Palmarès des grandes courses depuis 1946 (mise à jour au 2 mai 2016)

merckxAnquetilCe tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on puisse discuter du barème des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence. Les plus récentes, l’ Amstel Gold Race et Tirreno-Adriatico, sont nées en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 10 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, Tour de Romandie, Tour du Pays-Basque, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. Concernant cette épreuve, créée en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, disputé pour la première fois en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.

Je précise de nouveau que je me refuse à tenir compte des changements dans les palmarès, pour les raisons que j’ai expliquées à plusieurs reprises, notamment celles liées au cas Armstrong. Pour moi, le palmarès ne doit changer que s’il y a dopage lourd et indiscutable, détecté immédiatement après une épreuve, par exemple Landis, positif à la testostérone dans le Tour 2006. Je rappelle au passage que Riis a été rétabli dans le palmarès du Tour, après en avoir été exclu, parce qu’il a fait des aveux publics, décision tout à fait normale puisque certains ayant avoué par le passé s’être dopé figurent toujours parmi les vainqueurs de l’épreuve. Quand à Héras, son quatrième succès dans la Vuelta lui a été rendu six ans après, suite à la mise en lumière d’irrégularités lors de l’examen des échantillons qui avait révélé des produits interdits…ce qui démontre la nécessité d’être très prudent lorsqu’on veut toucher aux palmarès déjà établis. Qui nous dit que dans 10 ou 15 ans, voire même avant, Armstrong ne figurera pas de nouveau au palmarès du Tour de France?

Pour voir le tableau cliquez →Palmarès vélo au 2 mai 2016

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Qui sera le prochain crack du cyclisme sur route?

saganComme je l’avais écrit précédemment, le cyclisme sur route est en train de changer de génération, plus particulièrement dans les épreuves d’un jour. La meilleure illustration en est la victoire de Peter Sagan, hier à Richmond, le coureur slovaque, nouveau champion du monde sur route, ayant enfin obtenu le grand succès de prestige que sa classe laissait espérer, même s’il avait déjà remporté Gand-Wevelgem en 2013, et ramené à Paris le maillot vert dans le Tour de France en 2012, 2013, 2014 et cette année. J’ai aussi écrit « enfin », parce que ce jeune homme au look d’enfer a multiplié les places dites d’honneur dans les grandes classiques que sont Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix ou l’Amstel Gold Race, ce qui en dit long sur ses capacités à s’imposer un peu partout, sauf sur les grands tours, où la haute montagne est pour lui un obstacle infranchissable pour espérer gagner le classement général.

Si je devais faire une comparaison entre Sagan et les grands champions du passé, je dirais que c’est quelqu’un qui se rapproche du profil d’un Rik Van Looy, même s’il est intrinsèquement un peu moins rapide au sprint, mais aussi de Sean Kelly, bien que ce dernier fût un meilleur rouleur. En tout cas, avec son prédécesseur portant le maillot arc-en-ciel, le Polonais Kwiatkowski, il représente le présent et surtout l’avenir du cyclisme sur route dans les courses d’un jour, en notant que ces deux jeunes champions (25 ans) ont un palmarès équivalent en ce qui concerne les grandes victoires, Kwiatkowski ayant remporté cette année l’Amstel Gold Race, sans oublier le titre de champion du monde c.l.m. par équipes obtenu, en 2013, avec ses équipiers de la formation Omega Pharma-Quick Step. Enfin pour terminer sur ce chapitre des courses d’un jour, domaine en partie réservé ces dernières années à Cancellara et Boonen, j’ajouterai qu’il faudra que Kwiatkowski et Sagan se méfient l’un et l’autre d’un autre coureur de la même génération, John Degenkolb (26 ans), vainqueur cette année de Milan-San Remo et Paris-Roubaix, mais aussi de Paris-Tours en 2013 et Gand-Wevelgem en 2014. Toutefois le coureur allemand est moins complet que ses deux rivaux, même s’il est peut-être un peu meilleur sprinter que Sagan. J’en profite aussi pour regretter, encore une fois, de ne pas pouvoir inclure un coureur français dans cet inventaire des nouveaux très grands talents… que nous n’avons plus depuis la retraite de Laurent Jalabert, coureur ô combien complet, capable de remporter des grandes classiques comme Milan-San Remo, la Flèche Wallonne ou le Tour de Lombardie, mais aussi de gagner une Vuelta et de devenir champion du monde contre-la-montre.

