Un troisième Giro pour Contador, avant un doublé Giro-Tour inédit depuis 1998 ?

contador 3Avant de parler longuement du Giro, ce que je n’avais pas le temps de faire ces derniers jours, je voudrais d’abord souligner une victoire française qui ne va pas faire la une des journaux, à savoir celle remportée en Indycar à Détroit par un revenant de grand talent, Sébastien Bourdais. Qui se rappelle de Bourdais, pilote automobile qui aura tout simplement eu la malchance de débuter en F1 chez Toro Rosso…avec le futur quadruple champion du monde, Sebastian Vettel. Je ne vais pas développer le sujet, sauf à dire que l’Indycar offre des courses extraordinaires d’intensité, avec des renversements de situation incessants entre des pilotes disposant de voitures très proches les unes des autres. Je crois que la Formule 1 ferait bien de s’inspirer des règles de l’Indycar pour ne pas avoir des courses aussi aseptisées et inintéressantes que celles que nous offre la discipline depuis quelques années. Pas étonnant, au passage, que désormais ce soit les chaînes payantes qui retransmettent les grands prix, parce que les autres chaînes (tout public) trouvent que c’est trop cher pour le spectacle proposé, un spectacle où le public ne s’y retrouve pas.

Cela dit, il n’y a pas que la F1 qui se situe sur les chaînes payantes, puisque le cyclisme en fait partie, sauf que  nombre de grandes épreuves sont retransmises en direct sur les chaînes gratuites, et, pour ce qui concerne la France, il y a aussi beINSPORT qui se charge de retransmettre les images de la RAI, notamment le Tour d’Italie, pour un coût modique (13 euros par mois sans engagement). Et je me dis que nous avons vraiment beaucoup de chance avec cet abonnement, parce que nous avons vu un Giro remarquable, avec nombre de renversements de situation…pour le plus grand plaisir des téléspectateurs.  Pour ce qui me concerne, le plaisir est d’autant plus grand que c’est Alberto Contador qui l’a emporté, ce qui le place au troisième rang du classement des vainqueurs de grands tours, derrière Merckx (11) et Hinault (10), et devant Anquetil (8), Coppi (7), Indurain (7), Bartali, Binda et Gimondi (5). Que du beau monde ! Et oui, Contador a gagné sur la route 3 Tours de France (2007, 2009 et 2010), 3 Tours d’Italie (2008, 2011 et 2015) et 3 Tours d’Espagne (2008, 2012 et 2014).

Pour bien mesurer l’exploit que constituent toutes ces victoires, il faut aussi ajouter qu’Alberto Contador n’a pas pu participer au Tour de France 2012 (vainqueur Wiggins) pour avoir été contrôlé positif avec une dose infinitésimale de clembutérol, indétectable dans la quasi-totalité des laboratoires du monde entier, et dont tous les sportifs positifs à ce produit ont été blanchis depuis cet épisode. Un épisode d’autant plus anormal que même Pat Mac Quaid (ancien président de l’UCI) a reconnu qu’il y avait sans doute eu une forme d’injustice à l’égard de Contador en 2010-2011, injustice qui a fait le bonheur des contempteurs du cyclisme, et de nombre de forumers sur les sites de sport, aussi ignares que malveillants. D’autant plus anormal aussi que selon J.P. de Mondenard (ancien médecin du Tour de France, spécialisé dans les questions de dopage),  « l’éventualité d’une contamination involontaire n’est pas à exclure et apparaît beaucoup plus crédible que beaucoup l’ont laissé entendre », ajoutant ensuite que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) a peut-être subi des pressions de l’AMA (Agence mondiale antidopage) pour «sanctionner une star du peloton. Pour le symbole. Voir Contador échapper à toute sanction aurait été un nouveau camouflet pour elle et son action.» Et de conclure péremptoirement : «Le TAS a donc dû tordre les faits pour arriver à argumenter sur une « hypothèse ». Ceci n’est pas digne d’une instance de jugement internationale au plus haut niveau.» Pour clore le chapitre, il faut aussi souligner que le TAS avait retenu l’hypothèse d’un « supplément nutritif contaminé » pour les traces de clembutérol, rejetant toute intention de se doper, rejetant aussi aussi une transfusion sanguine effectuée avant le contrôle, dont certains pseudos chimistes se sont tellement gargarisés. A pleurer !

