Les années en 7 du Tour sont souvent particulières

Bonjour à tous mes lecteurs, à qui je dois des excuses, mais la France vient de vivre une longue séquence politique…qui explique qu’on pense à autre chose qu’au sport dans ces circonstances. Aujourd’hui la France est « En Marche » et c’est sûrement la chance de notre pays, avec un président jeune et ambitieux. Fermons la parenthèse et place au Tour de France, après un début de saison marqué par la énième grande saison de printemps de Valverde (37 ans), qui collectionne les victoires dans les classiques et les courses à étapes de moins d’une semaine, au point de se rapprocher du palmarès de Sean Kelly, c’est-à-dire juste derrière les monstres sacrés du cyclisme sur route. En revanche le premier des grands tours, le Giro, a confirmé que désormais Dumoulin sera un interlocuteur de premier ordre dans l’avenir, grâce évidemment à sa capacité à rouler au niveau des tous meilleurs contre le chrono, mais aussi par sa faculté à se dépasser en montagne pour suivre très longtemps les meilleurs grimpeurs, un peu comme savait si bien le faire Indurain ou encore Rominger. En revanche, dans ce même Giro, Quintana a montré des limites que nombre de gens ne lui soupçonnaient pas, tout comme Nibali, bon partout mais exceptionnel nulle part.

Du coup qui sont les favoris du prochain Tour de France? Normalement, si tout va bien pour lui, le vainqueur sera Froome, car il est le meilleur des favoris en montagne et contre-la-montre, un peu comme Contador entre 2008 et 2011 ou 2012. Froome est donc a priori imbattable et il devrait l’être. Sérieusement, avec en plus un Tour d’Italie dans les jambes, on ne voit pas Quintana le menacer. Je ne vois pas hélas non plus Contador dominer Froome, parce que, contrairement à Valverde, le Pistolero ne se bonifie pas avec l’âge. Certes il reste toujours ce coureur flamboyant, capable de faire sauter n’importe qui à la faveur d’une belle manoeuvre en montagne, mais il se trouve toujours un coureur à présent pour le confiner aux places d’honneur. Depuis le début de la saison Contador a terminé second du Tour d’Andalousie, de Paris-Nice après un baroud d’honneur magnifique dans la dernière étape, du Tour de Catalogne et du Tour du Pays Basque, battu notamment par Valverde dans les trois épreuves espagnoles. Contador reste un grand coureur, mais il n’est plus le meilleur depuis au moins deux ans. Valverde justement pourrait être un outsider, mais il sera d’abord au service de Quintana…parce qu’il peut difficilement espérer gagner le Tour de France. En fait, il n’a gagné qu’un grand Tour dans sa longue carrière (Vuelta 2009) comme Kelly.

Alors qui d’autre? Aru peut-être, mais le nouveau champion d’Italie est trop limité contre-la-montre pour s’imposer. En plus, malgré ses qualités de grimpeur, il n’est pas assez fort en montagne pour battre Froome et même Quintana ou Contador. Il y a Porte aussi, mais lui est un coureur de courses d’une semaine, ayant toujours craqué dans le Tour de France à un moment ou un autre. Ce n’est pas pour rien qu’il n’ait jamais gagné encore un grand tour. Restent des coureurs comme Fulgsang, Chaves ou notre Bardet national, mais qui peut imaginer ces coureurs s’imposer dans le Tour de France sauf circonstances exceptionnelles ou très grande surprise, comme certains Tours de France nous en ont réservé dans les années se terminant par 7, avec toutefois une différence notable par rapport au passé, à savoir que les meilleurs coureurs à étapes d’aujourd’hui sacrifient tout à leur préparation pour le Tour de France. On peut le regretter, mais c’est ainsi depuis les années 90, avec comme précurseur Greg LeMond, ce qui lui a bien réussi (3 victoires).

Et puisque j’évoque l’histoire, je voudrais en profiter pour parler rapidement de quelques Tours de France célèbres qui se sont terminés par de grandes surprises. Celui de 1937, marqué par l’arrivée du dérailleur pour tous ( dont les cyclotouristes étaient équipés depuis 1924) que tout le monde donnait à Bartali, déjà deux fois vainqueur du Giro à 22 ans, un des plus grands grimpeurs de l’histoire, qui avait la main mise totale sur ce Tour (18mn35s d’avance sur Sylvère Maes le vainqueur de l’année précédente), avant de s’écraser entre Grenoble et Briançon sur une barrière dans une descente et tomber dans un torrent glacé. Il put certes continuer mais, trop diminué par ses blessures, il abandonna entre Toulon et Marseille laissant la victoire à Roger Lapébie, bon coureur certes mais loin d’être un super crack comme Bartali (voir mon article Guy et Roger Lapébie : une fratrie qui a honoré le vélo ). C’est un peu comme si Fulgsang gagnait le Tour cette année!

Je passe sur la rocambolesque et magnifique victoire de Robic en 1947 (voir mon article Jean Robic, guerrier sans peur…et presque sans reproche ) pour arriver à 1957, avec l’avènement de celui qui allait devenir un des champions de légende du vélo, Jacques Anquetil. Il l’emporta certes avec près d’un quart d’heure d’avance sur le Belge Janssens, mais sa victoire fut facilitée par l’abandon prématuré des grimpeurs Gaul (terrassé par la chaleur) et Bahamontes, lesquels n’auraient pas manqué d’exploiter la défaillance dans l’Aubique de celui qui allait dominer le vélo entre 1960 et 1966. Autre scenario en 1967, avec la victoire de Pingeon, que personne n’attendait dans un Tour réservé à Raymond Poulidor, Mais une chute entre Strasbourg et Metz allait l’obliger à mettre un terme à ses ambitions, laissant la victoire à Pingeon en devenant un coéquipier de luxe. Pour mémoire ce Tour est celui de la tragédie du Mont Ventoux qui vit la mort de Simpson. On pourrait aussi évoquer le Tour 1977 avec la deuxième victoire surprise de Thévenet, qui a profité au maximum de la fin de carrière de Merckx et de l’effacement d’Ocana pour l’emporter devant Hennie Kuiper. Ce sera le chant du cygne de Thévenet.

