Serena Williams : la joueuse du vingt-et-unième siècle

serenaAvant d’évoquer l’US Open et la dix-huitième victoire en Grand chelem de Serena Williams à Flushing-Meadow contre Caroline Wozniacki (2 fois 6-3), je voudrais d’abord souligner mon étonnement devant la victoire de Cilic à ce même Us Open face au Japonais Nishikori (3 fois 6-3), et plus encore le fait que les vainqueurs des quatre tournois comptant pour le Grand chelem soient tous différents cette année ( Wawrinka, Nadal, Djokovic et Cilic). Cela démontre qu’en 2014 le tennis n’a pas eu de grand patron, entre les blessures de Nadal, toujours roi de Roland-Garros, le déclin inéluctable de Roger Federer, et l’irrégularité au plus haut niveau de Djokovic, lequel aurait dû profiter des difficultés de ses deux principaux concurrents pour s’imposer comme un vrai numéro un mondial. Autre évènement lors de cet US Open, la victoire en double des frères Bryan, malgré leurs 36 ans, ce qui leur a permis de conquérir leur seizième titre en Grand chelem, dont cinq conquis à l’US Open. Il ne leur manque plus qu’à réaliser le Grand chelem sur une année (ils l’ont fait sur deux années) pour être définitivement dans la légende, puisque seule la paire Sedgman-Mac Gregor a accompli cet exploit en 1951…à une époque où les meilleurs joueurs de simple jouaient aussi le double, ce qui relativise l’exploit des Bryan, loin, très loin d’être aussi forts que, outre Sedgman-Mac Gregor, la paire Hoad-Rosewall (la référence absolue) dans les années 50, Laver-Emerson et Newcombe-Roche dans les années 60-70,  ou Mac-Enroe-Fleming dans les années 70-80.

Mais avant de parler plus longuement de tennis, et plus encore de tennis féminin, je ne peux pas passer sous silence la magnifique victoire d’Alberto Contador lors de la seizième étape de la Vuelta, devant Chris Froome qui avait dynamité la course dans la dernière ascension, en plaçant une de ses terribles accélérations dont il a le secret. Quel dommage, et je le redis une nouvelle fois, que nous n’ayons pas eu cette explication suprême entre le Pistolero et Froomey lors du dernier Tour de France car, sans faire injure à Nibali, voir ces deux cracks s’affronter au meilleur de leur forme ( ce qui n’est le cas aujourd’hui ni pour l’un ni pour l’autre) aurait été un spectacle extraordinaire, sorte de remake des duels entre Coppi et Bartali ou Koblet dans les années 40 et 50. Cela dit, cette Vuelta nous a aussi offert au cours de cette grande étape de montagne un pugilat sur le vélo, pour une raison que l’on a du mal à expliquer en voyant les images à la télévision, qui a valu aux coureurs d’être mis hors course. Certains ont trouvé cela sévère, mais force est de reconnaître que c’est une image dont les amateurs de vélo se seraient bien passé, même si de telles confrontations musclées sont monnaie courante dans d’autres sports. Mais le vélo se veut tellement exemplaire, trop peut-être comme je l’ai souvent souligné surtout en regardant ce qui se passe dans d’autres sports, que les commissaires ont vite sévi contre Brambilla et Rovny. Tant pis pour  les deux belligérants !

