Un très beau week-end de sport, après le décès de Mohammed Ali

Conta froomeAlors que le championnat d’Europe des Nations de football va commencer dans quelques jours, on peut dire que les Bleus sont désormais prêts à entrer dans le vif du sujet, ce qui permettra d’étouffer définitivement les polémiques inutiles instruites par certains anciens joueurs aigris, comme Cantona pour ne pas le citer, qui se croient plus intelligents qu’ils ne le sont en réalité. Place au sport avec les joueurs choisis par Didier Deschamps, qui dispose quand même d’un effectif très riche, lequel autorise bien des espoirs. En outre, c’est une coutume, quand la France organise une compétition chez elle depuis 1984, elle l’emporte. Ce fut le cas en 1984 (championnat d’Europe) avec Platini, Giresse, Tigana, Bossis et Cie, et ce fut aussi le cas en 1998 (Coupe du Monde), avec pour capitaine…Didier Deschamps.

Autre sujet lié au football, la succession de Laurent Blanc, l’entraîneur du PSG, dont on imagine aisément qu’il ne sera plus à la tête du département technique du club lors de la reprise de l’entraînement dans quelques jours. Certains s’offusquent de le voir payer la piteuse élimination contre Manchester City en ¼ de finale de la Ligue des Champions, mais il a échoué là où il devait réussir, et il est donc normal qu’il en paie la facture. Tout le reste à ce propos n’est que billevesée. Il reste à souhaiter que les dirigeants qataris du club réussissent à faire signer un grand entraîneur, c’est-à-dire un homme qui sache mieux que Laurent Blanc galvaniser ses troupes et, plus généralement, diriger un groupe composé de très grands joueurs. Blanc est un bon entraîneur, qui connaît évidemment très bien son métier, mais il lui manque la grinta et le charisme d’un Mourinho, d’un Simeone ou d’un Unai Emery, les deux derniers étant les favoris à sa succession.

Passons à présent au rugby, dont je n’ai pas parlé depuis longtemps, et je le regrette, pour évoquer la fin du Top 14 avec l’attribution du titre de champion de France dans deux semaines. Pour ma part, j’aimerais que le Stade Toulousain soit de nouveau champion de France. Le Stade Toulousain, club le plus titré de l’histoire de notre rugby, amateur et professionnel, va cette année réussir quelque chose de grand, j’en suis sûr. Le club entraîné par Mola, Elissalde et Servat n’est pas favori, mais il faudra les battre pour décrocher le Bouclier de Brennus. Attention toutefois au RC Toulon, habitué des finales victorieuses, voire à l’AS Clermont-Ferrand, généralement battue lors de chaque finale disputée.

Un mot de tennis pour saluer la victoire en double des Françaises Caroline Garcia et Kristina Mladenovic, ce qui est de bonne augure pour les Jeux de Rio, la victoire en simple dames de la jeune espagnole Garbine Muguruza en battant Serena Williams, et le douzième titre en grand chelem de Djokovic. Ce dernier domine son époque comme seuls les très grands l’ont dominée, et il est bien le successeur de Federer, alors que le meilleur joueur de terre battue de l’histoire, Nadal, semble sur une pente qui paraît définitivement descendante. Djokovic réussira-t-il le grand chelem sur lequel tant de joueurs ont échoué depuis 1969 (Rod Laver) ? Peut-être, même si c’est quelque chose de très, très difficile à atteindre. La preuve, seuls Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969) l’ont réalisé, alors que des champions comme Hoad, Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Sampras ou Federer ont toujours échoué. Certains sont passés tout près comme Hoad en 1956, mais ils n’ont pas réussi. En revanche, il sera peut-être plus facile à Djokovic de dépasser Federer et ses 17 titres, vu son âge et sa domination. Surtout à cause de cette domination, car Federer, par exemple, avait comme adversaire sur terre battue Nadal, vainqueur de 9 Roland-Garros !

Enfin je voudrais parler de vélo, puisque le Dauphiné Libéré a commencé hier par un prologue aussi sympathique qu’original, une course de côte de 3.8 km avec une pente moyenne de 9.7%. Evidemment ce ne pouvait qu’être un crack qui remporte cette étape et ce fut Alberto Contador, le meilleur coureur du nouveau siècle, grand grimpeur devant l’Eternel, devant un surprenant Richie Porte et Chris Froome. Reconnaissons que comme podium, il était difficile de rêver mieux sauf si on considère l’absence de Quintana. En revanche je ne suis pas de ceux qui mettent Nibali au même niveau que Contador, Froome ou Quintana, comme en atteste son dernier Giro, qu’il a certes remporté, mais après avoir été copieusement dominé par Kruijswijk.

Le Néerlandais est un bon coureur, mais c’est loin d’être un fuoriclasse, et sans sa chute il l’eut emporté facilement. Certes une chute fait partie de la course, et certains nous diront qu’il ne sait pas descendre, mais il y a quand même une part de malchance pour le coureur batave qui, hélas pour lui, manquait d’expérience comme leader et plus encore d’une bonne équipe pour s’imposer. D’ailleurs, s’il avait eu plus d’expérience, il n’aurait pris aucun risque dans la descente sachant l’avance de plus de 4 mn qu’il avait sur Nibali. Cela étant Nibali reste un grand champion, sorte de Gimondi ou Nencini de son époque, mais ce Giro manquait quand même de concurrence. A ce propos, je pense que Contador ou Froome ou Quintana auraient dû le courir ce Giro, parce que finalement ils auraient eu moins à s’employer cette année que d’autres pour l’emporter, et auraient pu embrayer sur le Tour.

Cela dit, on ne refera pas l’histoire, mais je maintiens que, même de nos jours, le doublé Giro-Tour est possible à une condition : que la concurrence ne soit pas trop forte, et que le leader ne soit pas trop esseulé. C’est la raison pour laquelle, je suis persuadé que Froome avec sa fantastique équipe Sky, ou encore Quintana avec sa très forte équipe Movistar (Valverde à son service), l’aurait emporté très facilement dans ce dernier Giro. Si Nibali a perdu plus de 2mn sur Kruijswijk dans le c.l.m. en côte de 10.8km, on imagine combien il aurait perdu sur Contador, Quintana ou Froome. Ok, on ne refera pas l’histoire, mais pour moi ce fut un petit Giro, d’autant plus que Landa a été malade au début de l’épreuve. Voilà pour mon commentaire sur le Giro, lequel souffre quand même de plus en plus de l’omniprésence du Tour de France dans les visées des sponsors, et de la montée en puissance de la Vuelta depuis son changement de date en 1995 (victoire de Jalabert).

Alors que se passera-t-il dans ce Dauphiné ? A première vue Contador a toutes les chances de l’emporter, mais Contador a un terrible handicap : son équipe. Heureusement que l’an prochain et en 2018 (bonne nouvelle pour tous ceux qui aiment ce merveilleux sport qu’est le vélo, il a confirmé qu’il continuait sa carrière) il devrait avoir une meilleure équipe (chez Trek ?) que ces deux dernières années chez Tinkoff. En attendant, c’est la seule faiblesse du Pistolero cette année, puisqu’il semble s’être préparé aussi bien pour ce Tour qu’en 2014 ou en 2009-2010. Il faut simplement lui souhaiter d’arriver en jaune avec ses adversaires dans la dernière montée du parcours de ce Dauphiné, qu’il a perdu en 2014 face à la coalition de ses adversaires. L’histoire se renouvellera-t-elle ? J’espère que non, mais l’essentiel est de voir que la forme est là, et qu’il a bien travaillé cet hiver et au printemps. En tout cas, comme Valverde, le poids des ans ne semble pas avoir de prise sur lui, ce qui montre que ces deux champions ont bien travaillé au cours de leur carrière pour en arriver à obtenir les résultats qui furent et sont encore les leurs.

Un dernier mot enfin sur les Français, en nets progrès depuis quelques années avec la progression de Pinot et de Bardet, mais encore un cran en dessous des meilleurs. Cela étant, je suis rassuré pour Pinot dans la mesure où il semble en constante amélioration dans les contre-la-montre, ce qui signifie que ce coureur a vraiment de la classe. Sera-telle suffisante pour lui faire passer un palier vers les sommets à partir de l’âge de 26-27 ans, un peu comme l’avait fait Louison Bobet en son temps ou même Pingeon ? Nous verrons bien, mais je suis assez confiant, justement parce que Louison Bobet monta sur le podium du Tour en 1950, à l’âge de 25 ans, derrière Kubler et Ockers. Un Tour où il fut favorisé par l’absence de Coppi, Koblet et le retrait de toute l’équipe italienne emmenée par Bartali et Magni à mi-course. Pour sa part, Thibaut Pinot est déjà monté sur le podium du Tour en 2014, à 24 ans, derrière Nibali et Péraud, mais en l’absence dès le début du Tour des deux supers cracks, Froome et Contador. Souhaitons à Pinot de suivre la même trajectoire que Louison Bobet, et les Français tiendront enfin le grand champion qu’ils attendent depuis tellement longtemps.

