Un beau mais triste week-end quand même…

Le CromAu lieu d’écrire l’histoire d’un beau week-end de sport, j’en suis réduit à parler aussi d’une triste fin de semaine. Certes, étant amateur de vélo, je ne peux que me réjouir d’avoir vu enfin Nibali montrer l’étendue de son talent dans un Giro que, sans Contador et Froome, il a dominé de la tête et des épaules. Nibali pour moi, est un mélange de Gastone Nencini et Laurent Fignon, à la fois magnifique attaquant et routier très complet, capable de suivre les meilleurs en montagne très longtemps, intrépide descendeur et très bon rouleur. Autant de qualités capables de le propulser dans les années à venir (il n’a que 28 ans) au firmament de son sport, c’est-à-dire en enlevant la « triple couronne » (victoire dans le Tour, le Giro et le Vuelta) rejoignant ainsi Anquetil, Merckx, Gimondi, Hinault et Contador. Voilà, bravo à Nibali, et qu’il continue à courir dans l’esprit qui l’anime, pour le plus grand bonheur des fans du vélo ! Et bravo aussi à la Colombie, qui est en train de retrouver une place qu’elle n’avait plus depuis la glorieuse époque de Lucho Herrera, et autre Parra et Ramirez, avec de jeunes coureurs comme Uran et Betancur, respectivement deuxième et cinquième du classement général du Giro, sans oublier les exploits avant la course italienne de Henao et Quintana, ce qui permet à la Colombie de se hisser au premier rang des nations devant l’Italie, l’Espagne et la Grande-Bretagne…loin devant la France (8è).

Autre moment important du week-end, le Grand prix de Monaco…qui ne mérite pas l’importance qu’il a dans l’esprit des sponsors, du moins si l’on enlève le stras et les paillettes. En tout cas Rosberg a fait un beau vainqueur (trente ans après son père), à l’arrivée de cette longue procession qu’a été cette course ô combien fastidieuse. Une course émaillée d’incidents tous plus regrettables les uns que les autres, sans parler de l’affaire des essais privés effectués par Mercedes avec la complicité de Pirelli, dont l’écurie allemande aurait pleinement tiré profit. Si c’est le cas, effectivement, cela montre que la Formule 1 reste une discipline où tous les coups sont permis pour arriver à gagner. Reste à savoir si la FIA ne sanctionnera pas Mercedes suite à la réclamation déposée par Red Bull et Ferrari, parce que le règlement sportif a été quand même transgressé dans cette affaire.

Pour revenir au grand prix lui-même, comme je l’ai évoqué précédemment, la course a été particulièrement insipide, en plus d’être interminable à cause des incidents ou accidents qui ont affecté plusieurs pilotes, notamment Perez et Grosjean. A ce propos, autant on peut excuser un pilote qui fait une faute et qui tape le rail, autant le comportement en course de certains est totalement irresponsable. A commencer par celui de Perez qui, après avoir failli sortir Alonso et sérieusement ferraillé avec son équipier Button, a tenté une manœuvre complètement suicidaire sur Raikkonen, ce qui a entraîné la crevaison d’un pneu du pilote finlandais. Ceux qui me lisent sur ce site savent que j’apprécie tout particulièrement Raikkonen, mais si je cite Perez de manière aussi défavorable, c’est parce que j’étais sûr de ce qui allait arriver à Raikkonen, et ce depuis le moment où, d’une manière incompréhensible, les commissaires ont obligé Alonso à rétrograder d’une place…après que celui-ci ait été obligé de « sauter » la chicane sous peine de s’accrocher avec Perez. Il est certain qu’entre Alonso et Raikkonen, rien de tout cela ne se serait passé, comme en témoigne le grand nombre de tours que l’un, Alonso, a fait derrière l’autre, Raikkonen.

Et c’est là toute la différence entre un très grand pilote, comme le sont Raikkonen et Alonso, et des pilotes certes rapides comme Perez et Grosjean, mais manquant cruellement de discernement au point de gâcher nombre de courses qu’ils finissent avant l’heure. Ce fut de nouveau le cas hier avec Grosjean qui a harponné sévèrement Ricciardo, lequel avait le malheur…de se trouver devant lui, ce qui vaudra au pilote franco-suisse de partir au prochain grand prix avec une pénalité de dix places sur la grille, pénalité qu’aurait dû également subir Perez, curieusement oublié par les commissaires. Dommage, cela l’aurait peut-être calmé, même si l’on ne se refait pas. La preuve, Perez comme Grosjean ont vilipendé leur victime, les accusant de ne pas leur avoir cédé la place qu’ils revendiquaient, oubliant que la Formule 1 n’est pas du stock-car, oubliant aussi que des comportements puérils peuvent fausser le championnat du monde. L’an passé Alonso avait perdu gros à cause de Grosjean à Spa, et là c’est Raikkonen qui perd 9 points précieux dans sa lutte avec Vettel. Lamentable ! En tout cas que Grosjean se méfie avec toutes ces bourdes à répétition, d’autant que son écurie, Lotus, est en grande difficulté financière, et que son avenir ne paraît pas assuré pour rester au plus haut niveau.

Autre moment fort du week-end, la qualification du RC Toulon et du Castres Olympique pour la finale du championnat de France. Un des deux clubs sera champion 20 ans après son dernier titre (Castres en 1993 et Toulon en 1992)…et je pense que ce sera le RC Toulon, sur la dynamique actuelle de l’équipe. Pour ma part j’en serais très heureux, même si je ne serais pas déçu si le Castres Olympique finissait par l’emporter. Après tout ils ont battu l’équipe qui était présentée comme « l’ogre » du championnat et de la Coupe d’Europe, l’ASM Clermont, un ogre qui manifestement n’avait plus faim en cette fin de saison, ou qui était un colosse au pied d’argile. Sans doute un peu des deux, notamment sur le plan mental.

Des Clermontois qui ont peut-être cru trop vite qu’ils allaient réaliser un doublé inédit pour un club français, sur le vu de leurs prestations depuis le début de la saison tant en championnat qu’en Coupe d’Europe, épreuve où ils étaient invaincus. Problème, être invaincu en compétition régulière ne garantie nullement qu’on puisse gagner aussi en phases finales. Cela dit, je ne suis nullement surpris de l’issue de cette saison de Top 14, et il est probable que ce que les Clermontois n’ont pas été capables de réaliser, ce fameux doublé Coupe d’Europe-Top 14 contre lequel le grand Stade Toulousain a échoué à plusieurs reprises, les Toulonnais le feront avec leur formidable armada internationale, appuyé sur la botte prolifique de Jonny Wilkinson.

Enfin, dernier moment de tristesse de ce week-end, la pitoyable exclusion du quatrième gardien de but du PSG, Ronan Le Crom, lors du match contre Lorient. Même les joueurs de Lorient ont supplié l’arbitre de ne pas donner un carton rouge à Le Crom, carton d’autant moins justifié qu’il n’était pas dernier défenseur. Quand les arbitres de football de Ligue 1 comprendront-ils que les vedettes des soirées de championnat ne sont pas eux, ce qui par parenthèse n’est jamais le cas au rugby, même si les arbitres se trompent aussi parfois ? Pourquoi à un quart d’heure de la fin du match, de la fin du championnat, alors que le résultat était acquis, alors aussi que le Crom (presque 39 ans), qui jouait son dernier match professionnel, n’avait été nullement violent dans l’action qui a amené le pénalty, pourquoi l’arbitre n’a-t-il pas fait preuve de la plus petite once d’intelligence sur ce coup ? Vraiment, il y a des moments où le sport finit par dégoûter ses plus ardents défenseurs, et j’en fais partie. Et ce ne sont pas les commissaires de F1 qui vont me réconcilier avec les instances arbitrales ! Finalement je suis bien content d’avoir découvert le sport grâce à un ballon ovale. Ah le rugby !!!

Michel Escatafal


Parra est-il un grand demi de mêlée ? C’est surtout un remarquable buteur

parraParmi les informations de cette semaine en rugby, il y a la liste des nominés pour le titre de meilleur joueur européen de l’année, et parmi les 15 joueurs sélectionnés figurent 5 joueurs opérant en Top 14. Jusque-là rien que de très surprenant  dans la mesure où le Top 14 fait référence dans le rugby de l’hémisphère nord, comme apparaît normale la présence de 3 joueurs de l’ASM Clermont Auvergne, sans doute l’équipe la plus complète actuellement du Top 14 et peut-être même d’Europe. Les trois Montferrandais nominés s’appellent  Bonnaire, Fofana…et  Parra. Pourquoi Parra ? Voilà une bonne question à laquelle je n’ai pas de réponse, même si je lui reconnais de belles qualités de  joueur de rugby, sans  toutefois aller jusqu’à le considérer comme un des meilleurs joueurs européens ou mondiaux. En tout cas des qualités, les techniciens du XV de France en trouvent à Parra, au point de ne jamais composer un groupe ou une équipe sans lui. Il y avait longtemps d’ailleurs que le XV de France n’avait pas eu un demi de mêlée ayant autant la côte auprès des sélectionneurs, un peu comme à l’époque de Gérard Dufau, de Danos, de Lacroix, de Berbizier, autant de joueurs qui ont été des titulaires inamovibles à leur poste pendant leurs meilleures années.

A propos de Gérard Dufau, ancien capitaine de l’équipe de France après la retraite de Jean Prat (1955), je voudrais dire deux mots, pour souligner que ce même  Jean Prat affirmait  qu’il était l’un des deux meilleurs demis de mêlée qu’il ait rencontrés avec le Gallois de Swansea Tanner, capitaine et grand stratège du jeu gallois à la fin des années 40. Dufau était le type même du  joueur ayant toujours su tirer le maximum de ses qualités athlétiques, et surtout il était pétri de classe.  Mais comme si cela n’était pas suffisant,  il était aussi quelque peu inconscient, de cette inconscience qui fait croire que tout est possible sur un terrain de rugby, y compris en défense, ne s’échappant jamais face à n’importe quel adversaire. C’était aussi un joueur capable de perforer n’importe quelle défense, notamment par ses départs au ras de la mêlée dont il s’était fait une spécialité.  Enfin, il savait  diriger de main de maître son paquet d’avants. Bref, c’était un grand maestro à son poste, comme le fut son successeur en équipe de France, avec des qualités différentes, Pierre Danos, dont j’ai longuement parlé dans mon article sur les paires de demis qui m’ont fait rêver. J’avais aussi évoqué des joueurs comme Lacroix, Lilian Camberabero, Max Barrau, Jacques Fouroux, Astre, Gallion, Berbizier, Galthié et Elissalde. En fait Parra ne ressemble vraiment à aucun d’eux, même si sur tel ou tel aspect du jeu il dispose un peu des mêmes atouts. Cela dit, si je devais le comparer à quelqu’un ce serait à Jacques Fouroux, en le mettant au-dessus comme joueur.

Certains me diront que la comparaison n’est pas très flatteuse, dans la mesure où Fouroux était surtout considéré comme un grand meneur d’hommes, qualités que l’on reconnaît volontiers à Parra. La preuve, Lionel Nallet, ancien capitaine du XV de France et comme Parra ancien joueur de Bourgoin,  le considère comme un petit chef autoritaire et « gueulard », comme ses « bestiaux » considéraient Fouroux à l’époque du grand chelem 1977. Comme Fouroux également, on ne peut pas dire que Parra fasse partie des joueurs à la classe folle, à l’instar par exemple de Max Barrau ou de Jérôme Gallion, ni même de Fabien Gathier ou Jean-Baptiste Elissalde. Ces joueurs, en effet, alliaient toutes les qualités que peut espérer avoir un joueur de rugby. Barrau et Gallion étaient de véritables « bombes atomiques » derrière leur mêlée, dont tous les amoureux du rugby des années 70 ou 80 se rappellent avec nostalgie, et ce d’autant plus que, comme tous les joueurs de grande classe ou presque, ils ne furent jamais considérés par les sélectionneurs à leur juste valeur. Galthier, grand et athlétique, disposant  d’une belle passe longue, était un excellent stratège, mais aussi capable de désarçonner les défenses adverses avec ses départs au ras de la mêlée (comme Duffau) ou des regroupements, sans oublier son jeu au pied excellent, autant de qualités qui en ont fait le meilleur demi de mêlée de la planète et le meilleur joueur du monde en 2002. Quant à Elissalde, que j’ai appelé le « Mozart du rugby » dans un article sur ce site, c’était un joueur qui était tellement doué que personne n’a vu la différence dans ses prestations, qu’il joue à la mêlée ou à l’ouverture  à l’arrivée de Kelleher au Stade Toulousain, autre très grand demi de mêlée « all black ».

Morgan Parra n’a évidemment pas la classe pure des joueurs que je viens de citer. Ce n’est pas une « bombe atomique », et derrière sa mêlée ou les regroupements sa balle ne gicle pas autant qu’espéré, faisant preuve souvent d’une certaine lenteur. Ce n’est pas non plus un joueur capable de jouer au niveau international aussi bien à la mêlée qu’à l’ouverture, comme on a pu le constater pendant la dernière Coupe du Monde, mais il est assez bon partout, c’est-à-dire dans tous les compartiments du jeu, y compris en défense…ce qui est suffisant aux yeux des sélectionneurs pour l’inviter à chaque rassemblement du XV de France. Certes de temps en temps on lui trouve un concurrent, par exemple Machenaud depuis la fin de la dernière saison, sans doute plus doué que lui, mais Parra a un atout incontestable, que personne ne peut mettre en doute : c’est un buteur de très, très haut niveau. Un de ces buteurs comme le XV de France en a rarement eu, ce qui signifie que je le mets sur le même plan qu’un Vannier, un Albaladejo, un Guy Camberabero, et un peu au dessus de Romeu, Didier Camberabero, Lacroix  ou Lamaison.