Et si j’écris cela, c’est parce que Bjarne Riis, qui avait avoué en 2007 s’être dopé durant sa victoire en 1996, est toujours sur la liste des vainqueurs du Tour, c’est aussi parce que cinq cas positifs de dopage lourd dans la galaxie Astana, ne l’ont pas privée de sa licence World Tour 2015…ce qui ne signifie pas pour autant que tous les coureurs d’Astana étaient dopés, loin de là mon idée. Bref, sans cette ridicule condamnation de Contador, il serait sans doute aujourd’hui au niveau de Bernard Hinault en ce qui concerne les victoires dans un grand tour, car j’ai du mal à imaginer Contador battu par Wiggins dans le Tour 2012, s’il n’avait couru que cette épreuve, ou par Hesjedal s’il avait choisi le Giro de cette même année. J’ajoute même que cette année-là, compte tenu de la concurrence, il aurait pu réaliser le doublé Giro-Tour…s’il avait eu le droit d’y participer, et dans ce cas il serait au niveau de Merckx. Certes ce ne sont que des spéculations, mais une chose est certaine : ce n’est pas Andy Schleck qui a gagné le Tour 2010 sur la route, et pas davantage Scarponi le Giro 2011, qu’il a terminé avec plus de 6 minutes de retard sur le Pistolero. Décidément, ceux qui dirigent le sport ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent ajouter de l’outrage aux terribles aléas de la compétition (chutes, maladies, crevaisons etc.).

Fermons cette page qui appartient au passé, tout en soulignant son importance pour les vrais amateurs de vélo, ceux qui jugent à leur juste valeur les exploits de Bartali, Coppi, Koblet, Van Looy, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, Fignon, Kelly, LeMond, Indurain, Pantani, pour ne pas parler que des champions du vingtième siècle. Oui, fermons cette page pour se projeter vers l’avenir, c’est-à-dire dans le cas de Contador sur le 4 juillet, date du départ du Tour de France. Peut-il réaliser le doublé, qu’il aurait pu réaliser en 2011 sans ses chutes au début et au milieu du Tour (il a terminé à la cinquième place), qu’il aurait pu réaliser facilement en 2012, comme je l’ai écrit précédemment, à supposer que cela fût dans ses objectifs, s’il n’avait pas été interdit de course jusqu’au départ de la Vuelta (qu’il a gagnée après être resté un an sans courir) en août 2012 ? Peut-être, même si je suis persuadé que le meilleur Contador se situait précisément entre 2009 et 2012. Oh certes, il est encore très fort, comme on a pu le constater tout au long de la saison 2014, notamment lors de la Vuelta où il a battu Froome et les autres en donnant une impression de plénitude qu’on ne lui avait plus connue depuis le Giro 2011. Comme on vient de le constater, aussi, lors du Giro qu’il vient d’enlever, sans une grande équipe pour l’épauler (Chiappucci a même dit qu’il avait gagné seul !) et sans être au même sommet de forme qu’il avait au départ du Tour 2014 ou lors de la dernière semaine de la Vuelta, quelques semaines plus tard.