Michel Escatafal

Publicités

Le tennis et ses reines…parfois exaspérantes

cris evertsharapovaPour être franc, je n’apprécie pas cette nouvelle mode de vouloir à tout prix que chaque sport ait une compétition identique chez les hommes et les femmes. C’en devient même ridicule ! Qui oserait dire qu’un combat de boxe entre deux femmes puisse atteindre la beauté d’un Hagler-Léonard, d’un Hagler-Hearns, d’un Leonard-Duran ou d’un Ali-Frazier ? Est-ce qu’une championne cycliste peut offrir en montagne, sur une pente à 9 ou 10%, le merveilleux spectacle d’une « giclette » de Contador ou d’un sprint échevelé sur 300 ou 400 mètres de Froome ? Idem sur la piste, où aucune femme n’égalera la beauté sauvage d’un sprint de Pervis sur 200 mètres. En revanche, nombre de sports méritent que l’on accorde la même considération à celles ou ceux qui le pratiquent au plus haut niveau. Je n’en citerais que quelques uns, à commencer par la gymnastique, le patinage artistique, l’athlétisme ou la natation, sans oublier évidemment le tennis. Certes en écrivant cela je sais que je ne vais pas me faire que des amis, mais, comme disait Boileau qui n’a pas eu la chance de connaître le sport tel qu’il est devenu depuis le début du vingtième siècle, « j’appelle un chat un chat ».

Fermons la parenthèse, et revenons justement au tennis féminin, lequel fut longtemps le symbole de ce mélange harmonieux de force et de beauté, ce qui n’est nullement incompatible, qui fut depuis bien longtemps la marque de fabrique des tenniswomen. J’ai bien écrit depuis bien longtemps, car malgré toute la sympathie que je porte au tennis féminin, je suis de plus en plus perplexe quant à la beauté du spectacle présenté. J’ai du mal à me faire à ce jeu  où les championnes cognent de toutes leurs forces,  alors que les hommes, et notamment Roger Federer, font  preuve d’une grâce que l’on qualifierait presque de féminine. En effet, entre les ahanements ô combien bruyants de nombre de joueuses, et les poings serrés des autres avec une poussée d’adrénaline toute masculine, je me dis que les amateurs de tennis de 40 ans et plus ont eu bien de la chance d’avoir pu voir  en action une Chris Evert, à l’allure merveilleuse, joliment vêtue, sans muscle saillant comme une athlète, bref tellement féminine, ce qui ne l’empêchait pas de frapper fort dans la balle quand les circonstances l’exigeaient. Son revers à deux mains notamment était meurtrier en passing-shot, et rien que d’y penser  je m’en régale encore. En plus cette merveilleuse féminité ne l’a pas empêchée de devenir l’une des plus grandes joueuses de l’histoire, avec ses 18 victoires en simple dans les tournois du grand chelem.

Serena Williams, en valeur absolue (et de très loin) la meilleure des joueuses de ce temps (18 titres en simple dans les tournois comptant pour le Grand chelem plus un titre olympique, 13 en double avec sa sœur plus 3 titres olympiques, et 2 en double-mixte), est très différente : sa première vertu est d’être une terrible combattante, ou encore « une combattante de l’ultime » comme elle se qualifie elle-même. Et c’est vrai que cela lui va bien, comme elle l’a démontrée à de nombreuses reprises dans les finales des tournois majeurs, par exemple face à Justine Hénin qui, dans un autre style, était elle aussi une combattante de premier ordre. En tout cas, si une comparaison devait être faite entre Serena Williams et une autre joueuse américaine, ce serait avec Billie Jean King (12 tournois du grand chelem en simple dans les années 70). Billie Jean King avait un jeu complet, sans doute meilleure volleyeuse que Serena Williams, mais son jeu était quand même basé sur la puissance. Et pour ajouter à la comparaison, comme Serena Williams, la carrière de B.J. King fut émaillée d’ennuis physiques, plus particulièrement d’accidents musculaires. Enfin, comme Serena Williams, B.J. King fut aussi une grande joueuse de double (16 victoires en double dames en grand chelem et 11 en double mixte).

Et puisque nous sommes dans l’histoire, je voudrais rappeler que si B.J. King, Evonne Goolagong, Cris Evert, Monica Seles, Steffi Graf, ou les sœurs Williams, ont marqué l’histoire du tennis féminin, les deux meilleures joueuses, au moins depuis 1945, sont plutôt Margaret Court et Martina Navratilova. Et pas seulement parce qu’elles ont accumulé les victoires dans les plus grands tournois, mais en raison de la qualité de leur jeu qui n’avait aucune faille. Margaret Court totalise 24 victoires en simple dans les tournois du grand chelem, dont le grand chelem en 1970, plus 38 en double et double mixte. Très athlétique pour l’époque (1.75 m) elle savait tout faire, comme plus tard Martina Navratilova (18 titres en grands chelems, plus un grand chelem à cheval sur deux années, et 58 titres en tout) qui avait à peu près le même gabarit. Cela dit, la différence entre ces deux joueuses et Serena  Williams était que leur jeu était plus basé sur le service et la volée, et qu’il était plus beau à regarder pour l’amateur de tennis.

Cependant j’ai toujours bien aimé à titre personnel Justine Hénin, jeune retraitée ayant dû renoncer à la compétition début 2011, après avoir tenté un come back suite au premier arrêt de sa carrière  en 2008, sans doute parce qu’elle était exténuée, son jeu exigeant  une grosse dépense physique. C’est pour cela qu’elle mérite tous ses nombreux succès malgré son petit gabarit, d’autant qu’elle était sans doute  moins douée qu’une fille comme Amélie Mauresmo, une de ses plus grandes rivales, mais loin d’avoir son palmarès. Justine Hénin, en effet, a fait une très belle carrière avec 7 victoires en simple en grand chelem et une médaille d’or aux J.O. d’Athènes, battant en finale Amélie Mauresmo.

Personnellement cela me faisait plaisir de voir une jeune femme mesurant 1.67m et pesant 57 kg tenir la dragée haute à  d’autres infiniment plus puissantes qu’elle. C’est aussi  ce qu’avait réussi à faire pendant quelques temps au début des années 2000 la Suissesse Martina Hingis (5 victoires en simple en grand chelem), qui mesure à peine 1.70 et pèse moins de60 kg. Aujourd’hui c’est une Russe d’un tout autre gabarit (1.88m), Maria Sharapova, aussi belle que grande, qui est la plus dangereuse rivale de Serena Williams, du moins quand elle n’est pas blessée. Elle aussi a beaucoup de classe, jouant comme de nombreux joueurs dans les années 70, avec des attaques puissantes du fond du court. Mais elle est exaspérante pour le spectateur ou le téléspectateur, qui a l’impression de sortir du match aussi épuisé qu’elle à force d’entendre ses cris hallucinants chaque fois qu’elle frappe la balle. Néanmoins elle a remporté 5 tournois majeurs en simple dans sa carrière et a été à plusieurs reprises numéro une mondiale, la première fois en 2005, alors qu’elle avait 18 ans. Mais, à titre personnel, je préfère voir jouer Vénus Williams, même si elle n’est plus ce qu’elle était, qui aurait pu faire une carrière équivalente à celle de sa sœur sans ses problèmes de santé. Cela ne l’a pas empêché de compter 7 titres du grand chelem dont 5 à Wimbledon (45 en tout sur le circuit). En outre, parmi les  joueuses actuelles, elle est celle dont le jeu ressemble le plus à Margaret Court ou Martina Navratilova…quand elle est en forme.

Autre caractéristique du tennis féminin depuis le début du nouveau siècle, la hiérarchie fluctuante…quand Serena Williams est blessée, avec des joueuses qui accumulent les performances ponctuelles qui les font grimper au classement, au point d’avoir à la première place mondiale des  Caroline Wozniacki ou (un peu avant) Dinara Safina  n’ayant jamais gagné de tournoi du grand chelem, ce qui était impossible à l’époque de Margaret  Court , Billie Jean King, ou encore de l’Australienne aborigène Evonne Goolagong qui, a 19 ans, a réalisé le doublé Wimbledon-Roland-Garros (1971),  sans oublier  Chris Evert  et Martina Navratilova qui ont illuminé le jeu dans leurs duels des années 70 et 80, mais aussi Steffi Graf (années 80 et 90),  et Monica Selès au début des années 90, l’inventrice des cris sur le court, à l’imitation de joueurs comme Connors.