Un peu plus près de nous, en 1987, ce fut Stephen Roche qui remporta un Tour de France que JF Bernard n’aurait jamais dû perdre. Une défaite dont il ne se remit jamais réellement. En tout cas Roche profita des circonstances pour réussir le doublé Giro-Tour, et même le triplé avec le championnat du monde, ce que seul Merckx a réussi avec lui. La comparaison avec Merckx s’arrêtera là, parce que Stephen Roche fut simplement un très bon coureur à étapes et non un de ces cracks qui ont marqué durablement l’histoire du vélo. Un crack qu’aurait dû être Jan Ullrich…s’il avait eu la volonté qui allait avec son talent. Il a toutefois gagné facilement le Tour de France 1997, laissant Virenque à plus de 9mn et Pantani à plus de 14mn, puis la Vuelta en 1999, sans oublier ses trois deuxièmes places dans la Grande Boucle derrière Armstrong, qu’il aura eu la malchance d’avoir face à lui. Enfin en 2007, ce sera l’avènement du crack du vingt-et-unième siècle dans les courses à étapes, Alberto Contador, vainqueur de 9 grands tours ( 3 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 3 Tours d’Espagne), ce qui le situe juste derrière Hinault (10) et Merckx (11). Les égalera-t-il? J’en doute, mais sa place est au Panthéon du cyclisme.

Michel Escatafal


2015 ne sera pas du même cru que 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995 pour le cyclisme français

PoulidorJajaEnfin un Poulidor qui gagne ! C’est ce que semblent affirmer ceux qui ne connaissent pas la carrière de celui qui fut le meilleur coureur français, et même mondial, des années 60 (après Jacques Anquetil)  jusqu’au début des années 70, à savoir Raymond Poulidor. Car, contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, Poulidor a beaucoup gagné dans sa carrière professionnelle, avec notamment une Vuelta (1964), Milan- San Remo (1961), la Flèche Wallonne (1963), le Dauphiné Libéré (1966 et 1969), , le Grand Prix des Nations qui était à l’époque le véritable championnat du monde contre-la-montre (1963), Paris-Nice (1972 et 1973), la Semaine Catalane (1971) et un titre de champion de France (1961). Rien que ça ! Combien de coureurs d’aujourd’hui peuvent se prévaloir d’un pareil palmarès ? Très peu. En fait seuls Contador, Cancellara, Gilbert et Valverde peuvent s’enorgueillir d’une pareille collection de grandes victoires, avec une diversité que seul Valverde peut revendiquer.

Cela signifie que le petit-fils de Poulidor a de qui tenir d’autant que son papa, Adrie Van der Poel, fut lui-même un beau champion, remportant notamment un Tour des Flandres (1986), Créteil-Chaville appellation à l’époque de Paris-Tours (1987), Liège-Bastogne-Liège (1988) et l’Amstel Gold Race (1990), sans oublier un titre mondial en cyclo-cross (1996). Or, justement, c’est dans cette discipline que Mathieu Van der Poel vient d’être sacré champion des Pays-Bas à l’âge de 20 ans dans la catégorie Elite. Et comme le jeune homme  a déjà remporté le titre de champion du monde sur route juniors en 2013, on voit que son avenir apparaît doré, au point que beaucoup d’observateurs avisés du vélo pensent que c’est peut-être lui le futur crack de la fin des années 2010 et du début des années 2020. Dommage qu’il ait opté pour la nationalité néerlandaise diront les amateurs de vélo franchouillards, mais que les mêmes se consolent en se disant que s’il devient ce qu’il pourrait être, on se chargera de souligner à l’envie qu’il est d’abord le petit-fils de notre Poupou national.

Fermons la parenthèse pour évoquer ce que pourrait être l’année cycliste 2015, qui sera fatalement moins glorieuse pour le cyclisme français que les années 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995. Si j’évoque ces années se terminant par 5, c’est parce que nous sommes en janvier et que les pronostics commencent à fleurir sur la saison à venir, où l’on verra Contador tenter le doublé Giro-Tour, Wiggins et Martin faire une tentative sur l’heure, et Froome et Quintana tenter un doublé inédit, Tour-Vuelta, depuis Bernard Hinault en 1978, à une époque où le Tour d’Espagne se déroulait au printemps. Pour mémoire, l’année 1955 avait été marqué par le troisième succès de Louison Bobet dans le Tour de France, prouvant qu’il était bien le meilleur coureur de son temps, d’autant que cette même année il avait remporté le Tour des Flandres avec le maillot de champion du monde sur le dos. En 1965, l’exploit de la saison aura été le fabuleux doublé Dauphiné Libéré- Bordeaux-Paris de Jacques Anquetil, sept heures séparant l’arrivée de la course à étapes du départ de ce qu’on appelait le « Derby de la route » dont la distance était de 572 kilomètres. Une victoire hallucinante si l’on songe que Jacques Anquetil avait dormi seulement une heure avant de prendre le départ, en pleine nuit,  de la plus longue classique du calendrier. Evidemment les contempteurs du vélo ne manqueront pas de souligner qu’Anquetil n’avait pas avalé que du sucre pendant la course, mais le résultat était là : le coureur normand avait accompli un exploit insensé.

