Pervis : Hip hip hip hourra !

pervisSi François Pervis était né en 1930, il aurait fait une carrière extraordinaire, et, plus encore peut-être, il serait sans doute très riche. En effet, s’il avait fait l’essentiel de sa carrière dans les années 50, il aurait été un des sportifs les mieux payés de notre pays, et on se serait battu pour le voir courir un peu partout en Europe, voire même en Amérique, surtout après avoir réalisé deux retentissants exploits comme ceux qu’il vient de faire à Aguascalientes, au Mexique, ces derniers jours. Quel est le plus grand de ces deux exploits ? Son temps stratosphérique sur 200m lancé (9s347) ou celui, qui ne l’est pas moins, sur le kilomètre (56s303)? Difficile de se prononcer, même si personnellement je pencherais plutôt pour celui sur le kilomètre, en raison notamment de la différence faite avec ses concurrents, notamment le second d’entre eux, l’Allemand Maximilian Levy (champion du monde de keirin en 2009 et de vitesse par équipes en 2010, 2011 et 2013), qui a terminé à plus d’une seconde et demie (57s949), ce qui est tout simplement considérable.

Certes ces performances exceptionnelles ont été réalisées sur une piste ultra rapide, dans des conditions parfaites, avec l’avantage de l’altitude (plus de 1800m), mais cela représente quand même un moment d’anthologie pour le cyclisme, pour la piste, et tous ceux qui aiment passionnément le vélo. Dommage simplement que les plus jeunes n’aient pas connu ou seulement très peu entendu parler du cyclisme sur piste, car eux (les pauvres !) n’ont pas vraiment idée de la portée de l’exploit de François Pervis. Pour mémoire je rappellerais que le record du monde du 200m lancé était, il y a cinquante ans (en 1963), de 10s099, temps réalisé sur piste couverte en 1990 par le Russe Adamachvili. Et toujours en 1963, le record du kilomètre était détenu par l’Allemand de l’Est Malchow en 1mn02s091. Rappelons aussi que Pierre Trentin, champion olympique du kilomètre en 1968, avait réalisé à Mexico un temps de 1mn03s91, et que les précédents détenteurs de ces deux records battus par Pervis étaient français, Kevin Sireau pour le 200m (9s572 à Moscou en 2009) et Arnaud Tournant pour le kilomètre (58s875 à La Paz en 2001).

On mesure à travers les performances de François Pervis à Aguascalientes le bond en avant qu’il a fait faire à ces records, mais aussi que, malgré son manque de notoriété, le cyclisme sur piste a réalisé de grands progrès depuis quatre ou cinq décennies. Cela démontre tout simplement qu’outre l’amélioration des pistes et du matériel, ces jeunes gens conduisent leur carrière de la même façon que s’ils étaient traités avec les égards octroyés aux as des vélodromes dans les années 50. Ces derniers en effet, avaient à cette époque la possibilité de faire fructifier leur talent dans des réunions qui attiraient 15 ou 20.000 spectateurs, qui se massaient pour aller admirer des matches en poursuite entre Coppi et Schulte ou Bevilacqua et Peters, et des matches de vitesse opposant les monstres sacrés qu’étaient Harris, Derksen, Plattner, Van Vliet ou Maspès, sans oublier les « américaines » qui avaient pour grandes vedettes des champions comme Von Buren, Koblet, Senfftleben , Arnold ou Terruzzi.

Et tous ces gens participaient évidemment aux courses de six-jours, où les spectateurs se pressaient tellement aux guichets qu’ils menaçaient de faire écrouler les enceintes qui les abritaient. A cette époque les pistards étaient rois, au point que les meilleurs routiers (Coppi, Bobet, Anquetil, Darrigade, Van Steenbergen, Ockers etc.) se faisaient un devoir de participer à ces épreuves. Et oui, c’était le bon temps pour les pistards et le cyclisme, parce qu’on parlait vélo de janvier à décembre, alors qu’aujourd’hui la seule chose dont on parle toute l’année à propos du cyclisme est le…dopage. Le reste du temps on en parle un peu dans les médias au moment des classiques sur route du printemps, pendant le Giro, la Vuelta et lors des championnats du monde, et davantage pendant le Tour de France…en raison des vacances. Quant à la piste, totalement absente entre mars et novembre, on évoque son existence en quelques lignes quasi exclusivement dans les journaux sportifs.