Cela dit, une évolution est aussi en train de se dessiner dans les grandes épreuves à étapes , même si le présent continue à être représenté par des coureurs trentenaires, Contador et Froome, voire Nibali, mais ceux-ci ne représentent pas l’avenir comme Quintana ou Aru, ou encore Majka et Dumoulin. Voilà beaucoup de jeunes coureurs de grande classe prêts à prendre la relève, mais je pense que les supers stars de la route dans les grands tours se nommeront vers la fin de la décennie Quintana et Aru, lesquels à moins de 25 ans ont déjà remporté un grand tour, le Giro 2014 pour Quintana en plus de ses deuxièmes places dans le Tour de France (2013 et 2015), et la Vuelta pour Aru, en plus de sa seconde place dans le dernier Giro. Et oui, rien ne vaut pour les sponsors une victoire dans un grand tour pour rentabiliser réellement leurs investissements, à moins d’avoir aussi un champion comme Sagan (Tinkoff-Saxo), à la personnalité bien affirmée ! Néanmoins, les sponsors d’Aru (Astana) et Quintana (Movistar) peuvent se frotter les mains d’avoir un coureur aussi talentueux dans leur équipe, et d’avoir la possibilité d’offrir aux spectateurs et téléspectateurs en mai, juillet et août des duels grandioses entre deux champions très différents. A ce propos, même si le plus doué est Quintana, car c’est un magnifique grimpeur et il roule bien contre-la-montre, il manque au Colombien le look branché d’un Peter Sagan, mais aussi et surtout le goût du panache que semble avoir Aru, à l’image de son idole, Contador, auquel il ressemble beaucoup, notamment dans sa manière d’appréhender les courses auxquelles il participe.

Il l’a prouvé à plusieurs reprises lors du Giro, mais aussi à la Vuelta, qu’il n’aurait pas gagnée s’il n’avait pas attaqué dans l’avant-dernier col de l’ultime étape de montagne. Il y a du Contador chez Aru, même s’il ne sera sans doute jamais aussi fort que le Pistolero en haute montagne ou contre-la-montre. Il n’empêche, ses progrès depuis l’an passé sont évidents, et il a tout pour représenter l’avenir du cyclisme sur route dans les grandes épreuves de trois semaines, d’autant qu’il a encore le temps de progresser, et qu’il avoue lui-même être prêt à tous les sacrifices pour devenir le meilleur. A ce propos il est le contre-exemple d’Andy Scleck, la volonté et l’ambition du jeune italien étant beaucoup plus exacerbées que celle du champion luxembourgeois. Qui aurait pu imaginer que le plus jeune des frères Schleck, deuxième du Giro 2007 alors qu’il avait 22 ans, se retirerait de la compétition à moins de 30 ans avec en tout et pour tout une victoire à Liège-Bastogne-Liège ? Rien que ce sur ce point Aru lui est déjà supérieur. Alors qui sera le plus fort dans l’après Contador et Froome ? La raison indique Quintana, s’il arrive à comprendre que pour gagner une épreuve de trois semaines il ne faut pas attendre la dernière montée pour passer à l’attaque, mais le cœur dit Aru pour le spectacle, même s’il ne faut pas négliger Dumoulin qui pourrait bien être le nouvel Indurain du World Tour, avec ses qualités de rouleur et sa faculté à accompagner longtemps les meilleurs grimpeurs.

Et les Français me direz-vous ? Hélas, trois fois hélas, le nouvel Hinault n’est pas né, ni le nouvel Anquetil, ni le nouveau Bobet, ni le nouveau Fignon, ni même le nouveau Thévenet, et pas davantage le nouveau Jalabert. Evoquer les noms de ces cracks ne rajeunit pas, mais, plus grave encore, nous fait prendre conscience que les Pinot, Bardet, Barguil ne sont pas au niveau de Quintana, d’Aru ou même Dumoulin, pas plus que nos sprinters Bouhanni ou Démare ne sont au niveau de Degenkolb. Reste Alaphilippe (23 ans), second de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège au printemps dernier, mais qui n’a pas participé hier au final du championnat du monde, en qui certains,  toujours prêts à s’enthousiasmer à la première performance notable, voient  un nouveau Valverde. Reste aussi peut-être Coquard (23 ans), qui a un peu le même profil qu’ un Darrigade à son époque (années 50 et 60) ou un Cavendish, pistards comme lui  à leurs débuts, qui, outre leur collection de victoires d’étapes dans les grands tours, ont été champion du monde sur route (une fois) et se sont adjugés une grande classique (Tour de Lombardie pour Darrigade et Milan-San Remo pour Cavendish). Compte tenu de notre frustration, nous serions déjà très heureux si un coureur français obtenait pareils résultats!