Néanmoins je persiste et je signe, je pense que ce sera d’autant plus dur que Contador est un peu moins fort en montagne qu’il ne le fut lors du Giro 2011 ou rien ni personne (Scarponi, Nibali, Gadret, Rodriguez…) ne semblait lui résister. Connaissant l’admiration que je porte à ce super champion, je suis d’autant plus à l’aise pour le dire. En revanche, son niveau est toujours aussi élevé contre-la-montre, comme en témoignent ses résultats à la Vuelta 2014 (quatrième du c.l.m. à 39s de Martin) et au Giro de cette année, n’étant battu que de 14s sur les 60 km entre  Trévise et Valdobbiadene, par Kyrienka, un des tous meilleurs rouleurs du peloton. Hélas pour lui, les organisateurs du Tour ont décidé (pourquoi ?) d’oublier qu’un beau c.l.m. de 50 ou 60 km est une des plus belles traditions du Tour de France. Du coup, le seul c.l.m. individuel aura lieu le premier jour et sera considéré comme un long prologue (13.8 km). En revanche, et cela n’est pas pour aider le Pistolero, il y aura, comme en 2014, plusieurs portions pavées lors de la 4e étape entre Seraing et Cambrai, au total sept secteurs répartis sur 13,3 kilomètres. Certes deux de ses trois principaux rivaux (Froome, Quintana) sont loin d’être à l’aise sur les pavés, mais Nibali peut en revanche reprendre plusieurs minutes sur ces routes. Tout cela rend le pari 2015 de Contador très indécis, en espérant surtout qu’il aura une meilleure équipe que sur le dernier Giro, où force est de reconnaître qu’il a dû se débrouiller seul chaque fois que la route s’élevait, alors que l’équipe Astana disposait de quatre ou cinq coureurs pour accompagner Aru et Landa jusqu’aux derniers hectomètres des cols au programme des étapes de montagne. Cette fois, face aux armadas Sky, Movistar et Astana, il faudra que Contador soit entouré par du « solide »…ce qui devrait être le cas avec l’apport de coureurs aussi forts que Majka en montagne ou encore Sagan, lequel peut être très utile sur les pavés.

Tout cela pour dire que l’exploit peut-être réalisé si, d’abord, la malchance épargne le Pistolero. La chance fait aussi partie de la compétition. Globalement elle a accompagné Contador dans sa carrière, mais en 2011 lors du Tour de France et plus encore lors de ce même Tour en 2014, elle l’a abandonné. Ensuite il faudra qu’il ait récupéré de ses efforts du Giro, des efforts qu’il n’imaginait pas devoir faire en aussi grand nombre. En revanche, face à ses grands rivaux (Froome, Quintana et Nibali), il aura l’avantage d’avoir une pression moindre, car sa saison est déjà réussie, alors que lesdits rivaux ont tout misé sur le Tour. Enfin, Contador a l’avantage d’être un remarquable tacticien. S’il décèle une faiblesse chez ses rivaux, ils le paieront immédiatement en minutes. N’oublions pas son attaque de Fuente Dé lors de la Vuelta 2012 à 50 km de l’arrivée, sans doute un de ses plus grands exploits. Alors, pour être honnête, je dirais qu’il peut faire ce doublé, mais cela ne tombe pas sous le sens.

Cela étant, avec cet extraordinaire champion, tout est possible. Qui se serait relevé comme il l’a fait en 2011 dans le Giro, après son problème dans le Tour 2010 ? Un Giro 2011, qui reste à mon avis son chef d’œuvre, dans lequel il a subi tous les contrôles possibles, tous négatifs, ce qui explique qu’il ait montré au public et au monde entier à l’arrivée à Milan ce dimanche le chiffre TROIS avec sa main, pour bien indiquer que dans son esprit, comme dans celui de la quasi-totalité des amateurs de vélo, il avait bien remporté ce Giro 2011 et deux victoires d’étapes. Preuve qu’il n’a  jamais eu besoin de ces traces de clembutérol, qui en aucun cas ne pouvait améliorer son rendement, pour être l’immense champion qu’il est. Qui serait revenu aussi fort qu’avant, suite à pareille vilénie subie entre 2010 et 2012 ? Si, je connais au moins deux champions qui sont revenus à leur meilleur niveau après avoir subi une longue interruption dans leur carrière : Coppi, après sa chute au Giro 1950 qui lui avait occasionné une triple fracture du bassin, et Hinault, après son opération du genou en 1983. En écrivant ces mots je réalise que Contador est en bonne compagnie, puisque Coppi c’est le Campionissimo, et Hinault est le deuxième plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Un classement où Contador se place aujourd’hui à la sixième place, derrière Merckx, Hinault, Anquetil, Coppi et Kelly, et devant Bartali, Indurain, Armstrong et Gimondi. Et cela personne ne peut le contester…à moins de ne rien connaître à l’histoire du cyclisme sur route !