En 1975, c’est Bernard Thevenet qui allait se couvrir de gloire en faisant mordre la poussière au grand Eddy Merckx. Après une victoire au Dauphiné Libéré, Thevenet se sentait prêt pour frapper un grand coup lors du Tour de France et priver ainsi Merckx du record de victoires dans le Tour de France (5 à l’époque). La victoire du coureur bourguignon paraissait à première vue quelque peu utopique, car jusque-là seul Ocana avait vraiment battu le fantastique coureur belge à la régulière. Et pourtant, malgré un début de Tour un peu poussif, avec une perte de 52 secondes sur 16 km c.l.m. à Merlin-Plage (sixième étape), Thévenet ne perdait pas espoir, parce qu’il ne concédait que 9 secondes au « Cannibale » entre Fleurance et Auch sur une distance de 37 kilomètres (neuvième étape), preuve que la marge de Merckx n’était pas si importante. La confirmation viendra un peu plus tard sur les pentes du Puy-de-Dôme (quatorzième étape), où Van Impe s’imposait au sommet devant Thévenet, avec l’épisode imbécile d’un « beauf » sur le bord de la route, celui-ci donnant un coup de poing au foie à Merckx, lequel fut handicapé sur la fin de la montée. Mais ce coup de bêtise du spectateur n’expliquait pas tout, puisque lors de la première étape alpestre Thévenet allait reléguer Merck à près de 2 minutes, ce dernier s’effondrant après une descente du col d’Allos à tombeau ouvert, où il avait pris pratiquement une minute à Thevenet. Le lendemain Bernard Thévenet, revêtu de jaune, allait porter l’estocade définitive dans l’Izoard, là où tellement de grands champions (Bobet, Coppi…) ont écrit quelques unes de leur plus belles pages d’histoire.

En 1985, c’est Bernard Hinault qui réalisera de nouveau le doublé Giro-Tour, après avoir été dominé l’année précédente par Laurent Fignon dans le Tour de France. Cela étant, en 1984, malgré toute sa bravoure, Hinault ne pouvait rien contre le meilleur Laurent Fignon que l’on ait connu, en raison aussi des suites de son opération un an auparavant. L’année suivante en revanche Hinault retrouvera toute sa verve et s’imposera devant son équipier Greg Le Mond, malgré une chute à Saint-Etienne où il eut le nez cassé, et grâce aussi, il faut bien le dire, à la bienveillance de son directeur sportif, Paul Koechli, qui avait interdit à l’Américain d’attaquer son adversaire blessé. Cela permettait à Hinault de rentrer dans le club très fermé des quintuples vainqueurs du Tour  avec Anquetil, Merckx, et dix ans plus tard Indurain, lesquels seront dépassés dans les années 2000 par Armstrong, qui l’emportera à 7 reprises…même s’il ne figure plus au palmarès, contrairement à d’autres coureurs ayant avoué s’être dopés. Comprenne qui pourra !  Trente ans après, Hinault est toujours le dernier vainqueur français du Tour de France, et ce n’est pas en 2015 qu’il aura un successeur, même si cette année deux Français (Péraud et Pinot) sont montés sur le podium…en l’absence pour raison diverses de Froome, Contador et Quintana.

Enfin il faut ajouter la formidable saison réalisée par Laurent Jalabert en 1995, avec au printemps ses victoires dans Paris-Nice, Milan-San Remo, la Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, le Critérium International et à la fin de l’été la Vuelta. Ouf, n’en jetons plus ! Laurent Jalabert était bien à ce moment le meilleur coureur du monde, même si Indurain pouvait lui contester cette suprématie en ayant gagné cette même année 1995, le Dauphiné Libéré, le Tour de France et le championnat du monde contre-la-montre. Il n’empêche, en 1995, comme en 1996, 1997 et 1999, Jalabert terminera premier au classement UCI. Personnellement, si je devais souligner une victoire plus qu’une autre en cette année 1995 bénie pour lui, ce serait Milan-San Remo, où il fut le seul à résister à la terrible attaque de Fondriest, champion du monde en 1988 et vainqueur en 1993 de la Primavera, dans la montée du Poggio. A cette occasion Jalabert fit preuve, dans la descente qui menait à l’arrivée, d’un sang-froid extraordinaire, en roulant avec son adversaire pour conserver les 8 secondes d’avance qu’ils avaient au sommet, tout en ne se découvrant pas trop pour l’emporter au sprint , ce qu’il fit à l’issue d’un mano a mano d’anthologie, les deux hommes terminant aux deux premières places avec quelques mètres d’avance sur leurs poursuivants. Magnifique succès de « Jaja », d’autant  qu’il était le super favori des suiveurs, preuve qu’il était bien considéré comme le meilleur. Quand un autre Français remportera-t-il la magnifique classique italienne ? Je ne sais pas, même si nos deux jeunes sprinters, Bouhanni et Démare, sont en grands progrès depuis deux ans. Mais sera-ce suffisant pour vaincre sur la Via Roma ? Je le souhaite très fort, sans trop y croire cependant. Peut-être un jour Bryan Coquard, coureur très véloce et remarquable pistard, capable en outre de passer de courtes bosses ?

Meilleurs vœux de bonne et heureuse année 2015.

Michel Escatafal


Luis Ocaña, le Campeador de Mont-de-Marsan (partie 2)

Luis OcanaLe Tour de France 1971

Au départ de ce Tour de France 1971, Ocaña avait à sa disposition une équipe Bic très forte (Labourdette, le Danois Mortensen, Berland, Campaner, Genty, Grosskost, Letord, Vasseur et Johnny Schleck) qui supportait parfaitement la comparaison avec la Molteni de Merckx (Bruyère, Huysmans, Mintjens, Spruyt, Stevens, Sweerts, Van Schill, Van Springel et le Néerlandais Marinus Wagtmans). Cette équipe Bic prouvera sa valeur à maintes reprises, et saura tranquilliser son leader chaque fois que cela s’avèrera nécessaire, par exemple lors de l’incursion du Tour en Belgique, qui faisait très peur à quelques favoris, dont l’Italien Motta, le Portugais Agostinho et plus encore peut-être Ocaña. Ces favoris, sauf Agostinho et Bracke, nous allions les retrouver aux avant-postes  dès la deuxième étape entre  Mulhouse et Strasbourg, où Eddy Merckx, vainqueur devant De Vlaeminck, fit un travail tellement considérable que cent quinze coureurs terminèrent à dix minutes.

