand on sait que le dernier vainqueur français du Giro fut Laurent Fignon en 1989, que le dernier vainqueur français du Tour fut Bernard Hinault en 1985, et que le dernier vainqueur français de la Vuelta fut Laurent Jalabert en 1995. Heureux Britanniques (Froome), Espagnols (Contador), et plus encore Italiens (Nibali, Aru), qui possèdent des champions capables de s’imposer régulièrement sur ces grandes épreuves !

Pour terminer, je voudrais souligner que je reste perplexe quant à la possibilité de remporter deux grands tours en suivant dans la même année, même si je pense que ce n’est pas impossible…avec des circonstances favorables, comme je l’ai développé à plusieurs reprises à propos de Contador. Si je fais cette remarque, c’est parce que Quintana a plutôt bien fini cette Vuelta, après toutefois avoir été malade. Froome aurait pu faire mieux que ce qu’il a fait dans cette même Vuelta sans sa chute, même s’il semblait avoir perdu sa grande forme du Tour…après avoir participé à de nombreux critériums. Quant à Contador, il ne pouvait pas réaliser le doublé Giro-Tour sans avoir à sa disposition une grosse équipe, comme l’était l’équipe Astana au Giro et à la Vuelta. N’oublions pas, comme l’a affirmé Didier Rous, que « sportivement, au niveau du relief, c’est le Giro le plus dur ». Quant à la Vuelta,  elle a lieu à la fin de la saison, surtout qu’elle arrive un mois après l’arrivée finale du Tour de France, où généralement tous les meilleurs sont là. Disons que faire le doublé Giro-Tour ou Tour-Vuelta est extrêmement difficile à réaliser de nos jours, mais je reste persuadé que Contador aurait pu faire en  2012 le doublé Giro-Tour sans sa suspension et s’il en avait fait un objectif, et aurait aussi pu le faire en 2011 sans les problèmes extra-sportifs et les chutes qui l’ont handicapé en 2011, sans oublier l’extrême dureté du parcours du Giro cette année-là. Je pense aussi que Froome, s’il conserve son niveau actuel encore pendant trois ou quatre ans, peut aussi réussir un de ces doublés, à condition de le préparer minutieusement…et avec un peu de chance. Même si les époques sont différentes, même si les coureurs ne peuvent plus se soigner comme ils le désirent (je ne parle pas de dopage), je ne crois pas que nos champions actuels soient inférieurs à ceux du passé, en considérant que chaque époque a son ou ses phénomènes, comme Coppi et Bartali à la fin des années 40, Coppi, Koblet, Bobet dans les années 50, Anquetil dans les années 60, Merckx dans les années 70, Hinault, Fignon, Lemond dans les années 80, Indurain et Pantani dans les années 90, Armstrong dans les années 2000, puis Contador depuis 2007 et à présent Froome, en fait depuis 2012, année où il aurait dû gagner le Tour de France si son équipe ne l’avait pas obligé à l’offrir à Wiggins.

Michel Escatafal

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Andy Schleck : un sentiment d’inachevé…

SchleckAvant d’évoquer la fin de carrière d’Andy Schleck, je voudrais souligner la victoire de Davide Rebellin hier dans le Tour d’Emilie, une belle épreuve italienne de fin de saison, ce succès du vétéran italien (43 ans) ne faisant qu’aviver les regrets de voir le champion luxembourgeois interrompre prématurément (il a 29 ans) une carrière qui promettait tellement. Un Rebellin qui a beaucoup fait parler de lui au moment de son contrôle antidopage positif lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 (EPO CERA) et qui a été suspendu deux ans suite à ce contrôle, mais qui a repris la compétition depuis la fin avril 2011 et qui continue…à gagner. Preuve que le coureur, sans doute très surveillé et donc contrôlé régulièrement, est quand même un grand champion, ce qui lui a permis de réaliser en 2004 l’exploit de remporter coup sur coup les trois classiques ardennaises, l’Amstel Gold Race, une de ses trois Flèches Wallonnes et Liège-Bastogne-Liège, sans oublier Paris-Nice en 2008 et Tirreno-Adriatico en 2011 ou encore la Clasica San Sebastian en 1997 (il y a 17 ans !), pour ne citer que ses victoires les plus probantes.

Mais je voudrais aussi rendre un hommage particulier à un autre très grand champion qui a décidé d’interrompre sa carrière début 2015, l’Australien Cadel Evans (37 ans). Ce dernier, qui a commencé le vélo de compétition par le VTT, est devenu au fil des ans un des meilleurs coureurs de sa génération, avec pour point d’orgue une victoire dans le Tour de France 2011 devant Andy Schleck, un titre de champion du monde en 2009, une victoire dans la Flèche Wallonne en 2010, deux Tours de Romandie en 2006 et 2011 et Tirreno-Adriatico encore en 2011 sa grande année, alors qu’il avait à cette époque 34 ans. Un coureur très complet, à la fois excellent rouleur et très bon grimpeur, ce qui explique ses plus beaux succès et la somme de podiums qu’il a conquis dans les grandes courses à étapes, en rappelant qu’il termina troisième du Giro 2013. Et oui, quand on voit les succès que remportent ou ont remporté des coureurs comme Rebellin à plus de 40 ans, Cadel Evans à plus de 33 ans, ou encore Valverde cette année à 34 ans, voire Rodriguez à 35 ans, on se dit vraiment qu’Andy Schleck devrait être aujourd’hui au summum de ses possibilités pour encore quatre ou cinq ans. Certes, il paraît que son genou gauche n’a plus de cartilage, ce qui évidemment est une blessure invalidante pour un coureur cycliste, mais on ne m’empêchera pas de penser que sa carrière et son palmarès auraient dû être autrement plus conséquents qu’ils ne le sont, compte tenu de sa classe intrinsèque, même s’il n’est peut-être pas tout à fait aussi doué que ses fans le prétendent, à moins que ce ne soit tout simplement l’impossibilité mentale de s’entraîner très dur pour briller sur la durée d’une saison.

Si j’écris cela c’est parce qu’il lui a toujours manqué ce qu’avait su, par exemple, développer son glorieux prédécesseur du Grand-Duché, Charly Gaul, à savoir bien rouler contre-la-montre, un domaine dans lequel Andy Schleck n’a jamais progressé, et c’est bien dommage. J’aurais d’ailleurs tendance à écrire que nous sommes dans une autre époque, car Bahamontes, autre grimpeur patenté, limitait parfaitement les dégâts quand il s’agissait de défendre un maillot. Pour mémoire je rappellerais que Charly Gaul avait battu Anquetil sur les 46 km c.l.m. du circuit de Châteaulin (avec 7 s d’avance) dans le Tour de France 1958, et que Bahamontes avait terminé troisième de l’étape Arbois-Besançon sur la distance de 54 km c.l.m dans le Tour 1963, avec un retard dépassant à peine les deux minutes sur ce même Anquetil (2mn07s) et un peu plus d’une minute (1mn03s) sur le futur recordman de l’heure, Bracke. Des performances totalement hors de portée d’Andy Schleck vis-à-vis des meilleurs rouleurs d’aujourd’hui. Cela étant, quand on voit comment Quintana et même Purito Rodriguez, qui figurent parmi les meilleurs escaladeurs du peloton, arrivent à limiter les dégâts contre-la-montre, on se dit qu’avec sans doute un peu plus de travail, Andy Schleck aurait pu faire mieux que de la figuration c.l.m. dans les épreuves à étapes, qu’elles soient d’une ou de trois semaines.

