Le championnat du monde sur route : que d’évolutions depuis 1921!

jajaBrochardCette semaine est une des plus importantes de la saison pour le cyclisme parce qu’elle est occupée par les championnats du monde sur route. Elle a même commencé avec le championnat du monde contre-la-montre par équipes de marques, récemment créé (2012), remporté de nouveau par BMC Racing, à ne pas confondre avec feu le championnat du monde par équipes nationales (1962 à 1994) réservé uniquement aux amateurs, ce qui n’a pas empêché l’Italie d’être la nation qui a remporté le plus de victoires (7), devant l’ex-Union Soviétique (5) et la Suède (4), dont la particularité était d’aligner les quatre frères Petterson lors de trois de ses quatre triomphes (1967, 1968 et 1969). J’en profite au passage pour noter que la France n’a gagné cette épreuve qu’une seule fois (en 1963 avec Bechet, Motte, Bidault et Chappe), ce qui montre le fossé existant avec nos voisins et amis italiens, fossé que l’on retrouve au nombre de victoires actuelles dans les grandes épreuves du calendrier, notamment les grands tours. Passons ! Cette semaine des championnats du monde a aussi commencé avec les épreuves féminines, mais comme mon blog se veut consacré en grande partie à l’histoire du sport, on me permettra de d’évoquer uniquement l’histoire des épreuves masculines…même s’il y eut effectivement de grands moments dans le cyclisme féminin, toutefois beaucoup moins médiatisés que ceux des hommes.

Cela dit, le cyclisme féminin a eu quelques très grandes championnes, comme la Luxembourgeoise Elsy Jacobs à la fin des années 50, la Britannique Beryl Burton et la Belge Yvonne Reynders dans les années 60, la Russe Ana Konkina au début des années 70, puis quelques années après les Françaises Geneviève Gambillon et Josiane Bost, avant l’avènement dans les années 80 de Catherine Marsal et surtout Jeannie Longo, sans doute la plus emblématique des championnes du sport cycliste féminin en raison de sa longévité et de son éclectisme, sans oublier la Néerlandaise Léontien Van Moorsel dans les années 90, la Suédoise Suzanne Ljungskog au début des années 2000, mais aussi la Néerlandaise Marianne Vos et l’Italienne Giorgia Bronzini, avant que n’arrive celle qui sera peut-être la plus grande de toutes par le palmarès, la Française Pauline Ferrand-Prévot, championne du monde en titre, mais aussi de cyclo-cross et de VTT, exploit unique dans les annales du vélo. Elle sera évidemment, cette année encore, la favorite de la course en ligne élite. Toutes ces femmes ont été championnes du monde une ou plusieurs fois, en réalisant parfois de grands exploits.

Revenons à présent sur l’histoire des championnats du monde sur route hommes, en regrettant une fois encore la date très tardive de ces championnats depuis 1995, qui nous prive souvent de la présence de plusieurs des principaux protagonistes de la saison. Quant aux autres, ils sont certes présents, mais dans quel état, après une saison qui commence désormais en janvier? C’est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui militent pour un nouveau changement de date, afin de redonner à ces championnats le lustre qu’ils méritent. Pourquoi pas en août, entre le Tour de France et la Vuelta ? Cela aurait le mérite d’avoir des coureurs encore en forme après le Tour, alors que d’autres se prépareraient spécialement pour ces championnats pendant le Tour de France. Cela étant, à partir du moment où on fait des J.O. un rendez-vous incontournable tous les quatre ans, quand organiser les championnats du monde chaque année bissextile? Pour ma part, la réponse est claire : la participation aux J.O. sur la route devrait se limiter aux « espoirs » (coureurs de moins de 23 ans), d’autant qu’aux J.O. le nombre de coureurs par nation est très limité (de un à cinq).

Une histoire très ancienne avec une domination belge et italienne

Pour ce qui concerne l’histoire de ces championnats, nous dirons qu’elle est déjà très ancienne, puisque le premier championnat du monde professionnel date de 1927, organisé par l’Union Cycliste Internationale à Adenau, sur le circuit du Nurburgring. Les amateurs pour leur part avaient déjà leur championnat depuis 1921, les deux premières éditions ayant été courues contre-la-montre. Ensuite les titres mondiaux se multiplieront avec le championnat du monde sur route féminin à partir de 1958, puis les championnats contre-la-montre (100 km) par équipes amateurs en 1962, avec un peu plus tard (en 1987) la même épreuve pour les féminines sur 50 km (une victoire pour la France en 1991), avant la création très attendue du championnat du monde contre-la-montre, rassemblant professionnels et amateurs, en 1994. Aujourd’hui, l’épreuve amateurs d’autrefois a été remplacée par l’épreuve espoirs, cette catégorie existant également pour le contre-la-montre, alors que chez les féminines il n’y a que l’épreuve en ligne et le contre-la-montre. Enfin, à cet historique quelque peu fastidieux, il faut ajouter que les courses en ligne ont la particularité de se disputer selon la formule des équipes nationales…sauf pour l’épreuve contre-la-montre par équipes, dont j’ai parlé au début de mon propos.