Tout cela appartient au passé, comme appartiennent au passé les succès de nos trois meilleures joueuses depuis les années 60, à savoir Françoise Durr, qui a remporté Roland-Garros en 1967, Mary Pierce qui a gagné à Melbourne (1995) et à Roland-Garros (2000), et Amélie Mauresmo, vainqueur à Melbourne et à Wimbledon en 2006, du Masters en 2005, autant d’ exploits lui ayant permis d’être à la première place mondiale pendant une partie de l’année 2006. Autre exploit français, beaucoup plus inattendu celui-là, la victoire à Wimbledon en 2013 de Marion Bartoli, jeune femme n’ayant jamais été mieux classée qu’à la septième place en 2010. Une victoire tellement improbable qu’elle décida d’arrêter sa carrière un mois et demi plus tard à l’âge de 28 ans, considérant sans doute qu’elle avait touché son Graal, laissant un grand vide dans notre tennis féminin. Qui sera la prochaine grande championne française ? Personne ne peut le dire, à supposer qu’elle soit née. Et sur le plan mondial, qui succèdera à Serena Williams ? Difficile de répondre, mais je mettrais bien une pièce sur la Tchèque Petra Kvitova (24 ans) qui vient de gagner cette année son deuxième le tournoi de Wimbledon, et qui fait beaucoup penser…à une ex-compatriote, Martina Navratilova. Toutefois il faudra qu’elle fasse preuve de plus de régularité dans les années à venir, si elle veut marquer à son tour l’histoire du tennis féminin.

Bonne et heureuse année 2015!

Michel Escatafal


Nadal plus fort que tous les autres avant lui ?

borgNadalComme d’habitude, chaque fois qu’un joueur de tennis domine tous les autres, on dit que c’est le meilleur de l’histoire…une histoire que peu connaissent réellement, ce qui leur fait dire des banalités. Et ce n’est pas ce qu’écrivent les internautes qui prouvent le contraire, et ce dans tous les sports. Cela dit, le fait que Nadal ait gagné 8 fois à Roland-Garros est un cas unique dans la longue histoire du tennis, et cela est indiscutable. Pour trouver trace d’une telle domination sur terre battue, il faut remonter à Bjorn Borg, le célèbre joueur suédois des années 70 et du début des années 80, avec 6 victoires à Roland-Garros.  Et si l’on regarde les autres surfaces, nous trouvons le joueur américain Sampras et le Suisse Roger Federer qui, l’un et l’autre, ont remporté à 7 reprises le tournoi de Wimbledon. Tout cela depuis les débuts de l’ère open (1968).

Avant cette date, seuls 4  joueurs ont remporté 7 fois le même tournoi majeur, à savoir l’Américain Bill Tilden entre 1920 et 1929 (7 fois vainqueur aux Internationaux des Etats-Unis qui ne s’appelaient pas encore l’US Open), l’Américain William Larned qui a remporté 7 fois les Internationaux des Etats-Unis entre 1901 et 1911, le Britannique William Renshaw qui l’a emporté à 7 reprises à Wimbledon entre 1880 et 1889, et un autre Américain, Richard Sears, qui a gagné ses 7 tournois majeurs aux Etats-Unis entre 1881 et 1887. Autant dire, pour les quatre derniers joueurs cités (avant l’ère open),  à une époque où le tennis était bien loin d’être ce qu’il est aujourd’hui, ce qui empêche toute comparaison.

A contrario, le fait que les professionnels n’aient pas pu jouer avec les amateurs ou considérés comme tels avant 1968, a fait que des joueurs comme Gonzales, Rosewall ou Laver n’avaient aucune chance de réaliser ce qu’ont réalisé Borg, Sampras, Federer ou Nadal à Roland-Garros ou Wimbledon. Or, ne l’oublions pas, Laver a fait le grand chelem à deux reprises en 1962 et 1969, ce qui indique que pendant tout ce laps de temps il aurait à coup sûr engrangé nombre de tournois du grand chelem, d’autant que 3 des 4 tournois majeurs se jouaient sur herbe. La remarque vaut aussi pour Pancho Gonzales, à qui j’ai consacré un article sur ce site. Voilà pourquoi il est prudent de ne pas faire de comparaisons trop rapides, même s’il n’est pas interdit d’avoir une opinion. Et beaucoup d’entre nous, anciens champions ou joueurs du dimanche, sont convaincus que Nadal est le joueur qui a le plus exercé sa domination sur la terre battue dans l’histoire du tennis, avec Bjorn Borg.

Effectivement, en voyant jouer Nadal, comme autrefois Borg, à la Porte d’Auteuil ou ailleurs (Monte Carlo, Rome ou Hambourg), on ressent comme une impossibilité pour l’adversaire de le battre à la régulière. Nadal, comme Borg dans les années 70, est capable de gagner en 3 sets secs une finale de Roland-Garros, en affrontant un des deux ou trois meilleurs sur cette surface. Ce fut le cas avec Federer à plusieurs reprises, comme avec Ferrer dimanche dernier, comme ce le fut pour Borg contre des joueurs comme Vilas ou Gerulaitis, lesquels étaient pourtant très forts sur cette surface. Oui, il y a quelque chose d’inexorable dans la réussite de Rafael Nadal à Roland-Garros, à tel point qu’on peut envisager froidement de le voir remporter « Roland » à 10 reprises. N’oublions pas qu’il n’a que 27 ans ! Certes il a subi de nombreux problèmes avec son genou gauche, mais rien ne dit qu’il ne jouera pas encore deux ou trois ans à son niveau d’aujourd’hui. Certes aussi, quand on a vu le match contre Djokovic en demi-finale du dernier Roland-Garros, on peut se dire que sa marge est moins importante qu’elle ne l’était en 2008 ou en 2010, mais Djokovic n’a-t-il pas atteint son apogée ?

Revenons maintenant sur deux joueurs qui ont marqué leur époque dans les 50 dernières années, à savoir Bjorn Borg, dont j’ai déjà évoqué le nom, et Roy Emerson, cet Australien que personne ou presque ne connaît alors qu’il a remporté 12 tournois du grand chelem, dont 6 fois les Internationaux d’Australie. Borg, dès son arrivée sur le circuit, a fait preuve de qualités physiques exceptionnelles, ce qui explique qu’il ait pu exprimer sans défaillance son jeu lifté, jeu qui nécessite une forte dépense physique. Elles lui ont aussi permis d’être un des joueurs qu’il est très difficile de déborder sur un court, comme Nadal aujourd’hui. Et comme Nadal, ces qualités physiques sont aussi au service d’une volonté, d’une obstination même, qui fait l’admiration de tous ceux qui s’intéressent à ce jeu. Vous me direz que le fait de ne jamais renoncer, de se battre jusqu’à l’extrême limite de ses forces, est le propre des très grands champions, mais Borg l’avait peut-être un tout petit peu plus que les autres.

La preuve en 1980, quand il remporta son cinquième Wimbledon (8-6 au cinquième set) face à Mac Enroe, avec un tie-break interminable (18-16), alors que l’Américain jouait sur sa surface favorite. Et puisqu’on parle de surface, c’est pour le moment la principale différence entre Nadal et Borg, à savoir que Borg était aussi le meilleur sur herbe à sa grande époque, ayant su adapter son jeu à cette surface sur laquelle on joue peu, notamment grâce à un puissant service et un jeu au filet, peut-être pas au niveau des meilleurs volleyeurs, mais tout de même efficace. Dommage qu’il ait échoué à plusieurs reprises en finale de l’US Open (4 fois entre 1976 et 1981), car il avait réellement la possibilité d’être le troisième joueur à enlever le grand chelem (après Donald Budge en 1938 et Rod Laver en 1962 et 1969).

Parlons à présent de Roy Emerson, joueur atypique s’il en était, dont on disait de lui qu’il était quasiment toujours au top de sa forme. Ce fils de fermier, qui avait un poignet de fer acquis selon ses dires en faisant la traite des vaches, à qui on avait construit un court dans le ranch familial,  était le type même du grand joueur australien, avec d’énormes qualités athlétiques, une technique complète, un grand service et une belle volée. Certains de ses contemporains lui ont  reproché de s’être forgé un extraordinaire palmarès à bon marché (en préférant rester un amateur marron) grâce au passage des meilleurs amateurs au professionnalisme, mais ce jugement était injuste dans la mesure où il était très dangereux même pour un Rod Laver.