Ah, le travail et la dureté du métier de coureur cycliste ! Un métier d’autant plus dur qu’il nécessite un énorme dépassement de soi-même, toujours au prix de mille souffrances, dépassement qu’un Contador, un Froome ou un Cadel Evans ont toujours su apprivoiser parce qu’ils vivent depuis des années par, pour et avec le vélo. Parce qu’ils sont aussi des bourreaux de travail, au point d’être très forts même en ayant été privés de compétition pendant des périodes parfois très longues. Il est inutile de rappeler qu’à son retour de suspension, en août 2012 à la Vuelta, Contador a remporté son septième grand tour sur la route, et que cette année ce même Contador et Chris Froome ont souffert de lourdes chutes qui les ont fait abandonner le Tour de France, ce qui ne les a pas empêché quelques semaines plus tard d’avoir terminé premier et second du dernier Tour d’Espagne.

Toutefois Andy Schleck était quand même un grand coureur, un des quatre meilleurs de l’histoire de son pays, Le Luxembourg, après François Faber, Nicolas Frantz et Charly Gaul. Il a quand même terminé trois fois second du Tour de France sur la route et une fois à cette place sur le Giro, cette performance ayant été accomplie à l’âge de 22 ans, soit deux ans de moins que Charly Gaul quand il remporta son premier Giro (1956). Il a aussi remporté une très belle classique (Liège-Bastogne-Liège), peut-être la plus difficile du calendrier, ce qu’en revanche Gaul n’a jamais fait si l’on reste dans la comparaison. Tout cela démontre que le plus jeune des Schleck avait une classe infiniment supérieure à celle des autres coureurs du peloton, à trois ou quatre exceptions près. Rien que ces performances en font un champion de très haut calibre, sauf à considérer que trois deuxièmes places du Tour de France et une du Giro, ajoutées à un succès dans La Doyenne,  valent moins que 30 victoires ou plus.

En fait il lui a surtout manqué cette rage de vaincre qu’il ne manifestait qu’avec parcimonie, une rage de vaincre qui habitait beaucoup plus souvent Charly Gaul, d’autant que ce dernier était obligé de se débrouiller seul dans les grandes courses à étapes en raison de la faiblesse des équipes qui l’ont entouré (à l’époque il y avait les équipes nationales). Peut-être aussi, comme je l’ai dit précédemment, qu’Andy Schleck ne s’imposait peut-être pas des charges de travail suffisantes, mais alors comment faisait-il en 2009, 2010 ou 2011, trois années au cours desquelles il était très fort dans le Tour de France ? Encore une question à laquelle lui seul peut répondre, sauf à noter qu’il ne s’est jamais ou presque fixé d’autres objectifs que les Ardennaises et le Tour, ce qui donnait l’impression qu’il ne faisait rien le reste du temps…ce qui est profondément injuste. Après tout, ce n’est pas le seul champion à ne pas aimer s’entraîner comme un fou ! N’est-ce pas Bernard Hinault ? Et pourtant le palmarès du Blaireau est un des deux plus beaux de l’histoire, juste derrière Merckx ! En revanche Hinault avait une rage de vaincre sans commune mesure avec celle d’Andy Schleck.

Peut-être aussi qu’il aurait dû rester avec Bjarne Riis, au lieu de quitter ce dernier en 2011 pour aller voir ailleurs, et se retrouver dans un milieu qui n’a jamais semblé lui convenir. Pourquoi cette décision des deux frères Schleck, même si la création d’une équipe luxembourgeoise pouvait à elle seule l’expliquer ? Eux seuls le savent. Toujours est-il qu’il n’a plus rien fait de brillant à partir de 2012, une coïncidence que certains ont relevé. Peut-être lui-a-t-il manqué un manager en qui il ait eu une confiance absolue, un homme qui ait su parfaitement ce qu’il pouvait lui demander…et ce qu’il ne pouvait pas, d’autant qu’Andy a toujours donné l’impression de ne pas savoir se gérer seul, mais aussi de n’en faire qu’à sa tête. Par exemple lors du Tour de France 2010, qu’il aurait remporté à la pédale s’il avait écouté Bjarne Riis, lequel lui conseillait d’attaquer dans la montée vers Morzine, au lieu d’attendre le dernier kilomètre, alors que ce même Riis s’était aperçu que Contador n’était pas bien ce jour-là. Résultat, Andy ne prit qu’une petite dizaine de secondes à Contador, alors qu’il aurait pu le repousser beaucoup plus loin ce jour-là.

La confiance en son entourage est quand même la mamelle du coureur cycliste. Pour aussi fort que soit un champion il lui faut un homme de confiance, qu’aurait pu être pour Andy son frère Franck, à condition que ce dernier ait su faire abstraction de ses ambitions, d’autant qu’il est loin d’être aussi doué qu’Andy. Son père Johny aurait aussi pu jouer ce rôle, sauf qu’un père n’est pas forcément le mieux placé pour donner des conseils, même après avoir été un bon coureur. Nous avons été nombreux à être stupéfaits d’apprendre, à l’automne 2012, que Johny Schleck avait conseillé à ses fils d’arrêter le vélo, Franck ayant subi un contrôle antidopage positif pendant le Tour de France, positivité qu’il a toujours contestée. Certains diront que ce conseil en dit finalement beaucoup sur la vraie motivation du clan Schleck, car c’est une attitude de perdant et non de gagnant.

Voilà quelques considérations qui me font dire que l’encore jeune Andy Schleck devrait avoir tout son avenir devant lui, y compris gagner sur la route le Tour de France, mais aussi le Giro ou la Vuelta. Ce ne sera pas le cas, hélas, d’autant qu’il a accumulé les pépins physiques depuis sa chute au Dauphiné en 2012. Cet abandon du vélo est quelque part un naufrage pour le cyclisme. Peut-être tout simplement s’est-il laissé aller lentement au découragement, ce qui paraît étonnant aux yeux de ceux qui l’ont vu se battre comme un lion lors de son saut de chaîne au Port de Balès dans le Tour 2010, qui lui a sans doute fait perdre le Tour, plus peut-être encore qu’à Morzine, sans parler de sa courageuse montée vers le Tourmalet avec Contador à ses côtés dans ce même Tour 2010. Il avait aussi montré sa détermination lors de sa mémorable attaque dans l’Izoard (Tour 2011) pour s’imposer en solitaire et en grand champion au sommet du mythique Galibier, tout près de Briançon, ville où son compatriote Charly Gaul accomplit un exploit mémorable dans le Tour 1955 en passant tous les cols en tête (Aravis, Madeleine, Télégraphe, Galibier), pour gagner avec un quart d’heure d’avance sur Bobet et Geminiani. Pourquoi n’a-t-il jamais pu renaître de ses cendres depuis juin 2012 ? Question de volonté, de force morale, comme je ne cesse de le répéter dans cet article ? En tout cas l’abandon définitif d’Andy Schleck est une triste nouvelle, car le vélo a besoin de coureurs comme lui, d’autant que sa génération, qui est aussi celle de Contador, Froome et Nibali, est théoriquement à l’âge où les champions atteignent leur sommet.

