Pervis, prince du sprint et roi des vélodromes

pervisEt si François Pervis venait de réaliser l’exploit du nouveau siècle pour le sport français…dans une quasi indifférence chez nous? Si j’écris cela c’est parce que je suis fâché, outré et scandalisé par le fait qu’il fallait être abonné à beIN Sport pour avoir droit à des images en direct des championnats du monde sur piste à Cali. De qui se moque-t-on dans ce pays qui se dit sportif, mais qui ne l’est absolument pas? Cela dit, je persiste et je signe : François Pervis vient de marquer profondément l’histoire du sport français et du cyclisme, en remportant tous les titres de vitesse en individuel, ce qu’aucun sprinter n’avait jamais fait, y compris les plus grands depuis 1980, année à partir de laquelle on peut faire la comparaison. Cela signifie que depuis 34 ans, personne n’avait été capable d’enlever le titre mondial, sur le kilomètre, le keirin et dans la discipline reine de la piste, la vitesse.

Un exploit phénoménal dans un sport dont je rappellerais qu’il fut olympique dès l’année 1896 à Athènes, avec pour mémoire la victoire d’un Français, Masson, dans ce que l’on appelait autrefois le chrono (333.33m en 24s) et en sprint, épreuve qui se courait à l’époque sur 2000m dans un temps (4mn56s) nettement supérieur à celui de la poursuite individuelle de nos jours (les 4 km en 4mn22s582 pour le champion du monde Edmondson à Cali). A noter que Masson lors de ces J.O. avait aussi enlevé le 10km, ce qui lui faisait trois médailles d’or, mais le 10 km ne peut être considéré comme une épreuve de vitesse. En outre la concurrence n’était pas la même que celle de nos jours. Un sport aussi, qui a créé ses premiers championnats du monde sur piste en 1893 avec l’épreuve de vitesse amateur (remportée par l’Américain Zimmermann) et chez les professionnels en 1895 (dont le vainqueur fut le belge Protin).

Voilà pour la lointaine histoire, mais si je l’ai évoquée, c’est pour bien mesurer que la piste fait bien partie de l’histoire du cyclisme au même titre que la route, ce que semblent ignorer ce qui disent s’intéresser au vélo de nos jours, mais qui accordent autant, voire même plus, d’importance à une victoire dans la Drome Classic ou le Tour du Haut-Var qu’à un triomphe au championnat du monde de vitesse. Il suffit d’ailleurs de constater le peu de réactions sur l’énorme performance de François Pervis la semaine dernière avec son triplé inédit, ou celles qu’il a accomplies en fin d’année 2013 quand il a pulvérisé les records du monde du km et du 200m lors de la manche de Coupe du Monde à Aguascalientes (Mexique). Et le plus triste est que c’est le cas dans d’autres pays de vélo, comme j’ai pu le relever en lisant un article de Biciciclismo où, pour les aficionados, Pervis est seulement « un pistero ». Pourtant, un temps de 56s303c sur le kilomètre ou de 9s347 sur 200m lancé sont autant d’exploits stratosphériques que ceux de Bolt en athlétisme avec ses 9s58 sur 100m ou ses 19s19 sur 200m ! Il est vrai, comme je l’écris et le dis souvent, que nombre d’amateurs de vélo sont  davantage intéressés par une affaire présumée de dopage, que par des performances exceptionnelles sur la piste, performances qui subissent aussi leur pesant de sous-entendus suspicieux. C’est ça aussi le vélo…et c’est tellement dommage !

Au passage, je voudrais souligner que ces exploits réalisés par Pervis sont d’autant plus admirables qu’il a dû affronter énormément de difficultés, notamment financières, pour faire de la piste son métier. A ce propos, on peut noter le manque total de discernement des groupes professionnels français, dont aucun n’a voulu l’engager depuis la fin de l’année 2010, qui a vu l’équipe Cofidis mettre fin à son engagement pour la piste, pour mieux se concentrer sur la route…où elle n’a remporté aucune victoire vraiment significative. Et oui, la France, grand pays de cyclisme et de tradition de la piste, ne compte aucune équipe professionnelle de la piste, contrairement à la Grande-Bretagne avec Sky, l’Allemagne avec Ardgas ou l’Australie avec Jayco, autant de gros sponsors. A ce propos on notera que ce gros sponsoring de la Sky ne l’a pas empêché d’être aussi sur la route une des meilleures équipes, si ce n’est la meilleure avec les deux derniers vainqueurs du Tour de France, Froome et Wiggins. En revanche combien de grandes courses ont gagné les équipes professionnelles françaises ces dernières années ? Réponse : aucune, car pour moi grande course signifie les grands tours, le championnat du monde (route et c.l.m.) et les principalesclassiques du calendrier. Désolé, mais je suis élitiste, ce qui veut dire qu’une victoire d’étape au Tour de Vendée ou à celui de Langkawi ne me fait pas rêver !