Oui, j’ai beau chercher dans ma mémoire, rarement sur la durée nous avons eu un joueur aussi efficace dans les tirs au but. En écrivant cela, j’ai bien conscience  que par rapport aux joueurs des années 50, 60 ou 70 , le pourcentage de réussite des buteurs dont j’ai parlé était infiniment moindre que celui de Parra aujourd’hui (qui dépasse les 80%), comme celui de Carter  ou de Wilkinson, ou un peu plus loin de nous de l’Italien Dominguez ou du Gallois Jenkins, mais chacun comprendra qu’à l’époque il n’y avait pas le même ballon, ni le tee. Je puis en témoigner à mon très modeste niveau, ce qui n’enlève rien à la remarquable réussite de Parra, Wilkinson ou Carter. La preuve, ils font mieux que les autres, et ce avec une régularité de métronome depuis des années. C’est à ça qu’on reconnaît les grands buteurs, lesquels ne manquent jamais (ou très rarement) une occasion dans les moments décisifs. Et c’est comme cela que ce jeune homme, parfois arrogant, voire agaçant, qu’est Morgan Parra, notamment quand il dit tout haut qu’il n’aime pas être remplaçant, c’est comme cela donc qu’il comptabilise déjà 46 sélections à 25 ans.

Reconnaissons que pour un joueur loin d’être un surdoué, il a quand même une réussite extraordinaire, surtout quand on compare sa carrière à celles de beaucoup d’autres numéros 9, à part celle de Galthier qui totalise 64 sélections. En tout cas, il peut dire merci à Lièvremont, l’ancien sélectionneur, puisque c’est ce dernier qui l’a sélectionné très jeune (à peine vingt ans) et qui lui a confié les responsabilités de buteur, alors qu’à Bourgoin ce n’était pas lui le buteur (c’était Boyet). A quoi tient le destin d’un sportif ? A nombre de facteurs dans lesquels la chance a un rôle à jouer. Mais être là où il faut, quand il le faut, est aussi une forme de mérite, surtout quand le professionnel ne laisse rien au hasard pour être le plus performant possible. Et question professionnalisme, il n’y a justement rien à reprocher à Parra. Il n’empêche, à titre personnel, quitte à susciter l’étonnement de certains, j’aimerais bien que l’on fasse à Machenaud la même confiance qu’à Parra, d’autant que Michalak a fait la preuve qu’il était redevenu un buteur fiable…ce qui rend Parra beaucoup moins indispensable au XV de France. Que les lecteurs fans de Parra veuillent bien me pardonner !

Michel Escatafal


Une belle soirée de sport à la télévision (rugby, boxe)

Hier soir, j’ai vécu une belle soirée de sport, entre le match France-Australie, entrecoupé à la mi-temps par les scores du football, et le championnat du monde des poids lourds (WBA, WBO, IBF) opposant l’Ukrainien Wladimir Klitschko et le Polonais Wach, à Hambourg. C’était évidemment un match déséquilibré, que Wladimir Klitschko a remporté aisément aux points, même si le boxeur polonais était invaincu, adjectif facile quand on n’a pas rencontré d’adversaires de classe, ce qui ne pouvait être que le cas de Wach au vu de sa prestation technique. J’ai bien dit technique, parce que sur le plan du courage, Wach n’a de leçon à recevoir de personne, en pensant à tous les coups qu’il a pris. J’ai même cru que l’arbitre allait arrêter le combat à la fin de la huitième reprise, tellement Mariusz Wach semblait en perdition dans les cordes, mais il a tenu le coup, et le gong l’a sauvé. Alors est-ce que ce fut un grand combat ? Réponse, NON, mais le niveau de la boxe a beaucoup baissé depuis la fin des années 1980, et plus encore par rapport à son’âge d’or dans les années 50, 60 ou 70, surtout chez les poids lourds.

A ce propos, il est évident que si les frères Klitschko sont des boxeurs de grand talent, ils sont loin des Ali, Frazier ou Foreman, sans remonter plus loin dans le temps. Et que dire des challengers qui leur sont proposés, à commencer par ce Mariusz Wach, mais aussi le Britannique Haye ou encore notre Français Mormeck, qui évidemment n’auraient  jamais eu une chance mondiale pour le titre des poids lourds à l’époque où il n’y avait qu’une ou deux fédérations. Cela étant, il ne sert à rien de vivre dans la nostalgie des époques passées, en espérant que la boxe ne tombera pas plus bas qu’elle l’est aujourd’hui…ce qui serait déjà un pas considérable pour assurer sa survie. Et pourtant, quand on voit comment à Hambourg on est capable de remplir une salle pour un match de boxe, dont on savait à l’avance qu’il était très déséquilibré, on se dit qu’il faudrait peu de choses pour que la boxe puisse repartir,  et retrouver un minimum de crédibilité. Cela étant, ce n’est pas en France qu’on pourrait organiser pareil évènement, mais chacun sait que les Français sont surtout experts pour critiquer les autres (dopage, arbitre etc.), mais sont tout à fait incapables de se déplacer pour les grands évènements…que l’on ne sait pas organiser, du moins en ce qui concerne la  boxe. Résultat, nos meilleurs boxeurs arrêtent très tôt leur carrière, faute de pouvoir vivre de leur sport, y compris quand ils ont été médaillés olympique et ou détenteurs d’un titre mondial !

Et puisque j’ai évoqué l’affluence, j’ai observé avec infiniment de tristesse qu’il y avait énormément de sièges vides au Stade de France, pour un match entre l’équipe de France de rugby et celle d’Australie, c’est-à-dire un match entre deux des quatre ou cinq nations les plus fortes au niveau mondial. Oui, quelle tristesse de voir cela, surtout par contraste avec ce qui allait se passer un peu plus tard à Hambourg, avec une affiche qui pourtant n’avait rien de clinquant ! Cela étant, pour revenir au Stade de France, j’ai lu quelque part que toutes ces places disponibles…valaient 30 ou 40 euros, ce qui explique le peu d’empressement pour les acheter. Simplement, une question : pourquoi ne pas offrir des places davantage bon marché la veille ou l’avant-veille du match pour garnir les tribunes ? Vraiment il y a des choses qui m’échappent dans le sport français, tant du côté des organisateurs, que des dirigeants et des spectateurs…à moins que tout simplement notre pays ne soit pas un pays sportif. Je pencherais personnellement pour cette hypothèse. En France on donne des leçons, mais on n’aime pas (vraiment) le sport.

D’ailleurs si un de nos champions ou une de nos équipes brillent, ils sont le plus souvent critiqués. Par exemple, on leur reproche de ne pas toujours vivre en France, ce qui leur vaut d’être traités de mercenaires, et si c’est une équipe de football susceptible de briller  en Ligue des Champions, et bien on lui reproche d’avoir pour propriétaires des étrangers…ce qui ne dérange personne partout ailleurs. Pauvre sport français, qui n’a jamais réellement mérité les quelques champions qu’il est capable de sortir à intervalles plus ou moins réguliers, et le plus souvent par hasard, grâce au travail de quelques bénévoles ou de petites structures qui ont survécu au professionnalisme exacerbé dans les autres pays. La preuve, dans une épreuve phare comme la Ligue des Champions de football, la France se situe très loin de l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne et le Portugal. En Formule 1, combien notre pays a eu de pilotes champions du monde ? Un seul, Alain Prost. Combien de vainqueurs du Tour de France avons-nous eu depuis 1985, soit depuis 27 ans ? Aucun. Combien de victoires dans les tournois du grand chelem en tennis chez les hommes depuis 1946 ? Une seule (Noah à Roland-Garros en 1983). Même en rugby, nous sommes la seule des grandes nations à ne jamais avoir remporté la Coupe du Monde. Bref, je n’en rajoute plus, car cela va me gâcher mon dimanche.

Et pourtant, je reste d’humeur fort plaisante ce matin, précisément à cause de la victoire du XV de France contre l’Australie hier soir au Stade de France. Une belle victoire quant au score (33-6 avec  trois essais marqués), mais aussi quant à la manière. D’ailleurs ce n’est pas pour rien, si nombre de supporters de notre équipe ont été séduits par le jeu du XV de France. Certes les grincheux feront remarquer que l’équipe d’Australie était handicapée par plusieurs absences, mais la France de son côté était privée de son emblématique capitaine, Thierry Dusotoir. En outre, le propre des grandes équipes est le plus souvent d’avoir des remplaçants qui valent (presque) les titulaires. Hier soir Nyanga en a apporté la preuve flagrante, en montrant que lui aussi était un troisième ligne de très grande qualité, ce que tous les amoureux de rugby savaient depuis longtemps.

Pourtant je suis persuadé que si notre équipe nationale a si bien récité sa partition, c’est aussi parce qu’en plus de son pack dominateur, surtout en mêlée, elle avait à sa disposition une paire de demis comme nous n’en avions pas eu depuis bien longtemps. On finissait par avoir perdu l’habitude de voir un demi de mêlée sachant admirablement  alterner le jeu avec ses avants et ses trois-quarts, un demi de mêlée  ne perdant pas un seul ballon, un numéro 9 apportant de la vision, du punch, de la vitesse, sachant  dynamiser les sorties de balle, bref un joueur de grande classe à un poste clé. Evidemment cela contrastait avec celui qui est considéré comme l’inamovible titulaire depuis quatre ans, Morgan Parra, certes un bon demi de mêlée, mais  dont la seule raison de sa présence constante dans le XV de France tient à ses remarquables qualités de buteur. Hier soir, nous en avons eu encore une illustration, puisque la seule action notable qu’il ait réussi après avoir remplacé Machenaud, fut la pénalité parfaitement convertie à 42m à droite des poteaux. C’est pour cette raison que Saint-André doit continuer dans la voie qu’il s’est tracée, en faisant confiance à Machenaud, en regrettant au passage qu’il ait été remplacé à la 63è minute par Parra. Comme s’il fallait absolument que le Clermontois compte une cape de plus !

Certains me trouveront dur avec Parra, mais je maintiens que si c’est un très bon joueur, ce n’est certainement pas un grand demi de mêlée comme le XV de France en a eu par le passé (Max Barrau, Gallion, Berbizier ou Elissalde).  Parra n’aura jamais une grande vitesse de course, n’aura jamais le dynamisme d’un Machenaud ou d’un Doussain, pour ne citer que des jeunes demis de mêlée qui sont déjà plus que des espoirs. Certains d’ailleurs voient Parra en demi d’ouverture, ce qui est une complète aberration quand on dispose d’un Trinh-Duc, et surtout d’un Michalak. Ah Michalak, que de temps perdu avec ce joueur, ce qui montre qu’en France les sélectionneurs n’apprennent jamais de leurs erreurs. Si je dis cela, c’est parce que je pense aux procès faits à Jean Gachassin en son temps, autre demi d’ouverture incompris, ou aux frères Boniface, qui eux aussi en leur temps avaient connu la solitude des novateurs.

Et bien Michalak appartient à cette catégorie de demis d’ouverture explosifs, parfaits pour construire les attaques. Il est le plus vif des demis d’ouverture sur le plan international, mais en plus il sait tout faire ou presque, sa seule relative faiblesse se situant dans un jeu au pied parfois approximatif. Sinon quel talent, et dans un jeu de plus en plus restreint  par l’étouffement des défenses, aucun autre joueur à ce poste n’est capable de réussir régulièrement des coups de génie. En tout cas pas en France, et ceux qui voudraient voir Parra en demi d’ouverture sont des gens aveuglés par la qualité des tirs au but du joueur de Clermont-Ferrand. Et si on lui laisse le temps, je suis persuadé que cette association de deux purs talents comme Machenaud et Michalak, réussira souvent des matches de cette qualité, voire même meilleurs, car on oublie que c’est seulement la troisième fois qu’ils jouent ensemble. C’est pour cette raison que je m’indigne, une fois encore, de n’avoir pas vu les deux compères jouer ensemble un peu plus longtemps. Et qu’on ne vienne pas me dire que l’un et l’autre n’auraient pas tenu 10 ou 15 minutes de plus ! Qu’on les ait fait sortir un peu avant la fin pour une standing ovation, pourquoi pas, mais, même cela, était-ce bien nécessaire ? Sommes-nous aveugles pour ne pas voir que ces deux joueurs ont illuminé le Stade de France de leur talent ?

Voilà pourquoi j’ai passé une excellente soirée, malgré ces petites restrictions à l’encontre du sélectionneur. Cela dit, on va peut-être me reprocher un excès d’enthousiasme pour cette nouvelle charnière. On va aussi me faire remarquer que Michalak ne sera peut-être pas toujours aussi régulier dans ses tirs au but, contrairement à Parra qui, sur ce plan, est presque un assurance tous risques. Et bien, je réponds que je sais tout cela, mais que ça n’altère en rien mon enthousiasme, surtout si l’on accorde à la paire Machenaud-Michalak autant de crédit qu’on en a accordé à Parra-Trinh-Duc, même si je suis de ceux qui ont toujours pensé que Trinh-Duc avait lui aussi beaucoup de classe, simplement un peu inférieur à Michalak. Pour mémoire je rappellerais que Michalak fut le meilleur joueur, du moins un des tous meilleurs, du groupe France qui alla en demi-finale de la Coupe du Monde 2003. Il avait même globalement connu une belle réussite dans ses coups de pied placés, sauf en demi-finale, les gens faisant immédiatement la comparaison avec Jonny Wilkinson, alors au sommet de son art. Espérons que Saint-André ait compris l’intérêt qu’il avait à tirer le maximum du potentiel de Michalak, seul moyen de nous faire rêver pour la Coupe du Monde 2015. Après tout, Michalak n’aura à ce moment que 33 ans, soit l’âge de Wilkinson aujourd’hui. Et qui oserait affirmer, sans crainte du ridicule, que Wilkinson n’est plus un grand joueur ? Personne, bien entendu !