Michel Escatafal


Un plateau royal pour cette Vuelta 2014

Vuelta 14Après-demain ce sera le départ du Tour d’Espagne, troisième grand tour de la saison cycliste sur route, avec cette année un plateau royal à faire pâlir d’envie le Tour de France de cette année, surtout après les chutes de Froome et Contador qui, il faut bien le dire, ont tué tout suspens sur l’issue de la course. En fait la seule incertitude dans le résultat final résidait dans le risque d’accident que suscite toute compétition cycliste, Nibali n’y étant pas davantage à l’abri que les autres malgré son adresse sur un vélo. Cela a permis au coureur italien de se retrouver dans le club des vainqueurs des trois grands tours, et de rejoindre Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault et Contador. Sans vouloir dévaloriser la performance de Nibali dans le Tour 2014, reconnaissons qu’il rentre à peu de frais dans ce club de la « Triple Couronne », d’autant qu’il y figure désormais avec une seule victoire dans chacun des trois grands tours, alors que les autres membres du club comptabilisent 11 victoires pour Merckx, 8 pour Anquetil, 5 pour Gimondi, 10 pour Hinault et 7 pour Contador (je ne tiens pas compte de ses déclassements dans le Tour 2010 et le Giro 2011). Néanmoins personne ne pourra retirer au coureur italien son succès dans le Tour 2014 devant Péraud et Pinot, ce qui situe quand même la vraie concurrence dans cette Grande Boucle, amputée de Froome, Contador, Quintana, mais aussi d’une certaine manière de Joaquim Rodriguez, ce dernier relevant d’une blessure contractée lors du dernier Giro. Au passage, en énumérant ces quatre noms, on s’aperçoit qu’il s’agit des quatre premiers du Tour de France 2013, une année au cours de laquelle Nibali avait remporté le Giro, sans ces quatre coureurs, mais avait été battu par Horner dans la Vuelta. Voilà, je ne suis pas là pour dévaloriser les performances de Nibali, mais simplement pour les restituer dans leur contexte, ce que ne font pas ceux qui ne voient le vélo qu’à travers le seul prisme du Tour de France…et de ses résultats, surtout quand deux Français sont sur le podium.

Revenons à présent à la prochaine Vuelta qui va démarrer samedi avec un plateau vraiment royal, même s’il peut paraître parfois en trompe-l’œil. En tout cas, de tous les meilleurs coureurs actuels, seul sera absent de ce Tour d’Espagne Vicenzo Nibali, auquel on pourrait ajouter Kreuziger puisque le TAS, comme on s’en serait douté,  a confirmé sa suspension en raison d’anomalies sur son passeport biologique. Et oui, c’est ça aussi le vélo : un coureur peut être suspendu même sans contrôle positif, et sans qu’on soit certain de sa culpabilité! Fermons la parenthèse et revenons à la Vuelta pour dire que cette épreuve prend de plus en plus de galon au fur et à mesure des ans, preuve si besoin en était que son changement de date (1995) a pleinement réussi son œuvre, évitant ainsi l’encombrement du printemps avec le Giro, ce qui nuisait fortement à son développement. En tout cas  cette année la participation sera exceptionnelle sur ce Tour d’Espagne, avec des favoris aux noms prestigieux, au point que beaucoup espèrent assister (sans trop y croire) au duel entre Contador et Froome, dont nous avons été privés par la fatalité dans le dernier Tour de France. J’ai écrit « espèrent » parce qu’a priori il n’est pas réaliste d’inscrire Contador parmi les grands favoris. Certes il ne souffre plus apparemment de sa fissure du tibia, séquelle de sa lourde chute au début du dernier Tour de France, mais sa préparation a été fortement contrariée pour une course où l’adversité sera très forte, et le parcours ô combien exigeant avec des cols très difficiles et en grande quantité. Cela étant, si Contador a pris le risque d’être présent sur son tour national, c’est qu’il ne doit pas être si mal, surtout quand on pense aux sacrifices qu’il a fait pour être au top niveau dans le Tour de France, et pouvoir affronter Froome avec des chances de succès.

Froome justement, qui sera là, lui aussi, après ses deux grosses chutes dans les premières étapes du Tour de France, à quel niveau se situe-t-il ? Là est toute la question, même si l’on devine qu’il sera très motivé, et que sa préparation sera sans doute très avancée à défaut d’avoir été idéale. Pour lui, comme pour Contador, l’inconnue c’est sa préparation, car s’il est en bonne forme au départ de l’épreuve, il ne pourra que s’améliorer au fil des jours, et dans ce cas il sera très difficile à battre. N’oublions pas qu’il y aura une étape contre-la-montre de 34,5 km en plein milieu de l’épreuve, après le jour de repos, et ce chrono pourrait faire des différences notables au profit d’un spécialiste comme Froome, sans parler des 10 km le dernier jour à Saint-Jacques de Compostelle, sur un parcours très plat. En fait, comme pour Contador, il faudra attendre la sixième étape avec la première arrivée en côte (à Culbres Verdes) pour avoir une idée précise de leur état de forme. Et si à cette arrivée ils figurent parmi les meilleurs, alors il devrait y avoir du sport dans la deuxième partie de cette Vuelta, avec six arrivées en altitude dont les célèbres Lacs de Covadonga (quinzième étape) et le terrible Puerto de Ancares (la veille de l’arrivée), dont les cinq derniers kilomètres offrent des pentes moyennes de 12%, ce qui ne sera pas pour déplaire à Nairo Quintana, le dernier vainqueur du Giro.

Nairo Quintana est en toute logique le vrai favori de ce Tour d’Espagne. Pourquoi ? D’abord parce qu’il n’a pas beaucoup couru depuis son Giro victorieux, ce qui signifie qu’il a eu le temps de se préparer en toute quiétude pour ce qui est le deuxième grand objectif de sa saison. Ensuite parce qu’on sait qu’il est en forme, comme il vient de le prouver au Tour de Burgos, qu’il a remporté. Certes la concurrence n’y était pas énorme, mais il a gagné, ce qui ne peut qu’ajouter à sa confiance et ses certitudes. En outre le parcours très montagneux de cette Vuelta est tout à son avantage, lui qui est capable d’accompagner très loin dans les cols Froome et Contador à leur meilleur niveau. Enfin il n’a pas de réelle faiblesse contre-la-montre, comme il l’a déjà démontré à plusieurs reprises, face à Froome ou Contador, même s’il leur est légèrement inférieur. Bref, si Quintana est au mieux dès le départ de cette Vuelta, il sera très bien placé pour remporter son second grand tour, alors qu’il a seulement 24 ans. De plus, il aura à sa disposition une équipe Movistar très forte, même si cette équipe Movistar disposera d’un autre leader en la personne de Valverde. Mais qui peut croire que Valverde fera le poids contre Quintana, alors qu’il fut incapable de suivre dans le Tour de France Nibali, mais aussi très souvent Pinot, Bardet ou Péraud ?