Ainsi, en 1961, après avoir battu Fraser et Laver, blessés, ce qui lui avait permis de s’imposer aux internationaux d’Australie, il allait l’emporter  à Forest-Hills, où se déroulaient les internationaux des Etats-Unis, en battant en finale Laver en 3 sets. En outre nul n’oubliera qu’il n’a perdu qu’un seul simple en finale de la Coupe Davis (contre Santana en 1965), alors qu’il a participé à 9 finales. Enfin, c’était aussi, comme tous les cracks australiens, un remarquable joueur de double, avec notamment 10 finales consécutives à Roland-Garros et 6 victoires avec des partenaires différents. Et à l’époque, les meilleurs jouaient le double ! Bref, un immense joueur qui a inscrit 26 fois son nom au palmarès des 4 grands tournois (simple et double). A la fin de sa carrière il deviendra un entraîneur réputé, coachant notamment l’ex-joueuse prodige américaine, Tracy Austin.

Michel Escatafal


Borg, roi du tennis open dans les années 70

A quelques jours de Roland-Garros, je voudrais revenir aujourd’hui sur un joueur, le Suédois Bjorn Borg, qui fut peut-être avec Rafael Nadal le meilleur joueur de l’histoire sur la terre battue. En tout cas, nombre de spécialistes pensent qu’à sa façon il a révolutionné le jeu sur terre, avec son formidable coup droit lifté et son magnifique revers à deux mains (croisé ou le long de la ligne). A ce propos, je rappellerais que si de nos jours beaucoup de joueurs utilisent le revers à deux mains, ce n’était pas le cas encore au début des années 70 et de l’ère open. En fait, le développement de cette technique a été mis en évidence parce que les deux meilleurs joueurs de la décennie 70, Borg et Connors, l’ont mise en pratique. Fermons la parenthèse pour revenir sur la technique en coup droit de Borg, en précisant qu’il y mettait un lift extraordinaire pour l’époque avec une raquette en bois (tendue à près de 30 kg), négociant sa balle très tôt, et attaquant sur pratiquement tous ses coups de ce côté, obligeant l’adversaire à rester au fond du court, parfois même loin de la ligne. Et s’il voulait desserrer l’étreinte, cet adversaire devait nécessairement prendre des risques qui, à la fin, finissaient par provoquer une faute.

Bien sûr Borg n’avait pas que cet atout dans son jeu, car il était aussi redoutable par ses passing-shots, qu’ils soient délivrés en coup droit ou en revers, grâce à une grande mobilité cultivée dans son passé d’athlète. Certains prétendaient d’ailleurs que ce Suédois à la concentration sans faille, était en fait un décathlonien des courts, ce qui n’était pas faux dans la mesure où son endurance (rythme cardiaque de 39 battements/minute) n’avait d’égale que sa souplesse et sa détente. Bref, Borg avait un ensemble de qualités qui en faisait l’archétype du joueur de terre-battue, tout en l’autorisant à tirer son épingle du jeu sur toutes les surfaces. Son service frappé très haut, était loin d’être un handicap, et lui permettait de réussir un nombre d’aces important, notamment dans les moments les plus stratégiques. Enfin, même s’il n’était pas un volleyeur pur, il était difficile de parler de faiblesse dans ce domaine, dans la mesure où il n’était pas maladroit quand il montait au filet. La preuve,  pour son entraîneur suédois, Lennart Bergelin, c’était un remarquable joueur de double même si, en fait, il ne le disputait pratiquement qu’en Coupe Davis. Cela étant Borg n’a jamais été un adepte du service-volée, mais le seul fait qu’il ait gagné à cinq reprises sur l’herbe de Wimbledon démontre qu’il savait jouer aussi sur surface rapide (il avait beaucoup joué sur bois dans ses jeunes années en Suède), ses retours de service meurtriers en témoignant, et qu’il possédait bien tous les coups du tennis.

Néanmoins, c’est quand même sur la terre-battue de Roland-Garros que Borg a sans doute le mieux donné sa pleine mesure. D’abord c’est Porte d’Auteuil qu’il a remporté le premier de ses onze titres dans les tournois du grand chelem. C’était en 1974, alors qu’il était à peine âgé de dix-huit ans, face à un adversaire qui avait sept ans de plus que lui, l’Espagnol Manuel Orantes. Le début d’un long règne qui allait lui permettre d’écraser tous ses adversaires les années suivantes, sauf en 1976 (battu en huitième de finale par le futur vainqueur Panatta) et en 1977 (participation à un circuit Intervilles) où il était absent. Et les adversaires qu’il a battus n’étaient pas n’importe lesquels entre l’Argentin Vilas (1975 et 1978), laminé les deux fois en trois petits sets, qui fut numéro un mondial en 1977, ou encore Victor Pecci le Paraguayen à la boucle d’oreille (il a lancé la mode) en 1979, puis Vitas Gerulaitis en 1980, le flamboyant joueur américain qui figura pendant des années entre la troisième et la quatrième place mondiale, et enfin Ivan Lendl en 1981, date qui correspond à sa véritable dernière année de compétition, où il dut batailler cinq sets pour l’emporter. Il remportera aussi bien d’autres succès sur cette surface qui lui allait tellement bien, notamment aux Internationaux d’Italie à Rome qu’il a gagnés en 1974 et 1978, ou encore à Monte-Carlo où il atteignit la finale en 1973, alors qu’il n’avait pas encore dix-sept ans, avant de l’emporter en 1977, 1979 et 1980.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de parler de ses succès à Wimbledon, car ce fut un exploit inédit qu’avoir réussi à remporter le tournoi londonien à cinq reprises (record battu ensuite par Sampras) depuis le début du siècle précédent, tout comme il est le seul à avoir réussi trois doublés Roland-Garros-Wimbledon, qui plus est consécutivement (1978-1979-1980). Une telle série de records et de succès signifie bien que Bjorn Borg figure incontestablement parmi les meilleurs joueurs de l’histoire. Essentiellement joueur de terre battue à ses débuts, il a réussi à s’adapter au jeu sur gazon après avoir amélioré son service et ses volées. Sa première victoire sur le gazon londonien (1976), il la remporta sur Nastase en finale, en dépit d’une douleur à l’abdomen (élongation) qui l’obligea à se vaporiser à intervalles réguliers à l’endroit où il avait mal. Il souffrira de la même blessure en 1980, cette fois contre Mac Enroe, dans un match beaucoup plus difficile puisqu’il alla jusqu’au cinquième set (8-6), après un tie-break inoubliable au quatrième set qui se termina sur le score de 18-16.

A propos de cinquième set, il faut noter que Borg était très difficilement battable dans le cas où le match allait jusque-là. Connors s’en est aperçu à ses dépens à Wimbledon en 1977, à l’issue d’un match somptueux, dont il eut quelque mal à se remettre. La preuve, l’année suivante, dans une finale que tout le monde attendait acharnée, au lance-flamme comme avait titré Denis Lalanne dans l’Equipe, Borg s’imposa très facilement en trois sets secs, ne laissant que sept jeux à son adversaire américain. En revanche l’année d’après, en 1979, Borg souffrit mille morts pour arriver à s’imposer à Roscoe Tanner, gaucher américain et grand serveur, qui fut battu 6-4 au cinquième set. Borg eut très peur ce jour-là, car l’Américain était un joueur qui ne lui convenait pas sur surface rapide (il sera éliminé en 1979 à Flushing Meadow par ce même joueur), et il reconnut que si Tanner avait réussi à égaliser dans le cinquième set à 5-5, il aurait sans doute été battu. Il n’empêche, une nouvelle fois la concentration de celui qu’on appelait « Ice Borg », lui avait permis de se tirer d’un mauvais pas. En revanche, en 1981, face à Mac Enroe, il ne renouvellera pas son succès de 1980 et sera battu en quatre sets. Ce fut une sorte de passation de pouvoir avec son jeune rival américain qui le battra une nouvelle fois en finale à Flushing Meadow.