Michel Escatafal


Milan-San Remo, magnifique classique qui a souvent souri aux Français…jusqu’en 1995

jajaAprès trois années où la victoire est revenue à un outsider, Ciolek en 2013, Gerrans en 2012, Matthew Goss en 2011, lesquels ont succédé à Freire en 2010, Cavendish en 2009 et Cancellara en 2008, on est en droit de se demander à qui va sourire dimanche prochain Milan-San Remo, magnifique classique italienne (créée en 1907), la plus longue du calendrier, appelée du joli nom de « Primavera » (qui signifie printemps en italien) ou encore la « Classicissima », qui, cette année, propose aux coureurs un nouveau parcours, toujours aussi long (près de 300 km) mais un peu plus sélectif aux abords de l’arrivée, avec la montée de Pompéiana entre la Cipressa et le célèbre Poggio. On peut aussi se demander, une nouvelle fois, quelle aura été la meilleure préparation pour les coureurs, à savoir disputer Paris-Nice ou Tirreno-Adriatico, cette dernière épreuve ayant tendance à supplanter de plus en plus la « Course au Soleil », en raison d’un parcours beaucoup plus sélectif et d’une participation infiniment plus relevée. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour saluer la victoire d’Alberto Contador dans la « Course des Deux-mers », à l’issue d’un numéro de haute volée dans la montagne, comme lui seul sait les faire. A ce propos, je suis heureux de constater que le Pistolero a compris qu’il était très difficile d’être à la fois coureur cycliste et VRP de luxe, comme je l’avais écrit (en octobre dernier) dans un article intitulé Contador ne peut pas être à la fois coureur cycliste professionnel et VRP de luxe. Et oui, même le plus doué des coureurs ne peut pas se permettre le moindre relâchement dans sa préparation. C’est la dure loi du sport ! En tout cas ce renouveau nous promet de somptueuses courses jusqu’au Tour de France avec outre Contador, Chris Froome, Nibali, Rodriguez, Quintana ou Valverde.

Fermons la parenthèse et revenons à Milan-San Remo, course qui a souvent souri aux Français, mais qui a été gagnée par presque tous les plus grands champions. En fait parmi les très grands seuls, depuis 1945, Kubler, Koblet, Anquetil, Hinault, Lemond, Indurain, Armstrong et Contador ne l’ont pas gagnée. Et encore faut-il noter qu’à part Hinault qui a un très beau palmarès dans les classiques, et à un degré moindre Kubler, les autres se sont surtout consacrés à collectionner les victoires dans les courses à étapes. Coté français, la victoire a souri à 12 reprises à nos représentants depuis la création de l’épreuve en 1907, avec 6 doublés. Ces héros sont Petit-Breton en 1907 (devant Garrigou), Eugène Christophe en 1910, Gustave Garrigou en 1911 (devant Trousselier), Henri Pelissier en 1912 (avec Garrigou encore une fois second), puis Louison Bobet en 1951 (devant Pierre Barbotin), René Privat en 1960 (devant Jean Graczyk), Raymond Poulidor en 1961, Joseph Groussard en 1963, Marc Gomez en 1982 devant Alain Bondue, Laurent Fignon en 1988 et 1989, et enfin Laurent Jalabert en 1995.

En parlant de Privat, Joseph Groussard ou Marc Gomez, on notera que Milan-San Remo est aussi une épreuve où tout le monde a sa chance. Cette course, en effet, convient à tous les styles de coureurs, même si son parcours a évolué au fil du temps. Certes les sprinters y ont souvent tiré leur épingle du jeu. Parmi eux on peut citer Van Steebergen en 1954, Fred De Bruyne en 1956, Miguel Poblet le rapide Espagnol en 1957 et 1959, Rik Van Looy en 1958, Guiseppe Saronni en 1983, Sean Kelly en 1986 et 1992, Erik Zabel en 1997, 1998, 2000 et 2001, Mario Cipollini en 2002, Oscar Freire en 2004, 2007 et 2010, Alessandro Petacchi en 2005 et bien sûr Mark Cavendish en 2009. Cela dit les baroudeurs ont aussi leur chance, tout comme les super rouleurs capables de s’extirper du peloton dans les derniers kilomètres ou hectomètres, à l’image de Cancellara en 2008. Bref, gagner Milan-San Remo est accessible à toutes les catégories de coureurs, mais ceux qui l’ont gagné sont tous des champions.