Ayant déjà évoqué le nom de Valverde, pour dire que je ne crois en aucun cas à sa victoire, je serais davantage circonspect sur Joaquim Rodriguez. N’ayant pas disputé le Giro et ayant couru le Tour de France en pensant d’abord à se trouver une bonne condition physique en vue de la Vuelta, Rodriguez pourrait être un rival dangereux pour Quintana. Très à l’aise dans les gros pourcentages, puncheur redoutable lors des arrivées en côte, Rodriguez sera à n’en pas douter un outsider très sérieux, d’autant qu’il a poursuivi sa préparation en altitude (Andorre). Néanmoins il va perdre beaucoup de temps sur ses principaux rivaux dans les deux contre-la-montre, et sans doute aussi dès le premier jour sur les 12.6 km du contre-la-montre par équipes à Jerez de la Frontera, les équipes Movistar (Quintana), Sky (Froome) ou Saxo-Tinkoff (Contador) paraissant mieux armées que la sienne.

Après les coureurs que je viens de citer il y a des outsiders comme Rigoberto Uran, deuxième du Giro, mais loin de Quintana. C’est un coureur complet, mais pas assez fort en montagne ou dans les contre-la-montre pour être considéré comme un favori légitime. La remarque vaut aussi pour le dernier vainqueur de la Vuelta, le vétéran Américain Horner (bientôt 43 ans) qui avait battu l’an passé, à la surprise générale, Nibali qui sortait pourtant d’un Giro victorieux. Autre outsider, Cadel Evans, même si le vainqueur du tour 2011 subit l’irréparable outrage de ses 37 ans. Ne faisons pas trop fi des chances de Talansky, vainqueur heureux du dernier Dauphiné, mais loin du niveau des grands cracks en montagne. En fait les chances infimes d’un coureur comme Talansky se résument, comme pour sa victoire dans le Dauphiné, à un heureux concours de circonstances. La remarque vaut aussi pour Van den Broeck, Kelderman, Dan Martin ou Aru, voire Thibaut Pinot. Dans cette Vuelta 2014 il y a trop de concurrence pour qu’un outsider l’emporte…sauf accident. La bagarre va sans doute être terrible, surtout si Contador et Froome ne perdent pas trop de temps dans les dix premiers jours. Du coup, le Tour de France de cette année, comme le Giro, doivent être regardés avec objectivité, à savoir avec deux vainqueurs trop au-dessus de leurs concurrents pour pouvoir faire des projections réalistes sur le niveau de leurs dauphins…ce qui ne minimise en rien les performances d’Aru (troisième du Giro) ou de Péraud et Pinot dans la Grande Boucle.

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 1)

kublerAvec Paris-Roubaix s’est achevée la première partie de la saison des classiques printanières celles qui, après Milan-San Remo, s’adressent prioritairement aux hommes durs au mal, capables de passer les secteurs ou monts pavés les plus épouvantables. Cette première partie a démontré, si besoin en était, que Cancellara reste l’homme fort des courses d’un jour, comme en témoigne le classement UCI, où il occupe la deuxième place (derrière Contador), mais la première si on ne prend en compte que les classiques. Il est vrai qu’entre ses places à Milan- San Remo (second), à Paris-Roubaix (troisième) et sa victoire dans le Tour des Flandres, son bilan est plus que positif. Et, en dépit de ses 33 ans, il reste encore très au-dessus de ses rivaux plus jeunes, Terpstra (30 ans) malgré sa victoire à Roubaix dimanche dernier, VanMarcke (25 ans), Sagan (24 ans) ou Degenkolb (25 ans), ce dernier s’annonçant comme le futur maître des classiques, comme il l’a prouvé en ayant déjà remporté Paris-Tours l’an passé et Gand-Wevelgem cette année. J’espère au passage que le champion suisse saura se ménager une plage en fin de saison pour enfin s’attaquer au record de l’heure, sous peine de voir le champion du monde c.l.m., Tony Martin, le pulvériser avant lui, d’autant que Martin fut un excellent pistard. Et puisque je parle de pistard, j’en profite pour saluer la neuvième place de Wiggins à l’arrivée de Paris-Roubaix, une performance qui m’étonne beaucoup moins que ses victoires en 2012 dans le Dauphiné et le Tour de France, même si cette victoire dans le Tour aurait dû revenir à Froome.

Fermons la parenthèse et revenons à présent à la deuxième partie de ces classiques du printemps, formée de ce que l’on appelle « les Ardennaises », en raison de leur localisation géographique dans des secteurs beaucoup plus accidentés, qui conviennent beaucoup mieux aux coureurs à étapes. Ces classiques ardennaises sont au nombre de trois aujourd’hui, en fait depuis 1966 et la création de l’Amstel Gold Race, qui se situe à présent le dimanche précédent la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège. A noter qu’à une époque la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège avaient lieu l’une après l’autre, la première le samedi et l’autre le dimanche, ce qui permit de faire un classement d’ensemble aux points, entre 1950 et 1964, appelé le « Week-end ardennais », très prisé par les coureurs et les suiveurs. Le premier vainqueur en fut le Belge Raymond Impanis puis, en 1951 et 1952, le Suisse Ferdi Kubler qui, grâce à ses deux succès consécutifs, confirma qu’il était un très grand champion après sa victoire dans le Tour 1950, ou son titre mondial conquis en 1951. Il est vrai qu’il ne pouvait que sortir vainqueur de ce « Week-end ardennais » en 1951 et 1952, dans la mesure où il avait remporté les deux épreuves. Stan Ockers et Fred De Bruyne feront aussi le doublé, respectivement en 1955 et 1958. Enfin, quatre coureurs ont remporté ce trophée, sans avoir gagné ni l’une ni l’autre des deux épreuves. Il s’agit d’Impanis en 1950, Jean Storms en 1953, Frans Schoubben en 1959, et Rolf Wolfshohl en 1962, ce dernier ayant terminé ex aequo avec Dewolf, mais lui avait gagné la Flèche Wallonne.

Voilà pour la petite histoire du « Week-end ardennais », dont on ne parle plus aujourd’hui. Cela me permet de noter qu’ils sont six dans l’histoire à avoir remporté les deux épreuves en suivant, à savoir outre Kubler, Ockers et De Bruyne, l’inévitable Eddy Merckx en 1972, puis Moreno Argentin l’Italien en 1991, et Alejandro Valverde en 2006. Mais deux autres coureurs ont encore fait mieux qu’eux en remportant en plus l’Amstel Gold Race, Rebellin en 2004 et Philippe Gilbert en 2011, sa grande année. Exploit, il faut bien le dire extraordinaire, puisque Rebellin et Gilbert ont gagné ces trois épreuves en une semaine.

L’Amstel Gold Race est la première course de cette trilogie. Elle doit son nom à une marque de bière et fut créée en 1966, comblant un vide puisque les Pays-Bas, grand pays de cyclisme s’il en est, n’avait pas de grande classique à son calendrier. Elle a été remportée à deux reprises par un Français, d’abord par Jean Stablinski qui inaugura le palmarès, et par Bernard Hinault qui battit au sprint, en 1981, un peloton où il domina notamment Roger de Vlaeminck, coureur qu’il battra quelques semaines plus tard sur le vélodrome de Roubaix. A noter que les routiers des Pays-Bas sont prophètes en leur pays, puisqu’ils l’ont emporté à 17 reprises (Knettemann en 1974, Raas en 1977, 78, 79, 80, et 82 qui est le recordman des victoires, mais aussi Zoetemelk en 1987 etc.) contre 11 seulement aux Belges, dont Eddy Merckx en 1973 et 1975, mais aussi Maertens en 1976, Johan Museeuw en 1994 et Philippe Gilbert en 2010 et 2011 dont j’ai déjà parlé, et 6 aux Italiens ( Zanini, Bartoli, Di Luca, Rebellin, Cunego et Gasparotto).