Voyons à présent la place qu’aura dans l’histoire du tennis Serena Williams, vainqueur de son dix-huitième tournoi du Grand chelem et de son sixième US Open. Rien que cela nous indique qu’elle figure parmi les plus grandes championnes de l’histoire de ce jeu, et qu’elle est incontestablement la championne du vingt-et-unième siècle. Dotée d’un physique impressionnant, mais aussi d’un remarquable service et d’un revers qui ne l’est pas moins, elle est quasiment imbattable…quand elle n’est pas blessée, ce qui lui est arrivé très souvent au cours de sa déjà longue  carrière. Pour mémoire je rappellerais qu’elle a remporté son premier tournoi majeur en 1999, contre la reine de l’époque Martina Hingis, précisément à l’US Open. Certains, qui n’ont connu le tennis qu’à partir des années 2000, disent déjà que c’est la meilleure joueuse de l’histoire. Ils pourraient ajouter  que sans les blessures précédemment évoquées elle aurait déjà battu le record de Margaret Court en simple avec ses 24 victoires dans les tournois majeurs. Toutefois si Serena Williams a été et est aussi souvent blessée, c’est certainement parce qu’elle tire énormément sur son physique, son jeu n’ayant rien d’économique. C’est cela aussi la différence avec les grandes championnes du passé, moins fortes physiquement que nombre de joueuses de notre époque, même si Martina Hingis ou Justine Hénin ont montré qu’on pouvait être numéro un mondiale à la fin des années 90 ou au début des années 2000 avec des mensurations proches de celles d’Evonne Goolagong ou Chris Evert…ce qui est impensable chez les hommes. Qui pourrait imaginer qu’un Rosewall du vingt-et-unième siècle (1.70m et 66kg) ou même un Laver (1.72m et 70 kg) pourraient battre Nadal, Djokovic, Federer ou Cilic ?

Autre chose à prendre en compte en ce qui concerne la place parmi les meilleures joueuses de Serena Williams : la concurrence. On a beau dire, mais depuis quelques années la hiérarchie du tennis est quand même assez floue…derrière Serena Williams. Cette année par exemple, c’est la Chinoise Li Na qui a remporté l’Open d’Australie, ensuite c’est Maria Sharapova qui l’emporte à Roland-Garros, et, à Wimbledon, c’est la surdouée tchèque Petra Kvitova qui s’est imposée. Cela étant, si Serena Williams n’a pas remporté de tournoi majeur entre janvier et juillet, c’est tout simplement parce qu’entre un mal au dos, une blessure à la cuisse et un manque total de préparation, elle n’est jamais arrivée à Melbourne, Roland-Garros et Wimbledon en bonne santé. En revanche sa victoire au tournoi de Cincinatti laissait présager son succès de Flushing-Meadow, parce qu’elle avait pu se préparer correctement. Bref, Serena Williams est la meilleure joueuse de son époque depuis plusieurs années, et elle n’a pas face à elle une ou plusieurs joueuses susceptibles de la battre au meilleur de sa forme. Une Martina Navratilova avait en effet comme grande concurrente Chris Evert, tout comme Steffi Graf avec Monica Seles avant son agression sur le court en 1993, ce qui fait penser aux duels entre Federer et Nadal chez les hommes. Imaginons Federer sans Nadal ou l’inverse, à combien de tournois du grand chelem ils en seraient ! Federer sans Nadal aurait même réalisé en 2006 et 2007 le Grand Chelem. Mais imaginons aussi combien Martina Navratilova et Chris Evert auraient gagné de tournois majeurs sans la présence de l’autre : plus de 25 sans doute, voire même 30.

Tout cela pour dire que Serena Williams  peut encore battre le record de victoires individuelles de Margaret Court…à condition de rester en bonne santé dans les deux ou trois ans qui viennent. Elle peut aussi garder l’espoir de réaliser enfin ce Grand chelem que tout le monde attend depuis 1988, année où Steffi Graf remporta les quatre tournois majeurs (Australie, France, Grande-Bretagne et Etats-Unis). Certains ajoutent aujourd’hui la notion de Grand chelem doré avec la victoire aux Jeux Olympiques, mais l’histoire n’en veut pas réellement puisqu’à l’époque où  Maureen Connoly (1953) et Margaret Court (1970) réalisèrent le Grand chelem, le tennis n’était pas encore sport olympique. En revanche le Grand chelem de Steffi Graf a été réussi sur trois surfaces différentes (dur, herbe et terre-battue) contre deux seulement (herbe et terre) pour ceux de Maureen Connoly et Margaret Court. En tout cas, si Grand chelem il doit y avoir de nouveau dans le tennis féminin, la seule qui en soit capable en ce moment est certainement Serena Williams, compte tenu de sa supériorité intrinsèque sur ses rivales, y compris Petra Kvitova, sans doute la plus douée des jeunes joueuses actuelles, mais trop inconstante pour en faire une championne capable de gagner les quatre grands tournois. En plus, elle n’a pas le jeu pour s’imposer à Roland-Garros, où Serena Williams a triomphé deux fois.