Michel Escatafal


Les surnoms donnés aux sportifs : partie 2 (rugby)

La deuxième partie de ce petit récapitulatif va concerner un des deux sports (avec le vélo) pour lequel j’ai le plus d’affection, le rugby, sans doute parce qu’il m’a fait connaître, avec l’athlétisme, mes premiers émois de sportif. Commençons donc par une première remarque, à savoir que l’on était plus imaginatif autrefois qu’aujourd’hui…à moins que l’évolution du sport professionnel ne se limite à appeler les sportifs par les premières lettres de leur nom ou prénom. En tout cas il y quelques décennies l’imagination était davantage au pouvoir qu’aujourd’hui, notamment chez les rugbymen.

Prenons l’exemple du rugby à XIII, en évoquant celui qui fut le plus glorieux de ses représentants au début des années 50, Puig-Aubert*, surnommé « Pipette », à cause des nombreuses cigarettes qu’il fumait à longueur de temps et des boissons fortes dont il était friand. Le cas de Gilbert Benausse, autre joueur au talent immense, sans doute le meilleur demi d’ouverture des deux rugbys à sa grande époque (au milieu des années 50), est différent, puisqu’on l’appela tout simplement « Gijou ». Quant à André Savonne, célèbre ailier treiziste avignonnais des années 50, ce fut son style très engagé qui le fit surnommer « le Bison ». Pour le pilier Georges Aillères en revanche, c’est surtout sa morphologie qui l’avait fait surnommée « le Cube », ce qui ne l’empêchait pas d’être un joueur de grande classe.

Passons au rugby à XV maintenant, avec pour premier nom qui me vient à l’esprit celui que l’on a appelé « Le Lion de Swansea », qui a joué dans les années 40 au F.C. Lourdes et au Stadoceste Tarbais. Il fut 21 fois international, et gagna ce surnom lors d’un match contre le Pays de Galles, que le XV de France remporta (11-3), à l’issue d’une rencontre extrêmement violente où les deux packs s’affrontèrent dans un terrible combat. Ensuite évidemment il y a Jean Prat*, que les Britanniques surnommèrent « Monsieur Rugby ». Autre grand capitaine, Lucien Mias fut appelé « Docteur Pack », d’une part parce qu’il était médecin et parce qu’il fut un avant de grande lignée, faisant évoluer  le jeu d’avant comme peu de joueurs avant lui.

Un peu plus tard, plusieurs autres joueurs du grand F.C.Lourdes eurent droit à leur surnom, Pierre Lacaze dit « Papillon », parce qu’il débuta  aux Papillons de Pontacq. L’autre, est un des plus grands attaquants de l’histoire du rugby, Roger Martine*, surnommé « Bichon »…parce que la patronne du Café de la Poste à Lourdes où il avait ses habitudes, le trouvait mignon et l’avait appelé « Mon petit bichon ».  Un autre immense joueur, Jean Barthe, à  la fois le meilleur troisième ligne centre à XV et, plus tard, le meilleur avant à XIII, fut surnommé « Jeanjean » à cause évidemment de son prénom. De la même génération que ces joueurs, il faut aussi citer Michel Vannier, qui fut longtemps l’inamovible arrière du XV de France, et qui dut son surnom de « Brin d’Osier »à une grave blessure au genou lors de la glorieuse tournée du XV de France en Afrique du Sud en 1958*. A la même époque opérait quelqu’un dont on allait parler très longtemps, Pierre Albaladejo, trente fois international entre 1954 et 1964, qui fut surnommé « Bala », mais aussi « Monsieur Drop » en raison des trois drops réussis lors d’un France-Irlande en 1960 et des quatre qui permirent la victoire de l’US Dacquoise sur la Section Paloise en 1959 (12-11).

Autre joueur célèbre avec un surnom qui ne l’était pas moins, Amédée Domenech, dit « le Duc », surnommé ainsi par Jean Prat lui-même. Il ne fut pas le seul grand pilier à avoir un surnom, puisqu’Alfred Roques fut surnommé « The Rock » par Denis Lalanne (grand reporter de l’Equipe) lors de la tournée en Afrique du Sud en 1958, où il avait dominé tous les terribles piliers sud-africains qui lui avaient été opposé. Alfred Roques fut aussi appelé « Le Pépé du Quercy », pour sa longévité. Un peu plus tard, Michel Crauste sera lui aussi affublé de deux surnoms, « Le Mongol » pour ses charges dévastatrices, et plus tard « Attila », trouvaille de Roger Couderc lors d’une rencontre télévisée du XV de France. Ce même Roger Couderc donnera à Jean Gachassin, le magnifique ailier et ouvreur de Lourdes et du XV de France, le surnom de « Peter Pan » en raison de sa petite taille (1.62m). A la même époque il y eut aussi les frères Boniface*, appelés « les Boni », et leur compère de l’attaque montoise, Christian Darrouy, qui fut capitaine du XV de France, surnommé « l’Eliacin à réaction » par Antoine Blondin. Un autre ailier, Dupuy, était beaucoup plus connu avec son surnom « Pipiou » qu’avec son vrai prénom (Jean-Vincent). Dupuy, le Tarbais, fut considéré comme le meilleur ailier du monde au début des années 60. Il fit aussi partie de la fameuse tournée en Afrique du Sud en 1958. Dans les années 60, on n’oubliera pas les frères Camberabero, que tout le monde appelait « les Cambé », surnom qui restera à leur fils et neveu Didier, qui fut l’un des grands protagonistes du XV de France au cours de la Coupe du Monde 1987.

A cheval sur les années 60 et 70, il faut aussi signaler « Le Grand Ferré » surnom de Benoît Dauga, le célèbre avant du Stade montois et du XV de France. Autre grand avant de l’AS Béziers et de l’équipe de France, Alain Estève fut appelé « La Grand », en raison de sa taille (2.02m).  Son coéquipier biterrois et du XV de France, Michel Palmié, fut pour sa part appelé « La Palme » ou « Ramsès ». Un peu plus tard on parlera du « Petit Caporal » à propos de Jacques Fouroux, le capitaine d’un des deux ou trois plus grands XV de France de l’histoire, vainqueur du Tournoi 1977 avec les mêmes quinze joueurs. Robert  Paparemborde qui appartenait à cette équipe, fut pour sa part surnommé « Patou ». Quelques années plus tard, un autre Estève (Patrick), joueur du RC. Narbonne, fut affublé de plusieurs surnoms puisqu’on l’appela « la Pointe », « TGV », et même « Flint » (silex en français), tout cela soulignant sa vitesse et son tranchant. Autre Narbonnais célèbre, Didier Codorniou fut surnommé « Le Petit Prince », en raison à la fois de sa petite taille et de son aptitude à voir le jeu et à faire jouer ses partenaires. Plus tard (années 90 et 2000) Thomas Casteignède, l’emblématique attaquant du XV de France et du Stade Toulousain, aura droit lui aussi à ce même surnom.

Dans la fameuse équipe finaliste de la Coupe du Monde 1987, en évoquant Blanco, on parlait du « Pelé Blanc », parce qu’aux yeux de beaucoup, en France et ailleurs, Serge Blanco était le meilleur joueur du monde. Laurent Rodriguez pour sa part sera appelé « Lolo » en référence évidemment à son prénom. Dans les années 90, il y aura deux avants qui seront aussi connus sous leur surnom que sous leur nom, les deux copains que furent Marc de Rougemont, dit « Le Rouge », talonneur du RC Toulon et du XV de France, et Christian Califano, surnommé « Cali » ou « Le Calife », célèbre pilier du Stade Toulousain et de l’équipe de France. A la fin des années 90, l’ailier Bernat-Salles était « Bernie », et son compère de la ligne de trois-quarts, Emile N’Tamack, était appelé « Milou » ou encore « la Panthère noire », pour l’amplitude de sa foulée. L’actuel sélectionneur de l’Equipe de France, Philippe Saint-André, fut affublé d’un surnom curieux, « Le Goret ». L’ouvreur Christophe Lamaison, qui détient le record de points marqués par un joueur du XV de France, était pour tous les amateurs de rugby, « Titou ». Le troisième ligne Olivier Magne était appelé « Charly », ce qui ne s’invente pas.

En revanche on appelait Fabien Pelous, le grand seconde ligne du XV de France et du Stade Toulousain, « le Pélican », sans que j’en ai trop compris la raison. Enfin, de cette équipe de 1999 qui atteignit la finale de la Coupe du Monde, on retiendra aussi qu’Olivier Brouzet était appelé tout naturellement « La Brouze ». Rien d’original ! Plus près de nous, il y a J.M. Hernandez, le rugbyman du Racing Métro, qui joua longtemps au Stade Français, sera surnommé « El Mago » (le Magicien) pour ses performances en club et en équipe d’Argentine. On n’oubliera pas non plus Sébastien Chabal, joueur hyper médiatisé en raison de son physique et de son look, qui porte plusieurs surnoms tels que « Caveman » (homme des cavernes), « L’Animal » ou encore « Attila », et aujourd’hui en Australie il est devenu « BOB », dont on dit que ce serait le diminutif de « Beast of Balmain » (la bête de Balmain). A force cela frise carrément le ridicule !

Lionel Nallet, autre avant du XV de France du Racing Métro est appelé aussi « La Nalle », ce qui n’a rien d’inédit, pas plus que le surnom d’un autre joueur de  l’équipe de France lors de la dernière Coupe du Monde, Yachvilli, appelé  « Le Yach ». Plus original est le surnom de William Servat, le talonneur du Stade Toulousain et du XV de France, surnommé « La Bûche », ainsi que celui du capitaine du XV de France et de Toulouse, Thierry Dussautoir, surnommé «The Dark Destroyeur »(le sombre destructeur).  Mais je garde pour la bonne bouche un joueur pour qui j’ai toujours eu la plus grande admiration, Jean-Baptiste Elissalde*, l’actuel entraîneur adjoint du Stade Toulousain, surnommé « Le Rat », mais que pour ma part j’ai appelé « le Mozart du rugby », ce qui est plus joli, et correspond mieux à sa personnalité. Bien entendu, je n’ai pas cité les surnoms de tous les joueurs qui en ont un, car ce serait trop fastidieux. Je me suis donc contenté d’en énumérer  quelques uns qui me venaient à l’idée, ce qui fait déjà pas mal de monde ayant marqué l’histoire de notre rugby.

Michel Escatafal

*un article a été consacré à ces joueurs ou à leur équipe sur le blog


Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes

En ce début d’année un débat resurgit dans le rugby français pour savoir si l’on doit augmenter le nombre de clubs admis dans le Top 14, anciennement appelé championnat  de France. En fait le but de ces discussions est le passage de 14 à 16 clubs pour l’élite, passage soutenu par je ne sais trop qui, mais qui verra sans doute le jour dans les années qui viennent. Pourquoi revenir en arrière avec 16 clubs dans l’élite, alors que tous les amoureux de ce sport sont inquiets de voir les meilleurs joueurs enfiler les matches comme des perles… jusqu’au moment où survient la blessure, la blessure grave qui met entre parenthèses pour un long moment la carrière des joueurs. Certaines mauvaises langues suggèrent que c’est pour sauver l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique de Serge Blanco, solution que ce dernier refuserait même en cas de relégation du B.O., mais ce n’est pas uniquement à cause de cela.

En effet, aujourd’hui le rugby ce n’est plus de la joyeuse rigolade comme à l’époque où il était amateur, parce qu’il y a des millions et des millions d’euros en jeu, et que des investisseurs de haute volée ont décidé de s’impliquer dans ce rugby devenu ultra professionnel, au même titre que le football, même si les sommes en jeu sont encore loin d’être au niveau de celles des « manchots ». Et pour générer des rentrées d’argent et attirer les sponsors, il faut de l’exposition, donc avoir un nombre toujours plus important de matches à disputer…pour faire plaisir aux chaînes de télévision. En fait, si je devais faire la comparaison, je dirais plutôt que le rugby me fait penser à la NBA, en raison du petit nombre de pays le pratiquant au plus haut niveau (Grande Bretagne, France, Irlande, Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud), plus quelques nations n’existant qu’a travers leur équipe nationale formée avec des joueurs opérant en Europe ou en Australie et Nouvelle-Zélande (Argentine, Italie, Fidji, Tonga, Samoa, voire Etats-Unis et Canada). Néanmoins, malgré son absence d’universalité, le rugby professionnel, à l’exemple de la NBA (toutes proportions gardées), génère des ressources considérables à l’intérieur de son circuit fermé.