L’histoire de la Flèche Wallonne est évidemment beaucoup plus ancienne puisque sa première édition eut lieu en 1936, créée par le journal Les Sports. Elle se fit très rapidement une place parmi les grandes classiques belges, et s’adresse à des coureurs nécessairement complets. C’est d’ailleurs à cause de ses difficultés et de son palmarès qu’elle a gardé son prestige, bien que sa distance soit réduite à 200 km depuis la fin des années 80. Elle a lieu à présent le mercredi, entre l’Amstel et Liège-Bastogne-Liège. Comme dans les deux autres classiques ardennaises, on retrouve parmi les vainqueurs des coureurs de grands tours, ce qui explique la qualité de son palmarès. Van Steenbergen, Coppi qui l’emporta après un raid de 100 km en 1950, Merckx, Van Looy, Zoetemelk, Moser, Saronni, Argentin, et Armstrong l’ont gagnée. Elle plaît bien également aux Français puisque Poulidor en 1963, Laurent en 1978, Hinault en 1979 et 1983, Fignon en 1986, J.C. Leclercq en 1987, Laurent Jalabert en 1995 et 1997 en ont été vainqueurs.

Ses nombreuses cotes, moins dures dans l’ensemble que celles de Liège Bastogne Liège, font qu’autrefois on comparait volontiers « la Flèche » à une immense scie. En outre, il y a une grosse difficulté qui généralement fait la sélection depuis que le parcours a été remodelé en 1983, à savoir le Mur de Huy (1,2 km avec un passage à 22%), escaladé trois fois, et où se trouve aujourd’hui la ligne d’arrivée. Cette arrivée convient évidemment à des coureurs capables de grimper, mais aussi et surtout à des puncheurs comme Rebellin (3 fois vainqueur entre 2004 et 2009), comme Gilbert (vainqueur en 2011) ou encore les Espagnols Rodriguez et Moreno, vainqueurs respectivement en 2013 et 2014. A propos de Rodriguez, je voudrais dire que c’est quand même le seul vrai « grimpeur » vainqueur de la Flèche Wallone…depuis 1996, époque où Armstrong n’était pas encore l’escaladeur qu’il fut plus tard dans le Tour, lui-même succédant à un autre coureur capable de grimper les cols avec les meilleurs, Laurent Fignon en 1986.

A ce propos, je voudrais évoquer une victoire quelque peu oubliée, le premier triomphe de Bernard Hinault en 1979, qui le consacrait définitivement comme un super champion, après avoir déjà remporté auparavant le Tour de France 1978, mais aussi Liège-Bastogne-Liège en 1977. Cette année-là Hinault avait démarré sa saison dans la discrétion par manque d’entraînement, et ses supporters et son entourage attendaient qu’il frappe enfin un grand coup dans les classiques ardennaises. Et ce fut le cas dans la Flèche Wallone, sur un parcours qui, pourtant, ne l’avantageait pas parce que moins dur que précédemment. Mais Hinault, comme Merckx auparavant, était un coureur très complet, et il allait le prouver en s’imposant au sprint, après avoir réduit au supplice dans les derniers kilomètres des coureurs comme Thurau, Lubberding, De Wolf ou Martens, ce qui lui avait permis de rejoindre seul, à quelques encablures de l’arrivée, Johansson et l’Italien Saronni, ce dernier réputé pour être très rapide au sprint. Il se croyait d’ailleurs tellement supérieur à ses derniers accompagnateurs, qu’à moins de cinq cents mètres de l’arrivée il se porta en tête, sûr de sa force, mais Hinault surgissant de l’arrière plaça son attaque, débordant le coureur transalpin. Surpris, ce dernier se lança à sa poursuite et reprit très vite les deux longueurs de retard qu’il comptait sur Hinault, mais ce dernier en remit une couche supplémentaire et Saronni, asphyxié, se retrouva de nouveau avec deux longueurs de retard sur la ligne d’arrivée. Le « Blaireau » venait de gagner sa troisième classique belge (après Gand-Wevelgem et Liège-Bastogne-Liège en 1977), et surtout venait de faire taire ses détracteurs et ceux qui commençaient à douter de lui. Il remportera de nouveau la « Flèche » en 1983, juste avant sa deuxième Vuelta victorieuse.

 Michel Escatafal


Luis Ocaña, le Campeador de Mont-de-Marsan (partie 1)

OcanaIl arrive parfois que trop de communication se retourne contre ceux qui se livrent à ce jeu…presque obligatoire de nos jours. Si j’écris cela c’est parce que le vainqueur du dernier Tour de France, Chris Froome, qui a écrasé sur la route tous ses concurrents, vient de révéler…qu’il était malade depuis quatre ans, souffrant de bilharzioze, une maladie tropicale parasitaire qui, chez les adultes, peut diminuer leurs capacités de travail. Il n’en fallait évidemment pas davantage pour que certains s’interrogent encore un peu plus sur ce coureur venu de nulle part, avant de réussir l’exploit de finir second du Tour d’Espagne 2011, après avoir aidé son leader, Wiggins, durant la quasi-totalité de l’épreuve.

Depuis Froome a fait son chemin, au point d’avoir réduit au rôle de comparse des coureurs comme Contador, Rodriguez, Valverde, Kreuziger ou Quintana, entre février et juillet. Je ne participerais pas évidemment à ce débat, car, jusqu’à preuve du contraire, Froome a tout simplement été le meilleur, comme tant d’autres vainqueurs du Tour de France avant lui. J’ajoute en plus, que celui qui pourrait être considéré comme son plus grand rival, Alberto Contador, a reconnu lui-même que Froome lui avait été supérieur, et surtout qu’il s’était mieux préparé que lui, en évitant notamment de se disperser dans des opérations commerciales, incompatibles avec le métier de coureur cycliste au plus haut niveau. Espérons que Contador aura compris cette leçon douloureuse, ce qui lui permettra de retrouver son vrai niveau, pour le plus grand bonheur de ses fans et des amateurs de vélo. Un duel au sommet entre Froome et Contador au maximum de leurs moyens, voilà qui enchante déjà les amateurs de vélo, les vrais du moins, ceux qui ne voient pas ce sport uniquement à travers le prisme du dopage, un duel qui rappellera aux amateurs de vélo ceux qui ont opposé Coppi et Bartali, Coppi et Koblet, Anquetil et Poulidor, Hinault et Fignon ou Merckx et Ocaña.