Fermons la parenthèse pour revenir à Pervis, qui a attendu d’avoir 29 ans pour acquérir le statut qui est le sien dans le monde du vélo et dans son pays, la France. D’abord il a vécu dans l’ombre d’un autre très grand sprinter, Baugé, qui fut quatre fois champion du monde de vitesse. Baugé qui est sans doute plus pur sprinter que Pervis, mais qui est loin d’avoir sa panoplie de coureur de vitesse. C’est un peu la même chose pour Sireau, qui est loin d’avoir la classe et le palmarès de Baugé et Pervis, mais qui passait quand même pour être devant le triple médaillé d’or de Cali aux yeux du staff de l’Equipe de France jusqu’à cet hiver. Ensuite Pervis a dû se débrouiller seul, comme je le rappelais précédemment, ce qui l’a incité à partir au Japon à deux reprises pour participer à la saison de keirin…où il a beaucoup travaillé et appris dans des conditions très spartiates (voir article sur Koichi Nakano, décuple champion du monde de vitesse). Il garde d’ailleurs un tel souvenir de ces deux tournées japonaises, qu’il s’est écrié à sa descente du podium de keirin à Cali : « Le Japon m’a vraiment changé la vie » ! On veut bien le croire, au vu de ses résultats de fin 2013 et début 2014, comme on imagine qu’il sera (enfin) pris dans une équipe professionnelle française dans les semaines à venir, ce qui est encore le plus simple pour ladite équipe pour obtenir des résultats probants et des médailles d’or.

Néanmoins, même si la vie semble plus belle pour Pervis, elle ne l’est pas pour le cyclisme national sur piste bien que la France se soit classée au deuxième rang des médailles (4 médailles d’or et une de bronze) lors des championnats du monde qui viennent de s’achever, juste derrière l’Allemagne (4 médailles d’or et 4 d’argent), mais devant l’Australie ( 3 médailles d’or, deux d’argent et 3 de bronze) et la Grande-Bretagne (2 médailles d’or, une d’argent et deux de bronze), cette dernière nation ayant beaucoup perdu de sa superbe après ses fracassants Jeux Olympiques à Londres (8 médailles d’or et 12 au total). En effet, l’ambiance a l’air tendue chez les sprinters français, et surtout, à part Pervis qui est très autonome, ils semblent traîner un mal-être contagieux, à commencer par Baugé qui n’est que l’ombre du quadruple champion du monde que l’on a connu jusqu’en 2012. Il est le seul d’ailleurs qui aurait pu pousser Pervis dans ses retranchements s’il avait été en grande forme. D’Almeida, autre sprinter plusieurs fois médaillé sur le kilomètre aux championnats du monde, reconnaît que la réussite de Pervis est une sorte de cache-misère. Certes Baugé, Sireau et D’Almeida ont remporté la médaille de bronze en vitesse par équipes, mais le sprint français aurait considérablement régressé sans la réussite extraordinaire de Pervis…qui est l’arbre qui cache la forêt.

Il est vrai que, comme souvent dans le sport français, les décisions qui sont prises au niveau fédéral peuvent donner lieu à discussion, à commencer, nous dit-on, par la nomination d’un entraîneur néo-zélandais à la place de Florian Rousseau, ancien super crack du sprint dans les années 90-2000, qui avait démissionné avec fracas après les J.O. de Londres (2 médailles d’argent pour la piste et une seule pour le sprint). En plus, malgré la mise en route (enfin !) du Vélodrome National de Saint-Quentin en Yvelines, il y a eu la fermeture du pôle d’Hyères, qui avait permis à nombre de nos sprinters de briller par le passé (Gané, Bourgain etc.), et qui a entraîné le départ à l’étranger de Benoît Vétu qui avait succédé à Daniel Morelon à Hyères d’abord, avant de partir entraîner en Russie, notamment Dmitriev (médaille d’argent en vitesse en 2013 et médaille de bronze en 2014), et à présent en Chine. Cela dit, Pervis de son côté défend son actuel entraîneur, après avoir manifesté son désaccord avec Florian Rousseau qui ne l’avait pas sélectionné pour les J.O. de Londres où, rappelons-le une nouvelle fois, il n’y avait qu’un seul coureur engagé en vitesse…ce qui est révoltant.

