Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 2)

jazybaalaAyant déjà parlé de Michel Jazy, je vais à présent évoquer brièvement sa carrière, en notant d’abord qu’il eut la chance d’être choyé par le directeur de l’Equipe, lui-même ancien athlète, Gaston Meyer. Celui-ci en effet le fera engager par Jacques Goddet, patron du journal, comme typographe, avec des horaires aménagés pour qu’il puisse s’entraîner autant qu’il le fallait pour devenir le crack que l’on pressentait. Et de fait, on n’allait pas être déçu, même si sa carrière aurait dû être encore plus brillante. Certes brillante elle le fut, mais on aura toujours trois regrets au sujet de Jazy, à savoir son échec à Tokyo en finale d’un 5000m olympique où il était de très loin le plus fort, son refus de courir le 1500m à ces mêmes J.O. de Tokyo en 1964, alors qu’il l’aurait emporté à coup sûr, et son absence sur les tablettes du record du monde sur les distances olympiques. Certains vont me trouver bien exigeant avec un des plus grands milers de l’histoire, mais c’est normal compte tenu des qualités de ce surdoué.

Néanmoins il aura laissé une belle trace dans le gotha de l’athlétisme en ayant été deux fois champion d’Europe (1500m en 1962 et 5000m en 1966), médaille d’argent sur 1500m aux J.O. de Rome, recordman d’Europe du 1500m à trois reprises, recordman d’Europe du 5000m à trois reprises également, mais aussi recordman du monde du mile, du 2000m (premier et dernier records qu’il a battus en 1962 et en 1966) , du 3000m, des 2 miles et du relais 4x1500m. C’est magnifique, mais cet athlète racé et élégant, aurait pu et dû faire mieux encore. D’ailleurs si Jazy avait 25 ou 28 ans aujourd’hui, il serait ou aurait déjà été à coup sûr champion olympique, car à cette époque il était un des très rares sportifs français à être le meilleur dans sa discipline. Hélas, à Tokyo, il n’a pas su résister à la pression qui l’entourait, d’où son obstination à ne pas vouloir courir le 1500m par peur de la défaite, alors que celui qui fut champion olympique, le Néo-Zélandais Peter Snell, déjà vainqueur du 800m, a toujours affirmé qu’il n’y aurait pas participé si Jazy avait choisi cette distance, d’autant que ce dernier venait de réussir à l’entraînement des temps largement supérieurs sur 1200m à ceux qu’il avait fait auparavant.

En fait à ce moment Jazy bénéficiait pleinement de son entraînement sur 5000m, tout en ayant conservé sa vitesse de base (il était aussi un des meilleurs sur 800m) et son fameux finish dans les 300 derniers mètres. A propos de Snell, c’est lui qui détenait le record du monde du mile quand Jazy le battit en juin 1965 à un niveau quasiment équivalent aux 3mn35s6 d’Elliot sur 1500m. A cette occasion Michel Jazy  réussit, en battant ce record mythique, sans doute son plus grand exploit, bien aidé il est vrai par ses lièvres, Kervéadou et deux autres de grand luxe, Jean Wadoux et Michel Bernard. Résultat le record de Snell (3mn54s1) fut battu de 5/10 de seconde.

Passons à présent à Mehdi Baala, qui fut le vrai successeur de Jazy dans le cœur des Français. Déjà il y a toujours eu une similitude dans l’allure entre les deux champions. Mais la comparaison ne s’arrête pas là, car Baala comme Jazy était aussi un remarquable coureur de 800m. La preuve, il a porté très haut le record de France du kilomètre (en 2003) avec un temps de 2mn13s93, mais aussi celui du 800m en 1mn43s15 (à Rieti en 2002). Il a d’ailleurs réussi son premier exploit en 2000, quelques semaines avant les Jeux Olympiques de Sydney, en réalisant le doublé en Coupe d’Europe 800-1500m, alors qu’il n’avait pas encore 22 ans. A cette occasion Jazy avait dit qu’il « semble paré de tous les dons » et on en aura la confirmation en août, quand il réalisa 3mn32s02 à Zurich sur 1500m, ce qui en faisait un outsider pour les J.O. Et même s’il ne termina qu’à la quatrième place, il n’aura surtout pas à rougir de cette performance dans la mesure où il aura joué sa chance jusqu’au bout, laissant les médailles au Kenyan Ngeny, qui avait battu le super favori El Guerrouj (Maroc), la médaille de bronze revenant à un autre Kenyan devenu ensuite américain, Lagat. Dans cette épreuve où le vainqueur réalisa 3mn32s07, Baala termina au pied du podium (3mn34s14) après avoir suivi le trio de tête jusqu’au milieu de la ligne droite.