En évoquant ces deux derniers noms, cela me fait une transition toute trouvée pour signaler que le site de cyclisme espagnol Biciciclismo, que je recommande à tous les hispanophones, a longuement évoqué ces derniers jours un livre qui vient de sortir, consacré à Luis Ocaña, un des plus doués parmi les grands champions qu’a connu le cyclisme sur route. Un champion que l’on connaît très bien en France, puisqu’il a passé la plus grande partie de sa vie chez nous, plus particulièrement dans le Sud-Ouest (Gers, Landes), où il est arrivé à l’âge de 12 ans. Ocaña a également travaillé dans cette région, obtenant son premier emploi (apprenti menuisier) à l’âge de 15 ans à Aire sur Adour. Ensuite il déménagera à Mont-de-Marsan (Landes) pour intégrer l’équipe cycliste du Stade Montois, qu’il rendra presque aussi célèbre que son équipe de rugby avec les Boniface et Darrouy. Dans la capitale landaise, ville qui a la chance d’avoir un vélodrome avec une piste en asphalte, il fera connaissance de celle qui allait devenir sa femme, Josiane, fille d’un transporteur montois, cette dernière lui ayant remis le bouquet de vainqueur lors d’un grand prix cycliste à Saint-Pierre du Mont, commune attenante à Mont-de-Marsan.

On comprend pourquoi à travers cette mini biographie relative à sa jeunesse, on l’appelait, quand il gagnait,  l’Espagnol de Mont-de-Marsan. En revanche, et c’est bien français, quand il perdait il redevenait espagnol tout court. Pour ma part je l’appellerais Campeador, qui signifie guerrier illustre ou vainqueur de batailles, tellement il eut à en livrer, sur la route comme dans la vie de tous les jours, sa santé n’étant pas, hélas, à la hauteur de son extraordinaire talent, ce qui l’a privé d’un palmarès bien au-dessus de celui qu’il affichait en fin de carrière. Et pour couronner le tout, quand il n’était pas malade, c’est la malchance qui le frappait, comme par exemple dans le Tour de France 1971, qu’il dominait cette année-là de la même manière que le fit 20 ans plus tôt, dans la même épreuve, un autre surdoué à qui il ressemblait beaucoup, Hugo Koblet. Si j’évoque cette ressemblance avec le merveilleux coureur suisse (voir mon article sur ce site intitulé Koblet : une image magnifiée du vélo), c’est parce qu’ils durent affronter l’un et l’autre les deux plus grands champions de l’histoire du vélo, Coppi et Merckx, parvenant même parfois à les dominer « à la régulière », même à leur plus belle époque.

En faisant ce rappel historique, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer précisément ce fameux Tour de France 1971, qui a consacré définitivement Luis Ocaña comme un très grand champion. A ce moment, Luis Ocaña, avait 26 ans, et comptait déjà à son palmarès la semaine Catalane et le Midi-Libre (1969),  mais aussi la Vuelta et le Dauphiné, sans oublier sa victoire en solitaire dans l’étape du Tour de France, Toulouse-Saint-Gaudens, autant de courses remportées en 1970. Mieux encore, il avait failli battre le crack belge dans le Dauphiné 1971, Merckx ne devant son salut qu’à la pluie…ennemie de Luis Ocaña. Certes ce dernier n’avait pas gagné, mais ce Dauphiné allait s’avérer comme  une sorte de déclic pour le fier Espagnol, d’autant qu’outre ses qualités de grimpeur connues et reconnues, c’était aussi un remarquable rouleur, comme il l’avait démontré en 1967, en remportant le grand prix des Nations amateurs.

Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, nous l’aurions dans ce même Dauphiné 1971, où il ne concéda que vingt-quatre secondes à Eddy Merck sur les 27 km séparant Le Creusot de Montceau-les-Mines, récupérant même une seconde dans la deuxième moitié du parcours. Pour situer la valeur de la performance d’Ocaña, il suffit de savoir que Ferdinand Bracke, le recordman du monde de l’heure, avait terminé à la troisième place à 40 secondes, lui-même devançant dans l’ordre Grosskost, Thévenet et Poulidor. Une telle performance ne pouvait que conforter l’Espagnol de Mont-de-Marsan dans ses certitudes, d’autant que pour la première fois depuis longtemps il ne souffrait d’aucun mal récurrent, notamment le foie, grâce au traitement prescrit par un médecin de Bilbao.

Michel Escatafal


A quand un Français champion du monde sur route?

DarrigadeCette semaine l’actualité du cyclisme est consacrée aux championnats du monde sur route, rendez-vous incontournable de fin de saison. Il semble d’ailleurs que cette année le plateau soit plus riche que les années précédentes, cette impression étant peut-être due au fait que nous sommes à peine sortis d’une très belle Vuelta où le suspens aura duré jusqu’au bout, en fait jusqu’à deux kilomètres du sommet de l’Angliru, terme de l’avant-dernière étape. Cela me fait dire que sur le difficile circuit de Florence, trois des grands protagonistes de ce Tour d’Espagne, l’Italien Nibali et les Espagnols Valverde et Rodriguez auront une belle chance de l’emporter. C’est d’autant plus vraisemblable que la Vuelta est certainement la meilleure préparation pour arriver affûté au championnat du monde, et l’on devrait s’en apercevoir dès aujourd’hui lors de l’épreuve contre-la-montre avec un beau  duel en perspective entre Cancellara et Martin, même si Wiggins ne cesse de gagner dans cette discipline depuis deux ans, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.

Cela dit je vais parler aujourd’hui d’une victoire particulièrement marquante dans un championnat du monde, d’autant qu’elle fut l’œuvre d’un Français, André Darrigade. Cette victoire eut lieu en 1959, aux Pays-Bas, très exactement à Zandvoort, lieu célèbre pour son circuit automobile où le grand Gilles Villeneuve trouva la mort. Fermons cette parenthèse douloureuse pour dire qu’André Darrigade était à ce moment une des grandes vedettes du cyclisme sur route, mais pas seulement. C’était aussi un excellent pistard, notamment un magnifique coureur de « six-jours », capable de battre dans un sprint pour une grosse prime (Six Jours de Paris 1958) un pur sprinter comme Oscar Plattner (champion du monde de vitesse en 1952). Oui, André Darrigade a bien été le plus rapide routier-sprinter que le cyclisme français ait produit, et, s’il avait persévéré sur la piste, il est vraisemblable qu’il aurait remporté un ou plusieurs titres mondiaux en vitesse. N’avait-il pas battu, lors d’une épreuve sur piste à ses débuts (en 1949), le futur septuple champion du monde de vitesse professionnel, Antonio Maspes ?

Mais André Darrigade était aussi un coureur complet, bon rouleur, mais aussi capable de passer les bosses les plus dures, ce qui lui permit de s’imposer dans une classique comme le Tour de Lombardie (1956), et de se classer à deux reprises à la seizième place dans le Tour de France, épreuve dans laquelle il remporta 22 étapes, plus le maillot vert à deux reprises. Il allait démontrer toutes ces qualités lors de son championnat du monde victorieux sur le circuit de Zandvoort, car s’il obtint à cette occasion son plus beau succès, ce ne fut pas seulement grâce sa rapidité au sprint, mais surtout parce qu’il prit l’initiative d’une échappée longue de 220 kilomètres, qui semblait être une folie au moment où elle se déclencha.