Heureusement d’ailleurs qu’il y a les chaînes payantes, sinon on ne verrait même pas en direct les épreuves du championnat du monde. Tout cela est vraiment désolant ! Et ce l’est d’autant plus que les sponsors qui veulent investir dans le cyclisme le font essentiellement sur la route. Même le cyclo-cross bénéficie de ressources supérieures à la piste. Il suffit de comparer les gains des meilleurs champions des sous-bois avec les pistards, lesquels n’ont guère que quelques épreuves de Coupe du Monde pour se montrer, et encore ne peuvent-ils le faire qu’en cas de record du monde, plus les championnats du monde et les Jeux Olympiques tous les quatre ans. Donc pour le grand public, on entend parler de vitesse individuelle ou par équipes, de keirin, d’omnium et de poursuite par équipes que tous les quatre ans ou presque.

On a même supprimé le kilomètre et la poursuite individuelle du programme olympique, qui y figuraient respectivement depuis 1928 et 1964! Et en plus, même dans l’épreuve reine du cyclisme sur piste, la vitesse individuelle, un pays n’a droit qu’à un seul compétiteur…ce qui dévalorise complètement la compétition. A-t-on imaginé le 100m en athlétisme avec un seul Jamaïcain ou un seul Américain aux J.O. ? Comment l’UCI a-t-elle pu accepter cela en 2010 ? Ah si, j’oubliais : pour permettre à un nombre plus important de nations d’aligner des coureurs sur ces épreuves. Comme si les qualifications ne servaient pas à déterminer les meilleurs ! Pourquoi, après les qualifications en vitesse ne pas organiser directement les quarts-de finales ou les demi-finales pour les meilleurs ? On le fait bien en poursuite individuelle aux championnats du monde.

Voilà où nous en sommes, et ce n’est pas François Pervis et ses copains de l’Equipe de France (Baugé, Sireau, d’Almeida, Bourgain, Lafargue) qui vont nous démentir, Pervis lançant même il y a peu un appel pathétique sur les journaux spécialisés pour qu’un sponsor veuille bien l’aider, ce qui fut heureusement le cas avec le Groupe Lucas. Cela étant, le fait que notre pays attende un vélodrome promis…en 1968, après les succès olympiques de Morelon, Trentin et Rebillard, est aussi pour quelque chose dans le fait que la piste française n’ait survécu que grâce à quelques entraîneurs de grand talent (Morelon, Quyntin, Vétu), et des individualités de grande classe (Rousseau, Tournant, Gané, Magné, Ermenault, Moreau, et plus récemment Baugé, Sireau et Pervis…). Heureusement ce vélodrome nous l’avons, mais sera-ce suffisant pour que les médias français s’intéressent à la piste ? J’en doute hélas, ce qui ne fera que perpétuer « le bricolage » que nous connaissons, un « bricolage » qui a eu raison de l’investissement personnel de Florian Rousseau, lequel estimait : « avec ce fonctionnement (à la FFC), je ne suis pas en mesure de faire progresser les athlètes ». Consummatum est.

Michel Escatafal


Je veux voir revivre le cyclisme sur piste !

Etant un amoureux du cyclisme sur piste, je n’arrive pas à accepter l’état dans lequel se trouve cette discipline, plus particulièrement dans notre pays, en rappelant qu’à l’époque de l’âge d’or du cyclisme, les foules qui emplissaient les vélodromes menaçaient de faire s’écrouler ces enceintes, au point que les pistards étaient rois pendant la saison d’hiver.

Et oui, je suis nostalgique des grandes heures de la piste avec les six-jours ou les tournois de poursuite devant 20.000 spectateurs. J’étais très jeune à cette époque, puisque j’avais à peine onze ans lors des derniers Six-jours de Paris en 1958 (victoire d’Anquetil – Darrigade – Terruzzi), mais j’éprouvais la même envie de lire les résultats sur le journal que lors d’une grande étape de montagne du Tour ou du Giro. Et cette passion m’a amené, tout naturellement, à m’initier le plus tôt possible aux subtilités de la piste sur des vélodromes près de chez moi, imitant en cela mon père qui avait fait de même auparavant.

C’est cet amour, qui ne s’est jamais démenti, qui m’a poussé ce matin à écrire un commentaire sous forme de lettre à Cyclism’Actu, pour leur demander de poursuivre leurs efforts afin de sauver ce qui peut l’être du cyclisme sur piste, surtout en France, pays qui a toujours eu de grands champions (Michel Rousseau, Roger Rivière, Pierre Trentin, Daniel Morelon, Alain Bondue, Frédéric Magné, Florian Rousseau, Laurent Gané, Arnaud Tournant, Francis Moreau, Philippe Ermenault, Grégory Baugé etc)…sans avoir des infrastructures dignes d’un grand pays de cyclisme comme le nôtre.

