Ah, si le sport français n’avait que des Lavillenie ou des Zlatan…

lavillenieAujourd’hui je voulais parler uniquement de Renaud Lavillenie, mais j’observe que depuis son exploit mon blog recense un nombre de visites élevés à propos de l’article intitulé Mekhissi et Lavillenie ne se lassent pas d’être des héros (2) et d’un autre que j’avais écrit au moment de la mort de Pierre Quinon, Le saut à la perche a perdu un de ses plus beaux champions. Je n’ai pas grand-chose à rajouter de plus par rapport à ces deux articles, sauf que notre merveilleux perchiste, champion olympique en 2012 à Londres, est aujourd’hui recordman du monde en salle avec 6,16m, donc recordman du monde tout court puisque ce record vaut aussi pour le plein air. Un record qui était détenu, depuis février 1993, par le plus grand perchiste de l’histoire, l’Ukrainien Sergueï Bubka. Un record aussi qui avait déjà été battu à Donetsk (6.15m), et qui n’avait jamais été approché depuis cette date (on n’avait jamais fait mieux que 6.05m avant Lavillenie).

Néanmoins si l’on mesure encore un peu plus la portée de l’exploit réalisé par Renaud Lavillenie à travers ce record, il est encore loin d’avoir réellement dépassé le maître Bubka, du moins pour la trace que ce dernier a laissé dans l’histoire. En effet, à ce jour notre perchiste a franchi à 7 reprises plus de 6m (comme Tarasov, Hartwig et Gatauline), alors que Bubka s’est élevé 44 fois au dessus de cette barre mythique, qui fait irrésistiblement penser aux 4mn sur le mile (dans les années 50) ou aux 10s au chronométrage électrique sur 100m (1968). Depuis ces époques on a certes fait beaucoup mieux, mais Bannister ou Jim Hines resteront à jamais les premiers hommes à avoir franchi ces limites à priori jugées infranchissables il y a quelques décennies. Cela dit, je suis persuadé pour avoir vu à de multiples reprises le saut de Lavillenie, qu’il peut passer dès cet été 6.20m ou un peu plus si les conditions météo sont favorables.

En tout cas, à cette hauteur, il planera encore davantage sur le saut à la perche qu’il ne l’a fait par le passé, même si depuis 2007 il est incontestablement le meilleur perchiste de la planète, ayant tout gagné ou presque à une ou plusieurs reprises. En fait il ne lui manque qu’un titre mondial en plein air que, curieusement, il n’est pas arrivé à décrocher, le laissant à des adversaires très loin de le valoir, le Polonais Pawel Wojciechowski dont c’est le seul titre de gloire, qui avait battu Lavillenie d’un petit centimètre en 2011 ou l’Allemand Raphael Holzdeppe qui l’emporta sur Lavillenie au nombre d’essais (5.89m pour les deux hommes) lors des derniers championnats du monde, et dont le record personnel est de 5.91m.

C’est d’ailleurs une autre comparaison que l’on peut faire entre Bubka et Lavillenie, le génial perchiste ukrainien n’ayant remporté qu’un seul titre olympique dans toute sa carrière malgré une domination sans partage sur la discipline entre 1984 et 1997, ponctué par 35 records du monde, 6 titres de champion du monde, mais aussi un seul titre européen (1985) et un seul titre olympique, obtenu à Séoul en 1988. Evidemment, comme son prédécesseur sur les tablettes du record du monde, il finira par obtenir ce titre mondial qui le fuit, mais cela démontre que la perche est une discipline technique, donc soumise à nombre d’aléas qui n’existent pas dans les courses.

Voilà ce que j’avais à dire sur l’exploit de Lavillenie, en sachant que nous aurons souvent l’occasion d’évoquer ce champion très, très ambitieux, qui n’a pas hésité après son titre olympique à se remettre en question en changeant d’entraîneur, et qui va faire partie, comme Mimoun ou Marie-José Pérec, et pourquoi pas bientôt Teddy Thamgo, des plus grands athlètes de l’histoire de notre athlétisme national. Cela nous consolera des déboires de nos skieurs aux J.O. d’hiver, même si ce matin nous avons récolté deux médailles en slalom géant (l’argent Missilier et le bronze pour Pinturault), les premières depuis 8 ans, ou plus encore de nos patineurs. Heureusement il y a le biathlon (Fourcade)  et des disciplines dont on ne parle que tous les quatre ans, mais c’est insuffisant pour nous donner la passion que nous pouvons avoir lors des J.O. d’été. En disant cela j’ai bien conscience que je suis un peu injuste pour tous ces compétiteurs qui se préparent avec la même foi et les mêmes ferveurs que les participants aux J.O. d’été, mais je n’arrive pas à me passionner pour toutes ces nouvelles disciplines à consonance anglaise, même si nous avons un champion olympique en snow-board (Vaultier).