Le premier champion du monde professionnel fut un très grand champion, l’Italien Alfredo Binda, et son second ne l’était pas moins puisqu’il s’agissait de son compatriote Girardengo. Binda était le meilleur coureur de sa génération, capable de s’imposer sur tous les terrains, mais surtout redoutable au sprint, comme celui qui lui succéda en 1928 et 1929, le Belge Georges Ronsse.  Binda détient toujours le record des victoires (3) puisqu’il remporta de nouveau le titre en 1930 et 1932. Il est en bonne compagnie puisque les autres recordmen s’appellent Rik Van Steenbergen, l’inévitable Eddy Merckx et l’inattendu Oscar Freire. Ils ne sont guère plus nombreux avec 2 victoires, et là aussi on ne trouve que des grands champions puisqu’il y a, outre Ronsse, Schotte, Van Looy, Maertens, Le Mond, Bugno et Bettini. Enfin on notera que le plus jeune champion du monde sur route de l’histoire s’appelle Lance Armstrong (à peine 22 ans en 1993) à qui on n’a pas encore enlevé le titre (on a dû oublier !), et le plus âgé Joop Zoetemelk (presque 39 ans en 1985).

A noter également qu’en 1931 la victoire revint à un autre très grand coureur italien, Learco Guerra, sans doute un des plus grands rouleurs de tous les temps. Les Italiens apprécient d’ailleurs tout particulièrement l’épreuve arc-en-ciel, avec 19 victoires, à un niveau inférieur toutefois à celui des Belges qui ont remporté 26 titres. Et les Français ? Et bien, ils figurent à la troisième place parmi les nations victorieuses, mais avec seulement 8 titres, juste devant les Pays-Bas (7) et l’Espagne (5). Cela dit Belges et Italiens ont toujours eu une affection toute particulière pour les courses d’un jour, contrairement aux Français ou aux Espagnols traditionnellement plus redoutables dans les courses à étapes.

Huit victoires françaises seulement, mais quelques grands vainqueurs

Dans ces conditions les vainqueurs français ne pouvaient être que des champions affirmés, ayant pour nom Speicher (1933), Magne (1936), Louison Bobet (1954), Darrigade (1959), Stablinski (1962), Hinault (1980), Leblanc (1994 et Brochard (1997), certains d’entre eux comme Speicher, Magne, Bobet et Hinault figurant parmi les plus grands champions du vingtième siècle. En outre les victoires de Louison Bobet en 1954, et de Bernard Hinault en 1980, resteront à jamais parmi les plus belles courses de l’histoire de ces championnats du monde. Louison Bobet l’emporta à Solingen, malgré une crevaison à une quinzaine de kilomètres de l’arrivée alors qu’il était échappé avec le Suisse Schaer. Pour tout autre que lui une telle malchance eut été catastrophique, mais ce jour-là Louison était le plus fort et, au prix d’un effort inouï, il revint sur le coureur Suisse, et le lâcha pour arriver seul avec 22 secondes d’avance. Cet exploit lui permettait de réaliser le doublé Tour de France-championnat du monde que seuls Speicher (1933), Merckx (1971 et 1974), Roche(1987) et Lemond (1989), ont accompli avec lui.

Quant à Bernard Hinault, ce titre mondial conquis de haute lutte en 1980 à Sallanches fut pour beaucoup son chef d’œuvre. Ce jour-là (31 août 1980), « le Blaireau » fut peut-être plus grand qu’il ne le fût jamais sur un circuit taillé sur mesure pour lui, avec la fameuse côte de Domancy qui allait s’avérer de plus en plus meurtrière au fil des vingt tours de circuit, d’autant que l’équipe de France avait décidé très tôt de durcir la course pour son leader. Et cela réussit tellement bien qu’après 180 km de course, Hinault n’avait plus avec lui que Pollentier, Millar, Marcusen et Baronchelli.  Se sentant très fort, notre champion plaça alors plusieurs démarrages qui firent exploser ce dernier carré, le laissant seul dans l’avant-dernier tour avec l’Italien Baronchelli, lequel se contenta le plus longtemps possible de s’accrocher à la roue du « Blaireau », jusqu’à ce qu’il se fasse irrémédiablement lâcher dans la dernière escalade de la côte. Baronchelli finira second à 1mn10s, et le troisième, Fernandez, à 4 mn25s. De la belle ouvrage qui permettait à Bernard Hinault de venger Jeannie Longo, battue la veille sur incident mécanique et qui devra attendre l’année suivante pour remporter le premier de ses 13 titres mondiaux, mais aussi de rejoindre les vainqueurs de légende.

Des courses de légende, mais aussi quelques épisodes moins glorieux

En fait, à Sallanches, Bernard Hinault réalisa quasiment la même course et le même exploit que Fausto Coppi en 1953 à Lugano, sur un parcours similaire avec, là aussi, une côte sévère (Crespera) qui ne pouvait que permettre le sacre du plus fort. Coppi eut lui aussi un dernier accompagnateur, Germain Derycke, qui refusa tout relais jusqu’à l’ultime démarrage du campionissimo dans l’avant dernier tour, ce qui lui permit de s’envoler seul vers ce maillot arc-en ciel qu’il avait conquis à deux reprises en poursuite (1947 et 1949), mais qu’il n’avait jamais porté sur la route. En revanche d’autres épisodes moins glorieux ont marqué l’histoire du championnat du monde, notamment les guerres fratricides entre Coppi et Bartali, avec la triste comédie de Valkenburg (Pays-Bas) en 1948, qui valut aux deux antagonistes une suspension par leur fédération pour avoir honteusement abandonné, après avoir pris un retard considérable à force de s’épier et de se marquer. Il y eut aussi l’arrivée houleuse de 1963 à Renaix (Belgique),  où Van Looy en plein sprint faillit renverser Beheyt, lequel n’eut d’autre recours que de s’appuyer sur l’épaule de son leader, ce qui lui permit de l’emporter…involontairement, ce que néanmoins Van Looy ne lui pardonna jamais. On n’oubliera pas non plus la stupide guéguerre entre Anquetil et Poulidor, plus particulièrement en 1966 au Nurburgring, où les deux hommes se neutralisèrent tellement qu’ils terminèrent deuxième et troisième, battus au sprint par Altig, alors que celui-ci avait été lâché auparavant.