Et c’est précisément à cause de tout cet argent qui coule à flot sur le rugby, que l’on enregistre ces débats entre ceux qui veulent que le rugby de club soit de plus en plus professionnel, quitte à donner des sommes très importantes aux meilleurs joueurs (nationaux ou étrangers ), et d’autres qui voudraient que le professionnalisme reste raisonnable. Problème, quand on vit dans le sport professionnel, on ne peut qu’avancer vers le toujours plus grand, plus gros, plus haut, plus fort et plus structuré, parce qu’à ce niveau le sport est aussi un spectacle. C’est valable pour les clubs, mais aussi pour les joueurs. Et tout cela se paie très cher, au point d’avoir aujourd’hui dans le Top 14 cinq clubs ayant un budget compris entre 20 et 33 millions d’euros, à savoir le Stade Toulousain (33.1 M), l’ASM Clermont-Ferrand (24.1 m), le Racing-Métro92 (22.4 m), le Stade Français (21.3 m) et le RC Toulon ( 20 M). Tous ces clubs sont dirigés comme des grandes entreprises, sont soutenus par des entités financières importantes, et leurs dirigeants sont des gens qui veulent faire évoluer le rugby vers un sommet d’excellence et de professionnalisme…que même nombre de clubs de football de Ligue 1 pourraient leur envier.

Voilà pourquoi des gens comme Mourad Boudjellal (Toulon) ou Jacky Lorenzetti (Racing Métro) , qui vient de se séparer immédiatement et sans délai de son meilleur produit marketing, Sébastien Chabal, suite à un désaccord et un échange houleux avec l’entraîneur Pierre Berbizier, détonnent quelque peu dans un milieu qui, parfois, ne semble pas réaliser ce qui lui arrive. Et oui, il faut s’y faire, le rugby des champs ou si l’on préfère le rugby de Papa ou Grand-Papa, avec ceux qu’on appelait les « gros pardessus » en parlant des dirigeants de la fédération, n’existe plus. Aujourd’hui c’est le rugby du vingt et unième siècle qui a pris le pas sur le rugby tel qu’on le pratiquait et le connaissait jusqu’à la fin du siècle précédent. Il n’a rien à voir non plus avec le professionnalisme du rugby à XIII, instauré dans notre pays en 1934 par un immense joueur, Jean Galia, sport qui donnera à la France son premier titre mondial (officieux) dans un sport collectif (1951), avec ses Puig-Aubert, Merquey, Dop, Brousse, Calixte, Rinaldi ou Ponsinet.

A propos de Puig-Aubert et Merquey, je ferais une petite parenthèse pour dire que ces joueurs qui ont marqué ce que l’on appelait le Jeu à XIII venaient du rugby XV où ils étaient déja des vedettes. Puig-Aubert fut un arrière champion de France avec l’USAP 1944, Merquey fut un centre international à XV en 1950, comme l’étaient aussi Roger Arcalis à l’arrière en 1950 et 1951, et plus tard les Lourdais Jean Barthe, qui était à la fin des années 50 le meilleur troisième ligne centre du monde, Pierre Lacaze, l’arrière de la victoire sur les Springboks en 1958, ou encore Quaglio le coéquipier de Lucien Mias au S.C. Mazamet, pilier de cette même équipe de France en Afrique du Sud, le Palois Claude Mantoulan, un des attaquants français les plus doués au début des années 60, sans oublier Jean Capdouze, autre centre de talent qui fut champion de France avec la Section Paloise en 1964. Tous ces joueurs ont marqué leur époque dans les deux rugby, preuve que la classe a toujours été suffisante pour briller à XV ou à XIII. D’autres en revanche choisiront le chemin inverse, mais infiniment moins nombreux. Je n’en citerais que trois, à savoir Jean Daugé le fameux centre bayonnais de la fin des années 40 et du début des années 50, François Labazuy le demi de mêlée du grand Lourdes, et Jo Maso qui fera les beaux jours de Toulon, de Narbonne et du XV de France dans les années 60 et 70. Cela étant, de nos jours le rugby à XIII, surtout en France, ne fait pas du tout le poids avec le XV, les meilleurs treizistes rejoignant peu à peu les meilleures équipes ou franchises à XV, et cela est valable même en Australie où le XIII est pourtant sport national, par exemple S.B. Williams, l’ancien joueur du R.C. Toulon.

Fermons cette parenthèse treiziste, pour dire que de nos jours il n’y a plus de place dans la haute élite pour les petits clubs, ni pour les petites villes, parce que le rugby du vingt et unième siècle va vers le gigantisme à tous points de vue, et que gigantisme ne rime pas avec petite ville. Ce n’est pas pour rien si les clubs à gros budgets, dont j’ai parlé précédemment, sont ceux de villes comme Paris, Toulouse, Clermont-Ferrand ou Toulon, dont les agglomérations dépassent toutes 300.000 habitants. A ces clubs il faut ajouter Montpellier Hérault Rugby qui, d’ailleurs, fut finaliste l’an passé du championnat de France. Et les autres clubs me direz-vous ? Et bien, ils sont condamnés à évoluer un jour en deuxième division à l’exception du Lyon OU et de l’Union Bordeaux-Bègles, qui viennent de monter en Top 14, en attendant le F.C. de Grenoble et peut-être un jour un club de Marseille. C’est peut-être dommage, mais c’est une évolution irréversible.

Cela étant, sur le plan historique, on ne fait que revenir aux origines de ce sport, puisque les premières équipes championnes de France s’appelèrent le R.C. France (1892, 1900, 1902), ancêtre du Racing Métro, le Stade Français (1893, 1894, 1895, 1897, 1898, 1903, 1908), l’Olympique, composé de laissés pour compte du Racing (1896) donc une équipe parisienne, le Stade Bordelais (1899, 1901, 1904, 1905, 1906,1907,1909, 1911), le F.C. Lyon (1910), le Stade Toulousain (1912), avant que la première équipe d’une petite ville finisse enfin par l’emporter en 1913, l’Aviron Bayonnais. Ces clubs de petites villes vont longtemps faire jeu égal avec les clubs des grosses villes. Clermont-Ferrand, par exemple, a dû attendre le professionnalisme et l’année 2010 pour remporter le Bouclier de Brennus, alors que l’US Quillan avait été champion de France en 1929. Il est vrai que cette équipe, fleuron sportif d’un village de 3.000 habitants, avait été construite de toutes pièces par un riche chapelier (Jean Bourrel), lequel avait recruté dix joueurs parmi les meilleurs en 1928 pour arriver cette même année en finale (battu par la Section Paloise 6-4) et rafler le titre de champion de France l’année suivante contre le F.C. Lézignan…avant de retomber très vite dans l’anonymat.

Ensuite jusqu’à la fin des années 40, plusieurs clubs de petites villes s’illustrèrent, notamment le C.S. Vienne, le Biarritz Olympique, ou encore au début des années 50 l’US Carmaux à côté d’autres appartenant à des cités un peu plus importantes comme Agen, Castres, Pau ou Perpignan. Cela dit, le plus grand club de cette époque était celui d’une petite ville d’à peine 15.000 habitants, Lourdes, qui avait eu la chance d’être devenue un lieu de pélérinage parmi les plus fréquentés dans le monde, ce qui laissait aux joueurs du club non fonctionnaires des possibilités importantes pour trouver un emploi à leur convenance. Mais le F.C. Lourdes, huit fois champion de France entre 1948 et 1968 dont 7 fois entre 1948 et 1960, allait devenir aussi un lieu de pèlerinage…du rugby, grâce à l’action et à l’aura d’un joueur, Jean Prat, que les inventeurs du rugby (les Britanniques) ont appelé « Monsieur Rugby », lequel, comme disait Denis Lalanne, a le premier compris que le rugby était un jeu anglais, donc tout dans l’effacement de la personnalité au seul bénéfice de l’équipe. Et c’est comme cela que le F.C. Lourdes allait planer pendant un peu plus d’une décennie sur le rugby français, et donner à l’équipe de France nombre de joueurs d’une des plus belles équipes de l’histoire du rugby international (1958-1959). Aujourd’hui le F .C. Lourdes, que j’ai tellement admiré quand j’ai commencé à toucher mes premiers ballons de rugby, est en Fédérale 1. Bonjour tristesse !

Ensuite ce sera le règne de deux équipes dont l’une, l’A.S. Béziers, est actuellement dernière de Pro D2, alors que l’autre, le S.U. Agenais, est arrivé à retrouver le Top 14 où il fait bonne figure cette année. Néanmoins, on voit quand même que l’ancien club de Razat, Lacroix, Zani ou Echavé (champion en 1962, 1965 et 1966), peine à se maintenir au plus haut niveau. En revanche, comme je viens de le dire, on a complètement oublié le Béziers des Dedieu, Danos, Gensane, Vidal ou Barrière (champion en 1961), comme celui des Astre, Cabrol, Cantoni, Estève, Saisset, Palmié, Paco ou Vaquerin, qui a dominé la décennie 70 et la moitié de celle des années 80. Et pourtant ce Béziers là a presque autant dominé le rugby français que le grand F.C. Lourdes vingt ans auparavant, l’empreinte internationale en moins. Quant aux autres clubs qui ont réussi à grapiller un Bouclier de Brennus entre 1960 et 1990, ils ont depuis longtemps quitté les avant-postes du rugby français. Parmi eux on citera le Stade Montois des frères Boniface (champion en 1963), la Section Paloise de Moncla, Saux et Piqué(en 1964), l’U.S. Montauban de Cabanier (en 1967), la Voulte Sportif des frères Camberabero( en 1970), ou encore le Stado Tarbais de Sillières et Abadie (en 1973), sans oublier le R.C. Narbonnais de Codorniou, Sangali et Claude Spanghero (en 1979), tout cela nous amenant au début du long règne du Stade Toulousain, 11 titres depuis 1985, année où il conquit le Bouclier de Brennus avec dans ses rangs  un certain Guy Novès, plus Charvet, Bonneval, Gabernet et les frères Portolan.

A propos du Satde Toulousain, qui allait remporter également 4 Coupes d’Europe depuis sa création en 1995 (le Real Madrid du rugby), on soulignera que ce fut le club qui sut le mieux franchir le pas du professionnalisme, avec un mélange de formation (Jauzion, Michalak, Poitrenaud) et de joueurs de talent recrutés à l’extérieur (Elissalde, Dussautoir). Les autres lauréats depuis 1985 appartiennent à la fois aux clubs des grandes villes (Stade Français, Toulon, Bègles, Clermont), mais aussi de plus petites agglomérations comme Agen, Castres, Biarritz (3 titres) et même Perpignan. Toutefois ces équipes, qui sont encore en Top 14, ont parfois toutes les peines du monde à s’y maintenir, à part Castres, et  figurent dans la deuxième moitié du classement du Top 14, certaines d’entre elles pour la première fois, comme le Biarritz Olympique ou l’USA Perpignan. Gageons que les années à venir seront encore plus difficiles pour les clubs de ces villes car, manifestement, la course aux armements dans l’élite est de plus en plus exacerbée. Il n’y qu’à voir les noms venant de l’étranger figurant dans nos meilleures équipes pour en témoigner (Wilkinson, Albacete, Mac Allister, Burgess, François Steyn, Hernandez, Sivivatu etc). Et ce n’est apparement qu’un début.

Michel Escatafal


Une pensée pour Guy Boniface (6 mars 1937- 1er janvier 1968)

Le 31 décembre est une date qui rappelle de très mauvais souvenirs aux amateurs de rugby de ma génération car ce jour-là, il y a 44 ans, Guy Boniface était victime d’un accident de la route après un match de bienfaisance à Orthez. Il décèdera le lendemain des suites de ses blessures à l’âge de 31 ans. La mort venait de frapper un des plus brillants apôtres du jeu de ligne inspiré par Jean Daugé dans les années 40, et cultivé ensuite par le tandem lourdais Maurice Prat-Martine dans les années 50. Les frères Boniface prendront la relève dans les années 60, et nul doute que sans des sélectionneurs à la fois aveugles et de mauvaise foi, ils auraient encore marqué davantage leur époque tellement « la complicité dans le jeu d’attaque n’a atteint une aussi admirable perfection » pour parler comme Henri Garcia dans sa Légende du Tournoi.

J’ai déjà parlé des frères Boniface sur ce site et si je l’ai fait c’est tout simplement parce que les deux frères ont émerveillé mes premiers émois de rugbyman. Je revois encore Guy Boniface, sans son frère André, débuter en Equipe de France avec à ses cotés un autre très grand attaquant (centre ou demi d’ouverture) Jacky Bouquet. Ensuite il sera de nouveau régulièrement sélectionné (35 sélections en tout), le plus souvent d’ailleurs au détriment de son frère, les sélectionneurs appréciant sa hargne et la qualité de sa défense. Cependant, c’est quand même aux cotés d’André qu’il réalisa ses plus beaux chefs d’œuvre, et il serait trop difficile de citer tous les matches où « les Boni », comme on les appelait, firent la démonstration de leur extraordinaire talent.

On regrettera simplement qu’ils aient terminé leur carrière internationale le 26 mars 1966 parce qu’on leur reprochait d’avoir trop voulu attaquer dans un Pays de Galles-France qui tourna à la confusion des Français parce que, suite à une nouvelle attaque française, la passe de Gachassin à André Boniface fut déviée par le vent et interceptée par l’ailier Stuart Watkins, alors que l’essai paraissait tout fait. C’était la défaite pour un point (9 à 8) et les Boniface furent limogés dans la nuit (voir l’article intitulé Merveilleux frères Boniface…), ce que tout le monde trouvait très injuste puisqu’une souscription (1 franc) fut lancée par le journal l’Equipe auprès de ses lecteurs pour que les deux frères puissent assister des tribunes au match suivant, contre l’Italie à Naples (victoire de la France 21 à 0).