Au passage, on notait qu’il était déjà le meilleur européen, ce qu’il allait confirmer aux championnats d’Europe en 2002, où il s’empara de son premier titre international. Mais la grosse confirmation, on l’aura l’année suivante, en 2003, où lors des championnats du monde au Stade de France il s’empara de la médaille d’argent, après avoir résisté jusqu’au bout au maître El Guerrouj (4 fois champion du monde du 1500m, champion olympique du 1500 et du 5000m, en plus d’avoir battu les records du monde du 1500m, du mile et du 2000m). Tout cela nous laissait espérer des lendemains qui chantent, mais, comme pour les hurdlers Caristan, Diagana et Doucouré, Baala devra composer avec les blessures tout le reste de sa carrière. Cela ne l’empêchera pas de devenir champion d’Europe pour la deuxième fois en 2006 et de récupérer la médaille de bronze du 1500m aux J.O. de Pékin (2008), suite au déclassement pour dopage de Ramzi.

Ce sera son chant du cygne, mais sa carrière s’honore aussi d’un record de France du 1500m (3mn28s98 en septembre 2003) à trois centièmes du record d’Europe de Cacho, le champion olympique du 1500m à Barcelone. Il arrêtera sa carrière en 2011, et, entre autres activités, conseillera d’autres athlètes, par exemple Tamgho, et fera profiter les amateurs d’athlétisme de ses compétences sur la chaine beIN SPORTS. Qui sait, il aura peut-être le plaisir de commenter la victoire de Mekhissi sur 1500m, si par bonheur ce dernier fait le doublé avec le 3000m steeple, épreuve que sauf accident il remportera pour la deuxième fois, ce qui serait une performance inédite sur la distance.

Michel Escatafal

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Les grands milers : partie 1

Quels sont les plus grands milers de l’histoire de l’athlétisme ? Voilà une question intéressante parce qu’elle concerne les coureurs de 1500m, sans doute ceux qui font le plus rêver le grand public avec les sprinters. Sans remonter trop loin, il y a quand même des coureurs qui ont marqué cette distance, ou plutôt ces distances, parce que pendant longtemps il y avait deux records mythiques, le 1500m et le mile…même si cette distance est de moins en moins courue dans les meetings. Cependant parmi les recordmen du monde de ces deux distances, le plus célèbre est peut-être encore le célèbre britannique Roger Bannister, l’homme qui fit descendre pour la première fois le record du mile à moins de 4 mn (3mn59s4/10), le 6 mai 1954. Et pourtant en dehors d’un titre de champion d’Europe du 1500m en 1954, il n’a pas un palmarès comparable à celui des autres monstres sacrés de ces deux distances. A noter quand même que pour ce record, Bannister avait bénéficié d’un lèvre de choix, avec Chris Chataway, qui fut recordman du monde du 5000 m en 13’51″6, et médaillé d’argent aux Europe sur 5000 m en 1954.

Le premier de ces monstres sacrés fut le Finlandais Paavo Nurmi, celui que l’on appelait « l’homme au chronomètre ». Il réussira l’exploit en 1924 de remporter en un peu plus d’une heure le 1500 et le 5000 m des Jeux de Paris. C’était une autre époque, mais si je parle de Nurmi et de ce doublé 1500-5000m, c’est parce qu’il restera inégalé jusqu’en 2004. En réalité, Nurmi n’appartenait pas vraiment à la catégorie des milers parce qu’il était essentiellement un coureur de 5000-10000 (il fut champion olympique de la distance en 1920), donc évidemment moins rapide que les vrais milers.

