Le retour de Contador réjouit les vrais amateurs de vélo

contadorEt si l’on reparlait un peu de vélo en ce jour où l’actualité est totalement focalisée sur le match retour de Ligue des Champions entre le PSG et Chelsea, en espérant que le PSG l’emporte. Après tout, cela fait tellement longtemps qu’on n’a pas eu une équipe au top niveau européen, avec de nombreuses individualités figurant parmi les meilleures à leur poste, que l’on a le droit de se réjouir ! Comme on a le droit de se réjouir en voyant un champion comme Cancellara remporter pour la troisième fois le Tour de Flandres au sprint, devant un petit groupe, preuve, si besoin en était, qu’un sprint après 260 km de course n’a rien à voir avec un sprint du peloton dans une course à étapes ou une épreuve de second ou troisième rang. Reste maintenant à Cancellara à remporter une quatrième fois le Tour des Flandres, ce qui le ferait entrer un peu plus encore dans la légende, surtout s’il devait gagner l’épreuve une troisième fois de suite, comme un certain Fiorenzo Magni qui s’est imposé en 1949, 1950 et 1951.

Mais les amoureux du vélo ont un autre motif de se réjouir avec le retour au tout premier plan, et à son meilleur niveau de Contador. La façon dont il s’est imposé à Tiireno-Adriatico en disait déjà long sur son retour et sur sa confiance revenue. Et hier, lors de la première étape du Tour du Pays-Basque, il a pleinement confirmé l’impression laissée lors de la Course des Deux-Mers, et même lors du récent Tour de Catalogne où, de son propre aveu, il avait le sentiment d’avoir raté sa chance en terminant deuxième à 4 secondes de Joaquin Rodriguez. Certes, il n’y avait pas de contre-la-montre, mais il aurait dû et pu gagner la Volta…s’il y avait cru davantage. En tout cas, hier après-midi, il a prouvé qu’il avait retrouvé nombre de ses sensations à commencer par sa célèbre « giclette » et sa faculté à poursuivre son effort sur la durée. Une « giclette » différente de celle de Rodriguez, en ce sens que Purito est surtout capable d’une terrible accélération sur une distance de 500m ou 1 km, mais sans poursuivre au-delà son action.

Bien entendu, il ne faut surtout pas lire ce qu’écrivent les crétins sur les forums des sites sportifs ou spécialisés dans le vélo, sous peine d’être victime d’une grosse déprime, tellement ces gens sont des rabat-joie avec leurs sempiternels soupçons de dopage…concernant certains coureurs. Comme si on demandait à ces gens-là d’intervenir sur les courses cyclistes, alors qu’ils n’ont qu’injures à écrire à l’encontre de ces coureurs ! Plus particulièrement d’ailleurs les coureurs espagnols, affirmant doctement que l’Espagne est un pays couvrant le dopage au profit de ses plus grands champions. A ce propos, il faut noter que ces moralisateurs de pacotille n’hésitent pas à dire que tout coureur n’ayant jamais subi de contrôle positif par le passé ne se dope pas, allusion au problème rencontré par Contador avec ses quantités infimes de clembutérol retrouvées dans ses urines un jour de repos dans le Tour de France 2010. Une affaire que le TAS a tranché dans le vif en infligeant deux ans de suspension au Pistolero, tout en avertissant que rien ne prouvait que Contador s’était réellement dopé volontairement.

Cela dit, les moralisateurs oublient que Valverde, qu’ils vouent aux gémonies et qu’ils mettent dans le même sac que les coureurs pris en flagrant délit de dopage, n’a jamais eu de contrôle positif…pas plus d’ailleurs qu’Armstrong et que tant d’autres ayant avoué leur dopage passé. Tout cela est tellement insignifiant qu’il vaut mieux se passer de faire des commentaires, même si je continue à m’insurger devant cette « chasse aux dopés » que l’on ne retrouve que dans le vélo. Aucun autre sport ne voit ses fans à ce point obsédés par le dopage, et en écrivant cela je pourrais même ajouter qu’ils s’en moquent comme de leur premier survêtement. Qui ce soir va se préoccuper de savoir si Thiago Silva, Thiago Motta, Cavani ou Matuidi, pour ne citer qu’eux, ont pris ou pas pris un produit dopant ? Absolument personne, parce que les fans de foot veulent voir leurs favoris l’emporter, et c’est tout. Idem pour le rugby, pour le basket, le tennis et tous les autres sports, à part un peu l’athlétisme, en notant que parmi ces forumers on retrouve parfois les mêmes que dans le vélo. Ils n’aiment pas le sport, mais ils veulent en dégoûter les autres : un comble !