A noter que ce jour-là, on assista aux grands débuts en sélection de celui qui allait perpétuer la tradition des grands trois-quarts centres français, Jo Maso. Ce dernier formera à son tour avec son compère Trillo une paire de centres remarquables bien dans la tradition, ce qui ne les empêchera pas d’être confrontés aux mêmes tourments que leurs prédécesseurs pour ce qui est de l’Equipe de France. A l’époque les sélectionneurs n’aimaient pas beaucoup le talent qui leur paraissait toujours suspect.

Par la suite, d’autres grands attaquants continueront à porter haut le flambeau du jeu d’attaque à la française ( Bertranne, Sangalli, Codorniou, Sella, Charvet, Castaignède, Jauzion), mais jamais aucun d’entre eux n’atteindra l’aura que connurent en leur temps les Boniface. C’était il y a plus de 30 ans, mais pour ceux qui sont nés avant 1950, ce sont des souvenirs qui ne s’effaceront jamais. Cela dit, comme nous sommes au début de  l’année 2012, je vous souhaite une bonne et heureuse année, avec l’espoir que le sport en général et le rugby en particulier nous apporteront encore plus de joies que l’année passée.

Michel Escatafal


Deux grands XV de France qui ont marqué l’histoire du rugby

Il y a une semaine en Nouvelle-Zélande, le XV de France frôlait de très près un titre mondial largement à sa portée, exploit sans précédent depuis que la Coupe du Monde existe, et d’autant plus surprenant que nombre de commentateurs pensent objectivement que les équipes de 1987 (finaliste de la première Coupe du Monde) et de 1995 (demi-finaliste contre l’Afrique du Sud) étaient sans doute plus fortes que celle de cette année. Cela étant, comme pour décrocher gentiment de la Coupe du Monde que nous venons de vivre, et des émotions fortes que nous avons ressenties depuis le quart de finale contre l’Angleterre,  je veux revenir aujourd’hui sur deux équipes qui auraient sûrement remporté la Coupe du Monde…si elle avait existé à ce moment. Je veux parler de l’équipe de France de 1958-1959 et celle de 1977. Aucune autre équipe en effet n’a été aussi dominatrice sur le plan européen et mondial que ces deux équipes, qui ont la particularité d’avoir remporté le Tournoi des Cinq Nations et d’avoir aussi battu les meilleures équipes de l’hémisphère Sud.

En ce qui concerne l’équipe de 1958, tout est parti du match France-Australie, venant après une défaite humiliante le 1er mars contre l’Angleterre à Colombes (14-0). A la suite de ce résultat, les sélectionneurs avaient décidé de changer toutes les lignes arrière, sans toucher pratiquement au paquet d’avants qui n’avait pas eu à rougir de sa prestation contre les Anglais. Au total l’équipe enregistrait sept changements…qui allaient changer beaucoup de choses. Dans le pack, Amédée Domenech était remplacé par un débutant de 33 ans, le Cadurcien Alfred Roques, qui fera ensuite une magnifique carrière en équipe de France (30 sélections) et devenir le meilleur pilier de la planète rugby.

En revanche, à part l’arrière Vannier, la paire de demis et la ligne de trois-quarts allaient être entièrement renouvelées par l’arrivée de Pierre Lacroix à la mêlée et de cinq Lourdais, Antoine Labazuy à l’ouverture, plus la célèbre ligne de trois-quarts composée de Rancoule et Tarricq aux ailes et de Maurice Prat et Martine au centre, sans doute la meilleure paire de centres de l’histoire de notre rugby avec les Boniface. Ces changements allaient s’avérer tout à fait judicieux, avec d’abord une victoire (19-0) contre une faible équipe d’Australie…qui n’était pas encore une grande nation de rugby, les meilleurs joueurs évoluant à ce moment dans le rugby à XIII, sport national là-bas.

Ensuite ce fut une victoire infiniment plus probante contre Galles à l’Arms Park, où le XV de France n’avait jamais gagné, après une magnifique démonstration de cette équipe à moitié lourdaise (7 joueurs), puisqu’en plus de Labazuy et des trois-quarts il y avait aussi une troisième ligne extraordinaire composée des Lourdais Jean Barthe (3è ligne centre) et Domec, plus le futur lourdais Michel Crauste, qui deviendra plus tard un des plus grands capitaines du XV de France. Devant, en première ligne, il y avait l’expérimenté talonneur Vigier, et deux piliers nouveaux dans le XV de France, Roques et Quaglio, qui allaient très vite devenir parmi les tous meilleurs à leur poste. Enfin en deuxième ligne, il y avait une paire formée de deux joueurs qui ont exercé le capitanat l’un après l’autre, à savoir le Biarrot Michel Celaya et le grand, l’immense, Lucien Mias (Mazamet), à la fois grand leader et remarquable joueur de pack.

Ainsi armée, cette équipe qui bénéficiait de la cohésion et du label du F.C. Lourdes (club phare des années 50) ne pouvait qu’accumuler les succès, et ce fut le cas après la victoire à Cardiff contre l’Italie à Naples (11-3), puis contre l’Irlande à Colombes (11-6), match au cours du quel la France allait se découvrir un grand deuxième ligne, tant par la taille pour l’époque (1.92m) que par le talent, Bernard Mommejat, lequel jouait à Cahors comme Alfred Roques. Après cette quatrième victoire consécutive, il ne restait plus au XV de France qu’à confirmer en juillet-août pendant la tournée en Afrique du Sud, où l’équipe de France se rendait pour la première fois (voir mon article « Le plus bel été du XV de France »). Hélas les malheurs avant le départ allaient s’accumuler pour les Français, avec une cascade de forfaits majeurs comme Labazuy, Maurice Prat, Bouquet, Crauste, Domenech et Domec qui était blessé. En outre le staff de l’équipe de France n’avait pas préparé cette tournée comme il l’aurait fallu, en acceptant notamment d’affronter des sélections regroupant plusieurs provinces, ce que les Britanniques n’auraient jamais admis. On était loin, très loin, d’un minimum de professionnalisme !

Et pourtant cette tournée allait être triomphale puisque, pour la première fois depuis 1896, une équipe en tournée en Afrique du sud sortait victorieuse dans la série de tests. Il faut évidemment englober tous les joueurs dans ce succès inespéré, en soulignant toutefois que le XV de France avait eu la chance d’avoir un grand capitaine à sa tête, Lucien Mias, parfaitement épaulé dans les lignes arrière par l’autre leader que fut Roger Martine, ce dernier ayant opéré avec le même bonheur au centre et à l’ouverture dans les deux tests. C’est même lui qui crucifia les Sud-Africains à Johannesburg lors du second test-match en passant un drop dans les dernières minutes du match. L’année suivante cette équipe montrait qu’elle était vraiment la meilleure en remportant le Tournoi des 5 Nations, ce qui était une première puisque jamais un XV de France n’avait remporté, seul, le Tournoi.

L’autre grande équipe dont je voudrais parler fut celle de 1977. Là, il n’y eut pas à proprement parler de drame pour composer une équipe, mais celle-ci allait bénéficier de la tournée qu’avait effectuée le XV de France en Afrique du Sud en juin 1975. Même s’il subit deux défaites (38-25 et 33-18), le travail collectif effectué là-bas allait payer plus tard dans le Tournoi en 1976 et surtout en 1977, avec un pack qui devenait de plus en plus conquérant, au point de donner à ses adversaires un sentiment d’impuissance. Ce pack était dirigé de main de maître par un capitaine à la fois vaillant et courageux, Jacques Fouroux, qui allait se faire une place de choix dans l’histoire de notre rugby, malgré de nombreuses difficultés. Parmi celles-ci, il dut batailler fermement pour gagner sa place face à un autre demi de mêlée, Richard Astre, qui avait plus de classe que lui, et qui était le maître à jouer de la meilleure équipe de club du moment, l’AS Béziers.

Seulement Astre n’a jamais eu l’impact moral et psychologique que pouvait avoir Fouroux sur «ses bestiaux», comme il appelait ses avants. Et c’est pour cela que Fouroux finit par s’imposer aux yeux des sélectionneurs, à la fois comme numéro 9 et comme capitaine. Il s’imposa tellement que, début 1977, le XV de France commençait le Tournoi des Cinq Nations avec une équipe…qui n’allait plus changer pendant tout le tournoi, composée d’Aguirre à l’arrière, des trois-quarts Harize et Averous à l’aile, et Sangalli et Bertranne au centre, de Romeu à l’ouverture et Fouroux à la mêlée. Devant le pack disposait d’une formidable troisième ligne avec Skréla (le père de David) et Rives, plus Bastiat en numéro 8, d’une deuxième ligne très solide formée de Palmié et Imbernon, et enfin d’une première ligne redoutable et redoutée avec le talonneur Paco, entouré par deux remarquables piliers Cholley et Paparemborde.

Contrairement à l’équipe de 1958, très lourdaise, il y avait onze clubs représentés dans ce que l’on appellera « la bande à Fouroux », le Stade Toulousain étant le club le plus représenté avec trois joueurs (Harize, Rives et Skréla), ce qui ne l’empêcha pas d’afficher une cohésion exemplaire. Cette équipe de 1977 n’avait évidemment pas le brillant de celle de 1958 mais, si elle était austère voire même rugueuse, s’appuyant sur une terrible mêlée et un grand preneur de balles à la touche (Bastiat), cette formation était capable de démolir n’importe quelle opposition en face d’elle, au point d’être une forteresse inexpugnable en défense. Et si je dis cela, c’est parce que cette équipe a remporté ses quatre matches du Tournoi, réalisant le grand chelem avec les mêmes quinze joueurs (à l’époque on ne jouait pas encore à 21), sans concéder un seul essai, alors qu’ils en marquèrent huit dont quatre contre l’Ecosse.

Ensuite cette équipe ira en tournée en Argentine, qui commençait à devenir une puissance montante dans le rugby international, où elle remporta un net succès (26-3) lors du premier test, mais fut tenue en échec lors du second (18-18) à l’issue d’un match extrêmement pauvre. Cela étant, il faut noter que le XV de France était parti là-bas sans Harize, et surtout sans deux hommes de base de son pack, Paco et Bastiat, sans qui l’équipe de France n’était plus la même. Ensuite, toujours sans Bastiat, ni Rives, les Tricolores (avec à l’aile un certain Guy Novès) montrèrent une fois de plus leur force lors des tests de novembre en France, en battant les Néo-Zélandais, qui avaient défait les Lions britanniques en tournée l’été précédent, lors du premier test (18-13). En revanche, ils ne purent éviter la défaite lors du second test, sans doute pour n’avoir pas mesuré l’extrême envie de revanche des All Blacks, et aussi parce que l’absence de Bastiat, s’était faite cruellement sentir, privant notre équipe de munitions à la touche. Cette double confrontation avec la Nouvelle-Zélande marquera le chant du cygne de cette équipe qui, après une ultime victoire sans gloire (9-6) contre la Roumanie à Clermont-Ferrand en décembre 1977, allait changer de physionomie avec le départ de Jacques Fouroux, lassé des reproches et des critiques à son encontre.

Certes toutes n’étaient sans doute pas imméritées, certes Fouroux était loin d’avoir la classe naturelle de Dufau, Danos, P. Lacroix, Max Barrau, et plus tard de Gallion, Berbizier ou plus près de nous de J.B. Elissalde, mais il n’en reste pas moins qu’à part Jean Prat et Lucien Mias, aucun autre capitaine n’a eu une telle aura auprès de ses joueurs. Comme quoi, grande équipe rime toujours avec grand capitaine. Plus tard, une fois sa carrière terminée, Fouroux deviendra inévitablement un grand entraîneur-sélectionneur, emmenant l’équipe de France à la victoire pendant dix ans, période où elle accumula les victoires avec deux grands chelems en 1981 et 1987, plus la victoire dans le tournoi en 1983, 1986, 1988 et 1989, sans oublier la présence de l’équipe de France en finale de la première Coupe du Monde en 1987. Quel beau parcours pour un joueur et un entraîneur souvent décrié ! A ce propos je m’en veux un peu, car j’ai fait partie de ses détracteurs. J’espère que de là-haut, au paradis des rugbymen, il m’aura pardonné.

esca


Les arbitres de rugby m’ont rendu parfois bien malheureux…mais aussi très heureux !

Et bien non, le XV de France n’a toujours pas remporté un titre mondial. Troisième finale, et troisième finale perdue, mais force est de reconnaître que ça se rapproche. Il ne manquait qu’un point. Certes un point c’est beaucoup, mais c’est quand même très peu, si l’on considère que l’arbitrage a quand même beaucoup aidé les Néo-Zélandais…qui toutefois méritaient le titre pour l’ensemble de leur œuvre pendant cette Coupe du Monde. Voilà je n’en dirai pas plus sur cette finale que la France méritait cent fois de gagner, et qui n’a pas donné une bonne image du rugby néo-zélandais que, pourtant, j’ai toujours apprécié. Mais là c’était trop de pression, presque malsaine, à l’image du traitement infligé à Parra par McCaw. Et quand je lis sur le site web de l’Equipe, que le New Zealand Herald évoque sur son  site une possible fourchette de Dussautoir sur McCaw pendant la finale, je suis carrément écoeuré par cette presse néo-zélandaise qui confond presque le rugby avec la guerre. Non, il faut savoir raison garder, le rugby doit rester un sport, et si possible un sport de gentlemen, fut-il joué par des voyous.

