Jean Forestier, à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire

forestierAprès un Tour des Flandres qui a consacré définitivement Fabian Cancellara au rang des très grands routiers, place ce dimanche à Paris-Roubaix, dont le coureur suisse sera encore le grand favori, ce qui lui permettrait, s’il l’emportait, de réaliser un troisième doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, comme en 2010 et 2013. Paris-Roubaix est une épreuve mythique, appelée aussi « la Reine des classiques », appellation qui convient à beaucoup de monde, parce que s’il y a une course qui fait rêver les coureurs et les suiveurs, c’est bien elle, et cela ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Certes, il n’est pas question de revenir jusqu’à « la préhistoire du vélo », terme qu’emploient ceux qui veulent ignorer l’histoire de ce sport, mais on ne doit jamais oublier que le cyclisme se nourrit autant de sa légende que des courses ayant lieu aujourd’hui.

D’ailleurs, malgré ses difficultés et les attaques incessantes et stupides de certains de ses fans, si le vélo est de nos jours un des quatre ou cinq grands sports de la planète en termes d’audience globale, c’est d’abord à son passé et notamment à l’époque de son âge d’or qu’il le doit. Une époque où les coureurs ne se concentraient pas sur un seul objectif comme aujourd’hui, mais « faisaient toute la saison ». Tous les plus grands champions, y compris les potentiels vainqueurs de grands tours, participaient à Paris-Roubaix pour ne citer que cette classique, parce qu’on considérait qu’un palmarès ne se composait pas uniquement d’une ou plusieurs victoires dans le Tour ou le Giro. Cela dit, il y a quelques décennies, la saison de cyclisme sur route commençait beaucoup plus tard, la première grande épreuve du calendrier, Paris-Nice, se situant au mois de mars, alors qu’aujourd’hui la plupart des coureurs ont déjà à ce moment nombre de jours de course dans les jambes.

Fermons cette longue introduction pour nous retrouver au départ de ce Paris-Roubaix 1955, le jour de Pâques comme c’était la tradition depuis le dimanche 19 avril 1896, d’où son appellation « La Pascale », une date qui avait fort irrité les autorités religieuses…parce que les coureurs et les suiveurs ne pouvaient pas faire leurs Pâques. En 1955, la saison avait commencé avec trois grandes victoires remportées par des coureurs ayant l’habitude de vaincre dans les courses d’un jour, à savoir Germain De Rycke (Milan-San Remo), Briek Schotte (Gand-Wevelgem) et notre Louison Bobet qui avait battu au sprint dans le Tour des Flandres Koblet et Van Steenbergen. Bien entendu, les coureurs dont nous venons de citer les noms figuraient parmi les grands favoris au départ de Paris-Roubaix cette année-là, en précisant que, déjà à ce moment, les organisateurs avaient pour tâche de trouver un nouvel itinéraire afin de maintenir la tradition des secteurs pavés. Ce fut la raison pour laquelle on allongea le parcours d’une vingtaine de kilomètres (249 km), puisqu’on avait ajouté les secteurs pavés en faux-plat de Moncheaux et Mons-en-Pévèle.

Le début de course fut marqué par quelques escarmouches, mais les 159 coureurs qui avaient pris le départ sous un ciel maussade, avec le froid, la pluie et un fort vent contraire au fur et à mesure que l’on avançait dans le parcours, allaient se réchauffer très rapidement grâce à trois échappées matinales, qui ont obligé les favoris à s’employer pour ne surtout pas manquer le rendez-vous crucial de Mons-en-Pévèle. Mais la course n’allait réellement s’animer qu’après le troisième regroupement à Amiens, sous l’impulsion notamment du Belge Raymond Impanis, vainqueur de Paris-Roubaix et du Tour des Flandres l’année précédente, certainement un des meilleurs routiers dans les années 50. Cependant le coureur belge allait montrer ses limites dans la côte de Doullens, contrairement à Raphaël Géminiani, Jacques Dupont (ex-champion olympique du km en 1948, champion de France en 1954, et deux fois vainqueur de Paris-Tours en 1951 et 1955), et plus encore à Louison Bobet, lequel avait tellement secoué le peloton que les trois hommes se retrouvèrent en tête.

Toutefois, à Arras, un regroupement général s’opéra en vue des premiers secteurs pavés. En fait la course allait réellement commencer à une quarantaine de kilomètres de Roubaix, à Courcelles, où Scodeller s’extirpa du peloton avant d’être rejoint peu après par Bernard Gauthier et Jean Forestier. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente de la côte de Champeaux, Jean Forestier décida d’accélérer en vue de Mons-en Pévèle, secteur stratégique pour lui. Peu avant, dans la côte, il s’était testé et s’était aperçu qu’il avait les mêmes « bonnes jambes » qu’à l’entraînement, ce qui le confortait dans l’idée qu’il pouvait être un protagoniste important dans cette épreuve qui lui convenait parfaitement.

Il faut savoir que, malgré son jeune âge (25 ans), Jean Forestier était déjà un excellent coureur. Il évoluait certes dans l’équipe Follis (maillot vert à bande blanche), ce qui était un handicap car il était le seul coureur de niveau international de cette formation, mais précédemment il avait inscrit son nom au palmarès de la Polymultipliée, et surtout du Tour de Romandie en 1954, devançant Fornara, un des meilleurs coureurs italiens de la décennie 50, et Carlo Clerici, qui allait remporter le Giro quelques semaines plus tard. Forestier confirmera cette réputation de grand coureur les années suivantes, en remportant le Tour des Flandres en 1956, puis le Critérium National, de nouveau le Tour de Romandie et en étant le premier « maillot vert » du Tour de France en 1957, l’année de la première victoire de Jacques Anquetil.