La création du championnat contre-la-montre a permis à certains d’endosser un maillot arc-en-ciel

Résultat, mis à part Coppi, aucun de ces trois illustres champions que furent Bartali, Anquetil et Poulidor ne devint champion du monde. Et il n’y avait pas encore de championnat du monde contre-la-montre, créé je le rappelle en 1994, pour qu’ils puissent se vêtir du maillot irisé au moins une fois dans leur carrière. Le premier vainqueur de ce nouveau championnat du monde fut le Britannique Chris Boardman, à l’époque recordman du monde de l’heure, et le record de victoires (4) appartient au Suisse Fabian Cancellara,  un des meilleurs rouleurs toutes époques confondues, qui l’emporta en 2006, 2007, 2009 et 2010. Dans le palmarès de ce championnat du monde contre-la-montre, on trouve également Jan Ullrich en 1999 et 2001, Abraham Olano en 1998, le seul à avoir remporté également la course en ligne (1995), Laurent Jalabert qui l’emporta à la surprise générale en 1997, Miguel Indurain vainqueur en 1995, ou encore Bradley Wiggins l’an passé, sans oublier l’Allemand Tony Martin et l’Australien Michael Rogers qui l’emportèrent à trois reprises. On peut d’ailleurs imaginer que ce soir Tony Martin aura rejoint Cancellara au nombre de victoires, d’autant que le Néerlandais Tom Dumoulin, si brillant lors de la dernière Vuelta, semble avoir perdu de sa forme étincelante pendant trois semaines en Espagne.

De tous ces champions, seuls Indurain, Ullrich, Cancellara et Martin soutiennent réellement la comparaison avec les grands rouleurs d’antan. D’ailleurs si comparaison il doit y avoir, celle-ci doit se faire avec le Grand Prix des Nations d’autrefois (créé en 1932), cette épreuve étant considérée comme le véritable championnat du monde contre-la-montre jusqu’à l’existence de celui-ci. Sur ce plan Cancellara reste en très bon rang, puisqu’il se situe derrière Jacques Anquetil (9 victoires) et Bernard Hinault (5 victoires), et devant Charly Mottet, vainqueur à 3 reprises, en notant toutefois que les premiers Grand Prix des Nations (de 1932 à 1956) faisaient 140 km avant de descendre doucement à 90 km dans les années 70, 80 et 90, alors que le championnat du monde contre-la-montre se déroule sur une distance avoisinant les 50 km (53 km cette année).

Cela dit, dans le cyclisme sur route, les courses contre le chronomètre ont le mérite d’être celles où il y a le moins de surprises, parce que, fatalement, c’est le meilleur spécialiste qui l’emporte…si bien sûr celui-ci est en forme. En revanche ce n’est pas toujours le cas dans les courses en ligne, et le championnat du monde est plus d’une fois revenu à un inconnu, dont ce fut le seul titre de gloire, comme l’Allemand Heinz Muller, qui a bénéficié en 1952 d’un bris de selle de Magni pour s’imposer, le Néerlandais Ottenbros en 1969, ou encore le Belge Rudy Dhaenens en 1990. A l’inverse, malgré un magnifique palmarès, Koblet, Anquetil, Ocana, Fignon, Kelly ou Mottet, n’ont jamais porté de maillot arc-en-ciel dans toute leur carrière. Dommage pour tous ces champions, qui ont remporté le Grand Prix des Nations au moins une fois, que le championnat du monde contre-la-montre n’ait vu le jour qu’en 1994! Mais cela ne les a pas empêchés d’avoir leur place au panthéon du cyclisme. De nos jours, c’est aussi le cas de Contador de n’avoir jamais été champion du monde, et plus encore celui de Valverde, qui détient pourtant le record du nombre de médailles remportées dans l’épreuve élite en ligne des championnats du monde (deux médailles d’argent et quatre en bronze). L’emportera-t-il cette année ? Pourquoi pas, mais je miserais plutôt une pièce sur Philippe Gilbert (titré en 2012), le jeune Polonais Kwiatkowski (champion du monde en titre) et plus encore sur Nibali, qui a tellement raté sa saison qu’il arrivera motivé comme jamais sur le circuit de Richmond. Et comme l’équipe italienne est toujours très forte… Au fait quand aurons-nous un successeur à Laurent Brochard (route) et Laurent Jalabert(contre-la-montre) ? On l’attend depuis 18 ans. Les Français n’aiment pas les exploits trop rapprochés! Qu’ils me fassent mentir!