Cela étant, même si la dernière victoire d’un transalpin date de 2006 (Pozzato), cela reste quand même une classique très italienne. Certains vainqueurs sont même des « campionissimi » comme Girardengo qui gagna 6 fois entre 1918 et 1928, Binda premier en 1929 et 1931, Bartali, vainqueur 3 fois en 1940, 1947 et 1950 et l’immense Fausto Coppi qui a gagné en 1946, 1948 et 1949, où des champions avec un très beau palmarès comme Gimondi en 1974, Francesco Moser en 1984 dans la foulée de son record de l’heure, Gianni Bugno en 1990 ou Paolo Bettini en 2003. Et puisque j’ai évoqué le record de l’heure, c’est un ancien recordman, l’illustrissime Eddy Merckx,  qui détient le record du nombre de victoires sur la Via Roma, avec 7 succès en 11 participations (entre 1966 et 1976), à coup sûr le coureur qui a su le mieux exploiter la montée ou la descente du Poggio. A ceux-là s’ajoutent de très grands coureurs comme Altig vainqueur en 1968 ou Roger De Valeminck en 1973, 1978 et 1979. On le voit, il y a du beau monde au palmarès de l’épreuve…qui est quand même restée très italienne puisqu’elle a été remportée une fois sur deux par les Italiens (50 fois en 104 éditions).

Ce tour d’horizon ne serait pas complet si je ne rappelais pas quelques hauts faits d’armes, comme par exemple les victoires de Fausto Coppi. En 1946, année qui marquait son vrai grand retour en tant que coureur après sa période sous les drapeaux, Coppi gagna après une échappée de 145 km avec 14 minutes d’avance sur le Français Lucien Teisseire. Il récidivera en 1948 à l’issue d’un raid de 40 km, son second (Rossello) arrivant avec un retard dépassant 5 minutes. En 1949 il gagnera de nouveau détaché, son second (Ortelli) étant relégué à plus de 4 minutes. Cette troisième victoire dans la Primavera lançait une saison qui allait être la plus belle de la carrière du « campionissimo », avec le premier doublé Giro-Tour, plus le titre de champion d’Italie, le Tour de Lombardie, sans oublier le maillot arc-en-ciel de la poursuite.

Quelques 40 ans plus tard, Laurent Fignon nous fera frissonner de bonheur en remportant son deuxième Milan-San Remo, ce qui lui vaudra le surnom de « professore » en Italie pour sa science de la course, et la maestria avec laquelle il avait construit ces deux succès sur la Via Roma. 1989 sera pour lui une grande année avec, outre la « Primavera », la victoire au Tour d’Italie, plus le Tour de Hollande, sans oublier le Grand Prix des Nations qui était le véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque. Pour être pleinement heureux cette année-là, il ne lui avait manqué qu’une troisième victoire dans le Tour de France, gagné par Greg Lemond…pour 8 secondes.

Enfin pour terminer je voudrais évoquer la magnifique victoire de Laurent Jalabert en 1995, qui s’était imposé au sprint devant Fondriest au prix d’un effort extraordinaire où, de son propre aveu, il avait utilisé pour la première fois le 52X11 au lieu du 53X12, ce qui lui avait permis de remporter le sprint. Cette victoire, comme pour Coppi et Fignon, allait être annonciatrice d’une remarquable série de succès, puisqu’il gagna la même année outre Milan-San Remo, Paris-Nice, le Critérium International, la Flèche Wallone, l’étape de Mende du Tour de France, le Tour de Catalogne et le Tour d’Espagne. Il était devenu cette année-là un très grand champion, capable de gagner des classiques, des courses à étapes, des courses contre-la-montre, et même un grand tour. On attend son successeur français, et pourquoi pas cette année. Je miserais bien une petite pièce sur Arnaud Démare, même si pour moi Cavendish, Cancellara et plus encore Sagan sont les grands favoris.