C’était donc un concurrent à prendre au sérieux, d’autant que peu avant le secteur de Mons-en Pévèle, il était accompagné par deux remarquables coureurs, Gilbert Scodeller, vainqueur de Paris-Tours en 1954, et Bernard Gauthier, qui avait déjà remporté deux de ses quatre Bordeaux-Paris. Et pourtant, à la grande surprise de Forestier, les vedettes du peloton temporisèrent, ce qui incita Forestier à poursuivre son effort. Ainsi, il allait décrocher à la régulière Bernard Gauthier du côté de Mérignies, puis un peu plus loin Scodeller, victime d’une crevaison. A présent la voie était libre pour le coureur lyonnais, et il ne lui restait plus qu’à foncer vers la ligne d’arrivée. Il est vraisemblable que dans toute autre course Forestier aurait dû capituler face à ses poursuivants, mais Paris-Roubaix avec ses portions pavées est véritablement une course spéciale. Et avec son énorme développement (52×14) pour l’époque, Forestier allait résister à ses poursuivants jusqu’à l’arrivée. Ces poursuivants n’étaient pas n’importe lesquels, puisqu’ils s’appelaient Scodeller, mais aussi Bobet et Coppi qui avaient rejoint le coureur nordiste, lesquels avaient distancé le reste du groupe avec Impanis et Koblet.

Trois coureurs dont Bobet et Coppi, l’actuel et l’ancien maître du peloton, aux basques de Jean Forestier pendant 30 kilomètres, avec en plus une roue voilée! Qui aurait imaginé que Forestier pût aller au bout de son aventure ? Personne sans doute…à part lui, parce qu’il savait qu’il « marchait » admirablement, et aussi peut-être parce qu’il s’imaginait que Coppi et Bobet ne s’entendraient pas suffisamment pour mener une vraie chasse. Et de fait nous assistâmes à un duel de prestige entre les deux cracks français et italien…qui ne pouvait que favoriser les desseins de Forestier, d’autant que Scodeller lui-même semblait quelque peu à bout de souffle. Pour être juste, il faut dire que Coppi et Scodeller se méfiaient surtout du finish de Louison Bobet, incontestablement le plus rapide du lot, mais qui ne voulait pas emmener sur un plateau ses adversaires jusqu’à l’arrivée, ce qu’il fit vertement savoir à Coppi à l’arrivée. A la décharge du Campionissimo, même s’il avait encore de beaux restes à bientôt 36 ans, il faut avouer qu’il n’était plus le même qu’auparavant.

Résultat, Jean Forestier résista au prix du plus beau contre-la-montre de sa vie, où il découvrit pour la première fois de sa carrière la douleur inhérente aux plus grands exploits, au point de s’effondrer littéralement sur la pelouse du vélodrome roubaisien, une fois franchie la ligne d’arrivée. Il avait réussi à garder une petite quinzaine de secondes sur ses prestigieux poursuivants, Coppi terminant second devant Louison Bobet, qui ne disputa pas le sprint, et Scodeller. Un peu plus loin, avec 42 secondes de retard, arrivait un petit groupe de quatre coureurs emmené par Impanis devant son compatriote Sterckx, le Suisse Hugo Koblet et Bernard Gauthier, Jacques Dupont terminant à la neuvième place avec 1mn08s de retard. Pour sa part le jeune Jacques Anquetil (quinzième) arriva avec un groupe réglé au sprint par Rik Van Steenbergen, à plus de trois minutes du grand vainqueur du jour, qui est  à présent le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix.

Jean Forestier prouvera l’année suivante sa grande classe dans ce même Paris-Roubaix, terminant à la troisième place de l’épreuve, derrière Fred De Bruyne lui-même battu au sprint par Louison Bobet, qui remportait enfin la « Reine des Classiques ». Mais auparavant Jean Forestier avait remporté le Tour des Flandres, en démarrant à environ cinq cents mètres de l’arrivée pour l’emporter avec quelques secondes d’avance sur les sprinters belges surpris par ce démarrage, lesquels mirent très longtemps à réaliser qu’ils avaient perdu une course qu’ils ne pouvaient pas perdre, surtout en pensant qu’ils prirent neuf des dix premières places…derrière Forestier. Là aussi certains diront qu’il avait profité des circonstances, notamment la chasse menée derrière De Bruyne, longtemps échappé, qui fut rejoint à quatre kilomètres de l’arrivée. Néanmoins force est de constater que ce coureur aux cheveux noirs et abondants, qui faisait penser à un danseur de flamenco andalou, était un combattant de premier ordre et une merveille d’opportunisme. En tout cas il figure à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire, et nombreux sont ceux qui pensent qu’avec un peu de chance et un peu plus de confiance en lui, il aurait pu remporter un Tour de France, épreuve dont il prit la quatrième place en 1957.