Michel Escatafal


Contador peut réussir son chef d’oeuvre l’an prochain…

 

pistoleroQuel est le meilleur coureur cycliste actuel ? S’il est difficile de faire un choix pour les classiques d’un jour, où personne ne domine réellement comme Philippe Gilbert en 2011, en revanche dans les courses à étapes le meilleur reste incontestablement Alberto Contador, lequel a retrouvé en 2014 une suprématie perdue en 2013, après son horrible période entre 2011 et 2012, où il fut privé de Tour de France et où l’UCI lui a supprimé ses victoires acquises sur la route en 2011, suite à son contrôle anormal sur le Tour 2010 pour des doses ridicules de produit interdit (clembutérol) qui, en aucun cas, ne pouvaient l’avoir aidé à améliorer ses performances.

En tout cas, tout le monde se réjouit de la décision affirmée et assumée du Pistolero de tenter le doublé Giro-Tour, au moment où ses rivaux (Froome, Nibali, Quintana, Rodriguez, Valverde) misent tout ou presque sur une victoire dans le Tour de France, avec pour Froome une tentative de doublé Tour-Vuelta, inédit depuis le changement de date du Tour d’Espagne. Et en parlant de Froome, on souhaite tous que le coureur britannique soit au top au moment du Tour, comme Contador, pour avoir de nouveau droit au duel que nous n’avons eu l’an passé que dans le Dauphiné et la Vuelta.

N’oublions que ce sport comme beaucoup d’autres n’atteint sa dimension supérieure qu’à travers les duels qu’il engendre. Dans les années 40, nous avons connu la lutte pour le pouvoir entre Coppi et Bartali, deux des plus grands champions de tous les temps. Ensuite au début des années 50, ce fut Coppi contre Koblet. Dans les années 60, il y eut le duel Anquetil-Poulidor, faute d’avoir eu droit  à la rivalité entre Anquetil et Rivière qui aurait été autrement plus dure, si ce dernier n’avait vu sa carrière brisée à l’âge de 24 ans. Puis à la fin des années 60 et au début des années 70, ce fut l’époque où Merckx gagnait tout ou presque malgré des rivaux  de la classe de Gimondi ou Luis Ocana, ce dernier étant le seul capable dans ses grands jours de battre à la régulière « le Cannibale », comme Koblet fut le seul à pouvoir se hisser au niveau de Coppi vingt ans auparavant. Ensuite vint l’ère Hinault, mais comme à l’époque d’Anquetil et Merckx, ses challengers (Fignon, Moser, Saronni) ne pouvaient que l’inquiéter épisodiquement dans ses grandes années. Puis vint l’ère Indurain avec comme contradicteur  principal Rominger, sans que celui-ci puisse s’élever au niveau de son rival. Enfin arriva la domination d’Armstrong dans le Tour de France, lui aussi parfois menacé mais jamais battu par Ullrich ou Basso.

Est-ce que le duel Contador-Froome ressemblera au duel Coppi-Bartali, avec de grandes victoires pour l’un et l’autre, même si au final l’un (Coppi)  était au dessus de l’autre (Bartali), ou bien est-ce que ce sera comme le duel entre Anquetil et Poulidor ou Armstrong et Ullrich, avec la victoire dans la quasi-totalité des cas des premiers nommés ? Là est  toute l’interrogation des amateurs de vélo après la Vuelta 2014, où Contador avait réussi sa « résurrection » un peu mieux que Froome, après leurs chutes dans le Tour de France, même si le sentiment de tous les vrais amateurs de vélo, ceux qui voient les choses objectivement sans être déformés par le prisme du dopage ou le pur et imbécile chauvinisme, reste que le Pistolero est sans doute un tout petit cran au-dessus du Kényan blanc.

Si j’ose cette affirmation, c’est parce qu’il ne faut surtout pas avoir sa vision déformée par le spectacle du Contador 2013…qui n’était pas le vrai Contador, pour de multiples raisons, à commencer par le fait qu’il venait de vivre deux années terribles, malgré une victoire laborieuse dans la Vuelta 2012, comme je l’ai rappelé auparavant. Ce Contador 2013 n’avait en effet rien à voir avec celui du Tour 2009 ou du Giro 2011, qu’il avait outrageusement dominé. En fait ce Contador version 2013 n’était guère meilleur que celui de 2010, où il faillit être battu dans le Tour par Andy Schleck, loin de valoir Froome, très supérieur au Luxembourgeois contre-la-montre et aussi meilleur en montagne avec ses démarrages supersoniques…auxquels semble s’habituer Contador, comme on a pu le constater cette saison au Dauphiné et à la Vuelta, étant le seul à pouvoir y répondre et même à contrer un peu plus haut.

Et pour revenir au Tour 2010, si le crack espagnol l’a finalement emporté sur la route, c’est uniquement sur l’expérience, en leurrant à plusieurs reprises son rival Andy Schleck, aujourd’hui jeune retraité, comme Anquetil l’avait fait avec Poulidor en 1964, notamment au Puy-de-Dôme, sans oublier son équipe qui, précisément, lui avait permis de bluffer en menant grand train en montagne, comme si elle préparait une attaque de son leader. Ce fut tout particulièrement le cas dans la montée de Morzine-Avoriaz, alors que Contador était dans un mauvais jour. D’ailleurs Contador avait fini ce Tour très fatigué, signe que la condition physique n’était pas vraiment au niveau espéré…et que le clembutérol ne l’avait pas du tout aidé.