Même s’il se savait en grande forme, malgré les séquelles d’une chute qui avait abîmé son genou gauche dans la semaine précédant le championnat, même s’il était convaincu d’être très difficile à battre au sprint, André Darrigade se disait que s’il voulait devenir enfin champion du monde (il avait déjà terminé à la troisième place en 1957 et 1958), il fallait qu’il tente sa chance de loin, car il se méfiait des autres sprinters figurant dans les équipes, belge (Van Looy, Van Steenbergen), néerlandaise (de Hann) ou espagnole (Poblet). Et il allait tenir son pari, malgré deux crevaisons inopportunes aux quinzième et seizième tour qui l’obligèrent à changer de vélo, et surtout qui désorganisèrent l’échappée amorcée au septième des vingt-huit tours. Heureusement pour Darrigade, les échappés de la première heure, au rang desquels figurait aussi l’Italien Gismondi,  reçurent le renfort de coureurs comme l’Anglais Tom Simpson, puis un peu plus tard de Noël Foré, le vainqueur de Paris-Roubaix, de l’Italien Ronchini et de son coéquipier en équipe de France, Henri Anglade, qui avait terminé à la seconde place du Tour de France quelques jours auparavant.

Tout ce joli monde s’entendant à peu près bien, l’écart entre les fugitifs et le peloton, qui était tombé à un certain moment sous la minute, se remit à augmenter, mais dans des proportions insuffisantes pour être certain que l’échappée puisse aller au bout, malgré l’énorme travail accompli par nos deux Français à l’avant…et à l’arrière par Robert Cazala et Jacques Anquetil, grand ami d’André Darrigade, qui s’employaient autant qu’ils le pouvaient à freiner le peloton des poursuivants. Un peloton dont allaient s’extraire Van Steenbergen, accompagné de son équipier belge Baens, les deux hommes étant marqués de près par Robert Cazala, ce qui incita Van Looy à lancer la chasse à son tour, sans que l’on puisse deviner à ce moment si elle était organisée contre Darrigade et ses accompagnateurs…ou contre Van Steenbergen. En tout cas cette poussée de Rik Van Looy provoqua un regroupement des poursuivants, lesquels recommençaient à se rapprocher dangereusement des échappées de la première heure, dont certains préférèrent renoncer à poursuivre leur effort. Et parmi ceux-ci, mauvaise nouvelle pour André Darrigade, il y avait Henri Anglade, lequel n’en pouvait plus de tirer des relais de plus en plus longs.

Heureusement pour Darrigade et ses accompagnateurs, la guerre des deux Rik (Van Steenbergen et Van Looy) faisait rage, les deux hommes se marquant impitoyablement, ce dont allait profiter admirablement André Darrigade. Cette guerre fratricide, comme le cyclisme en a beaucoup connu dans son histoire (Coppi-Bartali, Anquetil-Poulidor, Moser-Saronni…) permettait à l’échappée de suivre son cours malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir, y compris chez les plus forts. Cela incita un homme à tenter seul sa chance, le grand espoir français de l’époque, Gérard Saint, qui quitta le peloton des poursuivants telle une fusée, prenant très vite plus de 30 secondes au peloton, et se rapprochant à 24 secondes des leaders. A ce moment certains commençaient à penser que Gérard Saint allait être champion du monde, tellement le rouleur normand semblait à l’aise, ce qui était logique dans la mesure où avec deux coureurs français à l’avant de la course, il n’avait fait que suivre le mouvement du peloton sans jamais y participer.

A la cloche les fugitifs n’avaient plus qu’une faible avance sur Gérard Saint, et à peine une minute sur ce qui restait du peloton que l’on pressentait déjà être celui des battus, même si les échappés étaient en train de payer tous les efforts consentis depuis le début de leur aventure, rendant l’issue de ce championnat de plus en plus incertaine. C’était sans compter toutefois sur André Darrigade, lequel jetant ses dernières forces dans la bataille finit par amener l’échappée jusqu’à l’arrivée, où ce fut pour lui une formalité de l’emporter au sprint devant Gismondi, Noël Foré, Simpson et Ronchini. Pour sa part, Anquetil remportait le sprint du peloton, qui avait repris Saint, pour s’octroyer la neuvième place à 22 secondes de Darrigade, le nouveau champion du monde, un titre qu’il n’avait pas volé ! Au contraire son audace et sa foi avaient payé, à l’issue d’une course d’anthologie, qui allait rester dans les mémoires malgré un parcours peu propice aux grandes envolées, ce qui prouve que ce sont les coureurs qui font la course. Au fait, et si les Français dimanche créaient la surprise après leur superbe Tour d’Espagne…

Michel Escatafal


Une nouvelle ère colombienne dans le cyclisme…

HerreraquintanaLe centième Tour de France est fini…et pour moi ce ne fut pas une grande fête, comme certains essaient par tous les moyens de nous le vendre. Pourquoi ? C’est un sentiment mitigé pour de multiples raisons, à commencer par le fait que le vainqueur était connu d’avance. Qui en effet pouvait inquiéter Froome ? A vrai dire personne, car même le seul grand absent de l’épreuve, Nibali, n’aurait rien pu contre Froome. Et pourtant Nibali a fait un Giro formidable, lequel par parenthèse m’a fait beaucoup plus vibrer que le Tour. Et pourtant le Nibali version 2013 semble être plus fort que celui des années précédentes, comme il devrait le prouver lors de la prochaine Vuelta, dont il sera le grand favori, malgré Rodriguez, Valverde et peut-être Wiggins, ce dernier étant un vainqueur sans lendemain du Tour de France 2012. Au passage, je ne sais pas comment se comporteront Rodriguez et Valverde dans la Vuelta, car ils ont quand même fait beaucoup d’efforts pendant le Tour de France. Rappelons-nous que même Froome l’an passé, malgré un Tour de France où il n’avait pas vraiment puisé dans ses réserves, n’avait pas existé dans le Tour d’Espagne face à Valverde, Rodriguez et Contador.

Contador justement, dont je veux parler pour souligner que je ne l’ai pas trouvé tellement inférieur à son niveau antérieur, sentiment corroboré par son temps d’ascension du Ventoux, équivalent à celui de 2009. Pour ma part, désolé de le dire à ses ridicules détracteurs, je l’ai trouvé plutôt bon dans ce Tour 2013, même s’il n’avait pas la forme que l’on attendait de lui, surtout depuis son retour victorieux en août 2012. En fait il lui manquait ces 10 ou 15% de capacités supplémentaires qu’il savait si bien récupérer autrefois entre le Dauphiné et le Tour de France. Il lui manquait aussi ses repères habituels dans des épreuves comme Paris-Nice, qu’il a sans doute eu tort de ne pas disputer, sans parler de ses pérégrinations au Tour de San Luis (en Argentine) en janvier), puis au Tour d’Oman le mois suivant, avant d’affronter Tirreno-Adriatico en étant déjà quelque peu fourbu. Résultat, après un Tour du Pays Basque décevant et des Ardennaises où il n’a guère brillé, il s’est retrouvé quasiment en mai en ayant perdu une bonne partie de cette confiance sans laquelle un coureur, fut-il de sa classe, ne peut optimiser sa préparation avec des certitudes.