Michel Escatafal


Paris-Nice supplantée par Tirreno-Adriatico

paris-nice 69Si nous avions été quelques années en arrière, sans parler évidemment des plus belles heures du vélo, dans les années 50, 60 ou 70,  le départ de Paris-Nice ce dernier dimanche aurait marqué le premier vrai grand rendez-vous de la saison. Un rendez-vous qui nous a valu par le passé quelques batailles dignes de celles que l’on rencontrait dans le Tour de France ou le Giro. Hélas cette année ce ne sera plus du tout le cas, tellement le parcours de l’épreuve est devenu incolore, même si les organisateurs (ASO) estiment qu’il est le plus susceptible de proposer du spectacle. Pourquoi ai-je employé le mot « incolore » ? Tout simplement, parce que la Course au soleil ne comportera aucune arrivée au sommet, aucune épreuve c.l.m., ce qui est inédit depuis 1955 (année de la victoire de Jean Bobet), tout cela afin de sortir « des courses stéréotypées», pour parler comme les dirigeants d’ASO, où « chacun a sa chance sur ce type de parcours». Très bien, sauf que les fans de vélo apprécient tout particulièrement les affrontements des meilleurs dans l’ultime côte ou col d’une étape accidentée, ou dans un c.l.m. comme Paris-Nice nous en a souvent offert sur les pentes du col d’Eze.

Résultat, les aficionados sont frustrés et la participation sera très faible en ce qui concerne les stars du peloton, la plupart d’entre elles ayant choisi Tirreno-Adriatico, au parcours beaucoup plus en adéquation avec ce que l’on attend d’une grande course à étapes. Du coup, alors que la seule vraie grande vedette de Paris-Nice sera Vincenzo Nibali, nous trouverons parmi les participants à Tirreno-Adriatico, Alberto Contador, Richie Porte, Bradley Wiggins, Peter Sagan, Ivan Basso, Nairo Quintana, Domenico Pozzovivo, Jean-Christophe Peraud, Pierre Rolland, Fabian Cancellara, Robert Gesink, Bauke Mollema ou Thibaut Pinot. Et s’il n’y a pas Christopher Froome, c’est tout simplement parce que le dernier vainqueur du Tour est blessé, ce qui explique d’ailleurs dans la Course des Deux mers la présence de Richie Porte, lequel ne pourra pas renouveler sa victoire de l’an passé sur Paris-Nice.

Je comprends d’autant moins les organisateurs de Paris-Nice que la lecture de son palmarès indique que cette épreuve a toujours été extrêmement prisée par les meilleurs routiers, et qu’elle figure même parmi celles qui ont contribué à la légende du cyclisme. En fait, parmi les plus grands  coureurs de l’histoire, seuls Bartali, Coppi qui aurait dû l’emporter en 1954 (vainqueur de l’étape entre Nîmes et Vergèze), Felice Gimondi, Bernard Hinault peu enclin à consentir de très gros efforts en hiver, Laurent Fignon, Greg Lemond et Lance Armstrong qui a toujours eu des objectifs plus lointains, n’ont jamais remporté l’épreuve. Elle a aussi largement contribué à faire découvrir au grand public quelques coureurs qui, par la suite, deviendront de grands champions, par exemple Jan Janssen en 1964, Stephen Roche en 1981, Sean Kelly en 1982, Miguel Indurain en 1989 ou Alberto Contador en 2007.

En écrivant ces lignes, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer rapidement l’histoire de la course depuis ses débuts en 1933 (vainqueur le Belge Schepers). Une course qui a changé de nom plusieurs fois, s’étant appelée Paris-Côte d’Azur en 1952 (vainqueur Louison Bobet) et 1953 (vainqueur Munch), puis Paris-Nice-Rome en 1959 (victoire de Graczyk), avant de redevenir, définitivement sans doute, Paris-Nice. Bien entendu toutes les éditions de cette belle épreuve à étapes n’ont pas été le théâtre d’affrontements spectaculaires, ne serait-ce qu’en raison de la supériorité manifestée par certains coureurs véritablement au dessus du lot. Ce fut le cas notamment pendant la grande période de Sean Kelly, 7 fois vainqueur entre 1982 et 1988, ou même à l’occasion des triomphes de Laurent Jalabert entre 1995 et 1997. En revanche certaines années le suspens dura jusqu’au bout, favorisé parfois par la configuration de la course, notamment avec le final contre-la-montre, évoqué précédemment entre Nice et La Turbie, au sommet du col d’Eze. Ce fut le cas plus particulièrement en 1969, année où le podium ne fut jamais aussi prestigieux avec la victoire d’Eddy Merckx, devant Raymond Poulidor et Jacques Anquetil. Il y eut certes d’autres beaux podiums comme celui de 1984 (Kelly, Roche, Hinault) ou de 1973 (Poulidor, Zoetemelk Merckx), mais aucun n’a été chargé d’autant d’histoire.