Ensuite je ne peux pas passer sous silence qu’un Français, Ladoumègue, sera le meilleur coureur de son époque, même s’il n’obtint que la médaille d’argent aux J.O. d’Amsterdam en 1928. Cela dit il sera invaincu pendant 24 mois entre 1929 et 1931 sur 1500m, et il sera recordman du monde du 1500m et du mile, étant notamment en 1930 le premier coureur en moins de 3mn50s au 1500m. Hélas pour lui, il ne pourra aller cueillir la médaille d’or qui lui était promise sur 1500m aux J.O. de Los Angeles…pour cause de professionnalisme. A l’époque on ne plaisantait pas avec ces choses, au point d’être radié à vie, ce qui ne l’empêchera pas d’être réhabilité… 12 ans plus tard !

Peu après, à la fin des années 30 et dans les années 40, ce sera la grande époque suédoise avec deux coureurs de très grand talent, Haegg et Anderson. Haegg entraîné par l’ermite de Volodalen, Gosta Olander, entraîneur ô combien célèbre, était incontestablement plus fort qu’Andersson, du moins jusqu’en 1944. On disait de lui à l’époque qu’il était un athlète pouvant tout se permettre. Cela étant, cette rivalité au sommet n’aura pas le retentissement mondial qu’elle aurait mérité en raison de la deuxième guerre mondiale. Haegg et Anderson battront évidemment chacun à leur tour les records du monde du mile et du 1500m. Ils seront eux aussi radiés à vie en 1946 pour faits de professionnalisme.

Et cela nous amène dans les années 50 et au début des années 60, où le demi-fond va se découvrir sans doute le meilleur miler de l’histoire, Herb Elliott. Bien sûr les plus jeunes d’entre nous ne l’ont pas connu, mais sur la distance du mile et du 1500m ce fut l’athlète du vingtième siècle. Si je dis cela c’est parce qu’il n’a pas subi la moindre défaite en 43 courses, ou si l’on préfère pendant trois ans. Ayant commencé sa carrière très tôt, à 16 ans, il allait se révéler en 1958 alors qu’il avait à peine 20 ans, en battant tous ses adversaires au Jeux du Commonwealth, s’adjugeant à la fois le 880 yards (battant le champion d’Europe Hewson) et le mile. Ensuite, il va pulvériser le record du monde du mile en descendant celui-ci sous la barre des 3mn55s (3mn54s5/10), battant comme en se jouant le précédent record qui appartenait au Britannique Ibbotson de presque trois secondes, avec les derniers 440 yards avalés en 55s5. Un immense champion était né !

Quelques semaines plus tard, il va écraser la concurrence lors d’un meeting à Goeteborg en battant le record du monde du 1500m de plus de deux secondes, en 3mn36s. Cette fois le doute n’était plus permis, ce jeune homme allait marquer l’histoire du demi-fond, d’autant qu’il avait tout pour lui, à la fois une capacité à supporter tous les trains, et une excellent vitesse de base comme en témoignent ses nombreux succès sur la distance de 800m. Rapidité et résistance, tels sont les ingrédients qu’il avait assimilés de son entraîneur Percy Cerruti, qui l’obligeait à courir à l’époque entre 60 et 80 km par semaine.

Il ne lui restait plus qu’à devenir champion olympique pour achever de visiter son rêve. Il n’allait pas manquer l’occasion à l’issue d’une course mémorable, en finale du 1500 m des Jeux Olympiques de Rome en 1960, dans laquelle les Français jouèrent un rôle assez considérable. En effet, dès les premiers mètres, Michel Bernard impose un train d’enfer passant aux 300 m en 43s5/10, puis 57s8/10 aux 400 m et 1mn12s8/10 aux 500m. Personne n’en croit ses yeux, car jamais jusque-là un 1500 m n’était parti sur des bases pareilles. Ce départ va d’ailleurs condamner ceux qui suivaient notre Français de près, notamment un des favoris, le Suédois Dan Waern, mais pas Elliott qui se rapproche de Bernard. Et là jusqu’au 900 m on assiste à un sprint hallucinant entre les deux hommes qui passent au 800m en 1mn57s8/10.