Voilà pourquoi j’ai félicité ce site, pour avoir suivi en direct de Melbourne le déroulement des épreuves retransmises sur Eurosport, en redisant une fois encore que ce n’était pas très malin de la part de l’UCI, d’avoir placé les championnats du monde sur piste la semaine de Paris-Roubaix, alors qu’il aurait été plus simple de les organiser cette semaine.

Je les ai d’autant plus félicités que la grande majorité de leurs jeunes lecteurs ne s’intéressent pas à la piste, parce qu’hélas ils n’ont jamais eu l’occasion de s’y essayer faute de vélodrome utilisable à proximité de chez eux. En disant cela, je pense évidemment à ceux qui font ou ont fait de la compétition.

Enfin, si j’ai bien noté qu’il faut du temps pour écrire ou traiter de la piste, alors que le calendrier sur route est surchargé d’épreuves, et si je leur ai écrit que je comprenais toutes leurs bonnes raisons pour consacrer la quasi totalité de leurs articles à la route, j’en ai profité pour leur préciser que la piste ne pourra de nouveau vivre dans notre pays que si on la soutient, à commencer par la presse…ce qu’ils essaient de faire au niveau qui est le leur, même si pour moi c’est insuffisant.

Je leur ait dit aussi que si la presse se met à parler de la piste, et si celle-ci commence à intéresser les jeunes lecteurs, et bien une partie du défi de redonner du lustre à la piste sera gagné, notamment dans notre pays. Bien entendu, je sais en disant cela que je suis dans un rêve éveillé, mais l’UCI et la FFC ne réagissent qu’en termes de rapport de forces…et pour le moment celui relatif à la piste est très défavorable, surtout en France.

D’ailleurs il suffit de voir le très faible nombre de réactions de la part des visiteurs du site Cyclism’Actu, quand par hasard un de nos meilleurs pistards lance un cri de détresse, y compris quand ces coureurs appartiennent aux disciplines les plus porteuses d’espoirs mondiaux ou olympiques (vitesse, keirin, vitesse par équipes), alors que pour une simple information liée au dopage les commentaires tombent comme à Gravelotte. Il est vrai qu’en France les gens sont obsédés par le sujet du dopage, au point parfois qu’on a l’impression qu’il occulte tout le reste.

Raison de plus pour s’indigner véhémentement devant l’absence totale de réponse de la part des groupes sportifs français face à la situation de nos pistards, alors que ces groupes ne gagnent aucune épreuve importante sur la route depuis des années. Et si je dis cela, c’est parce que j’ai vu, lors des reportages sur ces championnats du monde, le nom des sponsors sur les maillots britanniques (Sky), néerlandais (Rabobank)ou australiens (Green Edge), alors que nos pauvres pistards, à part Baugé, avaient des maillots vierges de toute publicité.

Or, quand on voit les résultats à travers le décompte des médailles, on s’aperçoit que les deux grosses nations de la piste dans le monde sont l’Australie et la Grande-Bretagne. Quant à la France elle survit uniquement grâce au talent de nos techniciens et à l’abnégation de quelques personnes qui permettent à notre pays d’avoir un petit réservoir…en vitesse.

Et pendant ce temps, la piste britannique ou australienne, après avoir offert à la route ses Cavendish, Wiggins, Goss ou Gerrans, prépare l’avenir avec des rouleurs ou sprinters de grand talent comme Swift, Bobridge ou Hepburn. En revanche, nous en sommes réduits à nous extasier sur les victoires de Démare face à d’honnêtes routiers-sprinters dans des courses de second rang, en espérant qu’il confirme au plus haut niveau son potentiel, lequel serait infiniment plus grand encore…s’il faisait de la piste.

Michel Escatafal


Guy et Roger Lapébie : une fratrie qui a honoré le vélo

En consultant mes archives personnelles, j’ai appris que Guy Lapébie (photo) était décédé l’an passé au mois de mars. Guy Lapébie était un champion que les jeunes ne connaissent pas et que, pour ma part,  je n’ai connu qu’à travers ce que mon père m’en a dit. La première chose qui m’a marqué à propos de Guy Lapébie, c’est qu’il est mort très âgé, puisqu’il avait 93 ans, ce qui démontre que le vélo peut conserver son homme, contrairement à certains clichés. Il a rejoint au paradis des coureurs son frère, Roger, mort en 1996, et d’autres compagnons de route ou de piste comme un autre champion,  encore très connu de nos jours parce qu’il a fait sa plus belle carrière…à la télévision, je veux parler de Robert Chapatte, dit « chapatte de velours ».