Mais pourquoi ce retour en arrière ? Tout simplement parce que je voudrais dire deux mots sur la possibilité ou l’impossibilité de réaliser de nos jours le doublé Giro-Tour, le dernier en date étant l’œuvre de Pantani au siècle précédent (1998). Il est vrai que depuis cette date, Contador n’a pas pu tenter ce pari, sauf en 2011 où il avait une épée de Damoclès au-dessus de la tête. En 2008, en effet, Contador fut privé de Tour de France parce que son équipe d’alors, Astana, était dans l’œil du cyclone pour des contrôles antidopage positifs de Vinokourov et Kashhechkin. A ce propos, compte tenu des derniers éléments sur le thème du dopage concernant cette même équipe, à présent dirigée par Vinokourov et dans laquelle figure Nibali, le vainqueur du Tour cette année, il est intéressant de noter que cinq cas positifs de dopage lourd dans la galaxie Astana, ne l’auront pas privée de sa licence World Tour. On comprend pourquoi l’ancien président de l’UCI, Pat Mac Quaid, a pu   dire qu’il y avait sans doute eu une forme d’injustice à l’égard de Contador en 2010-2011, injustice qui a fait le bonheur des contempteurs du cyclisme, et de nombre de forumers sur les sites de sport, aussi ignares que malveillants.

Fermons la parenthèse, pour revenir à cette année 2011 où Contador ne put réellement défendre ses chances dans le Tour avec l’intégralité de ses moyens, d’abord en raison de deux chutes pendant l’épreuve qui l’handicapèrent au niveau du genou, et ensuite parce que le Pistolero, tout grand qu’il est, quelle que soit sa force de caractère, sa confiance en lui, ne pouvait pas ne pas penser que, même vainqueur, sa victoire lui serait retirée. D’ailleurs tout le monde savait bien que Contador serait suspendu à ce moment-là, le désir de l’UCI et plus encore de l’AMA étant d’abord de faire un exemple. Et quel meilleur exemple, même pour des quantités de produit ridiculement faibles, indécelables dans la quasi-totalité des laboratoires du monde entier, quel meilleur exemple dis-je que condamner Contador, le meilleur cycliste de la planète, quitte à donner ses trophées à des coureurs précédemment confrontés au dopage…alors que Contador était autorisé à disputer ces épreuves.

Tout cela pour dire que je reste persuadé que le doublé Giro-Tour reste du domaine du possible encore aujourd’hui, malgré des contrôles de plus en plus fréquents et de plus en plus sophistiqués. Cela étant, s’il y a aujourd’hui un coureur capable de le réaliser c’est Contador, à condition de ne pas avoir de problème de santé ou de n’être pas confronté aux chutes inhérentes aux grandes épreuves à étapes les premiers jours. En 2014, s’il en avait eu le dessein et sans la malchance, Contador pouvait réaliser ce fameux doublé, car c’était le plus fort. Il aurait aussi pu le faire en 2011, sans les problèmes multiples auxquels il a été confronté, dont j’ai déjà parlé. Il suffit de voir comment il a terminé le Tour 2011, avec une attaque suicidaire lors de la dernière étape de montagne à 95 kilomètres de l’arrivée, n’étant rejoint qu’à quelques encablures de l’arrivée, plus sa troisième place contre-la-montre le lendemain, veille de l’arrivée, à 53s de Tony Martin sur la distance de 42.5 km, pour s’apercevoir qu’il aurait pu gagner ce Tour et faire le doublé, après un Tour d’Italie, dont certains ont dit que c’était le plus dur depuis des décennies.

Voilà pourquoi je pense que le Pistolero peut réussir ce doublé, et je ne suis pas le seul à le penser. Certes la concurrence est très sévère, et elle l’est d’autant plus que ses principaux rivaux vont faire l’impasse sur le Giro pour arriver à leur maximum sur le Tour de France, mais ce n’est pas une raison pour douter de la capacité de Contador à réussir ce banco, qui serait son chef d’œuvre en carrière, et qui lui permettrait de se rapprocher à une unité du record de Merckx au nombre de grands tours remportés (11). Le regretté Laurent Fignon ne s’y était pas trompé en ayant envisagé pour Contador ce doublé Giro-Tour pour 2011, à la condition de courir le Giro à 90%de ses possibilités, un doublé que ce même Laurent Fignon aurait dû réaliser en 1984, si les organisateurs du Giro de l’époque n’avaient  pas quelque peu aidé Moser. Mais ça c’est une autre histoire, et aujourd’hui, ce ne serait plus possible. Comme, semble-t-il de nos jours, on ne suspend plus les sportifs pour quelques poussières de clembutérol trouvées dans leurs urines, certains étant même acquittés sans la moindre difficulté. Mais ça aussi c’est une autre histoire…

Michel Escatafal


Si les contre-la-montre bloquent la course, pas de contre-la-montre la dénature

giro 2015tour 2105Avant d’évoquer le sujet de mon billet, le Tour de France, je voudrais souligner une fois encore la stupidité des instances qui régissent le sport à propos du dopage. En effet, alors que Lance Armstrong voulait prendre part hier à une course de charité à Greenville en Caroline du Sud, appelé le Gran Fondo Hincapie, on lui a tout simplement interdit la participation à cet évènement pour le motif qu’il est suspendu à vie pour dopage. Le plus triste dans cette décision est qu’on a l’impression qu’il est le seul sportif à s’être dopé pendant sa carrière et, bien entendu, il s’agit d’un coureur cycliste. Désolant, même si cela satisfait tous les censeurs qui n’ont jamais commis la moindre infraction leur vie durant…parce qu’ils sont parfaits, ce qui leur permet de se battre pour jeter la première pierre à destination d’un contrevenant, à supposer qu’il le soit réellement. En outre, que je sache, Armstrong n’est quand même pas un criminel, et il n’a pas davantage braqué une banque ou un magasin quelconque !!!