Après le passage en Belgique qui n’apporta finalement aucun changement parmi les candidats aux premières places, le Tour de France atteignit la station du Touquet, où les coureurs bénéficièrent de leur premier jour de repos, avec une situation très resserrée entre les premiers du classement général. Luis Ocaña, par exemple, accusait un retard de moins de cinquante secondes sur Eddy Merckx, ce qui était peu avant la première grande incursion en montagne entre Nevers et Clermont-Ferrand, comportant l’arrivée au sommet du Puy-de-Dôme.  Qu’allait-il se passer sur ces pentes à jamais célèbres depuis le fameux mano a mano entre Anquetil et Poulidor en 1964 ? Pas tout à fait ce qui était envisagé par de nombreux suiveurs, puisque sur une franche attaque de Raymond Delisle, puis ensuite de Tamames et Paolini, Merckx parut en difficulté. C’est le moment que choisit le jeune Bernard Thévenet pour attaquer à son tour, avec Ocaña dans son sillage. Et, ô surprise, Merckx semblait « planté » sur son (trop) gros développement, et ne put accompagner ses rivaux.

Un peu plus haut, Thévenet et Ocaña rejoignirent Tamames et Paolini, et les laissèrent sur place, avant qu’Ocaña ne place une accélération qui le mit en un instant hors de portée de ses adversaires. L’Espagnol de Mont-de-Marsan s’envola au milieu de l’épais brouillard qui dissimulait le sommet, et s’il ne creusa pas un écart considérable (7 secondes sur Zoetemelk et 13 sur Agostinho), il parvint à reprendre une quinzaine de secondes à Merckx, qui s’était bien repris dans le dernier kilomètre et qui conservait ainsi son maillot jaune. Il n’empêche, cet épisode ne faisait qu’accroître la confiance d’Ocaña, lequel se disait qu’avec les Alpes, puis ensuite les Pyrénées à venir, ses chances de gagner devenaient réelles, étant entendu qu’il perdrait au maximum 30 ou 40 secondes sur le champion belge le dernier jour contre-la-montre entre Versailles et Paris, sur une distance de 53 km.

La suite allait être encore plus favorable pour  notre Landais d’adoption, puisque dans la dixième étape, Saint-Etienne – Grenoble, Merckx creva dans la descente du col du Cucheron alors qu’il n’avait plus d’équipier autour de lui, ces derniers s’étant épuisé à chasser depuis la Croix Bayard Désiré Letord, envoyé en éclaireur par le directeur sportif des Bic, Maurice de Muer, pour préparer une offensive de Luis Ocaña. En fait cette crevaison allait chambouler les plans de l’équipe Bic, même si elle avait atteint son objectif en isolant complètement Eddy Merckx, car au moment où le coureur belge zigzaguait dangereusement à cause de sa crevaison avant même de poser les pieds au sol, Ocaña passa aussitôt à l’offensive accompagné de Thévenet, Petterson et Zoetemelk, les quatre hommes terminant aux quatre premières places, la victoire revenant à Bernard Thévenet. Merckx de son côté arrivait 1mn 36s après le quatuor de tête, et perdait son maillot jaune au profit de Zoetemelk, qui devançait Ocaña d’une petite seconde, mais pour ce dernier l’essentiel était que Merckx fût derrière lui au classement général. Et tout cela grâce à un incident mécanique, ce qui à l’époque n’a offusqué personne…contrairement à ce que l’on a pu entendre en 2010 dans le Port de Balès, où Andy Schleck eut un incident mécanique au plus mauvais moment, ce qui profita à Contador.

A ce moment la plupart des suiveurs étaient partagés sur l’issue de ce Tour 1971, beaucoup voyant dans cet épisode un signe que Merckx pouvait le perdre, alors qu’il lui était destiné quelques jours auparavant. C’était l’avis de Louison Bobet, qui, en outre, appréciait au plus haut point le spectacle dans la mesure où celui-ci retrouvait une part d’incertitude, après deux années d’outrancière domination du « Cannibale ». Le triple vainqueur du Tour allait vite avoir confirmation que Merckx était vulnérable. Il suffisait d’attendre le lendemain dans l’étape menant les coureurs de Grenoble à Orcières-Merlette, qui restera pour l’éternité comme un des plus beaux moments de l’histoire du Tour de France. Ce jour-là, en effet, Ocaña allait nous offrir un morceau d’anthologie digne du meilleur Fausto Coppi, celui des Tours de France 1949 et 1952 ou du Giro 1953. Et si nous faisons cette comparaison, c’est parce que Luis Ocaña  allait mettre à genoux le grand Eddy Merckx lui-même, coureur au palmarès déjà exceptionnel à cette époque.

Cette étape mérite d’être contée par le menu. La course démarra dès le kilomètre 13, à la sortie de Grenoble où se dresse la célèbre côte de Laffrey, qui allait imposer au peloton, fourbu par les efforts de la veille, un effort d’autant plus terrible que la canicule faisait déjà son œuvre sur les organismes. Cette chaleur n’empêcha pas Agostinho de démarrer dès les premiers hectomètres de la côte, suivant en cela les consignes de Géminiani qui dirigeait à l’époque l’équipe Hoover-De Gribaldy. Aussitôt Ocaña bondit dans sa roue suivi par Van Impe et Zoetemelk…mais pas par Merckx. De quoi donner à ces coureurs un moral à toute épreuve, notamment Ocaña, qui assurait un train d’enfer sans demander le moindre relais à ses accompagnateurs.