Revenons à présent sur cette Coupe du Monde 2011 pour noter, comme l’a dit A. Penaud dans l’Equipe, que le point qui a manqué au XV de France « symbolise sûrement tout ce qui n’a pas été construit durant quatre ans ». Je suis évidemment d’accord avec cet ancien grand joueur, mais j’ajouterais que le dernier avatar de l’ère Lièvremont fut de refuser encore une fois de faire jouer Parra à son vrai poste…pour ne pas vouloir choisir entre lui et Yachvilli. Quelle constance dans l’incompréhensible, d’autant qu’en tant qu’ancien international, Lièvremont savait bien que Parra n’était pas à sa place à l’ouverture, alors qu’on avait dans l’effectif un vrai, un grand demi d’ouverture, Trinh-Duc, et qu’il y avait même comme remplaçant éventuel Doussain, demi d’ouverture de formation, installé à la mêlée par Elissalde au Stade Toulousain depuis l’année passée.  Cela prouve quand même un certain empirisme de la part de Lièvremont et ce, jusqu’au dernier match de la Coupe du Monde. Certes aujourd’hui, suite à cette finale, il est encensé par tous ceux qui le clouaient au pilori après le match contre les Tonga, mais il y a quand même eu pendant ces quatre ans des manques criants dans cette équipe, sans parler de cette manie de faire opérer les joueurs à un autre poste que celui qu’ils occupent habituellement. 

Les All Blacks, par exemple, ont remplacé, ou plutôt essayé de remplacer Carter par un vrai demi d’ouverture, ce qui était logique. Certes il peut y avoir des circonstances qui font qu’on peut utiliser un joueur à un poste plutôt qu’un autre, mais cela ne peut être que ponctuel. Il peut aussi arriver qu’un sélectionneur ait à se disposition deux supers joueurs à un même poste, auquel cas il est tentant pour lui de faire jouer les deux à des postes où l’adaptation sera facile, comme centre et ouvreur, ou encore arrière et ailier. A ce propos, je me rappelle quand j’étais très jeune avoir vu les Anglais aligner en même temps deux ouvreurs au talent exceptionnel, Richard Sharp et B. Risman, ce dernier placé au centre. Cela dit, cette association ne dura que le temps d’un tournoi (1961), Sharp finissant par s’imposer, et devenir un des plus grands numéros 10 de l’histoire.  J’ai aussi en mémoire le positionnement au poste de centre de Tony O’Reilly, l’Irlandais, un ailier comme le rugby en a peu connu, avec un succès très mitigé. Cela étant, il peut aussi y avoir des joueurs capables d’opérer à divers postes sans que cela n’affecte leur rendement. Parmi eux je citerais Martine, Gachassin, Maso, Aguirre, Blanco, et plus près de nous Michalak et Elissalde, pour ne citer que des joueurs des lignes arrière, ce qui n’empêche pas qu’ils ne furent jamais aussi bons qu’installés à leur poste de prédilection.

Fermons la parenthèse, pour se rappeler un évènement qui fut jugé considérable à l’époque, et qui n’est pas sans rappeler l’aventure que vient de vivre le XV de France, à savoir le premier grand chelem de l’équipe de France dans le Tournoi des 5 Nations en 1968. Curieusement, jamais la France n’avait réussi à réaliser le grand chelem jusque-là, même si elle passa très près en 1955. Cette année-là en effet, le XV de France avait remporté trois victoires successives dans le Tournoi, et rencontrait le Pays de Galles à Colombes pour ce qui était attendu comme la consécration d’une saison exceptionnelle où la France, après avoir nettement battu l’Ecosse à Colombes (15-0), puis l’Irlande (5-3) et l’Angleterre (16-9) chez elles, n’avait plus qu’à dominer les Gallois pour remporter seule le Tournoi pour la première fois, et réaliser du même coup le grand chelem. Hélas, contre toute attente, notre équipe commandée par Jean Prat fut battue par Galles (16-11), après toutefois avoir joué toute la seconde mi-temps à 14, suite à une blessure au genou du troisième ligne aile Domec. Et on allait attendre l’année 1968 pour remporter enfin quatre victoires, ce que même la super équipe de Mias en 1959 ou celle de Moncla en 1960, ou encore celle de Crauste en 1966, n’avait pas réussi à faire.

En 1968 donc, nous étions en pleine  guerre  picrocholine entre tenants d’une équipe offensive avec Gachassin à l’ouverture, et les autres préférant la sécurité avec les frères Camberabero à la charnière, Guy étant aussi un buteur exceptionnel. Tout cela laissant penser à certains, qu’avec les Camberabero on pouvait mettre n’importe qui dans la ligne de  trois-quarts. On commença donc le 13 janvier par un match à Murrayfield contre l’Ecosse, que la France remporta (8-6) grâce à une transformation du bord de la touche de Guy Camberabero dans un vent tourbillonant…et à la maladresse des buteurs Ecossais. Cela nous fait beaucoup penser à la demi-finale du XV de France face aux Gallois à la Coupe du monde  cette année. Ensuite, sous la pression de l’opinion, les sélectionneurs changèrent de charnière pour jouer contre l’Irlande à Colombes, en sélectionnant à la place des Camberabero, la paire improvisée Maso en 10 et Fouroux en 9. Mais une blessure de Maso dans la semaine précédant le match, obligea les sélectionneurs à rappeler Gachassin, et pour garder de l’homogénéité à la charnière on décida de titulariser J.H. Mir à la mêlée, pour reconstituer la paire de demis du F.C. Lourdes, en lieu et place de Fouroux. Quel tact de la part des sélectionneurs ! Surtout si l’on songe que  sans la blessure de Maso, on allait avoir comme demis deux joueurs qui n’avaient jamais joué ensemble. Comprenne qui pourra !

 Cela dit, la France remporta ce match (16-6) grâce à deux essais magnifiques marqués par Campaes et Dauga. En revanche la prestation du pack fut plutôt quelconque, comme contre l’Ecosse, malgré quelques grands noms dans ses rangs comme Christian Carrère le capitaine, mais aussi Dauga, Spanghero, Cester ou Gruarin. Allait-on malgré tout faire confiance à cette équipe qui venait de remporter deux victoires de suite pour jouer à Colombes contre l’Angleterre ? Et bien non, parce qu’entre temps il y avait eu un match où le XV de France était opposé à une sélection du Sud-Est, lors d’une rencontre à Grenoble disputée dans le cadre des festivités des Jeux Olympiques. Et le XV de France fut battu 11-9, ce qui amena les sélectionneurs à modifier la moitié de l’équipe pour le match contre l’Angleterre. On rappela les frères Camberabero, en plaçant Gachassin…au centre à la place de Trillo, et en remplaçant toute la première ligne, avec comme talonneur un certain Yachvilli (père de Dimitri), Dauga faisant aussi les frais de ce bouleversement remplacé par Plantefol.

Ce fut un match bizzare que les Français remportèrent avec beaucoup de chance, après avoir été menés 6-3 à la pause. Heureusement les Français savaient encore attaquer, et après une attaque classique avec l’arrière Claude Lacaze  intercalé qui alla jusqu’à l’aile de Campaes, celui-ci décocha un coup de pied de recentrage que Gachassin récupéra dans l’en-but.  Avec la transformation de Guy Camberabero, et deux drops de Lacaze et Lilian Camberabero, les Français remportèrent ce match (14-9). Mais les Anglais pouvaient être frustrés…par l’arbitrage, M. Laidlaw (Ecossais) ayant refusé deux essais aux Anglais, l’un pour un en-avant qu’il fut sans doute le seul à voir, et l’autre qui aurait dû être accordé, l’ailier anglais ayant glissé jusque dans l’en but. Comme quoi, il est arrivé que l’arbitre soit de notre côté, comme du reste lors du match France-Nlle Zélande en 2007. Cela dit, revenons au Tournoi 1968 pour constater que le XV de France, après cette troisième journée, était seul en tête avec trois victoires. Plus qu’une et c’était le grand chelem !

Allait-on de nouveau bouleverser l’équipe pour ce dernier match ou garder la même ? En fait, il y aura trois changements, avec d’abord l’arrivée de Greffe au poste de troisième ligne centre ce qui eut pour effet de déplacer  W. Spanghero comme flanker. Ce changement était dicté par les circonstances, puisque Salut était blessé. En revanche on décida de changer la paire de centres du match contre l’Angleterre, Gachassin-Lux, pour la remplacer par une association Maso-Dourthe. Les Français n’étaient pas favoris face à une équipe galloise où l’on découvrait une paire de demis, Edwards-Barry John, dont beaucoup disent qu’elle fut la meilleure de l’histoire du rugby. Certes ces deux pépites n’étaient pas encore au niveau auquel elles allaient évoluer les années suivantes, certes aussi l’équipe galloise était loin d’être au niveau de certaines de ses devancières, mais le match se jouait à Cardiff où il était toujours difficile de gagner. En outre, ce jour-là le terrain était boueux et le vent était de la partie, et chacun savait que les Français n’aimaient guère ce type de conditions pour pouvoir s’exprimer. D’ailleurs à la mi-temps les Gallois menaient 9-3, grace à un essai (qui valait trois points à l’époque) de leur ailier Ken Jones, et à deux pénalités. Mais ce jour-là les dieux du rugby étaient avec nous, les Gallois manquant deux pénalités faciles face au vent, alors que les Français réussissaient à marquer deux essais par Carrère, suite à un drop contré de Lilian Camberabero, et par ce même Lilian Camberabero, les deux étant toutefois entachés de hors-jeu des avants français. Guy Camberabero complétant le score par un drop et une pénalité. C’était quasiment du 100% pour les Camberabero !

Malgré tout les Français avaient eu beaucoup de réussite, et pouvaient dire une nouvelle fois merci à l’arbitre, le même que contre l’Angleterre.  Mais le grand chelem était enfin réalisé, une première depuis 1906 pour le XV de France. C’est pour cela qu’il ne faut pas désespérer pour le titre de champion du monde, parce qu’un jour ou l’autre la France enlèvera la Coupe du Monde, et comblera ce vide dans son palmarès. Le plus étonnant est que ce premier grand chelem fut réalisé avec une équipe somme toute moins forte que celles que j’ai évoqué précédemment, celles de 1955, 1959, 1960 ou encore celle de 1966, avec l’épisode de la fameuse passe de Gachassin à Darrouy rabattu par le vent sur Stuart Watkins, qui permit aux Gallois de l’emporter sur le score de 9 à 8…comme cette année en demi-finale de la Coupe du Monde, mais cette fois avec un résultat inversé. Et pour compléter la comparaison entre l’équipe vainqueur du grand chelem en 1968, et l’équipe battue dimanche en finale de la Coupe du Monde, on dira aussi que le XV de France finaliste de 2011 était sans doute moins fort que celui de 1987, ou encore que celui qui s’inclina en 1995 sur des décisions arbitrales très controversées en demi-finale  contre le vainqueur, l’Afrique du Sud, pays organisateur. Finalement l’arbitre c’est une fois d’un côté et une fois de l’autre ! C’est pour cela que je n’aurais pas dû me mettre en colère contre M. Joubert,

Michel Escatafal


L’histoire nous prouve qu’il ne faut pas désespérer du XV de France

J’ai vu hier  matin le match du XV de France contre les Iles Tonga…et j’ai été déçu comme tout le monde par le triste spectacle que nous ont offert  les Bleus. Je n’arrive pas à comprendre qu’en  quatre ans le sélectionneur Marc Lièvremont n’ait pas réussi à dégager un noyau d’une vingtaine de joueurs indiscutables pour former une équipe. Je n’arrive pas non plus à accepter de voir des joueurs sur le terrain ayant l’air perdus, faute d’un véritable plan de jeu comme toute grande équipe se doit d’en développer. J’ai eu  mal aussi hier après-midi en voyant des joueurs toulousains, jouant chaque semaine en top 14, être extrêmement performants comparés à certains joueurs qui sont en Nouvelle-Zélande, même si au fond de moi je n’étais pas mécontent de voir le Stade Toulousain étriller Clermont grâce à la prestation des « oubliés » de la sélection.

Je ne suis d’ailleurs pas le seul à affirmer que si Jauzion, Poitrenaud ou autres David jouaient en équipe de France, le Stade Toulousain serait complètement décapité, malgré le talent de Mac Allister, Bézy, Nyanga et leurs copains restés au pays, mais cela ne m’empêche pas d’avoir beaucoup de regrets, même si je sais bien que ces joueurs auraient du mal à être aussi performants dans le XV de France, parce que l’environnement dans leur club est beaucoup plus favorable à leur épanouissement. J’enrage enfin de voir à quel point Lièvremont se moque du monde en faisant venir Doussain, demi d’ouverture de formation, en Nouvelle-Zélande…pour ne pas le faire jouer, obligeant Elissalde à rechausser les crampons au risque d’y laisser sa santé, préférant mettre Parra à l’ouverture en remplacement de Skrela.

On nous dit que Parra a démarré sa carrière chez les jeunes à l’ouverture, soit. Mais depuis qu’il opère en Top 14 il joue à la mêlée, poste où il est très bon sans être d’ailleurs exceptionnel. Cela étant, preuve que quelque chose ne va pas dans cette équipe de France, cette dernière ne dispose comme buteurs que des deux  demis de mêlée Parra et Yachvilli…ce qui signifie qu’on n’a pas pu essayer une charnière avec Trinh-Duc et Doussain à la mêlée, poste où il opère depuis ses débuts en équipe première au Stade Toulousain (l’an passé à la place de Kelleher), parce que Doussain  n’est pas un vrai buteur en club. Par parenthèse c’est un argument qui ne tient pas nécessairement, dans la mesure où Doussain sait aussi botter. En outre, quand on a confié le rôle de buteur à Parra en équipe de France, il n’était pas le buteur attitré de son club de Bourgoin. Cela dit, certains vont dire qu’avec Wisnieski, excellent buteur et véritable ouvreur, le problème serait  plus simple. Ouf, j’espère que vous avez suivi, car tous ces commentaires à l’emporte-pièce ne font que démontrer à quel point c’est le capharnaüm dans le XV de France !