Bref, beaucoup d’états d’âme chez nos sprinters, ce qui laisse à penser que les J.O. de Rio de Janeiro ne se présentent pas sous les meilleurs auspices pour nos sprinters, même si Pervis n’a peut-être pas encore atteint son niveau maximum, et même si l’on peut penser que l’échéance de Rio sera une source de motivation supplémentaire pour Baugé, Sireau et D’Almeida. En outre, aux Jeux Olympiques, il n’y a pas le kilomètre, ce qui signifie qu’avec Pervis à la place de D’Almeida nous avons de réelles chances de médaille d’or dans la vitesse par équipes, dans la mesure où les Français ont été battus à Cali de moins d’une demi-seconde par les vainqueurs néo-zélandais. Tout cela pour dire que s’il y a urgence à se mettre tous d’accord en vue des J.O., il ne faut pas encore désespérer de l’Equipe de France. Et peut-être que le bilan des Français à Rio sera meilleur qu’on ne l’imagine car, ne l’oublions pas, Pervis sera à coup sûr encore très fort dans deux ans. Et je parierais bien qu’il réalisera un exploit comparable à celui de Hoy à Pékin, en enlevant trois médailles d’or avec la vitesse, le keirin et la vitesse par équipes. D’ici là, il y aura d’autres manches de Coupe du Monde et les championnats du monde en 2015 et 2016 pour nous permettre d’espérer encore davantage. En attendant savourons une nouvelle fois le fantastique exploit de François Pervis, qui s’est assuré à jamais une place unique dans l’histoire du cyclisme en particulier et du sport en général.

Michel Escatafal


Pervis : Hip hip hip hourra !

pervisSi François Pervis était né en 1930, il aurait fait une carrière extraordinaire, et, plus encore peut-être, il serait sans doute très riche. En effet, s’il avait fait l’essentiel de sa carrière dans les années 50, il aurait été un des sportifs les mieux payés de notre pays, et on se serait battu pour le voir courir un peu partout en Europe, voire même en Amérique, surtout après avoir réalisé deux retentissants exploits comme ceux qu’il vient de faire à Aguascalientes, au Mexique, ces derniers jours. Quel est le plus grand de ces deux exploits ? Son temps stratosphérique sur 200m lancé (9s347) ou celui, qui ne l’est pas moins, sur le kilomètre (56s303)? Difficile de se prononcer, même si personnellement je pencherais plutôt pour celui sur le kilomètre, en raison notamment de la différence faite avec ses concurrents, notamment le second d’entre eux, l’Allemand Maximilian Levy (champion du monde de keirin en 2009 et de vitesse par équipes en 2010, 2011 et 2013), qui a terminé à plus d’une seconde et demie (57s949), ce qui est tout simplement considérable.

Certes ces performances exceptionnelles ont été réalisées sur une piste ultra rapide, dans des conditions parfaites, avec l’avantage de l’altitude (plus de 1800m), mais cela représente quand même un moment d’anthologie pour le cyclisme, pour la piste, et tous ceux qui aiment passionnément le vélo. Dommage simplement que les plus jeunes n’aient pas connu ou seulement très peu entendu parler du cyclisme sur piste, car eux (les pauvres !) n’ont pas vraiment idée de la portée de l’exploit de François Pervis. Pour mémoire je rappellerais que le record du monde du 200m lancé était, il y a cinquante ans (en 1963), de 10s099, temps réalisé sur piste couverte en 1990 par le Russe Adamachvili. Et toujours en 1963, le record du kilomètre était détenu par l’Allemand de l’Est Malchow en 1mn02s091. Rappelons aussi que Pierre Trentin, champion olympique du kilomètre en 1968, avait réalisé à Mexico un temps de 1mn03s91, et que les précédents détenteurs de ces deux records battus par Pervis étaient français, Kevin Sireau pour le 200m (9s572 à Moscou en 2009) et Arnaud Tournant pour le kilomètre (58s875 à La Paz en 2001).

On mesure à travers les performances de François Pervis à Aguascalientes le bond en avant qu’il a fait faire à ces records, mais aussi que, malgré son manque de notoriété, le cyclisme sur piste a réalisé de grands progrès depuis quatre ou cinq décennies. Cela démontre tout simplement qu’outre l’amélioration des pistes et du matériel, ces jeunes gens conduisent leur carrière de la même façon que s’ils étaient traités avec les égards octroyés aux as des vélodromes dans les années 50. Ces derniers en effet, avaient à cette époque la possibilité de faire fructifier leur talent dans des réunions qui attiraient 15 ou 20.000 spectateurs, qui se massaient pour aller admirer des matches en poursuite entre Coppi et Schulte ou Bevilacqua et Peters, et des matches de vitesse opposant les monstres sacrés qu’étaient Harris, Derksen, Plattner, Van Vliet ou Maspès, sans oublier les « américaines » qui avaient pour grandes vedettes des champions comme Von Buren, Koblet, Senfftleben , Arnold ou Terruzzi.