Néanmoins, pour en revenir à Contador, il est en train d’infliger un démenti cinglant à ceux qui le voyaient sur le déclin, alors qu’il n’a que 31 ans, soit trois ans et demi de moins que Rodriguez, qui n’a jamais été aussi fort que ces trois dernières années. N’oublions pas non plus que Cadel Evans a commencé à remporter des grandes courses à partir de 32 ans. Contador est aussi en train de démontrer qu’il s’améliore en termes de tactique de course, attaquant quand il le faut et où il le faut, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé, notamment lors de la Vuelta 2012. Il est vrai qu’après avoir été injustement privé de compétitions entre février et août, il avait une telle envie de bien faire qu’il a parfois confondu vitesse et précipitation, au point d’avoir été obligé de réciter un des plus beaux festivals que le cyclisme ait produit depuis une vingtaine d’années pour l’emporter devant Valverde et Rodriguez.

Voilà ce que j’avais envie de dire aujourd’hui, parce que je suis outré de lire, à propos de Contador des insanités du style : « Il a retrouvé ses steaks magiques ». Comment quelqu’un écrivant sur un site de sport peut-il écrire de pareilles âneries ? Quelle bêtise, quelles bassesses de se réfugier derrière un clavier d’ordinateur pour aligner des perles aussi stupides…qui ne font rire que les tristes auteurs de pareils propos. Ils ne se rendent même pas compte que, comme disait quelqu’un qui n’a jamais fait de vélo, La Rochefoucaud, « le ridicule déshonore plus que le déshonneur ». Et pour terminer, je veux dire une fois encore que je souhaite que le PSG remporte, dès cette année, la Ligue des Champions, et cela passe par un bon résultat à Chelsea.  

Michel Escatafal


Milan-San Remo, magnifique classique qui a souvent souri aux Français…jusqu’en 1995

jajaAprès trois années où la victoire est revenue à un outsider, Ciolek en 2013, Gerrans en 2012, Matthew Goss en 2011, lesquels ont succédé à Freire en 2010, Cavendish en 2009 et Cancellara en 2008, on est en droit de se demander à qui va sourire dimanche prochain Milan-San Remo, magnifique classique italienne (créée en 1907), la plus longue du calendrier, appelée du joli nom de « Primavera » (qui signifie printemps en italien) ou encore la « Classicissima », qui, cette année, propose aux coureurs un nouveau parcours, toujours aussi long (près de 300 km) mais un peu plus sélectif aux abords de l’arrivée, avec la montée de Pompéiana entre la Cipressa et le célèbre Poggio. On peut aussi se demander, une nouvelle fois, quelle aura été la meilleure préparation pour les coureurs, à savoir disputer Paris-Nice ou Tirreno-Adriatico, cette dernière épreuve ayant tendance à supplanter de plus en plus la « Course au Soleil », en raison d’un parcours beaucoup plus sélectif et d’une participation infiniment plus relevée. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour saluer la victoire d’Alberto Contador dans la « Course des Deux-mers », à l’issue d’un numéro de haute volée dans la montagne, comme lui seul sait les faire. A ce propos, je suis heureux de constater que le Pistolero a compris qu’il était très difficile d’être à la fois coureur cycliste et VRP de luxe, comme je l’avais écrit (en octobre dernier) dans un article intitulé Contador ne peut pas être à la fois coureur cycliste professionnel et VRP de luxe. Et oui, même le plus doué des coureurs ne peut pas se permettre le moindre relâchement dans sa préparation. C’est la dure loi du sport ! En tout cas ce renouveau nous promet de somptueuses courses jusqu’au Tour de France avec outre Contador, Chris Froome, Nibali, Rodriguez, Quintana ou Valverde.

Fermons la parenthèse et revenons à Milan-San Remo, course qui a souvent souri aux Français, mais qui a été gagnée par presque tous les plus grands champions. En fait parmi les très grands seuls, depuis 1945, Kubler, Koblet, Anquetil, Hinault, Lemond, Indurain, Armstrong et Contador ne l’ont pas gagnée. Et encore faut-il noter qu’à part Hinault qui a un très beau palmarès dans les classiques, et à un degré moindre Kubler, les autres se sont surtout consacrés à collectionner les victoires dans les courses à étapes. Coté français, la victoire a souri à 12 reprises à nos représentants depuis la création de l’épreuve en 1907, avec 6 doublés. Ces héros sont Petit-Breton en 1907 (devant Garrigou), Eugène Christophe en 1910, Gustave Garrigou en 1911 (devant Trousselier), Henri Pelissier en 1912 (avec Garrigou encore une fois second), puis Louison Bobet en 1951 (devant Pierre Barbotin), René Privat en 1960 (devant Jean Graczyk), Raymond Poulidor en 1961, Joseph Groussard en 1963, Marc Gomez en 1982 devant Alain Bondue, Laurent Fignon en 1988 et 1989, et enfin Laurent Jalabert en 1995.