Et pourtant je pense que le XV de France peut encore être sacré champion du monde dans trois semaines. Comment puis-je m’avancer à ce point ? D’abord parce que le rugby a moins de dix nations qui comptent dans le monde. Ensuite pour des raisons objectives tenant au tirage des phases finales et au déroulement de la compétition, avec d’un côté l’hémisphère Nord et de l’autre l’hémisphère Sud. Enfin parce que l’histoire du XV de France est suffisamment riche pour nous faire savoir que ce dernier n’est jamais aussi performant que lorsqu’on l’a enterré, comme s’il avait besoin d’être au fond du trou pour redevenir une équipe, voire même parfois une grande équipe, comme en témoigne la victoire sur le Pays de Galles lors du dernier Tournoi après la déroute contre l’Italie. Grande équipe, je ne sais pas si notre XV national actuel peut espérer mériter un jour ce qualificatif, car manifestement une grande équipe comporte en son sein de grands ou de très grands joueurs, figurant parmi les meilleurs du monde. C’était le cas de l’équipe de 58-59 avec les Lourdais et Lucien Mias, comme c’était le cas en 1966 avec notamment  Gachassin, les Boniface, Darrouy, Dauga, Spanghero emmenés par Crauste, ou comme en 1977 avec Aguirre, Bertranne, Sangali, et le meilleur pack que nous ayons peut-être jamais possédé (Skrela, Rives, Bastiat, Palmié, Imbernon, Paparembored, Paco, Cholley) sous les ordres de Fouroux.

En parlant de Fouroux, cela me permet de faire la liaison avec l’aventure de l’équipe de France en 1987, dont il était le sélectionneur, lors de la Coupe du Monde en Nouvelle-Zélande et en Australie, en rappelant que c’était la première fois qu’était organisée cette compétition, ce qui m’autorise à rendre hommage à Albert Ferrasse, l’ancien président de la FFR, qui avait beaucoup œuvré pour sa naissance. Continuons dans l’histoire en rappelant que Jacques Fouroux avait déjà été un grand capitaine, à défaut d’être un grand joueur, et que son emprise sur les hommes était très importante. Sur le plan des résultats, quand l’équipe de France était arrivée à la Coupe du Monde, elle venait de réaliser le grand chelem, en faisant l’admiration des Britanniques, lesquels estimaient que « seuls les Français sont touchés par cette inspiration qui parfois confine au génie ». Evidemment on n’a jamais dit pareille chose à propos de l’équipe de Lièvremont. Dans son équipe, surtout celle du dernier Tournoi et celle qui opère actuellement en Nouvelle-Zélande, il n’y a pas l’équivalent derrière de Blanco, Sella, Charvet, Lagisquet, Mesnel ou Berbizier. En fait il n’y a qu’au niveau du pack, et encore, que l’on puisse espérer soutenir la comparaison. Ce n’est pas suffisant, on en conviendra.

Pour autant, le début de la Coupe du Monde en 1987 ne fut pas brillant, avec un match nul contre l’Ecosse, qui  permettait à notre équipe d’éviter la Nouvelle-Zélande en quart de finale. Néanmoins le XV de France n’avait dû son salut qu’à une transformation manquée de Gavin Hastings à la dernière minute, et au fait qu’il ait marqué trois essais contre deux aux Ecossais, pourtant loin d’être des foudres de guerre. Au match suivant, les Français n’avaient pas non plus fait grosse impression  en dominant la Roumanie  sur un score très lourd (55-12), des Roumains que les Irlandais avaient écrasée peu avant (60-0). Ce fut l’occasion pour Fouroux, qui n’était pas Lièvremont, de mettre dans le bain D. Camberabero, qui avait remplacé au pied levé Lafond blessé juste avant le départ. Ce même Camberabero, ouvreur de formation mais capable de jouer à l’arrière ou à l’aile, allait lors du match suivant remporté contre le Zimbawe (70-12) marquer 30 points, et battre le record de son père Guy (27) établi contre l’Italie vingt ans auparavant. Cela dit, cette victoire ne rassurait personne tellement les Français avaient gâché d’occasions.

Le moins que l’on puisse dire est que nos Bleus n’avaient pas vraiment convaincu jusque là, mais ils étaient qualifiés  pour les quarts de finale où ils allaient affronter  les Fidji, équipe qui comportait dans ses rangs quelques bons joueurs, notamment l’ailier Damu et surtout l’ouvreur Koraduadua. Match a priori facile, un peu comme les Tonga hier, que les Français remportèrent, mais au prix de quelques souffrances dues à de nombreuses errances en défense, notamment la paire de centre Mesnel-Sella qui n’avait jamais joué ensemble à ce poste. Comme quoi, même avec un grand talent, il faut quand même avoir joué ensemble un minimum, et mieux vaut jouer à son poste. Or Mesnel était d’abord un ouvreur…mais n’était pas botteur, ce qui avait incité Fouroux à faire jouer Laporte à l’ouverture. Finalement le XV de France battit les Fidji (31-16) en ayant marqué quatre essais, mais notre équipe n’avait absolument pas rassuré les supporters, lesquels se demandaient à quelle sauce allaient être mangé nos Tricolores contre l’Australie en demi-finale. Ils se trompaient lourdement !

Cette fois Fouroux avait retrouvé tous ses joueurs, et alignait sa meilleure équipe* avec Mesnel à l’ouverture et Didier Camberabero à l’aile, avec la charge de buteur. Je ne vais pas décrire cette rencontre dont j’ai déjà parlé dans un précédent article, sauf pour souligner que ce fut un match exceptionnel, que nombre d’observateurs ont qualifié de « match du siècle ». Une rencontre indécise jusqu’au bout, puisque le score était de  21-21 à la soixante quatrième minute, puis 24-24 à l’issue de la première minute des arrêts de jeu, avec une égalisation pleine de sang-froid de Camberabero. Mais ce n’était pas fini car les Français, sur une relance depuis leurs quarante mètres, allaient marquer un essai ou la presque totalité de l’équipe avait touché le ballon, Blanco finissant le travail en plongeant tout près du drapeau de touche, ce qui n’empêcha pas Camberabero de transformer cet essai extraordinaire. La France était en finale contre la Nouvelle-Zélande en ayant battu à Sydney l’Australie chez elle, une équipe d’Australie avec ses Campese, Herbert, Lynagh, Farr-Jones, Poidevin, Campbell et Lawton, une équipe qui allait remporter la Coupe du Monde quatre ans plus tard. Quel exploit monumental !

Il l’était tellement que les Français de Fouroux et du capitaine Dubroca avaient déjà disputé leur finale avant la vraie contre les Néo-Zélandais. Les deux équipes se présentaient en ce 20 juin 1987 avec leur équipe type.  Les All Blacks qui jouaient chez eux, avaient un profond désir de revanche après avoir été nettement battus (16-3) à Nantes en novembre de l’année précédente. En fait  on y a cru jusqu’à la mi-temps atteinte sur le score de 9 points à 3, les Français marquant sur la seule pénalité tentée par Camberabero juste avant la mi-temps. Des Français qui avaient souffert d’un arbitrage pour le moins très sévère en deux occasions, ce qui permit à Fox,  le buteur néo-zélandais, de réussir deux pénalités très importantes. En revanche en deuxième mi-temps, les All Blacks ont fait parler leur classe avec des joueurs comme Kirwan, Fox, Kirk, Michael Jones, Shelford, les deux Whetton ou le talonneur Fitzpatrick,, mais aussi leur cohésion, et leur condition physique. Ils marquèrent trois essais contre un aux Français, lesquels allaient en outre se faire pénaliser pour de trop nombreuses fautes. Les Néo-Zélandais qui n’avaient pas beaucoup souffert pour battre les Gallois, étaient beaucoup plus frais que les Français qui avaient bataillé jusqu’à la dernière minute contre les Australiens, et aussi sans doute un peu plus forts.

L’histoire peut-elle se répéter au moins jusqu’au 23 octobre ? Difficile à envisager a priori, mais pas impossible, car les adversaires du XV de France  ne sont pas non plus d’une grande sérénité, y compris les All Blacks. Ces derniers vont devoir se passer jusqu’à la finale de Carter, et sans doute en quart de finale de leur emblématique capitaine Mac Caw. Or, sans ces deux joueurs, les Blacks ne sont plus tout à fait les Blacks. Ensuite l’Australie a paru très poussive et sans solution contre l’Irlande en match de poule.  Enfin si les Français battent les Anglais, ils rencontreront en demi-finale  le vainqueur du match entre l’Irlande et le Pays de Galles. Angleterre, Irlande, Galles, aucun adversaire n’ayant de quoi effrayer des Français habitués à les rencontrer et même à les battre le plus souvent, sauf peut-être les Anglais. Quant aux Sud-Africains et autres Argentins, eux non plus n’ont pas paru irrésistibles en phase de poule. Bref, c’est un tableau très ouvert pour la France, et ce ne serait pas une grande surprise de les retrouver en finale. N’oublions pas que notre pack est très fort en mêlée, et que nos adversaires concèdent beaucoup de pénalités dans ce secteur. Et si Parra et Yachvilli sont loin d’être les meilleurs demis de la planète rugby, ils ont un pourcentage de réussite excellent dans les tirs au but. Alors, qui sait ? Après tout il n’est pas interdit de rêver.

Michel Escatafal

*Equipe de France 1987 en demi-finale et en finale de la Coupe du Monde : Blanco ; D. Camberabero, Sella, Charvet, Lagisquet ; Mesnel, Berbizier ; Erbani, Rodriguez, Champ ; Condom, Lorieux ; Garuet, Dubroca, Ondarts.


La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes

Quelle est le lien qui unit le F.C. Lourdes des années 50 et le Stade Toulousain depuis l’avènement du rugby professionnel ? Réponse, leur domination sur le rugby français. Je serais même tenté de dire la domination du F.C. Lourdes sur ce que j’appellerais le « rugby des champs » et celle du Stade Toulousain sur le « rugby des villes ». Si j’emploie ces expressions à propos du rugby, c’est parce que dans le rugby professionnel il y a les clubs des grandes villes qui écrasent la concurrence…et les clubs des petites villes (Brive, Agen, La Rochelle…) qui ressemblent encore un peu aux clubs de l’époque amateur. Ces derniers ont des budgets infiniment inférieurs à ceux des grosses écuries, et cela évidemment se voit en termes de résultats, même si les gros clubs sont « pillés » une partie de l’hiver ou cet automne avec la Coupe du Monde, par l’équipe de France. Cela étant le phénomène existait déjà à l’époque du rugby amateur, et j’y reviendrai.

Aujourd’hui  je vais donc parler du F.C. Lourdes à travers son joueur emblématique, Jean Prat. Dans toute grande équipe, quel que soit le sport, il y a toujours un joueur que l’on fait ressortir au milieu des autres qui, très souvent, sont quasiment aussi forts que lui mais qui n’ont pas la même influence. A Lourdes donc, après-guerre, le symbole de ce club fut un joueur né le 1er août 1923 de parents agriculteurs, dont la ferme jouxtait le stade. Mieux même, le terrain où allait s’illustrer Jean Prat appartenait à l’origine à ses parents, avant que le club ne l’achète en 1928. Quelle coïncidence, d’autant que Prat signifie « pré » en occitan ! Il était donc fatal que le jeune Jean Prat finisse par franchir le portillon d’un  stade si près de chez lui. Et comme par hasard, l’endroit préféré du gamin pour voir évoluer les joueurs de l’équipe première, les jours d’entraînement, se situait sous les poteaux. En fait c’était le meilleur endroit pour récupérer les ballons qui trainaient au-delà des limites du terrain…et le moyen idéal pour s’accoutumer à attraper un ballon aux rebonds capricieux.

Cet apprentissage forcé avec le maniement du ballon, à la main comme au pied, fut sans doute pour beaucoup dans la grande maîtrise technique qui habita Jean Prat tout au long de sa carrière. Il récupéra même un de ces ballons ovales diaboliques, parce que son père l’avait trouvé dans son jardin  derrière les gradins du stade. Un vieux ballon aux coutures usées et au cuir labouré qui était devenu hors d’usage pour les entraînements des « grands ». Ce ballon allait tellement faire le bonheur du petit  Jean Prat que son père dut lui confisquer à maintes reprises pour qu’il ne néglige pas trop ses devoirs scolaires. En fait le père ne risquait pas grand-chose, car si le jeune garçon était doué pour le rugby, il se débrouillait très bien à l’école, puis ensuite au collège, puisqu’il obtint sans retard son brevet élémentaire, un diplôme qui n’existe plus depuis longtemps, mais qui permettait autrefois d’enseigner. Et pour bien montrer que le jeune homme avait tous les dons, c’était aussi un très bon clarinettiste de l’harmonie municipale.