Michel Escatafal


Le retour de Contador réjouit les vrais amateurs de vélo

contadorEt si l’on reparlait un peu de vélo en ce jour où l’actualité est totalement focalisée sur le match retour de Ligue des Champions entre le PSG et Chelsea, en espérant que le PSG l’emporte. Après tout, cela fait tellement longtemps qu’on n’a pas eu une équipe au top niveau européen, avec de nombreuses individualités figurant parmi les meilleures à leur poste, que l’on a le droit de se réjouir ! Comme on a le droit de se réjouir en voyant un champion comme Cancellara remporter pour la troisième fois le Tour de Flandres au sprint, devant un petit groupe, preuve, si besoin en était, qu’un sprint après 260 km de course n’a rien à voir avec un sprint du peloton dans une course à étapes ou une épreuve de second ou troisième rang. Reste maintenant à Cancellara à remporter une quatrième fois le Tour des Flandres, ce qui le ferait entrer un peu plus encore dans la légende, surtout s’il devait gagner l’épreuve une troisième fois de suite, comme un certain Fiorenzo Magni qui s’est imposé en 1949, 1950 et 1951.

Mais les amoureux du vélo ont un autre motif de se réjouir avec le retour au tout premier plan, et à son meilleur niveau de Contador. La façon dont il s’est imposé à Tiireno-Adriatico en disait déjà long sur son retour et sur sa confiance revenue. Et hier, lors de la première étape du Tour du Pays-Basque, il a pleinement confirmé l’impression laissée lors de la Course des Deux-Mers, et même lors du récent Tour de Catalogne où, de son propre aveu, il avait le sentiment d’avoir raté sa chance en terminant deuxième à 4 secondes de Joaquin Rodriguez. Certes, il n’y avait pas de contre-la-montre, mais il aurait dû et pu gagner la Volta…s’il y avait cru davantage. En tout cas, hier après-midi, il a prouvé qu’il avait retrouvé nombre de ses sensations à commencer par sa célèbre « giclette » et sa faculté à poursuivre son effort sur la durée. Une « giclette » différente de celle de Rodriguez, en ce sens que Purito est surtout capable d’une terrible accélération sur une distance de 500m ou 1 km, mais sans poursuivre au-delà son action.

Bien entendu, il ne faut surtout pas lire ce qu’écrivent les crétins sur les forums des sites sportifs ou spécialisés dans le vélo, sous peine d’être victime d’une grosse déprime, tellement ces gens sont des rabat-joie avec leurs sempiternels soupçons de dopage…concernant certains coureurs. Comme si on demandait à ces gens-là d’intervenir sur les courses cyclistes, alors qu’ils n’ont qu’injures à écrire à l’encontre de ces coureurs ! Plus particulièrement d’ailleurs les coureurs espagnols, affirmant doctement que l’Espagne est un pays couvrant le dopage au profit de ses plus grands champions. A ce propos, il faut noter que ces moralisateurs de pacotille n’hésitent pas à dire que tout coureur n’ayant jamais subi de contrôle positif par le passé ne se dope pas, allusion au problème rencontré par Contador avec ses quantités infimes de clembutérol retrouvées dans ses urines un jour de repos dans le Tour de France 2010. Une affaire que le TAS a tranché dans le vif en infligeant deux ans de suspension au Pistolero, tout en avertissant que rien ne prouvait que Contador s’était réellement dopé volontairement.

Cela dit, les moralisateurs oublient que Valverde, qu’ils vouent aux gémonies et qu’ils mettent dans le même sac que les coureurs pris en flagrant délit de dopage, n’a jamais eu de contrôle positif…pas plus d’ailleurs qu’Armstrong et que tant d’autres ayant avoué leur dopage passé. Tout cela est tellement insignifiant qu’il vaut mieux se passer de faire des commentaires, même si je continue à m’insurger devant cette « chasse aux dopés » que l’on ne retrouve que dans le vélo. Aucun autre sport ne voit ses fans à ce point obsédés par le dopage, et en écrivant cela je pourrais même ajouter qu’ils s’en moquent comme de leur premier survêtement. Qui ce soir va se préoccuper de savoir si Thiago Silva, Thiago Motta, Cavani ou Matuidi, pour ne citer qu’eux, ont pris ou pas pris un produit dopant ? Absolument personne, parce que les fans de foot veulent voir leurs favoris l’emporter, et c’est tout. Idem pour le rugby, pour le basket, le tennis et tous les autres sports, à part un peu l’athlétisme, en notant que parmi ces forumers on retrouve parfois les mêmes que dans le vélo. Ils n’aiment pas le sport, mais ils veulent en dégoûter les autres : un comble !

Néanmoins, pour en revenir à Contador, il est en train d’infliger un démenti cinglant à ceux qui le voyaient sur le déclin, alors qu’il n’a que 31 ans, soit trois ans et demi de moins que Rodriguez, qui n’a jamais été aussi fort que ces trois dernières années. N’oublions pas non plus que Cadel Evans a commencé à remporter des grandes courses à partir de 32 ans. Contador est aussi en train de démontrer qu’il s’améliore en termes de tactique de course, attaquant quand il le faut et où il le faut, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé, notamment lors de la Vuelta 2012. Il est vrai qu’après avoir été injustement privé de compétitions entre février et août, il avait une telle envie de bien faire qu’il a parfois confondu vitesse et précipitation, au point d’avoir été obligé de réciter un des plus beaux festivals que le cyclisme ait produit depuis une vingtaine d’années pour l’emporter devant Valverde et Rodriguez.

Voilà ce que j’avais envie de dire aujourd’hui, parce que je suis outré de lire, à propos de Contador des insanités du style : « Il a retrouvé ses steaks magiques ». Comment quelqu’un écrivant sur un site de sport peut-il écrire de pareilles âneries ? Quelle bêtise, quelles bassesses de se réfugier derrière un clavier d’ordinateur pour aligner des perles aussi stupides…qui ne font rire que les tristes auteurs de pareils propos. Ils ne se rendent même pas compte que, comme disait quelqu’un qui n’a jamais fait de vélo, La Rochefoucaud, « le ridicule déshonore plus que le déshonneur ». Et pour terminer, je veux dire une fois encore que je souhaite que le PSG remporte, dès cette année, la Ligue des Champions, et cela passe par un bon résultat à Chelsea.  