En 1969, en effet, la course fut véritablement royale puisqu’elle mit aux prises l’incontestable maître du cyclisme de la décennie 60, Jacques Anquetil, son plus redoutable rival sur le plan national et même international, Raymond Poulidor, et celui qui allait devenir le champion au plus beau palmarès toutes époques confondues, Eddy Merckx. C’est une course d’autant plus mémorable qu’elle marquait la fin d’une époque (l’ère Anquetil) et le début d’une autre (l’ère Merckx). L’affrontement fut d’autant plus beau qu’il opposa des coureurs certes pas nécessairement au sommet de leurs possibilités, mais suffisamment compétitifs pour délivrer un verdict impitoyable.

Jacques Anquetil par exemple n’était plus tout à fait le super champion que l’on avait connu entre 1957 et 1966, mais il avait encore de très beaux restes, avec son style inimitable de rouleur patenté. Quant à Merckx son palmarès commençait à s’étoffer, avec entre autres victoires un Paris-Roubaix et un Tour d’Italie l’année précédente. Enfin Poulidor, malgré ses 33 ans, restait égal à lui-même, donc très performant surtout avec un parcours se terminant par un contre-la-montre en côte. Et il le fut effectivement, ce qui mit en transes ses milliers de supporters pour qui il était et restera pour l’éternité « Poupou ». Ces supporters étaient d’autant plus enclins à l’encourager, qu’ils avaient eu l’impression que seul un complot ourdi contre leur idole l’avait privé de la victoire en 1966, à l’issue d’un affrontement homérique avec Anquetil qui coupa définitivement la France en deux, avec d’un coté « les anquetilistes », pour la plupart des citadins, et de l’autre « les poulidoristes », que l’on assimilait à la France des terroirs, ce qui nous rappelait le duel entre Coppi et Bartali dans les années 40 en Italie, qui déborda largement le cadre du sport.

L’affrontement sur les pentes du col d’Eze entre ces trois immenses champions, nous offrit une passe d’armes exceptionnelle, chacun dans leur style. Anquetil, qui devait reprendre 45 secondes à Eddy Merckx pour le battre, attaqua cette course avec une détermination qu’on ne lui connaissait plus, dans son style toujours aussi admirable, ce qui ne l’empêchait pas d’être d’une redoutable efficacité, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher Merckx, au style plus heurté, de le rejoindre avant le sommet et lui prendre au final 2mn 17s. Cela dit, le jeune crack belge savait que son adversaire principal s’appellait Poulidor et, après avoir rejoint puis dépassé Jacques Anquetil, il continua sur sa lancée sans faiblir. Il a bien fait car Poulidor, qui au départ avait 29 s de retard, allait réaliser une performance remarquable, ne perdant que 22 s sur celui que l’on appellera un peu plus tard « le Cannibale ».

Finalement cet affrontement somptueux se terminera dans la plus pure logique, avec pour Anquetil le sentiment que sa carrière se terminait dans de bien meilleures conditions que se sont achevées celles de Louison Bobet et plus encore de Fausto Coppi. Poulidor avait démontré une fois de plus qu’il était un magnifique second, mais surtout qu’il était encore capable de pousser dans ses derniers retranchements le « fuoriclasse » belge, ce dernier n’ayant plus d’adversaires que lui-même, comme le prochain Tour de France allait le démontrer. Néanmoins, comme pour prouver qu’il ne désarmait jamais, Poulidor prendra sa revanche 3 ans plus tard (en 1972) en dominant à son tour son rival belge, avant de l’emporter de nouveau en 1973, pour le plus grand plaisir de ses fans, au demeurant chaque année plus nombreux.

Michel Escatafal


Le Tour des Flandres fait la fierté de tous les Belges

DurandUn parcours très flandrien

Le Tour des Flandres est à la fois une des plus anciennes et des plus prestigieuses classiques du cyclisme international. Courue pour la première fois en 1913, elle a donc 100 ans, cette course fait la fierté des Flandriens, au point que le conseil communal de Bruges a envisagé de demander son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais en fait c’est toute la Belgique qui est fière du « Ronde » comme on l’appelle là-bas, les francophones reconnaissant qu’il s’agit d’une épreuve sublime, avec en plus une organisation remarquable. Et pour couronner le tout, et flatter encore plus l’orgueil national, le Tour des Flandres est le plus souvent remporté par un cycliste belge, comme l’an passé avec Tom Boonen, ce qui témoigne de sa spécificité avec notamment ses fameux monts pavés, ses éventails où seuls les coureurs sachant « frotter » sont réellement à l’aise.