Un dernier mot enfin pour dire que même si Serena Williams parvenait à battre le records de victoires en Majeurs et à réaliser le Grand chelem, cela ne voudrait nullement dire qu’elle serait la meilleure joueuse de l’histoire…parce que les conditions entre les époques sont trop différentes pour de pareilles affirmations. Cela étant, et je le répète, elle est à coup sûr la meilleure joueuse du nouveau siècle…ce qui n’est déjà pas mal. Une sorte de Suzanne Lenglen au début du siècle précédent, ce qui m’amène à regretter l’absence totale des joueuses françaises aux tous premiers rangs. Et oui, elle était belle l’époque d’Amélie Mauresmo et Marie Pierce qui, à elles deux, ont remporté quatre grands tournois du Grand chelem (deux chacune). Depuis c’est un peu le désert, malgré la victoire surprise de Marion Bartoli à Wimbledon en rappelant que son meilleur classement WTA fut une septième place (2012), et qu’elle battit en finale de Wimbledon l’Allemande Sabine Lisicki qui, elle aussi, n’a jamais figuré aux tous premiers rangs sur le circuit WTA (douzième en 2012).  En outre dans le cas de Marion Bartoli, on ne peut que regretter sa soudaine retraite à 28 ans. Cela dit, elle avait atteint son Graal, et sans doute estimait-elle qu’elle ne ferait jamais mieux qu’en cet été de grâce sur le gazon anglais…ce qui est très vraisemblable. En attendant elle nous avait quand même procuré un immense plaisir.

Michel Escatafal


La Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était

Coupe DavisIl y a quelque temps (mars 2011) j’avais écrit un article sur le tennis et la Coupe Davis (1991, année magique pour le tennis français), en notant que cette épreuve était loin, très loin même d’avoir son lustre d’antan. C’est pour cela que j’ai écrit en titre que « la Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était » et si je n’avais eu peur que le titre soit trop long, j’aurais ajouté que « c’est pour cela que la France peut la gagner cette année ». En fait il y a longtemps qu’elle ne figure plus au rang des priorités des meilleurs joueurs, ceux-ci étant autrement plus préoccupés par leur classement mondial, lui-même étant fortement impacté par les tournois du grand chelem, les seuls qui vaillent dans l’esprit du public. Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, nous l’aurions dans le fait que Marion Bartoli est devenue une grande vedette dans notre pays, pour avoir remporté le tournoi de Wimbledon l’an passé…après que 17 des 32 têtes de série aient été éliminées avant le second tour, ce qui lui a permis de remporter le tournoi en ayant battu Elina Svitolina, Christina Mc Hale, Camila Giorgi, Karin Knapp, Sloane Stephens, Kristen Flipkens et l’Allemande Sabine Lisicki. Bref, pour remporter son huitième titre sur le circuit WTA, sur le plus prestigieux des tournois, elle a quand même eu une certaine réussite, même si sa victoire ne doit rien à personne.

En écrivant cela, qu’on me pardonne, mais il faut être objectif même si j’ai été très heureux de la réussite de Marion Bartoli sur le gazon de Wimbledon, sur lequel elle avait déjà atteint la finale en 2007. En outre, on aimerait bien qu’un Français obtienne les mêmes résultats qu’elle dans les tournois du grand chelem, même si pour cela il faudrait qu’un Gasquet ou un Tsonga évite à la fois, Nadal, Djokovic, Federer, Murray ou Wawrinka…ce qui est impensable vu la densité du tennis masculin, autrement plus forte que celle du tennis féminin. Désolé de dire pareilles choses qui vont m’attirer les foudres de mes lectrices ! Toutefois, que celles-ci se rassurent : je ne ferais jamais pareille remarque en ce qui concerne le 100m ou le 400m en athlétisme, le 400m ou le 200m en natation, la descente ou le slalom en ski. Le sport féminin a cette particularité d’avoir des niveaux très élevés dans certains sports, et d’être loin de celui des hommes dans quelques autres, voire à des années-lumière pour quelques uns d’entre eux. Il faut appeler un chat un chat, et c’est la raison pour laquelle je regrette qu’on ait voulu la parité dans le cyclisme sur piste aux Jeux Olympiques, ce qui nous a privé de la poursuite individuelle, du kilomètre et de la possibilité d’aligner trois athlètes par nation en vitesse…pour avoir le même nombre d’épreuves chez les femmes et les hommes. C’est ridicule, mais c’est ainsi !