Il est vrai que ces J.O. tombent mal en termes de calendrier, car nous sommes en plein dans la saison de football. Hier soir les amateurs de sport en France ont été beaucoup plus nombreux à regarder ou écouter la Ligue des Champions, qu’ils ne le sont ou le seront à regarder le half-pipe, d’autant que le PSG est en lice dans cette compétition pour la remporter. Et oui, hier soir Ibrahimovic et ses copains du PSG ont « zlataner » le Bayer Leverkusen et, par voie de conséquences, tous les autres résultats sportifs. C’est ainsi, même si c’est dommage, alors qu’à la fin des années 60 tout le monde se passionnait en France pour les exploits de Killy, Périllat, Bonlieu, ou des sœurs Goitschlel et d’Annie Famose. Il est vrai qu’à l’époque, notre football était bien malade, qu’il s’agisse de l’équipe de France ou de nos clubs. Aujourd’hui, grâce aux Qataris, nous avons une équipe de club qui figure parmi les toutes meilleures en Europe, et notre équipe nationale est susceptible de nous procurer une belle surprise lors de la prochaine Coupe du Monde au Brésil.

En revanche il m’étonnerait que l’OIympique Lyonnais aille loin en Europa Ligue, puisque l’entraîneur de ce club, Rémy Garde, a décidé d’envoyer son équipe réserve pour son match aller de seizième de finale à Odessa. Certes ces Russes sont loin d’être des foudres de guerre, mais quand même ! C’est à se demander pourquoi nos clubs se battent autant pour être « européen » à la fin de la saison ! Triste, très triste, sans parler de l’image déplorable pour notre Ligue 1, et du coefficient UEFA qui est décisif pour avoir le droit de participer à la Ligue des Champions. Résultat,  dans les années à venir il y aura le PSG et l’AS Monaco qualifiés d’office, et les autres qui seront obligés de passer trois tours pour avoir le droit de disputer la phase de poules…et ce sera tant pis pour eux !

Michel Escatafal


Mekhissi et Lavillenie ne se lassent pas d’être des héros (2)

lavilleniePartie 2

Parlons à présent de Renaud Lavillenie et de son extraordinaire domination sur la perche mondiale, que l’on peut comparer à celle exercée par Bubka à partir de 1985. Certes, il n’a pas encore battu le record du monde (6.14m) très haut perché, mais il s’en rapproche, comme en témoigne son saut victorieux à 6.07m, non homologué en raison d’un règlement assez stupide. Et surtout il n’a que 26 ans, ce qui lui laisse beaucoup d’espoir pour l’avenir, surtout si sa longévité est égale à celle de Bubka, lequel battit son dernier record du monde à l’âge de 31 ans, et remporta son sixième et dernier titre mondial à 34 ans. Mais la comparaison avec Bubka s’arrête là pour le moment, dans la mesure où les deux sauteurs n’ont pas du tout le même gabarit. Bubka mesurait 1.84m et pesait 80 kg, alors que Lavillenie mesure à peine 1.77m et pèse 69 kg. Point n’est besoin d’être un grand spécialiste pour comprendre que les deux perchistes sont nécessairement très différents sur le plan technique, Lavillenie faisant l’admiration de ses pairs et des anciens par son extraordinaire vitesse de course d’élan, déterminante pour la flexion de la perche, alliée à une technique sans faille. En somme tous les ingrédients qui font que, comme Bubka, il ne déçoit quasiment jamais. La preuve, il collectionne les titres continentaux et planétaires, puisque seul manque à son palmarès le titre de champion du monde en plein air. Cela explique aussi qu’il ait gagné la Ligue de Diamant chaque année depuis 2011.

Mais au fait, à qui comparer Lavillenie parmi les grands sauteurs du passé ? Déjà, on n’est pas obligé avec la perche de remonter très loin dans l’histoire en raison de l’introduction de la perche en fibre en 1962. Personne en effet ne songerait à comparer le matériel actuel avec la perche en métal de Don Bragg, champion olympique en 1960 à Rome et recordman du monde avec 4.80m, une hauteur qui ne lui permettrait pas de battre les meilleures athlètes féminines aujourd’hui (5.06m en plein air pour la Russe Yelena Isinbayeva, et  5.02m en salle pour l’Américaine Jennifer Suhr). Bragg a certes essayé de s’adapter à la perche en fibre de verre, mais il était trop lourd pour que ces perches, infiniment plus molles que celles en métal, puissent le propulser assez haut pour rivaliser avec ses adversaires plus jeunes et physiquement mieux adaptés à ces nouveaux matériels. Des perches qui n’avaient pas les mêmes qualités à l’époque que celles de nos jours, surtout au niveau de la solidité. Bragg par exemple, faillit être victime d’un très grave accident alors qu’il tentait de passer 4.70m.