Michel Escatafal


Le Tour des Flandres fait la fierté de tous les Belges

DurandUn parcours très flandrien

Le Tour des Flandres est à la fois une des plus anciennes et des plus prestigieuses classiques du cyclisme international. Courue pour la première fois en 1913, elle a donc 100 ans, cette course fait la fierté des Flandriens, au point que le conseil communal de Bruges a envisagé de demander son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais en fait c’est toute la Belgique qui est fière du « Ronde » comme on l’appelle là-bas, les francophones reconnaissant qu’il s’agit d’une épreuve sublime, avec en plus une organisation remarquable. Et pour couronner le tout, et flatter encore plus l’orgueil national, le Tour des Flandres est le plus souvent remporté par un cycliste belge, comme l’an passé avec Tom Boonen, ce qui témoigne de sa spécificité avec notamment ses fameux monts pavés, ses éventails où seuls les coureurs sachant « frotter » sont réellement à l’aise.

Le parcours du Tour des Flandres a souvent été remanié, mais le final se situe depuis toujours dans le secteur des monts flandriens. Cette année encore il s’élancera de Bruges pour arriver à Oudenarde, en passant notamment par des monts qui appartiennent à l’histoire du vélo, par exemple le Koppenberg, mais aussi le Bosberg, le Vieux Quaremont, le Paterberg (350 mètres à 12% de moyenne), avant une quasi ligne droite de 9 kilomètres, le long de l’Escaut  pour atteindre  l’arrivée. Un parcours pour puncheur sachant rouler sur les pavés. A noter que cette année le village « du Ronde » s’appelle Rekkem, en Flandre Occidentale, en hommage à Paul Deman, qui l’emporta en 1913, avant de gagner Paris-Roubaix en 1920 et Paris-Tours en 1923. Par parenthèse ce village est toujours un hommage rendu à un grand champion. Par exemple, en 2010, ce fut le village de Desselgem qui fut choisi pour avoir été pendant longtemps celui d’Albéric Schotte, un des champions flandriens les plus talentueux surnommé « le dernier des Flandriens », deux fois champion du monde (1948 et 1950), et deux fois vainqueur du Tour des Flandres (1942 et 1948).

Un palmarès très belge, mais un Italien surnommé « le Lion des Flandres »

En regardant  l’histoire de plus près, on s’aperçoit que si la Belgique se taille la part du lion en nombre de succès avec 68 victoires en 96 éditions, il n’en est pas de même pour la France puisque seuls trois coureurs de chez nous l’ont emporté, à savoir Louison Bobet en 1955, puis Jean Forestier en 1956 et enfin Jacky Durand en 1992, après une échappée de 200 kilomètres. En revanche des coureurs comme Bernard Hinault, Laurent Fignon ou Laurent Jalabert, qui pourtant avaient les caractéristiques pour gagner, n’y ont jamais réussi, faute d’en avoir réellement envie dans le cas de Bernard Hinault, ou tout simplement parce que les circonstances n’étaient pas favorables. En revanche les Italiens ont remporté la victoire à dix reprises, preuve que cette classique n’est pas réservée qu’aux « Flahutes ». Et c’est même un Italien, Fiorenzo Magni, qui détient le plus beau palmarès de l’épreuve avec trois victoires consécutives, deux en 1949 et 1950 où il avait eu l’idée d’utiliser des jantes en bois, et une en 1951 où il l’emporta après une échappée solitaire de 75 kilomètres. Il est en effet le seul à avoir réalisé cet exploit, ce qui lui valut le surnom de « Lion des Flandres », les autres coureurs à trois victoires, Achille Buysse (1940, 1941 et 1943), Eric Leman (1970, 1972 et 1973), Johann Museeuw (1993, 1995 et 1998) et Tom Boonen (2005, 2006,2012) n’ayant pas accompli la passe de trois.

Parmi les coureurs ayant réussi à l’emporter deux fois on relève quelques grands noms, comme Rik Van Steebergen (1944-1946) qui est aussi le plus jeune vainqueur (19 ans et demi), mais aussi l’autre grand Rik, Van Looy (1959-1962), qui fut sans doute le plus grand chasseur de classiques de l’histoire avec l’inévitable Eddy Merckx, lui aussi deux fois vainqueur (1969-1975), sans oublier le Néerlandais Jan Raas (1979-1983), ou encore Van Petegem (1999 et 2003). Parmi les derniers lauréats il y aussi Devolder qui a gagné en 2008 et 2009, cette dernière année au détriment de Chavanel qui était sans doute le plus fort, et qui a été victime de la course d’équipe chez Quick Step. Dommage, car Sylvain Chavanel aurait fait un beau gagnant, et sur l’ensemble de la saison il a été plus performant que Devolder. Cela dit, Devolder est flamand et il courait pour une équipe belge. Il faut espérer que Chavanel (second en 2011 derrière Nuyens) s’imposera enfin cette année, car il mérite incontestablement cette consécration que lui vaudrait une victoire aujourd’hui. Rappelons-nous son comportement lors du dernier Milan-San Remo ! Cependant  le coureur français, qui vient de remporter pour la deuxième fois les Trois Jours de la Panne, aura fort à faire avec Cancellara (vainqueur en 2010) qui vient de s’imposer au Grand Prix E3, mais aussi avec la nouvelle terreur des courses d’un jour, le Slovaque Sagan, vainqueur de Gand-Wevelgem la semaine dernière.