Cela dit, revenons à présent sur le tennis et plus particulièrement sur la Coupe Davis, seule épreuve avec Roland-Garros qui intéresse France Télévision…et encore, à condition que la France soit qualifiée. Si l’on veut voir les grands ou même les petits tournois, il faut être câblé, à deux ou trois exceptions près. En France, sans joueurs ou joueuses françaises, en dehors des Internationaux de France, les autres tournois du Grand chelem n’existent pas, pas plus que la Coupe Davis ou sa petite sœur féminine la Fed Cup. C’est ainsi hélas, ce qui explique grandement que nous n’ayons eu aucun Français vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem chez les hommes depuis 1983 (Noah à Roland-Garros), l’avant dernier datant de 1946 (Bernard), année de gloire pour notre tennis puisque Petra gagna Wimbledon. En revanche la Suisse, qui compte infiniment moins de licenciés que notre pays, a eu comme figure de proue depuis les débuts de la décennie 2000 Roger Federer, et à présent Wawrinka, qui vient de battre à Melbourne Djokovic en demi-finale et Nadal en finale, deux des meilleurs joueurs de l’histoire du jeu. On comprend mieux pourquoi la Suisse, avec ces deux joueurs, a aussi remporté l’or au tournoi de double des Jeux Olympiques en 2008…ce qui n’est évidemment jamais arrivé à la France depuis que le tennis figure de nouveau au programme olympique. Pour mémoire, puisque ce site évoque surtout l’histoire du sport,  je rappellerais que la France avait obtenu l’or aux J.O. de 1912 et de 1920 chez les femmes, avec respectivement Marguerite Broquedis et Suzanne Lenglen, et en 1912 chez les hommes avec André Gobert. Ce dernier remportera aussi le double à ces mêmes J.O. 1912 avec Maurice Germot.

Cela étant, et là nous sommes meilleurs que les Suisses, la France a remporté 9 fois le fameux Saladier d’argent, dont 3 fois depuis la création du Groupe mondial, en 1991, 1996 et 2001. Pas mal comme bilan, surtout si on y ajoute les résultats de l’époque des Mousquetaires (entre 1927 et 1932 avec Borotra, Cochet, Brugnon et le meilleur de tous, Lacoste). C’était la belle époque pour le tennis français, lequel avait à sa disposition les meilleurs joueurs du monde en simple comme en double, cette discipline ayant toujours une grande importance en Coupe Davis entre les journées de simple. A noter aussi, pour ceux qui aiment l’histoire, qu’à cette époque il y avait ce qu’on appelait le Challenge Round, c’est-à-dire que le vainqueur de l’année précédente était automatiquement qualifié pour la finale de l’année suivante, ce qui était quand même un sacré avantage, sans compter l’avantage supplémentaire de jouer « à la maison ». Ce fut ainsi jusqu’en 1971, date à laquelle on décida de remettre toutes les équipes sur un pied d’égalité à partir de l’année suivante, ce qui redonna de la vigueur à l’épreuve, surtout à cause de l’apparition du tennis au plus haut niveau des joueurs des pays communistes, ceux-ci faisant de l’épreuve reine du tennis par équipes un vecteur de propagande politique. Ainsi, en 1972, la première finale de la Coupe Davis nouvelle version donna lieu à un combat épique entre la Roumanie de Nastase et Tiriac et les Etats-Unis de Stan Smith, les Etats-Unis finissant par l’emporter par 3 victoires à 2. Il faut dire qu’à ce moment nous étions au début d’une nouvelle grande époque du tennis américain, lequel allait voir éclore dans les années suivantes des joueurs comme Ashe, Connors, Mac Enroe et Gerulaitis.