Flushing Meadow justement, sorte de morne plaine pour Borg, parce qu’il ne réussit jamais à s’y imposer, ce qui l’empêcha de réaliser le grand chelem. Cette succession d’échecs à l’US Open avait quelque chose d’incongru dans la mesure où Borg était très fort sur le décoturf, surface du tournoi américain. Il est vrai qu’il affronta chaque fois en finale Connors (en 1976 puis en 1978) et Mac Enroe (en 1980 et 1981). Chacun sait qu’il était très difficile de rencontrer les deux Américains chez eux, comme en témoigne par exemple le match contre Connors en 1978, où Borg fut autant écrasé que Connors le fut la même année à Wimbledon. Le joueur suédois avait pourtant une excuse, qui n’explique pas tout parce que ce jour-là Connors marchait sur l’eau, mais on apprit une semaine après la fin du tournoi new-yorkais que Borg souffrait d’une ampoule au pouce qui le handicapa considérablement au service. Sans doute aurait-il été battu quand même tellement Connors se sentait fort dans l’antre de Flushing Meadow, mais sa chance était passé de gagner au moin une fois l’US Open, et de réussir du même coup le grand chelem, qu’il serait allé chercher en Australie, tournoi très dévalué à l’époque.

Borg, comme d’autres joueurs avant et après lui, mesurait la difficulté de réaliser le grand chelem, exploit qu’ils sont deux seulement à avoir accompli, Donald Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969). Cependant il restera dans l’histoire comme un des plus grands joueurs qu’ait produit le tennis. Il sera aussi le premier joueur à avoir transformé le tennis en un spectacle populaire, grâce à la télévision. Et pourtant la carrière de Borg ne fut pas très longue, à peine huit ans, puisqu’il s’arrêta quasi définitivement en 1982 après une défaite contre Noah à Monte-Carlo. Il essaiera de revenir dans le circuit l’année suivante, toujours à Monte-Carlo, et cette fois c’est Henri Leconte qui lui fera comprendre que son temps était passé. Dommage, car à 27 ans Borg avait encore beaucoup à donner au tennis, et peut-être qu’en continuant à jouer au plus niveau quelques années de plus il se serait-il évité quelques déboires dans sa vie d’après. Malgré tout, entre son lift, son revers à deux mains, sa concentration extrême et ses passings-shot, il aura énormément apporté au tennis, plus certainement que tout autre joueur avant lui. Et en plus, il aura eu à affronter dans sa carrière une ou deux générations de joueurs extraordinaires, tels Nastase, Panatta, Connors, Mac Enroe, Gerulaitis, Lendl, Noah.

Michel Escatafal


Le tennis américain ne découvre plus d’Alex Olmedo

Le tennis américain est à la croisée des chemins et pour tout dire décline de plus en plus, notamment chez les hommes. Et encore cette affirmation est injuste, car le tennis féminin des Etats-Unis ne vaut que par les sœurs Williams, lesquelles ne sont plus aujourd’hui des espoirs après avoir écumé tous les plus grands tournois depuis plus de dix ans. En effet, entre Vénus qui a remporté sept titres en grand chelem (5 Wimbledon et 2 Flushing Meadow), plus un titre olympique, et Serena qui en a gagné treize ( 5 Melbourne, 1 Roland-Garros, 4 Wimbledon et 3 Flushing Meadow), les années 2000 ont quand même été marquées par ces deux sœurs qui, en outre, ont remporté ensemble une douzaine de tournois majeurs en double plus deux titres olympiques dans la spécialité. Mais derrière elles, où est la relève face aux tenniswomen des pays de l’Est européen qui trustent les titres…quand une Williams n’est pas là pour leur enlever? D’ailleurs, au dernier classement WTA, la première américaine est neuvième et c’est…Serena Williams. Ensuite il faut descendre à la trente-sixième place pour trouver la seconde américaine classée (Christina Mac Hale). Bref le désert, à comparer à la situation telle qu’elle était jusque dans les années 80-90 (Maureen Connoly, Doris Hart, Althea Gibson dans les années 50, Darlène Hard au début de la décennie soixante, Billie Jean King quelques années plus tard et Chris Evert entre 1974 et 1981), d’autant qu’au début des années 80 le tennis américain avait reçu le renfort d’une joueuse comme Martina Navratilova (ex-Tchécoslovaquie), après avoir obtenu son passeport des Etats-Unis.

Chez les hommes, ce fut Ivan Lendl qui prit la nationalité américaine dans les années 80, grossissant un peu plus la densité du tennis des Etats-Unis, encore très riche à l’époque. Je dis encore très riche, parce que depuis les années 30 le tennis américain n’a cessé de dominer la planète, sauf dans les années 50 et 60 où la domination fut australienne. En effet, depuis la fin de la décennie 30, le tennis américain a vu l’avènement de quelques uns des plus grands joueurs de l’histoire, tels que Donald Budge et Bobby Riggs dans les années d’avant-guerre, puis, à partir de 1946-1947, Jack Kramer ou Pancho Gonzales, entre autres, qui ne firent pas la carrière qu’ils pourraient faire aujourd’hui en raison du fait que le tennis « open » n’existait pas. La remarque est aussi valable pour les Australiens, comme je l’ai déjà souvent souligné sur ce site. Mais depuis l’ère open, les Américains ont connu quelques monstres sacrés de ce sport, notamment Connors et Mac Enroe dans les années 70 et 80, et à un degré moindre Stan Smith, Arthur Ashe et Vitas Gerulaitis, puis un peu plus tard  Chang, Courier, et surtout les immortels Sampras et Agassi.

Mais aujourd’hui que reste-t-il de tout cela ? Peu de choses, même si ça et là un joueur des Etats-Unis réalise quelque exploit. En fait le dernier grand  joueur s’appelle Andy Roddick, qui remporta l’US Open en 2003 et fut un éphémère numéro un mondial cette même année. Aujourd’hui les Américains ne sont les meilleurs qu’en double avec les frères Bryan (11 titres en grand chelem plus 3 Masters) , avec cette restriction que les meilleurs joueurs de simple négligent le double, contrairement à ce qui se passait jusque dans les années 70, sauf au Jeux Olympiques tous les quatre ans, et au hasard des rencontres de Coupe Davis. Combien d’Américains figurent parmi les dix meilleurs mondiaux au classement technique de l’ATP ? Réponse : deux, avec les méconnus Mardy Fish (neuvième) et John Isner(dixième), deux bons joueurs du niveau des…Français, alors qu’Andy Roddick se traîne à une vingt-huitième place indigne du grand joueur qu’il fut. Suffisant pour battre en Coupe Davis l’équipe de France, mais largement insuffisant pour gagner des tournois du grand chelem, beaucoup trop haut perchés pour eux. Et pourtant, si l’on en croit les nostalgiques de la splendeur du tennis américain, cette situation est anormale, car d’une part il y a encore beaucoup d’argent qui circule dans les cercles de la fédération, et il y a encore de nombreuses académies qui furent dans un passé récent de remarquables usines à champions.

Cela étant le déclin des Etats-Unis et de l’Australie, et plus généralement des grands pays à tradition tennistique, a coïncidé avec l’apparition des joueurs venus des pays de l’Est européen, appartenant  à l’ex-Union Soviétique ou satellites de cet empire (ex-Yougoslavie, ex-Tchécoslovaquie etc…). Ces joueurs ou joueuses furent longtemps très peu nombreux sur le circuit, du moins jusqu’à la fin des années 80, dans la mesure où le tennis était un sport professionnel, donc incompatible avec les lois de l’amateurisme en vigueur dans les pays communistes. Malgré tout certains arrivèrent jusqu’au plus haut niveau, et, parmi ceux-ci, je citerais le Tchécoslovaque Drobny dans les années 40 et 50, son compatriote Kodes dans les années 70, les Roumains Nastase et Tiriac à la même époque, en plus de Lendl lui aussi tchécoslovaque avant sa naturalisation américaine. Chez les femmes, on ressortira la Hongroise Zsuzsa Körmoczy, connue en France parce qu’elle remporta Roland-Garros en 1958, ou encore la Yougoslave Mima Jausovec (années 70 et 80) et la Roumaine Virginia Ruzici, qui ont elles aussi gagné Roland-Garros respectivement en 1977 et 1978, puis Hana Mandlikova et bien sûr Martina Navratilova qui étaient encore tchécoslovaques au début des années 80, dont j’ai parlé dans un précédent article. Tous furent en quelque sorte des précurseurs pour ceux qui sont au sommet du tennis à notre époque.