Michel Escatafal


Les chutes et les crevaisons font partie de l’histoire du vélo

chuteA peine commencé, le Giro 2014 a connu hier sa première polémique comme seul le cyclisme sait en fabriquer. En effet, suite à une chute monumentale qui a coupé le peloton en plusieurs morceaux à quelques encablures de l’arrivée, j’ai lu avec stupéfaction sur certains sites de vélo ou de sport, qu’on se posait la question de savoir si le comportement de Cadel Evans avait été sportif en s’efforçant de réaliser le plus grand écart possible avec ses principaux adversaires (Quintana, Basso, Scarponi, Cunego) pour la victoire finale, piégés par cette chute ou, tout simplement, trop amochés pour défendre leurs chances (Rodriguez). Et oui, c’est ça le vélo de nos jours ! Tout fait polémique dans ce sport, et, comme je ne cesse de le répéter, les premiers à le maltraiter sont…ses fans, ou du moins ceux qui se considèrent comme tels. Ahurissant de bêtise, et en disant cela je suis gentil ! Pour ces soi-disant amateurs de cyclisme, tout doit être exemplaire, ces censeurs de pacotille trouvant toujours à redire à propos des coureurs, prouvant par là leur ignorance crasse sur l’histoire d’un sport qu’ils affirment aimer, alors qu’ils lui font tellement de mal.

Mais foin de ces considérations débiles, qui montrent une nouvelle fois que le vélo marche sur la tête et perd son âme à force de s’affranchir de ce qui a fait sa légende et sa gloire, et posons-nous la question de savoir au nom de quoi Cadel Evans aurait dû s’arrêter de rouler, alors qu’il avait fait travailler son équipe bien avant la chute qui a mis à terre la plupart de ses adversaires, alors aussi qu’il est certainement, parmi les cracks, le coureur le plus vigilant en course, comme en témoigne le fait qu’il soit constamment en tête du peloton, que la course soit en mode tranquille ou qu’elle soit dans une zone davantage stratégique. Oui, pourquoi faire les efforts d’être toujours bien placé (dans les tous premiers du peloton) si c’est pour s’arrêter de rouler dès qu’une chute survient dans le milieu du peloton, au prétexte qu’il y a un ou plusieurs favoris pris dans ladite chute ? Après tout, quelle que soit la peine que l’on puisse avoir pour Rodriguez, coureur que j’aime beaucoup, mais s’il avait été plus près de la tête du peloton il serait ce matin au départ de la septième étape de ce Giro, et son retard ne dépasserait pas les deux minutes sur le maillot rose, Matthews, et surtout sur Evans. Bref, ses chances seraient encore intactes de remporter enfin son premier grand tour, lui qui le mérite tant depuis plusieurs années, mais cela ne m’empêche pas de considérer cette polémique ridicule.