Curieusement Jimmy Connors n’a jamais gagné la Coupe Davis, symbole du peu d’attrait à partir de l’ère open des meilleurs joueurs pour cette épreuve…faute d’y trouver un intérêt financier suffisant. En outre, à ce moment (dans les années 70), la politique était de plus en plus présente dans le tennis comme par exemple en 1974, quand l’Inde refusa d’affronter en finale l’Afrique du Sud en raison de l’apartheid. Décision parfaitement justifiable au demeurant sur le plan moral, mais décision qui finissait d’affaiblir une compétition qui était loin d’exercer la même fascination qu’elle avait du temps du tennis amateur, époque où il était impensable que les Australiens Sedgman, Hoad, Rosewall, Laver, ou les Américains Trabert Seixas, Olmedo, pour ne citer qu’eux, ne disputent pas l’épreuve avant de passer dans les rangs professionnels. Un peu plus tard, en 1981, la Coupe Davis finit par supprimer les zones éliminatoires géographiques, ce qui lui redonna un petit regain d’intérêt, mais plus jamais elle ne retrouvera son prestige de l’époque des Mousquetaires ou de celle des années 50 et 60, quand Australiens et Américains se battaient pour remporter le Challenge Round, les deux nations ayant à leur disposition les meilleurs joueurs du monde.

Jamais plus la Coupe Davis ne retrouvera son prestige d’antan, la finale, en fin de saison (fin novembre) étant devenue presque une corvée pour des joueurs éreintés par les exigences d’un calendrier démentiel. Elle l’est d’autant plus que les meilleurs joueurs du monde vont presque toujours dans les phases ultimes des tournois (Master 1000 et Grand chelem), et participent au Masters (mi-novembre), juste avant la finale de la Coupe Davis si leur pays est qualifié. Ainsi la Suisse, malgré Federer et Wawrinka, mais aussi la Grande-Bretagne malgré Murray, l’Argentine malgré Del Potro, n’ont jamais remporté l’épreuve. La Serbie, avec Djokovic, ne l’a emporté qu’en 2010. Quant à l’Espagne, malgré Nadal et plusieurs joueurs parmi les tous meilleurs (Ferrer, Robredo), elle n’a plus gagné depuis 2011, battue en finale 2012 par la République Tchèque, équipe qui a battu aussi la Serbie en finale 2013. A noter toutefois que, cette dernière année, la République Tchèque s’est qualifiée pour la finale en ayant vaincu la Suisse au premier tour, celle-ci ayant joué sans Federer, et l’Argentine en demi-finale, sans Del Potro. Pas la peine d’ajouter d’autres commentaires…ce qui laisse beaucoup d’espoirs à l’équipe de France en 2014, avec un tirage au sort a priori assez facile, parce que pour l’équipe de France la Coupe Davis est très, très importante. En plus avec Gasquet et Tsonga, elle dispose de deux excellents joueurs…même s’ils sont un ton en dessous des tous meilleurs (Nadal, Djokovic, Murray, Federer, Del Potro  et sans doute à présent Wawrinka). En fait, la vraie grande victoire de l’équipe de France en Coupe Davis depuis l’époque des Mousquetaires date de 1991, où Leconte et Forget battirent les Etats-Unis d’Agassi, Sampras et d’une paire de double composée de Flach et Seguso, considérée à l’époque comme la meilleure du monde. Et oui, c’était il y a 23 ans ! Décidément les grands exploits du sport français sont toujours historiques, hélas !

Michel Escatafal


Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis

Ceux qui aiment le tennis et qui sont nés à la fin des années quarante, ont le souvenir de deux joueurs exceptionnels, véritables phénomènes de leur époque, issus de la même école, qui ont commencé à gagner très tôt, tout en ayant exactement le même âge puis qu’ils sont nés à 21 jours d’écart en novembre 1934. Ces deux joueurs avaient pour nom Ken Rosewall , l’aîné, et Lewis Hoad, et s’ils ne figurent pas plus haut dans la hiérarchie des vainqueurs de tournois du grand chelem, c’est uniquement parce qu’ils se sont entrebattus entre 1955 et 1956, et ensuite parce qu’ils sont passés professionnels très jeunes, ce qui les a privés de nombreux titres. Cela est surtout valable pour Ken Rosewall, dans la mesure où Lewis Hoad a été rapidement victime d’une blessure récurrente au dos qui l’a fortement handicapée dès l’année 1958.