Cela dit, que Devolder nous pardonne, mais son doublé ne restera  pas dans les mémoires comme, par exemple, la victoire de Louison Bobet en 1955. Depuis l’année précédente Bobet était l’incontestable numéro un du cyclisme professionnel, avec ses victoires dans le Tour de France et au championnat du monde sur route, prenant la relève d’un Fausto Coppi vieillissant, et d’un Hugo Koblet qui n’était plus ce qu’il était en 1950 et 1951. Et justement, pour bien montrer qu’il était le nouveau patron du peloton, le coureur breton avait fait de l’épreuve flandrienne et de Paris-Roubaix ses grands objectifs. Il voulait d’autant plus remporter le Tour des Flandres qu’il fut privé de la victoire en 1952 par la malchance, son dérailleur s’étant bloqué à 8 kilomètres de l’arrivée alors qu’il était seul en tête, après avoir attaqué et laissé sur place dans le Mur ses adversaires, Schotte, Petrucci et Decock, lequel finira par l’emporter avec la complicité de Schotte.

Une victoire française qui restera à jamais dans l’histoire du « Ronde »

Mais le 27 mars 1955 Louison Bobet va se venger du mauvais sort, et de quelle manière ! Disons tout d’abord que peu de Français croyaient en ses chances dans une course qui n’avait  jamais souri à un des leurs. Pourtant quelqu’un y croyait fermement, à savoir Antonin Magne qui était le directeur sportif de l’équipe Mercier, et ce d’autant plus qu’il pouvait compter pour aider Bobet dans son entreprise sur un excellent équipier, Bernard Gauthier, qui sera plus tard appelé « Monsieur Bordeaux-Paris » en raison de ses quatre victoires dans la plus longue des classiques. Tout était paré pour la grande bataille qui attendait nos tricolores, même s’ils devaient affronter ce jour-là un Koblet ayant retrouvé une grande partie de son efficacité passée, et Rik Van Steenbergen lui-même qui voulait remporter  une troisième victoire. Et de fait ces quatre hommes se retrouvèrent en tête à l’entrée de Grammont à un peu plus de 50 km de l’arrivée.

Dans la côte pavée de la rue du Cloître, Bernard Gauthier attaqua très fort, tellement fort que seul Louison Bobet put le suivre. Hélas pour eux, alors qu’ils avaient fait le trou, les deux Français furent  mal orientés par un policier, ce qui provoqua  le retour de Koblet et de Van Steenbergen. Voyant cela, et se sachant le moins rapide  en cas d’arrivée au sprint, Bernard Gauthier se sacrifia pour son leader, lequel était très difficile à battre à l’issue d’une course difficile. L’avance des quatre hommes était encore de 1mn 20s à 15 kilomètres de l’arrivée, avance qui devait tout aux deux coureurs français, car Koblet était handicapé dans cette terrible bagarre par une selle débloquée, et surtout parce que Van Steenbergen ne relayait plus afin, pensait-on, de se ménager pour le sprint. En fait « il ne courait pas en rat », comme on dit dans le jargon du vélo, mais tout simplement il avait beaucoup de mal à suivre la cadence. La suite va nous en apporter confirmation.

En effet à Wetteren, dans l’ultime montée, Bernard Gauthier accéléra de nouveau, puis plaça une nouvelle attaque à 400 mètres de la ligne avec Bobet dans sa roue, celui-ci prenant la tête aux 200 mètres pour ne plus la quitter jusqu’à la ligne d’arrivée. De la belle ouvrage, facilitée par le fait que Van Steenbergen était beaucoup trop « entamé » pour revenir sur Bobet, ayant perdu deux longueurs sur le coureur breton au moment où celui-ci lançait le sprint. Le crack belge ne finira même pas second, lui le sprinter patenté, car il fut aussi battu par Hugo Koblet malgré le problème de selle de ce dernier. Quant à Bernard Gauthier, qu’il faut associer au triomphe de Bobet, il finira en roue libre à la quatrième place avec  un peu moins de 20 secondes d’avance sur les premiers poursuivants, mais pour lui l’essentiel avait été fait avec le triomphe du champion du monde, lequel quatre mois plus tard remportera son troisième Tour de France consécutif.

Michel Escatafal


Magni, presque un campionissimo

L’affaire Armstrong est en est presque à son terme, du moins pour ce que l’on en connaît, ce qui ne peut que réjouir les vrais amateurs de vélo. Ainsi, comme on le pressentait, Armstrong est destitué de ses titres, sans que l’on sache encore s’ils vont être attribués à d’autres coureurs ou pas (nous le saurons vendredi)…ce qui n’a pas grande importance pour nombre d’entre nous. Enfin, on aura au moins eu confirmation que l’UCI ne se fait pas trop d’illusions sur l’éradication du dopage, par la voix de son président Pat Mac Quaid, lequel n’a pas hésité à affirmer, dans sa conférence de presse de lundi, « qu’il y aura toujours des situations où des coureurs seront tentés par le dopage », ajoutant un peu plus loin « qu’on ne change pas des habitudes en une nuit et celles-là sont présentes depuis très longtemps dans notre sport ». Personne ne lui en voudra de cette affirmation, du moins ceux qui connaissent un tant soit peu la nature humaine, de même qu’on ne lui en voudra pas de suivre l’idée du président de l’Agence mondiale antidopage sur une éventuelle forme d’amnistie, parce qu’il faut bien finir par tourner la page un jour ou l’autre.