Mais revenons au tennis américain pour évoquer le souvenir de quelques joueurs de très grande classe, aujourd’hui oubliés du grand public. Je ne parlerais pas de nouveau de Jack Kramer, ni de Pancho Gonzales à qui j’ai consacré un article sur ce site.  En revanche, il faut savoir que face à la domination australienne dans les années cinquante, il y eut quelques joueurs qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu, ce qui signifie que leur talent était immense. Arriver à battre Rosewall en finale de Forest-Hills en 1955, comme le fit Tony Trabert, relevait de l’exploit dans la mesure où Rosewall était déjà très fort à l’époque. Et ce succès de Trabert n’était pas un hasard, puisqu’il a aussi remporté deux fois Roland-Garros en 1954 et 1955, plus Wimbledon en 1955, ratant le grand chelem cette même année en Australie où il fut demi-finaliste (éliminé par Rosewall).

Plus tard, chez les professionnels, Trabert deviendra champion du monde professionnel en 1956 aux dépens de l’extraordinaire Pancho Gonzales. Bref un très grand joueur, véritable force de la nature, adepte du service-volée avec un service surpuissant, excellent en revers aussi. En fait il ne lui manquait qu’un grand coup droit pour être encore plus performant. Hélas pour lui, sa carrière professionnelle sera courte, en raison de multiples blessures engendrées par un entraînement sans doute trop intensif et un jeu exigeant de sa part beaucoup d’efforts. Pour l’anecdote, il faut aussi souligner qu’il a joui d’une extraordinaire popularité en France, non seulement pour ses victoires à Roland-Garros, mais parce qu’il vécut quelques années à Paris, une ville qu’il adorait.

Autre excellent joueur dont je voudrais parler, Vic Seixas, appelé « Adonis » par ses admiratrices. Il remporta Wimbledon en 1953 et s’imposa à Forest-Hills en 1954, année où il réussit à conquérir enfin la Coupe Davis, une épreuve dans laquelle il a gagné 24 simples et 14 doubles. C’était un excellent technicien, avec un service puissant, une belle volée et un très bon coup droit d’attaque. Et plus que tout, c’était un furieux combattant qui ne s’avouait jamais battu. La preuve, en 1957, pour son dernier match de Coupe Davis, il s’imposa 13-11 lors du cinquième set devant l’Australien Mal Anderson, à l’époque numéro deux mondial, et son cadet de douze ans.

Enfin, je voudrais aussi souligner la performance d’Alex Olmedo, péruvien naturalisé américain, surnommé « Le Che » en raison de ses origines, à la fois rapide et résistant, doté d’un remarquable service et d’une volée qui ne l’était pas moins. L’arrivée au sommet du tennis mondial de ce grand jeune homme (1m85) va être à la fois fulgurante et très controversée, dans la mesure où il fut sélectionné pour la première fois dans l’équipe américaine de Coupe Davis en 1958, alors qu’il avait à peine vingt-deux ans, et surtout parce qu’à l’époque il était presque inconnu (onzième joueur américain) sinon comme excellent joueur de double, sauf en Californie du Sud, dont le président de la Ligue (Perry Jones) était le sélectionneur. En outre, pour couronner le tout, Olmedo ne voulait pas faire son service militaire en tant qu’Américain. Tout cela déclencha un véritable scandale, les Américains ne comprenant pas qu’on sélectionne un tel joueur pour reconquérir la Coupe Davis, prenant en plus la place d’un véritable Américain, Richardson, considéré comme le numéro un des Etats-Unis. Malheur au sélectionneur en cas d’échec, même si ledit sélectionneur pouvait se targuer du soutien de Jack Kramer !

Mais d’échec il n’y eut point, car Olmedo fut tout simplement extraordinaire tant en finale interzones contre l’Italie, qu’en Challenge Round contre l’Australie, en rappelant qu’à cette époque le vainqueur de la Coupe Davis l’année précédente était automatiquement qualifié pour la finale. Contre l’Italie, Olmedo battit Pietrangeli, puis Sirola, redoutables joueurs de Coupe Davis mais plutôt spécialistes de la terre battue, puis remporta le double contre les mêmes avec pour partenaire…Richardson, avec qui il avait remporté le double à Forest-Hills. Les Américains grâce à une victoire totale (5-0) gagnèrent le droit de défier les Australiens. Bien entendu Olmedo conserva sa place, tout en étant attendu au tournant pour affronter les meilleurs joueurs du monde chez eux, sur herbe. Des Australiens, Cooper et Anderson, qui accumulaient les victoires en grand Chelems (trois pour Cooper et une pour Anderson), et qui étaient respectivement numéro un et deux sur le plan mondial.

 Résultat, Olmedo battit Cooper et Anderson, les deux fois en quatre sets, et remporta le double avec Richardson contre la meilleure équipe de l’époque (Fraser-Anderson) à l’issue d’un match extraordinaire en cinq sets (10-12, 3-6, 16-14, 6-3, 7-5) après avoir sauvé deux balles de match, les Etats-Unis l’emportant au final par trois victoires à deux, puisque Mac Kay, l’autre Américain, avait logiquement perdu ses deux simples. Les Etats-Unis remportaient de nouveau la Coupe Davis, ce qui n’était arrivé qu’une fois depuis 1949 (en 1954), et qu’ils ne remporteront de nouveau qu’en 1963. Et tout cela grâce à Olmedo, qui devint immédiatement un héros aux Etats-Unis…et au Pérou. Il allait continuer sur sa lancée l’année suivante en remportant coup sur coup les Internationaux d’Australie, battant en finale Neale Fraser, puis Wimbledon où cette fois il défit Rod Laver qui disputait sa première finale en grand chelem. Peu après il céda aux sollicitations de Jack Kramer pour intégrer le circuit professionnel à la fin de cette année 1959, qu’il conclut sur un échec en finale à Forest Hills contre Neale Fraser, et en Coupe Davis. La roue avait tourné en un an, et elle allait tourner d’autant plus vite qu’il ne fera rien de notable chez les professionnels. Il n’empêche, à cette époque les Etats-Unis étaient à tout moment capables de sortir de leur chapeau un joueur de grande classe. Cela ne semble plus pouvoir être le cas de nos jours.

Michel Escatafal


De Santana à Nadal…

Même s’il n’est plus numéro un mondial, puisqu’il a été dépassé depuis l’année dernière par le Serbe Djokovic, Rafael Nadal est bien le meilleur joueur du monde depuis l’année 2008, année où il avait écrasé le circuit. Cette année-là, en effet, il avait déjà réalisé le doublé Roland-Garros-Wimbledon, et en plus il avait le remporté le tournoi individuel aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2010, il avait fait encore plus fort, puisqu’il a remporté trois tournois du grand chelem d’affilée (Roland-Garros, Wimbledon et Flushing Meadow). Et vu la supériorité qu’il manifestait sur le circuit, tout le monde se prenait à rêver que, pour la première fois depuis 1969, un joueur allait remporter les quatre tournois du grand chelem en suivant. Ce qui aurait été tout simplement prodigieux, car sans minimiser les mérites de Rod Laver (1962-1969) et Donald Budge (1938), les deux seuls joueurs pour le moment à avoir réalisé le grand chelem, remporter les quatre grands tournois en suivant, sur quatre surfaces différentes, relève d’un exploit sans doute encore plus grand. Il n’a pas réussi dans son entreprise, en raison essentiellement de blessures récurrentes qui l’ont encore handicapé cette année, au point d’avoir dû laisser le leadership à Djokovic, lequel est bien placé à son tour pour espérer réaliser, enfin, ce grand chelem.

Mais pour cela il devra battre Rafael Nadal, et le battre à Roland-Garros, ce qui n’est pas une mince affaire, même si l’an passé « Rafa » a été battu à plusieurs reprises sur cette surface par ce même Djokovic. Mais je le répète, ce dernier n’a jamais vraiment été au maximum de ses possibilités pendant toute la saison. Cela étant, au vu de ce qu’il a réalisé à Melbourne en janvier, même s’il a été finalement battu en cinq longs sets (5h53 soit le record de durée en finale de grand chelem) pour le titre par son rival serbe, Nadal sera à coup sûr très fort cette année, d’autant que, comme son rival serbe, il fera l’impasse sur la Coupe Davis, après l’avoir remportée quatre fois avec ses coéquipiers espagnols. Et si justement il a pris cette décision qui doit lui fendre le cœur, c’est aussi parce qu’en juillet, juste après Wimbledon, il y a les Jeux Olympiques, lesquels prennent tous les quatre ans un peu plus d’importance pour les joueurs. Et Nadal, qui bien entendu a obtenu l’or en 2008, aimerait bien faire entendre de nouveau l’hymne espagnol à Londres, malgré Djokovic et Federer, sans oublier Murray qui opèrera chez lui même s’il est Ecossais.