Après cette introduction indignée devant tant de bêtise et d’hypocrisie, revenons au sport, le vrai, pour dire qu’à présent nous connaissons le parcours de deux des trois grands tours de la saison cycliste, information d’autant plus intéressante qu’Oleg Tinkoff, patron de Tinkoff – Saxo Bank, est décidé à offrir un million d’euros aux quatre meilleurs coureurs à étapes actuels, à savoir Contador, Froome, Nibali et Quintana, s’ils décidaient de courir les trois grands tours l’an prochain. Certains observateurs ont trouvé l’idée intéressante, d’autres loufoques, tandis que nombreux dans notre pays pensaient que ce n’était rien moins qu’une incitation au dopage, obsession des Français ! Cela dit, est-ce vraiment une bonne idée ? Je suis dubitatif, parce qu’il paraît très, très difficile de « jouer la gagne » sur les trois épreuves la même année. Autre élément qui ne milite pas pour ce triplé : cela signifierait pour ces quatre coureurs de mettre toute leur énergie et leurs forces uniquement sur ces courses…ce qui serait injuste pour les organisateurs des autres courses du calendrier, notamment Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, le Tour de Catalogne, le Tour de Romandie, le Tour du Pays-Basque, le Tour du Suisse ou le Dauphiné-Libéré. Autant d’épreuves qui appartiennent elles aussi à l’histoire et même à la légende du vélo, sans parler évidemment de l’impossibilité pour ces champions de disputer les Ardennaises, par exemple. Enfin, avant d’envisager de courir les trois grands tours nationaux en une même année, pour les gagner si possible, que les meilleurs coureurs envisagent d’abord de réaliser le mythique doublé Tour-Giro que seuls Coppi, Anquetil, Merckx, Hinault, Roche, Indurain et Pantani ont réussi au cours de leur carrière.

Est-ce faisable de nos jours ? La réponse est clairement positive, surtout avec un Giro un peu moins dur que certaines années, par exemple comme celui qui nous est proposé en 2015. Pour mémoire je rappellerais que Contador aurait pu le réaliser en 2011, sans cette lamentable affaire de traces de clembutérol. Si j’écris cela, c’est parce que malgré un hiver ô combien perturbé par ce contrôle anormal, qui ne l’aurait pas été dans la quasi-totalité des laboratoires, Contador a fini cinquième du Tour de France, après avoir subi les affres de deux chutes au début et au milieu de l’épreuve qui ont abîmé ses genoux. En outre, il a fini très fort ledit Tour de France 2011, comme en témoignent son baroud d’honneur avec une attaque insensée à presque 100 km de l’arrivée lors de l’étape qui arrivait à l’Alpe d’Huez, et une remarquable performance contre-la-montre (la veille de l’arrivée), où il termina à la troisième place sur la distance de 42,5 km, à 1mn06s de Tony Martin, le roi du chrono ces dernières années. Tout cela pour dire qu’un Contador arrivant serein au départ du Tour de France, sans subir les sifflets et la vindicte des faux amateurs de vélo qui le considéraient comme un paria, aurait probablement gagné ce Tour de France tout à fait à sa portée. Il est d’ailleurs à la fois triste et amusant de voir aujourd’hui la plupart des Français ne s’intéressant qu’au Tour de France le porter dans leur cœur…parce qu’il a battu Froome à la Vuelta. Mais cela ne durera pas, parce qu’il est redevenu le meilleur. En France, et ce n’est pas nouveau, on n’aime pas les gagnants : la preuve, sur les routes de France au mois de juillet, on a toujours préféré Poulidor à Anquetil !

En parlant de Poulidor et Anquetil nous revoilà plongé dans le Tour de France et son parcours pour 2015 dévoilé ces derniers jours. Un parcours dont on nous dit qu’il fait la part belle aux grimpeurs, ce qui est en partie vrai, mais surtout qui défavorise clairement les rouleurs…ce qui est pour le moins étonnant. Pourquoi un ridicule contre-la-montre de 14 km le premier jour ? Si j’ai employé le mot ridicule c’est parce que ces 14 kilomètres seront les seuls en individuel contre le chrono, une distance équivalente aux secteurs pavés dans l’étape de Cambrai. Voilà qui me gêne un peu si l’on se réfère à l’histoire du vélo sur route, car la première étape contre-la-montre dans le Tour de France date de 1934 (victoire du vainqueur, Antonin Magne, sur la distance de 90 km). En tout cas ces 14 kilomètres font parler, comme par exemple Julio Jimenez, grand escaladeur dans les années 60, qui n’hésite pas à dire qu’il devrait y avoir plus de contre-la-montre. Quant à Delgado, il pense carrément que cela est fait pour aider les nouveaux talents français.