Mais quand même Jean Prat était plus doué pour le rugby que pour tout le reste puisqu’à 15 ans, en 1938, un certain Brandan, qui était à la fois pilier ou talonneur du F.C. Lourdes mais aussi concierge du stade, donc voisin de ses parents, demande à sa mère l’autorisation d’emmener « Jeannot » à Soustons, parce qu’on avait besoin de lui.  Sentant l’inquiétude de la mère du prodige, Brandan ajoute : «Soyez rassurée. Nous le ménagerons, je vous le promets. Il jouera à l’arrière ». Et c’est ainsi que Jean Prat débuta dans le XV fanion du F.C. Lourdes à moins de 15 ans…alors qu’il n’avait pas de licence enregistrée à la F.F.R., parce qu’il fallait avoir 15 ans révolus pour en obtenir une, mais comme il s’agissait d’une rencontre amicale il n’y avait pas de problème. En tout cas les entraîneurs et les dirigeants du club ne cachaient pas leur bonheur d’avoir récupéré un tel joyau du rugby. Il faut aussi préciser qu’à cette époque le F.C. Lourdais opérait en division d’honneur, et qu’il allait monter en division d’excellence à la fin de la saison. Cela dit Jean Prat allait se souvenir toute sa vie de cette année 1938, comme il se souviendra de l’année 1948, et plus encore peut-être de 1958. Bref, tous les dix ans, il allait se passer un évènement exceptionnel pour ce joueur hors-normes.

Mais avant de se projeter aussi loin, il y eut d’abord la guerre où le rugby passait après tout le reste, ce qui incita Jean Prat à faire aussi souvent qu’il pouvait de l’athlétisme, et notamment du cross. Il courut même le championnat national des juniors où il arriva vingt-deuxième. Certes il eut préféré jouer au rugby, mais le cross lui avait donné le goût de courir en solitaire sur les coteaux autour de Lourdes.  Et puis, la fin de la guerre approchant, le F.C Lourdes allait se reconstituer sous la présidence d’un homme qui allait marquer à jamais le F.C. Lourdes et le rugby français, Antoine Beguère, au point de donner son nom au stade où jouait le club.

Et de fait le F.C. Lourdes allait très vite devenir un club habitué aux phases finales du championnat, avec deux accessions à la finale en 1945 et 1946, mais aussi deux défaites respectivement face au S.U. Agenais (7-3) et à la Section Paloise (11-0). Ces deux finales perdues allaient modifier profondément l’approche du jeu lourdais, car Jean Prat considérait que le jeu proposé par les Lourdais était beaucoup trop restrictif. Il voulait que le F.C. Lourdes jouât comme l’équipe de France dont il était devenu une des figures marquantes. Cette équipe de France en effet, avec les Dauger, Junquas et autre Desclaux, évoluait avec une sorte d’allégresse collective bien loin du jeu pratiqué par Lourdes jusque-là.  Cela nécessitait une grande purge dont les frères Soro firent les frais, alors précisément que les combinaisons du pack s’articulaient autour d’eux. Chacun savait que la transition ne serait pas facile, mais Bordes l’entraîneur comme Jean Prat savaient que l’avènement du grand F. C. Lourdes était proche. La saison 1947-1948 allait le prouver.

Cette saison devait être celle de la consécration avec de jeunes attaquants très prometteurs et un pack toujours très solide, dont la mêlée enfonça celle du R.C. Toulon. Dix après ses débuts en équipe première, Jean Prat devenait champion de France en compagnie de son frère qui, à l’époque, jouait arrière. Cependant la suprématie lourdaise sur notre rugby mettait un certain temps à se confirmer, et il fallut attendre l’année 1952 pour que les Lourdais soulèvent de nouveau le Bouclier de Brennus contre l’USAP (20-11). Pourquoi tant de temps entre le premier et le second titre ? Parce qu’il fallait que la nouvelle génération arrive à maturité. Cette nouvelle génération c’était la deuxième ligne Guinle et Lafont, c’était aussi le formidable troisième ligne Henri Domec,  mais aussi la charnière composée des frères Labazuy, et une paire de centres qui allait émerveiller la planète rugby en France et ailleurs pendant toute la décennie cinquante, composée de Maurice Prat et Roger Martine, reléguant à l’aile un des pionniers du changement de stratégie lourdais vers un rugby plus complet, Jean Estrade.

C’était le vrai début de la domination lourdaise jusqu’en 1960. L’année suivante, en 1953, c’est le Stade Montois qui tombera sous les assauts lourdais (21-16) avec cinq dernières minutes hallucinantes où les Lourdais, pourtant dominés devant et menés 11-16, allaient renverser la vapeur en marquant deux essais, tous deux transformés par Jean Prat, ce qui me permet de préciser que Jean Prat était aussi un excellent buteur, ayant marqué notamment nombre de drop goals au cours de sa longue carrière. Personne n’oubliera ce somptueux final ! En revanche les deux années suivantes furent plutôt décevantes, du moins pour un club qui venait de remporter trois titres en cinq ans. Cela dit, en 1954, les Lourdais furent éliminés en demi-finale par une surprenante équipe de l’US Cognac, emmenée par le pilier international René Biénes,  pour un seul  point (21-20). Et encore les Cognaçais ne durent leur salut et leur accession à la finale qu’à la transformation manquée par A. Labazuy d’un essai marqué par Roger Martine à la dernière minute de jeu.

En 1955, les Lourdais étaient de nouveau en finale du championnat (à Bordeaux) contre l’USA Perpignan, qui réalisa ce jour-là un match d’une vaillance inouïe, qui avait brisé la merveilleuse technique lourdaise. Et pourtant les Lourdais menaient 6-0 après vingt minutes de jeu, dont un drop de 40 m de Jean Prat. Il faut dire aussi que l’USAP disposait d’excellents joueurs devant  (Sanac, Roucariès), mais aussi derrière avec les demis Gauby et Serre, sans oublier le centre Monié et l’ailier Torreilles. Enfin on ne serait pas complet si l’on ne tenait pas compte des fatigues ou blessures (Domec, Maurice Prat, Martine) dues en 1954 et 1955 à l’apport du F.C. Lourdes à l’équipe de France.

En revanche en 1956, 1957 et 1958, les Lourdais allaient se révéler irrésistibles. Et pour devenir champion de France, ils allaient démontrer qu’ils étaient capables de jouer comme ils le voulaient et en fonction de l’adversaire. En 1956, en finale du championnat à Toulouse, privé de leur meilleur attaquant, Roger Martine, opéré de l’épaule, le F.C. Lourdes offrit à l’équipe de Dax une extraordinaire leçon de réalisme en prenant à leur propre jeu des Dacquois, qui voulurent imposer d’entrée une terrible épreuve de force avec leurs avants surpuissants, notamment Berilhe, Lasserre ou Lapique.  Hélas pour les Landais, en moins de dix minutes, entre la vingt-cinquième et la trente-sixième  minute, ils encaissèrent deux drops de Jean Prat, et un essai de Tarricq.  Tout était consommé, et entre les coups de pied manqués de Pierre Albaladejo et l’impuissance générale de leurs avants, les Dacquois allaient subir une cinglante défaite sur le score sans appel de 20 points à zéro.

Un an après les Lourdais étaient de nouveau en finale, mais contre un adversaire d’un autre calibre, le R.C. de France qui, suite à la blessure à la tête (cuir chevelu) de son talonneur (Labèque) peu avant la mi-temps, bénéficia de l’appui total du public. Un public qui assistait à un match extraordinaire entre les deux meilleures équipes du moment. Le match fut d’autant plus intense que les Lourdais durent faire face en seconde mi-temps à la blessure à la cheville d’Antoine Labazuy, qui ne joua plus que les utilités comme deuxième arrière, ce qui obligea J. Prat à jouer centre et Martine ouvreur. Heureusement pour les Lourdais, Martine à l’ouverture égalait Martine au centre, et sur une merveilleuse percée de ce même Martine, Rancoule allait aplatir l’essai de la victoire, transformé par l’arrière Papillon Lacaze. Le Racing s’inclinait finalement 16-13, à l’issue d’une partie mémorable par sa beauté et son intensité.

Mais le summum fut atteint l’année suivante contre le S.C. Mazamet. Cette finale de 1958, voyait s’affronter deux équipes que tout opposait…à commencer par leurs deux capitaines, les deux plus grands qu’ait connus le XV de France dans son histoire passée et récente. D’un côté Jean Prat, l’homme aux 51 sélections (recordman à l’époque), l’homme qui commandait le XV de France en mars 1955 quand l’équipe de France fut privé de grand chelem par le XV du Pays de Galles (partageant la première place du tournoi), mais aussi l’homme que les Britanniques avaient surnommé « Monsieur Rugby », contre celui que l’on commençait à appeler le « Docteur Pack », Lucien Mias, qui allait conduire l’équipe de France à son plus grand exploit en Afrique du Sud quelques semaines plus tard, et qui allait remporter seule le Tournoi 1959, ce qui constituait une première.

En écrivant cela, tout était dit à propos de l’avant-match. En revanche de match il n’y eut point ou presque, tellement les coéquipiers lourdais de Lucien Mias en équipe de France furent brillants, au point d’infliger à Mazamet une défaite lourde (25-8) et même humiliante si l’on juge par la réaction de Lucien Mias, sortant des vestiaires comme un diable de sa boîte au milieu d’un groupe de supporters, pour apostropher Jean Prat en s’écriant : « Toi, ce n’est pas Monsieur Rugby qu’on devrait t’appeler. Tu es Monsieur Anti-Rugby » ! C’était une réflexion aussi insultante qu’idiote de la part du docteur Mias, mais la réplique de Jean Prat ne fut pas plus intelligente, celui-ci répliquant en disant : « Et toi quand on t’enlève ta grande gueule il ne reste plus rien» ! 

Là, pour le coup, il y avait match nul…de nullité, car Jean Prat était tellement fort qu’il pouvait dignement être considéré comme un « Monsieur Rugby », et Lucien Mias allait prouver en Afrique du Sud en juillet et août qu’il était aux dires de la presse sud-africaine « le plus grand avant de rugby qu’on ait jamais vu en Afrique du Sud ».  Et en matière de jeu d’avants, on s’y connaît au pays des Springboks ! Fermons la parenthèse pour dire que ce titre remporté en 1958 par le F.C. Lourdes était en quelque sorte le chant du cygne de cette formidable armada* lourdaise commandée par Jean Prat. L’année suivante cette équipe lourdaise sera lourdement étrillée par le Racing en demi-finale (19-3), et ce sera le dernier match de championnat de Jean Prat.

La boucle était bouclée pour lui avec son club, lequel sera de nouveau champion en 1960, avec une équipe en partie renouvelée où subsistaient toutefois Martine, Tarricq, A. Labazuy dans les lignes arrières, plus six joueurs  du pack de la finale de 1958, Crancée et Crauste remplaçant respectivement Barthe (parti jouer à XIII) et Jean Prat. Enfin en 1968, le F.C. Lourdes remportera son dernier titre avec des joueurs comme Gachassin, Arnaudet, Masseboeuf ou encore Hauser, le gendre de Jean Prat, cette équipe étant commandée par Michel Crauste, et entraînée par Roger Martine. Cette fois la boucle était bouclée pour le F.C. Lourdes, club qui nous aura fait vivre pendant une vingtaine d’années les plus pages de notre rugby de club jusqu’à l’avènement du grand Stade Toulousain de Guy Novès. Curieusement, si on fait le résumé de cette époque, on retrouve toujours des années exceptionnelles se terminant par le chiffre huit : 1938, premier match de Jean Prat en équipe première, 1948, premier Bouclier de Brennus, 1958, sans doute le titre le plus accompli, et 1968, le dernier Bouclier. Et en parlant du Stade Toulousain, on pourrait presque dire, que la saison de l’équipe championne de France 2008 fut peut-être la plus accomplie, comme pour mieux entretenir cette filiation dans l’excellence.

Un dernier mot enfin, pour noter que Jean Prat disputa 51 matches avec le XV de France du 1er janvier 1945 au 10 avril 1955, qu’il fut capitaine 16 fois entre le 10 janvier 1953 et 23 mars 1955, et que pendant son capitanat l’équipe de France avait battu pour la première fois les Néo-Zélandais (1954), et avait remporté le Tournoi des Cinq Nations en 1954 et 1955. Pendant sa période d’international, Jean Prat a inscrit 149 points avec le XV tricolore, extraordinaire performance pour un avant. Enfin, pour mémoire, il fut six fois champion de France avec le F.C. Lourdes (1948, 1952, 1953, 1956, 1957 et 1958), plus deux fois vainqueur de la Coupe de France (1945 et 1946), et trois fois  victorieux du Challenge du Manoir qui avait remplacé la Coupe de France.

Bref, il avait bien mérité son surnom de « Monsieur Rugby », ce dont Lucien Mias convenait volontiers en secret. On aurait aussi pu le surnommer « Grand Chef » tellement il voulait qu’on respectât les consignes sur un terrain, au point de gifler son frère en plein match parce qu’il avait coûté une pénalité en gardant un ballon à terre. On aurait pu aussi l’appeler « le Professeur » parce qu’il cherchait perpétuellement la perfection pour lui et son équipe, au point d’imposer à l’entraînement des heures et des heures à répéter les gestes de base du rugby, la passe par exemple.  Il a rejoint le paradis des rugbymen le 25 février 2005, et gageons qu’avec ses vieux copains lourdais disparus, ils doivent discuter de passes croisées ou de mêlées enfoncées comme sur les près de France et d’ailleurs qu’ils ont foulés ensemble.

Michel Escatafal

*L’équipe de la finale de 1958 était ainsi composée : P. Lacaze ; Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq ; A. Labazuy, F. Labazuy ; Domec, Barthe, J. Prat ; Guinle, Lafont ; Taillantou, Deslus, Manterola.