Mais revenons à Nadal, pour se poser une nouvelle fois la question : Peut-il espérer remporter le grand chelem, qui lui semblait promis en 2010, et battre le record de Roger Federer pour les victoires dans les quatre tournois majeurs ? Réponse : pourquoi pas, même si chaque année qui passe rend l’objectif du grand chelem un peu plus difficile. En revanche, il reste bien placé pour battre les 16 victoires de Roger Federer dans les tournois du grand chelem. Déjà il en a remporté dix, ce qui le met à égalité avec Bill Tilden, grand champion des années 20, à une encablure de Bjorn Borg (11 victoires), et devant des joueurs comme Rosewall, Connors, Lendl et Agassi qui ont remporté huit titres. Par parenthèse il est aussi un des sept joueurs à avoir gagné les quatre tournois dans l’ensemble de sa carrière, avec Federer, Agassi, Laver, Emerson, Fred Perry et Donald Budge. Rien que du beau monde !

Pour revenir à la question posée précédemment sur le record de victoires dans les quatre grands tournois, compte tenu du fait que le jeune homme n’a pas encore 26 ans, j’aurais tendance à répondre positivement à cette question…si son corps le lui permet.  C’est bien la seule restriction que nous pourrions émettre car, par rapport  à la plupart des grands joueurs du passé qui n’ont pas pu réaliser le fameux grand chelem, il a l’avantage d’être et de très loin le meilleur sur sa surface de prédilection, malgré deux ou trois défaites l’an passé contre Djokovic, et de n’avoir pas en face de lui un joueur qui lui soit réellement supérieur sur herbe ou sur les surfaces en dur. En cela il est dans une situation différente par rapport à celle de Roger Federer, qui était intouchable sur herbe et sur dur à son sommet (comme Sampras en son temps), mais qui a toujours été moins bon que Nadal sur terre battue. En fait, nous allons savoir cette année si Nadal peut réellement reprendre sa marche en avant interrompue par Djokovic. Pour ma part je répondrais oui, car le Nadal 2011 n’était visiblement pas à 100%,  et le Nadal 2008 ou 2010 aurait gagné l’Open d’Australie. Wait and see !

Mais au fait à qui pourrait-on comparer Nadal en référence aux grands joueurs du passé ? Même s’ils n’ont pas les mêmes qualités, on pourrait se hasarder à faire la comparaison avec Jimmy Connors, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’un et l’autre gauchers, parce qu’ils sont aussi l’un et l’autre d’’extraordinaires relanceurs, ce qui explique leur capacité à jouer sur herbe, parce qu’ils sont aussi d’une extrême générosité sur le court ce qui leur a toujours donné un coefficient important de sympathie. Ne serait-ce aussi qu’en raison de leur capacité à battre n’importe qui, non seulement sur leur surface préférée (le synthétique pour Connors et la terre-battue pour Nadal), mais aussi sur les autres que ce soit l’herbe ou les surfaces en dur, comme à Flushing Meadow ou à Melbourne.

Pour mémoire, je rappelle que Connors en 1974 aurait presqu’à coup sûr réalisé le grand chelem, si la Fédération Française ne lui avait pas interdit de disputer Roland-Garros parce qu’il avait participé à un circuit parallèle. Cette année là, ce fut le premier succès du tout jeune Borg aux Internationaux de France, mais il n’aurait pas pu empêcher Connors, qui avait quatre ans de plus que lui, de remporter le tournoi de la Porte d’Auteuil, en plus de ses victoires à Melbourne, Wimbledon et Forest-Hills (lieu ou se disputait l’US Open avant Flusing-Meadow), ces tournois se déroulant tous à l’époque sur herbe. Mais la comparaison s’arrête-là, car le coup droit de Nadal est de beaucoup supérieur à celui de « Jimbo » comme on appelait Connors, lequel avait en revanche un revers qui fait toujours référence pour les joueurs qui jouent ce coup à deux mains, revers frappé à plat et d’une vitesse incroyable, alors que Nadal lifte quasiment toutes ses balles. Un lift, en coup droit ou en revers, qui n’a jamais eu d’équivalent depuis l’époque de Borg, pas même celui de Lendl, tout cela en tenant compte du fait que le matériel a évolué. A ce propos j’ai lu quelque part qu’en liftant, les balles de Nadal tournaient à la vitesse de 5000 tours par minute, loin devant les 4000 tours de Federer par exemple.

En tout cas une chose est sûre, Nadal est bien le meilleur joueur espagnol de tous les temps. Et pourtant, depuis les années soixante, et à la différence de la France, l’Espagne a eu quelques immenses joueurs qui peuvent  être classés parmi les joueurs historiques de la planète tennis. Ces joueurs sont Manuel Santana dans les années 60, puis un peu plus tard Andres Gimeno, Manuel Orantes et à un degré moindre Sergi Bruguera.

Le premier d’entre eux, Manuel Santana, fut à coup sûr le meilleur de tous jusqu’à l’avènement de Rafa Nadal. Contrairement à d’autres joueurs à son époque, il n’a jamais voulu passer professionnel, ce qui lui a permis de se confectionner un magnifique palmarès, avec notamment quatre victoires dans les tournois du grand chelem. Deux victoires à Roland-Garros en 1961 et 1964 (contre l’Italien Pietrangeli, autre grand spécialiste de la terre battue, deux fois vainqueur porte d’Auteuil en 1960 et en 1959), plus une victoire à Forest-Hills en 1965 et une à Wimbledon en 1966. A cela s’ajoutent deux places de finaliste à Roland-Garros(1962 et 1963), et une à Wimbledon en 1963 et à Forest-Hills en 1966, sans oublier le fait qu’il emmena son pays en en finale de la Coupe Davis à deux reprises. Enfin, il fut élu numéro un mondial en 1966, à une époque où il n’y avait pas encore le classement ATP.

C’était un merveilleux joueur, issu d’un milieu très modeste. Né en 1938 et orphelin très jeune, il eut la chance d’être remarqué un jour par un riche entrepreneur qui lui fit suivre à la fois des études et le tennis. Ce bienfaiteur aura raison, car en 1961, à Roland-Garros, il battra Emerson en quart de finale, puis Rod Laver avec un score de 6-0 au cinquième set, avant de s’imposer en finale. Il avait à cette occasion subjugué la foule des connaisseurs par son jeu subtil, varié, avec un merveilleux toucher de balle qui contrastait avec les frappes des cogneurs australiens. C’était un remarquable relanceur et son lob lifté long était un pur joyau. En fait, il ne lui manquait qu’un peu de puissance pour être encore plus haut dans l’histoire, mais aucun de ceux qui l’ont vu jouer n’a oublié cet admirable artiste, à l’élégance légendaire. Bref, vraiment un grand d’Espagne !

A peu près à la même époque, né en 1937, un an avant Santana, l’Espagne a eu aussi la chance d’avoir un autre joueur très doué, même s’il est loin d’avoir le palmarès de Santana. Il s’appelle Gimeno, surnommé « Bones » tellement il était peu épais. C’était un véritable virtuose possédant tous les coups du tennis, qui aurait dû figurer parmi les grandes vedettes du tennis mondial s’il n’était pas passé professionnel très tôt, à l’âge de vingt trois ans…dans l’espoir de gagner de l’argent, qu’il aurait pu gagner de la même façon chez les amateurs. Certes pendant une dizaine d’années il va côtoyer Hoad, Rosewall, Laver ou Pancho Gonzales, mais les performances professionnelles ne rencontraient que peu d’échos dans le monde du tennis, les professionnels étant pratiquement exclus des communiqués, même s’il y avait parmi eux les véritables meilleurs joueurs du monde. D’ailleurs, Gimeno mènera la vie dure aux joueurs que j’ai cités, au point d’être classé numéro deux chez les professionnels. Cependant pour lui « l’open » arrivera trop tard, en 1968, pour étoffer un palmarès qui se limite à une victoire à Roland-Garros, en 1972 (contre Proisy), à l’âge de trente cinq ans, dix-sept ans après avoir remporté le titre chez les juniors. Il parviendra aussi en demi-finale de Roland-Garros en 1968, et en finale à Melbourne (sur herbe), preuve qu’il était capable de jouer sur toutes les surfaces de l’époque.