Passons à présent à un autre évènement qui nous remplit de chagrin, le décès vendredi d’un des grands champions des années 40 et 50, l’Italien Fiorenzo Magni. Au passage on peut observer que dans certains cas le vélo conserve, puisque Magni est mort à l’âge de presque 92 ans (il est né le 7 décembre 1920), après une carrière professionnelle qui a duré entre 1938 et 1956. Une carrière qui a fait de lui une sorte de sous-campionissimo, terme que j’emploie avec beaucoup de respect, parce qu’il a couru dans l’ombre des deux géants du cyclisme italien et mondial de l’époque, dont il n’avait ni la merveilleuse  facilité de l’un, Coppi, né un peu plus d’un an avant lui, ni la puissante efficacité de l’autre, Bartali, de six ans son aîné, et comme Magni d’origine toscane. Voilà pour les raccourcis entre ces grands champions, en notant que même avec une présence aussi encombrante que celle de ses deux prestigieux compatriotes, il a quand même réussi à se faire une place de  troisième homme, grâce aux multiples succès qu’il a obtenus dans sa carrière, avec pour point d’orgue trois Tours d’Italie et trois Tours des Flandres.

Six victoires dans trois monuments de l’histoire du cyclisme sur route suffisent à classer un coureur parmi les très grands, juste derrière les plus grands. D’ailleurs, si dans mon palmarès des grandes épreuves, Fiorenzo Magni se situe à un honorable 32è rang, cela ne reflète pas complètement l’étendue de ce palmarès. En effet, il  a aussi remporté la plupart des classiques italiennes comme le Tour du Piémont, (1942, 1953 et 1956), les Trois Vallées Varésines en 1947, le Tour de Toscane en 1949 et 1954, Milan-Turin en 1951, le Tour du Latium en 1951 et 1956, le Tour de Romagne en 1951 et  1955, Sassari-Cagliari et le Tour de Vénétie en 1953, et Milan-Modène en 1954 et 1955, autant d’épreuves très prisées à l’époque, et qui le sont encore de nos jours pour certaines d’entre elles, où la concurrence était rude, pour ne pas dire très rude, comme elle l’était pour devenir champion d’Italie, ce qu’il fut à trois reprises. Enfin et surtout, parce que durant toutes ces années, Magni a eu affronter non seulement Coppi et Bartali, mais aussi Koblet, Kubler, Bobet, sans oublier Van Steenbergen, Schotte, Impanis, De Ryjcke  ou Ockers dans les courses d’un jour. Que du beau monde !

N’oublions pas non plus que Magni a terminé à la deuxième place du Giro en 1952, derrière Coppi, et en 1956 derrière Charly Gaul, et plus encore que la malchance où des malheurs dont il n’était nullement responsable l’ont privé sans doute d’un Tour de France, mais aussi d’un titre mondial et d’un Tour de Lombardie, ce qui l’aurait placé beaucoup plus haut dans la hiérarchie des meilleurs sans ces évènements fâcheux. Pour le Tour de France, ce fut  quelque chose de rocambolesque qui l’empêcha d’arriver en jaune à Paris en 1950. Cette année-là le maître, Coppi, n’était pas là parce qu’il s’était fracturé le bassin à l’entrée des Dolomites dans le Giro. Du coup Gino Bartali et Magni se retrouvèrent leaders des équipes italiennes engagées dans la Grande Boucle, la grande équipe emmenée par Bartali et celle des cadetti  par Magni, le directeur de l’équipe d’Italie, Alfredo Binda, étant chargé de faire cohabiter les deux leaders pour qu’un Italien arrive en jaune à Paris.

Hélas pour Binda, l’ego de Bartali était trop développé, d’autant qu’il n’était plus le grimpeur ailé qu’il fut à ses plus belles heures.  Et le drame pour Magni survint sans qu’il ait pu dire son mot, sous la forme d’un abandon à la fin de l’étape Pau-Saint-Gaudens, remportée par Bartali devant Bobet et Ockers, alors que le leader des cadetti venait de s’emparer du maillot jaune. Que s’est-il passé réellement pour que l’on en arrive à cette extrémité? En fait, tout simplement un banal accident de course, comme il y en a eu beaucoup dans l’histoire du Tour, dû à un écart fait par une moto qui jeta à terre Robic, Bartali et Bobet, sans conséquences pour les coureurs…du moins sur le plan de leur intégrité physique. Disons, sans qu’on puisse le jurer, que Bartali profita de cet accident pour renoncer à poursuivre une épreuve qu’il savait ne pas pouvoir gagner. Il affirma en effet, à l’arrivée de l’étape, avoir été frappé au moment de sa chute par des individus qui en voulaient à sa vie, d’où sa résolution d’arrêter la course, estimant que la sécurité de son équipe n’était pas assurée. Et malgré les supplications des organisateurs du Tour et contre l’avis d’Alfredo Binda, Bartali obtint de la fédération italienne qu’on retirât l’ensemble des coureurs italiens, les cadetti de Magni compris.