En revanche tous ces gens oublient qu’il y aura, comme l’an passé, des pavés, et je doute que cela avantage les Français. Au fait, était-ce bien utile de remettre des pavés de nouveau cette année, avec les risques que cela comporte ? Rappelons-nous le Tour de France 1979, avec cette crevaison de Bernard Hinault qui lui a fait perdre 3mn26s par rapport à Zoetemelk, lequel avait aussi crevé, sauf que son équipier Sven Nilsson était à ses côtés pour lui donner immédiatement sa roue avant. Certes cette année-là Hinault a remporté son second Tour de France devant Zoetemelk, mais cette victoire il l’a surtout construite dans les contre-la-montre, à Bruxelles sur la distance de 33 km (36 s d’avance sur son rival néerlandais), puis entre Evian et Morzine (2mn37s d’avance sur la distance de 54km), et enfin à Dijon (1mn9s sur la distance de 48 km), après avoir gagné le deuxième jour un autre c.l.m entre Luchon et Superbagnères (24 km). Reconnaissons que là c’était trop, d’autant qu’il y avait en plus deux étapes de c.l.m. par équipe de 87.5 km et 90 km. De la folie pure !

En tout cas les anti-Contador ou anti-Froome, surtout nombreux en France, seront contents, car ni l’un ni l’autre n’est à l’aise sur les pavés, mais je trouve pour ma part hallucinant que l’on puisse quasiment supprimer le contre-la-montre individuel, pour le remplacer par des secteurs pavés plus longs que l’an passé. A ce compte là, il n’y a qu’à faire un Paris-Roubaix bis comme étape dans le Nord ! Pas sûr toutefois que le Tour de France y gagnerait. Autre étonnement, pourquoi avoir attendu la neuvième étape pour placer une étape contre-la-montre par équipes de 28 km ? A-t-on imaginé le handicap que cela constituerait pour une équipe ayant perdu deux coureurs sur chute dans l’étape des pavés, pour ne citer qu’elle ? Oui pourquoi cela ? J’avoue là aussi que je m’interroge sur les intentions des organisateurs. A-t-on vraiment privilégié le sport dans cette affaire ?

Résultat, il est du coup très possible que Froome fasse le choix de disputer le Giro et la Vuelta, où il aurait évidemment beaucoup plus de terrains à sa convenance, à commencer par les 60 kilomètres contre le chrono en individuel dans le Giro. Cela nous permettrait d’assister dès le printemps au grand duel entre Froome et Contador, puisque ce dernier va avoir comme premier objectif de remporter son troisième Tour d’Italie. Reconnaissons que c’est un programme très alléchant…en espérant que ce duel n’ampute pas trop les forces de celui qui courra aussi le Tour de France, Contador, auquel cas un Quintana ou un Nibali pourrait profiter de l’aubaine. Finalement, le million d’euros de Tinkoff aurait été mieux utilisé à l’offrir à ceux qui tentent le doublé Giro-Tour, ce qui aurait mis à égalité les quatre grands leaders. Au fait, et les Français ? Les amateurs de vélo du seul mois de juillet et autres franchouillards espèrent qu’un Tour sans c.l.m. ou presque pourraient voir les Pinot, Bardet, Rolland ou Barguil sur le podium. J’ai peur pour eux que ce ne soit qu’un rêve, car qui pourrait croire que Péraud aurait terminé second cette année si Froome et Contador n’étaient pas tombés ?

Michel Escatafal


Le record de l’heure se meurt…comme la piste

FaurerivieremerckxobreeEn regardant le Giro chaque jour, et en entendant évoquer ça et là les noms des anciens grands champions qui ont marqué l’histoire de cette épreuve, je me dis que le cyclisme n’a pas évolué comme le souhaitent de nombreux fans de ce sport. Tout a changé dans le vélo, le matériel, ce qui est normal, mais aussi et surtout la perception qu’ont les jeunes de ce sport magnifique. Une perception qui, il faut le reconnaître, est aussi due aux multiples affaires de dopage qui ont pollué et polluent à intervalles réguliers les compétitions. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser le phénomène, mais force est de constater que l’on parle de dopage dans le sport essentiellement à propos du cyclisme. Comme si le cyclisme était le seul sport touché par des performances où la pharmacopée joue son rôle !

Certains vont penser que je me répète, mais je n’arrive pas à accepter cette injustice qui consiste à condamner et à montrer du doigt des sportifs exerçant un des plus durs métiers qui soit, alors que le dopage est inhérent au sport de compétition. Il l’est tellement que, même si certaines pratiques ne figurent pas dans le code antidopage, même si l’on n’utilise pas de produits interdits pour augmenter ses performances, on peut considérer qu’il y a dopage à partir du moment où on peut se payer des entraînements dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la vie « normale ». En disant cela, je pense par exemple aux stages en altitude ou aux divers moyens que l’on a pour mieux récupérer de ses efforts. Je pense aussi à l’évolution du matériel, qui ne met pas toujours les champions sur un pied d’égalité, au point que la victoire dans un grand tour s’est jouée parfois sur l’avantage que procurait une nouveauté technologique. Un seul exemple : A combien était estimé l’avantage procuré par le guidon de triathlète qu’utilisait Greg Le Mond dans le Tour de France 1989, par rapport à celui utilisé par les autres concurrents dont Laurent Fignon ? A coup sûr très supérieur aux 8 secondes qui ont permis au coureur américain de devancer le champion français à l’arrivée à Paris.