Le parcours du Tour des Flandres a souvent été remanié, mais le final se situe depuis toujours dans le secteur des monts flandriens. Cette année encore il s’élancera de Bruges pour arriver à Oudenarde, en passant notamment par des monts qui appartiennent à l’histoire du vélo, par exemple le Koppenberg, mais aussi le Bosberg, le Vieux Quaremont, le Paterberg (350 mètres à 12% de moyenne), avant une quasi ligne droite de 9 kilomètres, le long de l’Escaut  pour atteindre  l’arrivée. Un parcours pour puncheur sachant rouler sur les pavés. A noter que cette année le village « du Ronde » s’appelle Rekkem, en Flandre Occidentale, en hommage à Paul Deman, qui l’emporta en 1913, avant de gagner Paris-Roubaix en 1920 et Paris-Tours en 1923. Par parenthèse ce village est toujours un hommage rendu à un grand champion. Par exemple, en 2010, ce fut le village de Desselgem qui fut choisi pour avoir été pendant longtemps celui d’Albéric Schotte, un des champions flandriens les plus talentueux surnommé « le dernier des Flandriens », deux fois champion du monde (1948 et 1950), et deux fois vainqueur du Tour des Flandres (1942 et 1948).

Un palmarès très belge, mais un Italien surnommé « le Lion des Flandres »

En regardant  l’histoire de plus près, on s’aperçoit que si la Belgique se taille la part du lion en nombre de succès avec 68 victoires en 96 éditions, il n’en est pas de même pour la France puisque seuls trois coureurs de chez nous l’ont emporté, à savoir Louison Bobet en 1955, puis Jean Forestier en 1956 et enfin Jacky Durand en 1992, après une échappée de 200 kilomètres. En revanche des coureurs comme Bernard Hinault, Laurent Fignon ou Laurent Jalabert, qui pourtant avaient les caractéristiques pour gagner, n’y ont jamais réussi, faute d’en avoir réellement envie dans le cas de Bernard Hinault, ou tout simplement parce que les circonstances n’étaient pas favorables. En revanche les Italiens ont remporté la victoire à dix reprises, preuve que cette classique n’est pas réservée qu’aux « Flahutes ». Et c’est même un Italien, Fiorenzo Magni, qui détient le plus beau palmarès de l’épreuve avec trois victoires consécutives, deux en 1949 et 1950 où il avait eu l’idée d’utiliser des jantes en bois, et une en 1951 où il l’emporta après une échappée solitaire de 75 kilomètres. Il est en effet le seul à avoir réalisé cet exploit, ce qui lui valut le surnom de « Lion des Flandres », les autres coureurs à trois victoires, Achille Buysse (1940, 1941 et 1943), Eric Leman (1970, 1972 et 1973), Johann Museeuw (1993, 1995 et 1998) et Tom Boonen (2005, 2006,2012) n’ayant pas accompli la passe de trois.

Parmi les coureurs ayant réussi à l’emporter deux fois on relève quelques grands noms, comme Rik Van Steebergen (1944-1946) qui est aussi le plus jeune vainqueur (19 ans et demi), mais aussi l’autre grand Rik, Van Looy (1959-1962), qui fut sans doute le plus grand chasseur de classiques de l’histoire avec l’inévitable Eddy Merckx, lui aussi deux fois vainqueur (1969-1975), sans oublier le Néerlandais Jan Raas (1979-1983), ou encore Van Petegem (1999 et 2003). Parmi les derniers lauréats il y aussi Devolder qui a gagné en 2008 et 2009, cette dernière année au détriment de Chavanel qui était sans doute le plus fort, et qui a été victime de la course d’équipe chez Quick Step. Dommage, car Sylvain Chavanel aurait fait un beau gagnant, et sur l’ensemble de la saison il a été plus performant que Devolder. Cela dit, Devolder est flamand et il courait pour une équipe belge. Il faut espérer que Chavanel (second en 2011 derrière Nuyens) s’imposera enfin cette année, car il mérite incontestablement cette consécration que lui vaudrait une victoire aujourd’hui. Rappelons-nous son comportement lors du dernier Milan-San Remo ! Cependant  le coureur français, qui vient de remporter pour la deuxième fois les Trois Jours de la Panne, aura fort à faire avec Cancellara (vainqueur en 2010) qui vient de s’imposer au Grand Prix E3, mais aussi avec la nouvelle terreur des courses d’un jour, le Slovaque Sagan, vainqueur de Gand-Wevelgem la semaine dernière.