Et puisque mon site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler quelques anecdotes ou incidents qui n’ont guère fait parler ou écrire en des temps anciens, alors que de nos jours cela fait la une des journaux pendant des jours, des semaines ou des mois, comme ce fut le cas dans le Tour de France 2012, ou certains trouvèrent malin dans les Pyrénées de jeter des clous sur la route. En fait, plus que la stupidité du geste de ces crétins, qui provoqua nombre de crevaisons et la chute de Kiserlovski, lequel se fractura la clavicule, ce fut surtout l’attaque de Pierre Rolland qui fut stigmatisée, alors que le peloton avait attendu…Cadel Evans, principale victime de ces crevaisons parmi les premiers du classement général. Mais quel péché avait-donc commis le coureur français ? Il avait placé une attaque tout simplement, et poursuivi son effort…jusqu’à ce qu’on lui dise d’arrêter son action, ce qui avait été un motif pour les journalistes et consultants (tous anciens coureurs) de disserter longuement sur l’attitude de Pierre Rolland, alors que les équipes Lotto et Liquigas ont roulé pendant un certain temps en voyant Evans distancé. Oui, je le répète, quel péché avait  commis Pierre Rolland  en attaquant pour essayer de grappiller du temps au classement général, la même question pouvant se poser à propos de Cadel Evans hier, ce dernier avouant en parlant des coureurs : « Notre mentalité, c’est de nous battre pour la victoire ». Cela signifie aussi qu’il est permis de se demander où l’on va, si les coureurs commencent à faire le tri sur la manière dont la course doit s’organiser en fonction des évènements…et de ceux qui sont affectés par ces évènements. Est-ce bien le cyclisme  tel  que nous l’avons connu et l’aimons? Hélas, non.

Autre évènement, lui aussi récent, qui m’avait mis mal à l’aise, à savoir le fait que le peloton ait attendu A. Schleck dans le Tour 2010, alors qu’une chute lui avait fait perdre plus de quatre minutes dans une étape en Belgique. En revanche j’avais trouvé normal en 2011 de voir Evans rouler à bloc avec son équipe dans la première étape du Tour 2011, alors que Contador avait chuté et avait été retardé. C’est la course! Au fait, qui avait protesté devant cette attitude d’Evans à l’époque? Réponse : quasiment personne…ce qui était normal, à ceci près que c’était Evans qui profitait de la situation, alors que si cela avait été Contador à la place d’Evans,  j’imagine les torrents de haine qui auraient été déversés par les forumers sur le crack espagnol, d’autant qu’il ne devait sa participation au Tour de France que parce qu’il avait été blanchi par sa fédération après son contrôle anormal lors du Tour 2010. Il suffit de voir tout ce qui a pu être dit et écrit lors de l’incident mécanique d’A. Schleck dans le Port de Balès (Tour de France 2010) pour s’en convaincre, alors que cet incident de course résultait certainement d’une maladresse du coureur luxembourgeois.

Cela signifie que ce nouveau cyclisme à dominante anglo-saxonne est celui d’une solidarité  choisie et même élitiste, où certains peuvent tout se permettre et d’autres non, où les coureurs entre eux finissent par s’invectiver dans les médias, bref un cyclisme où la régulation est très sélective. A l’âge d’or du vélo, si un coureur venait à être victime d’un incident de course, ses adversaires pouvaient très bien en profiter s’ils estimaient que les circonstances l’exigeaient, sans que cela ne soit la règle. En fait, à cette époque on était pragmatique, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, et s’il y avait des débats à l’intérieur de la communauté, cela ne regardait pas forcément la presse ou les suiveurs. Aujourd’hui tout cela est terminé, et on voit des coureurs souhaiter, sans le moindre scrupule, que tel coureur soit interdit sur certaines épreuves…sous le prétexte bien commode de la morale, elle-même liée à la lutte contre le dopage. A ce propos, on en voit même certains  qui se permettent de porter des jugements sur leurs pairs, comme si les vertus n’étaient pas le plus souvent des vices déguisés. Il suffit de lire ce qu’a écrit récemment l’épouse du vainqueur du Tour de France 2013, Chris Froome, dans un tweet assassin dans lequel tout le monde a reconnu qu’elle parlait de Contador. En effet, elle a cru malin d’affirmer : « Un ancien dopé peut gagner le Tour cette année », phrase ô combien malheureuse vu les soupçons qui entourent depuis deux ans les performances extraordinaires de son champion de mari, même si rien ne prouve que Froome soit dopé.