Le peloton est évidemment très étiré en raison de ce mano a mano, duquel émergent deux hommes, le Hongrois Roszavolgi et l’autre Français Michel Jazy, grand espoir (24 ans) de notre athlétisme renaisssant à cette époque. Bernard, comme prévu finit par céder, et Elliott put souffler quelques instants avec dans sa foulée Roszavolgy et Jazy. Hélas pour ces derniers, à trois cents mètres de la ligne, Elliott place un nouveau démarrage et s’envole immédiatement, comptant près de 20 mètres d’avance dans le dernier virage. Il ne faiblira pas jusqu’à l’arrivée pour terminer avec un fabuleux record du monde (3mn35s6/10), couvrant le dernier tour en 54s, un record qui allait tenir sept ans. Derrière lui, Jazy battra nettement Roszavolgy pour la médaille d’argent en pulvérisant le record de France de quatre secondes, soit 3mn38s4/10. Quant à Bernard, il terminera à la septième place, mais qui sait ce qui se serait passé si Elliott n’avait pas été là ? Quelle extraordinaire après-midi en tout cas!

Le successeur d’Elliott, l’Australien, sera un autre coureur des Antipodes, Peter Snell, le Néo-Zélandais . La différence entre les deux se situe essentiellement dans le fait que Snell était d’abord un coureur de 800m, avant d’être un grand miler. Il avait  à la surprise générale battu Roger Moens, le Belge, sur 800m aux J.O. de Rome en 1960. Cela dit, après cette victoire il allait se décider très vite à monter sur 1500m et le mile. D’ailleurs il allait battre les deux records du monde du mile et du 800m la même année. En revanche il ne battra pas le record d’Elliott sur 1500m, trop haut perché pour lui. Mais aux J.O. de 1964, il allait réaliser le doublé 800-1500m…grâce en partie à  Michel Jazy.

Celui-ci, comme on l’a vu, avait terminé à la deuxième place du fameux 1500m des J.O. de Rome en 1960, avant de remporter avec la plus extrême facilité le titre européen deux ans plus tard. Ensuite, au cours d’une course mémorable, en 1963 à Colombes en finale des championnats de France, il deviendra recordman d’Europe du 1500m (3mn37s8/10). Pour tout le monde, depuis la retraite d’Elliott, c’est Jazy le numéro un mondial sur la distance, ce qui signifie que la médaille d’or du 1500m lui est promise aux J.O. de Tokyo. Hélas pour lui, bien que n’abandonnant pas le 1500m, Jazy voulait tenter sa chance sur 5000m, se disant sans doute qu’avec sa vitesse et sa résistance il serait imbattable…ce qui fut vrai partout, sauf aux Jeux Olympiques où il termina à la quatrième place après avoir longtemps fait figure de vainqueur. Cela dit, Jazy absent, Snell se dit que l’occasion était trop belle et se décida à tenter le doublé 800-1500m, d’autant qu’en dehors de Jazy aucun Européen n’était susceptible de le gêner.

Et c’est ce qui se passa effectivement, Snell remportant la finale du 1500m avec une seconde et demie d’avance sur son second, le Tchécoslovaque Odlozil. Après coup, tout le monde s’est dit : « Quel beau duel nous avons raté, avec Jazy présent sur ce 1500m » ! Et bien non, ce duel nous ne l’aurions pas eu…parce que Snelle n’aurait pas participé au 1500 m avec Jazy au départ. Que de regrets pour le Français et ses supporters, mais Jazy n’avait qu’à s’en prendre à lui-même ! D’ailleurs un an plus tard, malgré une piste mouillée, il effacera le record du monde du mile de Snell de cinq dixièmes (3mn53s6/10), ce qui équivalait à un temps de l’ordre de 3mn36s sur 1500m, temps proche du fameux record d’Elliott.

escatafal