En parlant de Privat, Joseph Groussard ou Marc Gomez, on notera que Milan-San Remo est aussi une épreuve où tout le monde a sa chance. Cette course, en effet, convient à tous les styles de coureurs, même si son parcours a évolué au fil du temps. Certes les sprinters y ont souvent tiré leur épingle du jeu. Parmi eux on peut citer Van Steebergen en 1954, Fred De Bruyne en 1956, Miguel Poblet le rapide Espagnol en 1957 et 1959, Rik Van Looy en 1958, Guiseppe Saronni en 1983, Sean Kelly en 1986 et 1992, Erik Zabel en 1997, 1998, 2000 et 2001, Mario Cipollini en 2002, Oscar Freire en 2004, 2007 et 2010, Alessandro Petacchi en 2005 et bien sûr Mark Cavendish en 2009. Cela dit les baroudeurs ont aussi leur chance, tout comme les super rouleurs capables de s’extirper du peloton dans les derniers kilomètres ou hectomètres, à l’image de Cancellara en 2008. Bref, gagner Milan-San Remo est accessible à toutes les catégories de coureurs, mais ceux qui l’ont gagné sont tous des champions.

Cela étant, même si la dernière victoire d’un transalpin date de 2006 (Pozzato), cela reste quand même une classique très italienne. Certains vainqueurs sont même des « campionissimi » comme Girardengo qui gagna 6 fois entre 1918 et 1928, Binda premier en 1929 et 1931, Bartali, vainqueur 3 fois en 1940, 1947 et 1950 et l’immense Fausto Coppi qui a gagné en 1946, 1948 et 1949, où des champions avec un très beau palmarès comme Gimondi en 1974, Francesco Moser en 1984 dans la foulée de son record de l’heure, Gianni Bugno en 1990 ou Paolo Bettini en 2003. Et puisque j’ai évoqué le record de l’heure, c’est un ancien recordman, l’illustrissime Eddy Merckx,  qui détient le record du nombre de victoires sur la Via Roma, avec 7 succès en 11 participations (entre 1966 et 1976), à coup sûr le coureur qui a su le mieux exploiter la montée ou la descente du Poggio. A ceux-là s’ajoutent de très grands coureurs comme Altig vainqueur en 1968 ou Roger De Valeminck en 1973, 1978 et 1979. On le voit, il y a du beau monde au palmarès de l’épreuve…qui est quand même restée très italienne puisqu’elle a été remportée une fois sur deux par les Italiens (50 fois en 104 éditions).

Ce tour d’horizon ne serait pas complet si je ne rappelais pas quelques hauts faits d’armes, comme par exemple les victoires de Fausto Coppi. En 1946, année qui marquait son vrai grand retour en tant que coureur après sa période sous les drapeaux, Coppi gagna après une échappée de 145 km avec 14 minutes d’avance sur le Français Lucien Teisseire. Il récidivera en 1948 à l’issue d’un raid de 40 km, son second (Rossello) arrivant avec un retard dépassant 5 minutes. En 1949 il gagnera de nouveau détaché, son second (Ortelli) étant relégué à plus de 4 minutes. Cette troisième victoire dans la Primavera lançait une saison qui allait être la plus belle de la carrière du « campionissimo », avec le premier doublé Giro-Tour, plus le titre de champion d’Italie, le Tour de Lombardie, sans oublier le maillot arc-en-ciel de la poursuite.

Quelques 40 ans plus tard, Laurent Fignon nous fera frissonner de bonheur en remportant son deuxième Milan-San Remo, ce qui lui vaudra le surnom de « professore » en Italie pour sa science de la course, et la maestria avec laquelle il avait construit ces deux succès sur la Via Roma. 1989 sera pour lui une grande année avec, outre la « Primavera », la victoire au Tour d’Italie, plus le Tour de Hollande, sans oublier le Grand Prix des Nations qui était le véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque. Pour être pleinement heureux cette année-là, il ne lui avait manqué qu’une troisième victoire dans le Tour de France, gagné par Greg Lemond…pour 8 secondes.