Fermons la parenthèse et citons maintenant quelques anecdotes illustrant pleinement mon propos, et démontrant qu’autrefois le peloton était maître de ses décisions sans que cela ne fasse polémique. La première qui me vient à l’idée s’est passée lors du Tour d’Italie 1953, avec Hugo Koblet comme principal protagoniste, ce dernier ayant chuté lourdement lors de la quatrième étape, par la faute d’un enfant qui essayait de s’emparer d’une musette destinée à un des coureurs au premier contrôle de ravitaillement. Mais le plus intéressant fut l’attitude du peloton, régi par Coppi et Bobet, l’un et l’autre refusant de voir le peloton exploiter la chute de leur plus grand rival. Un rival qui pourtant leur tapait sur les nerfs en attaquant à tout va, par exemple en début d’étape, ce qui avait pour conséquence de fatiguer tout le monde…y compris ses coéquipiers de l’équipe suisse. Attitude d’autant plus surprenante qu’elle était suicidaire, parce qu’au moindre coup de Trafalgar le champion suisse pouvait se retrouver sans équipier pour l’aider.

Malgré tout, ce jour-là les cadors du peloton ont décidé de faire une fleur à Koblet en attendant son retour éventuel dans le peloton, et ce même si certains bruits alarmistes (totalement faux) le décrivaient comme ayant été tellement touché qu’il avait perdu connaissance et qu’il était entre la vie et la mort. Le plus amusant est que  Koblet de son côté ignorait tout de ce qui se disait sur lui, de même que l’attitude du peloton à son égard, Coppi lui-même allant ramener à la raison un gregario italien anonyme (Rossello), qui  voulait profiter de ce vent de panique pour se montrer à son avantage. Koblet ignorait tellement tout,  que le fantastique coureur suisse s’était lancé dans une chasse échevelée, lâchant  un à un tous ses accompagnateurs, notamment ses coéquipiers suisses, à l’exception de Fritz Schaer…qui ne lui était d’aucune utilité parce qu’incapable de le relayer.

Résultat, Koblet réintégra le peloton après une poursuite folle d’une quinzaine de kilomètres, sans  jamais s’être aperçu qu’on l’avait attendu, reprenant tranquillement sa place dans les premières places du peloton comme si de rien n’était. Il terminera l’étape avec les meilleurs. Entre parenthèse, le fait que le peloton n’ait pas condamné ce jour-là le leader suisse fut une très bonne chose, parce que Coppi et Koblet se sont livrés dans ce Giro l’un des plus beaux et des plus grands duels de l’histoire du cyclisme sur route, Coppi l’emportant au final avec 1mn29s d’avance sur celui que l’on avait surnommé « le Pédaleur de charme ». Cependant une telle attitude du peloton était loin d’être la règle à l’époque, y compris quand Coppi figurait parmi les protagonistes de l’affaire. Ainsi dans le Giro 1949, le campionissimo profita largement d’une crevaison de Bartali pour s’envoler sans état d’âme dans le célèbre Pordoï, lors de la première grande étape de montagne qui arrivait à Bolzano. A l’arrivée Coppi l’emporta reléguant son rival, qui s’était épuisé à vouloir revenir sur lui après sa crevaison, à plus de six minutes. Et tout le monde avait trouvé cela normal !

Autre exemple, lors du Tour de France 1958 que Charly Gaul faillit perdre suite à la rupture de son plateau de dérailleur, ce qui allait l’obliger à rouler cent kilomètres sur le vélo de son compatriote, coéquipier et ami Marcel Ernzer. Plus encore que cela, même si le vélo d’Ernzer était un peu grand pour lui, plus encore que la chaleur que Gaul n’aimait pas, ce fut surtout l’initiative de Raphaël Geminiani qui condamna ce jour-là le grimpeur luxembourgeois.  « Gem » profita, en effet, des ennuis mécaniques de « l’Ange de la Montagne » pour l’attaquer avec l’aide  de trois de ses équipiers (Busto, Chaussabel et Dotto). Du coup Geminiani s’empara du maillot jaune, reléguant son rival à plus de onze minutes. Celui-ci se vengera deux jours plus tard en écrasant le Tour dans la pluie et le vent sur les pentes des cols de la Chartreuse, laissant son plus proche adversaire (Adriaenssens) à huit minutes et Geminiani à un quart d’heure. Un des plus beaux exploits de l’histoire du Tour, que l’on peut comparer à la remontée de ce même Charly Gaul lors du Giro 1956, à la faveur de l’escalade du Monte Bondone sous la neige.