Et tous ces gens participaient évidemment aux courses de six-jours, où les spectateurs se pressaient tellement aux guichets qu’ils menaçaient de faire écrouler les enceintes qui les abritaient. A cette époque les pistards étaient rois, au point que les meilleurs routiers (Coppi, Bobet, Anquetil, Darrigade, Van Steenbergen, Ockers etc.) se faisaient un devoir de participer à ces épreuves. Et oui, c’était le bon temps pour les pistards et le cyclisme, parce qu’on parlait vélo de janvier à décembre, alors qu’aujourd’hui la seule chose dont on parle toute l’année à propos du cyclisme est le…dopage. Le reste du temps on en parle un peu dans les médias au moment des classiques sur route du printemps, pendant le Giro, la Vuelta et lors des championnats du monde, et davantage pendant le Tour de France…en raison des vacances. Quant à la piste, totalement absente entre mars et novembre, on évoque son existence en quelques lignes quasi exclusivement dans les journaux sportifs.

Heureusement d’ailleurs qu’il y a les chaînes payantes, sinon on ne verrait même pas en direct les épreuves du championnat du monde. Tout cela est vraiment désolant ! Et ce l’est d’autant plus que les sponsors qui veulent investir dans le cyclisme le font essentiellement sur la route. Même le cyclo-cross bénéficie de ressources supérieures à la piste. Il suffit de comparer les gains des meilleurs champions des sous-bois avec les pistards, lesquels n’ont guère que quelques épreuves de Coupe du Monde pour se montrer, et encore ne peuvent-ils le faire qu’en cas de record du monde, plus les championnats du monde et les Jeux Olympiques tous les quatre ans. Donc pour le grand public, on entend parler de vitesse individuelle ou par équipes, de keirin, d’omnium et de poursuite par équipes que tous les quatre ans ou presque.

On a même supprimé le kilomètre et la poursuite individuelle du programme olympique, qui y figuraient respectivement depuis 1928 et 1964! Et en plus, même dans l’épreuve reine du cyclisme sur piste, la vitesse individuelle, un pays n’a droit qu’à un seul compétiteur…ce qui dévalorise complètement la compétition. A-t-on imaginé le 100m en athlétisme avec un seul Jamaïcain ou un seul Américain aux J.O. ? Comment l’UCI a-t-elle pu accepter cela en 2010 ? Ah si, j’oubliais : pour permettre à un nombre plus important de nations d’aligner des coureurs sur ces épreuves. Comme si les qualifications ne servaient pas à déterminer les meilleurs ! Pourquoi, après les qualifications en vitesse ne pas organiser directement les quarts-de finales ou les demi-finales pour les meilleurs ? On le fait bien en poursuite individuelle aux championnats du monde.

Voilà où nous en sommes, et ce n’est pas François Pervis et ses copains de l’Equipe de France (Baugé, Sireau, d’Almeida, Bourgain, Lafargue) qui vont nous démentir, Pervis lançant même il y a peu un appel pathétique sur les journaux spécialisés pour qu’un sponsor veuille bien l’aider, ce qui fut heureusement le cas avec le Groupe Lucas. Cela étant, le fait que notre pays attende un vélodrome promis…en 1968, après les succès olympiques de Morelon, Trentin et Rebillard, est aussi pour quelque chose dans le fait que la piste française n’ait survécu que grâce à quelques entraîneurs de grand talent (Morelon, Quyntin, Vétu), et des individualités de grande classe (Rousseau, Tournant, Gané, Magné, Ermenault, Moreau, et plus récemment Baugé, Sireau et Pervis…). Heureusement ce vélodrome nous l’avons, mais sera-ce suffisant pour que les médias français s’intéressent à la piste ? J’en doute hélas, ce qui ne fera que perpétuer « le bricolage » que nous connaissons, un « bricolage » qui a eu raison de l’investissement personnel de Florian Rousseau, lequel estimait : « avec ce fonctionnement (à la FFC), je ne suis pas en mesure de faire progresser les athlètes ». Consummatum est.

Michel Escatafal