Cela dit quand on parle de Lapébie, il faut savoir qu’il s’agit d’une glorieuse fratrie de coureurs cyclistes, puisque les deux frères Lapébie ont un palmarès tout à fait convenable, à faire pâlir d’envie nombre de routiers confirmés d’hier et d’aujourd’hui. Dans ce temps en effet, avant et dans l’immédiate après-guerre, on ne devenait pas une idole avec quelques grands prix de la montagne dans le Tour de France et quelques places d’honneur dans cette même épreuve. Non, il fallait faire ses preuves un peu partout, y compris sur la piste, pour acquérir non seulement un coup de pédale souple, mais surtout un minimum de notoriété.

Ce fut le cas des frères Lapébie, ces coureurs du sud-ouest de la France qui faisaient la fierté des gens de cette région, que beaucoup avaient vu au passage du Tour de France où, pour ce qui concerne mon père et quelques uns de ses copains, sur le vieux vélodrome de Damazan, où ils allaient tourner quand ils étaient eux-mêmes très jeunes pendant leurs loisirs. Ce vélodrome était aussi devenu, à la fin  des années 50 et dans les années 60, un passage obligé pour ceux qui participaient aux critériums d’après-tour, très à la mode à l’époque. Je me souviens avoir vu personnellement Jacques Anquetil avec un beau maillot rose de vainqueur du Giro en 1960, face au vainqueur du Tour, Gastone Nencini, mais aussi Charly Gaul, André Darrigade avec son beau maillot arc-en-ciel conquis l’année précédente, Henri Anglade et bien d’autres encore. J’avais à peine 14 ans, mais je m’en souviens comme si c’était hier.

Des deux frères Lapébie, celui qui a remporté les plus grands succès fut incontestablement Roger, ne serait-ce qu’en raison de sa victoire dans le Tour de France 1937 en gagnant 3 étapes. Certes il bénéficia de la chute de Bartali dans l’étape Grenoble-Briançon, alors que ce dernier avait le maillot jaune solidement accroché sur ses épaules, mais il avait vaincu tous les autres à commencer par le vainqueur de l’année précédente, Sylvère Maes. Roger Lapébie, que l’on ne pouvait classer dans aucune catégorie déterminée car il se débrouillait bien partout, était avant tout un athlète du vélo, capable de beaux exploits dans ses grands jours ou ses grandes périodes. C’était vraiment un excellent coureur  comme en témoignent, en plus de son succès dans le Tour de France qu’il a aussi terminé à la troisième place en 1934, ses victoires dans le championnat de France en 1933, ou dans le Paris-Nice de 1937.

Le palmarès de Guy était un peu inférieur à celui de son frère, ne serait-ce  qu’en raison de la victoire de ce dernier dans la Grande Boucle. Cela dit sa polyvalence entre la route et la piste lui valut maintes fois les honneurs des communiqués de l’époque. Guy Lapébie, en effet, fut d’abord un excellent pistard, puisqu’il fut champion olympique de poursuite par équipes en 1936 à Berlin, avec Charpentier, Goujon et Le Nizerhy, ses équipiers du V.C. Levallois qui représentaient l’équipe de France. A ces mêmes J.O. il remporta la médaille d’argent sur route et le titre par équipes (qui n’existe plus de nos jours) avec Charpentier qui fut champion olympique individuel  et Dorgebray, ce qui prouvait déjà qu’il avait l’étoffe d’un excellent coureur, ce qu’il confirmera plus tard en terminant 3è du Tour de France 1948 derrière Gino Bartali et Brick Schotte, mais devant le jeune Louison Bobet ((23 ans) qui, quelques années plus tard, remportera le Tour de France 3 fois consécutivement (1953 à 1955).

Mais Roger Lapébie sera aussi un excellent coureur de « six jours », devenant même une vedette en Allemagne avec des victoires à Berlin (1951 et 1952), Hanovre et Munich en 1951, Dortmund associé à un autre excellent pistard, Carrara. Il remportera également deux fois les Six jours de Paris en 1948 (avec Sérès) et 1949 (avec Brunel), preuve qu’à l’époque on pouvait briller l’été sur les routes du Tour et l’hiver sur les pistes des vélodromes. En tout cas, même si les Lapébie ne sont plus là, personne de ceux qui les ont connus ou en ont entendu parler ne les oubliera, ne serait –ce que parce qu’ils ont laissé leur nom à la piste du vélodrome de Bordeaux, ce qui n’est que justice.

esca