Ceux-ci déposèrent les armes un à un dans le col du Noyer, le dernier lâché étant Lucien Van Impe, remarquable grimpeur belge, six fois vainqueur du Grand prix de la Montagne dans le Tour de France et vainqueur du classement général en 1976. Du coup Ocaña se trouvait seul alors qu’il restait encore 70 km à parcourir, mais à ce moment le fier hidalgo de Mont-de-Marsan ne sentait plus les pédales. De son propre aveu il volait littéralement, comme si à travers cette chevauchée fantastique il réalisait son rêve d’enfant, oubliant du même coup tout ce qu’il avait enduré comme échecs ou déboires avant d’en arriver là, effaçant aussi l’impression d’invincibilité attachée à la personne d’Eddy Merckx. Cette fois le « Cannibale » était à sa merci, et il fallait l’éliminer définitivement de la course au maillot jaune. La mission fut accomplie à la perfection, Ocaña ralliant l’arrivée au sommet d’Orcières-Merlette avec 5mn 52s d’avance sur Van Impe, et 8 mn 42s sur un Merckx au visage marqué comme jamais, accompagné de Zoetemelk, Petterson et Labourdette, équipier de Luis Ocaña .

Ocaña avait-il gagné le Tour de France ? Sans doute car, sauf accident, il était impossible, compte tenu de la supériorité de l’Espagnol en montagne, que le super champion belge puisse rattraper un retard au classement général de 9 mn 46 s. En tout cas il avait remporté une bataille somptueuse, qui ne laissait aucun doute sur la suprématie qui était la sienne sur l’ensemble du peloton, un peloton qui aurait été complètement décimé (60 coureurs éliminés) si les organisateurs n’avaient pas décidé de ramener les délais d’élimination de 12 à 15%. Cependant, avec Eddy Merckx, il fallait toujours se méfier, car si admettre une défaite, aussi lourde soit-elle, lui paraissait acceptable, il n’était pas question de se rendre sans combattre. Et il allait le prouver lors de l’étape suivante, ce qui offrit au Tour de France une nouvelle journée exceptionnelle.

La riposte avait été préparée le lendemain de l’arrivée à Orcières-Merlette, pendant la journée de repos, par le directeur sportif du « Cannibale », Guillaume Driessens, le but étant de mettre au point une stratégie destinée à déstabiliser Ocaña, moins habitué que Merckx à la pression imposée par le maillot jaune. La meilleure preuve qu’Ocaña n’imaginait pas qu’il pût se passer quelque chose entre Orcières et Marseille, nous la retrouvons dans le fait qu’il faillit manquer le départ à cause des multiples interviews auxquelles il se crut obligé de répondre. C’était oublier qu’il avait en face de lui un combattant exalté, résolu et irréductible, qui avait élaboré un plan diabolique qui pouvait lui permettre, en cas de réussite, de rattraper une partie de son retard, et surtout d’atteindre le moral de son rival. Ce plan consistait à lancer à fond l’étape dès les premiers hectomètres à la faveur des six kilomètres de descente du sommet de Merlette au lieu-dit Les Granauds, la pente devenant beaucoup plus douce par la suite. Ce fut Wagtmans, intrépide descendeur, qui fut désigné pour sonner la charge avec dans son sillage toute l’équipe Molteni, plus quelques coureurs comme Aimar, lui aussi excellent descendeur, et un seul coureur de l’équipe Bic, Désiré Letord. Mais où était le maillot jaune ? A l’arrière tout simplement, d’autant qu’après trois kilomètres de descente l’Espagnol Zubero tomba devant lui, ce qui contraria quelque peu la mise en place de la poursuite.

Celle-ci allait durer pendant cinq heures, en fait jusqu’à l’arrivée sur le Vieux-Port, l’écart entre le groupe de tête et celui du Maillot jaune oscillant entre une et deux minutes pendant près de 250 km. L’allure de cette étape fut tellement folle que l’arrivée se déroula presque sans spectateurs, les coureurs ayant une demi-heure d’avance sur le meilleur horaire prévu. Pour l’anecdote, le vainqueur de cette étape ne sera pas Eddy Merckx, bien qu’il l’eût amplement mérité, mais l’Italien Armani qui le devança d’un pneu sur la ligne. Résultat, Merckx avait repris 1mn 56s à son rival espagnol, ce qui fit dire à nombre de suiveurs qu’en fait le Belge avait remporté une victoire à la Pyrrhus, dans la mesure où il était encore à 7 mn 34 secondes d’Ocaña au classement général, sans parler de la débauche d’efforts qu’il s’était imposé et avait imposé à son équipe, alors que l’équipe Bic avait pu compter sur l’aide, ô combien précieuse, des Fagor-Mercier qui défendaient le maillot vert de Cyrille Guimard….dont l’adversaire principal était précisément Eddy Merckx. A noter que cinquante coureurs n’ayant pu suivre le train infernal des deux groupes antagonistes allaient frôler l’élimination !

Le Tour était-il fini cette fois après ce magnifique baroud d’honneur d’Eddy Merckx et des Molteni ? Certainement…sauf accident, impression confirmée par l’étape contre-la-montre du lendemain entre Albi et Revel sur une distance de 16 kilomètres. En effet, si Merckx remporta l’étape, il ne reprit que 11 secondes au porteur du maillot jaune, celui-ci devançant dans l’ordre Grosskost, Guimard et Bracke. Plus que jamais, surtout avec les Pyrénées à venir, Ocaña sentait la victoire à sa portée, alors que Merckx savait au fond de lui-même qu’il était battu. Il le savait tellement, que ne supportant pas l’idée de la défaite il chercha une mauvaise querelle à son adversaire, affirmant que celui-ci avait été avantagé par la présence à ses côtés d’une voiture de la télévision, ce qui était faux, et prétendant qu’une moto arrêtée dans un virage avait été tout près de le faire tomber. Autant d’arguties inutiles et indignes d’un grand champion, qui refusait d’admettre qu’il était en train de se faire battre par plus fort que lui. En outre cela ne faisait que contribuer à accentuer l’animosité des Français à l’égard de Merck, et, par voie de conséquence, à installer encore un peu plus « l’Ocamania » dans notre pays, les Français étant vexés de voir un Belge écraser un à un tous les coureurs français ( Pingeon, Poulidor, Aimar…) dans le Tour de France et ailleurs.