Il n’empêche, s’ils n’étaient pas passés professionnels à l’âge de 22 ou 23 ans, comme ce fut le cas aussi pour Pancho Gonzales (20 ans), ils auraient un palmarès beaucoup plus étoffé, surtout en songeant qu’un Roy Emerson, moins doué et moins fort que les joueurs que je viens de citer, comptabilise douze victoires dans les tournois majeurs, soit quatre de plus que Rosewal et huit de plus que Lewis Hoad. Fermons la parenthèse pour en ouvrir une autre en notant que Rosewall et Hoad, surnommés  les « wonder kids », appartenaient à cette fameuse école australienne dirigée par Hopman, qui organisa la formation au plus haut niveau des plus grands champions australiens, insistant notamment sur l’acquis d’une technique sans faille et le développement des qualités physiques et morales…ce qui lui sera reproché plus tard, dans la mesure où la plupart de ces joueurs avaient un jeu monocorde qui finissait par les rendre peu spectaculaires, ce qui toutefois ne fut pas le cas de Rosewall.

Harry Hopman, qui sera ensuite le capitaine de l’équipe d’Australie en Coupe Davis, avait en effet réussi à mettre sur pied une vaste entreprise, certains diront une « usine à joueurs » où, entre autres avantages, on donnait des leçons gratuites, ce qui lui permettait de déceler les jeunes talents, avant d’obtenir pour eux des bourses, des voyages leur permettant de compléter leur formation et de s’aguerrir pour la haute compétition. Harry Hopman peut s’enorgueillir d’avoir aidé à l’épanouissement ou formé au tennis, en plus d’Hoad et Rosewall, des joueurs jouant aussi bien en simple qu’en double, ayant tous gagné au moins une fois un tournoi de grand chelem, sans oublier la victoire en Coupe Davis très importante à l’époque. Il faut citer  par ordre d’ancienneté, Mac Gregor qui était un extraordinaire joueur de double (1 victoire en simple en grand chelem), Sedgman (7 victoires) souvent associé en double avec Mac Gregor, puis Neale Fraser (3 victoires), Mervyn Rose (2 victoires), Ashley Cooper (4 victoires), Mal Anderson (1 victoire), l’immense Rod Laver qui a réalisé deux fois le grand chelem, Emerson (12 victoires), Fred Stolle (2 victoires), puis un peu plus tard Roche (1 victoire) et Newcombe (7 victoires). Quelle école et quel bilan !

Après ce long préambule, étudions à présent la carrière de ces deux inséparables champions pour la postérité que furent Rosewall et Hoad, qui, en plus d’avoir exactement le même âge, ont débuté dans le même club, ont mené une carrière parallèle, ont joué le double ensemble et sont passés professionnels à quelques mois d’écart. Déjà la question qui peut se poser fut de savoir lequel fut le meilleur des deux, question d’autant plus difficile que ces deux « jumeaux » étaient très dissemblables physiquement et dans leur jeu. L’un, Hoad, était grand pour son époque (presque 1.80m), très costaud, blond, et pour tout dire beau comme un dieu, le tout étant couronné par une personnalité avenante qui ne pouvait faire de lui qu’une immense vedette. Si je devais faire la comparaison avec un autre sportif de cette époque, ce pourrait être avec le coureur cycliste Hugo Koblet qui, lui aussi, fera une carrière météorique au plus haut niveau. Le mimétisme entre ces deux champions de sports très différents était même total en ce qui concerne leur amour exacerbé de la vie, de la belle vie, chacun étant adulé des femmes, chacun aussi étant amateur de plaisirs comme le bon vin, la boxe ou le jazz. S’ils vivaient à notre époque ce seraient des stars planétaires comme disent les commentateurs des émissions ou des revues people. L’autre en revanche, Rosewall, était beaucoup plus près de l’homme ordinaire,  avec des mensurations très inférieures à celle de Lewis Hoad, puisqu’il mesurait à peine 1m70 et ne pesait guère plus de 60 kg. Bref, un homme qu’on ne remarque jamais, sauf que lui avait son coup de raquette…ce qui est quand même un fameux avantage pour un joueur de tennis.