Je pourrais aussi citer l’étape, ô combien fameuse du Tour de France 1964, menant les coureurs d’Andorre à Toulouse, où, après avoir frôlé la correctionnelle, suite à un méchoui trop bien arrosé un jour de repos, Jacques Anquetil avait  tellement bien rétabli la situation, après être passé avec plus de quatre minutes de retard sur Poulidor au sommet de l’Envalira, qu’il finit l’étape avec deux minutes d’avance sur ce même Poulidor. Mais il faut préciser que ce dernier jouant de malchance fut obligé, à peine rejoint par Anquetil, de s’arrêter en raison d’une roue arrière brisée. Très vite dépanné, le coureur limousin sauta sur sa nouvelle machine…mais son mécanicien le fit tomber. Une chute certes sans gravité, mais qui provoqua un saut de chaîne. Le temps de tout remettre en place et Anquetil, accompagné de Georges Groussard qui défendait son maillot jaune avec quelques équipiers, était déjà loin devant. Poulidor perdra deux minutes dans cette étape, et Anquetil remportera le Tour avec 55 secondes d’avance. Le coureur normand avait bien profité de la situation…sans que personne ne s’en offusque, les supporteurs de Poulidor invoquant la malchance légendaire de leur favori.

Autre exemple, pendant  le Tour de France 1971, quand Merckx creva lors de la dixième étape  Saint-Etienne – Grenoble dans  la descente du col du Cucheron,  alors qu’il n’avait plus d’équipier autour de lui, ceux-ci s’étant éreinté à courir après Désiré Letort échappé auparavant, afin de servir d’éclaireur à Luis Ocaña en vue d’une offensive soigneusement programmée. Eddy Merckx creva donc dans cette descente, et ce fut le moment que choisit Ocaña pour passer aussitôt à l’offensive accompagné de Thévenet, Petterson et Zoetemelk, les quatre hommes terminant aux quatre premières places, la victoire revenant à Bernard Thévenet. Merckx de son côté arrivait 1mn 36s après le quatuor de tête, et perdait son maillot jaune au profit de Zoetemelk, lequel devançait Ocaña d’une petite seconde.

Dernier exemple qui me vient à l’esprit, celui de J.F. Bernard, victime d’une crevaison lors du Tour de France 1987, alors qu’il portait le maillot jaune, et que personne ne l’avait attendu. Cet incident, ô combien dramatique pour lui, était survenu le lendemain de son formidable exploit dans le Ventoux (c.l.m.), où il avait laissé Herrera à plus d’une minute et Roche à cinq minutes. Bien qu’ayant chassé furieusement pendant presqu’une centaine de kilomètres derrière Roche et Delgado, il avait perdu plus de quatre minutes à l’arrivée de l’étape à Villard-de-Lans, laissant le maillot jaune au coureur irlandais…ce qui avait beaucoup chagriné ses supporteurs, dont je faisais partie, d’autant que sans cette crevaison c’est lui qui, à coup sûr, aurait gagné le Tour. Cela étant, ce n’est pas pour cela que j’ai considéré que Roche avait volé son Tour de France, victoire qui lui avait permis de remporter la même année le Tour, le Giro et le Championnat du monde sur route. Tout  cela pour dire que si j’aime le vélo pour ce qu’il est, pour le plaisir qu’il nous procure, je goûte moins son évolution depuis quelques années, où une certaine forme d’honnêteté devient  en réalité la pire de toutes les malices, comme aurait dit Alexandre Dumas fils.