Enfin pour terminer je voudrais évoquer la magnifique victoire de Laurent Jalabert en 1995, qui s’était imposé au sprint devant Fondriest au prix d’un effort extraordinaire où, de son propre aveu, il avait utilisé pour la première fois le 52X11 au lieu du 53X12, ce qui lui avait permis de remporter le sprint. Cette victoire, comme pour Coppi et Fignon, allait être annonciatrice d’une remarquable série de succès, puisqu’il gagna la même année outre Milan-San Remo, Paris-Nice, le Critérium International, la Flèche Wallone, l’étape de Mende du Tour de France, le Tour de Catalogne et le Tour d’Espagne. Il était devenu cette année-là un très grand champion, capable de gagner des classiques, des courses à étapes, des courses contre-la-montre, et même un grand tour. On attend son successeur français, et pourquoi pas cette année. Je miserais bien une petite pièce sur Arnaud Démare, même si pour moi Cavendish, Cancellara et plus encore Sagan sont les grands favoris.

Michel Escatafal


Paris-Nice supplantée par Tirreno-Adriatico

paris-nice 69Si nous avions été quelques années en arrière, sans parler évidemment des plus belles heures du vélo, dans les années 50, 60 ou 70,  le départ de Paris-Nice ce dernier dimanche aurait marqué le premier vrai grand rendez-vous de la saison. Un rendez-vous qui nous a valu par le passé quelques batailles dignes de celles que l’on rencontrait dans le Tour de France ou le Giro. Hélas cette année ce ne sera plus du tout le cas, tellement le parcours de l’épreuve est devenu incolore, même si les organisateurs (ASO) estiment qu’il est le plus susceptible de proposer du spectacle. Pourquoi ai-je employé le mot « incolore » ? Tout simplement, parce que la Course au soleil ne comportera aucune arrivée au sommet, aucune épreuve c.l.m., ce qui est inédit depuis 1955 (année de la victoire de Jean Bobet), tout cela afin de sortir « des courses stéréotypées», pour parler comme les dirigeants d’ASO, où « chacun a sa chance sur ce type de parcours». Très bien, sauf que les fans de vélo apprécient tout particulièrement les affrontements des meilleurs dans l’ultime côte ou col d’une étape accidentée, ou dans un c.l.m. comme Paris-Nice nous en a souvent offert sur les pentes du col d’Eze.

Résultat, les aficionados sont frustrés et la participation sera très faible en ce qui concerne les stars du peloton, la plupart d’entre elles ayant choisi Tirreno-Adriatico, au parcours beaucoup plus en adéquation avec ce que l’on attend d’une grande course à étapes. Du coup, alors que la seule vraie grande vedette de Paris-Nice sera Vincenzo Nibali, nous trouverons parmi les participants à Tirreno-Adriatico, Alberto Contador, Richie Porte, Bradley Wiggins, Peter Sagan, Ivan Basso, Nairo Quintana, Domenico Pozzovivo, Jean-Christophe Peraud, Pierre Rolland, Fabian Cancellara, Robert Gesink, Bauke Mollema ou Thibaut Pinot. Et s’il n’y a pas Christopher Froome, c’est tout simplement parce que le dernier vainqueur du Tour est blessé, ce qui explique d’ailleurs dans la Course des Deux mers la présence de Richie Porte, lequel ne pourra pas renouveler sa victoire de l’an passé sur Paris-Nice.

Je comprends d’autant moins les organisateurs de Paris-Nice que la lecture de son palmarès indique que cette épreuve a toujours été extrêmement prisée par les meilleurs routiers, et qu’elle figure même parmi celles qui ont contribué à la légende du cyclisme. En fait, parmi les plus grands  coureurs de l’histoire, seuls Bartali, Coppi qui aurait dû l’emporter en 1954 (vainqueur de l’étape entre Nîmes et Vergèze), Felice Gimondi, Bernard Hinault peu enclin à consentir de très gros efforts en hiver, Laurent Fignon, Greg Lemond et Lance Armstrong qui a toujours eu des objectifs plus lointains, n’ont jamais remporté l’épreuve. Elle a aussi largement contribué à faire découvrir au grand public quelques coureurs qui, par la suite, deviendront de grands champions, par exemple Jan Janssen en 1964, Stephen Roche en 1981, Sean Kelly en 1982, Miguel Indurain en 1989 ou Alberto Contador en 2007.