Alors me direz-vous, que doit-il faire pour que l’an prochain dans le Tour de France on retrouve le vrai Contador ? Je ne suis pas son directeur sportif, ni son employeur, et sans doute que des gens plus compétents que moi se sont déjà penchés sur le problème. Toutefois il suffisait de voir Contador évoluer au fil des mois depuis le début de l’année 2013 pour s’apercevoir que son approche du Tour de France n’était pas la bonne. Une seule victoire, mineure reconnaissons-le (étape Tour de Sans Luis), à son compteur jusqu’au départ du Tour, ce n’est pas digne d’un coureur de sa classe, sans doute un des 10 ou 15 meilleurs coureurs de l’histoire, comme en témoigne son vrai palmarès (13è au classement des plus grandes épreuves sur route). Alors est-ce que cela signifie que Contador est déjà sur le déclin à 30 ans, l’âge d’or du coureur cycliste ? Sans doute pas. Est-ce la conséquence de son injuste suspension en 2011 pour quelques misérables traces de clembutérol trouvées dans son urine lors d’un contrôle pendant une journée de repos dans le Tour 2010 ? Peut-être, parce que Contador doit être marqué à jamais par cet épisode ô combien douloureux. Est-ce aussi une carrière faite de hauts et de bas entre 2007 et 2013, où chaque hiver il n’a pu se reposer en raison de problèmes continus tenant à la fois à des changements d’équipe ou à des attentes de suspension qui n’en finissaient pas ? Peut-être, sans doute.

Il est en effet très possible que Contador ait payé cette année tous ces contretemps dans sa carrière. Pour ma part, étant un vrai supporter du coureur de Pinto, je pense que la chute de Contador dans la hiérarchie, au demeurant toute relative, est inhérente à toutes les péripéties, très souvent négatives, qui ont émaillé sa carrière ces dernières années. J’ai bien précisé toute relative, parce qu’il a tout de même terminé à la quatrième place du Tour de France…ce qui n’a rien d’infâmant. C’est pour cela que je suis de ceux qui pensent qu’Alberto Contador, plus qu’Andy Schleck, son grand rival jusqu’en 2011, est encore capable de gagner plusieurs grands tours, pour peu qu’il puisse évoluer dans la sérénité lors des prochaines saisons. Je trouverais d’ailleurs tout à fait judicieux qu’il annonce son forfait définitif pour la Vuelta, où il a beaucoup plus à perdre qu’à gagner face à une concurrence à qui il ne fait plus peur. Qui sait si ce break ne lui ferait pas le plus grand bien ? A ce propos, je pense même qu’il devrait tirer un trait définitif sur cette année de déceptions, laquelle pourrait peut-être s’avérer être un mal pour un bien. D’ailleurs pourquoi se soucierait-il des désidérata de Bjarne Riis qui semble vouloir lui imposer sa présence au Tour d’Espagne, ou celle d’un de ses employeurs qui le décrit comme « trop riche »  et qui trouve qu’il « n’a pas assez faim », alors que tout le monde s’accorde à dire qu’il a toujours vécu par, pour et avec le vélo. Après tout, comme je le disais précédemment, Contador n’a que 30 ans, et quand on voit évoluer Rodriguez avec ses 34 ans, ou encore Valverde et ses 33 ans, sans parler de Cadel Evans qui remporté le Tour de France en 2011 à 34 ans, on se dit qu’il a encore de l’avenir devant lui.

Puisque j’ai cité le nom de Cadel Evans, je voudrais en profiter pour dire que, contrairement à d’autres qui ne connaissent pas l’histoire du vélo, je pense qu’il peut encore gagner de belles courses, même si ce sera de plus en plus difficile. N’oublions pas que s’il a fini 39è du Tour de France, il avait auparavant conquis la troisième place sur le Giro, un Tour d’Italie rendu très dur par les conditions dantesques dans lesquelles il s’est déroulé. Preuve par parenthèse que le doublé Giro-Tour est très, très difficile, surtout en ne pouvant plus se soigner à cause de contrôles antidopage certes très sévères…mais pas toujours efficaces ! Malgré tout, je ne vois pas Evans gagner de nouveau le Tour de France, contrairement à Contador. En revanche, si pour moi Rodriguez et Valverde ne le gagneront jamais, si Nibali et Froome seront sans doute les favoris de la prochaine édition, il se pourrait bien que dès 2014 ou 2015, ce soit un Colombien qui arrive en jaune sur les Champs-Elysées. Certes Quintana était encore loin de Froome sur ce Tour de France, un Froome qui aurait pu accentuer son avance s’il l’avait réellement voulu, mais c’est la première fois qu’un grand grimpeur colombien, capable de limiter les dégâts contre-la-montre, dispose de tous les atouts pour gagner un jour la Grande Boucle.

Et contrairement à des révélations tardives comme Froome ou Wiggins, Quintana a seulement 23 ans. Donc si sa progression est linéaire, il devrait s’imposer rapidement dans un grand tour et même en remporter un certain nombre. En tout cas il dispose de la résistance suffisante dans une épreuve comme le Tour de France, que n’avaient sans doute pas Lucho Herrera, malgré sa victoire à la Vuelta en 1987, ou encore Parra, malgré sa troisième place du Tour de France en 1988. J’en profite pour souligner que la Colombie, qui avait perdu une bonne partie de la place qu’elle s’était faite dans le monde du vélo est en train de retrouver tout son lustre, voire même plus. Rappelons que  ce jeune pays en terme de cyclisme (il date de 1962), eut  son premier vrai champion en la personne de Martin Cochise Rodriguez, apparu au début des années 70 en battant le record de l’heure amateur en 1973 (47.553 km). L’année 1973, c’est aussi celle de l’arrivée de la sélection nationale colombienne au Tour de l’Avenir, tous ces évènements préparant l’intrusion au plus haut sommet mondial ou presque de la Colombie dans la décennie 80.

A noter d’ailleurs que la Colombie a, contrairement aux Etats-Unis ou à la Grande-Bretagne, une véritable tradition cycliste, avec une intense activité sur la route et sur les vélodromes. De nombreuses réunions sur piste sont encore organisées à travers le pays, notamment à Bogota, Medellin ou Cali, haut lieu de la piste s’il en est. Mais c’est quand même sur la route que les coureurs colombiens ont marqué les esprits en étant quasiment invincibles sur leurs terres à l’époque du Clasic0 R.C.N., une épreuve où quelques uns des meilleurs routiers européens des années 80 (Pascal Simon, Charly Mottet, Caritoux ou encore Laurent Fignon et Greg le Mond), se sont parfois fait humilier par les grimpeurs colombiens, que l’on surnommait « los escarabajos » (les scarabées). Va-t-on revoir de nouveau la même ambiance dans les médias colombiens que celle de l’époque Herrera-Parra (on se rappelle leur doublé à Lans-en-Vercors lors du Tour de France 1985), lesquels médias étaient souvent les premiers à donner des informations sur le vélo, y compris avant les grands journaux européens ? Sans doute, pour peu que Nairo Quintana confirme dans les années à venir ses performances de cette année, mais aussi ses compatriotes Henao, Betancur ou Uran, des confirmations dont je ne doute pas personnellement, au point que l’on puisse envisager qu’une nouvelle ère du vélo s’annonce avec pour figures de proue des Colombiens, comme les Italiens dans les années 40 ou 50, ou les Espagnols ces derniers temps. Et dans ce cas, ce serait un nouveau bain de fraîcheur pour le vélo sur route, lequel en a bien besoin après les succès des coureurs « robotisés » auxquels font penser les Anglo-Saxons, Froome n’échappant à la règle.

Michel Escatafal