Donc si la comparaison est impossible avant les années 60, il faut la faire avec des sauteurs d’abord très rapides comme Sternberg, qui fut le premier sauteur à passer 5m en 1963. Ainsi en 50 ans on a gagné pratiquement un mètre, puisque 6m reste une hauteur inaccessible de nos jours à tous les perchistes sauf Lavillennie et Otto. On pourrait y ajouter Hooker, mais il semble n’avoir plus le feu sacré depuis deux ans, Hooker qui par parenthèse a quasiment les mêmes mensurations que Sternberg. En revanche Otto ne répond pas vraiment aux canons de la perche synthétique, et il est vraisemblable qu’il aurait sans doute été un des rois de la perche en métal si elle existait toujours. Une exception qui confirme la règle d’une certaine manière.

Mais revenons aux comparaisons des champions du passé avec Lavillenie. Il y en a quelques unes de pertinentes qui, en outre, ont le mérite de nous faire revisiter l’histoire de cette discipline si particulière. Je pense en particulier au Grec Christos Papanicolaou qui, après avoir été un excellent gymnaste, est devenu recordman du monde en 1970 avec un bond de 5.49m. Ce n’était pas un colosse avec 1.82m pour 72 kg, mais il était moins rapide que Lavillenie, et son palmarès est famélique à côté de celui de notre champion, puisqu’il n’a jamais remporté de titre européen ou olympique, se contentant de places d’honneur.

Un autre perchiste fit la une des journaux de sport en 1972, le Suédois Isaksson. Son gabarit était assez proche de celui de Lavillenie avec 1.74m et 67 kg. Sa progression fut extraordinaire entre les J.O. de Mexico (1968) où il termina à la dizième place avec un bond de 5.15m et  l’année 1972, où il sauta 5.51m puis 5.54m en avril pour s’emparer et ensuite améliorer le record du monde. En juin, il sautera 5.55m chez lui en Suède. En revanche il sera incapable de se qualifier pour la finale aux J.O. de Munich et de Montreal. Il se contentera de 4 médailles d’argent européennes en plein air et en salle. A peu près avec les mêmes mensurations (1.77m et 70 kg), et lui aussi très dynamique dans ses sauts, nous ne pouvons pas oublier le Polonais Slusarski, décédé en 1998 d’un accident de la route, qui remporta le titre olympique en 1976, et la médaille d’argent en 1980 aux J.O. de Moscou derrière son compatriote Kozakiewicz, l’homme qui fit un bras d’honneur au public de Moscou qui l’insultait à chaque saut…ce qui le motivait encore plus.

Plusieurs des meilleurs Français avant Lavillenie n’étaient pas eux non plus des colosses, que ce soit Pierre Quinon (1.81m et 75 kg) (voir mon article sur lui en août) ou encore Thierry Vigneron (1.82m et 74 kg), respectivement médaille d’or et médaille de bronze aux J.O. de 1984, et qui furent l’un et l’autre recordman du monde. Tout cela pour dire que ceux qui s’extasient sur les performances de Renaud Lavillenie depuis trois ans, en rappelant sans cesse sa petite taille ont tort, puisque dans la perche moderne on peut réussir quelles que soient les mensurations des sauteurs. En fait, Lavillenie est un athlète taillé pour la perche telle qu’elle est devenue depuis le début des années 60, mais c’est surtout un athlète très complet, qui aurait pu briller ailleurs qu’à la perche. Cela étant il a bien fait de choisir cette spécialité, dans la mesure où celle-ci semble être faite pour lui…et pour son petit frère Valentin (1.70m) aussi, lequel sera un concurrent pour lui le jour où il acquerra la régularité qui est la marque des grands champions. N’oublions pas qu’à 20 ans, Valentin Lavillenie a franchi le mois dernier 5.70m, ce qui en dit long sur ses possibilités dans les années à venir. En attendant Renaud Lavillenie sera peut-être devenu recordman du monde. Qui sait, en comptant son saut à 6.07m, il n’aurait « plus que » sept centimètres pour égaler Bubka. Beaucoup certes, mais pas impossible pour ce merveilleux champion !

Michel Escatafal