Comme il était le plus âgé de la « fratrie », si j’ose ainsi m’exprimer, je vais commencer par parler de lui, en précisant que si j’ai employé le mot fratrie, c’est parce qu’ils furent jumeaux sur le court pendant de longues années, fréquentant tout jeunes le même club de tennis. Avant même d’évoquer le jeu de Ken Rosewall, il faut d’abord souligner qu’il était…gaucher.  Mais comme c’était le cas autrefois, certains parents refusant ce qu’ils considéraient comme une « anomalie » de la nature, Monsieur Rosewall père le contraignit à jouer de la main droite. Il le fit d’autant plus facilement qu’il fut son premier professeur. A-t-il eu raison ? Nombre de techniciens affirment que non, car son geste au service ne fut jamais satisfaisant faute d’être naturel, ce qui s’exprimait par un geste restreint qu’il ne réussit jamais à corriger malgré tous ses efforts. En revanche il avait vraiment tous les autres coups du tennis, à commencer par un revers qui coulait comme de la crème lui permettant de poser la balle là où il le voulait, bref un coup qui reste, peut-être encore de nos jours, le plus bel exemple de revers à une main. Ce revers était vraiment un prodige d’efficacité en retour de service ou en passing-shot le long de la ligne !

Mais Rosewall c’était aussi une remarquable intelligence du jeu, une condition physique irréprochable, et une grande économie de gestes. Il compensait son manque de puissance par une précision, un jeu de jambes et un sens tactique exceptionnels. Je serais d’ailleurs curieux de voir ce qu’il ferait de nos jours dans le circuit international, avec le matériel moderne à disposition des joueurs. Cela étant, on ne peut pas comparer, pour la simple raison qu’au vingt et unième siècle les jeunes garçons sont plus grands, plus puissants, en un mot plus fort qu’il y a soixante ans. En tout cas, je suis persuadé qu’il serait certainement très fort, à l’image d’un Federer qui sans être doté de moyens physiques exceptionnels est encore à ce jour le tennisman qui aura le plus marqué le nouveau siècle.

Pour revenir à Kenneth Rosewall, appelé le « Petit maître de Sydney », il faut noter que toutes les qualités décrites auparavant lui auront permis de faire une carrière au plus haut niveau d’une durée…de vingt six ans, ce qui est tout simplement fabuleux. Ainsi il s’écoulera dix neuf ans entre sa première victoire en Coupe Davis avec l’équipe d’Australie et son premier titre du grand chelem en Australie en 1953, et sa dernière apparition en finale d’un tournoi majeur à l’âge de 40 ans, à Wimbledon, en 1974 (défaite devant Connors). Oui, dix neuf ans pendant lesquels, hélas pour son palmarès, il sera  écarté des compétitions organisées par la Fédération Internationale parce qu’il était professionnel. Il passa professionnel en effet en 1957, juste après une victoire à Forest-Hills (ancêtre de Flushing Meadow) sur herbe qui lui permit de négocier un très beau contrat, empêchant au passage Lewis Hoad de réaliser le grand chelem en 1956, et il ne put disputer les compétitions que nous connaissons tous de nos jours qu’avec l’apparition de l’open  en 1968. Ce fut d’ailleurs lui qui remporta le premier tournoi de l’ère « open » à Roland-Garros en battant en finale Rod Laver, preuve si besoin en était que les professionnels étaient supérieurs aux amateurs, même si pour la plupart d’entre eux ils étaient vieillissants (Rosewall avait 34 ans, Laver 30 et Gonzales 40).