Pourtant Ocaña ne remportera pas ce Tour, par la faute des dieux qui déclencheront une tempête dans la descente du col de Mente, après que le coureur castillan eut réprimé, avec une extrême facilité, une attaque désespérée de Merckx dans la montée. Attaque qui démontrait à quel point était grande la supériorité d’Ocaña dès que la route s’élevait. Ce dernier s’était d’ailleurs promis de régler définitivement son compte à son rival dans le col du Portillon, précédant l’arrivée à Luchon. Hélas pour lui, son Tour de France allait s’achever dans cette maudite descente, par la faute des dieux certes, mais surtout par la faute involontaire d’Eddy Merckx lui-même. En effet, alors qu’un énorme orage venait d’éclater dans la montagne, où pluie et grêle se mêlaient transformant la route en patinoire, Merckx dérapa dans un virage et tomba…entraînant dans sa chute Ocaña.

Merckx se releva prestement après avoir remis sa chaîne en place, Ocaña faisant de même. Mais, par précaution, Ocaña choisit de changer la roue arrière que lui tendait Maurice de Muer. L’opération se déroula parfaitement, sauf qu’au moment de repartir, arriva Zoetemelk incapable de s’arrêter avec son pneu avant crevé, percutant de plein fouet le coureur de Mont-de-Marsan. Touché aux reins, le porteur du maillot jaune se retrouvera un peu plus tard à l’hôpital de Saint-Gaudens. Le Tour avait basculé sur un coup du sort, preuve que rien n’est fini avant d’avoir franchi la ligne d’arrivée. Cet épisode dramatique allait déclencher une cabale anti-Merckx aussi stupide que vaine, certains « supporters » d’Ocaña allant jusqu’à cracher sur le coureur belge dans l’ascension des cols. Ah, les soi-disant supporters ! Quel manque d’égards envers les coureurs, alors que ceux-ci se respectent entre eux ! La preuve, Merckx refusa de porter le maillot jaune lors de l’étape suivante par respect pour Ocaña, dont il avait provoqué bien involontairement le malheur. Cela dit, le comportement des « supporters » n’a guère changé depuis cette époque.

Pour revenir à ce Tour 1971, tellement extraordinaire à tous points de vue, le résultat final en est presque anecdotique. Ce fut Merckx qui l’emporta avec 9mn 52 s d’avance sur Zoetemelk et 11mn 06s sur Van Impe. Néanmoins, pour tout le monde, le vainqueur moral était Luis Ocaña, qui l’emportera deux ans plus tard, en 1973, sans avoir le plaisir de battre Merckx, absent cette année-là, qui avait préféré tenter et réaliser le doublé Vuelta-Giro. Le grand champion belge avait eu raison de ne pas venir affronter son rival espagnol dans ce Tour, car il aurait été laminé de la même façon que Thévenet, deuxième à plus d’un quart d’heure au classement général, Fuente et Zoetemelk, respectivement troisième et quatrième à 18 minutes, Van Impe terminant cinquième à plus de 26 minutes !

Oui, ceux qui n’ont pas connu cette époque doivent savoir que Luis Ocaña, dans ses moments de grâce, pouvait dominer Eddy Merckx dans un grand tour, comme il le démontra en 1971, à condition d’y arriver en bonne santé et d’être épargné par la malchance. Il était supérieur au Belge en haute montagne, et presque son égal contre-la-montre. C’est pour cela que j’ai écrit précédemment que Luis Ocaña me faisait penser à Hugo Koblet, seul authentique rival du meilleur Coppi au début des années cinquante, à peine moins fort que lui dans les cols, mais quasiment son équivalent contre-la-montre. Il y fait d’autant plus penser que, comme le fuoriclasse suisse, il donna l’impression de passer dans le cyclisme comme une étoile filante, avec la beauté et le romantisme qui s’y rattachent. Enfin, dernière similitude dramatique entre ces deux surdoués, ils eurent une vie aussi courte que leur carrière, Koblet étant décédé à l’âge de 39 ans, et Ocaña à 49 ans. Cela étant, le peu d’années qu’on les a vus sur un vélo sont largement suffisantes pour que leur nom figure au Panthéon des coureurs cyclistes.

Michel Escatafal.


Luis Ocaña, le Campeador de Mont-de-Marsan (partie 1)

OcanaIl arrive parfois que trop de communication se retourne contre ceux qui se livrent à ce jeu…presque obligatoire de nos jours. Si j’écris cela c’est parce que le vainqueur du dernier Tour de France, Chris Froome, qui a écrasé sur la route tous ses concurrents, vient de révéler…qu’il était malade depuis quatre ans, souffrant de bilharzioze, une maladie tropicale parasitaire qui, chez les adultes, peut diminuer leurs capacités de travail. Il n’en fallait évidemment pas davantage pour que certains s’interrogent encore un peu plus sur ce coureur venu de nulle part, avant de réussir l’exploit de finir second du Tour d’Espagne 2011, après avoir aidé son leader, Wiggins, durant la quasi-totalité de l’épreuve.

Depuis Froome a fait son chemin, au point d’avoir réduit au rôle de comparse des coureurs comme Contador, Rodriguez, Valverde, Kreuziger ou Quintana, entre février et juillet. Je ne participerais pas évidemment à ce débat, car, jusqu’à preuve du contraire, Froome a tout simplement été le meilleur, comme tant d’autres vainqueurs du Tour de France avant lui. J’ajoute en plus, que celui qui pourrait être considéré comme son plus grand rival, Alberto Contador, a reconnu lui-même que Froome lui avait été supérieur, et surtout qu’il s’était mieux préparé que lui, en évitant notamment de se disperser dans des opérations commerciales, incompatibles avec le métier de coureur cycliste au plus haut niveau. Espérons que Contador aura compris cette leçon douloureuse, ce qui lui permettra de retrouver son vrai niveau, pour le plus grand bonheur de ses fans et des amateurs de vélo. Un duel au sommet entre Froome et Contador au maximum de leurs moyens, voilà qui enchante déjà les amateurs de vélo, les vrais du moins, ceux qui ne voient pas ce sport uniquement à travers le prisme du dopage, un duel qui rappellera aux amateurs de vélo ceux qui ont opposé Coppi et Bartali, Coppi et Koblet, Anquetil et Poulidor, Hinault et Fignon ou Merckx et Ocaña.