Michel Escatafal


Des performances plus ou moins renversantes…

Gay-PowellCertains de mes amis lecteurs du blog m’interrogent pour s’étonner de ne pas me voir  parler du Tour de France, moi le passionné de cyclisme comme pratiquant autrefois et comme spectateur à présent. Alors je leur réponds que si je ne parle pas du Tour…c’est parce que celui-ci était fini avant d’avoir commencé ou presque. Il y a en effet Froome et les autres, les autres s’appelant tout de même Contador, Rodriguez, Schleck, pour n’en citer que quelques uns. Froome écrase tout sur ce centième Tour de France, plus encore que la quasi-totalité des plus grands champions qui l’ont remporté. On a même l’impression qu’il pourrait avoir beaucoup plus d’avance encore s’il le voulait réellement. Cette impression est  d’ailleurs confortée par le fait qu’on le voyait à tout moment discuter avec son staff hier sur le Mont Ventoux, alors que tous ses adversaires semblaient écrasés par les pentes du Géant de Provence.

Evidemment tout cela suscite bien des suspicions, d’autant que ce même Froome fut disqualifié du Giro en 2010 (il avait 25 ans à l’époque) pour s’être accroché à une moto dans l’étape de montagne qui arrivait à Aprica. Une disqualification qui n’avait pas fait grand bruit car il était 104è au classement général. En rappelant ce peu glorieux épisode de sa carrière, force est de reconnaître qu’il a fait d’extraordinaires progrès en trois ans, au point de ridiculiser hier Contador en montagne, celui-ci ayant payé très cher l’effort fait pour essayer de suivre le maillot jaune lors de son attaque à 7 km du sommet, au point d’avoir été incapable de suivre Nieve sur la fin de l’étape. Voilà ce que je peux dire du Tour de France 2013, en notant quand même que Froome a mis presque 30 secondes de moins que Pantani en 1994 pour escalader ce même Ventoux, ou encore plus d’une minute et demi de moins que Contador, Schleck et Armstrong en 2009, et presque 2 mn de moins qu’Armstrong en 2002. A propos de Contador on notera simplement qu’il a réalisé hier à la seconde près le même temps qu’en 2009.

Sans aucune relation avec les deux paragraphes précédents, évoquons à présent le coup de tonnerre sur l’athlétisme qu’a représenté le contrôle positif de plusieurs athlètes qui figuraient jusqu’ici au firmament du sprint mondial, masculin et féminin, contrôle positif qui n’a pas du tout étonné un grand champion comme Doucouré (champion du monde du 110m haies et du 4x100m en 2005), lequel parlait hier de « sport à deux vitesses ». Parmi ceux-ci en effet figurent un ex-recordman du monde du 100m, le Jamaïcain Asafa Powell (meilleur temps 9s74) et l’Américain Tyson Gay, champion du monde du 100, 200 et 4X100m en 2007, et actuel meilleur performer mondial de l’année sur 100m en 9s75. Mais à ces deux stars du 100m masculin, il faut ajouter Sherone Simpson (28 ans), médaillée d’or du 4x100m en 2004 aux J.O. d’Athènes et médaillée d’argent sur 100m à ceux de Pékin en 2008. Bref, comme on dirait vulgairement, du lourd, du très lourd même, au point qu’on se met presque à rêver d’une médaille française masculine sur 100m aux prochains championnats du monde d’athlétisme à Moscou, pour peu que Vicaut (9s95 lors des derniers championnats de France) continue de monter en puissance dans le mois à venir. Ce serait une première médaille planétaire sur la distance de la part d’un Français ! Même Bambuck n’a pas fait mieux que cinquième aux J. O. de Mexico en 1968. A noter que ces contrôles antidopage positifs surviennent quasiment 25 ans après la retentissante disqualification du Canadien Ben Johnson, qui avait réussi, le 24 septembre 1988 aux J .O. de Séoul, le temps de 9s79, qui lui avait permis de devancer largement Carl Lewis lors de la finale du 100m, avant d’être disqualifié quelques heures après son succès et banni des Jeux Olympiques.  Le temps passe vraiment très vite, trop vite même sans doute…

Michel Escatafal