Cela dit, que Devolder nous pardonne, mais son doublé ne restera  pas dans les mémoires comme, par exemple, la victoire de Louison Bobet en 1955. Depuis l’année précédente Bobet était l’incontestable numéro un du cyclisme professionnel, avec ses victoires dans le Tour de France et au championnat du monde sur route, prenant la relève d’un Fausto Coppi vieillissant, et d’un Hugo Koblet qui n’était plus ce qu’il était en 1950 et 1951. Et justement, pour bien montrer qu’il était le nouveau patron du peloton, le coureur breton avait fait de l’épreuve flandrienne et de Paris-Roubaix ses grands objectifs. Il voulait d’autant plus remporter le Tour des Flandres qu’il fut privé de la victoire en 1952 par la malchance, son dérailleur s’étant bloqué à 8 kilomètres de l’arrivée alors qu’il était seul en tête, après avoir attaqué et laissé sur place dans le Mur ses adversaires, Schotte, Petrucci et Decock, lequel finira par l’emporter avec la complicité de Schotte.

Une victoire française qui restera à jamais dans l’histoire du « Ronde »

Mais le 27 mars 1955 Louison Bobet va se venger du mauvais sort, et de quelle manière ! Disons tout d’abord que peu de Français croyaient en ses chances dans une course qui n’avait  jamais souri à un des leurs. Pourtant quelqu’un y croyait fermement, à savoir Antonin Magne qui était le directeur sportif de l’équipe Mercier, et ce d’autant plus qu’il pouvait compter pour aider Bobet dans son entreprise sur un excellent équipier, Bernard Gauthier, qui sera plus tard appelé « Monsieur Bordeaux-Paris » en raison de ses quatre victoires dans la plus longue des classiques. Tout était paré pour la grande bataille qui attendait nos tricolores, même s’ils devaient affronter ce jour-là un Koblet ayant retrouvé une grande partie de son efficacité passée, et Rik Van Steenbergen lui-même qui voulait remporter  une troisième victoire. Et de fait ces quatre hommes se retrouvèrent en tête à l’entrée de Grammont à un peu plus de 50 km de l’arrivée.

Dans la côte pavée de la rue du Cloître, Bernard Gauthier attaqua très fort, tellement fort que seul Louison Bobet put le suivre. Hélas pour eux, alors qu’ils avaient fait le trou, les deux Français furent  mal orientés par un policier, ce qui provoqua  le retour de Koblet et de Van Steenbergen. Voyant cela, et se sachant le moins rapide  en cas d’arrivée au sprint, Bernard Gauthier se sacrifia pour son leader, lequel était très difficile à battre à l’issue d’une course difficile. L’avance des quatre hommes était encore de 1mn 20s à 15 kilomètres de l’arrivée, avance qui devait tout aux deux coureurs français, car Koblet était handicapé dans cette terrible bagarre par une selle débloquée, et surtout parce que Van Steenbergen ne relayait plus afin, pensait-on, de se ménager pour le sprint. En fait « il ne courait pas en rat », comme on dit dans le jargon du vélo, mais tout simplement il avait beaucoup de mal à suivre la cadence. La suite va nous en apporter confirmation.

En effet à Wetteren, dans l’ultime montée, Bernard Gauthier accéléra de nouveau, puis plaça une nouvelle attaque à 400 mètres de la ligne avec Bobet dans sa roue, celui-ci prenant la tête aux 200 mètres pour ne plus la quitter jusqu’à la ligne d’arrivée. De la belle ouvrage, facilitée par le fait que Van Steenbergen était beaucoup trop « entamé » pour revenir sur Bobet, ayant perdu deux longueurs sur le coureur breton au moment où celui-ci lançait le sprint. Le crack belge ne finira même pas second, lui le sprinter patenté, car il fut aussi battu par Hugo Koblet malgré le problème de selle de ce dernier. Quant à Bernard Gauthier, qu’il faut associer au triomphe de Bobet, il finira en roue libre à la quatrième place avec  un peu moins de 20 secondes d’avance sur les premiers poursuivants, mais pour lui l’essentiel avait été fait avec le triomphe du champion du monde, lequel quatre mois plus tard remportera son troisième Tour de France consécutif.

Michel Escatafal