En évoquant ces deux derniers noms, cela me fait une transition toute trouvée pour signaler que le site de cyclisme espagnol Biciciclismo, que je recommande à tous les hispanophones, a longuement évoqué ces derniers jours un livre qui vient de sortir, consacré à Luis Ocaña, un des plus doués parmi les grands champions qu’a connu le cyclisme sur route. Un champion que l’on connaît très bien en France, puisqu’il a passé la plus grande partie de sa vie chez nous, plus particulièrement dans le Sud-Ouest (Gers, Landes), où il est arrivé à l’âge de 12 ans. Ocaña a également travaillé dans cette région, obtenant son premier emploi (apprenti menuisier) à l’âge de 15 ans à Aire sur Adour. Ensuite il déménagera à Mont-de-Marsan (Landes) pour intégrer l’équipe cycliste du Stade Montois, qu’il rendra presque aussi célèbre que son équipe de rugby avec les Boniface et Darrouy. Dans la capitale landaise, ville qui a la chance d’avoir un vélodrome avec une piste en asphalte, il fera connaissance de celle qui allait devenir sa femme, Josiane, fille d’un transporteur montois, cette dernière lui ayant remis le bouquet de vainqueur lors d’un grand prix cycliste à Saint-Pierre du Mont, commune attenante à Mont-de-Marsan.

On comprend pourquoi à travers cette mini biographie relative à sa jeunesse, on l’appelait, quand il gagnait,  l’Espagnol de Mont-de-Marsan. En revanche, et c’est bien français, quand il perdait il redevenait espagnol tout court. Pour ma part je l’appellerais Campeador, qui signifie guerrier illustre ou vainqueur de batailles, tellement il eut à en livrer, sur la route comme dans la vie de tous les jours, sa santé n’étant pas, hélas, à la hauteur de son extraordinaire talent, ce qui l’a privé d’un palmarès bien au-dessus de celui qu’il affichait en fin de carrière. Et pour couronner le tout, quand il n’était pas malade, c’est la malchance qui le frappait, comme par exemple dans le Tour de France 1971, qu’il dominait cette année-là de la même manière que le fit 20 ans plus tôt, dans la même épreuve, un autre surdoué à qui il ressemblait beaucoup, Hugo Koblet. Si j’évoque cette ressemblance avec le merveilleux coureur suisse (voir mon article sur ce site intitulé Koblet : une image magnifiée du vélo), c’est parce qu’ils durent affronter l’un et l’autre les deux plus grands champions de l’histoire du vélo, Coppi et Merckx, parvenant même parfois à les dominer « à la régulière », même à leur plus belle époque.

En faisant ce rappel historique, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer précisément ce fameux Tour de France 1971, qui a consacré définitivement Luis Ocaña comme un très grand champion. A ce moment, Luis Ocaña, avait 26 ans, et comptait déjà à son palmarès la semaine Catalane et le Midi-Libre (1969),  mais aussi la Vuelta et le Dauphiné, sans oublier sa victoire en solitaire dans l’étape du Tour de France, Toulouse-Saint-Gaudens, autant de courses remportées en 1970. Mieux encore, il avait failli battre le crack belge dans le Dauphiné 1971, Merckx ne devant son salut qu’à la pluie…ennemie de Luis Ocaña. Certes ce dernier n’avait pas gagné, mais ce Dauphiné allait s’avérer comme  une sorte de déclic pour le fier Espagnol, d’autant qu’outre ses qualités de grimpeur connues et reconnues, c’était aussi un remarquable rouleur, comme il l’avait démontré en 1967, en remportant le grand prix des Nations amateurs.

Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, nous l’aurions dans ce même Dauphiné 1971, où il ne concéda que vingt-quatre secondes à Eddy Merck sur les 27 km séparant Le Creusot de Montceau-les-Mines, récupérant même une seconde dans la deuxième moitié du parcours. Pour situer la valeur de la performance d’Ocaña, il suffit de savoir que Ferdinand Bracke, le recordman du monde de l’heure, avait terminé à la troisième place à 40 secondes, lui-même devançant dans l’ordre Grosskost, Thévenet et Poulidor. Une telle performance ne pouvait que conforter l’Espagnol de Mont-de-Marsan dans ses certitudes, d’autant que pour la première fois depuis longtemps il ne souffrait d’aucun mal récurrent, notamment le foie, grâce au traitement prescrit par un médecin de Bilbao.

Michel Escatafal


Le Dauphiné, une épreuve incontournable dans la grande histoire du vélo (2)

dauphinéPartie 2

Créé en 1947, le Critérium du Dauphiné Libéré devenu aujourd’hui Le Critérium du Dauphiné appartient au patrimoine du cyclisme mondial. Pour beaucoup de connaisseurs c’est même la plus belle course à étapes après les grands tours, parce qu’elle rassemble en huit jours tous les ingrédients d’une grande course à étapes, avec  un prologue, des étapes planes, un grand contre-la-montre, et de très belles étapes de montagne qui n’ont rien à envier à celles du Tour de France. Et c’est ainsi depuis pratiquement la création de l’épreuve, ce qui explique que l’on trouve parmi ses lauréats la plupart des grands noms qui ont fait l’histoire du vélo. En fait seuls manquent au palmarès les campionissimi, Coppi et Bartali, qui participaient chaque année au Giro, les Suisses Koblet et Kubler qui privilégiaient le Tour de Suisse, ou encore Laurent Fignon qui dans ses grandes années (1984 et 1989) avait disputé lui aussi le Tour d’Italie, sans oublier Alberto Contador, mais ce dernier a encore le temps pour inscrire son nom au palmarès.