Magni pour sa part, eut beaucoup de mal à accepter ce sacrifice, alors qu’il était en très bonne position pour gagner le Tour, compte tenu du fait que les Pyrénées étaient passées, et  que de toutes façons il compensait ses limites en montagne par de formidables qualités de descendeur (à l’époque les arrivées au sommet étaient très rares).  Magni essaya donc à son tour de faire fléchir Bartali, mais rien n’y fit. Il entendit même Bartali s’écrier : « Je ne repartirais pas même si le Pape en personne venait me le demander » ! Gino le Pieux, comme on l’appelait, ne respectait pas vraiment les commandements de son Eglise, dans la mesure où les motifs de son retrait étaient fallacieux, comme en témoignera Louison Bobet, lequel estimait que Bartali n’avait pas été frappé. Tout juste reconnaissait-il des insultes vis-à-vis du coureur italien, les spectateurs présents essayant surtout d’être les premiers à aider les coureurs à se remettre en selle.

On le voit les témoignages sont divergents sur cette affaire, mais ils sont tous concordants pour dire que Magni avait perdu une belle occasion de gagner le Tour…ce dont allait profiter le Suisse Kubler, qui allait être dominé par Magni dans le Giro 1951. Deux ans plus tard, en 1952, c’est une autre grande victoire qui s’envola, cette fois par pure malchance, lors du championnat du monde sur route 1952. Celui-ci fut remporté par  un Allemand inconnu Heinz Muller, dont ce fut la seule victoire significative, à cause d’un bris de selle qui affecta Magni au moment du sprint. Et en 1953, alors qu’il était en tête du Tour de Lombardie, ce fut un signaleur qui l’envoya sur une mauvaise route, lui faisant perdre la course, gagnée finalement par Bruno Landi.

Néanmoins, si l’on fait le bilan de sa carrière, Fiorenzo Magni n’aura pas eu trop à se plaindre, dans la mesure où de l’avis de nombreux suiveurs de l’époque il a tiré la quintessence de ses qualités intrinsèques, auxquelles il faut ajouter un grand courage et une dureté au mal exceptionnelle. Ainsi, il a fini second du Giro 1956, comme je l’ai écrit précédemment, terminant l’épreuve à seulement 3mn27s de Gaul, avec une fracture de la clavicule et du bras, attachant une corde au guidon qu’il mordait fortement pour pouvoir supporter la douleur et guider son vélo. On imagine la scène, surtout quand en plus il fallait monter le Monte Bondone dans une tempête de neige apocalyptique…qui provoqua l’abandon de 44 coureurs dont le Maillot rose, l’Italien Pasquale Fornara, moins dur au mal que son compatriote.  C’était vraiment l’époque héroïque du cyclisme, et qui mieux que Magni symbolisait cette capacité à supporter les pires souffrances en faisant son métier ?

Mais au fait, était-il prédestiné à ce métier ? Sans doute, car pour aider son père dans sa petite entreprise familiale de transport, il voyageait beaucoup…à vélo. Et c’est comme cela qu’il eut l’idée de commencer à courir dès l’âge de 16 ans, gagnant de nombreuses courses chez les amateurs avant de passer professionnel en 1938. Ensuite sa carrière fut interrompue par la seconde guerre mondiale, comme celle des coureurs de sa génération. A propos de guerre mondiale, certains lui reprocheront d’avoir appartenu à cette époque à une milice fasciste, ce qui lui vaudra une suspension en 1946, jusqu’en 1947, une prise de position qu’il ne reniera jamais…à l’inverse de tant d’autres personnes souvent beaucoup plus impliquées. Pourtant cela le suivit, certains affirmant même que Coppi lui reprocha ses amitiés douteuses dans le Giro 1948 que Magni remporta…grâce aux poussettes de ses « amis », arrivant par cars entiers au sommet des cols pour redescendre et s’installer sur les pentes les plus rudes afin de pousser leur champion. Cela fut caractéristique notamment dans le terrible Pordoï,  ce qui vaudra à Magni 2 minutes de pénalité, qui ne l’empêcheront pas de gagner ce Giro, malgré les réclamations de Coppi et son équipe qui espéraient une sanction beaucoup plus sévère, voire même une exclusion de la course. Du coup, voyant l’inanité de leurs efforts  pour faire fléchir les commissaires, Coppi et son équipe décidèrent de se retirer d’une épreuve qu’ils estimaient avoir été faussée.

Cette polémique n’avait pas amélioré l’image de  Magni et on allait lui en parler longtemps, lui même étant le premier à essayer constamment de gommer l’image de cet épisode peu glorieux qu’il traîna jusqu’à la fin de sa carrière, même d’une façon très atténuée, ce qui explique sans doute l’attitude de sa fédération dans le Tour de France 1950. Heureusement pour lui, Magni remportera deux autres Tours d’Italie, sans avoir à faire face aux controverses, battant en 1951 Rik Van Steenbergen de moins de 2 minutes (1mn46s) et Kubler de2mn 36s. Il avait sauvé l’honneur des Italiens dans la mesure où Coppi n’était arrivé qu’à la quatrième place, payant son manque de préparation dû à une chute dans Milan-Turin deux mois plus tôt. En 1955, c’est ce même Coppi qui aidera Magni à mater le jeune Gastone Nencini, pour qu’il s’adjuge un troisième Giro. Coppi n’était pas rancunier !