Au passage cela relativise ce que l’on entend constamment à propos d’un Federer ou d’un Sampras, en disant qu’ils furent les meilleurs joueurs de tous les temps. Mais combien de tournois du grand chelem, Gonzales, Rosewall ou Laver auraient-ils remporté, s’ils avaient pu participer pendant la presque totalité de leur carrière professionnelle aux quatre tournois majeurs ? Pour mémoire je rappellerai que Laver a gagné onze tournois majeurs, réalisant deux fois le grand chelem en 1962 et 1969, c’est-à-dire entre la dernière année de sa carrière amateur et la deuxième de sa carrière open. Mais revenons à Rosewall, pour noter que malgré cette longue parenthèse, qui correspond à celle de sa plénitude physique, la carrière de Ken Rosewall s’orne de huit titres en grand chelem (4 à Melbourne, 2 à Roland-Garros, et 2 à Forest-Hills), plus quatre victoires en Coupe Davis, mais aussi six titres en double dans les grands tournois dont quatre avec Lewis Hoad, avec qui il forma sans doute la meilleure équipe de l’histoire de ce sport, comme en témoignent leurs victoires en double en 1953 (à peine âgés de 19 ans) dans trois tournois du grand chelem (Roland-Garros, Wimbledon,  et Melbourne).

Lewis Hoad, justement de qui je vais parler à présent, qui est le précurseur du tennis d’aujourd’hui par la violence de ses coups (d’où son surnom de la « Tornade blonde »), et qui est en lice pour le titre de meilleur joueur officieux en valeur absolue de l’histoire du tennis. Même le grand, l’immense Pancho Gonzales, qui lui aussi revendique ce titre, affirmait à l’époque où ils se rencontraient régulièrement chez les professionnels qu’Hoad était « le seul gars qui, si je jouais mon meilleur tennis, pouvait me battre quand même ». Il est vrai qu’à sa meilleure époque (entre 1956 et 1960), il avait tous les atouts qu’un joueur de tennis puisse espérer posséder, à savoir la puissance athlétique, la vitesse, et un avant-bras très fort, comme on disait à l’époque. D’ailleurs il n’avait pas de points faibles. Au contraire il n’avait que des points forts dans son jeu, notamment un service surpuissant du moins tant que son dos le laissa en paix, mais aussi une belle volée tant en coup droit qu’en revers. En revanche sur le plan mental, il était loin d’être aussi invulnérable, surtout si tout ce ne passait pas aussi bien qu’il l’aurait voulu dans un match.

Ce fut caractéristique en finale de Forest-Hills en 1956, où la pression le fit déjouer contre Ken Rosewall, alors qu’il ne lui manquait que cette victoire pour réaliser le grand chelem. Et pour couronner le tout, il y avait un vent très fort qui balayait le court, un vent qu’il ne réussit jamais à dompter en arrivant même à commettre un nombre invraisemblable de fautes directes, après un premier set parfaitement maîtrisé (6-4). Tout cela pour dire que si Lewis Hoad méritait pleinement son surnom de « Tornade blonde » quand tout allait bien, il était loin d’en être de même dès que les circonstances lui étaient moins favorables, comme je l’ai dit précédemment. Dans ce cas, non seulement il ne jouait plus aussi bien, mais il devenait colérique, s’en prenant à l’arbitre, aux juges, voire au public. En outre, contrairement à Rosewall, il n’était pas toujours un modèle de professionnalisme, alors que son jeu exigeait au contraire une préparation optimale. En fait, Hoad était simplement humain, ce qu’il parvenait à faire oublier quand il jouait au maximum de ses possibilités.

Il abandonnera hélas le tennis très tôt en 1964, à moins de 30 ans, non seulement en raison de sa blessure récurrente au dos, mais aussi certainement par lassitude. Finalement il aura joué comme il a vécu, à cent à l’heure. Il mourra d’ailleurs assez jeune (à peine âgé de 60 ans). Sa carrière aura certes été belle, avec deux victoires à Wimbledon, plus une à Roland-Garros et Forest-Hills en amateur, et nombre de victoires chez les professionnels où il démontra tout son talent, mais on ne peut que regretter qu’il n’ait pas vécu à la manière de son immortel complice, Rosewall, car il aurait pu laisser une trace encore plus marquante que celle qu’on lui accorde. Néanmoins ces deux joueurs resteront dans l’histoire comme deux des plus beaux champions que le tennis ait produits. C’est pour cela que je n’ai pas hésité à donner comme titre à cet article : « Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis ».

Michel Escatafal