Enfin quelques années plus tard, l’Espagne trouvera un successeur à ces deux grands cracks que furent Santana et Gimeno, en la personne de Manuel Orantes, né en 1949. Assez grand pour l’époque (1.78m), il remporta chez les juniors l’Orange Bowl, principale épreuve de jeunes aux Etats-Unis, et seconda Santana en 1967 en finale de la Coue Davis contre l’Australie. C’était un gaucher disposant lui aussi d’un magnifique revers (à une main), à la fois spectaculaire et efficace. C’est sans doute un des plus beaux de l’histoire du tennis, qu’il soit plat, lifté ou coupé, court ou long, croisé, décroisé ou droit. Une pure merveille ! Excellent spécialiste de la terre battue, il jouera la finale de Roland-Garros en 1974 contre un certain Bjorn Borg, lui prenant les deux premiers sets. L’année suivant c’est à Forest-Hills qu’il se distingue, en battant un autre grand spécialiste de la terre, Vilas, après avoir été mené deux sets à zéro. Puis, ayant remporté le troisième set, il reviendra au quatrième set du diable vauvert après avoir été mené 5-0 et avoir eu contre lui cinq balles de match, pour finir par remporter ce quatrième set et dans la foulée le cinquième. Et en finale, ô stupeur, il battra le grand Jimmy Connors en trois petits sets, l’Américain n’ayant jamais su prendre la mesure d’un joueur qui l’a fait déjouer tout au long de la partie. Ce sera sa seule victoire en grand chelem, mais il remportera aussi le Masters en 1976, puis se fera opérer du bras en 1977. Personne ne peut dire si cette opération marqua le vrai coup d’arrêt dans sa carrière, toujours est-il qu’il n’obtiendra plus de résultats significatifs par la suite. Malgré tout son palmarès fait envie, avec outre son titre à l’US Open et son Masters, trente et une autres victoires en simple sur le circuit.

Voilà pour les plus grands joueurs, mais l’Espagne a aussi eu la chance de découvrir, à des périodes différentes, plusieurs joueurs ayant remporté Roland-Garros, qui est la surface de prédilection des Espagnols. Il y eut d’abord Bruguera qui l’emporta à deux reprises, en 1993 (après sorti Sampras en demi-finale et battu Courier en finale) et 1994 (contre un autre Espagnol Berasategui), et qui s’adjugea en tout quatorze titres en simple. Il s’inclinera en finale en 1997 contre Kuerten. Ensuite il faut aussi citer Carlos Moya (1998 contre Corretja), Albert Costa (en 2002 contre Ferrero), Juan-Carlos Ferrero, vainqueur en 2003 avant les six victoires de Rafael Nadal entre 2005 et 2011. Au vu de pareils résultats, Roland-Garros est devenu depuis une vingtaine d’années le jardin des Espagnols ! Quand la France pourra-t-elle s’enorgueillir de pareils résultats, elle qui n’a remporté qu’une victoire dans un tournoi du grand chelem, en 1983, grâce à Noah, lui aussi à Roland-Garros ?

Michel Escatafal


Noah est éternel

Pour quelqu’un qui, comme moi,  a commencé à jouer au tennis dans les années 70, Yannick Noah est évidemment une personne qui excite l’admiration. N’oublions pas que c’est lui, le premier, qui redonné une partie de son lustre passé au tennis masculin français, et ce dès la fin des années 70, alors que celui-ci courrait après un titre dans un tournoi du grand chelem depuis 1946 (victoires de Marcel Bernard à Roland-Garros, et d’Yvon Petra à Wimbledon). Il est vrai que Yannick Noah, fils d’un excellent joueur de football qui a remporté la Coupe de France avec Sedan en 1961, avait de qui de tenir, d’autant que sa mère, enseignante,  était une excellente joueuse de basket. Cela étant, il lui a quand même fallu beaucoup travailler pour en arriver à devenir un des tous meilleurs joueurs du monde dans les années 80, avec des concurrents qui s’appelaient Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Vilas ou Wilander, pour ne citer que les plus fameux.

Il ne faut pas oublier que Yannick Noah, né à Sedan en 1960, a quitté très tôt les Ardennes pour aller vivre à Yaoundé au Cameroun, pays de son père, et qu’après avoir été remarqué lors d’une tournée de propagande par l’ancien vainqueur de Wimbledon et Forest-Hills, Arthur Ashe, il partit à 11 ans pour Nice où il fut inscrit au lycée sport-études.  Dès lors sa voie était tracée, et il allait très vite progresser, au point qu’à 15 ans et demi il allait renoncer à ses études pour se consacrer entièrement au tennis. Sa progression fut à la fois régulière et très rapide, au point que ses performances sur le circuit lui valurent de faire ses débuts en Coupe Davis à l’âge de 18 ans, en double, avec un partenaire nommé François Jauffret, lequel fêtait sa soixante-dixième et dernière sélection. 

La suite nous la connaissons, il allait très vite prendre place parmi les premiers au classement mondial, grâce à un remarquable service, son meilleur atout, un très bon coup droit qu’il frappait très fort, et plus encore des qualités athlétiques comme très peu de joueurs dans l’histoire du jeu en ont disposé. Sa détente verticale était véritablement extraordinaire, et ses jaillissements au filet impressionnants. En outre, et cela explique en partie sa reconversion réussie, il avait plus que tout autre un sens du spectacle inné, qui lui donnait inexorablement les faveurs du public. J’ai eu personnellement la chance de le voir à l’œuvre à plusieurs reprises à Roland-Garros, notamment lors d’un 1/8è de finale contre Jimmy Connors en 1980, où il eut la malchance de se blesser en courant sur une amortie imprenable, mais aussi à Aix-en-Provence, lors d’une demi-finale de Coupe Davis, où à lui seul il battit les Néo-Zélandais, ce qui permettait à l’équipe de France de se retrouver en finale 49 ans après la dernière jouée et perdue par les Mousquetaires.

Notre équipe ne remporta pas cette année-là le trophée face aux Américains (avec Mac Enroe) à Grenoble, mais Noah se vengera quelques années plus tard, à Lyon en 1991, en étant le capitaine de l’équipe qui allait prendre sa revanche sur les Etats-Unis, dont l’équipe était composée de Sampras, Agassi et la paire Flach-Seguso en double, c’est-à-dire ce qui se faisait de mieux à l’époque. A cette occasion, Noah avait eu l’idée géniale de sélectionner (aux côtés de Forget)  son vieux rival Henri Leconte, alors qu’il se rétablissait tout juste d’une opération due à une hernie discale. Il n’y avait que Noah pour tenter et réussir un coup pareil, d’autant que la France attendait cette victoire depuis 1932. Il n’y avait que lui aussi pour que notre équipe l’emportât une deuxième fois en finale en Suède. Sa détermination, son envie, qu’il savait si bien transmettre à ses joueurs, avaient été à cette occasion déterminantes, car en Suède notre équipe était loin d’être aussi forte qu’à Lyon cinq ans plus tôt. Cela dit, bien qu’ayant fait largement ses preuves comme entraîneur, ce n’est pas cette carrière qu’il allait suivre par la suite, puisqu’il allait devenir chanteur.

Je ne vais pas m’appesantir sur cette nouvelle activité, que je connais beaucoup moins que la précédente, sauf pour noter que personne n’est  surpris de sa réussite dans le domaine des variétés.  La preuve, il vend beaucoup de CD, et il a quasiment rempli le Stade de France pour un concert en septembre 2010.  En outre cela lui permet de donner libre-cours à son tempérament généreux,  en multipliant les galas pour de nombreuses associations caritatives, notamment celle de sa mère « Les enfants de la Terre » qu’il animait déjà à l’époque où il était un jeune joueur. L’homme a du cœur, mais il est aussi  doué d’une intelligence qui lui permet de s’exprimer avec facilité sur tous les sujets touchant à la vie des gens, y compris sur la politique où il défend ses idées avec la faconde d’un politicien professionnel. Pour toutes ces raisons, y compris celle d’avoir un fils qui figure parmi les rares basketteurs français capables  de briller en NBA, il n’est pas étonnant qu’il soit considéré depuis des années comme la personnalité préférée des Français.

En effet, même si à titre personnel je n’accorde que peu de valeur à ce classement, dans le cas de Noah il est mille fois mérité pour l’ensemble de son œuvre.  Et j’ajouterais que de tous les grands sportifs français, il est un des rares sur lequel  tout le monde s’accorde pour dire que sa tête est aussi bien faite que ses jambes. Yannick Noah, en effet, fait rêver les jeunes, mais aussi sait entretenir l’espoir de ceux qui le sont moins, et représente pour les plus anciens une des plus belles époques du sport français avec notamment Hinault, Prost et Platini. Mais lui a quelque chose en plus, le charisme, ce qui lui permet d’être écouté aussi par ceux qui ignorent tout ou presque de ses activités.

Michel Escatafal