Mais tout autant que ses trois Tours d’Italie, c’est son fameux triplé dans le Tour des Flandres qui allait faire sa réputation pour la postérité, et qui lui vaudra d’être surnommé le Lion des Flandres. Un surnom cent fois mérité d’autant qu’il remporta la grande classique flamande trois fois consécutivement (1949, 1950 et 1951), montrant sa supériorité sur ces routes ô combien difficiles. Au passage, on peut regretter aujourd’hui cette extrême spécialisation des coureurs qui les conduit à ne pas disputer certaines épreuves de peur de compromettre leur participation au Tour de France, tellement importante aux yeux des sponsors. En disant cela je pense à ce qu’a fait cette année (début aôut)  Contador dans l’Eneco Tour, sur une partie des routes empruntées dans le Tour des Flandres, le coureur espagnol se sentant particulièrement à l’aise sur les monts flandriens. Fermons la parenthèse, et revenons à ces trois magnifiques succès de Magni dans ce que certains ont appelé le championnat du monde des Flandres.

Il faut d’abord rappeler que jusqu’à ces succès de Magni, un seul coureur non-belge avait remporté le Tour des Flandres, le Suisse Suter…en 1923. C’est dire ! La première de ces victoires, le 10 avril 1949, il la doit curieusement à celui que l’on peut considérer comme son vrai rival de l’époque, Ferdi Kubler, coureur qui avait un peu les mêmes caractéristiques que les siennes, à commencer par le courage et la volonté. Ce fut en effet, Kubler qui déclencha les hostilités peu après la ravitaillement, relayé ensuite par Caput et Magni, lequel plaça un contre qui provoqua la décision, Magni l’emportant facilement au sprint devant Ollivier, Schotte surnommé  le dernier des Flandriens, Sterckx et Impanis. Les Belges avaient de nouveau trouvé leur maître dans l’épreuve ! Et pourtant Magni, qui avait abandonné sans gloire l’année précédente, était venu disputer cette épreuve après un long voyage en train, accompagné de son fidèle équipier, Tino Ausenda, et d’un journaliste de la Gazzetta dello Sport, avec pour tout bagage le nécessaire de toilette, sa tenue de coureur, et son vélo doté de gros pneus.

L’année suivante apportera pleinement confirmation du nouveau statut de Flandrien accordé à Magni. Le 2 avril 1950, il n’aura besoin de personne pour dynamiter la course. Une course disputée sous la pluie et le froid, où l’on avait rajouté deux monts, le Tiegemberg, long de 750 mètres avec des passages à 9%, et le célèbre Mur de Grammont avec ses pavés. Il n’en fallait pas plus pour que Magni démontre sa supériorité dans cette épreuve qu’il faisait sienne, surclassant ses adversaires dans le Kruisberg, et passant au Mur de Grammont avec  5 minutes d’avance, pour finalement s’imposer avec 2mn15s sur Brick Schotte et 9mn20s sur le Français Louis Caput. Quel numéro…digne d’un Coppi !

Enfin, troisième volet de ce magnifique triptyque, l’édition 1951, qui permit à Magni d’entrer définitivement dans la légende du cyclisme, et qui allait le faire devenir le Lion des Flandres. Il fallait encore une fois être très fort pour dominer des Belges déchaînés, bien désireux de retrouver leur suprématie sur des terres où ils ont fait leurs classes pour nombre d’entre eux. Mais Magni avait encore une fois, en ce 1er avril 1951, une alliée de choix : la météo. Magni n’était jamais aussi fort que dans les conditions extrêmes, et il allait le prouver en dominant la course de la tête et des épaules, malgré un Van Steenbergen assoiffé de revanche devant l’insolente domination de cet Italien, qui en arrivait parfois à se prendre pour Coppi. Magni s’imposera de nouveau, après un raid solitaire de 75 km, laissant ses poursuivants, à l’issue des 273 km de course, à 5mn35s pour Bernard Gauthier, excellent deuxième, à 10mn32 pour un autre Français, Redolfi, et l’Italien Loretto Petrucci, à 11mn50s pour Baldassari (Français lui aussi), et à 12mn30s pour Van Steenbergen, finalement sixième…et premier belge ! Non seulement Magni avait prouvé qu’on pouvait battre les Belges sur leurs terres, mais il avait tellement démythifié le Tour des Flandres, que les étrangers allaient enfin pouvoir se sentir davantage chez eux dans cette course.

Voilà quelques aspects de l’énorme apport au cyclisme d’un coureur comme Fiorenzo Magni, auquel aussi il faut ajouter le mérite d’avoir été le premier à amener des sponsors extérieurs. C’est ainsi qu’en 1954, son équipe s’appellera Nivea-Fuchs. Il y terminera sa carrière. Mais Magni était aussi un passionné de matériel, comme il le prouvera dès 1949, lors du Tour des Flandres, où il avait eu l’idée d’utiliser des gros pneus, et en 1950 en utilisant des jantes en bois pour amortir les chocs des pavés. Bref, un immense champion qui a certes eu le malheur de naître à peu près à la même époque que Coppi et Bartali, comme je l’ai évoqué précédemment, mais un champion qui a su admirablement tirer son épingle du jeu de la rivalité entre les deux campionissimi, l’un comme l’autre voulant d’abord gagner, mais surtout ne voulant pas en cas de défaite que ce soit l’autre qui gagne. En tout cas cette belle carrière lui permettra d’occuper successivement le poste de sélectionneur national, de devenir président de l’Association des coureurs et président de la Ligue professionnelle italienne. Un beau parcours de dirigeant, qui montre l’influence exercée par le coureur Fiorenzo Magni. Je suis persuadé qu’au paradis des champions du vélo, ses vieux rivaux l’ont accueilli avec les égards dû à son rang dans l’histoire du cyclisme.

Michel Escatafal