Les Français y ont souvent brillé, ce qui est normal, mais surtout au cours des premières éditions. En effet, il aura fallu attendre 1956 pour voir la victoire d’un étranger, le Belge Alex Close, qui succédait au palmarès à Louison Bobet, lequel  l’avait emporté en 1955 avec le maillot de champion du monde sur les épaules, devant un coureur qui allait beaucoup faire parler de lui l’année suivante en remportant le Tour de France, Roger Walkowiak, ce qui suffit à démontrer que ce dernier était un champion. Louison Bobet fut d’ailleurs le premier des très grands champions à remporter le Critérium du Dauphiné, comme le feront plus tard Anquetil, Poulidor, Merckx, Ocana, Thévenet, Hinault, Lemond, Herrera, Mottet, Indurain, Vinokourov, Armstrong, Valverde et les deux derniers vainqueurs, Wiggins et Froome. A noter que depuis l’an 2000, l’épreuve a été remportée à deux reprises  par le Français Christophe Moreau (2001 et 2007). C’est tellement rare de nos jours de voir un Français triompher dans une grande course à étapes que cela mérite d’être signalé !

Comme toutes les grandes épreuves, le Dauphiné aura connu de nombreux faits d’armes qui ont leur place dans la grande histoire du vélo. Parmi ceux-ci le premier qui vient à l’esprit est la victoire de Jacques Anquetil en 1965, qui réalisa sans doute à cette occasion son plus bel exploit en terminant vainqueur du Dauphiné à Grenoble le samedi,  et en remportant le lendemain Bordeaux-Paris. Ensuite il y a Bernard Hinault, qui certes connut dans cette épreuve une de ses plus grandes désillusions, quand il fut battu par le Colombien Ramirez en 1984 (année qui suivit son opération du genou), mais qui s’y s’imposa en 1977 en entrant dans la légende après avoir côtoyé l’enfer.  Tout le monde, du moins ceux qui sont nés peu après la deuxième guerre mondiale, se rappellent de ce plongeon dans un ravin de la descente du col de Porte. Nombreux aussi furent ceux qui pensèrent en voyant cette cabriole, à la chute de Roger Rivière dans le col du Perjuret lors du Tour de France 1960, chute qui mit fin à l’âge de 24 ans à la carrière du  plus extraordinaire rouleur de l’histoire du cyclisme. Heureusement Hinault s’en tira avec quelques égratignures, qui ne l’empêchèrent nullement de remporter l’épreuve.

En évoquant Roger Rivière, nous rappellerons qu’il eut le temps de participer au Dauphiné en 1959, où il prit la troisième place derrière deux excellents coureurs français, Raymond Mastrotto, le Taureau de Nay, vainqueur en 1962 mais aussi trois fois second, et Henry Anglade qui cette année-là  tutoyait les cimes puisqu’en plus de sa victoire au Dauphiné, il fut aussi champion de France sur route, et deuxième d’un Tour de France qu’il eut remporté à coup sûr si Anquetil et Rivière ne s’étaient pas ligués contre lui…pour favoriser la victoire de Federico Bahamontes.

Deux autres coureurs français auront marqué l’histoire du Critérium du Dauphiné, un peu plus tôt, deux coureurs qui ne furent pas parmi les plus grands du peloton, mais deux routiers de grande valeur, Jean Dotto et Nello Lauredi. Jean Dotto, surnommé  « Le vigneron de Cabasse », vainqueur d’un Tour d’Espagne (1955) et deux fois vainqueur du Dauphiné en 1952 et 1960, était avant tout un excellent grimpeur, ce qui explique en grande partie sa réussite dans une épreuve où la montagne a toujours été très présente. Nello Lauredi  pour sa part a inscrit trois fois son nom au palmarès, en 1950, 1951 et 1954, ce qui en fait le recordman de l’épreuve à égalité avec Bernard Hinault, Ocana, et Charly Mottet, lui aussi vainqueur en 1987, 1989 et 1992.  Nello Lauredi, outre ses performances dans le Dauphiné, est surtout resté dans l’histoire par sa victoire d’étape à Béziers dans le Tour de France 1953, au nez et à la barbe de Louison Bobet qui, en tant que leader de l’équipe de France, avait demandé qu’on lui amenât le sprint pour gagner l’étape et conquérir la minute de bonification. Problème, Lauredi n’avait jamais réellement admis le leadership de Bobet, et ce jour-là il était tellement fort que Bobet n’a pas pu le déborder, ce qui lui vaudra pour un certain temps  l’inimitié farouche du coureur breton.

Un dernier mot enfin, pour parler d’un évènement datant de 1971 que nombre de suiveurs ont oublié, mais qui allait avoir son importance quelques semaines plus tard dans le Tour de France. Luis Ocana sortait d’un Tour d’Espagne qu’il avait disputé sans trop forcer, et se préparait à affronter sur les routes du Dauphiné le grand Eddy Merckx lui-même qui, après avoir remporté Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège en mars et avril, venait tout juste de dominer le Trophée des grimpeurs au Creusot.  Or dans ce Dauphiné, Eddy Merckx faillit bien être battu pour la première fois de sa carrière « à la régulière » par Luis Ocana, seul coureur de sa génération à pouvoir inquiéter le « cannibale » dans les courses à étapes.

Luis Ocana, en effet, était passé à l’attaque dans la grande étape de montagne, et Merckx avait été décroché peu avant le sommet du col du Granier. Hélas pour Ocana, la pluie sauva le crack belge du naufrage, Ocana ne s’exprimant jamais aussi bien que dans la chaleur. Cela étant, même si finalement Ocana dut s’incliner dans ce Dauphiné face à Merckx, il avait acquis définitivement la certitude qu’il pouvait battre Merckx dans le Tour de France, d’autant plus qu’il ne lui était guère inférieur contre la montre. Les faits lui donneront raison quelques semaines plus tard dans la fameuse étape du Tour qui arrivait à Orcières-Merlette, où Ocana infligea à Merckx une terrible défaite, celui-ci arrivant près de neuf minutes après « l’Espagnol de Mont-de-Marsan ».

Michel Escatafal