Dans ce cas, comment appeler cela ? Ce n’était pas du dopage issu d’un médicament, mais le résultat n’était-il pas le même ? Dans le même ordre d’idées, certains affirment que la razzia britannique sur le cyclisme sur piste aux J.O. de Londres l’an passé, était due en grande partie à un avantage technologique, lequel aurait permis notamment à Kenny de battre Baugé en finale de l’épreuve de vitesse, alors qu’il ne l’avait jamais battu auparavant. D’autres aussi s’étonnent de voir que Bradley Wiggins ait pu l’an passé écraser tous les contre-la-montre auxquels il a participé…alors qu’auparavant il n’en gagnait jamais un seul. Là aussi certains prétendent que c’est une histoire de pédalier. Pour ma part, je ne me prononcerais pas sur ces hypothèses, parce que je ne suis pas assez compétent en technique pour affirmer que Kenny ou Wiggins ont réellement bénéficié de ces avancées technologiques. En outre, personne ne niera que Kenny est un grand sprinter, ni que Wiggins est un grand rouleur, comme en témoignent ses nombreux titres mondiaux ou olympique en poursuite.

En parlant de cyclisme sur piste, la transition est toute trouvée pour évoquer un des grands monuments du vélo…qui ne l’est plus : le record du monde de l’heure. Ce record était une sorte de Graal auquel aspiraient tous les plus grands champions, sans toutefois oser s’y attaquer tellement l’exercice était difficile et éprouvant. Combien de lauréats en effet, ont promis de ne plus jamais refaire une tentative, parce qu’ils avaient trop souffert pour tenir une heure sur la base de 46, 47, 48 ou 49 km dans l’heure ? Est-ce pour cela qu’on ne veut plus s’attaquer à ce record, autrefois mythique, ou bien sont-ce plutôt des questions de rentabilité pour un sponsor ? Pour ma part j’opterais pour la deuxième solution, en ajoutant que malheureusement tout ce qui touche au cyclisme sur piste n’intéresse guère les foules, lesquelles ne font que suivre les médias…et les fédérations nationales dans ce mouvement. Dans ce cas, battre le record de l’heure se ferait dans l’indifférence générale. En outre, personne ne veut admettre que s’attaquer au record de l’heure en mars, ne pénaliserait pas nécessairement un crack dans sa quête d’une victoire dans le Tour de France, surtout en pensant aux « presque tours du monde » que s’offrent les coureurs en début de saison. Il suffit de prendre l’exemple de Contador cette année, qui entre janvier et mars a couru en Argentine, puis à Oman, avant de retourner en Italie, puis en Espagne, et arriver complètement « lessivé » aux classiques ardennaises..

Après ce long préambule, passons à présent au sujet que je voulais évoquer, le record de l’heure, qui manifestement n’est plus au niveau où il devrait être. Si je dis cela, c’est parce que certains coureurs, pistards ou routiers, pourraient faire beaucoup mieux que les 49,700 km de l’inconnu tchèque Ondrej Sosenka. Pour en être persuadé, il suffit de regarder les chronos dont sont capables de jeunes poursuiteurs élevés sur la piste comme l’Australien (21 ans), Jack Bobridge, qui a réussi en février 2011 à battre le record du monde des 4 km avec le fabuleux chrono de 4mn10s534, soit 6/10 de seconde de mieux que le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui datait de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono était tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, qui l’a précédé sur le palmarès du championnat du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s, tout comme l’actuel détenteur du titre mondial, australien lui aussi, Michael Hepburn.

Cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux, qui ont entre 21 et 24 ans,  pourraient, et même devraient s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout véritable amateur de cyclisme, c’est-à-dire pour ceux qui ne se contentent pas de comptabiliser de la même façon une victoire au Tour de Turquie avec un titre mondial en poursuite ou un succès dans un grand tour, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs, quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35,325 km quand même !), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Il y a d’abord le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon pistard, mais aussi excellent routier (vainqueur de Milan-San Remo, Milan-Turin et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km) au Vigorelli de Milan.

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert sur le vélodrome de Rome (qui remplaçait le vieux Vigorelli de Milan) en octobre 1967 la distance de 48.093km. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Aujourd’hui le record est détenu (depuis 2005) par l’inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka, avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus, à commencer par celui du 200m détenu par Kevin Sireau depuis 2009 (9s572) .

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km dans l’heure (50,808 km et 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises le projet de s’y attaquer…sans toutefois dépasser le stade de l’intention. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes, à commencer par  Tony Martin, l’actuel champion du monde contre-la-montre, de surcroît excellent pistard dans ses jeunes années (champion d’Allemagne de poursuite par équipes en 2004 et 2005), qui pourrait lui aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le vainqueur du dernier Tour de France, le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se devait de battre autrefois, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard (champion d’Europe à l’américaine et finaliste du championnat du monde de poursuite), aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu dans l’espoir d’une tentative de Cancellara, Martin ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit, quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara aurait pour lui sa puissance ou sa résistance, mais ce n’est pas un pistard comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’il a toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que les candidats les plus crédibles sont Tony Martin et plus encore Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes. Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km. Jamais un coureur n’a été et ne sera peut-être aussi doué que l’était ce champion exceptionnel qui, rappelons-le, vit sa carrière s’arrêter un jour de juillet 1960 dans la descente du col du Perjuret, alors qu’il s’apprêtait, à 24 ans, à remporter son premier Tour de France.

Michel Escatafal