En écrivant ces lignes, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer rapidement l’histoire de la course depuis ses débuts en 1933 (vainqueur le Belge Schepers). Une course qui a changé de nom plusieurs fois, s’étant appelée Paris-Côte d’Azur en 1952 (vainqueur Louison Bobet) et 1953 (vainqueur Munch), puis Paris-Nice-Rome en 1959 (victoire de Graczyk), avant de redevenir, définitivement sans doute, Paris-Nice. Bien entendu toutes les éditions de cette belle épreuve à étapes n’ont pas été le théâtre d’affrontements spectaculaires, ne serait-ce qu’en raison de la supériorité manifestée par certains coureurs véritablement au dessus du lot. Ce fut le cas notamment pendant la grande période de Sean Kelly, 7 fois vainqueur entre 1982 et 1988, ou même à l’occasion des triomphes de Laurent Jalabert entre 1995 et 1997. En revanche certaines années le suspens dura jusqu’au bout, favorisé parfois par la configuration de la course, notamment avec le final contre-la-montre, évoqué précédemment entre Nice et La Turbie, au sommet du col d’Eze. Ce fut le cas plus particulièrement en 1969, année où le podium ne fut jamais aussi prestigieux avec la victoire d’Eddy Merckx, devant Raymond Poulidor et Jacques Anquetil. Il y eut certes d’autres beaux podiums comme celui de 1984 (Kelly, Roche, Hinault) ou de 1973 (Poulidor, Zoetemelk Merckx), mais aucun n’a été chargé d’autant d’histoire.

En 1969, en effet, la course fut véritablement royale puisqu’elle mit aux prises l’incontestable maître du cyclisme de la décennie 60, Jacques Anquetil, son plus redoutable rival sur le plan national et même international, Raymond Poulidor, et celui qui allait devenir le champion au plus beau palmarès toutes époques confondues, Eddy Merckx. C’est une course d’autant plus mémorable qu’elle marquait la fin d’une époque (l’ère Anquetil) et le début d’une autre (l’ère Merckx). L’affrontement fut d’autant plus beau qu’il opposa des coureurs certes pas nécessairement au sommet de leurs possibilités, mais suffisamment compétitifs pour délivrer un verdict impitoyable.

Jacques Anquetil par exemple n’était plus tout à fait le super champion que l’on avait connu entre 1957 et 1966, mais il avait encore de très beaux restes, avec son style inimitable de rouleur patenté. Quant à Merckx son palmarès commençait à s’étoffer, avec entre autres victoires un Paris-Roubaix et un Tour d’Italie l’année précédente. Enfin Poulidor, malgré ses 33 ans, restait égal à lui-même, donc très performant surtout avec un parcours se terminant par un contre-la-montre en côte. Et il le fut effectivement, ce qui mit en transes ses milliers de supporters pour qui il était et restera pour l’éternité « Poupou ». Ces supporters étaient d’autant plus enclins à l’encourager, qu’ils avaient eu l’impression que seul un complot ourdi contre leur idole l’avait privé de la victoire en 1966, à l’issue d’un affrontement homérique avec Anquetil qui coupa définitivement la France en deux, avec d’un coté « les anquetilistes », pour la plupart des citadins, et de l’autre « les poulidoristes », que l’on assimilait à la France des terroirs, ce qui nous rappelait le duel entre Coppi et Bartali dans les années 40 en Italie, qui déborda largement le cadre du sport.

L’affrontement sur les pentes du col d’Eze entre ces trois immenses champions, nous offrit une passe d’armes exceptionnelle, chacun dans leur style. Anquetil, qui devait reprendre 45 secondes à Eddy Merckx pour le battre, attaqua cette course avec une détermination qu’on ne lui connaissait plus, dans son style toujours aussi admirable, ce qui ne l’empêchait pas d’être d’une redoutable efficacité, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher Merckx, au style plus heurté, de le rejoindre avant le sommet et lui prendre au final 2mn 17s. Cela dit, le jeune crack belge savait que son adversaire principal s’appellait Poulidor et, après avoir rejoint puis dépassé Jacques Anquetil, il continua sur sa lancée sans faiblir. Il a bien fait car Poulidor, qui au départ avait 29 s de retard, allait réaliser une performance remarquable, ne perdant que 22 s sur celui que l’on appellera un peu plus tard « le Cannibale ».

Finalement cet affrontement somptueux se terminera dans la plus pure logique, avec pour Anquetil le sentiment que sa carrière se terminait dans de bien meilleures conditions que se sont achevées celles de Louison Bobet et plus encore de Fausto Coppi. Poulidor avait démontré une fois de plus qu’il était un magnifique second, mais surtout qu’il était encore capable de pousser dans ses derniers retranchements le « fuoriclasse » belge, ce dernier n’ayant plus d’adversaires que lui-même, comme le prochain Tour de France allait le démontrer. Néanmoins, comme pour prouver qu’il ne désarmait jamais, Poulidor prendra sa revanche 3 ans plus tard (en 1972) en dominant à son tour son rival belge, avant de l’emporter de nouveau en 1973, pour le plus grand plaisir de ses fans, au demeurant chaque année plus nombreux.

Michel Escatafal